Parfois, au moment où je vais m’endormir, il m’arrive de diriger mes rêves. C’est un instant rare et apaisant. À vrai dire, quand cela se produit, il ne s’agit pas véritablement de rêves mais plutôt de quelque chose d’intermédiaire entre la pensée consciente qui s’efface et le délire onirique à venir. C’est une pensée vagabonde, une pensée libérée des certitudes relatives au futur immédiat et non encore soumise à l’imprévisibilité du rêve. Quand je dis que je peux diriger cette pensée vagabonde, ce n’est pas tout à fait exact, mais je peux tenter de l’orienter et c’est déjà beaucoup. Ce sont des instants rares et je les fais naître à chaque fois que je peux.
Quand les circonstances sont favorables, c’est vers un train que je fais tendre mes pensées vagabondes. C’est un train de nuit. Sa destination est inconnue. Ou plutôt, elle n’est pas précisée. Elle est sans importance. L’important, c’est que le train roule, qu’il roule dans la nuit. Il m’emporte, yeux ouverts, allongé sur le dos. Ce peut-être dans un filet à bagages, comme quand j’étais petit enfant partant respirer le grand air, ou sur une couchette de seconde classe, comme quand, lycéen, je rentrais des sports d’hiver ou, comme plus tard, dans un wagon-lit roulant vers le Sud. Peu importe l’époque, peu importe où je vais et ce que je vais y faire. Ce que je cherche à créer, c’est le train de nuit, le rythme des roues qui cognent les rails, leurs longs gémissements dans les longues courbes, le balancement du wagon qui agite mon corps au rythme du rideau qui bat la fenêtre, une conversation étouffée qui passe dans le couloir, des lueurs jaunes qui éclatent et disparaissent à la traversée des gares, et puis la lumière bleue au-dessus de ma tête, la petite lumière bleue qui bouge au rythme de mon corps et qui me permet à peine de voir ma main.
Le train roule. Il va vite, mais il n’arrivera pas avant des heures et des heures, peut-être jamais, et pendant tout ce temps, je serai emporté, corps inerte dans un cocon, sans volonté mais en sécurité, à travers la campagne paisible. Temps infini, sans surprise, sans danger, sans choix, sans responsabilité. Temps d’oubli, temps serein, temps mort.
Bien sûr, et le texte de NRCB et son commentaire sont remarquables et je suis le premier à les apprécier. D’abord, parce que l’un est d’une incroyable fluidité et d’une magnifique poésie qui mettent en valeur, mais il n’est pas le premier, la qualité d’écriture de notre ami NRCB, et l’autre parce qu’il est d’une grande élégance qui en magnifie la portée. C’est vrai. Cet échange montre aussi, et je ne voudrais pas que cela en atténue la portée, l’importance de « l’interprétation » qui est forcément subjective. Or, cette interprétation personnelle sera ou ne sera pas « cooptée » par les lecteurs. Autrement dit, un texte remarquable servi par un commentaire élogieux relevant d’une interprétation personnelle ne sera consacré que par le bon vouloir des lecteurs. C’est la destinée incertaine de toutes les œuvres originales.
je t’en prie, ce fut d’abord un plaisir de lecteur! Je vais lire « Les trois premières fois » mais si jamais tu es à l’aise dans ce format , c’est-à-dire une prose poétique d’une trentaine de lignes, je t’encourage vraiment à en écrire d’autres et former un recueil. Il y a un truc. Tu as trouvé un bon équilibre ici (style, ton, lyrisme, longueur). Je me répète mais ça m’a fait penser à du Pessoa. Que c’est agréable de lire du Pessoa, il nous prend par la main avec un début simple et concret puis on décolle là où son lyrisme veut bien nous emmener.
Je t’embrasse,
Sacré Marc ! C’est impressionnant et flatteur d’être analysé aussi précisément.
Flatteur, parce que, n’étant que rarement dans la position de pouvoir juger objectivement ses propres textes, une telle analyse vous fait penser que, finalement, ce petit texte inhabituel, sur lequel on nourrissait des doutes, eh bien, il n’est pas si mal.
Impressionnant, parce que cette idée de train-refuge, de couchette-cocon que l’on portait depuis longtemps en soi, ce texte qui en a découlé facilement, presque d’un trait, presque sans rature, sans « repentir« , ce texte que l’on croyait avoir écrit sans intention affirmée, eh bien, ce texte, à l’analyse, il en dit des choses ! Et même des choses que je n’avais pas soupçonnées mais que je ne renie pas.
Sacré Marc !
Si mon professeur de français m’avait demandé une analyse de ce texte, j’aurais adoré le faire. Comme j’ai perdu la main depuis la première, je vais me contenter de faire une très courte analyse, juste pour le plaisir. L’étude du champs lexical, à commencer par le titre, lève rapidement le voile sur l’apparente légèreté de ce texte. Le temps mort est dans la langage commun une pause entre deux moments. Mais la juxtaposition des mots « temps » et « mort » n’est pas innocente, elle annonce la profondeur des thèmes abordés où la naissance et la mort se répondent dans un va-et-vient : ainsi le « cocon » de la couchette renvoie au ventre de la mère où l’auteur évolue tel un foetus. Il ressent le besoin de se replonger dans une situation, familière pour tous, où il était préservé des turpitudes de la vie, un endroit « sans surprise », « sans danger », « sans choix ». Mais en face de cette apparente sécurité s’érige le temps passé qui recouvre silencieusement l’auteur comme la nuit. Le « train de nuit » évoque ainsi à la fois la vigueur et la pulsion de vie à travers la symbolique du « train » et, bien sûr, la mort, à travers l’image de la nuit et le besoin de se replonger dans le passé. Rappelons que la « destination est inconnue » et que le texte finit par le mot « mort », ce qui n’est pas anodin. Ce texte, cette prose, devrait-on dire, n’est en revanche pas pessimiste. Il est nostalgique, voire stoique : l’auteur oriente ses rêves avec délectation, tel le démiurge Baudelaire dans « Rêve parisien ». Il paraît, pour citer William Ernest Henley, » le capitaine de son âme, le maître de son destin ». Il se plonge dans un « temps mort », certes, mais c’est un « temps serein », et le bonheur transparaît de toutes parts dans l’évocation des souvenirs de vacances associés à ce train de nuit, qu’il s’agisse de départ ou de retour. Début et fin se répondent de bout en bout de « Temps mort », plus stoique et allègre que « Rêve familier » de Rimbaud mais non moins nostalgique. « Temps mort » évoque aussi bien la vie que la mort mais il penche résolument vers la vie, traversant l’inconnu tel un train dans la brume.
Bonjour Marc, et merci. Ton commentaire me fait très plaisir. Pour ce qui est des livres, j’en ai déjà publiés huit sur Amazon. Ils sont présentés en quelques lignes sur la page « LIVRES PUBLIÉS » de mon blog. Il y a des romans, des récits, des nouvelles et des textes courts. C’est peut-être dans « Les Trois premières fois », dont la couverture est de Sébastien, que tu as le plus de chances de trouver des textes courts pas trop sarcastiques ou parodiques, et même un peu poétiques dans le genre de « Temps mort », par exemple « La Lucarne », « Le Téléski des Merles », « Mexican hat ». Il est possible aussi que « Première Daille » te rappelle des souvenirs communs.
Très beau texte qui se lit comme un poème. Il y un peu de Pessoa dans l’atmosphère et le style. Philippe, je prends rarement le temps de lire tes publications mais j’espère que tu écris d’autres textes de ce style et qu’ils formeront un recueil. Bravo.
Ce sera un train à vapeur j’imagine.