{"id":6914,"date":"2016-11-08T08:07:28","date_gmt":"2016-11-08T06:07:28","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=6914"},"modified":"2016-11-08T10:19:30","modified_gmt":"2016-11-08T08:19:30","slug":"chronique-des-annees-passees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=6914","title":{"rendered":"Chronique des ann\u00e9es pass\u00e9es &#8211; 5"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Chronique des ann\u00e9es cinquante<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>5 &#8211; Le 38<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a longtemps, je prenais souvent l&rsquo;autobus 38.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, non. Pour \u00e7a je prenais le m\u00e9tro : quatorze stations, avec un changement interminable \u00e0 la station Chatelet ; au mieux, quarante minutes de transport. Un jour, dans un wagon bond\u00e9, compress\u00e9 entre des adultes, oppress\u00e9 par la chaleur et fatigu\u00e9 par une journ\u00e9e de classe, je m\u2019\u00e9tais \u00e9vanoui entre les pieds des voyageurs. Apr\u00e8s cette aventure, mes parents avaient d\u00e9cid\u00e9 que je ne prendrais plus que des premi\u00e8res classes. J\u2019\u00e9tais rapidement devenu un habitu\u00e9 des wagons rouges. Les gens y lisaient l\u2019Aurore ou le Figaro, et je fulminais contre ceux qui voyageaient dans mon wagon alors que, visiblement, ils n\u2019avaient pas le titre de transport ad\u00e9quat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je prenais le 38 pour des choses plus agr\u00e9ables que d\u2019aller en classe. Il me permettait de rejoindre le Luxembourg, ses balan\u00e7oires, ses petits bateaux, et plus tard, ses jeunes filles au pair, et si je descendais une ou deux stations plus loin, j&rsquo;arrivais tout pr\u00e8s d&rsquo;une dizaine de cin\u00e9mas. Beaucoup d\u2019entre eux ont aujourd\u2019hui disparu. Ils ont laiss\u00e9 la place \u00e0 des magasins de disques ou de v\u00eatements.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 38 fut l\u2019un des derniers autobus \u00e0 conserver <!--more-->son receveur, sa chaine et sa plateforme ext\u00e9rieure. C\u2019est par la plateforme qu\u2019on entrait dans le bus. L\u2019acc\u00e8s \u00e9tait barr\u00e9 par une chaine recouverte de cuir que le receveur d\u00e9crochait d\u2019un geste sec du poignet pour vous ouvrir le passage. On grimpait une haute marche pour monter sur la plateforme, puis une deuxi\u00e8me plus petite pour acc\u00e9der aux places assises \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Mais moi, je pr\u00e9f\u00e9rais rester dehors, quelque temps qu\u2019il fasse, dans la chaleur ou la bourrasque, avec les vrais hommes, col relev\u00e9 ou cheveux dans le vent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le receveur annon\u00e7ait chaque arr\u00eat \u00e0 l\u2019avance : \u00ab\u00a0<em>Osservatoirporoyal !\u00a0\u00bb <\/em>Le bus \u00e9tait encore en train de ralentir qu\u2019il d\u00e9crochait d\u00e9j\u00e0 sa chaine pour laisser sortir les passagers qui voulaient descendre. Ensuite, il admettait \u00e0 bord quelques nouveaux dans l\u2019ordre des tickets que ces candidats au transport avait tir\u00e9s du distributeur. Alors, d\u2019un ample geste du bras, le receveur enveloppait la taille du dernier passager accept\u00e9 pour raccrocher la chaine derri\u00e8re lui. De sa main libre, il saisissait la poign\u00e9e de bois noirci de l\u2019autre chaine, celle qui pendait du plafond comme une vulgaire chasse d\u2019eau, et d\u2019un geste sec du poignet, il donnait au machiniste, car c&rsquo;est bien comme cela qu&rsquo;on l&rsquo;appelait, \u00a0le signal du d\u00e9part.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre deux arr\u00eats, il entreprenait de composter les billets des nouveaux arrivants, en commen\u00e7ant par ceux de la plateforme. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 cette \u00e9poque une op\u00e9ration compliqu\u00e9e, pour le passager comme pour le receveur. Pour le passager, \u00e0 moins de disposer d&rsquo;une de ces innombrables cartes de gratuit\u00e9 que la RATP distribuait g\u00e9n\u00e9reusement, il fallait conna\u00eetre ou rep\u00e9rer sur le plan affich\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du v\u00e9hicule le nombre de sections qui correspondait \u00e0 son voyage, extraire de son porte-monnaie le petit accord\u00e9on de papier qui r\u00e9unissait ses tickets, d\u00e9couper le nombre de tickets correspondant au nombre de sections de son trajet et le remettre au receveur. Alors, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une petite boite en fer qu&rsquo;il portait sur le ventre accroch\u00e9e \u00e0 sa ceinture r\u00e9glementaire, l&rsquo;homme de la R\u00e9gie des Transports proc\u00e9dait au compostage des tickets pr\u00e9sent\u00e9s. Cette op\u00e9ration comportait une suite d&rsquo;\u00e9tapes dont l&rsquo;ex\u00e9cution me fascinait. Il fallait, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un tout petit levier plac\u00e9 sur le dessus de l&rsquo;appareil, r\u00e9gler \u00e0 la bonne largeur la fente d&rsquo;accueil des tickets (leur nombre pouvant aller de un \u00e0 six, la largeur de la fente pouvait varier de cinq \u00e0 trente millim\u00e8tres) ; ceci fait, introduire dans la fente les tickets en veillant \u00e0 ce qu&rsquo;ils ne se plient ni ne se chiffonnent ; tourner d&rsquo;un seul tour la petite manivelle dont le flanc droit de la boite \u00e9tait \u00e9quip\u00e9 ; extraire les tickets compost\u00e9s et restituer au voyageur ses billets qui comportaient maintenant, imprim\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encre violette sur une de leurs faces un ensemble de lettres apte \u00e0 prouver aux yeux d&rsquo;un \u00e9ventuel contr\u00f4leur que vous n&rsquo;\u00e9tiez pas un fraudeur. Ces \u00e9tapes \u00e9taient ex\u00e9cut\u00e9es par le receveur avec une dext\u00e9rit\u00e9 admirable, dans un doux bruit de l\u00e9gers cliquetis. On sentait l&rsquo;homme d&rsquo;exp\u00e9rience et la m\u00e9canique de pr\u00e9cision. Un esprit un peu curieux ne pouvait s&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;imaginer tous les petits m\u00e9canismes, engrenages, rouages, bielles et pignons d\u00e9licats, toutes les petites lettres de l&rsquo;alphabet et le certainement minuscule r\u00e9servoir d&rsquo;encre qui permettait l&rsquo;impression de ces myst\u00e9rieux messages sur le titre de transport.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 le spectacle auquel vous pouviez assister autrefois en prenant le 38 \u00e0 plateforme : celui du travail d&rsquo;un artisan consciencieux sur un fond de Lion de Belfort, de coupole de l&rsquo;Observatoire\u00a0ou de grilles du Luxembourg.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 38 a chang\u00e9. Il n&rsquo;y a plus de plateforme, plus de machine \u00e0 composter sur le ventre du receveur, plus de receveur, plus de chaine gain\u00e9e de cuir. Il y a des portes qui sifflent quand elles se ferment brutalement, des composteurs automatiques dont le bruit pourrait faire croire qu&rsquo;ils d\u00e9chiquettent votre billet et des cam\u00e9ras dont l&rsquo;\u0153il noir vous regarde. Certains disent que de cette mani\u00e8re, le 38 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9shumanis\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c&rsquo;est injuste que de dire cela, car il n&rsquo;est plus interdit de parler au conducteur. Il y a m\u00eame des panneaux qui vous recommandent de lui dire bonjour. Il s&rsquo;ennuie tellement !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chronique des ann\u00e9es cinquante 5 &#8211; Le 38 Il y a longtemps, je prenais souvent l&rsquo;autobus 38. Pas pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, non. Pour \u00e7a je prenais le m\u00e9tro : quatorze stations, avec un changement interminable \u00e0 la station Chatelet ; au mieux, quarante minutes de transport. 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