{"id":679,"date":"2018-08-12T07:47:28","date_gmt":"2018-08-12T05:47:28","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=679"},"modified":"2018-09-06T11:22:30","modified_gmt":"2018-09-06T09:22:30","slug":"chez-lipp","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=679","title":{"rendered":"Chez Lipp (Couleur caf\u00e9 n\u00b05)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><i>Couleur Caf\u00e9 5<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand on suit le flot des voitures qui remontent le boulevard Saint Germain depuis son confluent avec le Quai Anatole France jusqu&rsquo;\u00e0 sa source du Pont de Sully, on passe in\u00e9vitablement devant Chez Lipp.\u00a0Il n&rsquo;y a rien \u00e0 faire, c&rsquo;est comme \u00e7a depuis plus de cent ans.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-14271 alignleft\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Lipp.jpg\" alt=\"\" width=\"284\" height=\"177\" \/>La petite terrasse ferm\u00e9e est couverte d&rsquo;un assez vieux v\u00e9lum dont la couleur brique est pass\u00e9e depuis longtemps. Au-dessus de la terrasse, sur la faible largeur de l&rsquo;immeuble qui abrite le restaurant, la fa\u00e7ade en bois d&rsquo;acajou est perc\u00e9e de quatre fen\u00eatres. Au milieu, un disque lumineux aux dimensions modestes et \u00e0 l&rsquo;\u00e9clat discret est plant\u00e9 perpendiculairement au boulevard. L&rsquo;enseigne repr\u00e9sente un bock d\u00e9bordant d&rsquo;une mousse abondante, surmont\u00e9 et soulign\u00e9 sobrement par les quatre lettres LIPP.<br \/>\nSi vous restez sur le trottoir, vous ne verrez rien d&rsquo;autre que les quelques tables inconfortables de la sombre terrasse, et le fant\u00f4me de Fran\u00e7oise Sagan, assis sur sa chaise d&rsquo;osier et fumant nerveusement une cigarette devant un verre de Morgon. De l\u00e0 o\u00f9 vous \u00eates, vous <!--more-->ne verrez rien de la salle, car des rideaux en dentelle serr\u00e9e vous en emp\u00eachent.\u00a0Ne restez pas plant\u00e9 l\u00e0, il est huit heures, il fait nuit et il pleut. Allez, venez Milord.<br \/>\nPoussez la lourde porte tournante, et dans le tourniquet, croisez deux autres fant\u00f4mes et reconnaissez ceux de Camus et de Gallimard. Ils ont fini leur champagne et vont diner chez Laurent. La Facel-Vega les attend dans la contre-all\u00e9e. Ne cherchez\u00a0 pas ici le fant\u00f4me de Jean-Paul Sartre. Il est en face.<br \/>\nVous \u00eates \u00e0 pr\u00e9sent dans la premi\u00e8re salle qui, \u00e0 cette heure, n\u2019est pas tout \u00e0 fait pleine. Il y r\u00e8gne \u00a0une vive lumi\u00e8re, un brouhaha chaleureux et une l\u00e9g\u00e8re odeur de choucroute. Les tables n\u2019y sont pas encore dress\u00e9es. Il est trop t\u00f4t.<br \/>\nLe fant\u00f4me de Marcellin Cazes (on dit \u00ab\u00a0Monsieur Cazes\u00a0\u00bb et, plus r\u00e9cemment, le \u00ab\u00a0P\u00e8re Cazes\u00a0\u00bb, peut \u00eatre pour le distinguer du fils, qui prendra la suite mais qui \u00ab\u00a0ne vaudra jamais le p\u00e8re\u00a0\u00bb) vous accueille dans son costume ray\u00e9 gris. Il est d\u00e9sol\u00e9 mais, pour diner, il ne lui reste qu&rsquo;une table pour deux pr\u00e8s de la fen\u00eatre dans la salle du haut. Refusez d&rsquo;un air \u00e0 la fois boudeur et joyeux, car vous ne pouvez pas vous f\u00e2cher avec Monsieur Cazes, n\u2019est-ce pas\u00a0? Acceptez de bonne gr\u00e2ce d&rsquo;attendre quelques minutes que se lib\u00e8re une de vos tables habituelles. Asseyez-vous \u00e0 l\u2019une des deux petites\u00a0tables encore libres et commandez un verre de Pouilly Fuiss\u00e9 et un demi de bi\u00e8re au gar\u00e7on-papillon-noir-veste-noire-gilet-noir-tablier-blanc-chemise-blanche. Pour passer le temps, observez les grands miroirs muraux encadr\u00e9s par les c\u00e9ramiques de L\u00e9on Fargues. Lisez une \u00e0 une les petites pancartes jaune parchemin accroch\u00e9es aux porte-manteaux qui vous remercient en rouge de ne pas fumer dans votre pipe certains tabacs \u00e9trangers dont l\u2019odeur pourrait incommoder certaines personnes, ou de ne pas faire manger les chiens dans les assiettes.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-9619\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/download-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Venant de l\u2019ext\u00e9rieur, apparaissent soudain une Juliette Gr\u00e9co hi\u00e9ratique et resplendissante suivie d\u2019un Orson Welles en nage et d\u00e9braill\u00e9. Vous vous demandez comment le gros homme a pu passer la\u00a0porte tambour. Guid\u00e9s par le geste arrondi de Monsieur Cazes, ils passent directement dans la salle du fond. A la table voisine de la v\u00f4tre, un jeune homme en blouson de cuir fauve us\u00e9 discute avec une grosse femme mal habill\u00e9e. Vous comprenez bient\u00f4t que le blouson, c\u2019est Ernest Hemingway et la grosse femme, Gertrude Stein. Avec toute l\u2019insolence tranquille d\u2019un jeune aventurier, il est en train d\u2019expliquer \u00e0 la femme que le manuscrit qu\u2019elle lui a soumis ne vaut pas grand-chose. Enfin, on vous fait signe qu\u2019il est temps pour vous d\u2019acc\u00e9der au ch\u0153ur de cette \u00e9glise.\u00a0 Vous vous laissez guider jusqu\u2019\u00e0 votre table. Vous n\u00e9gligez sur votre droite le comptoir qui ne sert qu\u2019\u00e0 faire passer les plats de la cuisine \u00e0 la salle. Vous passez sans les voir devant les quelques malheureux qui n\u2019ont pu obtenir d\u2019autre table que dans cette partie \u00e9troite de l\u2019\u00e9tablissement. Vous saluez d\u2019un sourire Madame Pipi, dont seul le buste \u00e9merge de l\u2019escalier vertigineux des toilettes, et \u00e0 qui vous confiez vos manteaux en \u00e9change d&rsquo;un petit disque de m\u00e9tal. Vous d\u00e9bouchez enfin dans le temple, le saint des saints, la salle du fond.<br \/>\nC\u2019est une salle sans fen\u00eatre. Les miroirs, les c\u00e9ramiques, les \u00e9tiquettes, les gar\u00e7ons, les plats, les prix sont exactement les m\u00eames que dans la premi\u00e8re salle, mais quand vous \u00eates l\u00e0, vous sentez bien que vous \u00ab\u00a0en \u00eates\u00a0\u00bb.<br \/>\nVotre table est loin de celle de Greco. Mais \u00e0 votre gauche, c\u2019est Andr\u00e9 Malraux qui dine. Il fait face \u00e0 la banquette o\u00f9 sont assises deux tr\u00e8s jeunes filles. La brune, c\u2019est Florence, sa fille, et l\u2019autre, c\u2019est Fran\u00e7oise Quoirez, la meilleure amie de Florence. Ils discutent du pseudonyme que Fran\u00e7oise voudrait prendre pour publier son premier roman. Finalement, ils approuveront le choix de Fran\u00e7oise qui s\u2019est fix\u00e9 sur Sagan, joli patronyme d&rsquo;un personnage tr\u00e8s secondaire de la Recherche du Temps Perdu. Au fond de vous m\u00eame, vous esp\u00e9rez qu&rsquo;en sortant tout \u00e0 l&rsquo;heure, Fran\u00e7oise Quoirez puisse croiser Fran\u00e7oise Sagan pour voir un peu jusqu&rsquo;o\u00f9 peut mener un paradoxe spatio-temporel.<br \/>\nA votre droite, il y a un couple avec leurs deux enfants. Leurs visages ne vous disent rien. Ce sont des inconnus. Que font-ils l\u00e0? Comment ont-ils gagn\u00e9 leurs galons et le droit d&rsquo;\u00eatre admis au v\u00e9ritable c\u0153ur de Saint Germain des Pr\u00e9s? L&rsquo;homme a cinquante ans au plus et la femme un peu moins. Il porte costume et cravate comme tous les hommes de la salle. Elle a choisi un tailleur noir sur un chemisier blanc et un discret collier de perles. La jeune fille, dix sept ou dix huit ans, porte une jupe droite noire et un corsage blanc. Pas de bijou en dehors d&rsquo;une petite montre sur un bracelet cordon en cuir noir. Le gar\u00e7on ne doit pas avoir beaucoup plus de dix ans. On lui a impos\u00e9 un pantalon long en laine noire et un pull \u00e0 col en V bleu ciel avec un liseret bleu marine \u00e0 la taille, au col et aux manches. De dessous leur table, soulevant l\u00e9g\u00e8rement le bord de la nappe, sort la t\u00eate sympathique d&rsquo;un vague \u00e9pagneul breton un peu trop nourri. C&rsquo;est Vercors. C&rsquo;est notre chien. Celui qui a disparu le jour de mes dix sept ans. Vous \u00eates assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nos fant\u00f4mes: comme presque tous les mercredis soir, nous dinons de cervelas r\u00e9moulade et d&rsquo;un b\u0153uf gros sel, en famille, chez Lipp, dans la salle du fond.<br \/>\nLe p\u00e8re Cazes vient saluer notre table:<br \/>\n-Vous n&rsquo;\u00eates pas venus mercredi dernier ? C&rsquo;est dommage, nous avions Monsieur Gide d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de la salle et Monsieur Ben Barka de l&rsquo;autre. Ils ne se sont pas salu\u00e9s&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis trente ans, je ne vais plus chez Lipp.<br \/>\nPour ne pas risquer de m&rsquo;y rencontrer&#8230;<br \/>\nCar on ne sait jamais jusqu\u2019o\u00f9 peut mener un paradoxe spatio-temporel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Couleur Caf\u00e9 5 Quand on suit le flot des voitures qui remontent le boulevard Saint Germain depuis son confluent avec le Quai Anatole France jusqu&rsquo;\u00e0 sa source du Pont de Sully, on passe in\u00e9vitablement devant Chez Lipp.\u00a0Il n&rsquo;y a rien \u00e0 faire, c&rsquo;est comme \u00e7a depuis plus de cent ans. 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