{"id":6407,"date":"2016-07-12T07:07:29","date_gmt":"2016-07-12T05:07:29","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=6407"},"modified":"2016-07-08T09:02:56","modified_gmt":"2016-07-08T07:02:56","slug":"marcel-proust-en-vacances-chap-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=6407","title":{"rendered":"La suite de Balbec &#8211; Chap.3 &#8211; Les Cahiers du Temps"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Si vous ne savez plus o\u00f9 vous en \u00e9tiez, relisez donc la fin du chapitre 2. La voici :<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>&#8230;A un moment, je butai dans je ne sais quoi et je m&rsquo;affalai sur le sol en me cognant violemment la t\u00eate contre quelque chose d&rsquo;incroyablement dur.<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>-Acr\u00e9roneteudiouderoneteudiou ! jurai-je en m&rsquo;adressant au trottoir. Acr\u00e9roneteudioudemordeldeberde !<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>3-Les Cahiers du Temps<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me relevai, \u00e9tourdi, en me frottant le front. J&rsquo;avais froid, j&rsquo;\u00e9tais furieux et fatigu\u00e9 et mes deux genoux me faisaient souffrir. J&rsquo;allais rebrousser chemin et retourner au chaud \u00e0 mon h\u00f4tel quand je vis un spectacle \u00e9trange : noy\u00e9e dans le brouillard, une vague lueur orang\u00e9e avan\u00e7ait vers moi par petits bonds successifs depuis le fond de la rue. Quand elle arriva juste au dessus de moi, je m&rsquo;aper\u00e7us qu&rsquo;elle provenait des r\u00e9verb\u00e8res de la ville qui venaient de s&rsquo;allumer l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre. J&rsquo;\u00e9tais maintenant baign\u00e9 dans un c\u00f4ne de lumi\u00e8re jaune qui se d\u00e9coupait dans la masse sombre du brouillard qui m&rsquo;entourait. Je levais les yeux et c&rsquo;est alors que je vis l&rsquo;enseigne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-dessus de la porte d\u2019entr\u00e9e, accroch\u00e9e par deux chaines rouill\u00e9es \u00e0 une tige torsad\u00e9e que l\u2019on avait plant\u00e9e dans la fa\u00e7ade \u00e0 colombage, pendait une petite plaque de m\u00e9tal sur laquelle avaient \u00e9t\u00e9 peintes en noir sur fond vert fonc\u00e9 les lettres gothiques qui formaient les mots \u00ab<em> Les Cahiers du Temps<\/em> \u00bb. Le nom du magasin \u00e9tait <!--more-->r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans le m\u00eame style sur le bandeau de bois qui surmontait la vitrine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celle-ci \u00e9tait divis\u00e9e en deux parties qui encadraient les deux petites marches de pierre et la porte vitr\u00e9e qui menaient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. La vitrine de gauche \u00e9tait assez bien \u00e9clair\u00e9e par le r\u00e9verb\u00e8re contre lequel je m&rsquo;\u00e9tais assomm\u00e9. Elle offrait \u00e0 la vue les principaux articles que l\u2019on s\u2019attend \u00e0 trouver dans une papeterie de province, tels que stylos, porte-stylos, crayons de couleur, taille-crayons, boites \u00e0 cartes de visite, sous-main, loupes, coupe-papier\u2026 Je remarquai que si les objets \u00e9taient peu nombreux, tous \u00e9taient luxueux. En outre, ils pr\u00e9sentaient tous un aspect d\u00e9suet et poussi\u00e9reux. La vitrine de droite, plus \u00e9loign\u00e9e de la source de lumi\u00e8re et par cons\u00e9quent plus sombre, \u00e9tait consacr\u00e9e aux livres. Une \u00e9dition usag\u00e9e de la Recherche du Temps Perdu, in\u00e9vitable dans un tel lieu, en occupait le centre. Autour, je remarquai La L\u00e9gende des Si\u00e8cles, le deuxi\u00e8me tome des M\u00e9moires de Saint-Simon, Bel-Ami, Madame Bovary, Salammb\u00f4. Hugo, Maupassant, Flaubert&#8230; Il y avait aussi quelques auteurs \u00e9trangers : Dickens, Shakespeare, Twain, Dostojevski&#8230;Je r\u00e9alisai que je n&rsquo;avais pratiquement jamais rien lu de tous ces gens-l\u00e0, mais bizarrement, leurs noms et les titres que je d\u00e9chiffrais me semblaient familiers. J&rsquo;attribuai ce sentiment \u00e0 de probables souvenirs enfouis de mes lointaines classes de fran\u00e7ais. Tous ces ouvrages \u00e9taient expos\u00e9s dans un grand d\u00e9sordre qui d\u00e9notait, de la part de celui ou de celle qui les avait install\u00e9s ainsi, soit une nonchalance coupable, soit un d\u00e9sir, \u00e0 moins que ce ne soit une incapacit\u00e9, de mettre en valeur une oeuvre plut\u00f4t qu\u2019une autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Contre le c\u00f4t\u00e9 int\u00e9rieur de la porte, \u00e0 peine visible de la rue, pendait un petit carton jauni sur lequel on devinait le mot \u00ab\u00a0<em>ouvert<\/em>\u00ab\u00a0, \u00e9crit dans le m\u00eame style que celui de l&rsquo;enseigne et du bandeau de la boutique. Je m&rsquo;approchai de la porte et y collai mon front endolori pour mieux voir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Le froid du verre fit du bien \u00e0 la bosse que je sentais \u00e0 pr\u00e9sent tirer sur ma peau. En mettant mes mains en visi\u00e8re au dessus de mes yeux, je r\u00e9ussis \u00e0 apercevoir tout au fond du magasin une silhouette pench\u00e9e sur une table haute dans le halo d&rsquo;une faible lampe. Il y avait donc quelqu&rsquo;un. Je d\u00e9cidai d&rsquo;entrer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je montai les deux marches et poussai la porte vitr\u00e9e, ce qui provoqua le tintement gr\u00eale d&rsquo;une clochette qui me rappela aussit\u00f4t celle que j&rsquo;\u00e9tais charg\u00e9 d&rsquo;agiter aux bons moments au cours de la premi\u00e8re messe dans l&rsquo;\u00e9glise de Charleval o\u00f9, enfant de ch\u0153ur, j&rsquo;officiais tous les dimanches matin. En un instant, je me retrouvai enfant, dans le froid du dimanche matin, les genoux endoloris par les marches qui conduisaient \u00e0 l&rsquo;autel, mal r\u00e9veill\u00e9, affaibli par le je\u00fbne n\u00e9cessaire \u00e0 la communion que j&rsquo;allais prendre, l\u00e9g\u00e8rement \u00e9tourdi par l&rsquo;encens qui se consumait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi et qu&rsquo;un malin courant d&rsquo;air portait jusqu&rsquo;\u00e0 mon visage. L&rsquo;illusion de ce retour aux ann\u00e9es de mon enfance fut compl\u00e8te lorsque, p\u00e9n\u00e9trant plus avant dans l&rsquo;all\u00e9e centrale du magasin, je vis la silhouette relever la t\u00eate au son de la clochette, tout comme les fid\u00e8les la rel\u00e8vent \u00e0 la fin de l&rsquo;El\u00e9vation, en m\u00eame temps que je sentais l&rsquo;odeur de la fum\u00e9e qui se d\u00e9gageait de petits b\u00e2tonnets que je voyais plant\u00e9s dans un gobelet de fa\u00efence pos\u00e9 sur la table haute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m&rsquo;adressai \u00e0 la silhouette :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bonsoir, monsieur. Quel dr\u00f4le de temps, n&rsquo;est-ce pas ? Il est vrai que nous sommes en mars, mais tout de m\u00eame !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bonhomme me fixait \u00e0 travers l&rsquo;encens qui montait en torsades l\u00e9g\u00e8res pour dispara\u00eetre au del\u00e0 du halo de lumi\u00e8re dispens\u00e9 par la petite lampe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je continuai :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-J&rsquo;aurais besoin de quelques fournitures de papeterie. Vous avez sans doute des stylos, des crayons, du papier, enfin toute cette sorte de choses ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans prononcer un mot, d&rsquo;un geste vague d&rsquo;une main qui paraissait lasse, il me d\u00e9signa un c\u00f4t\u00e9 du magasin, puis il baissa la t\u00eate vers la table pour se replonger dans ce qu&rsquo;il faisait avant mon entr\u00e9e dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tentai un peu d&rsquo;ironie en disant que j&rsquo;esp\u00e9rais ne pas trop le d\u00e9ranger, mais ce fut en vain, car il ne la releva pas. Il ne parut m\u00eame pas m&rsquo;avoir entendu. Je me dirigeai alors vers la zone qu&rsquo;il m&rsquo;avait d\u00e9sign\u00e9e. Au d\u00e9tour d&rsquo;un \u00e9tal, je trouvai, empil\u00e9s sur le sol, des petits paniers semblables \u00e0 ceux que l&rsquo;on propose dans les supermarch\u00e9s \u00e0 ceux qui n&rsquo;ont pas l&rsquo;intention de faire des courses trop abondantes ou trop volumineuses. Mais au lieu de la mati\u00e8re plastique de couleur criarde \u00e0 laquelle nous avons fini par nous habituer, ces paniers-l\u00e0 \u00e9taient faits d&rsquo;osier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je fl\u00e2nai longtemps au milieu des rayonnages, dans la faible clart\u00e9 que permettait les vapeurs de sodium qui se consumaient au sein de l&rsquo;ampoule du r\u00e9verb\u00e8re. Dans le panier que j&rsquo;avais pr\u00e9lev\u00e9 sur le haut de la pile, j&rsquo;entassai un stylo \u00e0 plume, une bouteille d\u2019encre bleu nuit, un joli carnet en moleskine, six blocs de post-it de couleurs et dimensions diverses dont je comptais bien faire mes paperoles, quatre crayons noirs et un canif \u00e0 deux lames et \u00e0 manche d&rsquo;ivoire. Je n&rsquo;avais aucun r\u00e9el besoin du petit couteau, mais je n&rsquo;avais pu r\u00e9sister \u00e0 un soudain et violent d\u00e9sir de le poss\u00e9der, tant il m&rsquo;avait d&rsquo;un coup rappel\u00e9 celui que mon p\u00e8re m&rsquo;avait donn\u00e9 pour mes sept ans &#8211; l&rsquo;\u00e2ge de raison, m&rsquo;avait-il appris ce jour-l\u00e0 &#8211; qu&rsquo;il tenait lui-m\u00eame de son p\u00e8re et qui m&rsquo;avait valu, \u00e0 l&rsquo;index de ma main gauche, ma premi\u00e8re s\u00e9rieuse blessure. Je n&rsquo;avais pas plus r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la tentation d&rsquo;acheter un tr\u00e8s beau tampon buvard, dont je n&rsquo;avais pas davantage besoin, \u00e0 cause de sa ressemblance frappante avec celui qui tr\u00f4nait sur le sous-main du bureau de mon grand-p\u00e8re, alors m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste \u00e0 Fleury-sur-Andelle, \u00e0 qui j&rsquo;allais rendre visite tous les jeudis vers quatre heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Quel que soit le nombre de patients dans son salon d&rsquo;attente, il ne recevait personne pendant une pleine demi-heure qu&rsquo;il me consacrait enti\u00e8rement. Le brave homme, que j&rsquo;adorais, aurait bien voulu que je devienne m\u00e9decin \u00e0 mon tour, mais je l&rsquo;ai d\u00e9\u00e7u &#8211; \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, sans aucun regret &#8211; car, \u00e0 l&rsquo;heure des choix, je ne faisais preuve d&rsquo;aucun go\u00fbt particulier ni d&rsquo;aucune aptitude \u00e9vidente pour les \u00e9tudes longues et difficiles. En manipulant le tampon buvard avant de le placer joyeusement dans mon panier, je me revoyais \u00e9crivant dix fois mon pr\u00e9nom sur des ordonnances vierges en appuyant fort sur le stylo afin d&rsquo;obtenir un large trait gonfl\u00e9 d&rsquo;encre luisante pour le seul plaisir de s\u00e9cher les lettres et voir ainsi, comme dans un miroir, mon nom appara\u00eetre \u00e0 l&rsquo;envers sur le buvard.<\/p>\n<p><em><strong>A suivre<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em><strong>La suite ne va pas tarder : c&rsquo;est demain, d\u00e9j\u00e0 !<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si vous ne savez plus o\u00f9 vous en \u00e9tiez, relisez donc la fin du chapitre 2. La voici : &#8230;A un moment, je butai dans je ne sais quoi et je m&rsquo;affalai sur le sol en me cognant violemment la t\u00eate contre quelque chose d&rsquo;incroyablement dur. -Acr\u00e9roneteudiouderoneteudiou ! jurai-je en m&rsquo;adressant au trottoir. 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