{"id":6426,"date":"2016-07-14T07:07:36","date_gmt":"2016-07-14T05:07:36","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=6426"},"modified":"2016-07-13T19:09:09","modified_gmt":"2016-07-13T17:09:09","slug":"une-suite-a-balbec-chap-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=6426","title":{"rendered":"La suite de Balbec  &#8211; Chap.5 &#8211; Le petit Marcel"},"content":{"rendered":"<p><strong>Bon, je vous donne les derniers mots du chapitre pr\u00e9c\u00e9dent, mais c&rsquo;est bien la derni\u00e8re fois !<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>&#8230;\u00a0je vis, en grande lettres capitales soigneusement trac\u00e9es \u00e0 la r\u00e8gle et au compas, mon nom. Mes jambes fl\u00e9chirent et je tombai assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du gros livre. C&rsquo;\u00e9tait le mien ! Mon Gaffiot ! Celui que j&rsquo;avais revendu d\u00e8s la fin de ma classe de seconde.<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>-\u00c7a y est ? Vous avez compris ?<\/em><\/span><\/p>\n<p><strong>5-Le petit Marcel<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sursautai et levai les yeux : c&rsquo;\u00e9tait la petite silhouette silencieuse de tout \u00e0 l&rsquo;heure. Maintenant que je l&rsquo;observais depuis le niveau du sol o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais tomb\u00e9 assis, saisi par la surprise, il me paraissait grand, tr\u00e8s grand. Pourtant, il se d\u00e9gageait de lui une impression de douceur et de grande sagesse. En un \u00e9clair, je me souvins que c&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s comme \u00e7a que je m&rsquo;imaginais le Bon Dieu quand je faisais mes pri\u00e8res le soir avec maman, moi, les yeux ferm\u00e9s, \u00e0 genoux devant mon lit, coudes appuy\u00e9s sur la couette et elle, assise sur le lit, me regardant et me soufflant quand il fallait les mots qui me manquaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Est-ce que j&rsquo;ai compris ? Je ne sais pas. Je ne suis pas s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-R\u00e9fl\u00e9chissez encore un peu, me dit-il. Qu&rsquo;avez-vous vu ici depuis que vous \u00eates entr\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Eh bien, des stylos, des carnets, des livres, un dictionnaire de latin, vous&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et ces objets, ces livres, vous les connaissiez ? Et moi, vous me connaissiez ?<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, mais&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais quoi ? Allons, faites un effort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me levai lentement, et tout en r\u00e9fl\u00e9chissant, je ramassai le Gaffiot et l&rsquo;examinai \u00e0 nouveau. En le feuilletant, je retrouvai des marques que j&rsquo;avais laiss\u00e9es en marge de certains mots, des citations enti\u00e8res soulign\u00e9es au stylo bille. Tout \u00e0 coup, sans vraiment savoir pourquoi, je me mis \u00e0 tourner fr\u00e9n\u00e9tiquement les pages jusqu&rsquo;\u00e0 celle des G, celle qui commence avec <strong>Gaba<\/strong>, <em>nom propre, ville de Syrie IVeme si\u00e8cle apr\u00e8s J.C.<\/em>. Et l\u00e0, sans v\u00e9ritable surprise, je trouvai une carte postale. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 du carton glac\u00e9, il y avait une photo de la plage de La Baule, avec ses pins, ses rochers et ses bateaux. De l&rsquo;autre, \u00e0 l&rsquo;encre bleu ciel, d&rsquo;une \u00e9criture soign\u00e9e, l&rsquo;exp\u00e9diteur avait \u00e9crit mon nom et mon adresse en face de quelques mots : \u00ab\u00a0<em>Il fait beau. Je vais \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de voile tous les jours. Mais sans toi, je m&rsquo;ennuie. Je t&#8217;embrasse. Genevi\u00e8ve.\u00a0\u00bb<\/em> C&rsquo;\u00e9tait bien mon Gaffiot, ma carte postale. C&rsquo;\u00e9tait Genevi\u00e8ve, oubli\u00e9e depuis longtemps. Genevi\u00e8ve, premier amour, premier flirt ou seulement premier baiser, je ne savais plus tr\u00e8s bien. Mais peu importait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;\u00e9tais au bord des larmes, submerg\u00e9 par l&rsquo;\u00e9motion. Je regardais le bonhomme : il souriait toujours sous sa moustache et son sourire fit bient\u00f4t na\u00eetre chez moi un sentiment de col\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que cet endroit ? Qui \u00eates-vous ? Pourquoi tous ces livres vides ? Pourquoi gardez vous ici des choses qui m&rsquo;appartiennent ? O\u00f9 les avez-vous trouv\u00e9es ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Calmez vous, cher Monsieur. Il n&rsquo;y a rien ici que vous n&rsquo;ayez vous-m\u00eame apport\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Que voulez-vous dire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous n&rsquo;avez pas devin\u00e9 ? Je veux dire que tout ce que vous voyez ici, ce sont vos souvenirs, conscients ou inconscients : le canif, le buvard, les bandes dessin\u00e9es, le dictionnaire de latin&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais les pages blanches, les livres vides&#8230;?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ce sont ceux que vous n&rsquo;avez pas lus. Vous connaissez leur titre, leur auteur, mais vous ne les avez jamais lus. Pour les autres, vous vous souvenez de quelques bribes, les canards de Central Park, le vieil homme et son gigantesque poisson. Et puis, il y a aussi ceux que vous avez lus, mais qui ne vous ont rien laiss\u00e9, que des lignes illisibles, des mots confus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et vous, qui \u00eates vous ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Moi ? Je suis le souvenir, ou plut\u00f4t l&rsquo;id\u00e9e que vous avez de Marcel Proust. Vous \u00eates bien venu ici pour le trouver, n&rsquo;est-ce pas\u00a0? Eh bien, c&rsquo;est moi. Je suis n\u00e9 pour ainsi dire du souvenir de la mauvaise photo que vous avez vue il y a trois jours sur l&rsquo;\u00e9cran de votre ordinateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je le regardai de plus pr\u00e8s : c&rsquo;\u00e9tait vrai, c&rsquo;\u00e9tait bien lui dont la photographie illustrait l&rsquo;article de Wikipedia que j&rsquo;avais consult\u00e9 mais, troubl\u00e9 par l&rsquo;ambiance et g\u00ean\u00e9 par le manque de lumi\u00e8re, je n&rsquo;avais pas pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 cette ressemblance pourtant frappante. Je bredouillai :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Proust ? Vous \u00eates Marcel Proust ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous m&rsquo;avez mal compris, cher Monsieur. Je vous l&rsquo;ai dit. Je ne suis rien, de l&rsquo;\u00e9ther, un souvenir, je n&rsquo;existe que par vous, qu&rsquo;en vous. Je n&rsquo;ai pas plus d&rsquo;existence r\u00e9elle que ces objets ou ces livres. Ce soir, dans ce magasin, tout est m\u00e9moire, rien n&rsquo;est vraiment l\u00e0. Vous comprenez maintenant ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais, moi ? Moi ? R\u00e9el ? Souvenir ? Vivant ? Mort ? C&rsquo;est cela, n&rsquo;est-ce pas? Je suis mort ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Rassurez-vous, vous n&rsquo;\u00eates pas mort. Simplement inconscient sur le trottoir, sous un r\u00e9verb\u00e8re, \u00e0 quelques m\u00e8tres des<em> Cahiers du Temps<\/em>, la meilleure librairie-papeterie de Cabourg, celle justement o\u00f9 Monsieur Proust venait acheter ses livres et ses stylos. D&rsquo;ailleurs, j&rsquo;entends l&rsquo;ambulance qu&rsquo;un passant qui vous a vu tomber tout \u00e0 l&rsquo;heure a fait venir. Vous n&rsquo;allez pas tarder \u00e0 reprendre connaissance&#8230; Au revoir, cher Monsieur. Ce fut un plaisir&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me r\u00e9veillai dans l&rsquo;ambulance qui m&#8217;emmenait aux urgences de l&rsquo;h\u00f4pital de Trouville. Un jeune interne de garde, le Docteur Cottard\u00a0 &#8211; encore ! &#8211;\u00a0 me mit un joli pansement sur le front, puis il me demanda de lui donner la date du jour, de compter les doigts qu&rsquo;il me montrait et de marcher quelques m\u00e8tres devant lui. Satisfait de mon comportement, il me donna deux Doliprane et l&rsquo;autorisation de sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je rentrai au Grand H\u00f4tel en taxi et, quand j&rsquo;arrivais dans le hall, le concierge accourut vers moi :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ah, Monsieur ! Je suis absolument confus, d\u00e9sol\u00e9, navr\u00e9. Depuis quinze ans que je tiens ce poste, je n&rsquo;ai jamais commis une telle erreur. Veuillez accepter mes excuses !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais enfin, qu&rsquo;y a-t-il ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Eh bien, tout \u00e0 l&rsquo;heure, vous m&rsquo;avez demand\u00e9 de vous indiquer une papeterie et je vous ai donn\u00e9 l&rsquo;itin\u00e9raire pour parvenir jusqu&rsquo;aux <em>Cahiers du Temps<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, eh bien ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-J&rsquo;avais totalement oubli\u00e9 qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u00e9tait son jour de fermeture. Vous avez d\u00fb vous y casser le nez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Pas le nez, non, pas le nez. Mais rassurez-vous, j&rsquo;y ai quand m\u00eame trouv\u00e9 tout le n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture de mon essai. Et pour vous remercier de vos bons services, prenez donc ces deux louis, mon brave !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et tandis qu&rsquo;il consid\u00e9rait d&rsquo;un \u0153il \u00e9tonn\u00e9 les deux pi\u00e8ces de un euro que je venais de d\u00e9poser dans la paume de sa main ouverte, je me dirigeai vers l&rsquo;ascenseur en pensant en moi-m\u00eame qu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, j&rsquo;\u00e9tais vraiment entr\u00e9 dans la peau de Marcel Proust.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;avais plus qu&rsquo;\u00e0 mettre mon histoire sur le papier.<\/p>\n<p><strong><em>Fin<\/em><\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #000080;\"><em>Si vous avez rat\u00e9 un chapitre ou si vous n&rsquo;\u00eates pas certain d&rsquo;avoir tout compris\u00a0 &#8211; \u00e7a peut arriver &#8211; ,\u00a0vous pouvez encore\u00a0vous rattraper. La Suite \u00e0 Balbec sera publi\u00e9e en son integralit\u00e9 demain matin. \u00d4 joie !<\/em> <\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bon, je vous donne les derniers mots du chapitre pr\u00e9c\u00e9dent, mais c&rsquo;est bien la derni\u00e8re fois ! &#8230;\u00a0je vis, en grande lettres capitales soigneusement trac\u00e9es \u00e0 la r\u00e8gle et au compas, mon nom. Mes jambes fl\u00e9chirent et je tombai assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du gros livre. C&rsquo;\u00e9tait le mien ! Mon Gaffiot ! 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