(…) Nous avons regardé Cottard partir vers sa cantine d’un pas lent et raide, le regard fixe et le visage crispé. Il devait se demander comment il allait se sortir de ce traquenard. Assez plaisant, le spectacle !
Quand Cottard a disparu, Trois-cafés s’est tourné vers moi :
— Ah, Ratinet ! qu’il m’a dit. J’aimerais beaucoup que nous reprenions notre conversation de tout à l’heure.
Il s’est retourné vers la cuisine en criant :
— Holà ! Georges ! Que nous as-tu préparé de bon aujourd’hui ? Je déjeune avec mon ami Ratinet !
Georges a passé la tête dans la salle. Il avait l’air un peu honteux quand il a bredouillé :
— Euh… Ben… œuf-mayo, merlan frit et crème brulée…
— Pourquoi ? Il n’y avait plus de baba ?
Georges, c’est le genre de type qui comprend les blagues quand c’est lui qui les faits, et encore, pas toujours. Du coup, il n’a pas saisi l’ironie.
— Ah ! ben ! Faut bien changer de temps en temps. On peut pas manger la même chose tous les jours, quand même, non ?
— Tu as raison, Georges, a dit Trois-cafés. La base de la diététique, c’est la variété. Allons-y pour deux menus complets à la table de Monsieur Ratinet.
Et puis il s’est dirigé vers ma table et il s’est assis à ma place, sur ma banquette, en disant :
— Vous permettez ? J’ai les quatrième et cinquième lombaires assez susceptibles. Vous prendrez bien un apéritif ?
— Euh… ben… C’est que j’ai pas… Un Kir, peut-être… Bon, allez, c’est ça, un Kir !
— Pour moi, ce sera un Scotch, sans eau ni glace. Que me proposes-tu comme Scotch, Georges ?
— Euh… ben, j’en ai plus, dit Georges, rouge de confusion.
Personne boit plus de whisky depuis longtemps chez Georges. La dernière fois que j’ai vu quelqu’un en boire ici, c’était il y a deux ou trois ans, un gamin qui voulait impressionner sa petite amie. Peut-être bien qu’il voulait la soûler un peu aussi. Quand Georges a eu versé les deux doses de Johnny Walker, il en restait plus dans la bouteille. Depuis, la bouteille trône sur une étagère derrière le bar, à moitié remplie. Dedans, c’est pas du whisky, c’est du thé. C’est juste pour faire joli. Mais on s’en fiche parce qu’ici plus personne boit de whisky depuis longtemps. Mais c’est pas le sujet.
— Mais je peux aller vous en cherch… a commencé Georges, tout ce qu’il y a de plus larbin.
— Ne te donne pas cette peine, mon bon Georges, l’a interrompu Trois-cafés. Je prendrai un Kir, moi aussi, mais Royal, bien sûr ! Tu as du champagne, je suppose ?
— Naturellement, Monsieur Stanislav, naturellement !
Il avait l’air tout content, le Georges. Il allait enfin pouvoir l’utiliser, sa vieille bouteille toute tiède et poussiéreuse, son mousseux de fête foraine, et en faisant payer le client en plus ! Du sans facture ! Du gratuit même ! Une aubaine pour un bistrotier !
— Alors, deux Kirs Royaux, aubergiste, et prestement je te prie ! a lancé Trois-cafés, très XVIIème siècle.
— Ça marche, Monseigneur ! a répondu Georges sur le même ton, montrant ainsi que, pour une fois, il avait compris la plaisanterie.
Tout ça s’était passé si vite — Trois-cafés qui décide de déjeuner avec moi, qui s’assied à ma table, à ma place, qui commande deux apéros — que j’avais pas eu le temps de réagir, mais ça commençait à m’échauffer les oreilles, toute cette agitation. Il aurait pu me demander mon avis, quand même ! Me demander si j’étais libre à déjeuner, s’il pouvait s’asseoir à ma table, sur ma banquette, si ça ne m’ennuyait pas qu’il transforme mon Kir en Royal ! Il aurait pu y mettre les formes, quoi ! Mais non ! C’était comme si j’étais à sa disposition, comme si j’avais rien d’autre à faire ! Non mais sans blague ! C’est vrai que j’avais rien d’autre à faire. Mais j’aurais pu. C’était vexant, quand même. Mais bon, si ça lui faisait plaisir de m’inviter à déjeuner, pourquoi pas ? Surtout s’il ouvrait le bal avec du champagne ! Alors, j’ai ravalé le sarcasme cinglant que j’étais en train de lui fignoler et j’ai dit l’air de rien :
— Il fait beau aujourd’hui, vous trouvez pas ?
— Si fait, si fait ! qu’il a répondu, l’air de penser à autre chose. Si fait…
Et puis, d’un air pénétré, il m’a regardé dans les yeux :
— Dites-moi, mon cher. C’est merlan frit tous les jours, ici ?
— Euh… ben., non, je crois pas. Mais Georges adore ça, alors c’est souvent quand même. C’est pour ça ! Mais je crois que pour demain, on est tranquille, on aura autre chose… de la cervelle de mouton, probable. C’est la recette favorite du Sénégalais, c’est pour ça.
— Quel dommage que je déjeune demain à la Tour d’Argent !
— Oh ben, si c’est que ça ! Je demanderai à Georges de vous en garder.
— Ah ! Merci, Ratinet, vous êtes un ami !
A SUIVRE