{"id":8299,"date":"2017-04-02T07:07:25","date_gmt":"2017-04-02T05:07:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=8299"},"modified":"2017-04-01T19:08:58","modified_gmt":"2017-04-01T17:08:58","slug":"la-cheminee-qui-fume","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=8299","title":{"rendered":"La chemin\u00e9e qui fume"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est quand j&rsquo;ai atteint l&rsquo;\u00e2ge de cinq ans que mes parents ont d\u00e9cid\u00e9 de prendre une maison de campagne. \u00ab\u00a0Pour le petit, disaient-ils. \u00c7a lui fera du bien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019\u00e9tait que peu d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s la fin de la guerre et les temps \u00e9taient encore difficiles. Il n&rsquo;\u00e9tait pas question d&rsquo;acheter. Je ne sais comment, mais mon p\u00e8re r\u00e9ussit \u00e0 trouver une maison foresti\u00e8re en Normandie, une vraie, que l\u2019Administration des Eaux et For\u00eats consentit \u00e0 lui louer.<br \/>\nElle \u00e9tait adoss\u00e9e \u00e0 la grande for\u00eat de Lyons et dominait la petite vall\u00e9e du Fouille-Broc. En contre-bas, le village de Touffreville \u00e9talait sa trentaine de maisons de part et d\u2019autre de la petite rivi\u00e8re.<br \/>\nSi les amis qui y venaient parfois d\u00e9jeuner le dimanche trouvaient qu\u2019elle avait beaucoup de charme, cette maison n\u2019avait aucun confort\u00a0: pas d&rsquo;eau courante, pas de chauffage, et \u00e0 peine l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. Le linteau de pierre grav\u00e9e au-dessus de la porte disait qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 construite en 1824. Elle comportait une grande cuisine, un salon de taille moyenne et une seule chambre : nous n&rsquo;\u00e9tions que quatre dans la famille, mon p\u00e8re, ma m\u00e8re, ma s\u0153ur, plus \u00e2g\u00e9e que moi de huit ann\u00e9es, et moi. Ca pouvait donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme suffisant.<br \/>\nPlus tard, mon p\u00e8re fit am\u00e9nager une chambre suppl\u00e9mentaire dans l\u2019ancienne \u00e9table, que nous appelions \u00e0 tort l\u2019Ecurie, puis une autre dans ce qui avait d\u00fb \u00eatre un cellier. Mais pendant plusieurs ann\u00e9es, nous avons dormi tous dans la chambre unique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le salon \u00e9tait la pi\u00e8ce centrale de la maison. Il communiquait <!--more-->avec la cuisine et la chambre par des portes oppos\u00e9es. Les deux autres murs comportaient chacun une lourde porte qui donnait l\u2019une sur le Sud et la vall\u00e9e du Fouille-Broc, et l\u2019autre sur le Nord et la sombre for\u00eat qui commen\u00e7ait toute proche en haut d\u2019un talus.<br \/>\nAvec ses poutres apparentes presque noires, ses murs \u00e0 colombages marron, son unique et basse fen\u00eatre, son carrelage rouge fonc\u00e9 et son pauvre lustre qui reproduisait une petite barre \u00e0 roue de bateau, le salon \u00e9tait toujours sombre. Nous n\u2019y prenions pratiquement jamais nos repas, mais nous y passions les apr\u00e8s-midi pluvieuses et les apr\u00e8s-diners.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu engageante, la pi\u00e8ce pr\u00e9sentait pourtant un int\u00e9r\u00eat pour les Parisiens que nous \u00e9tions : elle avait une chemin\u00e9e. Peu profonde, large et haute, son foyer \u00e9tait \u00e9quip\u00e9 de deux chenets modernes \u00e0 t\u00eates de chien dor\u00e9es et d&rsquo;une tr\u00e8s vielle plaque de chemin\u00e9e dont le bas-relief \u00e9tait tellement us\u00e9 qu&rsquo;on ne pouvait pas savoir si ce qu\u2019il repr\u00e9sentait \u00e9tait une sc\u00e8ne de chasse r\u00e9aliste ou une sc\u00e8ne d\u2019amour coquine. Le manteau de la chemin\u00e9e \u00e9tait en bois. Deux bougeoirs et deux petits \u00e9l\u00e9phants en marbre vert y \u00e9taient dispos\u00e9s de fa\u00e7on sym\u00e9trique. Les deux \u00e9l\u00e9phants se tournaient le dos en enserrant une trentaine de livres. Si les livres, les \u00e9l\u00e9phants et les bougeoirs nous appartenaient en propre, c\u2019est sans doute un occupant pr\u00e9c\u00e9dent qui avait laiss\u00e9 les deux mousquets allong\u00e9s dans le r\u00e2telier \u00e0 fusils qui surplombait le manteau de la chemin\u00e9e. Ces deux armes \u00e9taient de tailles in\u00e9gales, l\u2019une fine et \u00e9lanc\u00e9e et l\u2019autre courte et trapue. Au bout du canon de la plus longue \u00e9tait accroch\u00e9e une trompe de chasse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s que nous avions pris possession de cette maison, mon p\u00e8re avait entrepris de faire du feu dans la chemin\u00e9e. Il disait que cela rendrait chaleureuse cette pi\u00e8ce plut\u00f4t lugubre et que ce serait un plaisir pour lui de jouer le soir aux petits chevaux avec ses enfants en fumant la pipe et en buvant un petit verre de calvados tout en se chauffant le dos aux flammes odorantes. \u00a0Mais notre chemin\u00e9e garantie \u00a0dix-neuvi\u00e8me devait \u00eatre unique en son si\u00e8cle : elle ne fonctionnait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sit\u00f4t que les papiers journaux avait fini de br\u00fbler, d\u00e8s que les pommes de pin commen\u00e7aient \u00e0 se consumer, \u00e0 peine les premi\u00e8res flammes entamaient-elles l&rsquo;\u00e9corce des b\u00fbches que la fum\u00e9e montait pour se rassembler en rouleaux sous l\u2019entr\u00e9e du conduit et refusait de monter plus haut. Les volutes grises se mettaient \u00e0 se bousculer sous \u00a0le manteau, puis, comme lib\u00e9r\u00e9es, elles s\u2019unissaient en un rideau qui glissait rapidement devant les livres et leurs \u00e9l\u00e9phants, enveloppaient \u00e9troitement les deux fusils avant d&rsquo;atteindre le plafond. L\u00e0, les fum\u00e9es s&rsquo;accumulaient entre les poutres en nappes voluptueuses avant de redescendre le long des murs. C&rsquo;est bien avant ce moment que ma m\u00e8re exigeait\u00a0que l&rsquo;on arr\u00eate l\u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, alors que les trois autres membres de la famille, toussant et riant, protestaient pour qu\u2019on la poursuive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A part refaire la chemin\u00e9e, tout fut essay\u00e9 pour qu\u2019elle fonctionne\u00a0: on combina scientifiquement l\u2019ouverture et la fermeture de toutes les portes et fen\u00eatres du salon et des pi\u00e8ces voisines, on rehaussa le foyer en l\u2019installant sur des briques, on utilisa m\u00eame un ventilateur pour repousser la fum\u00e9e vers le conduit. Rien n\u2019y fit. Allumer ou non cette chemin\u00e9e devint un sujet traditionnel de disputes et de plaisanteries.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les livres de la chemin\u00e9e \u00e9taient tous de la S\u00e9rie Noire. J&rsquo;ai appris depuis \u00e0 connaitre cette collection, alors r\u00e9volutionnaire, qui a \u00e9dit\u00e9 les meilleurs auteurs aux c\u00f4t\u00e9s des plus mauvais. Mais \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, je n&rsquo;avais pas le droit d&rsquo;y toucher. Pourtant, leurs titres \u00e9tranges m\u2019attiraient : <em>Pas d&rsquo;orchid\u00e9es pour Miss Blandish. Sur un air de Navaja, La reine des pommes, La m\u00f4me vert de gris<\/em>\u2026Ce qui me plaisait aussi, c&rsquo;est qu&rsquo;ils \u00e9taient tous identiques\u00a0: couverture cartonn\u00e9e \u00e9paisse, rigide, moiti\u00e9 jaune et moiti\u00e9 noire, dos noir entour\u00e9 d\u2019un cadre jaune, et titre en grosses lettres capitales jaunes. Ma m\u00e8re n&rsquo;aimait pas ce genre de litt\u00e9rature\u00a0: trop violente, disait-elle. Mais mon p\u00e8re adorait cette collection et il avait fait partager ce go\u00fbt \u00e0 ma s\u0153ur. Ils avaient entre eux sur le sujet des plaisanteries que je ne comprenais pas toujours, mais j&rsquo;aimais bien les \u00e9couter. Un de leurs jeux consistait \u00e0 arranger l&rsquo;ordre des livres de telle sorte que la suite des titres forme des phrases approximatives (*). Plus les phrase \u00e9taient bancales, os\u00e9es ou absurdes et plus ils riaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour moi, c&rsquo;\u00e9taient les fusils qui m\u2019int\u00e9ressaient le plus. Mais \u00e0 eux non plus je n&rsquo;avais pas le droit de toucher\u00a0: trop lourds, trop dangereux, trop fragiles disait mon p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un dimanche, alors qu&rsquo;un ami de mon \u00e2ge \u00e9tait venu avec ses parents pour passer la journ\u00e9e dans notre campagne, et tandis que les grandes personnes \u00e9taient parties faire un tour en for\u00eat, nous avions d\u00e9croch\u00e9 les deux fusils. Pendant plus d&rsquo;une heure, nous avions tu\u00e9s des milliers de bisons, des centaines d&rsquo;indiens et des r\u00e9giments d&rsquo;allemands.<br \/>\nMais \u00e0 un moment, alors que je bondissais hors d&rsquo;une tranch\u00e9e, je laissai tomber mon arme sur une grosse pierre. Elle se brisa en deux morceaux. J&rsquo;\u00e9tais terroris\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e des cons\u00e9quences que mon acte allait entra\u00eener. En r\u00e9alit\u00e9, la punition ne dut pas \u00eatre si terrible, car je l&rsquo;ai oubli\u00e9e. Ma m\u00e8re, qui n\u2019aimait pas plus les armes que la S\u00e9rie Noire, voulut jeter aux ordures le mousquet bris\u00e9. Mon p\u00e8re s\u2019y opposa fermement, mais ce que ma m\u00e8re obtint c\u2019est que les deux morceaux du fusil soient replac\u00e9s t\u00eate-b\u00eache sur le r\u00e2telier avec d\u00e9fense de jamais les recoller. C\u2019\u00e9tait pour elle une mani\u00e8re de protester contre la violence tout en me rappelant ce qu\u2019il advient quand on d\u00e9sob\u00e9it.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>(*) Les exemplaires de la S\u00e9rie Noire que j&rsquo;\u00e9voque ici sont \u00e0 pr\u00e9sent chez moi depuis de nombreuses ann\u00e9es. J&rsquo;ai repris \u00e0 mon compte le jeu des titres que pratiquaient mon p\u00e8re et ma sieur et \u00e7a a donn\u00e9 ceci :<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #808000;\"><strong>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on d\u00e9guste ! &lt;&gt;Cocktail au p\u00e9trole &lt;&gt;Les spaghettis par la racine&lt;&gt;On tue le veau gras&lt;&gt;On t&rsquo;fera pas de violettes &lt;&gt;A l&rsquo;estomac !\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #808000;\"><strong>Vivement mes pantoufles ! &lt;&gt;La belle vie&lt;&gt;Comment qu&rsquo;elle est !&lt;&gt;La sir\u00e8ne du Mississippi &lt;&gt;Comme un fr\u00e8re &lt;&gt;La souris du Missouri&lt;&gt;Tu veux mon portrait ?&lt;&gt;Bas les masques \u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #808000;\"><strong>La vir\u00e9e fantastique &lt;&gt;Balade au soleil&lt;&gt;Lazare n\u00b07&lt;&gt;Un aller simple&lt;&gt;Tu peux courir&#8230;&lt;&gt;Le d\u00e9rat\u00e9 &lt;&gt;Feu des quatre fers &lt;&gt;Le pav\u00e9 br\u00fble&lt;&gt;Maldonne&lt;&gt;Arnaq blues<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #808000;\"><strong>On d\u00e9boulonne &lt;&gt;La grande fen\u00eatre\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #808000;\"><strong>La chasse est ouverte &lt;&gt;Le pigeon&lt;&gt;Le faucon de Malte&lt;&gt;Le gorille dans le cocotier &lt;&gt;Le crapaud\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>A votre tour d&rsquo;essayer. Avec les titres de la collection Harlequin, \u00e7a devrait etre int\u00e9ressant.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est quand j&rsquo;ai atteint l&rsquo;\u00e2ge de cinq ans que mes parents ont d\u00e9cid\u00e9 de prendre une maison de campagne. \u00ab\u00a0Pour le petit, disaient-ils. \u00c7a lui fera du bien.\u00a0\u00bb Ce n\u2019\u00e9tait que peu d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s la fin de la guerre et les temps \u00e9taient encore difficiles. Il n&rsquo;\u00e9tait pas question d&rsquo;acheter. Je ne sais comment, mais &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=8299\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">La chemin\u00e9e qui fume<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[12,2],"tags":[21,1173],"class_list":["post-8299","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recit","category-textes","tag-philippe","tag-serie-noire"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8299","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8299"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8299\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8299"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8299"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8299"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}