{"id":7501,"date":"2017-04-19T08:08:49","date_gmt":"2017-04-19T06:08:49","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=7501"},"modified":"2017-04-17T23:03:48","modified_gmt":"2017-04-17T21:03:48","slug":"incident-de-frontiere-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=7501","title":{"rendered":"Incident de fronti\u00e8re (texte int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>Voici, enfin d&rsquo;une seule traite, l&rsquo;histoire d&rsquo;un long weekend en Syrie.<br \/>\nJe la d\u00e9die \u00e0 ceux de mes amis qui ont\u00a0inspir\u00e9 les personnages<\/em><\/strong><strong><em>.<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>CHAPITRE 1<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Dimanche, 24 mai 1970<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la petite route qui serpente entre les collines, deux voitures blanches se suivent de pr\u00e8s. Elles ont quitt\u00e9 Alep ce matin et se sont dirig\u00e9es plein sud. Apr\u00e8s un arr\u00eat pour le d\u00e9jeuner \u00e0 Homs, elles ont quitt\u00e9 la route qui file vers Damas en obliquant vers le sud-ouest en direction de la mer et du Liban. Dans une heure environ, elles devraient parvenir \u00e0 la fronti\u00e8re et, sauf impr\u00e9vu, elles seront \u00e0 Beyrouth un peu apr\u00e8s dix heures, \u00e9vitant ainsi d&rsquo;\u00eatre bloqu\u00e9es dans les \u00e9normes embouteillages qui r\u00e8gnent le dimanche soir aux abords de la capitale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fait chaud en cette fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi du mois de mai, et des coudes sortent par toutes les vitres ouvertes des porti\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est Jean-Pierre Ponti qui est au volant de la premi\u00e8re voiture. Il est le chef d&rsquo;une petite \u00e9quipe charg\u00e9e par la Banque Mondiale d&rsquo;\u00e9tudier la construction d&rsquo;autoroutes c\u00f4ti\u00e8res au Liban. C&rsquo;est un grand gaillard, simple, calme et tranquille. Il aime <!--more-->lire San Antonio.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa femme, Fran\u00e7oise, est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Professeur d&rsquo;\u00e9ducation physique au lyc\u00e9e de la Haye-les-Roses, elle s&rsquo;est mise en cong\u00e9 de l&rsquo;Education Nationale pour suivre son mari \u00e0 Beyrouth. Elle lit des trait\u00e9s de psychologie enfantine. Aujourd&rsquo;hui elle est contente parce que, demain, ce sera son premier jour de travail \u00e0 Beyrouth. Elle a enfin trouv\u00e9 un poste au Coll\u00e8ge Protestant Fran\u00e7ais. Pour ce long week-end de tourisme, elle a confi\u00e9 leurs deux enfants \u00e0 des voisins libanais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois passagers se pressent \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re du petit break Peugeot 204\u00a0: William, John et Tavia.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">William Breed, am\u00e9ricain d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es est assis derri\u00e8re le conducteur. Professeur d&rsquo;arch\u00e9ologie \u00e0 UCLA, il a pris une ann\u00e9e sabbatique pour \u00e9crire une s\u00e9rie de conf\u00e9rences sur les civilisations antiques de la M\u00e9diterran\u00e9e que lui a demand\u00e9es l\u2019Universit\u00e9 de Chicago. Il a emport\u00e9 avec lui tous les livres de Robert Graves. En g\u00e9n\u00e9ral, il est plut\u00f4t bavard, mais, pour l&rsquo;instant, il ne se sent pas tr\u00e8s bien. Il ne sait pas si cela vient des virages de la route ou du d\u00e9jeuner pris tout \u00e0 l&rsquo;heure \u00e0 Homs. C&rsquo;est pourquoi il reste silencieux et passe la t\u00eate \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la voiture le plus souvent possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tavia Foster, assise derri\u00e8re Fran\u00e7oise Ponti, est une jolie fille de vingt-deux ans. N\u00e9e \u00e0 Flagstaff, elle \u00e9tait \u00e9tudiante en Sciences de l&rsquo;Environnement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Arizona du Nord quand elle a rencontr\u00e9 John dans un groupe de rafting lors d&rsquo;une descente de la rivi\u00e8re Colorado. Elle a termin\u00e9 son semestre avant de rejoindre John \u00e0 Beyrouth. Elle s&rsquo;est inscrite en Histoire Antique et en Th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l&rsquo;A.U.B. Tavia est grande, fine et blonde. Son visage est toujours en mouvement. Elle est na\u00efve, gaie, spontan\u00e9e, enti\u00e8re. R\u00e9cemment, elle s&rsquo;est d\u00e9couvert une passion pour Che Guevara. Les murs de l&rsquo;appartement que John et Tavia partagent dans le quartier chr\u00e9tien d&rsquo;Achrafieh sont couverts d&rsquo;affiches engag\u00e9es contre la guerre du Vietnam, la s\u00e9gr\u00e9gation raciale et la pollution. Tavia a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;\u00e9pouser John, mais elle lui a fait admettre de ne jamais avoir d&rsquo;enfant pour, dit-elle, ne pas contribuer \u00e0 la surpopulation du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Assis entre William et Tavia, John Fulton somnole et, de temps en temps, sa t\u00eate vient heurter doucement l\u2019\u00e9paule de la jeune femme. N\u00e9 en 1945 \u00e0 Brooklyn, il est arriv\u00e9 \u00e0 Beyrouth il y a deux mois pour travailler \u00e0 la First National City Bank. Dans six mois au plus, quand la banque jugera qu&rsquo;il se sera suffisamment acclimat\u00e9 au monde arabe, il sera mut\u00e9 \u00e0 Djeddah pour prendre le poste de directeur adjoint de l&rsquo;agence locale. John est un gar\u00e7on intelligent et rationnel, mais r\u00e9serv\u00e9 et timide. Il parcourt des trait\u00e9s de Dale Carnegie sur la mani\u00e8re de se faire des amis ou de r\u00e9ussir dans la vie. Depuis qu&rsquo;il est arriv\u00e9 au Liban, deux pens\u00e9es occupent son esprit presque en permanence : tout d&rsquo;abord, il n&rsquo;en revient pas qu&rsquo;une fille comme Tavia ait accept\u00e9 de partager sa vie. Ensuite, il appr\u00e9hende un peu ce prochain transfert en Arabie Saoudite. Mais pour l&rsquo;instant, il appr\u00e9cie surtout la chance qu&rsquo;il a d&rsquo;\u00eatre en poste au Liban plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la guerre au Vietnam.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e0 coup, le professeur d&rsquo;arch\u00e9ologie touche l&rsquo;\u00e9paule du conducteur et sur un ton exag\u00e9r\u00e9ment poli mais tendu, il dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Jean-Pierre, voudriez-vous, s&rsquo;il vous pla\u00eet, arr\u00eater la voiture sur le bord de la route pour quelques instants ? C&rsquo;est plut\u00f4t urgent. Il faut que je marche quelques pas. \u00c7a ira mieux apr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre ralentit aussit\u00f4t et s&rsquo;arr\u00eate sur le bas-c\u00f4t\u00e9, suivi en cela par le deuxi\u00e8me break Peugeot. Bill Breed est sorti de la voiture avant m\u00eame qu&rsquo;elle se soit arr\u00eat\u00e9e compl\u00e8tement et, tandis que la poussi\u00e8re retombe, on peut le voir s&rsquo;\u00e9loigner \u00e0 grands pas dignes mais rapides vers les buissons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les autres voyageurs ouvrent les porti\u00e8res et sortent des voitures les uns apr\u00e8s les autres en s&rsquo;\u00e9tirant bruyamment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Qu&rsquo;est-ce qui se passe encore ? demande Christian Lecomte, agac\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian conduit la deuxi\u00e8me voiture. Il a vingt-huit ans. N\u00e9 \u00e0 Grenoble, il est venu \u00e0 Paris pour passer une licence de Sciences Eco. Il a fait son service militaire au Tchad dans la coop\u00e9ration, puis il est entr\u00e9 dans un bureau d&rsquo;\u00e9tudes international. Apr\u00e8s quelques travaux en m\u00e9tropole, il a int\u00e9gr\u00e9 l&rsquo;\u00e9quipe de Ponti comme \u00e9conomiste des transports. C&rsquo;est sa premi\u00e8re mission \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. Il est plut\u00f4t anxieux et timide. Il lit Hom\u00e8re et Raymond Chandler. Il aimerait bien aussi coucher avec Patricia, qui voyage \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Patricia Gallaghan est n\u00e9e \u00e0 Washington D.C. Elle a vingt-quatre ans. Elle est blonde, coiff\u00e9e tr\u00e8s court. Elle est plut\u00f4t petite et elle a l&rsquo;air fragile. Elle lit Thoreau et Arthur Miller. Elle \u00e9tait secr\u00e9taire m\u00e9dicale \u00e0 Bethesda, une banlieue tr\u00e8s chic de Washington. Elle vient de mettre fin \u00e0 une liaison de deux ans avec son patron. Pour se remettre du choc, elle a d\u00e9cid\u00e9 de prendre trois mois de vacances en Europe. De passage \u00e0 Rome, elle s\u2019est rendue compte que Tel-Aviv n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;\u00e0 quelques heures de vol. Elle a trouv\u00e9 qu&rsquo;\u00e9tant si pr\u00e8s, il serait idiot de rater cette destination. C&rsquo;est \u00e0 J\u00e9rusalem qu&rsquo;elle a rencontr\u00e9 Anne et s&rsquo;est li\u00e9e d&rsquo;amiti\u00e9 avec elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne Bronsky est assise derri\u00e8re Christian. Elle est am\u00e9ricaine, elle aussi. Elle a une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es. A Beyrouth o\u00f9 elle habite depuis bient\u00f4t quatre ans, elle attire beaucoup l&rsquo;attention. C&rsquo;est une grande et belle femme \u00e0 la taille souple et aux longs cheveux auburn. Elle est secr\u00e9taire de direction \u00e0 la First National. Elle habite seule un appartement spacieux dans une tour de la rue Hamra. De temps en temps, elle couche amicalement avec son patron, un c\u00e9libataire sympathique d&rsquo;une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es. Quand Anne a vu cette petite blonde devant le mur des lamentations, si studieuse sous son petit bob blanc, si visiblement solitaire et si \u00e9videmment am\u00e9ricaine, elle a \u00e9prouv\u00e9 un soudain besoin de la prot\u00e9ger. Elle l\u2019a abord\u00e9e, sans aucune g\u00eane, \u00e0 la mode de leur pays commun. Le lendemain, elles ont pris ensemble un avion pour Chypre puis un autre pour Beyrouth o\u00f9 Anne avait propos\u00e9 \u00e0 Patricia de l&rsquo;accueillir pour le restant de ses vacances. Patricia lui fait lire Miller ; elle lui pr\u00eate Margaret Mitchell.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019Anne Bronsky, le quatri\u00e8me passager du break est une passag\u00e8re. Elle est australienne et s&rsquo;appelle Jenelle Ripley. Elle est de taille moyenne, rousse et fris\u00e9e. Elle accomplit un tour du monde qu&rsquo;elle a commenc\u00e9 par le Chili. Sur sa route vers l\u2019Est, vers l\u2019Afghanistan, elle en est au Proche-Orient. Elle a des adresses dans tous les pays o\u00f9 elle passe. Elle est h\u00e9berg\u00e9e partout, par amiti\u00e9 ou contre quelques heures de baby-sitting, ou comme serveuse, vendeuse ou professeur d&rsquo;anglais. Elle fume un joint de temps en temps. Elle ne lit jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>CHAPITRE 2<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jeudi dernier, en d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi, ils s&rsquo;\u00e9taient tous retrouv\u00e9s devant l&rsquo;h\u00f4tel Saint-Georges pour embarquer \u00e0 bord des deux modestes voitures de la Banque Mondiale. Pour rejoindre la route de Damas \u00e0 travers les banlieues de Beyrouth, ils avaient pu longer Tall ez Zaatar. Le camp palestinien \u00e9tait retourn\u00e9 au calme depuis quelques jours avec la lib\u00e9ration de Bachir Gemayel, le fils du d\u00e9put\u00e9 maronite de Beyrouth. \u00a0Le passage de la fronti\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait effectu\u00e9 comme d\u2019habitude, dans la cohue et le d\u00e9sordre, mais sans difficult\u00e9 administrative particuli\u00e8re. En passant devant la grande cimenterie proche de Damas, Christian s&rsquo;\u00e9tait demand\u00e9 une nouvelle fois qui pouvait bien avoir eu cette id\u00e9e saugrenue de tenter de camoufler cette grande usine en la peignant en vert, jaune et marron, comme un vulgaire char d\u2019assaut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Arriv\u00e9s \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel S\u00e9miramis, on ne retrouvait pas la r\u00e9servation qu&rsquo;ils avaient faite par T\u00e9lex, mais quelques livres syriennes suffirent au concierge pour la retrouver. Ils obtinrent quatre chambres. Les deux couples prirent les deux premi\u00e8res, les filles la troisi\u00e8me et les deux c\u00e9libataires, la derni\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s la visite de la mosqu\u00e9e des Omeyyades, pour laquelle les filles avaient eu \u00e0 rev\u00eatir un simple ch\u00e2le noir, ils avaient err\u00e9 dans les souks jusqu&rsquo;\u00e0 la fermeture des portes. Un diner de becfigues dans le jardin d&rsquo;un restaurant parcouru de petits canaux dans lesquelles courait rapidement une eau rafra\u00eechissante les avaient conduits jusque tard dans la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain matin, ils avaient pris la route qui file presque tout droit vers le nord en suivant la voie ferr\u00e9e au milieu de la campagne clairsem\u00e9e. Tous les vingt kilom\u00e8tres, ils pouvaient apercevoir sur leur droite une petite gare \u00e0 la fran\u00e7aise, o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 de\u00a0lire \u00ab\u00a0Arriv\u00e9e\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0D\u00e9part\u00a0\u00bb au-dessus des deux portes traditionnelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils avaient pass\u00e9 Homs sans s&rsquo;arr\u00eater car ils voulaient arriver \u00e0 destination bien avant la nuit, mais un arr\u00eat \u00e0 Hama \u00e9tait devenu in\u00e9vitable. Il faisait de plus en plus chaud et les filles \u00e9taient fatigu\u00e9es de rouler sans arr\u00eat. On avait trouv\u00e9 une fraiche terrasse au bord de l\u2019Oronte. Ils avaient mang\u00e9 des brochettes en buvant de la limonade car, le vendredi, m\u00eame aux \u00e9trangers, on ne sert pas d&rsquo;alcool. Pendant ce temps, des enfants en chemise se laissaient soulever par les norias et plongeaient dans le fleuve du plus haut des grandes roues \u00e0 aubes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9laissant la citadelle, qu\u2019ils pourraient toujours visiter une autre fois, ils \u00e9taient repartis vers le Nord. Encore une cinquantaine de kilom\u00e8tres et ils atteindraient au but de leur voyage, Alep.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alep, Aleppo, une des plus vieilles villes du monde, plaque tournante mill\u00e9naire du commerce, citadelle de Saladin, prison des Crois\u00e9s, point de mire de l\u2019Orient Express, s\u00e9jour pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de Lawrence d\u2019Arabie\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils \u00e9taient arriv\u00e9s vers la fin de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, et apr\u00e8s avoir pris leurs chambres \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Baron, ils \u00e9taient partis directement \u00e0 la citadelle, les souks \u00e9tant ferm\u00e9s jusqu&rsquo;au lendemain matin. L\u00e0, par petits groupes, ils avaient err\u00e9 sur les remparts, divagu\u00e9 au milieu des vestiges d\u00e9serts des mosqu\u00e9es, des palais et des thermes romains. Christian avait r\u00e9ussi \u00e0 se montrer dr\u00f4le et cultiv\u00e9 devant Patricia, mais il n&rsquo;avait pas pu la s\u00e9parer d&rsquo;Anne, qui les suivait partout comme un chaperon. En bermuda, ample chemise \u00e0 carreaux, chapeau de paille et sandales de marche, volubile et passionn\u00e9, le professeur Breed avait arpent\u00e9 le site en tous sens en prenant des notes et des photographies, entra\u00eenant derri\u00e8re lui les deux Ponti et l&rsquo;australienne, ravis. John et Tavia avaient pass\u00e9 la plupart du temps assis sur un cr\u00e9neau \u00e0 contempler la ville et les souks qui s&rsquo;\u00e9tendaient \u00e0 leurs pieds. Inspir\u00e9s par le spectacle, ils avaient parl\u00e9 de l\u2019histoire de l&rsquo;humanit\u00e9, de son avenir et de leur propre futur. Au coucher du soleil, fatigu\u00e9s, ils s&rsquo;\u00e9taient tous retrouv\u00e9s \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Un peu plus tard, dans la douceur de la nuit, \u00e0 la lumi\u00e8re de guirlandes \u00e9lectriques multicolores, ils d\u00eenaient sur la terrasse au-dessus de la rue, seuls clients du Baron pour ce soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le diner fut agr\u00e9able. Le patron avait m\u00eame accept\u00e9 de leur servir de la bi\u00e8re. A la fin du repas, Christian tenta vainement d&rsquo;entra\u00eener Patricia dans une promenade nocturne dans la ville, mais finalement, tout le monde alla se coucher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 3<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain, les souks n&rsquo;ouvrant pas avant dix heures du matin, ils firent la grasse matin\u00e9e et descendirent en d\u00e9sordre pour le petit d\u00e9jeuner. Ils le trouv\u00e8rent tout pr\u00e9par\u00e9 sur la terrasse : caf\u00e9 oriental, caf\u00e9 am\u00e9ricain, th\u00e9 \u00e0 la menthe, pain pita, cornes de gazelles, p\u00e2tisseries aux amandes, confitures d&rsquo;orange, tomates, fromages, limonade, le Baron avait su garder ses traditions d&rsquo;h\u00f4tel international malgr\u00e9 la raret\u00e9 des touristes depuis la guerre des Six Jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu&rsquo;ils d\u00e9jeunaient, des jeunes gens se regroupaient devant la terrasse de l&rsquo;h\u00f4tel. Par petits groupes, ils arrivaient mont\u00e9s \u00e0 deux ou trois sur des bicyclettes et des v\u00e9lomoteurs. Ils commen\u00e7aient par d\u00e9crire des cercles au milieu de l&rsquo;avenue en s&rsquo;interpellant. Certains s&rsquo;arr\u00eataient pr\u00e8s des deux petites Peugeot blanches et en examinaient l&rsquo;int\u00e9rieur. Ils furent bient\u00f4t une douzaine d&rsquo;adolescents \u00e0 fl\u00e2ner devant la terrasse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bill s&rsquo;inqui\u00e9tait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Il faudrait surveiller les voitures ; on dirait qu&rsquo;ils cherchent quelque chose \u00e0 voler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre le rassura :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ils ne sont pas l\u00e0 pour \u00e7a. En Syrie, il n&rsquo;y a pratiquement pas de voleurs. Non, tout ce qu&rsquo;ils veulent, c&rsquo;est regarder les filles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Effectivement, les jeunes gens jetaient r\u00e9guli\u00e8rement des coups d&rsquo;\u0153il furtifs vers la terrasse. Un peu plus tard, ils \u00e9taient tout bonnement plant\u00e9s devant l&rsquo;h\u00f4tel \u00e0 contempler sans vergogne les cinq jeunes femmes qui finissaient leur petit d\u00e9jeuner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de quelques minutes, elles s\u2019habitu\u00e8rent \u00e0 cet hommage effront\u00e9 et personne ne pr\u00eata plus attention \u00e0 leurs admirateurs. La petite troupe partie \u00e0 pied vers Al Madina, \u00e9trange procession d\u2019\u00e9trangers suivis par une douzaine d\u2019adolescents affectant l\u2019indiff\u00e9rence. Arriv\u00e9s \u00e0 la porte du souk, ils d\u00e9cid\u00e8rent de se s\u00e9parer et se donn\u00e8rent rendez-vous pour la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi au Baron. Tout naturellement le groupe Breed-Ponti-Jenelle se reforma et s\u2019enfon\u00e7a vers l\u2019Est dans une sombre ruelle. Les autres s\u2019engag\u00e8rent dans la rue principale qui descendait vers le Sud. Au bout de quelques minutes, gr\u00e2ce \u00e0 une habile man\u0153uvre qu\u2019il pr\u00e9parait depuis le matin, Christian r\u00e9ussit \u00e0 isoler Patricia du reste du groupe. Il avait aper\u00e7u dans une \u00e9troite ruelle lat\u00e9rale un alignement d\u2019\u00e9tals de marchands d\u2019\u00e9pices. \u00a0Il prit alors Patricia par la main et l\u2019attira vers la ruelle en lui disant dans un souffle : \u00ab Viens ! \u00bb La chose dut paraitre romantique \u00e0 la jeune am\u00e9ricaine. Elle se laissa faire et suivit Christian en silence. Le spectacle en valait la peine. La ruelle \u00e9tait juste assez large pour que deux hommes puissent s\u2019y croiser sans se g\u00eaner. Le sol pav\u00e9 de dalles noires et luisantes comportait un caniveau central \u00e0 peine marqu\u00e9. Sur les c\u00f4t\u00e9s, les deux murs de pierres taill\u00e9es se rejoignaient vers le haut pour former une voute en plein cintre d\u2019\u00e0 peine plus de deux m\u00e8tres de hauteur. A intervalles r\u00e9guliers, le sommet de la voute \u00e9tait perc\u00e9 d\u2019une tr\u00e9mie carr\u00e9e de moins d\u2019un demi- m\u00e8tre de c\u00f4t\u00e9. Chaque ouverture, prot\u00e9g\u00e9e par des barreaux de fer torsad\u00e9, laissait passer des pinceaux de lumi\u00e8re dans les quels montaient des volutes de poussi\u00e8re. Dans la p\u00e9nombre \u00e0 peine att\u00e9nu\u00e9e par des lampes temp\u00eate accroch\u00e9es ici et l\u00e0, les rayons du soleil \u00e9clairaient les \u00e9tals des marchands, faisant \u00e9clater les jaunes, les rouges, les verts les bruns et les noirs des \u00e9pices. Devant chaque \u00e9tal, une ou deux silhouettes en burnous gris ou marron, capuche rejet\u00e9e en arri\u00e8re, s\u2019occupait \u00e0 peser ou \u00e0 r\u00e9arranger les sacs de jute \u00e0 moiti\u00e9 ouverts. Les odeurs de poussi\u00e8re s\u00e8che et d\u2019\u00e9pices surchauff\u00e9s se superposaient dans la chaleur. Tir\u00e9 par un enfant en guenilles, un \u00e2ne charg\u00e9 de lourdes caisses de bois se frayait un chemin au milieu des clients dans le faible espace qui restait entre le mur et les \u00e9tals. Retenu en arri\u00e8re par son chargement qui s\u2019\u00e9tait pris dans un obstacle invisible, l\u2019\u00e2ne s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 braire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment. Plant\u00e9s au milieu du passage, les bras ballants, anachroniques dans leurs v\u00eatements l\u00e9gers, les deux \u00e9trangers restaient silencieux. Le moyen-\u00e2ge leur sautait aux yeux, au nez et aux oreilles. Ils rest\u00e8rent un moment sans parler \u00e0 contempler le spectacle. Et puis la main de Patricia vint effleurer celle de Christian. Etait-ce la splendeur du spectacle ou la fraicheur de la peau, Christian sentit la chair de poule na\u00eetre sur ses avant-bras. Il prit la main presque offerte. Ils s\u2019enfonc\u00e8rent plus avant dans la ruelle. Pass\u00e9 un virage \u00e0 angle droit, il n&rsquo;y avait plus un seul marchand, plus un seul passant. La ruelle \u00e9tait d\u00e9serte. Elle filait tout droit vers la lumi\u00e8re de l&rsquo;all\u00e9e centrale du souk. Christian marchait devant dans la p\u00e9nombre, entra\u00eenant doucement Patricia derri\u00e8re lui. Le c\u0153ur battant, il s&rsquo;arr\u00eata et se retourna vers la jeune femme. Sans l\u00e2cher sa main, il passa son bras autour de sa taille \u2013\u00a0<em>Mon <\/em><em>Dieu qu&rsquo;elle \u00e9tait mince !<\/em> Si Patricia ne r\u00e9sistait pas, elle ne faisait non plus aucun mouvement vers lui. Sa main libre pendait le long de son corps. Elle le regardait, attentive, comme si elle se demandait ce qu&rsquo;il allait faire. Comme il n&rsquo;osait pas la serrer contre son ventre de peur de la choquer, il se pencha un peu en avant et, en l\u00e9ger d\u00e9s\u00e9quilibre, il l&#8217;embrassa. Elle r\u00e9pondit tout de suite \u00e0 son baiser, et il en f\u00fbt un peu surpris. Il la serra contre lui et remonta lentement son autre main de la base de son cou \u00e0 travers sa chevelure. Lorsque leur baiser s&rsquo;acheva, ne sachant plus ce qu&rsquo;il devait faire, il la regarda dans les yeux en murmurant \u00ab\u00a0Patricia\u00a0\u00bb d&rsquo;un air triste et doux. Elle ne bougeait pas, ne disait rien. Elle attendait, simplement, un demi-sourire aux l\u00e8vres. Pour mettre fin \u00e0 la g\u00eane qu&rsquo;il sentait s&rsquo;installer, Christian la lib\u00e9ra et reprit sa marche vers le bout de la ruelle. Un peu surprise, Patricia resta immobile quelques instants avant de le suivre vers la lumi\u00e8re. Mon<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cr\u00e9puscule, tous se retrouv\u00e8rent \u00e0 la terrasse du Baron devant du th\u00e9 \u00e0 la menthe et des bi\u00e8res glac\u00e9es. Ils se racont\u00e8rent leurs d\u00e9couvertes et se montr\u00e8rent leurs trouvailles : le souk des bijoutiers, le quartier des bouchers, les tapis kurdes, les trictracs damasquin\u00e9s, les portraits sur verre des amants tragiques Antar et Abla, le souk des quincaillers, les valises en m\u00e9tal pour canettes de Coca-Cola, le coiffeur de rue, l\u2019\u00e9crivain public, le marchand d\u2019eau\u2026 Ils \u00e9taient revenus \u00e0 l\u2019h\u00f4tel charg\u00e9s de leurs achats, inutiles, pr\u00e9cieux, magnifiques, hideux, encombrants, pratiques, merveilleux. Bill avait m\u00eame achet\u00e9 chez un fripier un \u00e9norme manteau de fourrure usag\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-C\u2019est du loup, affirmait-il. J\u2019ai toujours r\u00eav\u00e9 de porter un manteau de loup quand je vais \u00e0 Chicago. Vous savez, il peut faire tr\u00e8s froid \u00e0 Chicago.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ce n\u2019est pas du loup, disait Jean-Pierre. A la rigueur de l\u2019opossum, et encore\u2026En plus, c\u2019est un manteau de femme. Vous avez vu la doublure ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Peu importe, il n\u2019\u00e9tait pas cher et c\u2019est quand m\u00eame de la vraie fourrure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils avaient din\u00e9 de brochettes de mouton dans la nuit tombante. Christian n&rsquo;avait pas quitt\u00e9 Patricia des yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers dix heures du soir, tout le monde \u00e9tait all\u00e9 se coucher, Christian le premier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il rejoignit la chambre qu\u2019il devait partager avec William. Il se d\u00e9shabilla, se coucha en se tournant rageusement contre le mur. Il ne tenait pas \u00e0 avoir \u00e0 discuter avec le \u00ab professeur W.C. Breed\u00a0\u00bb\u00a0de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat historique d'\u00a0\u00bb<em>Alep, ville de contrastes, carrefour des civilisations\u2026<\/em>\u00a0\u00bb Il \u00e9tait furieux, furieux contre lui-m\u00eame de ne pas avoir os\u00e9 pousser plus loin son d\u00e9but de flirt, furieux contre les autres de ce que, par leur seule pr\u00e9sence, ils l&#8217;emp\u00eachaient d&rsquo;\u00eatre avec Patricia comme il l&rsquo;aurait voulu. Il ressassait toutes les occasions qu&rsquo;il avait manqu\u00e9es depuis qu&rsquo;il l&rsquo;avait rencontr\u00e9e&#8230; Lamentable, il avait \u00e9t\u00e9 lamentable. Puis il se mit \u00e0 imaginer toutes les choses dr\u00f4les ou intelligentes qu&rsquo;il lui dirait la prochaine fois qu&rsquo;il serait seul avec elle et il s&rsquo;endormit plein d&rsquo;espoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 4<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il se r\u00e9veilla, il faisait encore nuit noire. Bon sang ! Deux heures du matin ! Il n&rsquo;aurait jamais d\u00fb se coucher aussi t\u00f4t. Il s&rsquo;\u00e9nervait, se retournait, soufflait. Il avait soif. Et faim aussi. Il ne pourrait surement plus se rendormir, maintenant. Peut-\u00eatre pourrait-il trouver quelque chose \u00e0 manger ou \u00e0 boire dans la cuisine de l&rsquo;h\u00f4tel\u00a0? Mais il n&rsquo;osait pas se lever, de peur de r\u00e9veiller Bill. Dans le noir absolu, il retenait sa respiration pour tenter de percevoir celle de l&rsquo;am\u00e9ricain. Mais rien ! Peut-\u00eatre est-il mort\u00a0? pensa-t-il, plaisantant \u00e0 moiti\u00e9. Il alluma la lumi\u00e8re : le lit de Bill \u00e9tait vide, pas m\u00eame d\u00e9fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il enfila son jean et une chemise, sortit de la chambre et descendit l&rsquo;escalier pieds nus. Une lueur provenait de l&rsquo;office : une lampe \u00e9tait rest\u00e9e allum\u00e9e dans la cuisine. Silencieusement, il se mit \u00e0 la fouiller et finit par trouver des c\u00f4telettes de mouton froides et une grande bouteille de bi\u00e8re ti\u00e8de. Il installa le tout sur un plateau et passa sur la terrasse. La nuit \u00e9tait sans lune et l&rsquo;obscurit\u00e9 \u00e9tait presque compl\u00e8te. La masse noire de la ville, parsem\u00e9e des quelques rares t\u00e2ches jaunes de l\u2019\u00e9clairage public s&rsquo;\u00e9talait devant lui. Seule la lumi\u00e8re des \u00e9toiles et d&rsquo;un lointain r\u00e9verb\u00e8re permettait de discerner le contour des meubles de la terrasse. Il s&rsquo;installa \u00e0 la table o\u00f9 ils avaient d\u00een\u00e9 quelques heures plus t\u00f4t.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Hello\u00a0Christiane,\u00a0vous ne peuve pas dormir non plus ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait Jenelle. Elle pronon\u00e7ait le pr\u00e9nom de Christian \u00e0 l&rsquo;anglaise et \u00e7a donnait\u00a0\u00ab\u00a0Christiane\u00a0\u00bb. Il reprit son plateau et se dirigea vers le rond rouge de la cigarette qui brillait \u00e0 l&rsquo;autre bout de la terrasse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Je me suis couch\u00e9 trop t\u00f4t, et j&rsquo;ai faim. J&rsquo;ai trouv\u00e9 \u00e7a. Vous voulez que j&rsquo;aille vous chercher quelque chose ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Merci, je me suis d\u00e9j\u00e0 repue &#8211; c&rsquo;est comme \u00e7a qu&rsquo;on dit ? &#8211; avec le fridge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa voix \u00e9tait plut\u00f4t joyeuse et mal assur\u00e9e. On aurait dit qu&rsquo;elle venait de raconter une bonne blague.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les yeux de Christian s&rsquo;habituaient peu \u00e0 peu \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 et il commen\u00e7ait \u00e0 pouvoir d\u00e9tailler la jeune femme. Elle \u00e9tait allong\u00e9e sur une sorte de R\u00e9camier en rotin, la t\u00eate pos\u00e9e sur un oreiller qu\u2019elle avait d\u00fb apporter de sa chambre. Elle portait un short blanc et une chemise noire ouverte. Elle fumait une cigarette informe, probablement un joint, et trois bouteilles de bi\u00e8re gisaient \u00e0 port\u00e9e de sa main.\u00a0\u00ab\u00a0C\u2019est vrai qu\u2019elle n\u2019est pas mal, Jenelle, pensa-t-il. Mais pas vraiment mon genre\u00a0\u00bb. Il posa le plateau par terre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle et se redressa.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous passez la nuit ici ? Vous n&rsquo;avez pas peur ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous savez, mon petit\u00a0Christiane, j&rsquo;ai couch\u00e9 &#8211; c&rsquo;est comme \u00e7a qu&rsquo;on dit ? &#8211; j&rsquo;ai couch\u00e9 dans des places un lotte plus dangereuses ! Et puis j&rsquo;\u00e9tais trop chaude dans la chambre. Et aussi, une chose, Patricia,\u00a0<em>she snores<\/em>, comment vous dites \u00e7a,\u00a0<em>she snores<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Elle ronfle. Patricia ronfle ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Elle ronfle, mais c&rsquo;est un secret.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais je croyais qu&rsquo;elle dormait avec Anne ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, mais cette nuit, Anne, elle voulait \u00eatre seule. Alors voil\u00e0. Anne dort seule dans ma chambre, Patricia dort seule dans leur chambre et Jenelle parle avec un joli fran\u00e7ais sur la terrasse de l\u2019h\u00f4tel. Dr\u00f4le, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-C&rsquo;est dr\u00f4le, oui, r\u00e9pondit \u00e9vasivement Christian, qui ne savait pas trop que penser de cette conversation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Voulez-vous une bouffe ? C&rsquo;est si bon, vous savez ? Sp\u00e9cialement la nuit, comme \u00e7a, quand il fait bouillant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il mit un petit temps \u00e0 comprendre qu&rsquo;elle lui offrait une bouff\u00e9e de sa cigarette. Il n&rsquo;avait jamais touch\u00e9 un joint de sa vie, mais il se dit que par une chaude nuit d&rsquo;Alep, sur la terrasse d&rsquo;un h\u00f4tel l\u00e9gendaire, en compagnie d&rsquo;une fille disponible, c&rsquo;\u00e9tait le moment o\u00f9 jamais. Il s&rsquo;approcha et vint s&rsquo;asseoir sur le bord de la chaise longue. Entre le pouce et l&rsquo;index, elle prit sa cigarette d&rsquo;entre ses l\u00e8vres et la pla\u00e7a entre celles de Christian. Quand les doigts de Jenelle touch\u00e8rent ses l\u00e8vres, Christian eut un l\u00e9ger mouvement de recul. Jenelle s&rsquo;en aper\u00e7ut et eut un l\u00e9ger rire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ne soyez pas peur,\u00a0Christiane. Je ne vais pas vous manger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il tira une bouff\u00e9e de la cigarette. Il trouva que la puissante odeur \u00e9tait plut\u00f4t agr\u00e9able, bien que cela lui piqu\u00e2t la gorge et l&rsquo;int\u00e9rieur de la bouche. C&rsquo;\u00e9tait un peu comme fumer une de ces tr\u00e8s fortes cigarettes, une Boyard ou une Favorite. Luttant contre l&rsquo;envie de tousser, Christian prit un air d&rsquo;habitu\u00e9 pour dire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Elle est bonne&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, tr\u00e8s vite\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous n&rsquo;avez pas vu Bill ? Il n&rsquo;est pas dans notre chambre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bill ? Pas vu. S\u00fbrement, il gambade<em>, <\/em><em>I just love this word<\/em>, il gambade dans les ruines, dit Jenelle en reprenant son joint des l\u00e8vres de Christian.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En faisant ce geste, elle avait fr\u00f4l\u00e9 sa joue du dos de la main. Il se demanda un instant si c&rsquo;\u00e9tait involontaire pour finir par conclure qu&rsquo;elle l&rsquo;avait fait expr\u00e8s. D&rsquo;ailleurs, il commen\u00e7ait \u00e0 se sentir bien. La nuit \u00e9tait belle, et cette fille \u00e9tait en train de le draguer ouvertement. Il d\u00e9cida d&rsquo;\u00eatre dr\u00f4le et cultiv\u00e9 pour l&rsquo;impressionner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, dit-il, je le vois tr\u00e8s bien au milieu des ruines, sautant de colonne dorique en ergastule, avec sa lampe frontale, sa grosse loupe et son petit carnet\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ergastule ? Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est, ergastule ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian se sentit rougir. Il avait sorti ce mot du fond de sa m\u00e9moire, mais il \u00e9tait incapable de se rappeler sa signification. Il choisit d&rsquo;improviser\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Eh bien, ma ch\u00e8re Jenelle, dit-il en affectant un ton professoral et en lui posant la main sur le genou, sachez qu&rsquo;un ergastule est un autel consacr\u00e9 au dieu Baal. Bien avant l&rsquo;arriv\u00e9e des Grecs et des Romains, les Ph\u00e9niciens y sacrifiaient des taureaux albinos pour se m\u00e9nager les faveurs de ce terrible dieu. Pour proc\u00e9der au sacrifice, le pr\u00eatre rev\u00eatait un habit enti\u00e8rement fait de plumes blanches et noires, pour rappeler qu&rsquo;avant de prendre la forme d&rsquo;un \u00e9l\u00e9phant \u00e0 deux trompes, le dieu Baal avait \u00e9t\u00e9 un superbe aigle du Caucase.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian, qui s&rsquo;\u00e9coutait parler, ne revenait pas de sa soudaine aisance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous savez un lotte de choses. Et c&rsquo;est tout vrai, tout \u00e7a ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian \u00e9clata de rire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais non, Jenelle. Je viens de tout inventer. Je n&rsquo;ai aucune id\u00e9e de ce que veut dire ergastule et je ne crois pas que Baal ait jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9l\u00e9phant ou oiseau !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La jeune femme enleva d\u00e9licatement la main de Christian de son genou. Tout \u00e0 la douce euphorie qu&rsquo;il ressentait depuis quelques minutes, Christian venait seulement de comprendre la grossi\u00e8re erreur qu&rsquo;il avait commise : tenter un premier et tendre contact physique avec une jeune femme tout en se moquant d&rsquo;elle n\u2019\u00e9tait surement pas la meilleure des approches. Tout \u00e9tait \u00e0 recommencer. Mais il n&rsquo;en avait plus envie. Il se sentait fatigu\u00e9. Depuis quelques minutes, une id\u00e9e impr\u00e9cise \u00e9tait n\u00e9e dans son esprit, une sorte de pressentiment, un vague soup\u00e7on&#8230; Il ne pouvait rien formuler de pr\u00e9cis, ni s&rsquo;en d\u00e9barrasser, mais \u00e7a tournait dans sa t\u00eate, \u00e7a tournait&#8230;Il commen\u00e7ait \u00e0 avoir mal au c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soudain, pris d\u2019une certitude, il s&rsquo;est lev\u00e9 d&rsquo;un bond et il a travers\u00e9 la terrasse d&rsquo;un pas rapide. Au moment o\u00f9 il allait p\u00e9n\u00e9trer dans le hall, il a entendu la voix de Jenelle qui disait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-N&rsquo;allez pas l\u00e0-bas,\u00a0Christiane, n&rsquo;y allez pas !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 5<\/strong><\/em><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a mont\u00e9 l\u2019escalier quatre \u00e0 quatre. Son c\u0153ur battait fort dans sa poitrine. Il s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du couloir des chambres et il a allum\u00e9 la lumi\u00e8re. Il avait envie de vomir. Il a pris une grande inspiration, puis il a march\u00e9 lentement jusqu&rsquo;\u00e0 la chambre o\u00f9 Patricia devait dormir. Il a h\u00e9sit\u00e9 encore un instant, puis il a frapp\u00e9 deux coups l\u00e9gers \u00e0 la porte :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Patricia ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la chambre, le silence \u00e9tait total.\u00a0Deux nouveaux coups, \u00e0 peine plus marqu\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Patricia ? Vous \u00eates l\u00e0 ? dit-il en anglais. Je peux entrer ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un l\u00e9ger bruit de froissement est venu de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Patricia ? Vous \u00eates r\u00e9veill\u00e9e ? C&rsquo;est moi, Christian. Je peux entrer ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et sans attendre la r\u00e9ponse, il a tourn\u00e9\u00a0la poign\u00e9e et pouss\u00e9 la porte. Alors, dans le rectangle de lumi\u00e8re projet\u00e9 par le couloir, il a vu Bill qui lui faisait face, assis nu sur le bord du lit. Il avait interrompu son geste de remettre son cale\u00e7on et il le regardait d\u2019un air d\u00e9sol\u00e9. Il a vu le pantalon et la chemise de l\u2019am\u00e9ricain jet\u00e9s au sol. Il a vu la petite robe, le d\u00e9licat soutien-gorge et le petit slip pos\u00e9s soigneusement sur le pied du lit. Et il vu Patricia, nue, assise dans le lit. Elle avait remont\u00e9 le drap jusqu\u2019\u00e0 la taille et elle le regardait d\u2019un air furieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;est senti mal ; il s\u2019est retourn\u00e9 et s\u2019est appuy\u00e9 contre le chambranle pour vomir dans le couloir ; un seul spasme bruyant ; il a referm\u00e9 la porte derri\u00e8re lui ; il a fait deux pas vers l\u2019escalier, s\u2019est adoss\u00e9 contre le mur et s\u2019est laiss\u00e9 glisser au sol. Il a ferm\u00e9 les yeux et tout s\u2019est mis \u00e0 tourner. Il les a rouverts, mais le plancher est venu \u00e0 sa rencontre ; les murs et le plafond voulaient l\u2019\u00e9craser. La lumi\u00e8re du couloir s\u2019est \u00e9teinte et ce fut pire. Poussant sur ses deux mains \u00e0 plat sur sol, il pressait de toutes ses forces son dos contre le mur pour arr\u00eater cette sarabande. Le man\u00e8ge a un peu ralenti et la lumi\u00e8re s&rsquo;est rallum\u00e9e. Il a ouvert les yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne \u00e9tait pench\u00e9e sur lui. Jenelle \u00e9tait debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Je vous avais dit de pas aller ! disait Jenelle<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne le secouait doucement aux \u00e9paules.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00c7a va, Christian ? Vous pouvez vous lever ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00c7a va aller, merci Anne&#8230; je voudrais rester assis juste encore un moment&#8230; suis fatigu\u00e9\u2026je suis d\u00e9sol\u00e9&#8230;\u00e7a doit \u00eatre ce joint&#8230; pas l&rsquo;habitude&#8230;vraiment, j&rsquo;ai honte&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ce n&rsquo;est pas grave, disait Anne, \u00e7a peut arriver \u00e0 tout le monde. On ne sait jamais comment on va r\u00e9agir la premi\u00e8re fois que \u00e7a vous arrive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle l&rsquo;aidait \u00e0 se relever.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Allez-vous coucher maintenant. Demain, vous serez en pleine forme. Je vais vous chercher de l&rsquo;eau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian rejoignit sa chambre et s&rsquo;allongea tout habill\u00e9 sur le lit d\u00e9fait. Quand Anne apporta la bouteille d&rsquo;eau quelques instants plus tard, elle ne fit aucune remarque sur le lit de Bill, toujours intact.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Merci, Anne, vous \u00eates gentille&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Je sais, je suis gentille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle sortit en \u00e9teignant la lumi\u00e8re. Dans le couloir, Christian l&rsquo;entendit qui disait \u00e0 Jenelle :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Pauvre gar\u00e7on, il n&rsquo;a pas l&rsquo;habitude&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian se doutait qu&rsquo;elle ne parlait pas du joint.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 6<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le petit d\u00e9jeuner qu&rsquo;ils prirent le lendemain matin sur la terrasse fut plut\u00f4t silencieux. A un bout de la table, John et Tavia se parlaient doucement l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Jean-Pierre Ponti et sa femme tenaient l&rsquo;autre bout de la table. Comme souvent le matin, Jean-Pierre ne disait rien. Fran\u00e7oise observait les autres membres du groupe qui, apr\u00e8s les saluts traditionnels, n&rsquo;avaient plus \u00e9chang\u00e9 que de rares paroles. Elle comprenait qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 quelque chose pendant la nuit, mais elle ne savait pas vraiment quoi. Elle essayait sans succ\u00e8s de lancer la conversation sur leur programme du jour, Homs, le Krak des Chevaliers, le passage de la fronti\u00e8re, leur heure probable d&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 Beyrouth. Finalement, d\u00e9courag\u00e9e, elle se leva avec ostentation et d\u00e9clara \u00ab\u00a0<em>qu&rsquo;il \u00e9tait temps que tout le monde aille boucler sa valise si on voulait faire tout ce qu&rsquo;on voulait faire aujourd&rsquo;hui<\/em> !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils prirent la route vers dix heures du matin. Au moment de l&#8217;embarquement dans les voitures, Christian avait un peu h\u00e9sit\u00e9, mais finalement, il avait \u0153uvr\u00e9 pour que Patricia monte \u00e0 nouveau \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-On se r\u00e9partit comme d&rsquo;habitude, hein ? avait-il dit d&rsquo;un ton qui laissait peu de place \u00e0 la discussion. C&rsquo;est plus facile comme \u00e7a !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Personne ne voyait en quoi c&rsquo;\u00e9tait plus facile, mais tout le monde fit comme si.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant la premi\u00e8re heure de trajet, Christian s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9 plut\u00f4t rugueux. Il r\u00e9pondait aux questions des filles de la fa\u00e7on la plus br\u00e8ve possible, presque uniquement par des oui et des non. Apr\u00e8s ses faiblesses d&rsquo;hier soir, il tenait \u00e0 affirmer sa virilit\u00e9 en affichant sa mauvaise humeur. Les filles avaient rapidement compris et s&rsquo;\u00e9taient mises \u00e0 parler entre elles de l&rsquo;Am\u00e9rique et de l&rsquo;Australie. Et puis Christian avait r\u00e9alis\u00e9 que l\u2019image qu\u2019il \u00e9tait en train de donner de lui n\u2019\u00e9tait pas celle de l\u2019homme \u00e9l\u00e9gant et charmeur qu\u2019il aurait voulu \u00eatre, mais celle de l\u2019enfant g\u00e2t\u00e9 et boudeur qu\u2019il craignait d\u2019\u00eatre. Il se for\u00e7a alors \u00e0 se d\u00e9tendre sur son si\u00e8ge et commen\u00e7a \u00e0 faire comme les autres, c&rsquo;est \u00e0 dire comme s\u2019il ne s&rsquo;\u00e9tait rien pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ils arriv\u00e8rent \u00e0 Homs, ils firent un petit tour dans les souks, visit\u00e8rent un bout de la citadelle et une mosqu\u00e9e. Mais le c\u0153ur n&rsquo;y \u00e9tait plus. Mentalement, ils \u00e9taient sur le chemin du retour et ils avaient tous presque envie d&rsquo;\u00eatre d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9s \u00e0 Beyrouth. Ils d\u00e9jeun\u00e8rent dans un ancien palais sombre et frais et remont\u00e8rent dans les voitures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est peu de temps apr\u00e8s que Breed demanda \u00e0 Ponti d\u2019arr\u00eater la voiture pour lui permettre de s\u2019isoler dans les buissons. Christian ne se priva pas de lancer une remarque ironique sur l\u2019incompatibilit\u00e9 des am\u00e9ricains et de la cuisine arabe, puis il r\u00e9alisa que John, Tavia, Anne et surtout Patricia \u00e9taient aussi am\u00e9ricains et il se mordit les l\u00e8vres. Ils repartirent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un peu plus loin, la route s\u2019encombra de plus en plus. Ils approchaient d&rsquo;un village. Des hommes arrivaient de partout, accompagn\u00e9s de ch\u00e8vres, de moutons, de chevaux, d&rsquo;\u00e2nes, et de femmes et d&rsquo;enfants. On pouvait m\u00eame voir quelques dromadaires. Comme les voitures ne pouvaient plus avancer, ils les gar\u00e8rent sur le bord de la route et en descendirent pour se mettre \u00e0 suivre le flot. La foule se dirigeait vers un grand espace en bordure du village, limit\u00e9 par une simple ficelle \u00e0 laquelle on avait nou\u00e9 de place en place des chiffons de couleur. Le spectacle \u00e9tait grandiose. Sous le pi\u00e9tinement des hommes et des animaux, des nuages de poussi\u00e8re ocre s&rsquo;\u00e9levaient en se m\u00e9langeant aux fum\u00e9es bleut\u00e9es des marchands de kebabs. Dans la foule, de lents courants se dessinaient, se fr\u00f4laient, se croisaient et se contrariaient sans cesse. Des hommes plus press\u00e9s que les autres se frayaient un chemin au milieu des troupeaux, faisant na\u00eetre les cris des b\u00eates et des propri\u00e9taires. Le bruit \u00e9tait immense. Les cris aigus des femmes et des enfants \u00e9taient parfois couverts par le braiement d&rsquo;un \u00e2ne ou le blat\u00e8rement d&rsquo;un dromadaire. Des paysans discutaient vivement du prix d&rsquo;un cheval ou d&rsquo;un troupeau qu&rsquo;un enfant gardait \u00e0 lui tout seul. Les neuf \u00e9trangers, \u00e9blouis par le spectacle, abasourdis par l&rsquo;agitation, rest\u00e8rent un moment immobiles, group\u00e9s en bordure du march\u00e9,\u00a0sans oser y p\u00e9n\u00e9trer. Et puis, n&rsquo;y tenant plus, les uns apr\u00e8s les autres, ils se m\u00e9lang\u00e8rent \u00e0 la foule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;arriv\u00e9e de ces jeunes femmes qui portaient des jeans serr\u00e9s et des chemises ouvertes, qui \u00e9clataient de jeunesse et de sant\u00e9, qui souriaient \u00e0 tout le monde en se faufilant partout causa un grand \u00e9moi dans le march\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 elles passaient, les hommes s&rsquo;immobilisaient pour les contempler sans aucune g\u00eane, les femmes parlaient entre elles et riaient en les regardant de derri\u00e8re leur foulard, les enfants s&rsquo;approchaient\u00a0en h\u00e9sitant\u00a0pour toucher leur v\u00eatement ou leur main. Il n&rsquo;y avait aucune hostilit\u00e9, aucun signe d&rsquo;irritation dans leur attitude, seulement de la curiosit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9trang\u00e8res se sentaient de plus en plus \u00e0 l&rsquo;aise. Elles commenc\u00e8rent \u00e0 se disperser dans la foule.\u00a0Patricia parcourait lentement le march\u00e9 en prenant des photos avec un tout petit appareil. Christian qui l\u2019observait \u00e0 quelques m\u00e8tres de distance s&rsquo;aper\u00e7ut que Breed n&rsquo;\u00e9tait pas loin, sans doute pour la surveiller lui aussi. Il vit la jeune am\u00e9ricaine s&rsquo;arr\u00eater devant un petit groupe qui entourait un vieillard assis sur une chaise. Le vieil homme donnait le biberon \u00e0 une toute petite ch\u00e8vre qu&rsquo;il tenait au creux de son bras. Christian regarda Patricia s&rsquo;avancer, lever son appareil et, de tout pr\u00e8s, prendre la photo de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussit\u00f4t, l&rsquo;atmosph\u00e8re changea. Le groupe qui entourait le vieil homme se mit \u00e0 parler de plus en plus fort sur un ton de plus en plus agressif. De tous c\u00f4t\u00e9s, des gens se joignaient au cercle, des cris, des apostrophes \u00e9taient prof\u00e9r\u00e9s. Quelqu&rsquo;un prenait Patricia par le bras et tentait de lui enlever sa cam\u00e9ra. Elle r\u00e9sistait. Les choses \u00e9taient en train de se g\u00e2ter et Christian se disait qu&rsquo;il fallait qu&rsquo;il intervienne, qu&rsquo;il devait prot\u00e9ger cette jeune femme en p\u00e9ril. Mais avant qu&rsquo;il ne se soit d\u00e9cid\u00e9, Patricia s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9gag\u00e9e et, plantant son appareil dans les mains de Breed qui s&rsquo;\u00e9tait approch\u00e9, elle lui dit en se faufilant hors du groupe\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Tiens ! D\u00e9brouille-toi avec eux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ton monta encore d&rsquo;un cran. C&rsquo;\u00e9tait maintenant presque une foule qui vocif\u00e9rait, qui arrachait la cam\u00e9ra des mains de l&rsquo;am\u00e9ricain, qui le prenait aux \u00e9paules et l&rsquo;entra\u00eenait en arri\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment m\u00e9content de voir Breed en difficult\u00e9, mais, ne serait-ce que par solidarit\u00e9 occidentale, il se disait qu\u2019il fallait qu\u2019il aille \u00e0 son secours. Mais comment faire ? Fallait-il appeler les autres \u00e0 l&rsquo;aide ? Fallait-il intervenir seul et s&rsquo;interposer entre cette foule en col\u00e8re et l&rsquo;am\u00e9ricain ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que Christian h\u00e9sitait, les hommes avaient soulev\u00e9 Breed et l&rsquo;avaient juch\u00e9 sur un \u00e2ne. Quelqu\u2019un l&rsquo;avait coiff\u00e9 d&rsquo;un keffieh poussi\u00e9reux. Christian s\u2019attendait au pire. Et puis il vit le vieux berger s\u2019approcher de Breed, brandir la cam\u00e9ra de Patricia et le prendre en photo. Quand ce fut fait, tout le monde se mit \u00e0 rire en se donnant de grandes tapes dans le dos. Le vieillard prenait photo sur photo. Bill jouait le jeu en souriant b\u00eatement du haut de son \u00e2ne et en prenant des poses de plus en plus ridicules \u00e0 chaque nouvelle photographie. Tout le monde \u00e9tait aux anges et applaudissait l&rsquo;am\u00e9ricain, si beau joueur. La cam\u00e9ra lui fut rendue et le calme finit par revenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Christian retourna seul vers les voitures. Il crevait de jalousie. Ce salaud de Bill avait encore eu le beau r\u00f4le. Il se disait qu&rsquo;au lieu d&rsquo;h\u00e9siter comme il l&rsquo;avait fait, il aurait d\u00fb foncer \u00e0 travers la foule vers Patricia. Alors, \u00e7&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 lui que tout le monde aurait salu\u00e9, et lui que Patricia n\u2019aurait pas manqu\u00e9 d\u2019admirer. Oui, mais voil\u00e0, une fois de plus il n&rsquo;avait pas su se d\u00e9cider \u00e0 temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand les autres rejoignirent les voitures, ils trouv\u00e8rent Christian qui les attendait, appuy\u00e9 contre une aile de sa Peugeot, affichant \u00e0 nouveau sa mauvaise humeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Qu&rsquo;est-ce que vous avez fichu ? Il faut partir maintenant, disait-il d&rsquo;un air exc\u00e9d\u00e9, sinon on risque de trouver la fronti\u00e8re ferm\u00e9e pour la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre lui r\u00e9pondit calmement que la fronti\u00e8re ne fermait qu&rsquo;\u00e0 neuf heures et qu&rsquo;on avait largement le temps, mais que, bon, si on voulait passer au Krak des Chevaliers, il fallait quand m\u00eame ne pas trop tarder.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils remont\u00e8rent dans les voitures et repartirent vers l\u2019ouest.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 7<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis presque une heure, ils n&rsquo;avaient plus crois\u00e9 que des camions militaires et le silence s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9 peu \u00e0 peu dans\u00a0les deux voitures. Quand ils arriv\u00e8rent au carrefour de la route qui m\u00e8ne au Krak des Chevaliers, elle \u00e9tait barr\u00e9e par un camion militaire. Loin au nord, ils pouvaient apercevoir la forteresse Crois\u00e9e qui dominait la plaine du haut de son djebel. Ils arr\u00eat\u00e8rent les voitures, mais deux hommes en tenue de combat portant mitraillette au c\u00f4t\u00e9 leur firent signe de circuler. Ils durent repartir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore une dizaine de kilom\u00e8tres, et ce serait la fronti\u00e8re. Il faisait encore chaud et les vitres des voitures \u00e9taient baiss\u00e9es. Les passag\u00e8res avaient pass\u00e9 leur t\u00eate \u00e0 la porti\u00e8re pour se rafra\u00eechir, leurs cheveux au vent. Dans une grande ligne droite, les deux voitures se lanc\u00e8rent dans le d\u00e9passement d&rsquo;un long convoi militaire qui les ralentissait. Les camions n&rsquo;\u00e9taient pas b\u00e2ch\u00e9s et ils pouvaient voir les soldats assis dos \u00e0 dos, leurs fusils tenus verticaux serr\u00e9s entre leurs genoux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les jeunes femmes se mirent joyeusement \u00e0 faire des signes de la main aux soldats. Mais ce qui au Liban aurait d\u00e9clench\u00e9 chez les soldats des vivats et des sifflets admiratifs ne leur valu cette fois que de mauvais regards.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ambiance \u00e9tait de plus en plus lourde.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Addabousiyah<\/strong><br \/>\n<strong>Fronti\u00e8re dans 500 m\u00e8tres<\/strong><br \/>\n<strong>Stoppez \u00e0 la barri\u00e8re.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le panneau, r\u00e9dig\u00e9 en arabe et en fran\u00e7ais, \u00e9tait bien inutile car, un peu plus loin, une jeep de l&rsquo;arm\u00e9e \u00e9tait arr\u00eat\u00e9e en travers de la route devant une barri\u00e8re baiss\u00e9e. De part et d&rsquo;autre de la barri\u00e8re, de gros tonneaux m\u00e9talliques peints en vert et rouge emp\u00eachaient de la contourner. Sur la droite, une casemate en torchis arborait un grand drapeau syrien qui pendait dans l&rsquo;air immobile. A l&rsquo;ombre d&rsquo;une toile tendue entre la casemate et quelques piquets, une dizaine de soldats \u00e9taient assis autour d&rsquo;une grande table. Un troupeau de moutons qui traversaient la route en se bousculant emp\u00eachait les voitures d&rsquo;approcher davantage. Elles s\u2019arr\u00eat\u00e8rent l&rsquo;une derri\u00e8re l&rsquo;autre \u00e0 une vingtaine de m\u00e8tres de la barri\u00e8re. Tandis que les chauffeurs restaient au volant, les passagers descendirent en s&rsquo;\u00e9tirant. Par-dessus le pi\u00e9tinement et les b\u00ealements du troupeau, on entendait un transistor qui devait diffuser des nouvelles. Avant que personne n\u2019ait pu les mettre en garde, Anne et Patricia s&rsquo;\u00e9taient mises \u00e0 prendre des photos des moutons, des bergers, du poste fronti\u00e8re. Debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elles, les mains sur les hanches, Jenelle et Tavia les regardaient faire. Jean-Pierre sortit vivement de la voiture et s&rsquo;approcha des jeunes femmes\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Rangez-\u00e7a ! leur dit-il d\u2019un ton pressant en d\u00e9signant les cam\u00e9ras. Rentrez dans les voitures ! Tout de suite !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais d\u00e9j\u00e0, les soldats s&rsquo;\u00e9taient lev\u00e9s. Comme les habitants du dernier village travers\u00e9, peu habitu\u00e9s aux femmes telles que ces jeunes touristes, ces hommes les contemplaient, immobiles, dans une sorte de sid\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au moment o\u00f9 les derniers moutons traversaient la route, un officier surgit du poste fronti\u00e8re et r\u00e9veilla ses hommes en deux ordres brefs. Puis, il se lan\u00e7a dans ce qui ressemblait \u00e0 une v\u00e9h\u00e9mente diatribe. Christian pensa qu\u2019il devait \u00eatre en train de leur rappeler que ces filles impudiques et ceux qui les accompagnaient venaient de l&rsquo;Am\u00e9rique, l&rsquo;ennemi de tous les arabes, le supp\u00f4t du diable, l&rsquo;ami d&rsquo;Isra\u00ebl. Puis il donna un ordre bref en d\u00e9signant Anne et Patricia. Aussit\u00f4t, quatre soldats saisirent les deux am\u00e9ricaines par les bras et les entra\u00een\u00e8rent vers l&rsquo;officier. A l&rsquo;int\u00e9rieur de la premi\u00e8re voiture, les trois hommes firent mine d\u2019ouvrir les porti\u00e8res. Quelques cris et quelques mouvements de mitraillettes les firent renoncer et se renfoncer dans leur si\u00e8ge.\u00a0Mais Christian qui \u00e9tait dans la deuxi\u00e8me voiture, plus \u00e9loign\u00e9e des soldats, avait r\u00e9ussi \u00e0 en sortir et commen\u00e7ait \u00e0 courir vers les soldats qui entrainaient Anne et Patricia. Il criait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Laissez-les\u00a0! Vous n\u2019avez pas le droit\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il allait arriver \u00e0 la hauteur du groupe lorsque l\u2019un des soldats se retourna et lui donna un coup de la crosse de son fusil sur le haut de la cuisse. Le coup n\u2019avait pas paru tr\u00e8s violent mais, pour Christian, la douleur fut incroyablement vive. Il sentit le froid l\u2019envahir et la sueur perler \u00e0 son front. Pendant quelques secondes, il pensa qu\u2019il allait s\u2019\u00e9vanouir, mais il ne fit que se laisser tomber \u00e0 genoux au milieu de la route sous l\u2019\u0153il indiff\u00e9rent des autres soldats. Dans la Peugeot de t\u00eate, personne n\u2019osait se porter \u00e0 son secours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce temps, les soldats et leurs prisonni\u00e8res disparaissaient dans le poste fronti\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 8<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois soldats\u00a0\u00e9taient rest\u00e9s plant\u00e9s entre les voitures et la jeep qui barrait le passage. Ils\u00a0avaient fait signe \u00e0 Jenelle et Tavia se rentrer dans la voiture de Christian. Celui-ci demeurait prostr\u00e9 dans la poussi\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait\u00a0tomb\u00e9. Jenelle, livide, fig\u00e9e sur son si\u00e8ge regardait droit devant elle. Tavia s&rsquo;\u00e9tait mise \u00e0 pleurer doucement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A bord de la premi\u00e8re voiture, l\u2019angoisse r\u00e9gnait. Jean-Pierre tentait de se rassurer et de rassurer les autres en disant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Non, non, ils vont juste contr\u00f4ler leur passeport et voiler les pellicules\u2026 Au pire, ils garderont les appareils\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il n&rsquo;y croyait pas lui-m\u00eame. C&rsquo;\u00e9tait la deuxi\u00e8me fois qu&rsquo;il avait des ennuis en Syrie \u00e0 cause de photographies prises imprudemment. La premi\u00e8re fois, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 Palmyre. Il \u00e9tait parti l\u00e0-bas le mois pr\u00e9c\u00e9dent pour un long week-end avec sa femme et ses enfants. Alors qu&rsquo;il faisait une s\u00e9rie de photos du gigantesque temple de Baal, il avait \u00e9t\u00e9 soudain entour\u00e9 de quatre ou cinq soldats qui lui avaient\u00a0arrach\u00e9 son appareil photo des mains en criant tr\u00e8s fort. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux\u00a0qui parlait bien le fran\u00e7ais lui avait expliqu\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait tr\u00e8s grave de photographier les camions militaires qui gardaient les ruines de Palmyre et qu&rsquo;ils allaient emmener tout de suite tout le monde en prison. Jean-Pierre avait rapidement\u00a0r\u00e9alis\u00e9 que les soldats avaient une grande habitude de cette com\u00e9die et qu\u2019ils devaient la jouer souvent devant les touristes\u00a0pour obtenir un bakchich. Cette fois-l\u00e0, Jean Pierre s&rsquo;en \u00e9tait sorti pour une somme raisonnable, mais aujourd&rsquo;hui, il ne pensait pas pouvoir s&rsquo;en tirer de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: les filles avaient photographi\u00e9 un poste fronti\u00e8re de la R\u00e9publique Arabe Syrienne. M\u00eame dans un pays moins parano\u00efaque que la Syrie d&rsquo;Hafez el-Assad, la chose aurait \u00e9t\u00e9 grave.\u00a0Mais le fait que les photos aient \u00e9t\u00e9 prises justement par deux Am\u00e9ricaines \u00e0 un moment o\u00f9 la pr\u00e9sence d&rsquo;un important convoi militaire montrait qu&rsquo;il se passait quelque chose aggravait consid\u00e9rablement la situation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se sentait totalement impuissant et s&rsquo;effor\u00e7ait de ne pas imaginer le pire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les voitures fournies par la Banque Mondiale n&rsquo;\u00e9taient pas \u00e9quip\u00e9es d&rsquo;autoradios, mais Jean-Pierre avait emport\u00e9 de Beyrouth un gros poste \u00e0 transistor. Il l&rsquo;alluma et commen\u00e7a \u00e0 chercher une station en anglais ou en fran\u00e7ais moins pour tenter d&rsquo;apprendre quelque chose que pour se donner une contenance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce temps, Breed avait entrepris de sortir de la voiture. \u00c0 moiti\u00e9 courb\u00e9 en avant, les bras lev\u00e9s, il fixait le soldat le plus proche en\u00a0avan\u00e7ant lentement vers lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Je vais \u00e0 mon ami, disait-il en articulant exag\u00e9r\u00e9ment\u00a0et en d\u00e9signant Christian du menton. Je vais voir mon ami\u2026 pour secourir, OK ? Je peux aider mon ami ? OK ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait choisi de parler en fran\u00e7ais, pensant que le soldat \u00e9tait plus \u00e0 m\u00eame de comprendre cette langue que l&rsquo;am\u00e9ricain de Californie. Le soldat ne bougeait pas. Il observait l&rsquo;homme en bermuda avec indiff\u00e9rence. Bill continuait d&rsquo;avancer vers Christian en souriant et en r\u00e9p\u00e9tant : \u00ab\u00a0J&rsquo;aide mon ami, OK ? OK ?\u00a0\u00bb Lorsqu&rsquo;il atteignit Christian, le soldat n\u2019avait toujours pas boug\u00e9. Bill se mit \u00e0 genoux \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fran\u00e7ais :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00c7a va, mon vieux ? Quelque chose est cass\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, je ne crois pas. \u00c7a va mieux, mais ce salaud m&rsquo;a fait sacr\u00e9ment mal. \u00c7a a d\u00fb me couper la circulation. J&rsquo;ai bien failli tomber dans les pommes. Mais \u00e7a va mieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se releva p\u00e9niblement en s&rsquo;appuyant sur Bill et se mit \u00e0 boiter vers la voiture de Jean-Pierre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-O\u00f9 sont Patricia et Anne ? demanda-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-On ne sait pas vraiment. Dans le poste, j\u2019imagine, r\u00e9pondit Jean Pierre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-On ne peut pas les laisser comme \u00e7a. Il faut faire quelque chose\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et qu\u2019est-ce que tu veux que je fasse\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Je ne sais pas moi, Bon Dieu, c\u2019est toi le chef de mission\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ecoute ! M&#8217;emmerde pas, Christian ! Avec tes conneries, tu as bien failli te faire descendre\u00a0! Alors ne m\u2019emmerde pas\u00a0! Aujourd\u2019hui, c\u2019est Dimanche, y a pas de mission, y a pas de chef. Mais si tu as une id\u00e9e, on t&rsquo;\u00e9coute !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Chut ! Silence ! Taisez-vous !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait Fran\u00e7oise qui tournait f\u00e9brilement les boutons du transistor depuis quelques minutes et qui venait de trouver une station en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-C&rsquo;est Radio Hamra. Ils parlent d&rsquo;un incident de fronti\u00e8re. \u00c9coutez !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;\u00a0<em>tr\u00e8s t\u00f4t dans les environs de Hasbaya. Alors que l&rsquo;entreprise Nasnas de Saida proc\u00e9dait \u00e0 des travaux d&rsquo;adduction d&rsquo;eau entre les villages de Rashaya et de Hasbaya, un v\u00e9hicule de commandement et deux automitrailleuses syriennes ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 sur le territoire libanais pour arr\u00eater les travaux. Le mat\u00e9riel a \u00e9t\u00e9 saisi et les employ\u00e9s expuls\u00e9s sans explication. Ils ont pu rejoindre Hasbaya d\u2019o\u00f9 ils ont \u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ca y est, \u00e7a recommence\u00a0! dit Jean-Pierre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Qu\u2019est-ce qui recommence\u00a0? demanda Bill<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Les Syriens cr\u00e9ent r\u00e9guli\u00e8rement des incidents de fronti\u00e8re. C\u2019est la deuxi\u00e8me fois cette ann\u00e9e. Avec leur puissance militaire face \u00e0 la petite arm\u00e9e libanaise, ils se cr\u00e9ent des moyens de pression pour obtenir des concessions de la part du\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Chut\u00a0! Ecoutez-donc, bon sang de bonsoir\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2026de 10h07 ce matin que Damas a fait savoir que les forces arm\u00e9es syriennes avaient d\u00fb p\u00e9n\u00e9trer en territoire libanais pour mettre fin \u00e0 une op\u00e9ration de d\u00e9tournement des eaux de la rivi\u00e8re Nahr el-Maalech au d\u00e9triment de la R\u00e9publique Arabe Syrienne sur le territoire de laquelle la rivi\u00e8re prend sa source. Le communiqu\u00e9 pr\u00e9cisait que les forces syriennes resteraient sur place tant que le Liban n\u2019aurait pas mis un terme et renonc\u00e9 d\u00e9finitivement aux travaux en cours\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8211;<\/em>C\u2019est bien \u00e7a\u00a0: un pr\u00e9texte totalement bidon et ils occupent un bout de Liban\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2026de la R\u00e9publique a aussit\u00f4t r\u00e9uni le Conseil des Ministres pour examiner la situation. Selon des sources bien inform\u00e9es, Messieurs Charles H\u00e9lou et Rachid Karam\u00e9 se seraient vivement oppos\u00e9s sur la r\u00e9ponse \u00e0 donner \u00e0 l\u2019agression syrienne, pour finalement parvenir \u00e0 un accord sur la r\u00e9daction d\u2019un communiqu\u00e9 conciliant.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00e7a, c\u2019est Karam\u00e9 \u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u2026plus tard, la Pr\u00e9sidence d\u00e9cidait de convoquer l\u2019ambassadeur syrien et de mettre l\u2019arm\u00e9e en \u00e9tat d\u2019alerte\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et \u00e7a, c\u2019est H\u00e9lou\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<em>de l\u2019apr\u00e8s-midi, de nombreux observateurs signalent des mouvements de troupe tout au long de la fronti\u00e8re. Nous ferons un point complet de la situation dans notre prochain bulletin. En attendant, nous retournons au Casino du Liban pour reprendre la transmission en direct du r\u00e9cital de Narciso Yepes. Ici les studios de Radio Hamra \u00e0 Beyrouth, \u00e0 vous D\u00e9d\u00e9 Taieb\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous croyez que c\u2019est la guerre, maintenant\u00a0? demanda Bill.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Pensez-vous\u00a0! Ils vont s\u2019arranger, r\u00e9pondit Jean Pierre. Comme d\u2019habitude\u2026 Dans deux jours tout sera fini. Mais pour le moment, c\u2019est pas bon pour nous, ni surtout pour les deux filles\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Rien, je pense\u2026 Attendre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 9<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 la descente du soleil sur l\u2019horizon, la chaleur dans les voitures \u00e9tait devenue insupportable. Dans la Peugeot de t\u00eate, le Concerto d\u2019Aranjuez qui s\u2019\u00e9levait maintenant du transistor n\u2019arrivait pas \u00e0 dissiper l\u2019angoisse des passagers. Fran\u00e7oise tenait tr\u00e8s fort la main de son mari, tandis que Bill s\u2019agitait sans arr\u00eat sur son si\u00e8ge en s\u2019\u00e9pongeant la poitrine et le front et que John n\u2019arrivait pas \u00e0 se d\u00e9cider \u00e0 sortir pour rejoindre Tavia. Christian avait regagn\u00e9 sa voiture en boitillant. Il y avait retrouv\u00e9 Jenelle, toujours crisp\u00e9e sur son si\u00e8ge et Tavia, qui paraissait s\u2019\u00eatre endormie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Qu\u2019est-ce qu\u2019on fait maintenant\u00a0? demanda Jenelle en anglais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Rien, on attend, r\u00e9pondit Christian sans la regarder.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les soldats qui gardaient les voitures avaient rejoint leurs camarades autour de la table dans l\u2019ombre de la toile immobile. Le temps paraissait suspendu. Le drapeau pendait le long de son mat. Le soleil semblait s&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9 au-dessus des maigres arbres qui limitaient l&rsquo;horizon. Une minuscule tornade de poussi\u00e8re s&rsquo;\u00e9leva devant les voitures. Un chien traversa la route. En passant devant la Jeep, il leva la patte sur une de ses roues. Un soldat se leva lentement, lui lan\u00e7a mollement une pierre et le manqua, d\u00e9clenchant les rires de ses camarades.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soudain, deux silhouettes apparurent \u00e0 l&rsquo;angle du poste. Malgr\u00e9 le soleil qui les \u00e9blouissait, les passagers des deux voitures les reconnurent imm\u00e9diatement : Anne et Patricia.\u00a0Elles marchaient lentement c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Elles \u00e9taient seules. L\u2019\u00e9clairage en contre-jour emp\u00eachait de voir leurs visages. Elles se baiss\u00e8rent pour passer sous la barri\u00e8re, contourn\u00e8rent la Jeep et se dirig\u00e8rent vers les voitures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes les porti\u00e8res s\u2019ouvrirent pour laisser passer leurs compagnons qui se pr\u00e9cipit\u00e8rent vers elle, mais leur \u00e9lan fut vite interrompu par les cris des soldats qui observaient la sc\u00e8ne depuis leur abri et qui leur intim\u00e8rent de rentrer dans les voitures. Quand les deux jeunes femmes atteignirent la premi\u00e8re, elles furent aussit\u00f4t assaillies de questions\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00c7a va\u00a0? Qu\u2019est-ce qui s\u2019est pass\u00e9\u00a0? Qu\u2019est-ce qu\u2019ils vous voulaient\u00a0? Tu n\u2019as pas eu trop peur\u00a0? \u00c7a va\u00a0? Tu es s\u00fbre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les questions se t\u00e9lescopaient, se superposaient, inqui\u00e8tes. Anne et Patricia r\u00e9pondaient\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, oui, \u00e7a va. Non, non, tout va bien. Oui, un peu, mais \u00e7a va maintenant\u2026 On va pouvoir passer maintenant, ils nous l\u2019ont dit. Il faut partir, vite, la nuit tombe. Il se passe des choses. Il faut partir, maintenant, tout de suite, avant qu\u2019ils ne changent d\u2019avis. Allez, fichons le camp d\u2019ici\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9j\u00e0, deux soldats avaient pouss\u00e9 la Jeep de c\u00f4t\u00e9 et un troisi\u00e8me \u00e9tait en train de lever la barri\u00e8re. Jean-Pierre fit d\u00e9marrer son moteur. Comme il n\u2019y avait plus de place dans la premi\u00e8re voiture, les deux rescap\u00e9es mont\u00e8rent dans la deuxi\u00e8me, o\u00f9 elles furent accueillies par les cris et les larmes de joie de Jenelle et Tavia, tandis que Christian, sans poser de question, mettait \u00e0 son tour le contact.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Presque coll\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, les deux petites Peugeot franchirent lentement la fronti\u00e8re, tandis que l\u2019officier les regardait passer. Elles roul\u00e8rent encore au ralenti pendant quelques dizaines de m\u00e8tres, puis acc\u00e9l\u00e9r\u00e8rent vivement. Dans son r\u00e9troviseur, Christian jeta un dernier coup d\u2019\u0153il en arri\u00e8re\u00a0: le premier camion du convoi militaire arrivait au poste fronti\u00e8re qui disparut du miroir dans le premier virage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un kilom\u00e8tre plus loin, la barri\u00e8re du poste libanais \u00e9tait lev\u00e9e. Aucun soldat n\u2019\u00e9tait visible. Ils franchirent la fronti\u00e8re sans s\u2019arr\u00eater.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 10<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nuit \u00e9tait tomb\u00e9e. Les occupants de la premi\u00e8re voiture mouraient d&rsquo;impatience de savoir ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9, car Anne et Patricia \u00e9taient mont\u00e9es pr\u00e9cipitamment dans celle de Christian sans avoir le temps de rien expliquer. Tout en conduisant, Jean-Pierre pensait qu&rsquo;il n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 prudent de s&rsquo;arr\u00eater en rase campagne pour discuter de tout \u00e7a. Ce n&rsquo;est pas que la campagne libanaise ne soit pas sure, mais avec ce qu&rsquo;ils avaient appris par Radio Hamra, il valait mieux mettre quelques kilom\u00e8tres de plus entre eux et la fronti\u00e8re syrienne. Ils avaient eu assez d&rsquo;ennuis comme \u00e7a. Le mieux serait de s&rsquo;arr\u00eater dans un des caf\u00e9s de bord de mer \u00e0 Tripoli. Ils y seraient plus en s\u00e9curit\u00e9. Il acc\u00e9l\u00e9ra et tenta de se concentrer sur la conduite. C&rsquo;est Bill qui parla le premier. Il se pencha entre les deux si\u00e8ges avant et toucha l\u00e9g\u00e8rement l&rsquo;\u00e9paule du conducteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Que pensez-vous qu&rsquo;ils ont fait \u00e0 elles ? dit-il en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme tous les autres, Jean-Pierre ne pensait qu&rsquo;au pire, \u00e0 \u00e7a, au viol, mais il n&rsquo;\u00e9tait pas question de l&rsquo;avouer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Sais pas, r\u00e9pondit Jean-Pierre, crisp\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Elles n&rsquo;avaient pas l&rsquo;air mal en point, dit Fran\u00e7oise qui cherchait autant \u00e0 se rassurer elle-m\u00eame qu&rsquo;\u00e0 rassurer les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Avec ces sauvages, on ne sait jamais ! Mon dieu, quel pays ! Et il parait qu&rsquo;en Arabie Saoudite, c&rsquo;est encore pire. Je ne pourrai jamais emmener Tavia dans ce genre d&rsquo;endroit. Bandes de salopards &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait John qui avait parl\u00e9. Il commen\u00e7ait \u00e0 s&rsquo;angoisser pour sa prochaine situation \u00e0 Djeddah. Il craignait d&rsquo;avoir \u00e0 choisir entre Tavia et son avenir \u00e0 la First National.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Ecoute, John, dit Jean-Pierre, on ne sait pas ce qui s&rsquo;est pass\u00e9. Encore vingt ou trente kilom\u00e8tres et on sera \u00e0 Tripoli. L\u00e0, on pourra voir les filles. Elles nous diront. Alors, d&rsquo;ici, l\u00e0, tu ne mets pas la panique dans la voiture et tu te calmes, d&rsquo;accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ne vous f\u00e2chez pas, Jean-Pierre, intervint Bill. Nous sommes tous inquiets pour nos amies. Anne \u00e0 l&rsquo;air d&rsquo;une fille solide, mais Patricia est tellement fragile, innocente&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Marrant&#8230;, dit Jean-Pierre d&rsquo;un air entendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est, \u00ab\u00a0marrant\u00a0\u00bb ? Pourquoi vous dites \u00ab\u00a0marrant\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je dis \u00ab\u00a0marrant\u00a0\u00bb parce que c&rsquo;est marrant que \u00e7a soit vous qui disiez que Patricia est si fragile, si innocente ! Alors que vous avez &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fran\u00e7oise posa doucement sa main sur celle de son mari :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Jean-Pierre, s&rsquo;il te plait &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Conciliant, Jean-Pierre s&rsquo;interrompit et se contenta de r\u00e9p\u00e9ter :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Marrant !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Dites Jean-Pierre ! La nature de mes relations, s&rsquo;il y en a, avec Patricia, c&rsquo;est pas de votre business. Par-dessus, elles n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec ce qui s&rsquo;est pass\u00e9. Par contre, si nous en sommes l\u00e0, c&rsquo;est un peu de votre faute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre appuya brutalement sur le frein qu&rsquo;il rel\u00e2cha aussit\u00f4t, \u00e9vitant ainsi \u00e0 la voiture de Christian qui le suivait de pr\u00e8s de le tamponner par l&rsquo;arri\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Qu&rsquo;est-ce que vous dites ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Doucement, Jean-Pierre, ne t&rsquo;\u00e9nerve pas, dit Fran\u00e7oise en posant \u00e0 nouveau sa main sur la sienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre se d\u00e9gagea vivement, et se retournant \u00e0 moiti\u00e9 vers Bill :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; De ma faute, de ma faute ! Non, mais vous dites n&rsquo;importe quoi, mon pauvre vieux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Il faut quand m\u00eame bien reconna\u00eetre que vous \u00e9tiez le chef de cette exp\u00e9dition. Ce sont bien vos voitures, vos choix, vos itin\u00e9raires, vos horaires, vos d\u00e9cisions qui nous ont amen\u00e9s l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Voil\u00e0 que vous parlez comme Christian, vous\u00a0! Vous oubliez que nous ne sommes ici que des touristes, que mes bureaux sont ferm\u00e9s le dimanche et que je ne suis plus chef de rien du tout pendant les week-ends&#8230; Vous \u00e9tiez bien contents qu&rsquo;on vous emm\u00e8ne. Sans moi, sans nous, vous auriez pass\u00e9 votre week-end tout seul au bord de la piscine du Ph\u0153nicia \u00e0 picoler avec\u00a0des diplomates et des banquiers am\u00e9ricains. Pas tr\u00e8s professionnel pour un soi-disant arch\u00e9ologue, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Jean-Pierre ! Je t&rsquo;en prie, arr\u00eate ! dit Fran\u00e7oise \u00e0 mi-voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Jean-Pierre n&rsquo;en pouvait plus. Il en avait marre de ces Am\u00e9ricains, marre de leurs bermudas, marre de leur inconscience, de leur assurance, de leur ignorance. Malgr\u00e9 lui, il ressentait une sorte de culpabilit\u00e9. Le stress, l&rsquo;impuissance, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9,\u00a0la pression\u00a0accumul\u00e9e depuis des heures,\u00a0tout \u00e7a devait exploser. \u00c7a explosa.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Mais qu&rsquo;est-ce que vous croyez, vous, le Californien ? Vous croyez que vous \u00eates partout chez vous, vous croyez que tout le monde vous aime ? Vous croyez que vous pouvez vous balader en culottes courtes sur les Champs-Elys\u00e9es ou dans la mosqu\u00e9e des Omeyyades sans choquer personne ? Vous croyez que vous pouvez faire n&rsquo;importe quoi n&rsquo;importe o\u00f9 ? C&rsquo;est aux autres de s&rsquo;adapter, c&rsquo;est \u00e7a, hein ? Vous n&rsquo;\u00eates pas fichus de comprendre que ces gens, ces arabes, sont ici chez eux, qu&rsquo;il y a un minimum de respect \u00e0 avoir, que ce pays se consid\u00e8re\u00a0comme en guerre et qu&rsquo;ils vous consid\u00e8rent, vous, comme le meilleur alli\u00e9 de leur ennemi jur\u00e9, qu&rsquo;ils sont persuad\u00e9s d&rsquo;avoir raison, d&rsquo;\u00eatre dans leur droit et d&rsquo;avoir Dieu avec eux&#8230; tout comme vous, finalement&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c9coutez, Jean-Pierre&#8230; risqua Bill<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, c&rsquo;est vous qui \u00e9coutez ! Je ne sais pas ce que ces \u00ab\u00a0sauvages\u00a0\u00bb ont pu faire \u00e0 vos amies et, comme vous, je crains le pire. Mais ne me dites pas que je suis responsable en quoi que ce soit de ce qui leur est peut-\u00eatre arriv\u00e9. Ce sont quand m\u00eame vos ch\u00e8res compatriotes qui ont excit\u00e9 ces pauvres gamins d&rsquo;Alep, \u00e0 se balader devant eux en jeans moulants et T-shirt \u00e0 manches courtes comme si elles \u00e9taient \u00e0 Santa Monica. Ce sont bien elles qui ont failli d\u00e9clencher une \u00e9meute dans un march\u00e9 aux chameaux. Ce sont bien elles qui ont photographi\u00e9 le poste fronti\u00e8re d&rsquo;un pays en guerre. Alors, ne dites pas que je suis responsable, fermez votre gueule et priez pour elles\u00a0! Non mais, sans blague&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bill l\u00e2cha le dossier du si\u00e8ge de Fran\u00e7oise qu&rsquo;il tenait d\u2019une main depuis qu&rsquo;il avait pos\u00e9 sa malencontreuse question et se rencogna contre la porti\u00e8re. John regardait fixement l&rsquo;obscurit\u00e9 qui r\u00e9gnait \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur en se demandant comment faire pour paraitre ne pas avoir entendu la diatribe du conducteur. Fran\u00e7oise comprenait la col\u00e8re de son mari. Elle se disait aussi qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas tort, mais qu&rsquo;elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il garde tout \u00e7a pour lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Jean-Pierre, il reprenait lentement son calme et commen\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 regretter son \u00e9clat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 11<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Laissez-les ! Vous n&rsquo;avez pas le droit, a cri\u00e9 Christian.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Patricia s&rsquo;est retourn\u00e9e. Sans comprendre pourquoi, elle voit Christian s&rsquo;effondrer au milieu de la route. Elle veut se d\u00e9gager pour aller l&rsquo;aider, mais elle est entra\u00een\u00e9e par les deux soldats qui la tiennent fermement par les bras, fortement serr\u00e9s juste au-dessus du coude. Devant elle, Anne se retourne vers les voitures. Son regard \u00e9perdu affole Patricia qui commence \u00e0 r\u00e9aliser la situation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ce n&rsquo;est pas possible, se dit-elle. Ce qui arrive n&rsquo;est pas possible. Bill, Christian, John, Jean-Pierre sont l\u00e0. Ils vont faire quelque chose. Ils ne vont pas nous laisser emmener comme \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les jambes de la jeune am\u00e9ricaine faiblissent, elle a froid, elle tr\u00e9buche, elle refuse de continuer \u00e0 avancer vers cette casemate. Mais elle est trop faible, trop fatigu\u00e9e, la lumi\u00e8re est trop \u00e9blouissante. Anne semble avoir disparu. Alors elle se r\u00e9signe et se laisse entra\u00eener sans r\u00e9sistance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand elle arrive devant la porte ouverte du poste fronti\u00e8re, elle ne peut rien voir de l&rsquo;int\u00e9rieur de la pi\u00e8ce vers lequel les deux soldats la poussent doucement. Elle fait un pas dans l&rsquo;obscurit\u00e9 et ses yeux commencent \u00e0 s&rsquo;habituer \u00e0 la p\u00e9nombre. Bient\u00f4t, elle distingue la silhouette d&rsquo;Anne et des deux soldats qui la maintenaient. Sur le c\u00f4t\u00e9 gauche elle peut voir une table en bois devant une chaise d&rsquo;\u00e9colier. Sur la table, un vieux t\u00e9l\u00e9phone, une pile de papiers et un pr\u00e9sentoir \u00e0 tampons. A c\u00f4t\u00e9 du pr\u00e9sentoir, leurs appareils photo dont elle ne se souvient m\u00eame plus qu&rsquo;on les leur ait enlev\u00e9s. Derri\u00e8re la table, une armoire \u00e0 portes grillag\u00e9es contient quelques fusils, une mitraillette et une trousse de secours marqu\u00e9e d&rsquo;un croissant rouge. \u00a0A droite, il y a un vieux lit dont les montants m\u00e9talliques portent des boules dor\u00e9es, comme dans les petits h\u00f4tels de province qu&rsquo;elle a fr\u00e9quent\u00e9s en Europe. Elle remarque qu&rsquo;il manque une des quatre boules et que le matelas pos\u00e9 sur le lit est sale. En face, une porte close. Patricia vient se placer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;Anne et lui prend la main. Une longue minute se passe dans un silence complet. Elle entend seulement les battements de son c\u0153ur et la respiration d&rsquo;Anne, bien trop rapide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La porte s&rsquo;ouvre sur une silhouette et Patricia croit reconna\u00eetre l&rsquo;officier qui avait ordonn\u00e9 leur arrestation. L\u2019homme dit s\u00e8chement quelques mots en arabe aux deux gardiens qui sortent mollement de la pi\u00e8ce.\u00a0Patricia croit m\u00eame voir une sorte de grimace sur le visage de l&rsquo;un des soldats au moment o\u00f9 il tourne le dos \u00e0 son officier pour sortir du poste. La peur l&rsquo;envahit de plus en plus et elle n&rsquo;ose plus lever les yeux du sol de ciment poussi\u00e9reux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne a peur, elle aussi. Mais elle regarde droit devant elle. Elle se refuse \u00e0 se laisser envahir par l&rsquo;angoisse. Elle se pr\u00e9pare \u00e0 affronter elle ne sait pas encore quoi. Maintenant, elle regarde ouvertement l&rsquo;officier. Contrairement aux soldats qui \u00e9taient en tenue de combat, il porte une sorte de culotte de cheval \u00e9crue et une vareuse vert fonc\u00e9 boutonn\u00e9e du haut en bas. Pas de cravate, mais quelques d\u00e9corations sur la poche de poitrine. Il a \u00f4t\u00e9 le k\u00e9pi qu&rsquo;il portait tout \u00e0 l&rsquo;heure. Anne s&rsquo;\u00e9tonne de voir que l&rsquo;homme est presque roux et de teint tr\u00e8s clair. Elle pense d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;il est plut\u00f4t joli gar\u00e7on, \u00e0 peine plus petit qu&rsquo;elle et pas mal balanc\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Bonsoir Mesdames, dit l&rsquo;officier. Je suis le lieutenant Far\u00e9s el-Saleh, commandant du poste fronti\u00e8re d\u2019Addabousiyah.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a parl\u00e9 dans un anglais presque parfait avec une agr\u00e9able trace d&rsquo;accent britannique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Laissez-moi m&rsquo;excuser pour ce contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 un peu plus brutal que je n&rsquo;aurais voulu, mais mes hommes sont des paysans et j&rsquo;ai parfois du mal \u00e0 les contr\u00f4ler. Veuillez leur pardonner, je vous prie. Voulez-vous quelque chose \u00e0 boire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux jeunes femmes le regardent sans r\u00e9pondre, \u00e9tonn\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je peux vous offrir du th\u00e9 ou de la limonade. Je vous pr\u00e9viens, la limonade est ti\u00e8de. Par contre, je fais du tr\u00e8s bon th\u00e9. Alors, du th\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; S&rsquo;il vous pla\u00eet&#8230; Oui, du th\u00e9, dit Anne, encore h\u00e9sitante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Et vous, Madame ? dit-il en souriant \u00e0 Patricia.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Euh&#8230;Moi aussi, du th\u00e9&#8230; oui&#8230; \u00a0merci&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Je vous pr\u00e9pare \u00e7a. En attendant, pourriez-vous me remettre vos passeports pour quelques instants, s&rsquo;il vous pla\u00eet. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un contr\u00f4le de routine comme on dit chez vous. Ah ! J&rsquo;oubliais : veuillez-vous assoir, bien s\u00fbr, dit-il en d\u00e9signant\u00a0les deux chaises qui se trouvent devant son bureau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il leur tourne le dos pour remplir d&rsquo;un th\u00e9 tr\u00e8s sombre trois verres \u00e9pais qu&rsquo;il pose sur un petit plateau en bois damasquin\u00e9. Il pr\u00e9sente le plateau aux deux am\u00e9ricaines. En prenant sa tasse, Anne esquisse un sourire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Merci, dit-elle timidement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lieutenant s&rsquo;est assis d&rsquo;une fesse sur son bureau. Il a pris les passeports en main et les feuillette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Patricia Gallaghan&#8230;.Gallaghan\u2026 c&rsquo;est un nom irlandais, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Oui. Mon grand-p\u00e8re \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Cork, en Irlande.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Et vous, Anne ! Bronsky, c&rsquo;est polonais, \u00e7a. Un peu juif, peut-\u00eatre ? dit-il en souriant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il ajoute tout de suite :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Soyez tranquille ! Je n&rsquo;ai rien contre les juifs. Ma famille est chr\u00e9tienne et, en Syrie, nous acceptons toutes les religions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; C&rsquo;est bien, je vous f\u00e9licite, r\u00e9ponds Anne plus s\u00e8chement qu\u2019elle ne le voudrait vraiment. Mais je vous rassure, je suis catholique, pas juive. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9e \u00e0 Londres en 1940. Mes parents eux \u00e9taient juifs. Ils avaient fui la Pologne juste avant la d\u00e9claration de guerre. De l\u00e0, ils sont partis \u00e0 New-York. Apr\u00e8s la guerre, mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 naturalis\u00e9 am\u00e9ricain. Il a travaill\u00e9 dix-huit ans comme simple policier dans un commissariat du Queens. C\u2019est un quartier de New-York, plut\u00f4t populaire\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je sais, dit le lieutenant el-Saleh, tout heureux d\u2019avoir pu engager le dialogue. J\u2019ai de la famille l\u00e0-bas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux am\u00e9ricaines n\u2019en reviennent \u00a0pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous avez de la famille \u00e0 New-York\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Mon cousin Elie\u2026Il est parti de Wadi al-Nasara en 1965. Il y a un an, il a ouvert un restaurant syrien \u00e0 New York, dans le quartier de Hell\u2019s Kitchen, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la gare routi\u00e8re. Il parait que c\u2019est tr\u00e8s bien comme quartier. Vous connaissez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne ne lui dit pas que c&rsquo;est l\u2019un des pires de Manhattan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Vous savez, je ne suis pas all\u00e9e \u00e0 New York depuis des ann\u00e9es et puis les choses vont tellement vite l\u00e0-bas &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le militaire a parfaitement compris la finesse de l&rsquo;am\u00e9ricaine. Il semble un peu d\u00e9\u00e7u, mais il continue :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mon cousin m&rsquo;a \u00e9crit le mois dernier que son restaurant commence \u00e0 bien marcher. Il l&rsquo;a appel\u00e9 Heaven&rsquo;s Kitchen, c&rsquo;est amusant, non ? En tout cas, il m&rsquo;a demand\u00e9 de venir l&rsquo;aider. Je crois que je vais y aller. Dans deux ans et trois mois, j&rsquo;aurai termin\u00e9 mon service militaire et je partirai. Si Dieu le veut, dans moins de trois ans, vous pourrez venir d\u00e9jeuner au Heaven&rsquo;s Kitchen. Vous serez mes invit\u00e9s. Vous verrez une bonne partie de ma famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Far\u00e9s a tellement de charme, il a l&rsquo;air tellement sinc\u00e8re et heureux de partir un jour aux USA que les deux am\u00e9ricaines se sentent maintenant presque en confiance. Elles sourient :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Oui, bien s\u00fbr, on viendra vous voir, se lance Patricia. J&rsquo;habite Washington DC, mais ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s loin de New York. N&rsquo;est-pas, Anne, qu&rsquo;on viendra ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Far\u00e9s est aux anges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Quel pays extraordinaire que les \u00c9tats Unis d&rsquo;Am\u00e9rique ! Une Irlandaise de Washington, une Juive polonaise et un chr\u00e9tien de Syrie qui vont se retrouver bient\u00f4t dans la plus grande ville du monde ! C&rsquo;est pour \u00e7a que je veux partir l\u00e0-bas. Parce que tout est possible ! Ici, tout est bloqu\u00e9, fichu, fini.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ambiance est maintenant totalement d\u00e9tendue. Ils parlent de New York, de Times Square, de Steve McQueen, de Chicago et de San Francisco. Anne est compl\u00e9tement rassur\u00e9e. Elle demande\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais pourquoi nous avez-vous arr\u00eat\u00e9es\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; C\u2019est vis-\u00e0-vis des hommes. Je ne pouvais pas faire autrement. On leur dit depuis leur naissance que les am\u00e9ricains sont les ennemis des arabes, que les am\u00e9ricaines sont des prostitu\u00e9es, que les \u00e9trangers sont des espions. Alors ils le croient.\u00a0 Je sais que ce n\u2019\u00e9tait pas votre intention, mais vous avez photographi\u00e9 le poste militaire. C\u2019est grave. Il fallait que je r\u00e9agisse, ils n\u2019auraient pas compris. Ils m\u2019auraient peut-\u00eatre m\u00eame d\u00e9nonc\u00e9 au g\u00e9n\u00e9ral commandant la r\u00e9gion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je comprends, dit Anne. Mais est-ce que c\u2019\u00e9tait vraiment n\u00e9cessaire qu\u2019ils soient aussi violents avec notre ami\u00a0? Un Fran\u00e7ais, en plus\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; C\u2019est dans leur nature, ce sont des paysans, ils sont brutaux. Je regrette pour votre ami, mais je ne peux rien faire. Bon, maintenant, il va falloir que vous partiez. Il y a des \u00e9v\u00e8nements en cours qui pourraient encore vous compliquer les choses. Vous voyez cette enveloppe brune, l\u00e0, sur mon bureau\u00a0? Elle est arriv\u00e9e du commandement il y a moins d\u2019une heure. C\u2019est l\u2019ordre de fermer la fronti\u00e8re. Mais je ne le sais pas, car je n\u2019ai pas encore ouvert l\u2019enveloppe. Il y a aussi probablement l\u2019ordre de retenir prisonniers tous les \u00e9trangers qui voudraient passer au Liban. Mais je ne le sais pas non plus car je n\u2019ai pas encore ouvert l\u2019enveloppe. Alors, vous allez partir, maintenant. Quand vous sortirez de cette pi\u00e8ce, ne parlez pas, ne souriez pas, ne me regardez pas. Prenez un air contrit, coupable m\u00eame. N\u2019ayez pas peur d\u2019en rajouter. Moi, je vous parlerai s\u00e9v\u00e8rement en montrant les appareils photo que je garderai. Je ne peux pas faire autrement, pour la vraisemblance. Il y a deux ou trois de mes hommes qui comprennent quelques mots d\u2019anglais. Et puis \u00e7a me fera un souvenir de notre rencontre. N\u2019oubliez pas\u00a0: Far\u00e9s el-Saleh, de Wadi al-Nasara, futur associ\u00e9 du c\u00e9l\u00e8bre restaurant Heaven&rsquo;s Kitchen \u00e0 Hell\u2019s Kitchen, un jour \u00e0 New York\u00a0! Que Dieu le veuille !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a copi\u00e9 le nom et l\u2019adresse des deux jeunes femmes sur un carnet, puis il leur a tendu leur passeport. Il a ouvert la porte et cri\u00e9 quelque chose en arabe. Trois soldats sont entr\u00e9s dans le poste. Devant eux, l\u2019officier a saisi les cam\u00e9ras sur la table en disant d\u2019une voix forte\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous avez de la chance que je ne vous retienne pas pour espionnage\u00a0! Et maintenant partez\u00a0! J\u2019ai d\u2019autres choses \u00e0 faire plus importantes. Il faut que je lise ces nouveaux ordres que je viens de recevoir.\u00a0Partez et ne revenez jamais plus en R\u00e9publique Arabe syrienne\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne trouva que c\u2019\u00e9tait vraiment tr\u00e8s th\u00e9\u00e2tral, mais Far\u00e9s savait sans doute ce qu\u2019il faisait. Alors, t\u00eates baiss\u00e9es, les deux Am\u00e9ricaines, ont march\u00e9 c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te vers les deux petites voitures blanches qui les attendaient dans le soleil couchant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Chapitre 12<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils sont arriv\u00e9s \u00e0 Tripoli un peu apr\u00e8s 8 heures. Jean-Pierre les a conduits directement devant Chez Temporel, un restaurant du bord de mer, un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart du port. Il connaissait la patronne et il savait que l\u00e0, Anne et Patricia pourraient trouver de l\u2019assistance si elles en avaient besoin. Dans sa voiture, plus personne n\u2019avait dit un mot depuis la fin de sa col\u00e8re. Ce lourd silence avait laiss\u00e9 renaitre l\u2019angoisse qui les \u00e9treignait tous quant au sort des deux prisonni\u00e8res. Mais quand ils ont vu les sourires des quatre jeunes femmes qui sortaient de la voiture de Christian, ils ont compris qu\u2019ils n\u2019avaient rien compris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9actions ont \u00e9t\u00e9 diverses : Fran\u00e7oise a \u00e9clat\u00e9 en sanglots sur l\u2019\u00e9paule de son mari. Bill a explos\u00e9 d\u2019un \u00e9norme rire et s&rsquo;est pr\u00e9cipit\u00e9 sur Anne et Patricia pour les prendre dans ses bras et les entrainer dans un tourbillon d\u00e9sordonn\u00e9. Tavia s\u2019est jet\u00e9e dans ceux de John en pleurant, comme si c\u2019\u00e9tait elle qui avait v\u00e9cu l\u2019aventure. Jean-Pierre est rest\u00e9 immobile, appuy\u00e9 contre sa voiture, tenant sa femme serr\u00e9e contre lui. Il regardait par-dessus son \u00e9paule le groupe qui se congratulait.\u00a0Christian regardait Jean-Pierre avec un sourire ironique comme si tout cela n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019une bonne blague. Jenelle observait tout le monde en souriant gentiment. Elle pensait quand m\u00eame que ce gentil idiot de Christian avait \u00e9t\u00e9 le seul \u00e0 tenter quelque chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils d\u00een\u00e8rent joyeusement chez Temporel de mezz\u00e9s et de brochettes de mouton. Anne d\u00fb raconter plusieurs fois leur histoire. Patricia qui subissait maintenant le contrecoup de ses \u00e9motions restait silencieuse. Pourtant, lorsque Bill et John commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9changer des plaisanteries sur l&rsquo;officier syrien, elle r\u00e9agit vivement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Taisez-vous ! Ce lieutenant est un type bien. Si nous \u00e9tions tomb\u00e9s sur un autre officier, nous serions tous dans une prison \u00e0 Homs, et Dieu sait ce qui nous serait arriv\u00e9 avant, \u00e0 Anne et \u00e0 moi !\u00a0J&rsquo;aurais aim\u00e9 que tous les hommes que j&rsquo;ai rencontr\u00e9s dans ma vie soit aussi bien \u00e9lev\u00e9s, aussi galants que lui. Cet arabe, comme vous dites avec cet accent de sup\u00e9riorit\u00e9, cet arabe a pris des risques pour nous prot\u00e9ger et nous laisser partir librement. J&rsquo;esp\u00e8re du fond du c\u0153ur qu&rsquo;il n&rsquo;aura pas d&rsquo;ennuis pour \u00e7a. Et si un jour, j&rsquo;apprends qu&rsquo;il a pu rejoindre son cousin, je jure que j&rsquo;irai le voir \u00e0 Hell&rsquo;s Kitchen ! Je le jure\u00a0! Alors, vous deux, &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle ne put terminer sa phrase et fondit en larmes. Anne passa son bras autour des \u00e9paules de Patricia en lui parlant doucement \u00e0 l&rsquo;oreille. Les autres plong\u00e8rent leur nez dans leur assiette. Puis les conversations reprirent lentement. Ils parl\u00e8rent des souks d&rsquo;Alep, du d\u00e9jeuner de Hama, et d&rsquo;autres choses anodines, mais la g\u00eane s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9e entre eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre posa avec ostentation sa serviette sur la table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon ! dit-il en repoussant bruyamment sa chaise sur le sol carrel\u00e9, il va falloir rentrer. Avec les embouteillages, nous ne serons s\u00fbrement pas \u00e0 Beyrouth avant minuit et le bureau ouvre \u00e0 7 heures demain matin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bill et John tent\u00e8rent de payer l&rsquo;addition pour remercier les Fran\u00e7ais pour ce merveilleux voyage, mais Christian et Jean-Pierre refus\u00e8rent, pr\u00e9textant qu&rsquo;il restait suffisamment d&rsquo;argent dans la cagnotte qu&rsquo;ils avaient constitu\u00e9e en partant de Beyrouth. Il n&rsquo;y avait pas de raison de changer le syst\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils arriv\u00e8rent devant le Saint-Georges encore plus tard que pr\u00e9vu, car ils avaient d\u00fb s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 deux reprises pour laisser passer des convois militaires qui montaient vers le Nord. Ils se s\u00e9par\u00e8rent sur de vagues promesses de restaurants, de plages et m\u00eame d&rsquo;autres week-ends touristiques, mais on voyait bien que personne n&rsquo;y croyait vraiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les mois qui suivirent, ils ne se revirent pratiquement pas. Patricia repartit pour Washington une semaine apr\u00e8s leur aventure. Bill quitta Beyrouth presque aussit\u00f4t pour s&rsquo;installer \u00e0 Amman. Il voulait y r\u00e9diger tout un chapitre sur le site de Petra. Bien s\u00fbr, Jean-Pierre et Christian se voyaient tous les jours au bureau, mais la mission de Christian touchait \u00e0 sa fin tandis que celle de Jean-Pierre devait durer encore au moins trois mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jenelle et Christian se rencontr\u00e8rent un soir sur la terrasse d&rsquo;un assureur italien qui donnait une grande f\u00eate pour l&rsquo;anniversaire de sa femme libanaise. Christian \u00e9tait appuy\u00e9 sur la balustrade de la terrasse. Il agitait doucement un verre de vodka-lime pour en faire tinter les gla\u00e7ons. Du haut du dix-huiti\u00e8me \u00e9tage, il contemplait les lumi\u00e8res du port et des innombrables bateaux qui attendaient leur tour pour entrer dans la rade. La mer brillait sous la lune. Derri\u00e8re lui, la montagne \u00e9tincelait de tous ses petits villages diss\u00e9min\u00e9s dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Un Boeing de la Syrian Arab Airlines, tous phares allum\u00e9s, passait juste au-dessus de l&rsquo;immeuble en direction de l&rsquo;a\u00e9roport tout proche. Le bruit puissant des quatre r\u00e9acteurs fit trembler les verres vides qui attendaient sur une table m\u00e9tallique, puis il s&rsquo;att\u00e9nua et disparut. Les sons lointains de la ville reprirent le dessus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Hello, \u00ab\u00a0Christiane\u00a0\u00bb, mon joli Fran\u00e7ais ! Comment \u00eates-vous aujourd&rsquo;hui ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jenelle avait l&rsquo;air d&rsquo;avoir un peu bu, mais pas trop, juste assez pour \u00eatre gaie et entreprenante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ah, Jenelle, comment vas-tu ? Alors, toujours \u00e0 Beyrouth ? Qu&rsquo;est-ce que tu deviens ? Viens, on va s&rsquo;assoir par l\u00e0&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La voir faisait vraiment plaisir \u00e0 Christian et Jenelle s\u2019en aper\u00e7ut imm\u00e9diatement. Ils pass\u00e8rent la soir\u00e9e puis la nuit ensemble. Au matin, elle lui annon\u00e7a qu&rsquo;elle partait le lendemain pour T\u00e9h\u00e9ran. Des amis lui avaient donn\u00e9 l&rsquo;adresse d&rsquo;une famille de m\u00e9decins. Leur fille \u00e9tait l&rsquo;une des secr\u00e9taires de la famille du Shah. Ils habitaient un immense appartement dans le quartier nord de la ville et ils poss\u00e9daient une grande villa sur les bords de la Caspienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; La bonne soci\u00e9t\u00e9, quoi ! Ils m\u2019invitent pour aussi longtemps que je veux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Eh bien, tant mieux pour toi, dit Christian, un peu amer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oh, mon petit Christiane, tu vas pas faire la gueule \u00e0 moi ? \u00a0Prends-moi pour d\u00e9jeuner plut\u00f4t ! C&rsquo;est comme \u00e7a on dit, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, c&rsquo;est pas comme \u00e7a on dit, r\u00e9pondit Christian en riant. On dit : Emm\u00e8ne-moi plut\u00f4t d\u00e9jeuner !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>CHAPITRE 13<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jenelle ne partit pas le lendemain. Elle n\u2019alla m\u00eame jamais \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran. Quinze jours plus tard, elle rentrait \u00e0 Paris avec Christian. Ils ne v\u00e9curent ensemble que quelques mois. On proposa \u00e0 Christian le poste d\u2019\u00e9conomiste pour l\u2019\u00e9tude du Plan de Transport de C\u00f4te d\u2019Ivoire. Il l\u2019accepta. C\u2019\u00e9tait une grosse mission qui commen\u00e7ait, importante pour son avenir professionnel. Mais l\u2019Afrique Noire n\u2019attirait pas du tout Jenelle. Elle refusa de l\u2019accompagner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques jours avant le d\u00e9part de Christian pour Abidjan, elle quitta Paris pour Berlin o\u00f9 elle retrouva un groupe de rock n\u00e9erlandais en tourn\u00e9e. Elle fit une petite carri\u00e8re de chanteuse. Victime d\u2019un grave accident de la route en Ukraine, elle mourut quelques jours plus tard \u00e0 l\u2019h\u00f4pital g\u00e9n\u00e9ral de Kiev.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s son s\u00e9jour en C\u00f4te d\u2019Ivoire, Christian a enchain\u00e9 les missions un peu partout dans le monde, comme \u00e9conomiste puis comme chef de mission. Il s\u2019est mari\u00e9, a eu deux enfants. Pendant trois ans, il a v\u00e9cu \u00e0 Bethesda, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Washington, o\u00f9 il avait pris un poste de chef du service \u00e9conomique Afrique \u00e0 la Banque Mondiale. Il n\u2019y a jamais rencontr\u00e9 Patricia. Par contre, un jour qu\u2019il passait \u00e0 New York, il a cherch\u00e9 le Heaven\u2019s Kitchen. Il ne l\u2019a pas trouv\u00e9. Il vit maintenant \u00e0 Londres o\u00f9 il termine sa carri\u00e8re chez Carrington-Lewis en tant que Vice-Pr\u00e9sident pour l\u2019Europe, l\u2019Afrique et le Proche-Orient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De retour \u00e0 Washington, Patricia a trouv\u00e9 un emploi dans une galerie d\u2019art de Georgetown. Lors d\u2019un vernissage, elle retrouva une vague relation de son ancien amant. Au d\u00e9but de la semaine suivante, le m\u00e9decin de Bethesda entrait dans la galerie. Elle refusa d\u2019aller prendre un verre avec lui, mais \u00e0 la fin de la semaine, c&rsquo;est elle qui lui t\u00e9l\u00e9phonait et leur relation recommen\u00e7a tout comme avant. Dans l\u2019ann\u00e9e qui suivit, le m\u00e9decin divor\u00e7a de son \u00e9pouse, \u00e9pousa Patricia et mourut d\u2019une crise cardiaque dans le vestiaire de son club de golf. Avec l\u2019argent de l\u2019assurance, Patricia a ouvert une galerie d\u2019art \u00e0 Bocca Raton, en Floride. Elle y vit encore aujourd\u2019hui, seule depuis la mort de son mari. La galerie est florissante. Elle va \u00e0 New-York une fois par an, mais jamais dans le quartier de Hell\u2019s Kitchen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s son d\u00e9part de Beyrouth, Bill Breed ne resta pas tr\u00e8s longtemps en Jordanie. Septembre Noir survint quelques semaines apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Amman, et l\u2019atmosph\u00e8re pacifique qui y r\u00e9gnait jusque-l\u00e0 changea du tout au tout. Bill abandonna l\u2019id\u00e9e de sa monographie sur Petra et quitta la capitale jordanienne d\u00e8s que ce fut \u00e0 nouveau possible. Il loua une petite ferme en Cr\u00eate, o\u00f9 il se retira pendant un an pour \u00e9crire le cycle de conf\u00e9rences que lui avait command\u00e9 l\u2019Universit\u00e9 de Chicago. R\u00e9guli\u00e8rement, il quittait la Cr\u00e8te pour quelques jours pour se rendre \u00e0 Ath\u00e8nes ou \u00e0 Rome pour ses recherches. Il finit par retourner \u00e0 Chicago pour y pr\u00e9senter son travail. Il satisfit grandement le doyen qui lui attribua la chaire d\u2019Histoire Antique. Au bout d\u2019un an, il s\u2019ennuyait ferme. Il donna sa d\u00e9mission pour se retirer dans un mobile-home au sud de Carmel. Inspir\u00e9 par le \u00ab\u00a0Moi, Claude, Empereur\u00a0\u00bb de Robert Graves, il se mit \u00e0 \u00e9crire fr\u00e9n\u00e9tiquement une fresque historique qui traversait les \u00e2ges et les r\u00e9gions de la M\u00e9diterran\u00e9e, vue par les yeux d\u2019une famille dont les membres passaient en quelques g\u00e9n\u00e9rations du statut d\u2019esclave \u00e0 celui de s\u00e9nateur romain puis de nouveau au statut d\u2019esclave. Le roman eut un succ\u00e8s consid\u00e9rable, ce qui lui permis d\u2019acheter la magnifique propri\u00e9t\u00e9 que les h\u00e9ritiers d\u2019une star d\u2019Hollywood venait de mettre en vente \u00e0 Carmel. Il mourut d\u2019une crise cardiaque le 11 septembre 2001 dans sa chambre d\u2019h\u00f4tel de New York d\u2019o\u00f9 il\u00a0observait fascin\u00e9 l\u2019effondrement de la tour Sud du World Trade Center.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">John n\u2019a pas \u00e9pous\u00e9 Tavia. Leur mariage \u00e9tait pourtant organis\u00e9 avec b\u00e9n\u00e9diction dans la chapelle \u0153cum\u00e9nique de l\u2019ambassade des Etats-Unis et r\u00e9ception au Ph\u0153nicia. Ils devaient m\u00eame partir d\u00e8s le lendemain pour un court voyage de noces \u00e0 Chypre et se rendre ensuite directement \u00e0 Djeddah o\u00f9 John devait enfin prendre son poste. Mais, le matin du mariage, Tavia n\u2019\u00e9tait pas venue \u00e0 l\u2019ambassade. Elle ne s\u2019\u00e9tait pas montr\u00e9e non plus au Ph\u0153nicia. Sans laisser aucune explication derri\u00e8re elle, elle avait pris l\u2019avion pour Chypre. Elle vit maintenant en Australie o\u00f9 elle est responsable de la communication pour Greenpeace. John n\u2019a jamais vraiment compris pourquoi Tavia l\u2019avait quitt\u00e9, mais il a fini par se fabriquer des explications\u00a0: tout \u00e9tait de sa faute \u00e0 lui\u00a0; elle \u00e9tait trop bien pour lui, il n\u2019\u00e9tait pas assez intellectuel, pas assez conscient des probl\u00e8mes du monde, trop am\u00e9ricain de base, trop \u00ab\u00a0banquier\u00a0\u00bb. Alors, \u00e0 Djeddah, il a d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019endurcir, il s\u2019est mis \u00e0 travailler comme un fou, \u00e0 apprendre l\u2019Arabe et la haute finance, \u00e0 faire des rapports, des notes et des suggestions \u00e0 la Direction G\u00e9n\u00e9rale. Celle-ci a fini par le remarquer. Au bout de deux ans, il \u00e9tait nomm\u00e9 \u00e0 Istanbul, puis, deux ans plus tard, \u00e0 Paris. L\u00e0, il a \u00e9pous\u00e9 Genevi\u00e8ve, une parisienne, dont il a eu deux enfants. Quand, six ans plus tard,\u00a0il a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00e0 Atlanta, Genevi\u00e8ve a demand\u00e9 le divorce pour cruaut\u00e9 mentale. Elle est repartie \u00e0 Paris avec ses deux enfants et une jolie pension. John est rest\u00e9 \u00e0 Atlanta o\u00f9 il a pris sa retraite. Il joue au golf et s\u2019initie au pilotage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre a soixante-seize ans. Il est veuf depuis douze ans et retrait\u00e9 depuis dix. Apr\u00e8s plusieurs missions en Afrique, il avait pris un poste permanent de directeur \u00e0 Tunis pour une soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de Travaux Publics. Il a d\u00fb rentrer en France en 1994 pour faire soigner sa femme. Il a travaill\u00e9 trois ans chez Colas puis un an chez Eiffage qui l\u2019a licenci\u00e9. Sa femme est morte du cancer qui la tenait depuis six ans alors qu\u2019il \u00e9tait au ch\u00f4mage. Il est maintenant \u00e0 la retraite. Il vit \u00e0 Fontenay-aux Roses. L\u2019un de ses enfants habite P\u00e9rigueux et l\u2019autre, les environs de Grenoble. Il les voit une fois par an.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne Bronsky est heureuse. Depuis vingt ans, elle vit \u00e0 San Francisco, dans le haut de Castro Street. Elle aime cette ville et ce quartier o\u00f9 elle peut assumer en toute libert\u00e9 son penchant homosexuel. Depuis cinq ans, elle vit avec une jeune femme de quelques ann\u00e9es plus jeune qu\u2019elle. Parfois, quand elle la regarde dans le contre-jour de la fen\u00eatre, elle trouve que sa compagne ressemble \u00e0 Patricia, une fille qu\u2019elle a connue autrefois. Elle travaille \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Ville en tant que d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 la Culture. En ce moment elle est compl\u00e8tement accapar\u00e9e par le projet d\u2019agrandissement du Mus\u00e9e d\u2019Art Moderne. L\u2019autre jour, dans le cadre d\u2019une mission officielle, elle s\u2019est rendue \u00e0 Manhattan pour y rencontrer les administrateurs du MoMa de New York. Apr\u00e8s une r\u00e9union moins longue que pr\u00e9vue, avant de retourner \u00e0 son h\u00f4tel, elle a pris un taxi et s\u2019est fait d\u00e9poser \u00e0 la gare routi\u00e8re de la 42\u00e8me\u00a0rue. Elle a demand\u00e9 o\u00f9 \u00e9tait Hell\u2019s Kitchen. Un vendeur de rue lui a dit en riant qu\u2019elle \u00e9tait juste devant sa porte. Comme elle ne comprenait pas, il insista\u00a0: \u00ab\u00a0sa porte\u00a0! la porte de la cuisine de l\u2019enfer\u00a0! \u00a0c\u2019est ici\u00a0!\u00a0\u00bb Alors elle lui a demand\u00e9 s\u2019il connaissait le Heaven\u2019s Kitchen. En montrant les hot-dogs et les sandwiches \u00e9tal\u00e9s sur sa carriole, avec un sourire \u00e9clatant, il lui a dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-La Cuisine du Paradis\u00a0? Mais vous y \u00eates, Milady\u00a0! C\u2019est ici\u00a0! Vous ne voyez pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, je parle d\u2019un restaurant syrien, le Heaven\u2019s Kitchen\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vendeur ne voyait pas mais, serviable, il est all\u00e9 voir son concurrent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du carrefour en disant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Attendez une minute, Milady, je vais voir. Mais, s\u2019il vous plait, gardez un \u0153il sur ma boutique. C\u2019est New-York, ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est revenu en zigzagant entre les voitures. Effectivement, il y avait eu ici, enfin, un peu plus bas dans la 9\u00e8me, un restaurant arabe. Mais il avait ferm\u00e9 il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oh\u00a0! Je vois, dit Anne tristement. Je vous remercie, vous avez \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s gentil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ah, mais je n\u2019ai pas fini, Milady. Le restaurant a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 plus bas vers Chelsea, toujours sur la 9\u00e8me. Il a chang\u00e9 de nom\u00a0; maintenant, il s\u2019appelle \u00ab\u00a0La Rose de Damas\u00a0\u00bb. Vous prenez la 42\u00e8me en face, et puis \u00e0 gauche dans la 9\u00e8me avenue et vous tomberez dessus. Bonne chance, Milady. Mais, vous savez, ajouta-t-il en riant, la cuisine arabe, \u00e7a ne vaudra jamais un bon hot-dog de chez nous\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019elle arriva devant la Rose de Damas, le soleil commen\u00e7ait \u00e0 descendre. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019avenue, la fa\u00e7ade du restaurant \u00e9tait dans l\u2019ombre. Le soleil couchant l\u2019\u00e9blouissait, mais elle pouvait quand m\u00eame voir l\u2019enseigne en arabe avec, au-dessus, un grand drapeau syrien qui pendait dans l\u2019air immobile.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>FIN<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Voil\u00e0, c&rsquo;est tout. Mon histoire est finie, mais c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle une fin ouverte. Est-ce que le restaurant Heaven&rsquo;s kitchen est bien devenu la Rose de Damas ? Et si oui, est-ce que le gentil lieutenant a bien \u00e9migr\u00e9 aux USA ? Et si oui, est-il bien devenu l&rsquo;associ\u00e9 de son cousin ? \u2026Cette fin ne vous le dit pas mais, selon votre nature ou votre humeur, vous pourrez imaginer tout ce que vous voudrez.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Je vais vous proposer maintenant une fin alternative et j&rsquo;aimerais bien que vous me fassiez savoir quelle est celle que vous pr\u00e9f\u00e9rez.\u00a0Et si vous \u00eates en forme, vous pourriez aussi me sugg\u00e9rer le pitch d&rsquo;autres fins possibles, des fins dramatiques, parodiques, paroxistiques, optimistes, futuristes, post-apocalyptiques, philosophiques, ironiques, des fins en Cin\u00e9mascope, des fins en noir et blanc ou en Technicolor, des fins en version originale sous-titr\u00e9es, des fins d&rsquo;art et d&rsquo;essai, des fins musicales, ou noires, ou polici\u00e8res, ou western, ou \u00e0 l&rsquo;eau de rose, ou m\u00eame muettes, enfin, des fins, quoi ?<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>En attendant, voici ma deuxi\u00e8me fin :<\/em><\/span><\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019elle arriva devant la Rose de Damas, le soleil commen\u00e7ait \u00e0 descendre. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019avenue, la fa\u00e7ade du restaurant \u00e9tait dans l\u2019ombre. Le soleil couchant l\u2019\u00e9blouissait, mais elle pouvait quand m\u00eame deviner l\u2019enseigne en arabe. Juste au-dessus de la porte traditionnelle arabique ouverte \u00e0 deux battants, un grand drapeau syrien pendait dans l\u2019air immobile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne\u00a0traversa l\u2019avenue, passa la porte et p\u00e9n\u00e9tra dans la p\u00e9nombre de la salle avec h\u00e9sitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Hello ? Il y a quelqu\u2019un ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019endroit semblait d\u00e9sert. Elle continua d\u2019avancer lentement, longeant le bar et ses rayonnages remplis de bouteilles d\u2019alcools et d\u2019un bric \u00e0 brac de coupes et de fanions de clubs sportifs. De temps en temps, elle r\u00e9p\u00e9tait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Hello ? Il y a quelqu\u2019un ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les tables \u00e9taient impeccablement dress\u00e9es pour le prochain repas. Le grand mur du fond \u00e9tait enti\u00e8rement couvert d\u2019une fresque g\u00e9ante qui repr\u00e9sentait, rassembl\u00e9es et comme tass\u00e9es les unes sur les autres, sans r\u00e9el souci d\u2019\u00e9chelle ni de r\u00e9alisme, toutes les richesses touristiques de la Syrie. C\u2019est ainsi qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 des colonnades de Palmyre, le Krak des Chevaliers surplombait les norias de Hama qui irriguaient d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 les jardins de la mosqu\u00e9e des Omeyades et de l&rsquo;autre les souks d&rsquo;Alep. Anne resta quelques secondes \u00e0 contempler la fresque. L\u2019artiste avait na\u00efvement int\u00e9gr\u00e9 dans son \u0153uvre deux portes, dont l\u2019une, partiellement vitr\u00e9e, donnait sur la cuisine. Anne jeta un coup d\u2019\u0153il par l\u2019imposte. Au fond de la pi\u00e8ce, au milieu de marmites fumantes, un homme lui tournait le dos. Arm\u00e9 d\u2019un fin et long couteau, il \u00e9tait occup\u00e9 \u00e0 d\u00e9couper un poulet sanguinolent. Elle n\u2019osa pas le d\u00e9ranger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019autre porte devait mener au bureau. Anne h\u00e9sita un instant puis frappa doucement, une fois, deux fois. Elle h\u00e9sita encore puis poussa la porte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Hello ? Il y a quelqu\u2019un ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pi\u00e8ce \u00e9tait vide. Un simple bureau, sans fen\u00eatre, avec une lampe allum\u00e9e pos\u00e9e sur une grande table recouverte de papiers : lettres, factures, catalogues\u2026 Elle avan\u00e7a vers la table et se mit \u00e0 regarder les courriers et les factures, mais elle n&rsquo;y trouva pas ce qu&rsquo;elle esp\u00e9rait : le nom du gentil lieutenant d&rsquo;autrefois. Dans un coin de la pi\u00e8ce, l\u2019air conditionn\u00e9 soufflait fort et il r\u00e9gnait dans le bureau une atmosph\u00e8re humide et froide qui la fit frissonner. Subitement, elle r\u00e9alisa que si quelqu&rsquo;un entrait maintenant, la situation pourrait \u00eatre embarrassante et elle prit peur. Anne\u00a0sortit du bureau, traversa en h\u00e2te la salle de restaurant, longea le bar presque en courant, pour se retrouver le c\u0153ur battant dans la chaleur de la rue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eut-elle \u00e9t\u00e9 moins press\u00e9e, eut-elle tourn\u00e9 la t\u00eate vers le comptoir, peut-\u00eatre aurait-elle vu, parmi les bouteilles d&rsquo;ap\u00e9ritifs, \u00e0 demi cach\u00e9s par le fanion d&rsquo;un obscur club de basketball d&rsquo;Hoboken, deux petits appareils photos Instamatic, d\u00e9mod\u00e9s et poussi\u00e9reux ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>AUTRE FIN<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici, enfin d&rsquo;une seule traite, l&rsquo;histoire d&rsquo;un long weekend en Syrie. Je la d\u00e9die \u00e0 ceux de mes amis qui ont\u00a0inspir\u00e9 les personnages. CHAPITRE 1 Dimanche, 24 mai 1970 Sur la petite route qui serpente entre les collines, deux voitures blanches se suivent de pr\u00e8s. Elles ont quitt\u00e9 Alep ce matin et se sont dirig\u00e9es &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=7501\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Incident de fronti\u00e8re (texte int\u00e9gral)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-7501","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7501","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7501"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7501\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7501"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7501"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7501"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}