par Lorenzo dell’Acqua
Ce matin, vers cinq heures trente quand je me suis réveillé, il faisait mauvais temps, le ciel était d’un gris ni clair, ni foncé mais uniformément moyen sans le moindre espoir d’éclaircie. Pour un mois de mai, j’ai trouvé que c’était un peu dur. Il aurait pu pleuvoir, cela aurait rempli la nappe phréatique et arrosé les fleurs du jardin, mais non, la météo ne prévoyait pas le moindre risque d’averses pour la journée entière. Il allait donc falloir faire avec.
Vous avez dû remarquer comme moi que quand il fait mauvais temps, cela retentit sur le moral, en tout cas le mien. C’est très ennuyeux parce qu’à mon âge, ce moral n’est déjà pas fameux quand il fait beau. Rien que le lever est une grande manœuvre en raison des douleurs articulaires diffuses qui obligent à démultiplier tous ces mouvements que nous faisions jadis sans même y réfléchir. Maintenant il faut les activer volontairement l’un après l’autre avec prudence. Au bout d’un laps de temps variable suivant les jours, vous voilà enfin debout. La température ambiante étant ce qu’elle est, il est prudent de trouver des chaussons et une robe de chambre dans l’obscurité sans réveiller votre épouse. A l’aide de l’éclairage de votre i-phone, vous dénichez le premier soulier mais pas le second. Pas grave du moment que vous pouvez vous réchauffer si vous parvenez à atteindre le porte-manteau précédé d’un obstacle au sol imprévu dans lequel vous vous prenez les pieds parce qu’il se déplace chaque jour. Mais pourquoi ce sac est-il à cet endroit de fort passage à cette heure matinale ? Cette question pourtant fondamentale restera sans réponse. Je passe les détails fastidieux d’une progression si possible silencieuse dans une obscurité quasi-totale qui vous permet de gagner au propre comme au figuré la cuisine. Manœuvrer une cafetière électrique en 2026 n’est pas un exploit mais demande tout de même quelques préparatifs en évitant de renverser du café par terre. A l’issue de cette performance, il vous restera à peu près trois minutes pour sortir du tiroir votre boîte de médicaments qui commence à craquer de tous les côtés. Non seulement il y en a de plus en plus mais ils sont aussi de plus en plus gros. C’est normal, m’a dit le docteur bienveillant, parce que vos soucis de santé ne peuvent que s’aggraver avec le temps (celui qui passe, pas celui qu’il fait ce matin). Les voilà enfin réunis sur la nappe à motifs bariolés de la table de la cuisine où il n’est jamais facile pour un myope de les distinguer de ses motifs multicolores d’une part et, d’autre part, parce qu’il y en a un, le tout petit marron de cinq millimètres de diamètre, qui ne s’immobilise jamais exactement là où vous l’aviez extrait du blister et qui roule parfois à une distance impressionnante parce qu’il est rond. C’est regrettable parce que si les médicaments étaient carrés, ils ne pourraient pas rouler par terre où là, honnêtement, il est impossible de les retrouver avant que le café n’ait complétement refroidi. Ce matin, ils ont eu la délicatesse pour une fois de ne pas trop s’éloigner les uns des autres et de rester à une distance raisonnable de leur point de chute. Votre joie n’est que de courte durée car vous constatez bientôt que votre café est d’une couleur brun clair qui ne laisse rien présager de bon. Et en effet, vérification faite, la filtre n’était pas bien positionné et n’a donc pas pu remplir correctement sa fonction. Le résultat est un liquide pastel plus proche de l’eau sale que du noir habituel. Décidément, le temps infâme plus un café infâme, vous vous dites que la journée commence mal. Vous vous rappelez aussi, ce qui n’améliore pas votre moral, que les emmerdements chez vous volent toujours en escadrille par trois. Donc, fataliste, vous vous demandez quelle sera la troisième contrariété de la journée d’autant qu’il n’est que six heures du matin et que cette règle des trois risque d’être dépassée. La purge avalée, vous jetez un œil sur les dépêches arrivées pendant la nuit sur le site d’informations d’Internet parce que c’est pratique, gratuit et suffisant pour se faire une idée déprimante. Ce matin, reconnaissons-le, les nouvelles ne sont pas pires que la veille, elles sont dans une moyenne sinistre ce qui vous enlève tout scrupule de passer à autre chose. Aurais-je reçu un mail hilarant d’un de mes vieux copains ? En fait, cet espoir est vite déçu car les uns sont de plus en plus paresseux et les autres de plus en plus préoccupés par des soucis qui leur font oublier de distraire leurs amis de cinquante ans comme la cafetière électrique. Il faut dire qu’ils ont en général des excuses valables : deux sont décédés, je me suis fâché avec une bonne demi-douzaine et trois autres ont de longues maladies qui ne laissent rien présager de bon. Et ce matin encore, force est de constater que vous n’avez reçu aucun mail de personne. Des publicités, oui, beaucoup, mais c’est inévitable d’après mes enfants et malgré le filtre efficace de mon opérateur internet : Leroy-Merlin, la FNAC, VeePee, TF1, Vistaprint, La Redoute, Panajou, LCL, BNP, La Banque Postale, Gazette Drouot, Les Amis du Louvre, Ircantec, CARMF, Les Grappes, Booking, Ulys, Allianz, Le Petit Ballon, Darty, Doctolib, EDF et j’en passe.
Avec tout ça, vous avez oublié de rallumer la cafetière et, quand votre épouse vient prendre son petit déjeuner, elle s’en plaint à juste titre mais ça ne compte pas comme le troisième emmerdement de la journée puisqu’il s’agit d’une réprimande quotidienne qui ne vous affecte plus depuis longtemps. Privilège des retraités, pendant ce temps-là, la pendule a tourné et frise désormais les neuf heures, autrement dit une heure raisonnable pour envisager de faire encore une fois votre toilette dont vous reculez chaque jour un peu plus l’échéance pour ne pas voir votre visage dans le miroir du cabinet de toilette et y découvrir un signe anormal dont je ne vous ferai pas liste par charité chrétienne et dont le pronostic ne vous trompera pas parce que vous avez été jadis médecin. Et à cet instant, heureusement, vous vous souvenez que vous n’avez pas encore épuisé toutes les possibilités de distraction culturelle susceptibles d’adoucir la sévérité de la météo printanière : il vous reste la lecture du JdC qui délivre quotidiennement des textes toujours intéressants et parfois même amusants voire désopilants !
Ce jour-là, une fois n’est pas coutume, l’article intitulé Breakfast in Paris est franchement sinistre ce qui m’afflige dans un premier temps mais va me procurer rapidement une joie indescriptible. Ce qu’il a d’inhabituel, c’est une vision non pas grise comme le ciel mais noire comme le café de l’humanité entière symbolisée par un jeune couple pourtant charmant et interracial qui s’aime à n’en plus finir sous le regard affligé du narrateur. Vous n’imaginez pas ma joie malgré ma déception ! Ma troisième contrariété m’était tombée dessus avant dix heures du matin ! Me restait donc une formidable journée sans le moindre risque d’emmerdements malgré une entame calamiteuse. Merci NRCB.
Si les lecteurs trouvent que Breakfast in Paris est un article sinistre, c’est que j’ai raté mon objectif. Ce que j’ai voulu faire en realité, c’est combattre ma tendance naturelle — et commune à une bonne part de l’humanité — à me fier à la première impression, souvent mauvaise, que me font les gens rencontrés. Je suis plus particulièrement conscient de cette fâcheuse tendance depuis que j’écris. Imaginer des personnages, leur attribuer des manies, des qualités, des aventures, tout cela me conduit à faire le même travail avec des humains bien réels aperçus dans des cafés, des autobus ou des jardins. Le plus poussé que j’aie pu faire dans ce sens est ce texte écrit à Rome et dont le titre était « Retour sur la Piazza Navona ». Mais ici, dans le Breakfast in Paris, en plus de décrire des personnages de façon négative, j’ai surtout voulu mettre en évidence le côté grincheux et ridicule de ce travers. En matière de ridicule, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.
NRCB
Mer Ciré !
Des cousins. (Ré est un nom de famille.)
C’est qui « Re » ?
Beaucoup d’humour… bravo à l’auteur !