(…) du ton de quelqu’un qui vient de se décider à un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit :
— Bon, faudrait compter combien à peu près ?
— Je ne sais pas moi ! répondit Trois-cafés en haussant les épaules. Quelque chose comme deux à trois mille euros…
— Deux à trois mille !
— Par mois, précisa Trois-cafés.
— Alors, c’est foutu ! Je travaille au métro…
Atterrés ! Nous étions tous atterrés. La construction puis l’effondrement de son château en Espagne avait bien de quoi consterner Dumoulot, mais aussi tous ceux qui en avait suivi le chantier, Georges, Madame Françoise et moi. Georges, qui en avait été jusqu’à envisager de sacrifier gracieusement une bouteille de mousseux pour arroser l’ascension sociale de l’un de ses meilleurs clients, remettait à regret sur son étagère la bouteille poussiéreuse qu’il avait gagnée six ans auparavant à la Foire d’Arpajon et tirant sur des pipes en plâtre. Dans son coin, Madame Françoise écrasait une larme en affutant son crayon à Sudoku au-delà du raisonnable avec une lime à ongle pour se donner une contenance. Ce con de Cottard n’était pas là, mais s’il l’avait été, il aurait surement dit une connerie genre « condoléances ». Mais comme il était pas là, il a rien pu dire. Heureusement ! Même moi, j’étais atterré. En fait, atterré, c’est peut-être pas le mot juste. Navré serait peut-être plus adapté. Ou alors compatissant. Oui, compatissant, c’est mieux ! Attristé ? C’est pas mal non plus, attristé. Ah non ! Voilà ! J’ai trouvé ! Désolé ! C’est ça, j’étais désolé ! C’est bien désolé qui est le mot juste. Moi, j’essaie toujours d’utiliser le mot juste. C’est pour ça que j’ai toujours avec moi deux dictionnaires, le dictionnaire de l’Académie Française et un dictionnaire de synonymes. Ça, c’est quand j’écris, bien sûr ; parce que quand je parle, c’est pas possible. Deux dictionnaires ! C’est important le mot juste. Y a des tas de gens qui utilisent pas le mot juste, vous avez remarqué ? Ils prennent un mot qu’est pas celui qu’ils auraient dû prendre, un mot à côté, un mot exagéré, et même un mot contraire à ce qu’ils voulaient dire. Par exemple, à la place de « Nous étions tous atterrés », à tous les coups ils auraient dit « Nous étions tous bouleversés ». Bouleversé, ça veut dire « chamboulé », « secoué », « décomposé »… Mais c’est pas ça qu’ils étaient, Madame Françoise et Georges, sans même parler de moi. En fait, ils étaient compatissants et déçus ; compatissants au sort de Dumoulot et déçus que la belle histoire naissante dont ils étaient témoins tourne en eau de boudin. En un mot, ils étaient atterrés. Moi, c’est autre chose. J’étais pas vraiment compatissant au sort de Dumoulot, dont je me foutais quand même un peu beaucoup. J’étais pas plus déçu de la fin des espoirs de Dumoulot, et je trouvais même que c’était plus intéressant et même plus rigolo comme ça. Non, j’étais désolé, c’est-à-dire à la fois triste et compatissant et tout, mais seulement formellement, comme on est désolé que quelqu’un ait perdu son parapluie, mais qu’en fait on s’en fout pas mal. C’est pas que je me foutais complètement de Dumoulot, parce que perdre un château, c’est quand même pas pareil que perdre un parapluie, mais un peu quand même, parce que Dumoulot, avec ses histoires de combines foireuses pour revendre des tickets de métro portugais ou des sardines périmés, ou l’inverse, il en avait l’habitude, des déceptions ! C’était pas la première fois que je l’entendais dire « — Alors, c’est foutu ! ».
Pourtant, c’est à ce moment que Trois-cafés a relancé la partie en disant :
— Mais pas du tout ! Pourquoi cela serait-il « foutu », comme tu dis ?
A SUIVRE