JUSTE EN PASSANT :
Cet article est le 5441ème publié par le Journal des Coutheillas
(…) De temps en temps, il se ménageait une pause dans son discours, choisissait avec circonspection une rondelle pour la porter lentement à sa bouche. Ensuite, ça ne manquait jamais, il prenait un coin de sa serviette en papier pour s’en essuyer le coin de la bouche avec distinction. Et moi, moi qui avais fini mon œuf depuis longtemps, je prenais mentalement des notes et j’attendais la suite. Je veux dire la suite du déjeuner et de cette sacrée histoire de particule.
Nos merlans venaient de surgir de la cuisine, portés par un Georges tellement courbé en deux pour mieux entendre ce qui se disait qu’on aurait dit un larbin obséquieux. Et pourtant, Georges, c’est pas son genre. L’arrivée des poissons frits avait interrompu la conversation et j’observais la situation sans rien dire : Dumoulot s’était plongé dans la contemplation de son assiette tout en titillant le pauvre animal de sa fourchette. On aurait bien dit qu’il réfléchissait. De son côté, Trois-cafés, qui lui avait subtilisé son œuf dur, le coupait en deux morceaux qu’il avalait en douce et sans cérémonie. Sous la photo du Puy de Dôme, le crayon toujours en l’air, Madame Françoise restait suspendue aux lèvres à présent muettes des deux débatteurs. Le silence allait devenir gênant quand tout à coup Dumoulot est sorti de sa torpeur.
— Attendez, attendez ! qu’il a dit brusquement en regardant Trois-cafés sous le nez. Vous voulez dire que je suis peut-être un aristocrate ?
— Absolument, et si je dis peut-être, c’est parce que je n’affirme jamais rien dont je ne sois certain.
— Et vous dites aussi qu’un titre de noblesse pourrait m’échouer ?
— Pas t’échouer, t’échoir, Gérard, t’échoir. C’est probable.
— Avec des terres ?
— C’est vraisemblable.
— Et un château ? Y aura un château ?
— Pourquoi pas ? Cela s’est vu.
— Ah ben, dis donc ! s’extasia Dumoulot qui commençait à pas mal se voir en du Moulot. Ah ben dis-donc. Si je m’attendais ! Quand je pense que… Ah ben, dis-donc ! Et quand est-ce que je… je veux dire quand est-ce que tout ça… Enfin, vous voyez…
— Tu veux savoir quand tu pourras profiter de toutes ces choses ?
— C’est ça ! Quand ?
— Assez vite, assez vite, dit tranquillement Trois-cafés avec l’air de jauger les délais possibles. Bien sûr, il faudra faire une enquête généalogique pour créer, s’il n’existe déjà, un arbre le plus complet possible de tes ancêtres et observer les évolutions de ton nom de famille en remontant dans le temps jusqu’à ce que l’on tombe sur une particule nobiliaire.
— Et ça prendra longtemps ?
—Compte tenu de ta ressemblance frappante avec ce bon Alfred, à mon avis non, pas très longtemps.
— Ah ben tant mieux !
— Ensuite, quand nous aurons trouvé la particule et du même coup la famille dont tu es issu, il faudra examiner les membres vivants de cette famille, leurs liens de parenté, leurs patrimoines respectifs actuels ainsi que leur provenance, telle qu’héritage, mariage, réussite dans les affaires, etc…
— Dites-donc ! Ça fait beaucoup de boulot ça, non ? Et puis ça doit être super-compliqué !
— Mais non, Gérard, ce n’est pas si compliqué. Il suffit d’avoir un peu d’expérience. Tu vois, c’est un peu comme le Contrôle des Poids et Mesures pour notre ami Cottard : avec l’expérience, ça devient facile.
— Mais j’en ai pas, moi, d’expérience ! Je travaille au métro !
— Gérard, voyons ! Il n’est pas question de faire cela toi-même ! Même moi, je ne pourrais jamais m’en sortir tout seul ! Il te faudra faire appel à des spécialistes, toute une équipe, des policiers, des notaires, des historiens, des architectes, des experts en œuvres d’art, des graphologues, des psychologues, des médecins…
— Pourquoi des médecins ?
— Tu sais, Gérard, quand on constitue de telles équipes, il est toujours bon d’avoir un médecin avec soi.
— Mais ça doit couter une fortune, tous ces gens, là, se mit à geindre Dumoulot. J’ai pas les moyens, moi… Je travaille au métro !
Il avait commencé à se ratatiner dès le début de l’énumération des spécialistes. A présent, tête baissée et fourchette en main, il achevait de disperser son merlan aux quatre coins de son assiette. Au bout d’une minute ou deux, il sembla reprendre un peu d’espoir. Il avait dû faire secrètement le compte de ses économies car, du ton de quelqu’un qui vient de se décider à un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit :
— Bon, faudrait compter combien à peu près ?
— Je ne sais pas moi ! répondit Trois-cafés en haussant les épaules. Quelque chose comme deux à trois mille euros…
— Deux à trois mille !
— Par mois, précisa Trois-cafés.
— Alors, c’est foutu ! Je travaille au métro…
A SUIVRE
ET DEMAIN : NEW YORK’S MY HOME (5)