{"id":8648,"date":"2017-06-11T08:08:25","date_gmt":"2017-06-11T06:08:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=8648"},"modified":"2017-06-06T07:59:38","modified_gmt":"2017-06-06T05:59:38","slug":"letranger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=8648","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9tranger"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Je d\u00e9croche le gros t\u00e9l\u00e9phone noir. La voix me dit de ne pas bouger, de rester \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel ce matin. La voix est inqui\u00e8te. Pas affol\u00e9e, mais inqui\u00e8te. Je la connais, cette voix. C&rsquo;est celle du responsable du bureau. Il est venu m&rsquo;accueillir hier soir \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport. Il parle tr\u00e8s bien le fran\u00e7ais, avec application, mais il a un fort accent, presque caricatural. On dirait Michel Leeb quand il raconte une blague africaine. Il me dit qu&rsquo;il se passe des choses. Il ne sait pas vraiment quoi, mais il se passe des choses. Il me dit de ne pas bouger, qu&rsquo;il me rappellera. Je raccroche en finissant de m&rsquo;habiller. J&rsquo;ai choisi un costume ultra l\u00e9ger, beige clair, chemise bleu ciel \u00e0 manches courtes. C&rsquo;est mon premier jour ici. Je dois faire bonne impression. Immobile sous le ventilateur qui tourne au plafond, je finis de nouer ma cravate club ray\u00e9e rouge et bleue, puis je traverse la chambre en r\u00e9fl\u00e9chissant. Que se passe-t-il ? Pourquoi ne pas bouger ? Y aurait-il du danger ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La radio de l&rsquo;h\u00f4tel enchaine les morceaux de musique classique. J&rsquo;allume la t\u00e9l\u00e9vision : un chien saute \u00e0 travers la fen\u00eatre d&rsquo;une cabane en feu. Je reconnais Rintintin. Je vais jusqu&rsquo;\u00e0 la fen\u00eatre. Je regarde dehors. La Place de la R\u00e9volution s&rsquo;\u00e9tend devant moi, bien propre, presque d\u00e9serte. Deux hommes en bermuda bleu marine arrosent le bitume avec de longs tuyaux jaunes qui les relient \u00e0 un camion citerne. Ils ne portent pas de chemise. Les serveurs des caf\u00e9s qui, le jour, occupent la centre de la place installent les tables, apportent les chaises, d\u00e9plient les parasols. Les tables et les chaises sont toutes pareilles, mais pour les parasols, chaque \u00e9tablissement a sa couleur. La plus jolie, c&rsquo;est la couleur cr\u00e8me, mais le noir est beau aussi.\u00a0Deux blancs sont install\u00e9s \u00e0 une table sous un parasol noir et boivent un caf\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est mon premier matin \u00e0 Savrola et tout semble normal, compl\u00e8tement normal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sors de ma chambre et sans prendre l&rsquo;ascenseur, je descends les deux \u00e9tages. Le hall est tranquille. Le concierge me salue et me dit une aimable banalit\u00e9 en anglais. Tout est normal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En sortant de l&rsquo;h\u00f4tel, je prends le Boulevard du Pr\u00e9sident \u00a0N\u2019Gan-Yonn sur ma droite, puis la premi\u00e8re rue \u00e0 droite. Le bureau n&rsquo;est pas loin. J&rsquo;ai rep\u00e9r\u00e9 les lieux hier. J&rsquo;y serai dans un quart d&rsquo;heure.\u00a0Il est sept heures vingt-cinq.\u00a0Les gens que je croise marchent vite. Un embouteillage commence \u00e0 se former quelque part. Des klaxons s&rsquo;\u00e9nervent. Je vais atteindre l&rsquo;Avenue d&rsquo;Okabangui o\u00f9 je prendrai \u00e0 gauche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des d\u00e9tonations se font entendre. Je me dis que ce doit \u00eatre des p\u00e9tards. Je continue \u00e0 marcher. Nouvelles d\u00e9tonations. Je pense : \u00ab\u00a0\u2026des p\u00e9tards \u00e0 cette heure \u2026 peu probable \u2026 peut-\u00eatre des pots d&rsquo;\u00e9chappement&#8230;\u00a0\u00bb Non, leur rythme ressemble \u00e0 celui d&rsquo;une mitraillette. D&rsquo;ailleurs, d&rsquo;autres mitraillettes viennent de se faire entendre. Je me suis arr\u00eat\u00e9 de marcher \u00e0 l&rsquo;angle du Boulevard\u00a0et je regarde devant moi, derri\u00e8re moi, \u00e0 droite, \u00e0 gauche, au-dessus de moi. Rien ne me permet de savoir d&rsquo;o\u00f9 viennent ces d\u00e9tonations. Je regarde les passants. Ils font comme moi, regardent en l&rsquo;air, enfoncent leur cou dans leurs \u00e9paules et acc\u00e9l\u00e8rent le pas.\u00a0La rue se vide. Je pense qu&rsquo;il vaut mieux faire demi-tour. L&rsquo;h\u00f4tel est encore tout pr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&rsquo;y a personne dans le hall. Je me penche par-dessus le comptoir pour prendre la cl\u00e9 de ma chambre. L&rsquo;ascenseur ne fonctionne pas. Le plateau du petit d\u00e9jeuner a \u00e9t\u00e9 d\u00e9barrass\u00e9, mais le lit n&rsquo;est pas fait. \u00a0La radio reste silencieuse et le ventilateur est immobile. Ma fen\u00eatre est rest\u00e9e ouverte. Je regarde la place. Elle est presque vide. Deux ou trois voitures, quelques passants press\u00e9s la traversent. Je vais sur le balcon. Il commence \u00e0 faire chaud. Les arroseurs sont partis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un bruit monte et emplit l&rsquo;air. Je le reconnais. C&rsquo;est celui d&rsquo;un h\u00e9licopt\u00e8re. Je le vois maintenant. C&rsquo;est un Tigre. Il vient s&rsquo;immobiliser au-dessus du centre de la place. Des volutes de poussi\u00e8res s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent. Deux parasols noirs renvers\u00e9s traversent la place en virevoltant comme des danseuses. Ils viennent se bloquer contre une fa\u00e7ade, agit\u00e9s de soubresauts. D&rsquo;un seul coup, comme un frelon qui se d\u00e9cide, l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re pique un peu du nez et part \u00e0 toute vitesse pour dispara\u00eetre derri\u00e8re les toits sur ma droite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le silence r\u00e8gne maintenant sur la Place de la R\u00e9volution.\u00a0De temps en temps, des rafales de mitrailleuses et des coups de feu isol\u00e9s se font entendre dans le lointain. Entre les d\u00e9tonations, c\u2019est le silence. Il n\u2019y a plus de passants, plus de voitures, plus rien.\u00a0Je suis debout sur le balcon, les bras ballants. J&rsquo;attends je ne sais pas quoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un nouveau bruit est en train de na\u00eetre et de grandir. Je n&rsquo;arrive pas \u00e0 le reconna\u00eetre ni \u00e0 comprendre d&rsquo;o\u00f9 il vient. On dirait le rideau m\u00e9tallique d&rsquo;un magasin que quelqu&rsquo;un remonterait sans fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bruit se pr\u00e9cise et devient \u00e9vident, je le reconnais : c&rsquo;est celui des chenilles d&rsquo;un char d&rsquo;assaut. J&rsquo;ai entendu des chars une fois quand je faisais mon service militaire \u00e0 Biville. D&rsquo;ailleurs, maintenant, dans le vacarme, on entend le bruit du gros moteur. Trois secondes plus tard, le nez de l&rsquo;engin apparait. Le char entre sur la place. Il est de couleur cr\u00e8me, comme les parasols. Son canon est \u00e0 l&rsquo;horizontal. Il s&rsquo;arr\u00eate en plein milieu de la Place de la R\u00e9volution. Il pivote sur lui-m\u00eame et renverse deux fauteuils m\u00e9talliques. Ses chenilles marquent le bitume de traces noires et luisantes. Il l\u00e8ve lentement son canon et s&rsquo;immobilise. Son moteur tourne au ralenti. Je me penche en avant et je pose mes mains sur la rambarde de b\u00e9ton du balcon. Fascin\u00e9 par le spectacle, je n&rsquo;ai pas vu arriver un deuxi\u00e8me puis un troisi\u00e8me char. Ils viennent se placer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du premier char en \u00e9crasant quelques tables, puis ils s&rsquo;immobilisent et l\u00e8vent lentement leur canon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regarde les trois chars,\u00a0leurs canons dress\u00e9s \u00e0 quarante-cinq degr\u00e9s vers le ciel. Aucun soldat n&rsquo;est visible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une premi\u00e8re tourelle se met \u00e0 tourner lentement sur elle-m\u00eame avec un bruit de m\u00e9canique bien huil\u00e9e. La deuxi\u00e8me tourne \u00e0 son tour, puis la troisi\u00e8me. A pr\u00e9sent, les canons sont point\u00e9s en \u00e9ventail dans trois directions diff\u00e9rentes. Je remarque qu&rsquo;aucun n&rsquo;est orient\u00e9 vers mon balcon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus rien ne bouge, les chars, les arbres, moi sur mon balcon. Je vois\u00a0la fum\u00e9e bleue qui sort des trois pots d&rsquo;\u00e9chappement verticaux. Je sens l&rsquo;odeur du gas-oil qui monte avec la chaleur. J&rsquo;entends le bruit calme du ralenti de leurs gros moteurs. A l&rsquo;angle de la place, le feu du Boulevard N&rsquo;Gan-Yonn passe au rouge, au vert, \u00e0 l&rsquo;orange, au rouge, au vert&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis le premier char tire. Je sursaute violemment et, sans comprendre comment, je retombe \u00e0 genoux sur le balcon. Le deuxi\u00e8me char tire \u00e0 son tour et je ressens comme un coup\u00a0dans le sternum. Le troisi\u00e8me char tire et mes oreilles sifflent. Le premier char tire \u00e0 nouveau, puis le second, puis le troisi\u00e8me. \u00c0 chaque obus, une courte flamme \u00e9claire la place d&rsquo;une lueur orange. L&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re est revenu. Il vole en stationnaire au-dessus des chars. Les arbres se tordent dans le souffle de ses pales.\u00a0Le rythme des coups de canon s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re. Maintenant c&rsquo;est presque un roulement continu derri\u00e8re lequel se distingue le wouche-wouche-wouche de l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est une musique superbe, un spectacle grandiose. Tout mon corps vibre. J&rsquo;ai la chair de poule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis les canons se taisent brusquement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re s&rsquo;\u00e9loigne et dispara\u00eet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est fini.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai envie d&rsquo;applaudir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je d\u00e9croche le gros t\u00e9l\u00e9phone noir. La voix me dit de ne pas bouger, de rester \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel ce matin. La voix est inqui\u00e8te. Pas affol\u00e9e, mais inqui\u00e8te. Je la connais, cette voix. C&rsquo;est celle du responsable du bureau. Il est venu m&rsquo;accueillir hier soir \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport. 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