{"id":8646,"date":"2017-07-09T08:08:27","date_gmt":"2017-07-09T06:08:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=8646"},"modified":"2017-07-09T10:47:39","modified_gmt":"2017-07-09T08:47:39","slug":"une-photo-surprise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=8646","title":{"rendered":"Une photo surprise"},"content":{"rendered":"<p>Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est Dimanche et c&rsquo;est mon anniversaire. Dans deux heures, j&rsquo;aurai douze ans. Dans la salle \u00e0 manger, la table est mise. Tout \u00e0 l&rsquo;heure, je serai le h\u00e9ros de la f\u00eate, mais pour le moment, je dois placer sur les assiettes les petits cartons qui indiqueront \u00e0 chacun sa place.<br \/>\nNous serons douze : mes parents, ma s\u0153ur, ma grand-m\u00e8re, mon oncle Paul, sa femme, ma tante Simone et son mari, mon ami Jean-Claude et ses parents. Onze personnes, rien que pour moi, et moi. Douze. Je ne peux m&#8217;emp\u00eacher de penser que si mon oncle Pierre avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0, il aurait fallu trouv\u00e9 une solution, car treize \u00e0 table, pour Maman, ce n&rsquo;\u00e9tait tout simplement pas possible.<\/p>\n<p>J&rsquo;aurai bien voulu qu&rsquo;il soit l\u00e0, Pierre. Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas possible. Je me souviens bien de lui. Malgr\u00e9 <!--more-->une diff\u00e9rence d&rsquo;\u00e2ge de deux ans, il y avait entre Paul et lui une ressemblance extraordinaire. Deux fr\u00e8res tr\u00e8s semblables, et tellement diff\u00e9rents. Autant Paul est raide, s\u00e9rieux, \u00a0autant Pierre \u00e9tait dr\u00f4le et joyeux.<\/p>\n<p>Je ne l&rsquo;ai pas connu longtemps, Pierre. Il est parti quand j&rsquo;avais six ans. Parti avec le g\u00e9n\u00e9ral Leclerc, \u00e0 la Lib\u00e9ration de Paris. Engag\u00e9 volontaire dans la 2\u00e8me Division Blind\u00e9e, \u00e0 dix-huit ans, sur un coup de t\u00eate. Il a \u00e9crit une seule lettre pendant la campagne. Elle venait de Strasbourg. Il nous parlait de la lib\u00e9ration de la ville et de la f\u00eate qui avait suivi. Il disait qu&rsquo;on lui avait promis une citation. Et puis plus rien.<br \/>\nUn jour, quelqu&rsquo;un nous a appris qu&rsquo;il avait disparu du c\u00f4t\u00e9 de Berchtesgaden pendant les derniers combats. Quelques mois plus tard, un soir, alors que je rentrais de l&rsquo;\u00e9cole, mes parents m&rsquo;ont regard\u00e9 d&rsquo;un dr\u00f4le d&rsquo;air et m&rsquo;ont emmen\u00e9 tout de suite au salon. Ils avaient quelque chose \u00e0 me dire : on avait retrouv\u00e9 le corps de Pierre dans les d\u00e9combres d&rsquo;un blockhaus \u00e9clat\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dr\u00f4le, sur le moment, \u00e7a ne m&rsquo;avait presque rien fait de savoir que Pierre \u00e9tait mort. Mais deux semaines plus tard, un matin, au moment de partir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, j&rsquo;ai fait tomber le Spirit of Saint-Louis de mon \u00e9tag\u00e8re. C&rsquo;\u00e9tait Pierre qui m&rsquo;avait offert cette maquette de l&rsquo;avion de Lindbergh. Et c&rsquo;est \u00e0 ce moment qu&rsquo;un coup dans la poitrine m&rsquo;a appris v\u00e9ritablement que Pierre \u00e9tait mort pour de bon. Pendant quelques jours, je me suis mis \u00e0 d\u00e9tester tous les hommes : mon oncle Paul, mes professeurs, le p\u00e8re de mon copain Ren\u00e9, m\u00eame mon p\u00e8re, tous ceux qui \u00e9taient rest\u00e9s bien vivants, alors que lui, Pierre, il \u00e9tait mort.<\/p>\n<p>Et puis, bien s\u00fbr, c&rsquo;est pass\u00e9. Avec le temps, j&rsquo;ai construit mon souvenir de Pierre. Chaque fois que je pouvais, je demandais des d\u00e9tails sur son enfance, sur sa jeunesse. Est-ce qu&rsquo;il lisait beaucoup ? Est-ce qu&rsquo;il allait \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise ? Est-ce qu&rsquo;il avait eu des petites amies ? Est-ce qu&rsquo;elles \u00e9taient jolies ? Est-ce que je lui ressemblais ? Je voulais qu&rsquo;on me raconte son d\u00e9part en ao\u00fbt 44, ses actes de guerre, son h\u00e9ro\u00efsme, sa m\u00e9daille. Mais la famille avait oubli\u00e9 tous les d\u00e9tails qui m&rsquo;int\u00e9ressaient. Il s&rsquo;\u00e9tait engag\u00e9, b\u00eatement, et il \u00e9tait mort, c&rsquo;\u00e9tait tout. Je cherchais dans les livres et dans les journaux l&rsquo;histoire de la 2\u00e8me\u00a0D.B. esp\u00e9rant un jour tomber sur le nom de Pierre.\u00a0Mais rien, rien de rien. Pierre \u00e9tait mort.<\/p>\n<p>On a sonn\u00e9 \u00e0 la porte. C&rsquo;est Paul et sa femme, Lucienne. Bien s\u00fbr, ils m&rsquo;apportent un cadeau.\u00a0Mais, le cadeau, je m&rsquo;en fiche. Je le m\u00e9prise, Paul, lui qui ne s&rsquo;est m\u00eame pas engag\u00e9 avec Pierre, alors qu&rsquo;il avait deux ans de plus, lui qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 fichu de me donner un seul souvenir pr\u00e9cis de son fr\u00e8re, lui qui semble l&rsquo;avoir presque totalement oubli\u00e9. C&rsquo;est vrai, je le m\u00e9prise, Paul.<\/p>\n<p>Il m&#8217;embrasse \u00e0 peine, il enl\u00e8ve son manteau et le pose sur le grand lit dans la chambre de mes parents. Il retire un journal qui sort de la poche de sa veste puis il s&rsquo;en va au salon, l&rsquo;air affol\u00e9. Je suis encore dans la chambre quand je l&rsquo;entends dire \u00e0 la cantonade :<\/p>\n<p>\u2014 Vous avez vu l&rsquo;<em>Humanit\u00e9<\/em> ?<\/p>\n<p>\u2014 Oui\u2026 tout \u00e0 l&rsquo;heure s&rsquo;il-te-plait, Paul\u2026 on en parlera tout \u00e0 l&rsquo;heure, r\u00e9pond mon p\u00e8re d&rsquo;un air ennuy\u00e9. Pour le moment, nous avons un anniversaire \u00e0 f\u00eater, continue-t-il en me regardant avec insistance.<\/p>\n<p>Il se passe quelque chose qu&rsquo;on veut me cacher, c&rsquo;est \u00e9vident, mais je sais qu&rsquo;il ne servirait \u00e0 rien de poser la question maintenant. Nous passons \u00e0 la salle \u00e0 manger, nous d\u00e9jeunons, je souffle mes bougies, j&rsquo;ouvre mes cadeaux et je dis merci. Pendant tout ce temps, je n&rsquo;ai pas cess\u00e9 de penser au journal qui m&rsquo;attend, pli\u00e9 sur le fauteuil du salon.<\/p>\n<p>Quand ils ont commenc\u00e9 \u00e0 sortir la mirabelle et les cigares, je suis pass\u00e9 au salon, j&rsquo;ai ramass\u00e9 le journal et je me suis enferm\u00e9 dans ma chambre.<\/p>\n<p>Je d\u00e9ploie le journal sur mon lit : c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9dition du jour de l&rsquo;<em>Humanit\u00e9-Dimanche.<\/em> Une photo y occupe une bonne moiti\u00e9 de la derni\u00e8re page. On y voit un groupe de personnages en smoking et robes du soir. Rigolards, ils brandissent des coupes de champagne et des cigares. En gros caract\u00e8res au-dessus de la photo, le titre dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>HONTE AUX PROFITEURS DE GUERRE\u00a0!<\/strong><\/p>\n<p>En dessous de la photo, en caract\u00e8res \u00e0 peine plus petits, je lis :<\/p>\n<p><strong><em>\u00ab\u00a0<\/em>Tandis que la classe ouvri\u00e8re souffre des bas salaires et du manque d&rsquo;approvisionnement, les riches s&rsquo;amusent \u00e0 Monte-Carlo. On reconnaitra au centre de la photo le profiteur Alfred Grougnard, pr\u00e9sident de la Soci\u00e9t\u00e9 des Forges de l&rsquo;Est, se vautrant dans le champagne avec ses amis tandis que ses ouvriers entament leur sixi\u00e8me semaine de gr\u00e8ve pour obtenir des salaires d\u00e9cents.<em>\u00ab\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Je regarde la photographie : le troisi\u00e8me type en partant de la gauche, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du gros Grougnard, c&rsquo;est mon oncle, c&rsquo;est Paul. Sa chemise est d\u00e9boutonn\u00e9e sous son smoking et il a le bras pass\u00e9 autour de la taille d&rsquo;une grande brune en train de rire. Que fait Paul sur cette photo, Paul, l&rsquo;expert-comptable, toujours raide, toujours ennuyeux, toujours s\u00e9rieux ? O\u00f9 est Lucienne, ma tante ? Que fait-il au milieu de ces belles femmes qui exhibent des colliers de perles et l\u00e8vent des coupes de champagne ? Comment se fait-il qu&rsquo;il fasse partie de ces jouisseurs \u00e0 gros cigares ?<\/p>\n<p>J&rsquo;examine la photo de plus pr\u00e8s : ce n&rsquo;est pas Paul.<\/p>\n<p>C&rsquo;est Pierre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est Dimanche et c&rsquo;est mon anniversaire. Dans deux heures, j&rsquo;aurai douze ans. Dans la salle \u00e0 manger, la table est mise. 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