{"id":6392,"date":"2016-11-26T09:09:29","date_gmt":"2016-11-26T07:09:29","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=6392"},"modified":"2016-11-26T03:11:44","modified_gmt":"2016-11-26T01:11:44","slug":"bonjour-philippines-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=6392","title":{"rendered":"Bonjour, Philippines !  (texte int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Avertissement :<\/strong> <\/span><span style=\"color: #000080;\"><em>ceci est le texte int\u00e9gral de<\/em><strong><em> Bonjour, Philippines ! <\/em><\/strong><em>dont les 13 chapitres ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s sous forme de feuilleton au cours des mois pass\u00e9s. J&rsquo;ai pens\u00e9 que \u00e7a vous ferait plaisir de le relire en une seule fois ! Sympa, non ?<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>BONJOUR, PHILIPPINES\u00a0!<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2659\" src=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/pt\u00e9rodactyle-150x150.png\" alt=\"pt\u00e9rodactyle\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 1 \u2013 UN PTERODACTYLE SUR FOND D\u2019AZUR<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>La sc\u00e8ne se passe au Bureau Central d&rsquo;Etudes pour les \u00c9quipements d&rsquo;Outre-Mer, 15 Square Max Hymans \u00e0 Paris. Philippe est seul dans la salle de r\u00e9union du quatri\u00e8me \u00e9tage, d\u00e9partement des \u00e9tudes \u00e9conomiques. Sur le grand planisph\u00e8re offert par UTA qui est affich\u00e9 au mur, \u00e7a ressemble \u00e0 un gigantesque pt\u00e9rodactyle volant lourdement sur fond d&rsquo;azur. C&rsquo;est Mindanao.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mindanao. J&rsquo;ai mis du temps \u00e0 trouver cette ile sur la carte, car au moment o\u00f9 j&rsquo;ai appris qu&rsquo;on voulait m&rsquo;envoyer aux Philippines pour cinq ou six mois, je ne savais m\u00eame pas dans quel oc\u00e9an se trouvait cet archipel. Maintenant, je sais : c&rsquo;est loin. Cette multitude d&rsquo;\u00eeles <!--more-->avec leurs formes \u00e9tranges et entrem\u00eal\u00e9es ne m&rsquo;inspire pas une grande confiance. De plus, les circonstances ne sont pas tr\u00e8s favorables : C\u00e9cile vient d&rsquo;avoir six ans et Thomas six mois et il n&rsquo;est pas question de les emmener dans un pays si \u00e9loign\u00e9 et si diff\u00e9rent de tout ce que nous connaissons. Cela signifie donc une longue s\u00e9paration. Vaguement inquiet, je me dis cependant que, revenant d&rsquo;une mission presque paradisiaque au Liban, il serait malvenu, si je veux progresser un peu dans cette soci\u00e9t\u00e9, de refuser celle-l\u00e0. Je me dis aussi qu&rsquo;il est peut-\u00eatre temps de vivre des exp\u00e9riences un peu plus aventureuses qu&rsquo;\u00e9tudier l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique du boulevard p\u00e9riph\u00e9rique de Beyrouth. Je vais donc accepter la mission. Et c&rsquo;est pourquoi en ce d\u00e9but d\u00e9cembre, je suis devant cette grande carte du monde en train d&rsquo;\u00e9valuer la distance entre Paris et ce gros oiseau de mauvais augure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"color: #000080;\">L&rsquo;image du pt\u00e9rodactyle dispara\u00eet en fondu enchain\u00e9 sur celle d&rsquo;un Boeing volant au-dessus de l&rsquo;oc\u00e9an.<\/span> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques jours plus tard, je me retrouve dans le 707 qui doit effectuer le parcours Bruxelles-Karachi-Bangkok. En effet, pour me remplir d&rsquo;aise encore davantage, le B.C.E.O.M. a d\u00e9cid\u00e9 que le voyage se ferait en avion charter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai un compagnon de voyage. J&rsquo;ai oubli\u00e9 son nom, mais je me souviens parfaitement que c&rsquo;\u00e9tait un imb\u00e9cile. Il n&rsquo;est pas encore sexag\u00e9naire, de taille moyenne, les cheveux gris clairsem\u00e9s et l&rsquo;air perp\u00e9tuellement grognon. Il porte un de ces gilets de toile beige clair, d\u00e9pourvus de manches mais munis de plusieurs mousquetons et d&rsquo;innombrables poches de formes et de tailles diverses qui permettent d&rsquo;accrocher ou de ranger tout un tas d&rsquo;objets indispensables lors d&rsquo;un voyage de pr\u00e8s de vingt-quatre heures en avion : pellicules photographiques, objectifs de rechange, carte d&rsquo;\u00e9tat-major, boussole, couteau multi-usages, crayons, bloc-notes, stylos de plusieurs couleurs, poncho en mati\u00e8re plastique, hamac de campagne&#8230; Il sera l&rsquo;ing\u00e9nieur routier de la mission. Appelons-le Andr\u00e9 Ratinet. C&rsquo;est un nom qu&rsquo;il aurait pu porter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, Ratinet \u00e9tait un imb\u00e9cile, et je pense que, sauf accident, il doit l&rsquo;\u00eatre encore. Il n&rsquo;\u00e9tait pas du genre imb\u00e9cile heureux mais plut\u00f4t du genre imb\u00e9cile r\u00e2leur, craintif et casanier. En fait, Ratinet n&rsquo;avait jamais envie d&rsquo;\u00eatre l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait et consid\u00e9rait qu&rsquo;il \u00e9tait profond\u00e9ment injuste qu&rsquo;il y soit. Mais le pire, c&rsquo;est qu&rsquo;en plus de b\u00e9n\u00e9ficier de cette personnalit\u00e9 \u00e0 tendance l\u00e9g\u00e8rement parano\u00efaque et lourdement d\u00e9pourvue d&rsquo;humour, Ratinet avait r\u00e9ellement la poisse. Cet individu attirait la foudre. Fatalement, il se vit attribuer le si\u00e8ge cass\u00e9 dans l&rsquo;avion, sa valise se perdit \u00e0 l&rsquo;escale et c&rsquo;est sur lui que l&rsquo;h\u00f4tesse renversa le caf\u00e9. Il consid\u00e9ra chacun de ces \u00e9v\u00e9nements comme une d\u00e9monstration suppl\u00e9mentaire de l&rsquo;injustice dont le monde faisait preuve \u00e0 son encontre et comme une justification de plus pour continuer \u00e0 faire la gueule. Et encore, il \u00e9tait loin d&rsquo;avoir tout vu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand on rencontre quelqu&rsquo;un comme \u00e7a, au d\u00e9but, on n&rsquo;y croit pas. Puis la r\u00e9alit\u00e9 de sa mal\u00e9diction s&rsquo;impose et on finit par la lui reprocher, ce qui le rend encore plus bougon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apres un grand nombre d&rsquo;heures de vol inconfortables, nous arrivons \u00e0 Bangkok o\u00f9 nous dormons dans un m\u00e9chant h\u00f4tel proche de l&rsquo;a\u00e9roport. Je partage une chambre avec Ratinet mais rien de f\u00e2cheux ne se produit. Nous quittons la ville le lendemain en d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi dans un avion de Philippine Airlines. Nous ne verrons pas Bangkok cette fois-ci.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;atmosph\u00e8re qui r\u00e8gne dans ce bel avion tout neuf de la compagnie philippine nous change de l&rsquo;ambiance charter du d\u00e9but de notre voyage. Les h\u00f4tesses sont jolies et portent un tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant tailleur uniforme qu&rsquo;elles troquent pour une superbe robe imprim\u00e9e pendant le vol. Nourriture et boissons sont servies avec amabilit\u00e9 et en abondance, m\u00eame dans notre classe touriste. Nous avons quand m\u00eame \u00e9t\u00e9 un peu surpris par les annonces faites tout \u00e0 l&rsquo;heure en salle d&#8217;embarquement puis dans l&rsquo;avion qui roulait au sol pour nous demander de bien vouloir remettre nos armes au personnel de bord. Notre surprise s&rsquo;agr\u00e9mente d&rsquo;une certaine inqui\u00e9tude lorsque, une fois l&rsquo;avion en l&rsquo;air, l&rsquo;annonce habituelle permettant de d\u00e9tacher les ceintures de s\u00e9curit\u00e9 est suivie par cette ultime recommandation: \u00ab\u00a0<em>que les passagers qui ont conserv\u00e9 leur arme veuillent bien la d\u00e9charger<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;avion se pose \u00e0 Manille un peu apr\u00e8s 5 heures du soir. Le temps que nous descendions de l&rsquo;appareil et que nous passions les formalit\u00e9s de police et de douane, la nuit noire est tomb\u00e9e. Il est \u00e0 peine plus de 6 heures, et il fait chaud et humide. L&rsquo;a\u00e9rogare est ouverte \u00e0 tous les vents, de gros ventilateurs tournent aux plafonds, mais il fait tr\u00e8s chaud et tr\u00e8s humide. Je constate que ce clich\u00e9 qui consiste \u00e0 d\u00e9crire le monde asiatique comme grouillant de petits hommes jaunes est en fait plein de v\u00e9rit\u00e9. Le monde asiatique qui me saute \u00e0 la figure est effectivement grouillant de petits hommes, ici plus bronz\u00e9s que jaunes, qui portent pantalon noir et chemise blanche \u00e0 manches longues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"color: #000080;\">Gros plan sur une paire de Ray-ban, puis travelling arri\u00e8re pour finir sur le personnage en plan am\u00e9ricain.<\/span> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">G\u00e9rard Peltier, lui, porte une chemise en madras sombre \u00e0 manches courtes, un pantalon de toile beige, de grosses chaussures de ville noires et des lunettes de soleil de pilote am\u00e9ricain. Il porte aussi une pancarte au nom de notre soci\u00e9t\u00e9. C&rsquo;est notre chef de mission. Il est arriv\u00e9 il y a un peu plus d&rsquo;une semaine et, comme il se doit, il est venu nous accueillir \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport. Peltier est plut\u00f4t petit et r\u00e2bl\u00e9. Il a les cheveux noirs et boucl\u00e9s et, depuis un an ou deux, il porte la quarantaine all\u00e8grement. All\u00e8grement est bien le mot qui convient, car, pendant les six mois qu&rsquo;elle durera, G\u00e9rard portera cette mission all\u00e8grement. Ce soir, il est ravi d&rsquo;avoir d\u00e9croch\u00e9 cette affectation, ravi des possibilit\u00e9s offertes par le pays, ravi de rencontrer deux des bonshommes qu&rsquo;il devra diriger. G\u00e9rard est gai, au sens que ce mot avait encore sans ambigu\u00eft\u00e9 en 1971, et il le sera tout le temps, de mani\u00e8re spontan\u00e9e ou forc\u00e9e selon les circonstances, mais tout le temps. Son optimisme r\u00e9solu nous sera parfois tr\u00e8s utile, mais ce soir, sa gait\u00e9 me porte sur les nerfs : je suis d\u00e9boussol\u00e9 par le d\u00e9calage horaire et culturel, pas du tout enthousiaste sur la mission et, pour tout dire, de mauvaise humeur. Je laisse donc passer le d\u00e9luge verbal enjou\u00e9 de Peltier en faisant la gueule avec Ratinet et je me laisse conduire vers la voiture avec chauffeur qui nous attend.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Ext\u00e9rieur nuit. Un large boulevard de bord de mer. Sur la gauche, on peut voir les lumi\u00e8res des bateaux en attente dans la baie de Manille. Les enseignes lumineuses multicolores des grands h\u00f4tels et les lampes temp\u00eates des petits commerces ambulants se succ\u00e8dent en reflet sur la carrosserie de la Chevrolet Impala.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La grosse voiture noire emprunte le Roxas boulevard vers Manille sur quelques kilom\u00e8tres, puis elle prend la contre-all\u00e9e qui doit mener \u00e0 l\u2019h\u00f4tel que Peltier nous a choisi. J\u2019ai un moment d\u2019espoir quand nous ralentissons \u00e0 l\u2019approche du Hyatt Regency Hotel, mais la voiture continue sur quelques centaines de m\u00e8tres et s\u2019arr\u00eate sous la marquise du Blue Lagoon Hotel. C\u2019est un h\u00f4tel assez grand mais pas ce qu&rsquo;on peut appeler un grand h\u00f4tel. Le hall est bleu\u00a0: carrelages bleu roi au sol, carrelages bleu ciel aux murs, peinture bleu marine au plafond, \u00e9clairage aux n\u00e9ons bleu \u00e9lectrique sous lequel tout le monde a mauvaise mine. Deux vigiles arm\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;uniforme forc\u00e9ment bleu, surveillent la foule qui va et vient sans arr\u00eat entre l&rsquo;entr\u00e9e, le comptoir d&rsquo;enregistrement et les ascenseurs. Peltier a bien fait les choses, car nos chambres sont d\u00e9j\u00e0 attribu\u00e9es, les tarifs n\u00e9goci\u00e9s et les papiers remplis. Il nous donne rendez-vous dans le lobby dans deux heures pour aller diner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma chambre donne sur l\u2019arri\u00e8re. Toutes lumi\u00e8res allum\u00e9es, elle demeure sombre et lugubre, avec ses gros meubles en bois tropical. Un climatiseur traverse la cloison sous la fen\u00eatre et souffle bruyamment un air glac\u00e9 et humide avec des p\u00e9riodes d&rsquo;\u00e9tranges grincements et borborygmes. J&rsquo;allume la t\u00e9l\u00e9vision. Apr\u00e8s quelques h\u00e9sitations psych\u00e9d\u00e9liques, l&rsquo;image se pr\u00e9cise autour d&rsquo;un western philippin en noir et blanc dont le sc\u00e9nario et la mise en sc\u00e8ne sont directement inspir\u00e9s des films muets de Tom Mix. Le tiroir de la table de nuit contient une Bible, et celui du bureau une corde \u00e0 n\u0153uds \u00e0 laquelle est attach\u00e9e une \u00e9tiquette: \u00ab\u00a0<em>A n&rsquo;utiliser qu&rsquo;en cas d&rsquo;incendie<\/em>\u00ab\u00a0. Je suis content que ma chambre ne soit qu&rsquo;au troisi\u00e8me \u00e9tage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir pris une douche et d\u00e9ball\u00e9 mes affaires, je suis encore en avance pour rencontrer Peltier au lobby, mais je ne me vois pas passer une heure encore \u00e0 attendre dans cette chambre sinistre devant le nouveau western Pilipino qui vient de commencer. Je descends donc au rez-de-chauss\u00e9e dans l&rsquo;espoir de trouver un endroit confortable. Devant la foule bruyante qui se presse dans le bar, je renonce \u00e0 mon demi pression et, apr\u00e8s avoir tourn\u00e9 trois fois dans la minuscule boutique pour touristes de l&rsquo;h\u00f4tel, je choisis de m&rsquo;asseoir sur une banquette le long d&rsquo;un mur de fa\u00efence bleue. L&rsquo;homme qui est assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, bien que visiblement philippin, ne porte pas l&rsquo;uniforme d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crit mais un pantalon et une chemise en jean et, chose exceptionnelle, un chapeau de paille. Il doit avoir une soixantaine d&rsquo;ann\u00e9es. Je ne sais plus comment il a engag\u00e9 la conversation, mais c&rsquo;est fait, et je me retrouve \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 ses questions : d&rsquo;o\u00f9 je viens, pour quoi faire, pour combien de temps&#8230;Il ne tarde pas \u00e0 me parler de sa fille, trente-cinq ans, parlant anglais et espagnol, sachant taper \u00e0 la machine, belle&#8230;Puisque nous aurons besoin de secr\u00e9taires, je pourrais la rencontrer d\u00e8s ce soir, ici m\u00eame. Comme il insiste beaucoup, je finis par lui dire que l&rsquo;administration pour laquelle nous allons travailler nous a d\u00e9j\u00e0 pourvus en dactylos. Il insiste encore en ajoutant que sa fille sait tout faire, vraiment tout faire&#8230;Les arriv\u00e9es simultan\u00e9es de mes deux coll\u00e8gues me sortent de cette situation. Dans la voiture qui nous emm\u00e8ne diner, Peltier me f\u00e9licite d&rsquo;avoir d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 le principal souteneur admis \u00e0 exercer dans l&rsquo;h\u00f4tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que le serveur se soit tromp\u00e9 dans la prise de la commande de Ratinet, nous passons un agr\u00e9able diner sur la terrasse du Hilton au bord de la piscine. Je commence \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer et \u00e0 trouver G\u00e9rard Peltier sympathique, mais je refuse de l&rsquo;accompagner en bo\u00eete. Il n&rsquo;a pas jug\u00e9 utile de demander \u00e0 Ratinet. Il nous donne quartier libre pour demain en nous indiquant quelques lieux \u00e0 visiter : le parc Luneta, le vieux fort espagnol Santiago&#8230;.une voiture viendra nous chercher apr\u00e8s demain matin \u00e0 7 heures 30 pour nous emmener d\u00e9couvrir nos bureaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Retour au Blue Lagoon. Toujours la foule au teint bleu-blafard. R\u00e9ception, cl\u00e9, ascenseur, chambre. Dormir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dormir. Qui sait, r\u00eaver peut-\u00eatre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Fondu au noir sur le climatiseur Airwell qui tressaute et grince.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 2 \u2013 DES MEFAITS DE L\u2019AIR CONDITIONNE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Apr\u00e8s un long voyage en compagnie d\u2019Andr\u00e9 Ratinet, ing\u00e9nieur et malchanceux, Philippe est arriv\u00e9 \u00e0 Manille de mauvaise humeur, agac\u00e9 par l&rsquo;enthousiasme permanent de son chef de mission et abasourdi par l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 du monde qui lui a saut\u00e9 \u00e0 la figure d\u00e8s l&rsquo;a\u00e9roport. Nous le retrouvons en milieu de matin\u00e9e dans sa chambre du Blue Lagoon.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 une fin de soir\u00e9e plut\u00f4t agr\u00e9able, la nuit n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 bonne. Les six heures de d\u00e9calage horaire, d\u2019Ouest en Est de surcroit, y sont bien s\u00fbr pour quelque chose, mais il n&rsquo;y a pas que \u00e7a : j&rsquo;ai pass\u00e9 une bonne partie de ma nuit \u00e0 me lever pour arr\u00eater le climatiseur et obtenir le silence, et me relever pour le red\u00e9marrer dans la chaleur \u00e9touffante. Le vrai sommeil n&rsquo;est venu qu&rsquo;avec le lever du jour, et je me suis endormi, berc\u00e9 par les borborygmes de l&rsquo;appareil devenus familiers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9veill\u00e9 vers dix heures, je ressens une sorte de sourde angoisse devant cette journ\u00e9e vide qui s&rsquo;annonce. Il est trop tard pour le petit d\u00e9jeuner, trop t\u00f4t pour le d\u00e9jeuner. Je ne connais rien de Manille, de sa g\u00e9ographie, de ses quartiers, de ses moyens de transport, de sa population. Partir \u00e0 pied le long de la baie ne me para\u00eet pas envisageable ni m\u00eame seulement prudent et,\u00a0mis \u00e0 part le Blue Lagoon, je n&rsquo;ai qu&rsquo;un autre point de rep\u00e8re dans cette ville immense et c&rsquo;est le Manila Hilton o\u00f9 nous avons din\u00e9 hier soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un taxi m&rsquo;y am\u00e8ne en quelques minutes. Le chauffeur m&rsquo;a accueilli avec le cordial \u00ab\u00a0<em>Hi, Joe !<\/em> \u00a0\u00bb par lequel le Philippin courant salue tout homme blanc qui, pour lui, est forc\u00e9ment am\u00e9ricain et se nomme forc\u00e9ment Joe. Le taxi est petit, sale et d\u00e9labr\u00e9. On peut voir \u00a0le macadam d\u00e9filer sous la voiture gr\u00e2ce aux trous perc\u00e9s par la corrosion dans le plancher. Il klaxonne absolument sans arr\u00eat gr\u00e2ce \u00e0 un petit dispositif tr\u00e8s ing\u00e9nieux : la commande de l&rsquo;avertisseur a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par une tige m\u00e9tallique fix\u00e9e au tableau de bord par un ressort, de telle sorte que les chaos de la route la font continuellement trembloter, ce qui d\u00e9clenche l&rsquo;avertisseur au rythme des tremblotements. La conduite, la chaleur et le Klaxon sont \u00e9galement \u00e9prouvants, et j&rsquo;arrive au Hilton d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ratinet est l\u00e0, derri\u00e8re la cr\u00e8che\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est la fin du mois de d\u00e9cembre et \u00e0 cette \u00e9poque, Manille, capitale d\u2019un pays autrefois colonie espagnole et toujours catholique, est d\u00e9cor\u00e9e d&rsquo;une multitude de cr\u00e8ches de No\u00ebl, dans les rues, les magasins, les jardins et les h\u00f4tels. Celle du Hilton a \u00e9t\u00e9 install\u00e9e en plein milieu du grand hall de l&rsquo;h\u00f4tel. Elle r\u00e9alise un tr\u00e8s joli compromis entre Bethl\u00e9em et un village de p\u00eacheurs de la baie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, Ratinet est l\u00e0, derri\u00e8re la cr\u00e8che, au fond du salon, effondr\u00e9 dans un fauteuil. Je n&rsquo;ai pas envie de passer le reste de la journ\u00e9e avec ce Jonas et j&rsquo;\u00e9bauche une man\u0153uvre d&rsquo;\u00e9vitement, mais il m\u2019aper\u00e7oit et bondit litt\u00e9ralement vers moi. Tr\u00e8s agit\u00e9, il vient visiblement de vivre une de ces aventures dont il est coutumier et dont il ne sort g\u00e9n\u00e9ralement pas indemne. Il raconte, je reconstitue et j&rsquo;imagine\u00a0:\u00a0Il s&rsquo;est lev\u00e9 t\u00f4t et s&rsquo;est rendu dans le quartier de Luneta afin de prendre des photographies des nombreuses cr\u00e8ches et d\u00e9corations de No\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au d\u00e9but, tout se passe bien. C&rsquo;est le matin, il fait beau et l&rsquo;air est presque frais. Ratinet est \u00e9bloui par les vives couleurs des cr\u00e8ches, enchant\u00e9 par les somptueuses fleurs des plates-bandes, ravi par les visages souriants des enfants en uniforme d&rsquo;\u00e9colier qui visitent le parc Rizal : tout cela fera d&rsquo;excellentes photos. Il se sent l\u00e9ger, il est en paix avec Manille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors qu&rsquo;il marche le long de l&rsquo;une de ces avenues bien entretenues et peu fr\u00e9quent\u00e9es qui traversent le parc, une grosse voiture glisse \u00e0 sa hauteur et s&rsquo;arr\u00eate. C&rsquo;est une am\u00e9ricaine, r\u00e9cente, couleur vert d&rsquo;eau, comme souvent les voitures officielles. Comme souvent aussi, toutes ses vitres sont des miroirs \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;une \u00e9troite et sombre bande horizontale \u00e0 mi-hauteur du pare-brise, de sorte que, de l&rsquo;ext\u00e9rieur, il est impossible de savoir si la voiture transporte des passagers ou m\u00eame si elle a un conducteur. La porti\u00e8re arri\u00e8re s&rsquo;ouvre et un homme en descend. Il porte bien entendu le barong tagalog, chemise blanche plus ou moins ouvrag\u00e9e et amidonn\u00e9e qui se porte flottante par-dessus le pantalon, toujours noir. L&rsquo;homme exhibe avec dext\u00e9rit\u00e9 un badge dor\u00e9 dans un porte-carte noir qu&rsquo;il fait claquer en le refermant. Il se pr\u00e9sente comme de la police sp\u00e9ciale et demande dans un tr\u00e8s bon anglais \u00e0 voir les papiers de l&rsquo;\u00e9tranger ainsi que son autorisation pour prendre des photos sur la voie publique. Ratinet se sent d\u00e9j\u00e0 des papillons dans l&rsquo;estomac. Il tente confus\u00e9ment de s&rsquo;expliquer dans un dialecte qui n&rsquo;a d&rsquo;anglais qu&rsquo;un mot sur deux, fouille trois fois chacune des dix poches de son gilet d&rsquo;explorateur et transpire abondamment. Le policier reste froid et poli et le prie de monter dans le v\u00e9hicule o\u00f9 la temp\u00e9rature est civilis\u00e9e. Ratinet p\u00e9n\u00e8tre dans la voiture, d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9e \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re par un passager et \u00e0 l&rsquo;avant par un chauffeur. Ces deux-l\u00e0, qui portent la m\u00eame tenue que le premier, ne diront pas un mot pendant toute la sc\u00e8ne qui va suivre. Notre h\u00e9ros se retrouve donc sur le si\u00e8ge arri\u00e8re entre le flic bavard qui vient de monter \u00e0 bord et le flic muet. La voiture d\u00e9marre doucement, et l&rsquo;angoisse de Ratinet monte d&rsquo;un cran. Tandis qu&rsquo;il continue \u00e0 explorer ses poches en se contorsionnant sur la banquette et que sa transpiration se transforme imm\u00e9diatement en sueurs froides dans le souffle glac\u00e9 de l&rsquo;air conditionn\u00e9, le policier lui explique que le Pr\u00e9sident Marcos vient de cr\u00e9er une police urbaine sp\u00e9ciale, la Metrocom, charg\u00e9e de lutter contre l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 grandissante dans la ville de Manille. Entre temps, Ratinet a retrouv\u00e9 son portefeuille qu&rsquo;il remet au policier en lui avouant en vrac qu&rsquo;il est fran\u00e7ais, ce qui ne produit pas l&rsquo;effet escompt\u00e9, qu&rsquo;il vient travailler pour am\u00e9liorer les routes du pays, qu&rsquo;il est photographe amateur et voulait profiter du spectacle du jardin \u00e0 No\u00ebl, qu&rsquo;il ne savait pas que&#8230;La voiture continue de rouler tout doucement dans les avenues d\u00e9sertes du parc. Le flic num\u00e9ro 1 a ouvert et examin\u00e9 le portefeuille confi\u00e9, l&rsquo;a pass\u00e9 au flic num\u00e9ro 2 qui l&rsquo;a examin\u00e9 \u00e0 son tour puis l&rsquo;a rendu au flic num\u00e9ro 1 qui a expliqu\u00e9 qu&rsquo;au bout du parc il y a le fort Santiago, dont une partie est une zone militaire qu&rsquo;il est interdit de photographier, mais que \u00e7a ira pour cette fois&#8230;En lui rendant son portefeuille, il regrette le d\u00e9sagr\u00e9ment qu&rsquo;a pu lui causer ce contr\u00f4le de routine et en profite pour donner quelques conseils de prudence au nouvel arrivant. En effet, de fa\u00e7on tout a fait regrettable et malgr\u00e9 les efforts de Metrocom, la ville est encore dangereuse pour le non initi\u00e9, avec ses pickpockets, ses faux chauffeurs de taxi, ses prostitu\u00e9es, ses casinos clandestins, ses bandits et ses escrocs en tout genre. Il propose maintenant de le d\u00e9poser l\u00e0 o\u00f9 cela conviendra \u00e0 Ratinet, qui nomme le Hilton, seul endroit qui vienne \u00e0 son esprit en ce moment perturb\u00e9. Ratinet est maintenant rassur\u00e9 et, dans le confort de la belle am\u00e9ricaine, il parle de No\u00ebl avec l&rsquo;aimable policier. On se quitte les meilleurs amis du monde devant l&rsquo;entr\u00e9e de service du grand h\u00f4tel. Le visage souriant du policier dispara\u00eet derri\u00e8re la vitre qui remonte doucement et Ratinet peut s&rsquo;observer dans le miroir, \u00e0 peine d\u00e9form\u00e9 par le l\u00e9ger bombement de la fen\u00eatre et par l&rsquo;\u00e9motion de l&rsquo;aventure. La voiture officielle s&rsquo;\u00e9loigne, Ratinet contourne le bloc pour p\u00e9n\u00e9trer dans l&rsquo;h\u00f4tel. Il prend quelques photos de la cr\u00e8che du hall, puis s&rsquo;assied afin de remettre un peu d&rsquo;ordre dans ses poches, d\u00e9sorganis\u00e9es par les fouilles fi\u00e9vreuses de tout \u00e0 l&rsquo;heure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c&rsquo;est alors qu&rsquo;il constate que, s&rsquo;il a toujours son passeport, sa carte de r\u00e9duction de la SNCF, sa carte bancaire du Cr\u00e9dit Agricole et la photo de sa maison de Montalivet-les-Bains, tout l&rsquo;argent que contenait son portefeuille, en fait tout l&rsquo;argent qu&rsquo;il avait apport\u00e9 de France, tout cet argent a disparu. Il fouille \u00e0 nouveau toutes ses poches, esp\u00e9rant vaguement avoir rang\u00e9 les billets dans l&rsquo;une d&rsquo;entre elles pendant l&rsquo;agitation de la sc\u00e8ne de la voiture. Mais non, rien. A part quelques pi\u00e8ces de monnaie am\u00e9ricaines et fran\u00e7aises, il n&rsquo;a plus un sou. C&rsquo;est \u00e0 cet instant douloureux que je le retrouve.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La seule chose \u00e0 faire, c&rsquo;est du moins ce que je lui conseille, est de demander \u00e0 la r\u00e9ception o\u00f9 se trouve le poste de police. Mais la r\u00e9ception nous conseille d&rsquo;aller voir d&rsquo;abord le d\u00e9tective de l&rsquo;h\u00f4tel, \u00e0 qui j&rsquo;explique ce qui vient de se passer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est un homme tr\u00e8s gros et tr\u00e8s soign\u00e9. Il porte un costume noir et un n\u0153ud papillon bordeaux sur une chemise blanche. Son bureau, \u00e0 toute proximit\u00e9 des cuisines, est minuscule, sans fen\u00eatre et d\u00e9cor\u00e9 de petits papiers annot\u00e9s et coll\u00e9s au ruban adh\u00e9sif sur tout ce qui permet d&rsquo;y coller quelque chose. Bien entendu, il y r\u00e8gne une temp\u00e9rature quasi australe. Il s&rsquo;exprime avec une recherche qui va jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;affectation. Tr\u00e8s aimablement, mais avec une pointe de lassitude, il nous confirme que le Pr\u00e9sident Marcos a effectivement cr\u00e9\u00e9 une nouvelle police, la Philippine Constabulary Metropolitan Command, d\u00e9nomm\u00e9e Metrocom, que cette force dispose de voitures neuves et puissantes, qu&rsquo;elles sont de couleur blanche ray\u00e9e horizontalement de deux bandes bleues, qu&rsquo;elles portent peint sur chaque flanc un gros \u00e9cusson au nom de Metrocom-Manila et que les policiers \u00e0 bord sont en uniforme bleu marine de type militaire. Il est donc conduit \u00e0 conclure que Mr Wateeney a \u00e9t\u00e9 victime de l&rsquo;une de ces escroqueries contre lesquelles le pr\u00e9sum\u00e9 faux policier le mettait justement en garde. Il se r\u00e9jouit, m\u00eame si la victime n&rsquo;est pas cliente de l&rsquo;h\u00f4tel Hilton, que les choses se soient si bien termin\u00e9es, il veut dire, sans effusion de sang ou autre violence regrettable. Puisqu&rsquo;aucun papier d&rsquo;identit\u00e9 n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 d\u00e9rob\u00e9, il n&rsquo;engage pas ses visiteurs \u00e0 se rendre au poste de police pour y effectuer une d\u00e9claration ou y d\u00e9poser une plainte, tout ceci ne pouvant r\u00e9sulter qu&rsquo;en une perte consid\u00e9rable de temps. Il est pr\u00eat n\u00e9anmoins \u00e0 leur en indiquer le chemin. Cependant, et pour tenir compte de l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 toujours envisageable o\u00f9 l&rsquo;honorable \u00e9tranger aurait eu affaire \u00e0 de vrais policiers en civil, il lui d\u00e9conseille encore plus fortement d&rsquo;entreprendre de telles d\u00e9marches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Au revoir, gentlemen, et bienvenue aux Philippines\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ratinet et moi sortons du bureau du d\u00e9tective. Lui est assomm\u00e9 par la prise de conscience de la perte d\u00e9finitive de son argent, et moi, forc\u00e9ment moins concern\u00e9, suis \u00e9pat\u00e9 par la qualit\u00e9 de la froide rh\u00e9torique du priv\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cours de mes ann\u00e9es-voyages, j\u2019ai appris, enti\u00e8rement par exp\u00e9rience personnelle, que dans un pays \u00e9tranger, quel qu\u2019il soit, il y a un moment o\u00f9 il faut accepter de payer le p\u00e9age. J\u2019entends par l\u00e0 qu\u2019il faut payer au moins une fois sa dime aux filous, aux escrocs, aux serveurs ind\u00e9licats ou aux flics corrompus. Il faut payer le p\u00e9age, payer pour apprendre et vivre ensuite en paix avec le pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce prix-l\u00e0, je pouvais consid\u00e9rer que Ratinet avait pay\u00e9 pour nous deux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du coup, je l\u2019ai invit\u00e9 \u00e0 d\u00e9jeuner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 3 \u2013 MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>R\u00e9sum\u00e9 des chapitres pr\u00e9c\u00e9dents.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Personnages principaux\u00a0:<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Andr\u00e9 Ratinet\u00a0: ing\u00e9nieur routier, dit \u00ab\u00a0D\u00e9d\u00e9 Badluck\u00a0\u00bb, <\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>G\u00e9rard Peltier\u00a0: chef de mission, optimiste<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Philippe\u00a0: ing\u00e9nieur \u00e9conomiste, le narrateur<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Ces trois personnages sont r\u00e9unis \u00e0 Manille pour une \u00e9tude routi\u00e8re. Dans les deux chapitres pr\u00e9c\u00e9dents, Ratinet a pris une tasse de caf\u00e9 sur son pantalon, a perdu sa valise et s\u2019est fait voler par des vrais-faux policiers. Cela n\u2019a pas entam\u00e9 le moins du monde l\u2019enthousiasme forcen\u00e9 de Peltier. Quant au narrateur, il est plut\u00f4t dans l\u2019observation et l\u2019expectative.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour se l\u00e8ve sur Manille. La brume pos\u00e9e sur la baie ne laisse voir que les superstructures des dizaines de cargos qui attendent leur tour pour entrer dans le port. Un soleil horizontal brille sur le Roxas Boulevard, d\u00e9j\u00e0 bruyant de Jeepneys bariol\u00e9es, de camions enguirland\u00e9s et de voitures aux vitres argent\u00e9es au milieu d&rsquo;une nu\u00e9e de motocyclettes, de v\u00e9los et de triporteurs virevoltants. Les fum\u00e9es qui s&rsquo;\u00e9chappent des cuisines des restaurants ambulants montent tout droit puis s&rsquo;\u00e9talent dans le ciel sans vent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;entends ni ne vois rien de tout \u00e7a car ma chambre donne sur l&rsquo;arri\u00e8re de l&rsquo;h\u00f4tel. Je dors. Je suis troubl\u00e9 dans mon r\u00eave par un bruit qui se distingue brutalement du ronronnement familier de l&rsquo;air conditionn\u00e9. Tr\u00e8s vite, ce bruit unique se s\u00e9pare en deux sons identifiables par ma conscience progressivement retrouv\u00e9e : je reconnais le bourdonnement de mon r\u00e9veil et le grondement du Boeing qui d\u00e9colle en passant au-dessus de l&rsquo;h\u00f4tel. Je suis r\u00e9veill\u00e9. Il est 6 heures 30. Je suis \u00e0 Manille depuis trente-six heures. Hier, Ratinet s&rsquo;est fait d\u00e9valiser par de vrais ou faux flics et j&rsquo;ai pass\u00e9 le reste de la journ\u00e9e avec lui. J&rsquo;ai froid. J&rsquo;ai faim. C&rsquo;est presque No\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La voiture qui vient nous chercher est une tr\u00e8s grosse am\u00e9ricaine de couleur noire. Ses vitres sont fum\u00e9es et non argent\u00e9es car son mod\u00e8le est ancien. Peltier est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 bord, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du chauffeur, fen\u00eatre baiss\u00e9e. Il nous accueille avec son air joyeux que je commence \u00e0 bien conna\u00eetre. En p\u00e9n\u00e9trant le premier dans la p\u00e9nombre qui r\u00e8gne \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de la voiture, je bute sur quelque chose de lourd et de m\u00e9tallique qui repose sur le plancher. C&rsquo;est une sorte de longue mitraillette. Enigmatique et rigolard, Peltier se r\u00e9gale de notre surprise. Il nous expliquera tout \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;on lui a affect\u00e9 la voiture de Tommaso Aquino, directeur du <em>Department of Public Works and Highways<\/em>, et qu&rsquo;il est d&rsquo;usage pour ce niveau de fonctionnaire de se d\u00e9placer arm\u00e9, mais qu&rsquo;il fera enlever l&rsquo;engin d\u00e8s aujourd&rsquo;hui. Le DPWH est install\u00e9 dans un ensemble de b\u00e2timents tous identiques construits en 1945 par l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine, heureux compromis entre standardisation \u00e9tasunienne et architecture coloniale, diss\u00e9min\u00e9s dans un jardin tropical tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles. Notre b\u00e2timent porte le num\u00e9ro 21. Couvert en shingles roses, il ne compte qu&rsquo;un seul \u00e9tage au-dessus du rez-de-chauss\u00e9e. C&rsquo;est cet \u00e9tage qui a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de faisabilit\u00e9 de l&rsquo;am\u00e9lioration de la route Iligan-Cagayan de Oro-Butuan. Au-dessus de la porte qui m\u00e8ne de la cage d&rsquo;escalier \u00e0 nos bureaux est d\u00e9j\u00e0 accroch\u00e9 un superbe panneau de bois sombre dans lequel des lettres dor\u00e9es \u00e9crivent en creux :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>DPWH &#8211; WORLD BANK<\/em><\/strong> <strong><em>ILIGAN &#8211; BUTUAN HIGHWAY IMPROVEMENT PROJECT<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On entre directement dans la premi\u00e8re salle qui est celle des ing\u00e9nieurs. Elle comporte six grandes tables \u00e0 dessins de fabrication artisanale. A chaque table est associ\u00e9 un petit bureau. De chaque c\u00f4t\u00e9, trois grandes fen\u00eatres \u00e0 guillotine donnent sur les parkings. La pi\u00e8ce suivante, en enfilade, est identique. Elle comporte une dizaine de bureaux dont trois seulement sont \u00e9quip\u00e9s d&rsquo;une machine \u00e0 \u00e9crire. C&rsquo;est le bureau des secr\u00e9taires. Enfin, deux pi\u00e8ces sym\u00e9triques se partagent le reste de l&rsquo;\u00e9tage : le bureau du chef de mission, G\u00e9rard Peltier, et celui de son counterpart, son adjoint local. De ce fonctionnaire, nous ne conna\u00eetrons jamais que le nom, d\u00e9j\u00e0 grav\u00e9 sur une plaquette de bois suspendue \u00e0 sa porte, car son bureau restera vide pendant toute la dur\u00e9e de la mission.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute l&rsquo;\u00e9quipe nous attend dans le bureau de Peltier autour de verres de jus d&rsquo;ananas, de beignets frits et d&rsquo;ananas frais artistement d\u00e9coup\u00e9. Dans un anglais plus que correct, mais sans v\u00e9ritable trace d&rsquo;accent anglais, il fait les pr\u00e9sentations. Il y a l\u00e0 Cora, qui sera la secr\u00e9taire en chef de la mission. C&rsquo;est une belle jeune femme d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es, toujours habill\u00e9e de robes \u00e0 fleurs et d&rsquo;un corsage blanc. Elle a l&rsquo;habitude des occidentaux et parle parfaitement l&rsquo;anglais. Elle sait tout des compagnies a\u00e9riennes, des h\u00f4tels, des restaurants, des clubs, des minist\u00e8res, enfin tout de ce qu&rsquo;il faut savoir pour nous faciliter la vie. Elle fera continuellement preuve d&rsquo;une grande amabilit\u00e9 et d&rsquo;une douce autorit\u00e9 aussi bien sur le reste du personnel f\u00e9minin que sur les ing\u00e9nieurs philippins ou \u00e9trangers, ainsi que sur les consultants de passage. En raison de la sagesse que l&rsquo;on peut attendre d&rsquo;un chef de mission, ou peut-\u00eatre d&rsquo;une tentative ant\u00e9rieure infructueuse, Peltier aura toujours vis \u00e0 vis d&rsquo;elle un comportement de gentleman, et fera joyeusement le n\u00e9cessaire pour que chacun agisse de m\u00eame. Deux dactylos compl\u00e8tent le secr\u00e9tariat, Laila et Vanny. Laila porte toujours une jupe noire et un chemisier blanc. Elle est petite, un peu envelopp\u00e9e, un peu r\u00e9barbative. Visiblement, elle n&rsquo;aime pas les occidentaux, mais elle craint Cora qui la surveille de pr\u00e8s. Vanny ne doit pas avoir plus de 18 ans, mince et ordinaire. Elle porte des jeans, m\u00e2che du chewing-gum et, bien qu&rsquo;elle parle correctement l&rsquo;anglais, ne s&rsquo;adresse jamais qu&rsquo;au personnel philippin. Il y a aussi Manuel Hizon, counterpart d&rsquo;Andr\u00e9 Ratinet, ing\u00e9nieur routier lui-m\u00eame, dans les trente-cinq ans. Air roublard, anglais rudimentaire. Il va s&rsquo;amuser, Ratinet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, il y a Pacifico Balangsang, un beau jeune homme de 25 ans, tout juste sorti de l&rsquo;universit\u00e9 de Los Ba\u00f1os avec un dipl\u00f4me d&rsquo;\u00e9conomiste. Son anglais est parfait, sa bonne volont\u00e9 \u00e9vidente, son exp\u00e9rience inexistante. C&rsquo;est mon counterpart \u00e0 moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ambiance reste froide et compass\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 ce que G\u00e9rard, en contravention avec toutes les r\u00e8gles en vigueur dans l&rsquo;administration, sorte d&rsquo;un placard deux bouteilles de champagne que l&rsquo;on boira ti\u00e8de dans les gobelets \u00e0 jus de fruit. L&rsquo;atmosph\u00e8re se d\u00e9tend un peu, et puis les conversations retombent et s&rsquo;\u00e9teignent petit \u00e0 petit. G\u00e9rard siffle la fin de la welcome-party et chacun rejoint son poste. A l&rsquo;exception du g\u00e9ologue qui ne devrait arriver que dans quelques jours, voil\u00e0 toute l&rsquo;\u00e9quipe du projet. Viendront se joindre \u00e0 nous parfois des consultants aux diverses sp\u00e9cialit\u00e9s: sismologie, ouvrages d&rsquo;art, \u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale&#8230; Mais, eux, ce sont des vedettes, des stars qui descendront dans les grands h\u00f4tels, qui ne resteront que quelques jours. Et c\u2019est bien notre petite \u00e9quipe qui devra sortir le projet dans quelques mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le projet&#8230; Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est au juste, le projet? Iligan-Cagayan de Oro-Butuan : d&rsquo;Ouest en Est, environ trois cents kilom\u00e8tres de route c\u00f4ti\u00e8re le long de l&rsquo;\u00e9pine dorsale du pt\u00e9rodactyle. Sur ces trois cents kilom\u00e8tres, pas plus de cinquante en chauss\u00e9e b\u00e9ton construite par les am\u00e9ricains juste avant la fin de la guerre du Pacifique, le reste en piste en terre. Sur ces trois cents kilom\u00e8tres, environ trois cents ponts pour franchir les rivi\u00e8res et les torrents qui d\u00e9valent du relief volcanique accident\u00e9 de la grande \u00eele. Sur ces trois cents ponts, la plupart sont en bois et la moiti\u00e9 \u00e0 voie unique. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de la route, la mer de Bohol. De l&rsquo;autre, la jungle. Autour, les pr\u00e9mices d&rsquo;une gu\u00e9rilla entre musulmans et forces de l&rsquo;ordre. Une \u00e9conomie fond\u00e9e sur la noix de coco et l&rsquo;ananas\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il faudra montrer \u00e0 la Banque Mondiale que la transformation de cette piste tropicale en belle route \u00e0 la fran\u00e7aise serait rentable&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant ma table \u00e0 dessin bien align\u00e9e avec les autres, la deuxi\u00e8me \u00e0 gauche dans le couloir central, j&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre dans ma classe de pr\u00e9pa le jour de la rentr\u00e9e 1960 et je me pose la m\u00eame question qu&rsquo;autrefois:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que je viens faire ici?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je passe le reste de la matin\u00e9e \u00e0 tailler mes crayons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 4 &#8211; UN SOIR AU MONTE CARLO<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Le r\u00e9sum\u00e9 des trois chapitres pass\u00e9s est-il vraiment n\u00e9cessaire\u00a0? C\u2019est \u00e9videmment l\u2019avenir qui vous int\u00e9resse. Le voici d\u00e9voil\u00e9\u00a0: dans ce quatri\u00e8me \u00e9pisode des aventures de Philippe au Philippines, on verra comment n\u00e9gocier une chambre au Hilton, comment devenir membre d\u2019un club tr\u00e8s ferm\u00e9 de Manille et pourquoi Ratinet n\u2019a pas de chance.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les choses vont mieux, du moins pour moi. Ces derniers jours, quand j&rsquo;ai eu fini de tailler mes crayons, j&rsquo;ai consacr\u00e9 mon temps \u00e0 lire quelques \u00e9tudes sur Mindanao et \u00e0 examiner avec Pacifico de quels moyens mat\u00e9riels et humains nous pourrions disposer pour organiser une enqu\u00eate de trafic, pour la r\u00e9aliser et la d\u00e9pouiller. Nous avons \u00e9tabli un premier planning qui devrait nous amener \u00e0 boucler cette phase au bout de deux mois, ce qui nous en laisserait deux autres et m\u00eame davantage pour exploiter l&rsquo;enqu\u00eate, effectuer les pr\u00e9visions de trafic \u00e0 cinq, dix, quinze et vingt ans, traduire tout \u00e7a en termes \u00e9conomiques, et aussi pour \u00e9ponger les in\u00e9vitables impond\u00e9rables. Cette activit\u00e9, calme et ordonn\u00e9e, a am\u00e9lior\u00e9 mon humeur et m&rsquo;a redonn\u00e9 un peu de moral, car, \u00e0 cette occasion, je me suis aper\u00e7u que je savais \u00e0 peu pr\u00e8s ce que je faisais et que j&rsquo;arriverai probablement \u00e0 mener \u00e0 bien ma part du projet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui a \u00e9galement beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 me remonter le moral, c&rsquo;est le fait d&rsquo;avoir chang\u00e9 d&rsquo;h\u00f4tel. Le Lagoon me rendant de plus en plus neurasth\u00e9nique, j&rsquo;ai consacr\u00e9 une journ\u00e9e compl\u00e8te \u00e0 la recherche d&rsquo;un autre h\u00f4tel. A coup de taxis, je me suis vite rendu compte que dans le budget imparti, il n&rsquo;y avait pas beaucoup mieux que le Lagoon, sauf \u00e0 s&rsquo;\u00e9loigner davantage du centre-ville, ce dont il n&rsquo;\u00e9tait pas question. Fatigu\u00e9 par le parcours du combattant que j&rsquo;avais accompli et d\u00e9\u00e7u par ses r\u00e9sultats, je demandai au prochain taxi de me d\u00e9poser dans mon havre habituel de luxe et de paix, le Hilton, pour prendre un verre dans son bar capitonn\u00e9 du cinqui\u00e8me \u00e9tage. En traversant le hall pour rejoindre les ascenseurs, sur une inspiration soudaine, je m&rsquo;adressai \u00e0 un d\u00e9put\u00e9-manager, comme ils disent, et, en quelques minutes et \u00e0 ma grande surprise, j&rsquo;obtins une r\u00e9duction de cinquante pour cent sur le prix de la chambre standard, ce qui m&rsquo;amenait \u00e0 peine au-dessus de celui du Lagoon. Content de moi et l\u00e9ger comme l&rsquo;air, j&#8217;emm\u00e9nageai l&rsquo;apr\u00e8s-midi m\u00eame dans ma nouvelle chambre au huiti\u00e8me \u00e9tage avec sa vue sur la piscine et sur le sud de la ville.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir, j\u2019ai rendez-vous au Lagoon avec Ratinet et Peltier, qui veut nous emmener faire \u00ab la tourn\u00e9e des Grands Ducs \u00bb. Comme nous n&rsquo;avons pas droit \u00e0 la limousine de fonction apr\u00e8s huit heures du soir, c&rsquo;est avec un taxi de premi\u00e8re classe, car il existe plusieurs cat\u00e9gories de taxis, que Peltier vient nous chercher. Nous reprenons le Roxas Boulevard vers le centre. En quelques minutes, nous passons devant plusieurs \u00e9tablissements dont les noms s&rsquo;\u00e9talent sur de grandes enseignes lumineuses qui clignotent en gros caract\u00e8res \u00ab\u00a0Le Deauville\u00a0\u00bb,\u00a0\u00bbVegas Inn\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Casablanca\u00a0\u00bb et en caract\u00e8res plus petits leur qualit\u00e9 de restaurant. Tous ces b\u00e2timents se ressemblent : ils sont de construction moderne, sans \u00e9tage, sans fen\u00eatre, et de couleur uniforme, noire, blanche ou grise. Notre taxi prend la contre all\u00e9e du boulevard et s&rsquo;arr\u00eate devant le quatri\u00e8me qui porte le nom de \u00ab\u00a0The Monte Carlo\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant l&rsquo;entr\u00e9e, deux vigiles arm\u00e9s et un grand costaud en costume gris fonc\u00e9 nous accueillent et nous ouvrent la premi\u00e8re porte \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de laquelle une petite pancarte avertit: \u00ab\u00a0<em>Unaccompanied ladies and deadly weapons prohibited<\/em>\u00ab\u00a0. Nous p\u00e9n\u00e9trons dans une sorte de sas. Nous avons droit \u00e0 une fouille \u00e0 corps symbolique et \u00e0 l&rsquo;ouverture d&rsquo;une deuxi\u00e8me porte vers un nouveau sas. Cette fois, pas de fouille \u00e0 corps mais ouverture de la troisi\u00e8me porte qui donne enfin sur l&rsquo;int\u00e9rieur du restaurant. C&rsquo;est une seule grand salle tr\u00e8s \u00e9clair\u00e9e. Au premier plan, il y a une dizaine de tables rondes habill\u00e9es de nappes blanches tombant jusqu&rsquo;au sol. Quelques-unes sont dress\u00e9es et un petit nombre de clients y sont install\u00e9s en train de diner ou de boire des verres. Sur la droite, un bar, une toute petite piste de danse et quatre musiciens philippins qui imiteront parfaitement les Beatles pendant toute la soir\u00e9e. Au bar, quelques hommes et deux ou trois jeunes femmes \u00ab\u00a0non accompagn\u00e9es\u00a0\u00bb mais apparemment \u00ab\u00a0autoris\u00e9es\u00a0\u00bb par la direction. Au fond, en contrebas de deux marches, la partie essentielle de l&rsquo;\u00e9tablissement, celle qui justifie l&rsquo;intitul\u00e9 de l&rsquo;enseigne lumineuse, la pr\u00e9sence des gardes arm\u00e9s et l&rsquo;existence des chicanes \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e : c&rsquo;est la partie Jeux. Car il s&rsquo;agit bien d&rsquo;un casino. Ici, pas de machines \u00e0 sous, on comprendra bient\u00f4t pourquoi, mais seulement des tables de jeu: roulette, blackjack, craps et baccara. Casino clandestin, car le jeu est interdit aux Philippines depuis quelques ann\u00e9es, mais casino quand m\u00eame. Clandestin certes, mais qui porte fi\u00e8rement un nom qui ne laisse gu\u00e8re de doute sur son activit\u00e9. Clandestin bien s\u00fbr, mais admis par la police qui doit y trouver son compte. Admis par la police, \u00e9videmment, mais qui fait l&rsquo;objet une ou deux fois par mois d&rsquo;une descente de police, la dite descente justifiant la disposition des lieux, c&rsquo;est \u00e0 dire principalement le sas retardateur qui donne un peu de temps pour transformer les tables illicites en tables de dineurs innocents. L&rsquo;op\u00e9ration est simple : il suffit de recouvrir chaque table de jeu d&rsquo;une grande planche adapt\u00e9e et de recouvrir la planche d&rsquo;une nappe blanche. Pour am\u00e9liorer le camouflage, on pourra ajouter quelques couverts et un bouquet de fleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous asseyons b\u00eatement autour d&rsquo;une table bien trop grande pour nous trois, mais assez pour couvrir je ne sais quel jeu de hasard non encore ouvert. Nous commandons des ap\u00e9ritifs et un diner qui nous sont servis rapidement. A peine mon whisky-soda termin\u00e9, il est remplac\u00e9 par un nouveau sans que j&rsquo;aie rien command\u00e9. Le diner n&rsquo;est pas mauvais du tout, et la musique est excellente, les Beatles, \u00e0 s&rsquo;y tromper. G\u00e9rard nous propose maintenant de jouer un peu. Ratinet refuse, bien entendu, mais il faut dire qu&rsquo;il a d\u00e9j\u00e0 perdu pas mal, et, qui plus est, sans jouer. Je me risque au Blackjack et je m&rsquo;en sors honorablement au bout d&rsquo;une petite demie heure, c&rsquo;est \u00e0 dire en n&rsquo;ayant que peu perdu. Peltier, lui, a gagn\u00e9, pas une grosse somme, mais quand m\u00eame assez pour payer quelques verres. Il veut alors m&rsquo;entra\u00eener au bar pour arroser \u00e7a et faire connaissance avec quelques-unes des dames autoris\u00e9es. J&rsquo;essaie de lui expliquer gentiment et une fois pour toutes que je ne suis et ne serai pas tent\u00e9 par ce genre d&rsquo;aventure. Je vois bien qu&rsquo;il ne me croit pas, mais pour cette fois, d\u00e9\u00e7u, il n&rsquo;insiste pas. Lorsque G\u00e9rard demande l&rsquo;addition, on lui fait comprendre que, pour ce soir c&rsquo;est aux frais de la maison, mais qu&rsquo;on esp\u00e8re bien nous revoir prochainement. Belle fa\u00e7on de vous rendre membre du club, sans droit d&rsquo;inscription ni formalit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au moment de partir, Ratinet reste introuvable, et je r\u00e9alise que je ne l&rsquo;ai pas vu depuis que j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 jouer. Au bout de quelques instants, nous le retrouvons assis sur un haut tabouret de bar dans la partie du comptoir la plus \u00e9loign\u00e9e. Ratinet nous tourne le dos de trois quart. Il est totalement absorb\u00e9 dans la conversation qu&rsquo;il tient avec une fille qui nous fait face, assise sur le tabouret voisin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Asiatique, peut-\u00eatre chinoise, la jeune femme porte une robe en satin rose, des chaussures noires \u00e0 talons hauts. Elle a plac\u00e9 une petite fleur dans ses courts cheveux noirs. Elle est tr\u00e8s jeune et ravissante. Il n&rsquo;y a rien de vulgaire ni de provoquant chez cette <em>unaccompanied lady<\/em>. Apr\u00e8s un instant d&rsquo;h\u00e9sitation, nous nous approchons et Ratinet nous pr\u00e9sente dans son anglais touchant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-G\u00e9rard, maille bosse, ande Philippe, ouane collaigue<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, en fran\u00e7ais\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Tavia travaille ici comme serveuse. C&rsquo;est son jour de cong\u00e9, mais elle est venue chercher une amie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chevaleresques et blas\u00e9s, nous faisons semblant d&rsquo;y croire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-On s&rsquo;en va, Andr\u00e9. Tu viens?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par signes, il nous nous fait comprendre qu&rsquo;il rentrera un peu plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">G\u00e9rard et moi sortons du casino. Nous faisons les cent pas en attendant qu\u2019arrive un taxi. Nous sommes partag\u00e9s entre\u00a0\u00a0rigolade et inqui\u00e9tude. Rigolade parce qu&rsquo;Andr\u00e9 ne nous avait vraiment pas donn\u00e9 l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre un adepte de ce genre d&rsquo;aventure. Inqui\u00e9tude, car, venant de se faire plumer une premi\u00e8re fois, notre pigeon malchanceux risquait bien de perdre le reste de son plumage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On n\u2019en avait pas fini avec Ratinet\u2026.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 5 \u2013 LA FIEVRE MONTE A MINDANAO<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Ce chapitre est essentiel et onirique \u00e0 la fois. C\u2019est pourquoi il est important de rappeler ce qui s\u2019est pass\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Voici\u00a0: G\u00e9rard, Andr\u00e9 et Philippe ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s \u00e0 Manille pour une \u00e9tude routi\u00e8re financ\u00e9e par la Banque Mondiale. Ils s\u2019envolent ce soir pour Mindanao pour d\u00e9couvrir demain le terrain o\u00f9 va s\u2019exercer leur art. G\u00e9rard, le chef de bande, est joyeux, comme souvent, et Andr\u00e9 est bougon, comme toujours. Quant \u00e0 Philippe, \u00e7a va mieux.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8211; Philippines Airlines est heureuse de vous accueillir sur ce vol \u00e0 destination de Cagayan de Oro. Nous atteindrons notre destination apr\u00e8s une heure et 45 minutes de vol. Nous volerons \u00e0 une altitude de 22000 pieds. Sur le parcours le temps sera calme avec des risques de turbulences \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e. Nous remercions les passagers \u00e9ventuellement porteurs d&rsquo;armes \u00e0 feu de bien vouloir les d\u00e9charger<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est la deuxi\u00e8me fois que j&rsquo;entends cette annonce qui continue pourtant \u00e0 me surprendre. J&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;il n&rsquo;y aura pas de fausse man\u0153uvre lors du d\u00e9chargement. Effectivement, le temps est beau. Le soleil traverse le hublot \u00e0 l&rsquo;horizontal. En bas, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 la nuit. J&rsquo;ai toujours \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par le spectacle de la terre vu d&rsquo;avion. C&rsquo;est pourquoi, quand le temps est clair, je sors souvent d&rsquo;un vol de quelques heures avec un s\u00e9rieux torticolis. Ce soir, on peut voir les lumi\u00e8res de cette immense agglom\u00e9ration qu&rsquo;est Manille. Apr\u00e8s quelques minutes de vol, les lumi\u00e8res s&rsquo;espacent puis s&rsquo;effacent, et on a maintenant de la peine \u00e0 distinguer la terre de l&rsquo;oc\u00e9an. De temps en temps, une lumi\u00e8re appara\u00eet dans un coin du hublot. Est-ce un village isol\u00e9 ou un cargo en route vers la baie? Parfois, une constellation glisse sous l&rsquo;aile. C&rsquo;est une ville.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons quitt\u00e9 le bureau en milieu d&rsquo;apr\u00e8s-midi pour nous rendre \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport et prendre ce dernier avion pour Mindanao. C&rsquo;est notre premier voyage sur place. Nous devons faire une reconnaissance rapide de la route en deux ou trois jours si c&rsquo;est possible. Il y a G\u00e9rard Peltier, notre joyeux chef de mission, Andr\u00e9 \u00ab\u00a0Badluck\u00a0\u00bb Ratinet, l&rsquo;ing\u00e9nieur routier, Robert Robertson, notre consultant g\u00e9ologue tout frais arriv\u00e9 d&rsquo;Ecosse, et moi, l&rsquo;ing\u00e9nieur-trafic-\u00e9conomiste-des-transports. Le DPWH n&rsquo;a pas jug\u00e9 utile que nos counterparts fassent le voyage. Trop cher, parait-il. Quand, avec des mines de circonstances, nous avons annonc\u00e9 la nouvelle \u00e0 Manuel et Pacifico, \u00e7a n&rsquo;a pas eu l&rsquo;air de trop les contrarier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;atterrissage \u00e0 Cagayan est un peu secou\u00e9 et l&rsquo;avion roule encore sur la piste quand survient un orage, \u00e9norme selon des crit\u00e8res europ\u00e9ens. La pluie est tellement dense que l&rsquo;avion doit s&rsquo;arr\u00eater sur le tarmac. Proc\u00e9dure sans doute normale pour le pays, car aucun passager ne semble s&rsquo;inqui\u00e9ter ni s&rsquo;impatienter. Au bout d&rsquo;un petit quart d&rsquo;heure, l&rsquo;orage cesse, la lune appara\u00eet et nous pouvons d\u00e9barquer. Le directeur local du DPWH nous accueille avec une gigantesque Ford. Je ne sais pas comment qualifier cet engin car \u00e0 cette \u00e9poque les 4&#215;4 sont plut\u00f4t rares en France, m\u00eame au Cap Ferret. \u00c9tant donn\u00e9es la taille et la hauteur, ce n&rsquo;est pas un break (on disait alors familiale ou break de chasse, tandis que les am\u00e9ricains disaient station-wagon). Vu le confort, ce n&rsquo;est pas une camionnette, mot qui me fait penser \u00e0 l&rsquo;in\u00e9vitable Estafette Renault, et vu la puissance, ce n&rsquo;est pas davantage un minibus VW avec barbu et guitare incorpor\u00e9s. Le v\u00e9hicule est \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;un moteur V8, quatre roues motrices, huit places et un chauffeur. Le tout nous emm\u00e8ne en silence vers l&rsquo;h\u00f4tel o\u00f9 nous dinons avec le directeur du DPWH. Nous discutons de la route et du pays environnant pendant le diner \u00e0 la fin duquel il nous annonce qu&rsquo;un engagement important l&#8217;emp\u00eachera de se joindre \u00e0 nous pour le voyage jusqu&rsquo;\u00e0 Butuan. Il se fera un plaisir de nous retrouver apr\u00e8s demain soir dans ses bureaux pour dresser un premier bilan de notre visite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous partons le lendemain au lever du soleil, c&rsquo;est \u00e0 dire, comme toute l&rsquo;ann\u00e9e, \u00e0 six heures du matin. Durant la nuit, le chauffeur a ajout\u00e9 sur le toit de notre v\u00e9hicule une galerie charg\u00e9e de pelles, de cordes et de bidons d&rsquo;essence. Il n&rsquo;a pas oubli\u00e9 non plus de charger une grande glaci\u00e8re avec tout ce qu&rsquo;il faut comme eau, Coca-Cola, Seven-Up et sandwiches. Un homme occupe la place du passager avant qu&rsquo;il nous pr\u00e9sente comme \u00e9tant un cousin. Si nous n&rsquo;y voyons pas d&rsquo;inconv\u00e9nient, il le d\u00e9posera dans son village, un peu plus loin sur la route. Nous n&rsquo;y voyons pas d&rsquo;inconv\u00e9nient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous partons. Les premiers kilom\u00e8tres de route sont encombr\u00e9s mais faciles. La chauss\u00e9e est en b\u00e9ton, droite, en l\u00e9g\u00e8re sur\u00e9l\u00e9vation par rapport au terrain. La route est envahie de mobylettes et de triporteurs dont les fum\u00e9es bleues se m\u00e9langent \u00e0 celle des cuisines ambulantes en contrebas. Sur notre gauche, on aper\u00e7oit la mer entre les constructions en b\u00e9ton qui d\u00e9filent. Elles c\u00e8dent bient\u00f4t la place aux baraques en t\u00f4le, en fait moiti\u00e9 t\u00f4le-moiti\u00e9 panneaux publicitaires d\u00e9tourn\u00e9s, puis aux \u2018nipa huts\u2019, petites cabanes sur pilotis, construites en bambou et couvertes en feuilles de palme de nipa. Les nipa huts s\u2019espacent et la circulation devient clairsem\u00e9e. Plus de mobylettes ni de triporteurs, quelques camions et de rares voitures. La route reste droite et en bon \u00e9tat alors que nous traversons une large plaine dessin\u00e9e par l\u2019embouchure d\u2019un petit fleuve. Voici notre premier pont. Il est constitu\u00e9 en fait de deux ponts parall\u00e8les d\u2019une quinzaine de m\u00e8tres, un pour chaque sens de circulation. Le pont amont est m\u00e9tallique, du type de ceux que toutes les arm\u00e9es du monde laissent derri\u00e8re elles. Il franchit la rivi\u00e8re d\u2019une seule port\u00e9e. Le pont aval est en bois et s\u2019appuie sur deux piliers interm\u00e9diaires plant\u00e9s dans le lit de la rivi\u00e8re. La chauss\u00e9e est faite de planches clou\u00e9es sur le tablier dans le sens de la circulation. C\u2019est le premier ouvrage exotique que nous rencontrons. G\u00e9rard demande que l\u2019on s\u2019arr\u00eate pour l\u2019examiner. Nous descendons de voiture. Nous arpentons le pont dessus, dessous. Nous prenons des photos. Je prends l\u2019air int\u00e9ress\u00e9 et comp\u00e9tent et je reste silencieux. Je regarde passer quelques camions dans un grand bruit de planches disjointes. Nous repartons. \u00c0 quelques m\u00e8tres de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du pont, le b\u00e9ton s&rsquo;arr\u00eate et c&rsquo;est la piste qui commence. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la plaine, nous abordons le bord de mer escarp\u00e9 et sinueux. Il n&rsquo;est pas encore huit heures. Il fait tr\u00e8s beau et pas encore trop chaud. Le paysage est magnifique. \u00c0 gauche, un peu en dessous de la route, la plage de sable blanc, des cocotiers pench\u00e9s sur la mer; l&rsquo;eau, d&rsquo;abord totalement transparente tourne au vert clair puis au bleu profond vers le large; \u00e0 droite, la jungle alterne avec les bois de cocotier; entre la mer et la jungle, la piste suit le terrain au plus pr\u00e8s en tentant de rester sur une horizontale. L\u2019ile \u00e9tant volcanique, le relief est accident\u00e9 et la route sinueuse. Elle est en g\u00e9n\u00e9rale assez large et devrait permettre \u00e0 deux voitures de se croiser sans trop ralentir. Mais souvent, les orni\u00e8res font que l\u2019un des deux v\u00e9hicules doit se ranger sur le c\u00f4t\u00e9 pour laisser le passage \u00e0 l\u2019autre. Dans les parties sinueuses de la route, on rencontre un ou deux ponts par kilom\u00e8tre, quelques fois trois. Ils ne font que sept ou huit m\u00e8tres de long, mais leur largeur ne permet pas de se croiser et leur franchissement oblige les conducteurs oppos\u00e9s \u00e0 renouveler l\u2019exercice qui consiste \u00e0 d\u00e9cider s\u2019ils vont faire acte de civilit\u00e9 et c\u00e9der le passage ou acte d\u2019autorit\u00e9 en s\u2019imposant comme prioritaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avan\u00e7ons en cahotant d&rsquo;orni\u00e8re en orni\u00e8re. Parfois une ligne droite et s\u00e8che permet d&rsquo;augmenter un peu la vitesse, mais l&rsquo;approche d&rsquo;un pont entre deux virages serr\u00e9s oblige \u00e0 ralentir pour ne pas glisser sur les planches humides qui forment le tablier. La chaleur et l&rsquo;humidit\u00e9 ont beaucoup mont\u00e9. Le chauffeur a r\u00e9gl\u00e9 l&rsquo;air conditionn\u00e9 au maximum et nous avons remont\u00e9 les vitres. Toutes les a\u00e9rations de la voiture expulsent maintenant un vent polaire qui me glace la poitrine ou le haut du cr\u00e2ne selon la position que je prends sur la banquette pour l&rsquo;\u00e9viter. De temps en temps, la voiture s&rsquo;arr\u00eate pour nous permettre d&rsquo;admirer un point particulier de la chauss\u00e9e ou d&rsquo;un pont. A chaque fois, nous encaissons le choc thermique de la sortie \u00e0 l&rsquo;air libre puis du retour dans la glaci\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parfois, le paysage devient vraiment splendide: apr\u00e8s quelques kilom\u00e8tres de p\u00e9nombre, le tunnel de v\u00e9g\u00e9tation s&rsquo;ouvre sur une anse en plein soleil. Devant nous, un arc de cercle en sable blanc trace la limite entre la mer d&rsquo;un bleu profond et la campagne avec ses petits champs cultiv\u00e9s et une plantation de cocotiers bien ordonn\u00e9s. Sur la mer, deux ou trois pirogues \u00e0 balancier sur laquelle les p\u00eacheurs se tiennent debout et naviguent entre la c\u00f4te et une petite \u00eele avec colline et bouquet de cocotiers. Au bord de la piste, quelques nipa huts, une petite \u00e9glise r\u00e9cente en b\u00e9ton et une \u00e9cole en bois et t\u00f4les forment le village. Souvent, des groupes d&rsquo;enfants en shorts bleu fonc\u00e9 et chemises blanches saluent le passage de la grosse voiture. \u00c0 l&rsquo;autre bout de cette sorte de paradis, la piste s&rsquo;enfonce \u00e0 nouveau dans un tunnel sinueux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour d\u00e9jeuner, nous nous arr\u00eaterons sur une plage pour manger nos sandwiches. Le chauffeur et son cousin s&rsquo;\u00e9loigneront pour d\u00e9jeuner tranquilles. On entendra la musique qui sort de leur petit transistor couverte parfois par leurs \u00e9clats de rires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le reste du trajet s&rsquo;accomplit dans la monotonie, orni\u00e8res, ponts glissants, pistes ensoleill\u00e9es et poussi\u00e9reuses, cocotiers, tunnels de v\u00e9g\u00e9tation, plages de r\u00eave, chaleur humide, froid glacial&#8230; Je commence \u00e0 avoir mal \u00e0 la t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques kilom\u00e8tres avant Butuan, le chauffeur s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;un village pour laisser descendre son cousin. J&rsquo;aper\u00e7ois entre les deux hommes un furtif \u00e9change de billets qui me fait douter de leur lien de parent\u00e9. Nous arrivons \u00e0 destination vers 16 heures. Le motel est propre et confortable et je suis content de pouvoir me jeter sur mon lit pour attendre le diner. Quelques secondes plus tard, on frappe \u00e0 ma porte. C&rsquo;est G\u00e9rard qui vient me r\u00e9veiller pour le diner. J&rsquo;ai dormi deux heures. Je prends une douche rapide et je me sens mieux. Je retrouve mes coll\u00e8gues \u00e0 table o\u00f9 un responsable local du DPWH les a rejoints. Le diner est int\u00e9ressant. L&rsquo;homme nous explique le programme gouvernemental d&rsquo;immigration massive en provenance des iles surpeupl\u00e9es du nord de l&rsquo;archipel vers Mindanao dont les ressources agricoles sont prometteuses. Mais cette colonisation int\u00e9rieure se heurte \u00e0 l&rsquo;opposition belliqueuse des sultans de l&rsquo;\u00eele, propri\u00e9taires fonciers m\u00e9di\u00e9vaux et puissants d&rsquo;une partie importante de l&rsquo;\u00eele. Il y a moins d&rsquo;un an, \u00e0 Iligan o\u00f9 nous irons demain, une descente des bandes arm\u00e9es des seigneurs musulmans sur la ville a fait une cinquantaine de morts. Depuis, l&rsquo;arm\u00e9e s&rsquo;est install\u00e9e l\u00e0-bas et le calme est revenu. Nous allons nous coucher sur l&rsquo;assurance qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus rien \u00e0 craindre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque je me r\u00e9veille, il est deux heures du matin. Je suis tremp\u00e9 de sueur et emberlificot\u00e9 dans mes draps. J&rsquo;ai froid et mal \u00e0 la t\u00eate. J&rsquo;ai d\u00fb attraper la cr\u00e8ve dans cette maudite voiture glaciale. Encore quatre heures avant le d\u00e9part pour Cagayan et Iligan. Je prends une douche qui me fait du bien et je me recouche dans mes draps humides pour tenter de dormir encore un peu. C&rsquo;est encore G\u00e9rard qui viendra me r\u00e9veiller en cognant \u00e0 ma porte. Encore une douche, rapide. \u00c7a va mieux, mais je suis incapable d&rsquo;avaler quoi que ce soit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne vois rien du voyage de retour vers Cagayan. Je me suis install\u00e9 sur la troisi\u00e8me banquette \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, allong\u00e9 en travers de la voiture. J&rsquo;ai enfil\u00e9 en couches successives tout ce que pouvait contenir ma valise comme v\u00eatements pour me prot\u00e9ger du froid. J&rsquo;ai entour\u00e9 mon cr\u00e2ne d&rsquo;une serviette \u00e9ponge vol\u00e9e \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Ma t\u00eate cogne contre l&rsquo;accoudoir \u00e0 chaque orni\u00e8re. J&rsquo;ai les yeux qui piquent, le nez qui coule, les oreilles qui bourdonnent et les muscles endoloris. Bref, j&rsquo;ai une sacr\u00e9e fi\u00e8vre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous arrivons \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport de Cagayan vers deux heures. G\u00e9rard et Bob Robertson reprennent l&rsquo;avion pour Manille. \u00ab\u00a0Badluck\u00a0\u00bb Ratinet et moi gardons la voiture et le chauffeur pour aller coucher \u00e0 Iligan d\u00e8s ce soir. Le programme de Ratinet pour les jours suivants est de faire une v\u00e9ritable reconnaissance de la route d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre en trois ou quatre jours, et le mien est d&rsquo;interviewer quelques administrations \u00e0 Cagayan o\u00f9 il doit me d\u00e9poser en passant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque nous arrivons \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel d&rsquo;Iligan, je vais me coucher directement, sans diner. Ma nuit est \u00e9pouvantable, j&rsquo;ai l&rsquo;impression de dormir dans un s\u00e9choir \u00e0 linge : \u00e7a tourne, c&rsquo;est bruyant, c&rsquo;est chaud et humide. Au petit matin, je me l\u00e8ve chancelant. Je prends une douche et je me sens mieux pendant quelques minutes, mais au cours du petit d\u00e9jeuner que je prends face \u00e0 Ratinet, je sens la fi\u00e8vre qui revient. Je lui dis que je ne suis pas en \u00e9tat de reprendre la route, que je vais rester ici jusqu&rsquo;\u00e0 demain et que je rejoindrai Cagayan en taxi pour prendre un avion pour Manille. Au milieu d&rsquo;un concert de coups sourds et de sifflements aigus que je suis seul \u00e0 entendre, je comprends vaguement qu&rsquo;il est d&rsquo;accord et qu&rsquo;il me demande seulement de lui pr\u00eater ma cam\u00e9ra pour qu&rsquo;il puisse faire des photos pour le plaisir tandis que son appareil personnel sera r\u00e9serv\u00e9 aux photos techniques de routes et de ponts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il part donc avec mon appareil. C&rsquo;est avec soulagement que je retourne au silence, \u00e0 ma chambre, \u00e0 mon lit. Sit\u00f4t couch\u00e9, le s\u00e9choir \u00e0 linge se remet \u00e0 fonctionner. Je passe sans cesse du cauchemar au r\u00eave, du r\u00eave \u00e0 l&rsquo;\u00e9veil et inversement. Je n&rsquo;ai plus la force de me lever. Pendant de courts moments de lucidit\u00e9, je me dis que je vais peut-\u00eatre mourir, l\u00e0, dans cette chambre, au bout du monde. Il faut que je me l\u00e8ve, que je demande qu&rsquo;on appelle un m\u00e9decin. Il faut que je me l\u00e8ve&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;Je me suis encore tromp\u00e9 de porte. La cabine de douche dans laquelle je viens d&rsquo;entrer nu fait apparemment partie de la chambre d&rsquo;un couple que je ne connais pas, mais qui est bien pr\u00e9sent dans sa chambre adjacente. L&rsquo;homme et la femme sont en train de s&rsquo;habiller pour sortir. Je sors de la douche glac\u00e9e. Ils me regardent traverser la salle de bain puis la chambre d&rsquo;un air r\u00e9probateur mais sans oser intervenir. J&rsquo;entends un coq chanter, ce doit \u00eatre l&rsquo;aurore. Je crois trouver la bonne porte, mais c&rsquo;est celle du vestiaire homme, qui est rempli de vapeur et encombr\u00e9 de sportifs en train de se changer. Je reconnais mon blouson de cuir. Il est accroch\u00e9 \u00e0 une autre place que celle o\u00f9 je l&rsquo;avais laiss\u00e9. Je fouille ses poches pour v\u00e9rifier que c&rsquo;est bien le mien. Elles sont vides. Je comprends que ce v\u00eatement appartient en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 un jeune homme barbu qui ne proteste pas contre ma fouille et me pr\u00e9cise qu&rsquo;il travaille \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Je le remercie et repars en courant vers la plage sans mon blouson. J&rsquo;ai d\u00fb l&rsquo;oublier dans ma voiture, un cabriolet Peugeot 403 noir que j&rsquo;ai laiss\u00e9 d\u00e9capot\u00e9 sur le parking. A la plage, il fait un temps d\u00e9sagr\u00e9able. Un vent froid souffle bruyamment et de gros nuages gris fonc\u00e9s approchent rapidement. Le coq chante \u00e0 nouveau. Une sorte de cargo de taille moyenne et de couleur marron-rouge avance \u00e0 bonne vitesse droit vers la plage de sable blanc. Lorsqu&rsquo;il l&rsquo;atteint, il ralentit l\u00e9g\u00e8rement, il abaisse sa proue comme celle d&rsquo;une p\u00e9niche de d\u00e9barquement et, en continuant d&rsquo;avancer sur le sable toutes sir\u00e8nes hurlantes, il avale le monceau d&rsquo;ordures qui se trouvaient entass\u00e9es devant les cocotiers. Pendant ce temps, la nuit est tomb\u00e9e et il faut que je rentre. J&rsquo;entends le coq chanter. Je sens les clefs de ma voiture dans la poche du blouson que je croyais pourtant avoir laiss\u00e9 au vestiaire. La nuit est noire, le parking n&rsquo;est pas \u00e9clair\u00e9, et je ne distingue que de vagues formes de voitures. J&rsquo;appuie sur la t\u00e9l\u00e9commande. La voiture \u00e9met une sorte de cocorico et les feux de stationnement s&rsquo;allument quatre fois. Je place directement ma valise sur la banquette arri\u00e8re et je monte \u00e0 bord. La clef de contact refuse de rentrer dans son logement. Apr\u00e8s plusieurs essais nerveux, je m&rsquo;aper\u00e7ois que je suis mont\u00e9 dans un cabriolet Mercedes blanc. J&rsquo;en ressors et reprend ma valise. Un minibus de couleur blanche man\u0153uvre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la Mercedes \u00e0 la mauvaise lumi\u00e8re de ses feux de position. Il avance dangereusement vers une borne en pierre trop basse pour que le conducteur puisse la voir. Je lui fais signe d&rsquo;arr\u00eater sa man\u0153uvre. Il ne comprend pas et me dit que \u00e7a va aller. J&rsquo;insiste. Il descend de voiture et constate le danger. Il m&rsquo;apprend que pour pouvoir se garer l\u00e0, il a fait enlever une Peugeot d\u00e9capotable noire. Je trouve \u00e7a bien normal, mais je dois absolument r\u00e9cup\u00e9rer ma voiture car j&rsquo;ai quelque chose d&rsquo;urgent et important \u00e0 faire. Encore le chant du coq. L&rsquo;homme au minibus me pr\u00e9sente Monsieur Didi ou Didier, \u00e0 qui il avait demand\u00e9 d&rsquo;enlever ma voiture. Je ne comprends rien \u00e0 ce que me dit Monsieur Didi ou Didier, mais je pars quand m\u00eame sur ses indications avec la Mercedes \u00e0 la recherche de ma voiture. Dans la chaleur de la nuit, je reconnais les doux virages de la route de Sainte-Maxime. Au bout de quelques centaines de m\u00e8tres, je m&rsquo;aper\u00e7ois que je ne sais pas o\u00f9 je vais. Je m&rsquo;arr\u00eate sur le magnifique gazon du bas-c\u00f4t\u00e9 de la route devant une belle maison de style m\u00e9diterran\u00e9en. A la r\u00e9flexion, elle est plut\u00f4t du style revival espagnol de Los Angeles. C&rsquo;est bien normal puisque je suis sur Sunset Boulevard. Je constate avec regret que des traces profondes d&rsquo;un d\u00e9marrage en trombe marquent d\u00e9j\u00e0 le gazon. J&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;on ne va pas m&rsquo;attribuer cette ind\u00e9licatesse. Mais d\u00e9j\u00e0, j&rsquo;entends monter une sir\u00e8ne du L.A.P.D. On dirait le chant d&rsquo;un coq. Je laisse la voiture et m&rsquo;enfuis en tra\u00eenant ma valise \u00e0 travers les jardins vers les collines d&rsquo;Hollywood. Toujours ce coq! Je d\u00e9bouche rapidement sur une clairi\u00e8re d&rsquo;o\u00f9 partent plusieurs t\u00e9l\u00e9si\u00e8ges et un t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique. Je choisis l&rsquo;un des t\u00e9l\u00e9si\u00e8ges qui grimpe dans la nuit au milieu des sapins. J&rsquo;ai bien fait de prendre mon blouson, mais je regrette mon gros anorak rouge et mes gants en goretex car il commence \u00e0 faire froid. Il n&rsquo;y a personne sur ce t\u00e9l\u00e9si\u00e8ge, mais des skieurs passent sans arr\u00eat en dessous de moi. Curieusement, ils sont tous habill\u00e9s de noir. Arriv\u00e9 en haut, je rel\u00e8ve la barri\u00e8re, je saute du si\u00e8ge et commence \u00e0 glisser sur la neige. J&rsquo;ai de plus en plus froid. Je me trouve au sommet d&rsquo;une tr\u00e8s forte pente pleine de bosses. Il y a un panneau en bois grav\u00e9 point\u00e9 vers le bas et qui indique en lettres dor\u00e9es \u00ab\u00a0vers la Suisse\u00a0\u00bb. \u00c7a m&rsquo;a l&rsquo;air trop pentu et trop sombre et je choisis de m&rsquo;int\u00e9grer dans la file d&rsquo;attente d&rsquo;un autre t\u00e9l\u00e9si\u00e8ge. Je m&rsquo;aper\u00e7ois que je n&rsquo;ai pas de forfait et je me demande si je vais pouvoir passer. Quand c&rsquo;est mon tour, l&#8217;employ\u00e9 me donne une couverture rouge me laisse passer sans difficult\u00e9. J&rsquo;ai trop chaud.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Arriv\u00e9 au sommet, je me d\u00e9gage du si\u00e8ge et descend doucement vers un groupe de trois ou quatre maisons. Elles ont l\u2019air inachev\u00e9es, avec leurs ouvertures sans porte ni fen\u00eatre et leurs toits terrasses desquels d\u00e9passent des fers en attente d\u2019une future sur\u00e9l\u00e9vation. Tout \u00e0 coup, de derri\u00e8re ces maisons sortent des dizaines de guerriers enturbann\u00e9s qui se mettent \u00e0 courir vers moi en brandissant des sabres courbes et des fusils et en poussant des cris de coqs. Je d\u00e9vale la pente \u00e0 toutes jambes pour leur \u00e9chapper, mais je tr\u00e9buche et je tombe par terre dans un mouvement de cin\u00e9ma au ralenti. Pendant ma chute qui n&rsquo;en finit pas, l&rsquo;un des guerriers enturbann\u00e9s me tire dessus et je prends une balle dans l&rsquo;\u00e9paule&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis par terre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit, sur le carrelage de la chambre, tremp\u00e9 de sueur et grelottant de froid, une jambe encore sur le lit, emp\u00eatr\u00e9e dans les draps, l&rsquo;\u00e9paule douloureuse. Un coq chante. La chambre baigne dans la lumi\u00e8re verte alternative de l&rsquo;enseigne lumineuse de l&rsquo;h\u00f4tel. Dehors, il fait nuit. Pourtant le coq chante encore. J&rsquo;ai froid, j&rsquo;ai soif, j&rsquo;ai faim. Je me rel\u00e8ve et m&rsquo;assieds sur mon lit. J&rsquo;attrape ma montre et je mets plusieurs minutes \u00e0 comprendre que j&rsquo;ai dormi pr\u00e8s de quarante heures : il est huit heures du soir et Ratinet est parti hier \u00e0 7 heures du matin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout se remet progressivement en place. La fi\u00e8vre est tomb\u00e9e. Finalement, je ne vais pas mourir ici. Je m&rsquo;habille un peu, je sors de ma chambre, je parcours les couloirs. Je rencontre une grosse femme, qui est peut-\u00eatre la patronne. Elle ne para\u00eet pas surprise de me voir: \u00ab\u00a0Hi, Joe! You are OK now?\u00a0\u00bb Elle me reconduit vers ma chambre, m&rsquo;assieds sur mon lit et me fait signe d&rsquo;attendre. Elle revient un peu plus tard avec un bol de bouillon et un peu de riz collant. Tout ce que j&rsquo;obtiendrai d&rsquo;elle, c&rsquo;est \u00ab\u00a0You, very sick, now OK\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me rendors. Lorsque je me r\u00e9veille le lendemain vers dix heures, je me sens frais et l\u00e9ger mais \u00e9puis\u00e9. Je traine une heure sous la douche puis je vais au restaurant pour prendre un petit d\u00e9jeuner tout ce qu&rsquo;il y a de plus l\u00e9ger. Dans la salle, install\u00e9 seul \u00e0 une table, il y a un gros homme d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es. Il porte Rolex, gourmette en or et barong tagalog ouvrag\u00e9. Il d\u00e9jeune en face d&rsquo;un coq pos\u00e9 sur un tabouret de bar. L&rsquo;animal arbore un petit collier en or autour du cou et quelques bagues aux pattes. Son plumage est brillant, noir, bleu fonc\u00e9 et dor\u00e9. Il est \u00e9norme et magnifique. Tout \u00e0 coup, le coq se dresse sur son tabouret et chante et je reconnais le leitmotiv de mes cauchemars. Son propri\u00e9taire me sourit avec fiert\u00e9 et engage la conversation. Il m&rsquo;explique qu&rsquo;il occupe la chambre voisine de la mienne et qu&rsquo;il est arriv\u00e9 de Davao il y a trois jours pour engager son coq dans une s\u00e9rie de combats qui doit commencer ce soir \u00e0 Iligan. Albator est un tr\u00e8s bon coq de combat. Il lui a fait d\u00e9j\u00e0 gagn\u00e9 beaucoup d&rsquo;argent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est alors qu&rsquo;Andr\u00e9 Ratinet arrive dans la salle. En passant \u00e0 Cagayan, il a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 au bureau de Manille o\u00f9 on lui a dit qu&rsquo;on n&rsquo;avait pas de nouvelle de moi depuis trois jours, mais qu&rsquo;on me croyait avec lui. Ne sachant trop ce qu&rsquo;il allait trouver en arrivant \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel, il est plut\u00f4t soulag\u00e9 de me voir un peu p\u00e2le, mais vivant et debout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me dit qu&rsquo;il y a un Cagayan-Manille qui d\u00e9colle ce soir \u00e0 19 heures et qu&rsquo;en prenant la route d\u00e8s maintenant, nous pourrons l&rsquo;attraper. Je ne suis pas vraiment en forme, mais pour retrouver mon havre du Hilton, je suis pr\u00eat \u00e0 bien des efforts\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>-Philippines Airlines est heureuse de vous accueillir sur ce vol \u00e0 destination de Manila International Airport. Nous atteindrons notre destination apr\u00e8s une heure et 45 minutes de vol. Nous remercions les passagers \u00e9ventuellement porteurs d&rsquo;armes \u00e0 feu de bien vouloir les d\u00e9charger.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 6 \u2013 RETOUR A MANILLE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>(O\u00f9 l&rsquo;on constate que contrairement \u00e0 la foudre, \u00a0la mal\u00e9diction a encore frapp\u00e9 au m\u00eame endroit et o\u00f9 l&rsquo;on d\u00e9couvre les sports en vogue le dimanche \u00e0 Manille)<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>-Nous venons d\u2019atterrir \u00e0 l\u2019a\u00e9roport international de Manille. Il est 21 heures 15 et la temp\u00e9rature ext\u00e9rieure est de 90\u00b0 Fahrenheit. Nous vous rappelons que votre ceinture doit rester attach\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arr\u00eat complet de l\u2019appareil\u2026.. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne pr\u00eate m\u00eame plus attention \u00e0 la partie de l\u2019annonce qui porte sur les armes. Lorsque nous sortons de l&rsquo;a\u00e9roport, il est pr\u00e8s de dix heures, et je ne pense qu\u2019\u00e0 ma chambre au huiti\u00e8me \u00e9tage du Hilton.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques heures auparavant, pendant le voyage en voiture entre Iligan et l&rsquo;a\u00e9roport de Cagayan, Ratinet m&rsquo;avait demand\u00e9 de mes nouvelles. Brinquebal\u00e9 par les chaos de la route, fatigu\u00e9 par mes jours de fi\u00e8vre, et sans doute aussi vex\u00e9 par le manque d&rsquo;int\u00e9r\u00eat manifeste de mon\u00a0conducteur, \u00a0j&rsquo;\u00e9tais rest\u00e9 tr\u00e8s laconique. Cela n&rsquo;avait pas paru le troubler, car il avait embray\u00e9 aussit\u00f4t sur la narration de ses propres aventures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur un ton mi- r\u00e2leur mi- plaintif accompagn\u00e9 d&rsquo;une nuance de reproche \u00e0 mon \u00e9gard, il me raconta la derni\u00e8re de ses m\u00e9saventures. Comme on sait, trois jours plus t\u00f4t, il m&rsquo;avait laiss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel d&rsquo;Iligan pour commencer la reconnaissance du futur trac\u00e9 de la route de Butuan. Pour cela, il \u00e9tait \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;une voiture tout terrain avec chauffeur, de son appareil photo qu&rsquo;il r\u00e9servait aux photos professionnelles, du Leica que je lui avais pr\u00eat\u00e9 pour faire des photos de fleurs et de papillons, et de tout un tas de petits accessoires qui remplissaient son indispensable gilet multipoches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Leica \u00e9tait un bel appareil. Il me venait de mon p\u00e8re et avait fait l&rsquo;admiration de Ratinet. Il \u00e9tait parti tout content du vrai travail de terrain qu&rsquo;il aurait \u00e0 accomplir, du crapahut difficile qu&rsquo;il aurait \u00e0 surmonter avec, en ligne de mire, la r\u00e9compense de photos exceptionnelles. Les deux cam\u00e9ras autour du cou, il avait parcouru des kilom\u00e8tres dans la jungle. A pied, il avait remont\u00e9 des rivi\u00e8res, descendu des torrents, il avait rencontr\u00e9 des oiseaux magnifiques, des papillons somptueux, des fleurs \u00e9tranges, et m\u00eame un serpent antipathique. Il avait pris des dizaines de photos prometteuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seulement voil\u00e0, Ratinet est Ratinet. Lorsque, embrum\u00e9 par la fi\u00e8vre, je lui avais confi\u00e9 mon appareil, je ne lui avais pas pr\u00e9cis\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas charg\u00e9 en pellicule. Lui-m\u00eame n&rsquo;avait pas pens\u00e9 \u00e0 le v\u00e9rifier. Et lorsque, apr\u00e8s chaque photo, il avait \u00a0mani\u00e9 de son pouce droit le petit levier d&rsquo;avancement, ceci \u00e0 trente-six reprises au moins, il n&rsquo;avait pas remarqu\u00e9 sa faible r\u00e9sistance due \u00e0 l&rsquo;absence de ruban. Ce n&rsquo;est que vers la fin de son exp\u00e9dition que, voulant remplacer la pellicule, il avait ouvert le Leica et constat\u00e9 le drame. Gr\u00e2ce \u00e0\u00a0ma n\u00e9gligence ou peut-\u00eatre m\u00eame avec mon aide, les dieux tout puissants, ligu\u00e9s une fois de plus contre Andr\u00e9 Ratinet, avaient r\u00e9ussi \u00e0 g\u00e2cher son exp\u00e9dition tropicale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trop fatigu\u00e9 pour contester ma part de responsabilit\u00e9 dans cet \u00e9chec et pas assez cruel pour ironiser sur l&rsquo;obstination du sort contraire et la persistance de ses malheurs, je me suis rencogn\u00e9 contre la porti\u00e8re et l\u2019ai laiss\u00e9 bougonner dans son coin. On verra plus tard que cette nouvelle m\u00e9saventure philippine ne serait pas pour lui la derni\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est presque midi et le\u00a0soleil brille. Nous sommes samedi et la terrasse du Hilton o\u00f9 je termine mon petit d\u00e9jeuner est tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9e. La plupart des tables et des \u00a0chaises longues sont occup\u00e9es par des non-r\u00e9sidents qui viennent prendre un verre ou d\u00e9jeuner pour avoir le droit de profiter de la piscine. Il y a longtemps que j\u2019ai r\u00e9serv\u00e9 mon transat en y pla\u00e7ant une serviette et un livre ouvert. Je me sens en pleine forme avec, devant moi, deux longues journ\u00e9es \u00e0 ne rien faire. Peut-\u00eatre irai-je dans un de ces \u00e9normes cin\u00e9mas glac\u00e9s du quartier de Quiapo. Le dernier James Bond vient d\u2019arriver \u00e0 Manille.\u00a0Au moment o\u00f9 je vais me lever pour rejoindre ma chaise longue, Robert Robertson, notre g\u00e9ologue, se dresse devant ma table, tout souriant. Il est venu prendre de mes nouvelles. Ce grand Ecossais me plait bien. Quand il est arriv\u00e9 de Sidney la semaine derni\u00e8re, c\u2019est moi qui suis all\u00e9 l\u2019accueillir \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Nous avons charg\u00e9 dans la voiture son unique valise et ses nombreux bagages \u00e0 main d\u00e9bordant de clubs de golf et de raquettes. Je l&rsquo;ai amen\u00e9 directement au Hilton o\u00f9, apr\u00e8s un ou deux whiskys au bar du cinqui\u00e8me \u00e9tage, je l&rsquo;ai invit\u00e9 \u00e0 diner. Quand je lui ai expliqu\u00e9 qu&rsquo;il pouvait b\u00e9n\u00e9ficier des tarifs que j&rsquo;avais n\u00e9goci\u00e9s, il m&rsquo;a dit qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait trouver une maison, sa femme devant le rejoindre dans une dizaine de jours. Quand je lui ai propos\u00e9 le m\u00eame r\u00e9gime que celui que j&rsquo;avais connu \u00e0 mon arriv\u00e9e, c&rsquo;est \u00e0 dire journ\u00e9e libre pour demain et premier jour de bureau apr\u00e8s demain, il m&rsquo;a pr\u00e9cis\u00e9 qu&rsquo;il avait pr\u00e9vu une autre organisation. Il lui fallait un chauffeur et une voiture pendant au moins trois jours, temps qu&rsquo;il estimait n\u00e9cessaire pour prendre contact avec la communaut\u00e9 britannique, trouver une villa confortable et deux ou trois clubs convenables. Ces exigences \u00e9taient annonc\u00e9es avec tant d&rsquo;assurance, de d\u00e9sinvolture et de bonne humeur qu&rsquo;elles semblaient aller de soi. Je lui dis que je me chargeais de transmettre ses demandes \u00e0 G\u00e9rard Peltier qui, entre nous, ne fit aucune difficult\u00e9 pour les agr\u00e9er. Je me demandais quelle aurait \u00e9t\u00e9 sa r\u00e9action si j&rsquo;avais eu les m\u00eames pr\u00e9tentions. Pour Ratinet, je ne me posais m\u00eame pas la question.\u00a0Lorsque, trois jours plus tard, il arriva au bureau pour la premi\u00e8re fois, il avait trouv\u00e9 une maison et s&rsquo;\u00e9tait inscrit \u00e0 un club de football, un club de tennis avec piscine et un club de squash. Sous quelque climat que ce soit, les britanniques ne plaisantent pas avec les loisirs et le confort qui leur paraissent n\u00e9cessaires pour survivre. . Le diner avec Robertson fut cordial et nos relations devinrent tr\u00e8s vite amicales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Robert s&rsquo;est assis devant moi. Il a command\u00e9 un gin-tonic et m&rsquo;a demand\u00e9 mes projets pour la journ\u00e9e. Quand je lui ai dit que j&rsquo;h\u00e9sitais entre un James Bond et un apr\u00e8s-midi bouquin-piscine, il m&rsquo;a d\u00e9clar\u00e9 que ce n&rsquo;\u00e9tait pas s\u00e9rieux et qu\u2019il me proposait d\u2019aller d\u00e9jeuner au fronton de <em>Jai Alai<\/em> (prononcez \u00ab\u00a0aille alaille\u00a0\u00bb). J&rsquo;avais entendu parler de ce sport national philippin, probablement import\u00e9 dans leurs basques par les espagnols et qui ressemble au grand chistera comme deux gouttes de patxaran. J&rsquo;acceptais bien volontiers de l&rsquo;accompagner. Nous avons pris un de ces taxis de deuxi\u00e8me classe, plancher perc\u00e9 de rouille, si\u00e8ges d\u00e9fonc\u00e9s et, apr\u00e8s avoir travers\u00e9 le parc de Luneta \u00e0 toute vitesse, fen\u00eatres et Klaxon bloqu\u00e9s, nous sommes arriv\u00e9s rapidement devant le stade de Jai Alai. Je m&rsquo;attendais \u00e0 un sport de plein air, mais nous nous retrouvons devant un beau b\u00e2timent de style Art Deco, haut de trois ou quatre \u00e9tages et long de pr\u00e8s de cent m\u00e8tres. C&rsquo;est le Jai Alai Building. \u00c0 une de ses extr\u00e9mit\u00e9s, une foule d\u00e9sordonn\u00e9e de barongs tagalog se presse devant quelques guichets sombres et fortement grillag\u00e9s. Devant notre tr\u00e8s visible h\u00e9sitation \u00e0 entrer dans la bagarre, un jeune gar\u00e7on me prend par la main et m&rsquo;entra\u00eene vers le milieu de la fa\u00e7ade:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Hi, Joe! You want to go to Sky Room? Sky Room very nice. Follow me, follow me!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous suivons. Nous arrivons devant une entr\u00e9e plus tranquille devant laquelle sont plant\u00e9s deux de ces gardes priv\u00e9s que l&rsquo;on voit partout \u00e0 Manille. Petit pourboire \u00e0 notre guide, l\u00e9g\u00e8re fouille \u00e0 corps, acc\u00e8s direct \u00e0 l\u2019ascenseur qui nous m\u00e8ne directement au dernier \u00e9tage. Nous d\u00e9bouchons sur une \u00e9trange salle de restaurant\u00a0: les tables sont install\u00e9es sur des gradins vertigineux qui descendent presque jusqu\u2019au sol, au ras du terrain de jeu. La vue de chaque table sur le fronton est ainsi imprenable. Une partie est en cours. Nous restons quelques instants debout, immobiles, \u00e9bahis par le gigantesque tableau qui s\u2019\u00e9tale devant nous : nous faisons face \u00e0 un mur de pr\u00e8s de soixante m\u00e8tres sur une hauteur d\u2019une douzaine; \u00e0 chaque extr\u00e9mit\u00e9, un mur perpendiculaire de m\u00eame hauteur et d\u2019une dizaine de m\u00e8tres de large. Tout est vert, les murs, le sol, le plafond. La derni\u00e8re paroi de cette immense boite est faite d\u2019un filet qui s\u00e9pare le terrain de jeu des spectateurs. Le mur de droite constitue le mur de front et celui de gauche le mur arri\u00e8re. Deux \u00e9quipes adverses de deux joueurs sont en train d\u2019\u00e9voluer sur le terrain. Le spectacle est extr\u00eamement gracieux et ne donne pas l\u2019impression de violence et d\u2019effort des autres sports de balle. Pourtant, la petite pelote de caoutchouc noir file vers le mur \u00e0 une vitesse incroyable, \u00e9ject\u00e9e du grand chistera par le large mouvement de balancement du bras du joueur. Elle percute le mur de front avec un bruit de d\u00e9tonation s\u00e8che puis repart en arri\u00e8re sans qu\u2019on ait l\u2019impression qu\u2019elle ait perdu de son \u00e9nergie. Parfois, elle touche le mur de c\u00f4t\u00e9 et change l\u00e9g\u00e8rement sa trajectoire, parfois elle le longe en le fr\u00f4lant jusqu\u2019au milieu du court. En pantalons blancs, tee-shirts et casquettes aux couleurs de leur club, les joueurs dansent sans autre accompagnement que l\u2019explosion de la pelote contre le mur. De temps en temps, l&rsquo;un d&rsquo;eux pousse un cri qui r\u00e9sonne et couvre le brouhaha de la foule. Parfois, un autre grimpe en courant sur le grand mur vertical jusqu&rsquo;\u00e0 des hauteurs incroyables pour rattraper une balle difficile. Notre contemplation est interrompue par une h\u00f4tesse qui nous conduit jusqu&rsquo;\u00e0 une table en bordure de gradins. Nous resterons l\u00e0 une bonne partie de l&rsquo;apr\u00e8s-midi \u00e0 discuter, manger du pork adobo, boire des bi\u00e8res, admirer le jeu et placer de temps en temps des paris aupr\u00e8s de notre serveur. Nous regarderons ces hommes l\u00e9gers gagner beaucoup d&rsquo;argent \u00e0 courir sur les murs, balancer leur grand panier d&rsquo;osier et renvoyer la petite balle noire \u00e9clater sur le mur. Quand nous sommes sortis du stade, la pluie venait de tomber et le soleil couchant brillait \u00e0 nouveau sur les Jeepneys enlumin\u00e9s, les autocars fumants, les taxis color\u00e9s et les vitres argent\u00e9es des limousines. Les triporteurs et les cyclistes se faufilaient entre toutes ces machines hurlantes m\u00eal\u00e9es aux pi\u00e9tons d\u00e9sordonn\u00e9s. Les fum\u00e9es bleues des \u00e9chappements se m\u00ealaient \u00e0 la vapeur qui montait du bitume chaud dans la lumi\u00e8re ocre de cette fin de journ\u00e9e. Comme aurait dit Verlaine : Mon Dieu, mon Dieu, l&rsquo;Asie est l\u00e0&#8230; Nous avons pris un taxi pour rentrer \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Sous l&rsquo;auvent du Hilton, le taxi qui \u00e9tait devant le n\u00f4tre d\u00e9chargeait ses passagers. Je vis Andr\u00e9 Ratinet en descendre, puis se pencher \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur pour aider \u00e9l\u00e9gamment une jeune femme en jolie robe de soie moulante \u00e0 sortir de la voiture. C&rsquo;\u00e9tait Tavia, la fille du Monte-Carlo. D&rsquo;un commun et tacite accord entre Robert et moi, nous attend\u00eemes pour sortir de notre voiture que le couple ait disparu dans l\u2019ombre du hall.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Surprenant Ratinet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>(1) Vous ai-je d\u00e9j\u00e0 dit ce qu&rsquo;est un Jeepney? Non? H\u00e9 bien voil\u00e0: dans les ann\u00e9es 70, les Jeepneys \u00e9taient encore \u00a0le principal moyen de transport des villes philippines. Ils avaient \u00e9t\u00e9 construits \u00e0 partir des innombrables Jeeps laiss\u00e9es par l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine \u00e0 la fin de la guerre du Pacifique. On les avait rallong\u00e9es d&rsquo;un ou deux m\u00e8tres, couvertes avec un toit en t\u00f4le et \u00e9quip\u00e9es de deux banquettes en long. On les avait peintes de toutes les couleurs, avec une pr\u00e9f\u00e9rence \u00e9vidente pour le rouge et le jaune. On les avait couvertes de fanfreluches et de guirlandes \u00e9lectriques, de statues de la Vierge et d&rsquo;images pieuses, de chromes et de miroirs, de proverbes et de maximes tagalog, de phares et de trompettes suppl\u00e9mentaires. On avait obtenu ainsi de superbes et \u00e9conomiques taxis collectifs, h\u00e9lables \u00e0 loisir, chargeables \u00e0 merci et pittoresques \u00e0 souhait.\u00a0<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 7 \u2013 UN DINER A O.K. CORRAL<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a fait presque trois semaines que je suis rentr\u00e9 de mon premier voyage \u00e0 Mindanao et ma vie \u00e0 Manille s&rsquo;est un peu organis\u00e9e. Au bureau, mes journ\u00e9es se passent \u00e0 pr\u00e9parer la grande enqu\u00eate de transport que je devrais bient\u00f4t lancer. Le soir, je vais souvent au Manila Boat Club avec Robertson. Ce n&rsquo;est pas la discipline essentielle de ce club sportif, l&rsquo;aviron, qui m&rsquo;int\u00e9resse mais le squash. Le grand \u00e9cossais m&rsquo;a initi\u00e9 \u00e0 ce sport que j&rsquo;aime bien \u00e0 cause de sa facilit\u00e9 d&rsquo;apprentissage, du d\u00e9foulement qu&rsquo;il procure en quelques minutes et de l&rsquo;ambiance tr\u00e8s anglaise qui r\u00e8gne dans le club et, plus particuli\u00e8rement, dans le bar : serveurs, non, serviteurs indiens et philippins en veste blanche, boiseries exotiques, tables rondes et massives qui me font penser \u00e0 celle du roi Arthur, majestueux ventilateurs de plafond, club-sandwiches et bi\u00e8re pression. Devenu par faveur membre du club, j&rsquo;ai l&rsquo;impression de faire maintenant partie de l&rsquo;Empire britannique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parfois, nous prolongeons la soir\u00e9e par une s\u00e9ance de massage et de sauna. Deux ou trois fois par semaine, Peltier nous entra\u00eene dans un restaurant, europ\u00e9en ou indien, am\u00e9ricain ou japonais. Il faut dire qu&rsquo;il sait trouver des coins agr\u00e9ables, comme ce restaurant franco-suisse, Le Chalet, ou \u00e9tranges, comme ce bistrot chinois donnant sur la baie, ou sordides, comme le Play Boy Club de Manille. Je sais qu&rsquo;il ne d\u00e9sesp\u00e8re pas de nous entra\u00eener ensuite vers des exp\u00e9riences plus exotiques encore mais, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, nous nous sommes content\u00e9s d&rsquo;aller jouer au bowling.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces bowling alleys ressemblent \u00e0 celles qu&rsquo;on voit partout aux \u00c9tats Unis et maintenant en France : vastes, claires et bruyantes. Une surprise pourtant : au fond, l\u00e0-bas, derri\u00e8re les quilles, il n&rsquo;y a pas ce m\u00e9canisme compliqu\u00e9, chef d&rsquo;\u0153uvre dat\u00e9 de l&rsquo;automatisme encore purement \u00e9lectrom\u00e9canique, qui, entre deux lancers de boule, balaye les seules quilles tomb\u00e9es et remet en place les quilles survivantes. \u00c0 la place, on peut apercevoir un tabouret dispos\u00e9 un peu sur le c\u00f4t\u00e9 et, sur le tabouret, les pieds et les chevilles d&rsquo;un gamin dont le reste du corps vous est cach\u00e9 par le tableau du score. C&rsquo;est lui qui fera, \u00e0 toute vitesse, le m\u00eame travail que la machine Brunswick ou AMF. Quand la partie sera termin\u00e9e, il sera de bon ton de lui envoyer un pourboire sous forme d&rsquo;un billet roul\u00e9 dans le plus gros trou de la boule. Alors il descendra de son perchoir et se penchera pour vous faire voir un grand sourire et un geste de la main en remerciement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai rencontr\u00e9 Antoine, un coop\u00e9rant. Antoine est le fils d&rsquo;un des grands patrons de la BNP et, en tant que VSNE (Volontaire du Service National en Entreprise), il a \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 pour un an \u00e0 l&rsquo;Ambassade de France \u00e0 Manille. Je ne sais pas tr\u00e8s bien ce qu&rsquo;il fait \u00e0 l&rsquo;ambassade. Il ne semble pas tr\u00e8s bien le savoir non plus. Il est parfaitement conscient de la chance qu&rsquo;il a d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 \u00e0 ce poste : une ambassade, pas trop importante, dans un pays si lointain. Il se doute que la position de son p\u00e8re n&rsquo;est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 cette chance. Il est plut\u00f4t beau gar\u00e7on, vif, intelligent, ouvert au pays. Il est toujours accompagn\u00e9 de Jean-Marc, un autre coop\u00e9rant. Jean-Marc est plut\u00f4t petit, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement envelopp\u00e9, d\u2019origine plus modeste. Il s&rsquo;est d\u00e9finitivement install\u00e9 dans le sillage d&rsquo;Antoine. Nous sortons ensemble de temps en temps. Je leur ai fait d\u00e9couvrir le squash. Comme \u00e7a, pendant un temps au moins, j&rsquo;aurai deux adversaires \u00e0 ma port\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce matin, alors que Ratinet, son counterpart Manuel Hizon \u00a0et moi \u00e9tions seuls au bureau, un homme est pass\u00e9. Il portait un \u00e9pais manteau, tout \u00e0 fait incongru sous ce climat tropical, et tirait derri\u00e8re lui un caddie de m\u00e9nag\u00e8re. Apr\u00e8s avoir dit quelques mots en tagalog \u00e0 Hizon, il s&rsquo;est adress\u00e9 \u00e0 nous\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Hi, Joe!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du caddie, il a sorti un gros livre, de la taille d&rsquo;un volume de l&rsquo;Encyclop\u00e9die Britannique et l&rsquo;a pos\u00e9 bruyamment sur la table \u00e0 dessin la plus proche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-You, catholic?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-You protestant? The same!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Catholic, protestant, the same! Joe, come see my bible. You like it!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous approchons \u00a0de la table centrale o\u00f9 le gros livre est maintenu grand ouvert par le bonhomme. C&rsquo;est effectivement une bible, une tr\u00e8s grosse bible. Ce n&rsquo;est pas une bible illustr\u00e9e de dessins \u00e9difiants. C&rsquo;est mieux que \u00e7a: c&rsquo;est une v\u00e9ritable bande dessin\u00e9e. Abraham, Mo\u00efse, J\u00e9sus y parlent dans des bulles\u00a0en Tagalog. Le colporteur feuillette le gros volume en nous faisant admirer au passage l&rsquo;Arche de No\u00e9 ou le Jardin des Oliviers. Les dessins ne sont pas tr\u00e8s jolis, mais c&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je vois une bible de ce genre. Je ne sais pas quel d\u00e9sir de ne pas passer pour un gogo, quelle crainte de me faire rouler, quelle r\u00e9ticence cach\u00e9e ont fait que je n&rsquo;en ai pas achet\u00e9 un exemplaire. Aujourd&rsquo;hui, quarante ans plus tard, je le regrette encore, comme je regrette tous les masques, tapis, manteaux, chapeaux, couteaux, statuettes et bibelots divers que je n&rsquo;ai pas achet\u00e9s un peu partout dans le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hizon, qui doit voir passer le m\u00eame colporteur r\u00e9guli\u00e8rement dans tous les bureaux de l&rsquo;administration, ne s&rsquo;est m\u00eame pas d\u00e9rang\u00e9. Ratinet est retourn\u00e9 en grommelant jusqu&rsquo;\u00e0 sa table. J&rsquo;entends le mot \u00ab\u00a0&#8230;connerie&#8230;\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le\u00a0marchand a finalement compris que je ne suis pas acheteur. Alors, sans m\u00eame refermer le livre sacr\u00e9, il recule de deux pas dans l&rsquo;all\u00e9e centrale et, tout en m&rsquo;adressant un grand sourire, il ouvre largement les deux pans de son manteau. Se d\u00e9tachant parfaitement sur le fond noir lustr\u00e9 de la doublure du v\u00eatement,\u00a0pendus comme des d\u00e9corations \u00e0 des \u00e9pingles de suret\u00e9, ballotant quand l&rsquo;homme agite ses ailes pour mettre en valeur son \u00e9talage,\u00a0apparait une impressionnante\u00a0quantit\u00e9 d&rsquo;anneaux, sachets, tiges, crochets et petits objets divers, dont on devine facilement qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;accessoires sexuels. On dirait un p\u00eacheur\u00a0au lancer\u00a0exhibant sa collection de mouches multicolores. Du coin de l&rsquo;\u0153il, Ratinet a pu voir une partie de la marchandise et, ensemble, nous \u00e9clatons de rire. Hizon, qui savait \u00e0 quoi s&rsquo;attendre, est rest\u00e9 de marbre, un peu m\u00e9prisant. Quand nous raconterons cette visite \u00e0 G\u00e9rard, il se montrera extr\u00eamement d\u00e9\u00e7u de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La femme de Robertson est arriv\u00e9e et le couple s&rsquo;est install\u00e9 dans une maison situ\u00e9e dans un compound pas trop loin du centre. Situ\u00e9 dans des jardins luxuriants, entour\u00e9 de hauts murs couronn\u00e9s de barbel\u00e9s, prot\u00e9g\u00e9 par des gardes priv\u00e9es et arm\u00e9es, un compound, c&rsquo;est une cinquantaine de maisons confortables qui abritent des familles d&rsquo;\u00e9trangers ou de la classe moyenne philippine. Hier soir, les Robertson avaient invit\u00e9 \u00e0 diner les membres de la mission, ainsi qu&rsquo;un couple de leurs voisins. Ratinet n&rsquo;est pas venu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La femme de Robert est anglaise, plut\u00f4t jolie et plut\u00f4t gaie. Les voisins, anglais \u00e9galement, habitent Manille depuis plusieurs ann\u00e9es. Ils sont un peu au-del\u00e0 de la soixantaine, sympathiques et membres du prestigieux Manila Yacht Club. Ils paraissent plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;aise. Nous avons commenc\u00e9 la soir\u00e9e au Porto, continu\u00e9 avec du vin de Bordeaux apport\u00e9 par les voisins, poursuivi avec du whisky de la r\u00e9gion d&rsquo;origine de Robert et termin\u00e9 avec de la bi\u00e8re australienne d&rsquo;importation. Ce fut sympathique et fatigant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers une heure du matin, je commandai une voiture pour rentrer seul au Hilton. Alors que, toutes vitres ouvertes, j&rsquo;\u00e9tais affal\u00e9 contre la porti\u00e8re de mon taxi et que celui-ci attendait au poste de garde la fin du contr\u00f4le des deux voitures qui nous pr\u00e9c\u00e9daient, il se passa une chose surprenante. Un homme sortit de l&rsquo;ombre d&rsquo;un jardin et marcha vers mon taxi. Quand il n&rsquo;en fut plus qu&rsquo;\u00e0 quelques m\u00e8tres, je vis dans la main qu&rsquo;il gardait le long du corps un court revolver d&rsquo;assez gros calibre. Comme pas un instant l&rsquo;homme ne regarda vers moi, je crois bien ne pas avoir ressenti \u00e0 ce moment autre chose que de la surprise. Arriv\u00e9 tout pr\u00e8s de la voiture, juste \u00e0 la hauteur de la porti\u00e8re derri\u00e8re laquelle je restais fig\u00e9, il leva le bras et tira deux fois en direction du garde qui se tenait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la voiture de t\u00eate. Tir\u00e9es \u00e0 moins d&rsquo;un m\u00e8tre de mes oreilles, les d\u00e9tonations y d\u00e9clench\u00e8rent un sifflement d\u00e9sagr\u00e9able qui dura de longues minutes. Apparemment, les deux coups de feu rest\u00e8rent sans effet sur le garde auquel ils \u00e9taient destin\u00e9s, car celui-ci riposta imm\u00e9diatement par deux autres coups de feu en direction de mon voisin. Cette nouvelle salve eut cette fois-ci pour effet de d\u00e9clencher chez moi une frousse de tous les diables et, chez l&rsquo;inconnu, un d\u00e9sir soudain de regagner tr\u00e8s vite l&rsquo;obscurit\u00e9 des jardins, ce qu&rsquo;il fit sans encombre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le silence revint apr\u00e8s la fusillade, le garde rengaina son arme puis, laissant passer les voitures qui attendaient sans autre contr\u00f4le, il rentra tranquillement dans son abri pour donner un coup de t\u00e9l\u00e9phone. Personne ne se pr\u00e9cipitait hors des voitures, personne ne sortait des maisons alentours, personne ne criait. M\u00eame mon chauffeur restait silencieux. Je n&rsquo;entendais que le battement du sang dans mes oreilles qui luttait contre leur sifflement persistant. Le calme qui suivait ce duel de western me faisait douter de son caract\u00e8re inhabituel et me donnait presque \u00e0 penser que je venais seulement d&rsquo;assister \u00e0 une sc\u00e8ne quasi normale, pourquoi pas quotidienne, peut \u00eatre une sorte de coutume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une question me revint alors \u00e0 l&rsquo;esprit, celle que je m&rsquo;\u00e9tais pos\u00e9e il y a quelques semaines alors que je d\u00e9couvrais nos bureaux :\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que je viens faire ici?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 8 \u2013 DOUGLAS ET MOI\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette fois, c&rsquo;est du s\u00e9rieux et il va falloir se colleter avec la dure mati\u00e8re. Dans l&rsquo;avion qui vole vers Cagayan, je fais le point avec Pacifico, mon counterpart. Tout ce qui pouvait \u00eatre pr\u00e9par\u00e9 pour l&rsquo;enqu\u00eate depuis Manille semble pr\u00eat: la m\u00e9thode, la dur\u00e9e de l&rsquo;enqu\u00eate, l&#8217;emplacement des postes, les nombres d&rsquo;enqu\u00eateurs \u00e0 chaque poste selon les moments de la journ\u00e9e et de la nuit. Les questionnaires, les manuels d&rsquo;instruction et les badges ont \u00e9t\u00e9 charg\u00e9s dans deux caisses en soute. Les mat\u00e9riels de signalisation et d&rsquo;\u00e9clairage nous serons fournis par le DPWH de Cagayan de Oro. Nous atterrirons dans une heure et je pense que c&rsquo;est la premi\u00e8re op\u00e9ration de cette envergure que je vais r\u00e9aliser: un mois d&rsquo;enqu\u00eate en continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cents kilom\u00e8tres de route c\u00f4ti\u00e8re, trois villes importantes, une multitude de croisements de pistes qui grimpent vers la montagne \u00e0 travers la jungle. Pour que le moins possible de d\u00e9placements \u00e9chappent \u00e0 l&rsquo;enqu\u00eate, deux douzaines de postes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9finis. Nous avons calcul\u00e9 qu&rsquo;il nous faudrait plus de deux cents personnes pour les tenir. On m&rsquo;a assur\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait aucun probl\u00e8me pour trouver tout ce monde, et m\u00eame qu&rsquo;ils parleraient un minimum d&rsquo;anglais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e7a me rend un peu nerveux mais Pacifico a l&rsquo;air confiant et heureux. Il assurera sur place la supervision de l&rsquo;enqu\u00eate pendant un mois et le contr\u00f4le du d\u00e9pouillement pendant un autre mois. Cela veut dire pour lui deux mois de frais de d\u00e9placement qui viendront gonfler notablement son salaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l&rsquo;a\u00e9roport, une banderole tendue entre deux piquets nous accueille:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab\u00a0<strong>WELCOME TO THE DPWH-BCEOM SEMINAR<\/strong>\u00ab\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous la banderole, un petit groupe nous attend. C&rsquo;est la d\u00e9l\u00e9gation du DPWH du Misamis Oriental, province de Mindanao dont Cagayan est la capitale. Le patron, c&rsquo;est le plus petit, Gil Banaag. Mince, fluet m\u00eame, rapide, souriant, aimable et de bonne humeur, il d\u00e9gage pourtant une forte autorit\u00e9. Au bar de l&rsquo;a\u00e9roport o\u00f9 il a fait pr\u00e9parer des sandwiches, des ananas d\u00e9coup\u00e9s en tranche, des Coca-Cola et du caf\u00e9, il nous explique qu&rsquo;il est onze heures trente, que nous avons tout juste le temps de discuter du programme de l&rsquo;apr\u00e8s-midi en d\u00e9jeunant, qu&rsquo;il a r\u00e9serv\u00e9 le cin\u00e9ma Rizal o\u00f9 un peu plus de deux cents personnes nous attendent \u00e0 partir de 14 heures pour y subir la formation d&rsquo;enqu\u00eateur. J&rsquo;essaie de cacher ma panique. Je n&rsquo;avais pr\u00e9vu une telle s\u00e9ance que pour dans deux ou trois jours et je n&rsquo;ai pas grand-chose de pr\u00eat pour cette conf\u00e9rence. On m&rsquo;explique qu&rsquo;\u00e0 partir de demain, le Rizal sera pris par la convention d\u2019un parti politique, que c&rsquo;\u00e9tait la seule solution et que cela ne devrait pas me poser de probl\u00e8me. \u00ab\u00a0Est-ce que cela vous pose un probl\u00e8me?\u00a0\u00bb J&rsquo;avale ma salive et je r\u00e9ponds que, non, bien s\u00fbr, cela ne me pose pas de probl\u00e8me. Du coin de l&rsquo;\u0153il, je vois un petit \u00e9clair rigolard dans celui de Pacifico, mais il joue le jeu et reste solidairement impassible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu&rsquo;\u00e0 deux heures moins le quart, nous arrivons devant le Rizal,tout est calme. Je ne vois que l&rsquo;\u00e9norme bandeau lumineux blanc au-dessus de l&rsquo;entr\u00e9e du cin\u00e9ma. Au lieu du titre d&rsquo;un film et des noms de ses acteurs principaux, on y a \u00e9crit en grosses lettre noires<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>WELCOME TO THE DPWH-BCEOM SEMINAR<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">et en dessous, en lettres un peu plus petites,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>Iligan-Cagayan de Oro-Butuan Highway Improvement Project<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gil Banaag, deux ou trois de ses assistants, Pacifico et moi entrons, dans cet ordre, par le fond de la salle. Elle est grande, sombre et silencieuse. Sur la sc\u00e8ne, vivement \u00e9clair\u00e9e, on a plac\u00e9 une longue table et une douzaine de chaises qui font face \u00e0 la salle. Devant la table, se dresse un pupitre et un micro sur pied. En avan\u00e7ant le long de l&rsquo;all\u00e9e en pente qui m\u00e8ne vers l&rsquo;\u00e9cran, je m&rsquo;aper\u00e7ois que les dix ou douze premiers rangs sont d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9s. Je me dis que voil\u00e0 mes s\u00e9minaristes. Un coup d&rsquo;\u0153il \u00e0 droite et \u00e0 gauche me permet de voir que ce sont des jeunes gens, gar\u00e7ons et filles, silencieux et d\u00e9j\u00e0 attentifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parvenus sur la sc\u00e8ne, nous nous pla\u00e7ons derri\u00e8re les petits prismes de bois grav\u00e9s \u00e0 nos noms et, sur un signe de Banaag, les lumi\u00e8res de la salle s&rsquo;allument. Tout le monde se l\u00e8ve et les premi\u00e8res mesures de l&rsquo;hymne national retentissent, imm\u00e9diatement reprises avec force par les spectateurs. \u00c0 la fin de l&rsquo;hymne, tout le monde s&rsquo;assied, sauf Banaag qui s&rsquo;avance jusqu&rsquo;au micro.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avais bien remarqu\u00e9 \u00e0 Manille que les s\u00e9ances de cin\u00e9ma commen\u00e7aient toutes par un hymne national, mais je n&rsquo;imaginais pas que ma petite s\u00e9ance \u00e0 moi serait entour\u00e9e de la m\u00eame pompe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lumi\u00e8res de la salle s\u2019\u00e9teignent. La pr\u00e9sentation de Banaag est tr\u00e8s br\u00e8ve : trois mots sur le but et l&rsquo;importance du projet et deux sur le r\u00f4le des intervenants. Il pr\u00e9cise que, par courtoisie envers l&rsquo;\u00e9tranger que je suis, toute la s\u00e9ance se tiendra en anglais. Et puis il me passe la parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je contourne la longue table, reviens vers le centre de la sc\u00e8ne, me place derri\u00e8re le micro, dispose mes papiers sur le pupitre, r\u00e8gle la hauteur du micro. Le silence de la salle est parfait. On n&rsquo;entend que le battement du sang dans mes oreilles. Je l\u00e8ve les yeux vers la salle. Je ne vois que les visages attentifs du premier rang. Tout le reste est plong\u00e9 dans le noir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis mon entr\u00e9e dans la salle, je ne cesse de retourner dans ma t\u00eate que je n\u2019ai rien pr\u00e9par\u00e9 pour cette s\u00e9ance surprise : pas de petite blague d\u2019entr\u00e9e pour d\u00e9tendre l\u2019atmosph\u00e8re et me rendre sympathique, pas d\u2019introduction au sujet, pas de point fort, pas de conclusion, pas de s\u00e9ance de questions, rien. Rien qu\u2019un triste petit manuel d\u2019instruction et des questionnaires r\u00e9barbatifs. Je pense aussi \u00e0 la soixantaine d\u2019\u00e9tudiants parisiens que j\u2019avais r\u00e9unis un an auparavant dans le poste de CRS de l\u2019Autoroute du Sud pour leur ass\u00e9ner une formation \u00e0 une enqu\u00eate qui ne devait durer qu\u2019une semaine. Je me rappelle que, malgr\u00e9 une pr\u00e9paration minutieuse, la s\u00e9ance n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 vraiment r\u00e9ussie, et pas seulement parce que rassembler des \u00e9tudiants et des CRS dans un m\u00eame local de police deux ans seulement apr\u00e8s mai 68 n\u2019\u00e9tait pas forc\u00e9ment une bonne id\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le silence se prolonge, g\u00eanant. Quelques toux se font entendre. Il va falloir que je me lance. Je tousse \u00e0 mon tour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, \u00e7a vient, tout naturellement. Je commence par quelques remerciements de convenance. Je poursuis avec une pr\u00e9sentation du projet, son int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique pour la r\u00e9gion, la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019enqu\u00eate de trafic que nous allons mener, \u00a0\u00bb vous et moi, tous ensemble ! \u00a0\u00bb Je d\u00e9roule ensuite un petit topo sur la m\u00e9thode. Sans doute gris\u00e9 par le son de ma propre voix, je parle maintenant sans difficult\u00e9, presque sans h\u00e9sitation. J\u2019arrive m\u00eame \u00e0 plaisanter deux fois. Au bout d\u2019une vingtaine de minutes, je me raccroche enfin au manuel d\u2019instruction et au questionnaire. A partir de l\u00e0, c\u2019est un boulevard et tout devient facile ; ennuyeux, mais facile. La distribution des manuels et des questionnaires permet aux s\u00e9minaristes de se d\u00e9tendre un peu en \u00e9changeant quelques paroles et m\u00eame quelques rires. La s\u00e9ance de formation se d\u00e9roule comme dans un r\u00eave. Les auditeurs sont pleins de bonne volont\u00e9, ils r\u00e9pondent aux questions avec l&rsquo;enthousiasme de bons \u00e9l\u00e8ves. Gil Banaag intervient de temps en temps pour s&rsquo;assurer qu&rsquo;un certain point \u00e0 \u00e9t\u00e9 bien compris ou pour reformuler adroitement la r\u00e9ponse trop th\u00e9orique que j&rsquo;ai pu donner \u00e0 une question. Je suis sur un nuage et, quand la s\u00e9ance se termine, je suis un peu surpris que seuls quelques applaudissements polis viennent en saluer la fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux jours plus tard, c\u2019est la r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale. Pour cet exercice qui doit durer 48 heures, le nombre de postes d\u2019enqu\u00eate a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit \u00e0 une dizaine. A 14:00 comme on dit dans l\u2019arm\u00e9e US, les premiers v\u00e9hicules sont arr\u00eat\u00e9s et les conducteurs sont interrog\u00e9s sur leur point de d\u00e9part, leur destination, le motif du voyage, le nombre de passagers, la nature et la qualit\u00e9 des marchandises transport\u00e9es, la fr\u00e9quence du trajet etc\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant les premi\u00e8res vingt-quatre heures, je contr\u00f4lerai avec Pacifico les postes situ\u00e9s \u00e0 l\u2019Est de Cagayan et Gil Banaag, les postes situ\u00e9s \u00e0 l\u2019Ouest, puis nous permuterons nos zones pour les vingt-quatre heures suivantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On m\u2019a affect\u00e9 une jeep et deux chauffeurs. Jusqu\u2019\u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, je me limite \u00e0 l\u2019observation des quelques postes situ\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9 de la ville. Mon syst\u00e8me semble fonctionner correctement. Habitu\u00e9s aux contr\u00f4les de toutes sortes et en particulier \u00e0 ceux de la police, les conducteurs s\u2019arr\u00eatent sans protester et sont plut\u00f4t soulag\u00e9s quand ils r\u00e9alisent que, pour cette fois, ils n\u2019auront pas \u00e0 payer la dime aux policiers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque la nuit tombe, je pars avec mes deux chauffeurs visiter les postes les plus \u00e9loign\u00e9s. Le premier que nous rencontrons est au bord de la jungle, juste apr\u00e8s la travers\u00e9e d&rsquo;une clairi\u00e8re qui s&rsquo;est form\u00e9e autour de l&rsquo;estuaire d&rsquo;un torrent. Dans la mauvaise lumi\u00e8re de nos phares, je vois un petit camion blanc arr\u00eat\u00e9 pr\u00e8s de la lampe temp\u00eate qui \u00e9claire le poste. Un des enqu\u00eateurs est debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porti\u00e8re du camion. L&rsquo;autre, de repos, est un peu en retrait de la route. On ne doit pas \u00eatre loin d&rsquo;un village, car il discute avec une jeune fille en robe l\u00e9g\u00e8re. L&rsquo;enqu\u00eate se termine, le camion red\u00e9marre. L&rsquo;enqu\u00eateur vient vers nous et me reconna\u00eet. L&rsquo;autre aussi. Ils se figent quasiment au garde \u00e0 vous. La fille s&rsquo;est enfuie. Je descends de la jeep. J&rsquo;essaie d&rsquo;\u00eatre jovial et rassurant. Je commente le temps qu&rsquo;il fait, la douceur de la temp\u00e9rature. Je pose deux ou trois questions. Est-ce qu&rsquo;ils ont tout ce qu&rsquo;il faut, le travail est-il difficile, est-ce que les conducteurs s&rsquo;arr\u00eatent volontiers ?&#8230;.je n&rsquo;obtiens que deux r\u00e9ponses, \u00ab\u00a0Yes Sir ! \u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0No Sir !\u00a0\u00bb, rien d&rsquo;autre. Je regarde rapidement les quelques questionnaires d\u00e9j\u00e0 remplis. Rien \u00e0 dire, tout va bien. Je leur dis very well, keep on, good bye. La r\u00e9ponse jaillit de mes deux bonshommes, raidis sur le bord de la route : \u00ab\u00a0Yes Sir !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La jeep repart sur la route, l\u00e9g\u00e8rement en surplomb de la plage. \u00c0 travers les cocotiers, sous le clair de lune magnifique, je peux voir d\u00e9filer la bande de sable blanc, la petite frange lumineuse des vagues, le reflet \u00e9clat\u00e9 de la pleine lune. A deux ou trois cents m\u00e8tres au large, je vois passer lentement une \u00eele, toute petite, exemplaire, touffe de v\u00e9g\u00e9tation pos\u00e9e sur la mer noire, surmont\u00e9e de trois hauts cocotiers en bouquet. Au-dessus de moi, dans la douceur de la nuit, aux travers de palmes immobiles, je contemple des millions d&rsquo;\u00e9toiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La jeep roule \u00e0 bonne allure sur la piste en bon \u00e9tat. Le bruit du moteur est agr\u00e9able et rassurant. Mon premier chauffeur conduit sans \u00e0-coup. L&rsquo;autre s&rsquo;est endormi en chien de fusil sur le si\u00e8ge arri\u00e8re. J&rsquo;ai pass\u00e9 ma jambe droite par-dessus la porti\u00e8re et j&rsquo;ai pos\u00e9 mon pied sur l&rsquo;aile de la jeep. De la main gauche, je tiens le montant du pare-brise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense \u00e0 Douglas Macarthur inspectant les troupes avant la reconqu\u00eate de l&rsquo;archipel et pronon\u00e7ant sa c\u00e9l\u00e8bre promesse:<\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li>Je reviendrai\u00a0!<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b><em><strong>\u00a0<\/strong><\/em><\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 9 \u2013 RETOUR AU CHALET<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>O\u00f9 notre h\u00e9ros joue aux quilles \/ de la rancune tenace des taxis\u00a0\/ G\u00e9rard et Ratinet montent en avion \/ de l\u2019importance de la c\u00f4te de b\u0153uf dans les travaux routiers\u00a0\/ retour au Chalet<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s ces sensations exaltantes de chef de guerre v\u00e9cues au clair de lune dans la jungle philippine, je suis rentr\u00e9 une nouvelle fois \u00e0 Manille. J&rsquo;y ai repris mes habitudes : les petits d\u00e9jeuners somptueux au bord de la piscine, la douce et calme efficacit\u00e9 de Cora, maitresse du bureau, les restaurants-casinos clandestins, le squash britannique, le bowling \u00e0 ramasseurs de quilles. Et Ratinet. Mais je ne le vois plus que tr\u00e8s peu. Il para\u00eet d\u00e9finitivement ailleurs. Il ne vient que de temps en temps au bureau. Il dit qu&rsquo;il travaille dans sa chambre d&rsquo;h\u00f4tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;apr\u00e8s les nouvelles que je re\u00e7ois de Placido qui est rest\u00e9 sur place, tout se passe \u00e0 peu pr\u00e8s bien \u00e0 Mindanao. J&rsquo;ai m\u00eame l&rsquo;impression qu&rsquo;il s&rsquo;y plait beaucoup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quelques jours, le taxi que je prends chaque matin devant le Hilton pour me rendre au bureau \u00e9tait particuli\u00e8rement en bon \u00e9tat. Comme d&rsquo;habitude, le chauffeur m&rsquo;a salu\u00e9 de l&rsquo;in\u00e9vitable \u00a0\u00ab\u00a0<em>Hi, Joe ! Where are you from ?\u00a0\u00bb<\/em> Quand je lui ai dit : <em>\u00ab\u00a0From Paris, France.\u00a0\u00bb<\/em>, alors qu&rsquo;il s&rsquo;attendait \u00e0 ce que je vienne de New York ou de Californie, il a tout de suite paru int\u00e9ress\u00e9 et d\u00e9sireux de pousser plus loin la conversation. Apr\u00e8s les consid\u00e9rations d&rsquo;usage sur Paris, banales partout ailleurs mais surprenantes dans la bouche d&rsquo;un chauffeur de taxi philippin, il m&rsquo;a demand\u00e9 abruptement ce que je pensais des Allemands. Comme je lui r\u00e9pondais par une opinion consensuelle selon laquelle il n&rsquo;y avait plus de probl\u00e8me entre les Fran\u00e7ais et les Allemands, il parut surpris et insista :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-But you have been occupied by the Germans&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je lui expliquai alors que j&rsquo;avais \u00e0 peine plus de deux ans \u00e0 la fin de la guerre et que depuis cette \u00e9poque, les relations entre jeunes fran\u00e7ais et jeunes allemands \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral assez bonnes. Mon explication ne le convainquait pas. Il fit un rapide parall\u00e8le entre la France et l&rsquo;Allemagne d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et les Philippines et le Japon de l&rsquo;autre, et me dit d&rsquo;un air sombre et convaincu :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-If I have a Japanese at night in my taxi, I will take him to a dark street and kill him with my knife !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quelques jours, Ratinet \u00a0est reparti\u00a0 \u00e0 Mindanao pour y poursuivre \u00a0sur le terrain l&rsquo;\u00e9tude \u00a0qu&rsquo;il avait entreprise il y a quelques semaines et peut \u00eatre aussi reprendre les photos qu&rsquo;il avait manqu\u00e9es et dont il m&rsquo;attribue toujours plus ou moins le ratage. De cette deuxi\u00e8me mission sur place, qui devait durer une dizaine de jours, il est revenu apr\u00e8s moins d&rsquo;une semaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le comportement de Ratinet commence \u00e0 inqui\u00e9ter Peltier, qui lui demande \u00e0 voir o\u00f9 en est son \u00e9tude routi\u00e8re. La r\u00e9union a lieu en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi dans le bureau de Peltier et, au d\u00e9but, je\u00a0peux les apercevoir \u00e0 travers les cloisons vitr\u00e9es. Mais bient\u00f4t, ils ont coll\u00e9 des plans un peu partout sur les vitres et je ne peux plus suivre leur entretien que par les sons qui traversent les cloisons. Tout d&rsquo;abord, c&rsquo;est la voix claire et rigolarde de G\u00e9rard qui doit vouloir lancer la discussion sur un mode plaisant. Puis c&rsquo;est le grommellement monotone de Ratinet, qui doit \u00eatre en train de pr\u00e9senter son travail. Ensuite c&rsquo;est presque le silence, non pas qu&rsquo;ils se soient tus, mais Peltier a d\u00fb baisser la voix pour poser quelques courtes questions. Encore du silence. Et puis soudain, accompagn\u00e9e d&rsquo;une suite de petits coups sur la vitre, c&rsquo;est la voix de Peltier qui enfle pendant une longue diatribe qui se termine en explosion avec un \u00ab\u00a0&#8230;mais comment peut-on \u00eatre aussi con ?\u00a0\u00bb que je distingue parfaitement. Le niveau sonore redescend petit \u00e0 petit, mais c&rsquo;est Peltier qui parle. Je vois Cora entrer dans son bureau et repartir dans le sien quelques instants plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ratinet sort du bureau de Peltier avec ses plans sous le bras. Il rejoint sa table. Il est p\u00e2le et il me semble qu&rsquo;il chancelle un peu. Je lui demande : \u00a0\u00bb \u00c7a va ?\u00a0\u00bb. Il grommelle quelque chose que je comprends pas et commence \u00e0 ranger les plans dans des tubes en cartons. Il doit s&rsquo;y reprendre \u00e0 plusieurs fois. Ensuite il pr\u00e9pare son attach\u00e9-case et s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 sortir du bureau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pose la question idiote: \u00ab\u00a0Tu t&rsquo;en vas ?\u00a0\u00bb Il bougonne: \u00ab\u00a0Je vais faire ma valise ; il veut que j&rsquo;y retourne demain matin ! Tu parles d&rsquo;une connerie&#8230;\u00a0\u00bb et il sort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peltier passe un long moment au t\u00e9l\u00e9phone. Cora entre et sort deux ou trois fois de son bureau, l&rsquo;air affair\u00e9. J&rsquo;attends que cette agitation se soit calm\u00e9e pour rejoindre G\u00e9rard dans son bureau. Il est p\u00e2le lui aussi, et c&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je lui vois une mine aussi pr\u00e9occup\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00c7a va ? Qu&rsquo;est-ce qui se passe ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oh, rien ! Ce con n&rsquo;a pas fait la moiti\u00e9 du trac\u00e9 qu&rsquo;il aurait d\u00fb faire \u00e0 ce jour, et les trois quarts de ce qu&rsquo;il a fait, c&rsquo;est \u00e0 foutre \u00e0 la poubelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-C&rsquo;est si grave que \u00e7a?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Il y a au moins quatre sections o\u00f9 \u00e7a ne passe pas du tout. Je vais tout revoir sur place avec lui. On part demain matin. J&rsquo;en ai pour deux semaines, peut-\u00eatre moins si j&rsquo;arrive \u00e0 le remettre sur rails et \u00e0 le laisser tout seul l\u00e0-bas, mais j&rsquo;en doute. Pendant ce temps-l\u00e0, tu t&rsquo;occuperas des contacts avec Paris et avec le DPWH. Ah ! Il faudra aussi que tu accueilles Albert. C&rsquo;est un bon projeteur que je viens de demander en renfort pour tenir les d\u00e9lais. Il arrive de Paris la semaine prochaine, mardi ou mercredi. Tu le mettras au courant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">G\u00e9rard range ses affaires en silence \u00a0pendant quelques instants. Puis, fermant les yeux\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, c&rsquo;est pas tout \u00e7a! Tu dines ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et sans attendre la r\u00e9ponse:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-On va au Chalet. J&rsquo;ai besoin d&rsquo;une bonne c\u00f4te de b\u0153uf ! C&rsquo;est que j&rsquo;en ai pour quinze jours de jungle, moi. Et avec l\u2019autre andouille en plus !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il sort en coup de vent de son bureau. Je m&rsquo;engouffre derri\u00e8re lui et j&rsquo;entends: \u00ab\u00a0Non mais, quel con ! Quel con !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les grandes villes des pays lointains, je veux dire hors d&rsquo;Europe, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;aspect des restaurants, le dressage des tables, le service et, bien entendu, la cuisine sont si diff\u00e9rents de ce que nous connaissons, il y aura toujours quelqu&rsquo;un pour installer un restaurant qui s&rsquo;appellera par exemple La Petite Maison Basque, qui fera servir des plats mexicano-espagnols et des vins australiens par des serveurs d\u00e9guis\u00e9s en tor\u00e9adors. En g\u00e9n\u00e9ral, cet \u00e9tablissement sera log\u00e9 dans un b\u00e2timent bizarre, typique d&rsquo;une volont\u00e9, malheureusement vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, de ressembler \u00e0 une agence immobili\u00e8re de Saint Jean de Luz.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me souviens d&rsquo;une pizzeria\u00a0\u00e0 Douala qui s&rsquo;appelait <em>Al Vesuvio<\/em> et qui servait une bonne cuisine traditionnelle italienne. La salle, immense et d\u00e9cor\u00e9e de grandes fresques de la baie de Naples, de Pomp\u00e9i et du volcan, \u00e9tait parcourue par une nu\u00e9e de serveurs camerounais dont l&rsquo;uniforme relevait du m\u00e9lange du gondolier\u00a0v\u00e9nitien\u00a0et du p\u00eacheur napolitain. En particulier, les chaussettes montantes \u00e0 pompon et rayures rouges et blanches faisaient la joie des clients.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi les pays lointains, il y a ceux qui sont situ\u00e9s sous les tropiques, ceux o\u00f9 la temp\u00e9rature descend rarement en dessous de 24 degr\u00e9s et l&rsquo;humidit\u00e9 au-dessous de 80%. Dans ces pays, ce type de restaurant exotique s&rsquo;appellera \u00a0volontiers L&rsquo;Isba Russe ou le Val d&rsquo;Is\u00e8re. \u00c0 Manille, c&rsquo;\u00e9tait le Chalet Suisse. Restaurant d&rsquo;excellente qualit\u00e9, il \u00e9tait tenu par un fran\u00e7ais, install\u00e9 dans le pays depuis de nombreuses ann\u00e9es. Apr\u00e8s avoir gagn\u00e9 pas mal d&rsquo;argent dans je ne sais quoi, il avait mont\u00e9 le \u00ab\u00a0Chalet Suisse\u00a0\u00bb. Dans un quartier agr\u00e9able fait de maisons basses et plut\u00f4t modernes, il avait construit un chalet savoyard avec toit pentu couvert en fausses lauzes, fen\u00eatres \u00e0 petits carreaux et volets de bois, balcons fleuris, le tout peint en noir, \u00e0 l&rsquo;exception des bordures de fen\u00eatre et des garde-corps des balcons qui \u00e9taient peints en rouge. L\u2019int\u00e9rieur \u00e9tait meubl\u00e9 comme un restaurant d\u2019altitude avec de grosses tables en ch\u00eane verni et de lourdes chaises au dossier perc\u00e9 d\u2019un c\u0153ur. Les seules concessions faites aux usages philippins \u00e9taient l\u2019\u00e9norme publicit\u00e9 lumineuse et clignotante pour la bi\u00e8re San Miguel que c\u00f4toyait une discr\u00e8te petite croix suisse, l\u2019habituelle pancarte \u00e0 l\u2019entr\u00e9e interdisant \u00ab\u00a0les armes mortelles et les femmes non accompagn\u00e9es\u00a0\u00bb, la temp\u00e9rature polaire qui r\u00e9gnaient dans la salle de restaurant et la pr\u00e9sence au bar de deux femmes \u00ab\u00a0non accompagn\u00e9es\u00a0\u00bb, mais autoris\u00e9es par la Direction. On y servait une tr\u00e8s bonne cuisine, essentiellement fran\u00e7aise, et une viande qui se proclamait import\u00e9e de Nouvelle-Z\u00e9lande et qui nous attirait souvent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une semaine plus tard, Peltier est de retour \u00e0 Manille. Il arrive au bureau en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Il a l&rsquo;air plus d\u00e9tendu que lors de son d\u00e9part. Je lui fais le point de la semaine\u00a0: nous avons re\u00e7u le troisi\u00e8me avenant au contrat, il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;\u00e0 le faire signer au client ; Paris demande que l&rsquo;on obtienne des paiements plus r\u00e9guliers du client ; un sp\u00e9cialiste \u00ab\u00a0a\u00e9roport\u00a0\u00bb arrive dans trois jours pour pr\u00e9parer une proposition d&rsquo;\u00e9tude pour l&rsquo;extension de l&rsquo;a\u00e9roport de Manille, il faudra le pr\u00e9senter \u00e0 l&rsquo;administration philippine et l&rsquo;aider dans ses recherches, il ne devrait rester que trois ou quatre jours ; mon \u00e9tude de transport avance \u00e0 peu pr\u00e8s dans les temps ; Michel Albert est arriv\u00e9 il y a trois jours, il est au boulot depuis hier ; la quantit\u00e9 de travail \u00e0 reprendre n&rsquo;a pas l&rsquo;air de l\u2019inqui\u00e9ter, en plus, il a l&rsquo;air sympa.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et toi, comment c&rsquo;\u00e9tait?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, \u00e9coute, ce n&rsquo;est pas la catastrophe que j&rsquo;attendais. Il y a des tas d&rsquo;\u00e2neries, mais \u00e7a ne sera pas trop difficile \u00e0 reprendre. Il faut que je te raconte : En fait, il a b\u00e2cl\u00e9 le travail parce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas rest\u00e9 assez longtemps sur place. Apr\u00e8s un diner \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel de Butuan, on a prolong\u00e9 la soir\u00e9e au bar avec quelques bi\u00e8res. Il a fini par me raconter qu&rsquo;il avait rencontr\u00e9 une fille \u00e0 Manille, une serveuse de restaurant, celle qu&rsquo;on avait vue le premier soir au Monte-Carlo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, je me souviens, Tavia.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Eh bien, il continue \u00e0 la voir r\u00e9guli\u00e8rement. Une fille formidable, vingt et un ans, ravissante, gentille, serveuse au Monte-Carlo. Elle travaille pour nourrir sa famille\u2026.Tout le toutim, quoi\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Tu parles!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Il \u00e9tait tellement \u00e9mu en m&rsquo;en parlant que je n&rsquo;ai pas eu le courage de lui dire que c\u2019\u00e9tait vraisemblablement une prostitu\u00e9e. Je lui ai simplement conseill\u00e9 de ne pas trop s&rsquo;attacher car son retour en France est pr\u00e9vu pour dans un peu plus de deux mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et alors\u00a0? Il a compris\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-J\u2019esp\u00e8re. Il m\u2019a dit qu\u2019il \u00e9tait conscient que c\u2019\u00e9tait sans avenir, qu\u2019il y pensait sans arr\u00eat, que c\u2019\u00e9tait dur mais qu\u2019il allait faire son boulot\u2026 A surveiller\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Sacr\u00e9 Ratinet\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, on verra \u00e7a\u2026Tu dines\u00a0? On va au Chalet\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 10 \u2013 ANANAS, EXOCETS ET NOIX DE COCO\u00a0!<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;enqu\u00eate de circulation \u00e0 grand spectacle que j&rsquo;ai lanc\u00e9e entre Iligan et Butuan se termine et le d\u00e9pouillement des milliers de questionnaires qui en r\u00e9sultent va bient\u00f4t commencer. Il est temps que je retourne \u00e0 Mindanao pour organiser le d\u00e9but de cette op\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque j&rsquo;arrive \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport de Cagayan de Oro, Placido Palangsang est l\u00e0 qui m&rsquo;attend avec la Jeep Willys. Il a l&rsquo;air tr\u00e8s en forme. Pendant le trajet vers la ville, il m&rsquo;explique en quelques mots qu&rsquo;il a pris la d\u00e9cision d&rsquo;arr\u00eater l&rsquo;enqu\u00eate trois jours plus t\u00f4t que pr\u00e9vu \u00e0 cause de la d\u00e9fection soudaine de nombreux enqu\u00eateurs, retourn\u00e9s dans leur famille pour on ne sait quelle raison, f\u00eate religieuse ou r\u00e9colte. La phase de d\u00e9pouillement a commenc\u00e9 hier. Placido a tout organis\u00e9. Il a trouv\u00e9 des bureaux, choisi les enqu\u00eateurs \u00e0 conserver pour l&rsquo;op\u00e9ration, organis\u00e9 leur formation et lanc\u00e9 un premier test depuis huit heures ce matin. Il m&#8217;emm\u00e8ne au bureau pour ramasser les copies, examiner les premiers r\u00e9sultats et faire un d\u00e9briefing en fin de journ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Jeep s&rsquo;arr\u00eate devant un petit immeuble tout neuf de deux \u00e9tages. Le rez-de-chauss\u00e9e est occup\u00e9 par une banque et le premier \u00e9tage par une agence gouvernementale pour le d\u00e9veloppement agricole de Mindanao. Nous montons au deuxi\u00e8me \u00e9tage par un escalier ext\u00e9rieur en b\u00e9ton. La rampe n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e mais, au-dessus de la porte d&rsquo;entr\u00e9e, on a d\u00e9j\u00e0 accroch\u00e9 l&rsquo;indispensable panneau de bois sombre grav\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>DPWH-WORLD BANK- ILIGAN BUTUAN ROAD<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>TRAFFIC SURVEY<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les bureaux comportent une seule grande salle avec, dans un angle, une petite pi\u00e8ce vitr\u00e9e. Le mur qui donne sur la rue est enti\u00e8rement constitu\u00e9 de fen\u00eatres coulissantes. Traversant les all\u00e8ges, trois conditionneurs d&rsquo;air ronronnent et soufflent un air glac\u00e9. Quinze tables bien align\u00e9es font face \u00e0 la cage de verre. Une douzaine de jeunes filles y sont install\u00e9es. Elles portent toutes la tenue des lyc\u00e9ennes, jupe noire et chemisier blanc. A c\u00f4t\u00e9 de chacune d&rsquo;elles, une bo\u00eete en bois contient les questionnaires \u00e0 traiter. Silencieuses et appliqu\u00e9es, elles reportent les renseignements de chaque questionnaire en cochant des cases sur une fiche cartonn\u00e9e. De temps en temps, l&rsquo;une d&rsquo;entre elles rassemble les fiches et y pratique des encoches \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une sorte de pince \u00e0 composter semblable \u00e0 celles dont se servent les contr\u00f4leurs de chemin de fer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Placido parait aux anges et j&rsquo;imagine le plaisir qu&rsquo;il a d\u00fb avoir \u00e0 choisir les locaux, faire graver le panneau et s\u00e9lectionner les jolies filles qu&rsquo;il me pr\u00e9sente une \u00e0 une. L&rsquo;atmosph\u00e8re est fra\u00eeche et studieuse et le travail qu&rsquo;elles accomplissent est sans reproche. Nous nous retirons dans la cage de verre qui constitue son bureau d&rsquo;o\u00f9 il peut surveiller toute la salle. Il me vient une image de coq et de basse-cour mais je la garde pour moi et je le f\u00e9licite pour son organisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avais pr\u00e9vu de rester au moins trois jours, mais le travail d\u00e9j\u00e0 accompli ne me laisse plus grand chose \u00e0 faire. Je pourrais repartir le lendemain matin, mais je d\u00e9cide de rester ici le temps pr\u00e9vu. Des vacances, en quelque sorte. Placido, qui comprend tout tr\u00e8s vite, me propose pour le lendemain une visite des environs de Cagayan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain, \u00e0 huit heures, il est l\u00e0 qui m&rsquo;attend avec la Jeep et un chauffeur. Il m&rsquo;explique que nous allons traverser une des plus grandes plantations d&rsquo;ananas du monde, la plantation Del Monte de Bukidnon. Mais auparavant, nous devons passer prendre une amie \u00e0 lui qui nous accompagnera pour la balade. Je sens venir le pi\u00e8ge, mais je ne dis rien. Notre voiture s&rsquo;arr\u00eate dans un faubourg de Cagayan devant un de ces petits caf\u00e9s de bord de route, construit pour partie en b\u00e9ton et pour partie en mat\u00e9riaux d&rsquo;origines diverses, panneaux publicitaires arrach\u00e9s, t\u00f4les ondul\u00e9es du commerce, ou plaques d&rsquo;aluminium laqu\u00e9 pour futures canettes de Coca-Cola, le tout probablement \u00ab\u00a0tomb\u00e9 du camion\u00a0\u00bb. Devant le caf\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement en contrebas, dans la fum\u00e9e du po\u00eale \u00e0 bois, nous attendent deux jeunes filles et une glaci\u00e8re. Le pi\u00e8ge se pr\u00e9cise. Il s&rsquo;appelle Nikki et Marinol. Je crois reconna\u00eetre en Nikki l&rsquo;une des filles qui travaillaient hier au d\u00e9pouillement. Elle explique qu&rsquo;elle a propos\u00e9 \u00e0 sa cousine de nous accompagner, car elle travaille \u00e0 la plantation Del Monte. La glaci\u00e8re, c&rsquo;est pour le pique-nique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au double titre de chef et d&rsquo;\u00e9tranger, j&rsquo;ai droit \u00e0 la place du passager avant tandis que Placido s&rsquo;installe \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re entre Marinol et Nikki. Nous partons droit vers l&rsquo;int\u00e9rieur des terres sur une belle route goudronn\u00e9e, qui, au bout d&rsquo;une dizaine de kilom\u00e8tres, se transforme en large piste en terre bien entretenue. Nous remontons vers le sud une large vall\u00e9e bord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Ouest par une impressionnante montagne volcanique pel\u00e9e de 3000 m\u00e8tres et, \u00e0 l&rsquo;Est, par une chaine moins haute couverte de v\u00e9g\u00e9tation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis d\u00e9j\u00e0 un bon quart d\u2019heure, nous roulons entre deux immenses champs bien propres sillonn\u00e9es de chemins rectilignes espac\u00e9s r\u00e9guli\u00e8rement. Ils sont couverts de millions d&rsquo;exemplaires d&rsquo;une sorte de plante grasse aux grandes feuilles pointues. Derri\u00e8re moi, Placido et ses amies rient et discutent en tagalog. Le vent de la course et le bruit du moteur ne permettent pas de se parler beaucoup, et je me contente d\u2019admirer le paysage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout d\u2019une demi-heure, je me retourne et demande si nous arriverons bient\u00f4t \u00e0 la plantation Del Monte. Malgr\u00e9 toute sa gentillesse et sa diplomatie naturelle, Placido ne peut retenir un grand \u00e9clat de rire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais \u00e7a fait bien 10 miles que nous y sommes! Tout \u00e7a, partout, ce sont des ananas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il dit un mot au chauffeur qui se gare sur le bord de la piste. Nous descendons de voiture, et l\u00e0, effectivement, je peux voir, au milieu de chaque bouquet de feuilles coupantes, cette sorte de ballon de rugby rugueux, surmont\u00e9 d\u2019un petit plumeau piquant et bleu-vert. Moi qui pensais que les ananas poussaient sur des arbres, je me sens ridicule et je tente de conserver ma dignit\u00e9 en restant silencieux et circonspect. J\u2019entends les deux filles qui pouffent \u00e0 quelques m\u00e8tres. Nous repartons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu apr\u00e8s, nous nous arr\u00eatons pr\u00e8s d&rsquo;un petit b\u00e2timent ouvert sur tous les c\u00f4t\u00e9s. Sa structure et sa charpente sont en beau bois sombre et la couverture est en feuilles de nipah. Des panneaux \u00e9ducatifs nous y apprennent les techniques de la culture, de la r\u00e9colte et de l&rsquo;utilisation de l&rsquo;ananas ainsi que son importance \u00e9conomique pour Mindanao. En quelques minutes, j&rsquo;apprends tout de ce fruit qu&rsquo;on me sert tous les matins depuis des semaines, artistiquement d\u00e9coup\u00e9, au bord de la piscine du Hilton. Placido commente et les deux filles montrent des signes d&rsquo;impatience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous repartons, cette fois-ci vers l\u00b4Est. La Jeep s&rsquo;enfonce au c\u0153ur de la plantation vers la chaine de montagnes la plus basse en empruntant les pistes d&rsquo;exploitation. Ces chemins sont \u00e9troits mais parfaitement rectilignes, et notre chauffeur pousse la Jeep de plus en plus vite. Comme il vient de pleuvoir, la voiture ne soul\u00e8ve pratiquement pas de poussi\u00e8re mais projette violemment des cailloux au milieu des plants d&rsquo;ananas dont les grande feuilles ac\u00e9r\u00e9es viennent parfois fr\u00f4ler la carrosserie. Derri\u00e8re moi, les deux filles crient de peur et de plaisir et Placido encourage le chauffeur \u00e0 aller encore plus vite. Je commence \u00e0 me sentir mal \u00e0 l&rsquo;aise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heureusement, nous arrivons aux premi\u00e8res pentes de la montagne o\u00f9 les champs finissent. La Jeep est oblig\u00e9e ralentir pour prendre une nouvelle piste qui longe la plantation en redescendant doucement vers le Nord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette route est plus large mais assez sinueuse car elle \u00e9pouse le relief des premiers contreforts volcaniques et, dans la pente, le chauffeur acc\u00e9l\u00e8re de plus en plus. Nous roulons maintenant en descente \u00e0 plus de cinquante miles \u00e0 l&rsquo;heure, \u00e0 cinq dans une Jeep, sur une piste en terre. Je sens que la voiture commence \u00e0 chasser dans les virages. Quiconque a conduit ou m\u00eame seulement roul\u00e9 dans une de ces Jeeps de l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine sait qu&rsquo;en mati\u00e8re de tout-terrain, on ne fait pas beaucoup plus solide ni beaucoup plus dangereux. Kitti et Marinol ont repris leurs cris de joie et Placido, assis sur le si\u00e8ge du milieu, les maintient par les \u00e9paules en riant tr\u00e8s fort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Stop !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est moi qui ai cri\u00e9. Le chauffeur me regarde, l&rsquo;air surpris, sans ralentir. Derri\u00e8re, ils se sont tus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Stop !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme rien ne se passe, je crie \u00e0 nouveau en fixant le chauffeur de l&rsquo;air le plus autoritaire que je peux :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Stop !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a compris, il ralentit et arr\u00eate la voiture au milieu de la piste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Garez-vous !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis dans un \u00e9tat de fureur absolue. Je saute de la Jeep et tr\u00e9buche un peu dans le caniveau. Je descends la piste \u00e0 grands pas. Parvenu \u00e0 une douzaine de m\u00e8tres, je m&rsquo;arr\u00eate brusquement et je reste fig\u00e9 quelques instants \u00e0 tenter de retrouver mon calme. Puis je fais demi-tour et reviens lentement vers la Jeep, maintenant silencieuse. Quand j&rsquo;arrive \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du chauffeur, je m&rsquo;adresse \u00e0 lui, mais en fait, c&rsquo;est \u00e0 Placido que je parle. D&rsquo;une voix pas encore tout \u00e0 fait assur\u00e9e mais la plus froide que je puisse adopter, je dis :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Maintenant, \u00e9coutez-moi attentivement. Vous conduisez beaucoup trop vite et de fa\u00e7on extr\u00eamement dangereuse une Jeep qui est en surcharge sur une piste en terre qui, de plus, est en descente. Nous risquons un accident \u00e0 chaque instant. Je viens de France pour aider \u00e0 construire des routes dans ce pays et je n&rsquo;ai pas fait 10.000 kilom\u00e8tres pour finir \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de Cagayan. Je vais remonter dans la voiture et vous allez conduire raisonnablement pour le reste de la journ\u00e9e. Est-ce que vous avez compris ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est sans doute l&rsquo;\u00e9motion qui m&rsquo;a fait formuler toutes ces phrases longues et compliqu\u00e9es dont le chauffeur n&rsquo;a sans doute pas compris la moiti\u00e9. Mais Placido, lui, a compris. Il dit quelques mots en tagalog et le chauffeur fait un signe de t\u00eate en pronon\u00e7ant un \u00ab\u00a0sorry\u00a0\u00bb peu convaincant. Je remonte \u00e0 bord et nous repartons \u00e0 allure exag\u00e9r\u00e9ment lente. Le chauffeur est visiblement furieux, et les passagers arri\u00e8re sont fig\u00e9s. J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;avoir nettement cass\u00e9 l&rsquo;ambiance. Mais peu importe, je suis vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout d&rsquo;une vingtaine de minutes de lente descente, la piste entre dans la jungle. Vingt minutes encore et nous retrouvons la route c\u00f4ti\u00e8re, celle qui m\u00e8ne \u00e0 Butuan. A l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;un petit village, Placido fait arr\u00eater la voiture et nous descendons. Par un sentier pentu, nous nous approchons de l&rsquo;une des larges huttes en nipah. De son toit en feuilles de palmier sort une abondante fum\u00e9e blanche. Personne ne semble s&rsquo;affoler et Placido m&rsquo;explique qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une op\u00e9ration d&rsquo;entretien courant : r\u00e9guli\u00e8rement, les habitants de ce type de maisons allument \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur un feu d&rsquo;\u00e9corces de noix de coco auquel ils ajoutent des feuilles pour d\u00e9gager le plus de fum\u00e9es possible et chasser ainsi de la couverture les habitants ind\u00e9sirables, en particulier les serpents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Placido me demande si j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 bu de l\u2019eau de \u00ab\u00a0young coconut\u00a0\u00bb. Me reviennent alors les souvenirs de f\u00eates foraines parisiennes o\u00f9 des \u00e9ventaires pr\u00e9sentaient des fragments de noix de coco blancs dans leur coque brune, arros\u00e9s par de minces petits jets d\u2019eau pour maintenir leur relative fraicheur. L\u2019odeur et surtout le go\u00fbt de ces morceaux de chair blanche m\u2019\u00e9taient toujours d\u00e9sagr\u00e9ables. Devant ma mine peu enthousiaste, Placido insiste. Il y a l\u00e0 un enfant du village \u00e0 qui il adresse quelques mots. Le gar\u00e7on doit avoir une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Il porte des tongs bleues, un short noir et une chemise blanche \u00e0 manches courtes ouverte sur son \u00e9troite poitrine. Le chauffeur lui tend une machette sortie de sous un si\u00e8ge de la Jeep. Le gamin l\u2019attache \u00e0 sa ceinture par sa cordelette et, d\u2019un mouvement l\u00e9ger de footballeur, il envoie valser ses deux tongs \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un grand cocotier. Puis il regarde la bouquet de palmes tout en haut de l&rsquo;arbre et s&rsquo;avance jusqu&rsquo;\u00e0 lui. Il commence son ascension en posant tout d&rsquo;abord un pied nu sur le fut un peu au-dessus du sol. La main oppos\u00e9e vient ensuite se plaquer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du tronc \u00e0 hauteur de son visage. L&rsquo;autre pied puis l&rsquo;autre main suivent avec le m\u00eame mouvement. L&rsquo;enfant est souple, d\u00e9li\u00e9, gracieux. Son habilet\u00e9 spectaculaire r\u00e9sulte sans doute d&rsquo;une grande habitude. La plante de ses pieds s&rsquo;incurve pour \u00e9pouser la forme du tronc de l\u2019arbre; ses jambes sont fl\u00e9chies et son dos vout\u00e9 pour permettre \u00e0 ses mains et ses avant-bras d\u2019enlacer le cocotier ; toujours en mouvement, en tendant un peu les jambes et en remontant son buste, il d\u00e9place d\u2019abord une main vers le haut pour une nouvelle prise, puis l\u2019autre main qui se place juste au-dessus de la premi\u00e8re ; le pied droit s\u2019\u00e9l\u00e8ve alors de la m\u00eame hauteur et assure sa prise sur le tronc ; enfin le pied gauche vient appuyer sur le tronc \u00e0 la hauteur de l\u2019autre pied.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enfant est arriv\u00e9 sous la couronne de palmes, \u00e0 plus de dix m\u00e8tres de hauteur, l\u00e0 o\u00f9 se trouvent les fruits. Il a enserr\u00e9 de ses jambes le tronc maintenant plus mince et, se tenant d\u2019une main \u00e0 la naissance d\u2019une palme, il tire \u00e0 lui la machette qui pendait \u00e0 son c\u00f4t\u00e9. En quelques coups tranchants, il lib\u00e8re cinq ou six noix qui tombent l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre sur le sol mou comme de lourdes pierres. La machette suit de peu le dernier fruit. Tandis que le gamin redescend, le chauffeur a ramass\u00e9 sa machette et l\u2019une des noix. En quelques coups rapides, il taille la partie sup\u00e9rieure et d\u00e9coupe une sorte de cuill\u00e8re dans l&rsquo;un des copeaux. Il d\u00e9calotte enfin la noix d\u2019un seul coup pr\u00e9cis, faisant apparaitre la chair blanche et le liquide opalescent qu\u2019elle renferme. Il me tend la noix pr\u00e9par\u00e9e en me faisant signe de boire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le chauffeur a pr\u00e9par\u00e9 des noix pour tout le monde et, debout au milieu de cette for\u00eat humide et chaude, nous buvons ce liquide sucr\u00e9 et \u00e9trangement frais. Il nous montre ensuite comment utiliser la cuill\u00e8re en \u00e9corce pour entamer la chair que nous mangeons pench\u00e9s en avant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette diversion a d\u00e9tendu l\u2019atmosph\u00e8re et quand nous redescendons le sentier, les deux filles reprennent leurs joyeuses discussions, tandis que Placido m&rsquo;explique tout ce qu&rsquo;on peut faire avec les noix de coco : boire, se nourrir, se chauffer, faire du barbon de bois, cirer les parquets, nourrir les animaux, fabriquer de l&rsquo;huile, des tapis, des balais, des ficelles&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Brusquement, la jungle s&rsquo;\u00e9carte et nous d\u00e9bouchons sur une plage. Elle \u00e9tend son arc de cercle sur presque deux cents m\u00e8tres entre deux caps charg\u00e9s de grands cocotiers inclin\u00e9s. A quelques centaines de m\u00e8tres au large, il y a un \u00eelot en forme de tasse renvers\u00e9e, surmont\u00e9 de quelques arbres en \u00e9ventail. Bien au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00eelot et de ce que l&rsquo;on devine \u00eatre la barre, la mer change de couleur et devient bleu fonc\u00e9 m\u00eal\u00e9 de taches blanches. Sable blanc sous les cocotiers, mer calme et transparente, l\u00e9g\u00e8re brise \u00e0 travers les palmes, ciel bleu parsem\u00e9 de lointains nuages, tout cela existe donc vraiment. Le sentier que nous avons suivi a rejoint la plage pr\u00e8s de l&rsquo;un des deux caps qui la limitent. L&rsquo;endroit est \u00e0 l&rsquo;abri du vent. Le tronc d&rsquo;un palmier suit le sable \u00e0 l&rsquo;horizontale puis s&rsquo;incurve vers le ciel pour donner un peu d&rsquo;air \u00e0 ses feuilles. C&rsquo;est le paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Placido et moi, nous enlevons nos chaussures et d\u00e9posons chemise et pantalon pour nous mettre en maillot de bain. Nikki et Marinol sont pass\u00e9es pudiquement de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du palmier pour en faire autant. Le chauffeur nous a rejoints avec la glaci\u00e8re et quelques poissons qu&rsquo;il a d\u00fb acheter au village. Nous allons nous baigner, tandis que le chauffeur s&rsquo;\u00e9loigne vers l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de la plage, une cigarette aux l\u00e8vres et un transistor \u00e0 la main. Placido chahute avec les deux filles. Moi, je nage sous l&rsquo;eau, les yeux grand-ouverts, au milieu de petits poissons flous \u00e0 peine effray\u00e9s ; je passe voluptueusement mes mains dans le sable ; je me retourne sur le dos, me pose au fond en vidant mes poumons et je regarde le soleil qui bouge au-dessus de moi. Je nage un peu vers le large jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019arrive dans des eaux plus fraiches et plus sombres, puis je fais demi-tour pour rentrer doucement vers la plage en nageant sur le dos, les yeux ferm\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon dos frotte enfin le sable et je touche terre au milieu de la plage, \u00e0 distance du petit groupe qui s\u2019affaire pr\u00e8s du cocotier allong\u00e9. Placido est en train d\u2019allumer un feu et les filles de pr\u00e9parer les poissons. Le chauffeur reste invisible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les poissons sont des exocets, poissons volants de la taille de grosses sardines. Nikki et Marinol les ont envelopp\u00e9s dans des feuilles de palme et les ont piqu\u00e9s sur des b\u00e2tonnets qu\u2019elles ont plant\u00e9s dans le sable \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du feu. Sorties de la glaci\u00e8re et pos\u00e9es sur le sable, les bouteilles de bi\u00e8re et de Coca ruissellent de condensation \u00e0 l&rsquo;ombre du palmier. C&rsquo;est le paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque nous avons fini les poissons, les sandwiches et les fruits, nous repartons nous baigner calmement tous les quatre. Puis, Nikki et Placido franchissent le tronc d&rsquo;arbre en se tenant par la main et disparaissent. Je me retrouve seul avec Marinol \u00e0 marcher vers l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de la plage, le dos au soleil, dans l&rsquo;eau jusqu&rsquo;aux chevilles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une certaine g\u00eane s&rsquo;est install\u00e9e. Elle me demande o\u00f9 est la France, dans quelle ville j&rsquo;habite, si je suis mari\u00e9, si j&rsquo;ai des enfants. D&rsquo;elle, j&rsquo;apprends qu&rsquo;elle est \u00e9tudiante en \u00e9conomie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 catholique Xavier de Cagayan, qu&rsquo;elle vit avec ses parents qui ont \u00e9migr\u00e9 de Luzon \u00e0 Mindanao quand elle avait dix ans, que les choses ici ne sont pas toujours faciles \u00e0 cause des musulmans qui s&rsquo;opposent \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e de toujours plus de catholiques en provenance du Nord, que quand elle aura son dipl\u00f4me, elle ira travailler \u00e0 Manille ou \u00e0 Hong-Kong. Tout en marchant dans l&rsquo;eau, elle plonge soudain la main dans le sable et en ressort un coquillage dont la forme est celle d&rsquo;une grosse olive fendue sur le c\u00f4t\u00e9. La coque est brillante, rose orang\u00e9e et parsem\u00e9e de t\u00e2ches marron. J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 vu beaucoup de ces coquillages, de tailles et de couleurs tr\u00e8s diverses, dans les magasins de souvenir de Manille. Marinol me dit qu&rsquo;on les appelle tout simplement des olives. Elle m&rsquo;apprend \u00e0 rep\u00e9rer la petite boursoufflure que ces petits animaux laissent dans le sable en se d\u00e9pla\u00e7ant et \u00e0 passer la main par dessous pour les en extraire. Nous nous asseyons \u00e0 la limite des petites vagues, les jambes allong\u00e9es dans l&rsquo;eau ti\u00e8de, les mains enfouies dans le sable. Nous regardons la mer devant nous. Nous parlons de temps en temps. La g\u00eane a disparu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre en vacances, d&rsquo;avoir dix-sept ans et une jolie fille chaste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le paradis&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 11 \u2013 LES 5000 DOLLARS DE RATINET<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il m&rsquo;a fallu quitter le paradis des plages de Mindanao car je n&rsquo;avais plus rien \u00e0 y faire. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 des jeunes filles que Placido avait plac\u00e9es sous son affectueuse autorit\u00e9, le d\u00e9pouillement de l&rsquo;enqu\u00eate de transport se d\u00e9roulait tranquillement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Me voici donc \u00e0 nouveau dans le purgatoire de Manille pour m&rsquo;occuper maintenant de l&rsquo;\u00e9tude \u00e9conomique proprement dite. Je dois, entre autres choses, me poser des questions du genre de celles-ci : pour les dix, quinze et vingt prochaines ann\u00e9es, quelle sera la croissance d\u00e9mographique de l&rsquo;\u00eele, combien y aura-t-il de voitures, de camions, d&rsquo;autocars, de tonnes d&rsquo;ananas, de m\u00e8tres cubes de noix de coco&#8230;? Mais, si je veux avancer, je dois \u00e9viter de me poser des questions comme : est-ce que la tension qui existe entre l&rsquo;Islam des propri\u00e9taires actuels de l&rsquo;\u00eele et le catholicisme des colons envoy\u00e9s par le gouvernement ne va pas exploser\u00a0un jour ou l&rsquo;autre en\u00a0guerre civile ? La guerre du Vietnam, toute proche, est dans tous les esprits. Elle s&rsquo;\u00e9ternise et les pourparlers de Paris pi\u00e9tinent. De l&rsquo;Indochine, je ne connais que les romans de Jean Hougron et\u00a0la \u00ab\u00a0<em>317\u00e8me section<\/em>\u00ab\u00a0. Je vois aussi ce qu&rsquo;en montrent chaque jour toutes les t\u00e9l\u00e9visions du monde et je sais ce que m&rsquo;en ont dit tous les jeunes am\u00e9ricains que j&rsquo;ai rencontr\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es, et\u00a0je trouve\u00a0 beaucoup de points communs entre le Vietnam et les Philippines : les grandes richesses \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;extr\u00eame pauvret\u00e9, la dictature rampante, la corruption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, l&rsquo;omnipr\u00e9sence am\u00e9ricaine, militaire et commerciale, la densit\u00e9 des zones urbaines, les difficult\u00e9s de circulation entre les diff\u00e9rentes parties du pays, la jungle, les bandes arm\u00e9es. Tout cela forme un\u00a0dangereux m\u00e9lange qui pourrait bien d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer un jour en une vietnamisation de l&rsquo;archipel. Je vois cependant une diff\u00e9rence essentielle et rassurante : les Philippines n&rsquo;ont aucune fronti\u00e8re terrestre avec quel qu&rsquo;autre pays que ce soit, et surtout pas avec la Chine. Quand une pens\u00e9e vous embarrasse, il n&rsquo;y a rien de tel qu&rsquo;une objection faussement logique pour vous rassurer et vous permettre de passer \u00e0 autre chose. C&rsquo;est ce que je fais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est cinq heures et demie, et il fera bient\u00f4t nuit. La temp\u00e9rature est douce et les lumi\u00e8res sous-marines de la piscine du Hilton viennent de s&rsquo;allumer. Peltier, Robertson, Albert et moi prenons un verre \u00e0 la terrasse. C&rsquo;est une sorte de pot d&rsquo;adieu pour Robertson qui a termin\u00e9 sa partie de la mission. Demain, il partira \u00e0 Kuala-Lumpur pour une mission d&rsquo;un ou deux ans. Sa femme est d\u00e9j\u00e0 sur place,\u00a0\u00e0 la recherche de clubs d\u00e9cents et d&rsquo;une villa.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ratinet n&rsquo;est pas encore arriv\u00e9, mais, depuis longtemps, nous avons pris l&rsquo;habitude de nous passer de lui. D&rsquo;ailleurs, il ne fournit pratiquement plus aucun travail, mais gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;Albert, l&rsquo;avancement du projet ne s&rsquo;en ressent pas. Peltier a m\u00eame envisag\u00e9 de le renvoyer d\u00e9finitivement en France. Il y a finalement renonc\u00e9 pour ne pas l&rsquo;enfoncer davantage. De l&rsquo;avis g\u00e9n\u00e9ral, Ratinet se dirige tout droit vers de gros ennuis. Ennuis avec son employeur, ennuis avec sa femme, ennuis avec sa petite amie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Six heures et demie. Ratinet appara\u00eet au bord de la piscine. Il porte de grosses lunettes de soleil, un chapeau de brousse et son fameux gilet multipoches. En plein milieu de la ville, au bord de la piscine de l&rsquo;un des meilleurs h\u00f4tels de Manille, cette tenue \u00e0 la Jim la Jungle a quelque chose de comique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Salut, Andr\u00e9, dit Peltier. \u00c7a va ? Qu&rsquo;est-ce que tu prends ? C&rsquo;est en l&rsquo;honneur de Bob, et c&rsquo;est au frais de la mission, tu peux y aller !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Merci, j&rsquo;ai pas soif. Si tiens, un Ricard ! Ah, c&rsquo;est vrai qu\u2019ils n&rsquo;ont pas \u00e7a ici. Bon, alors rien ! Non, si, bon allez, un whisky, onezeroc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je vois Ratinet commander un alcool fort. La conversation roule maintenant sur Kuala Lumpur, ses avantages et ses inconv\u00e9nients. Je ne connais pas cette ville, mais Peltier et Albert y ont pass\u00e9 quelques semaines ensemble sur l\u2019\u00e9bauche d\u2019un plan de transport national. Selon eux, et bien qu&rsquo;elle manque un peu de restaurants fran\u00e7ais, la ville est plut\u00f4t agr\u00e9able, tr\u00e8s \u00ab\u00a0british\u00a0\u00bb et assez prometteuse. Nous passons ensuite aux comparaisons avec Hong-Kong et Singapour pour finir bien entendu sur Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;observe Ratinet. Il a pos\u00e9 ses lunettes de soleil sur la table et, toutes les cinq minutes, il \u00f4te son chapeau et s&rsquo;\u00e9ponge le front avec les petites serviettes en papier de l\u2019h\u00f4tel en soupirant. Il fait de gros efforts pour para\u00eetre s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 notre conversation toute\u00a0 banale. Il est pench\u00e9 en avant, les yeux \u00e9carquill\u00e9s, le regard fix\u00e9 intens\u00e9ment sur celui qui parle. Mais on voit bien qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9coute pas. Ses yeux sont vagues, ailleurs. De temps en temps, il dit deux ou trois mots, comme pour confirmer sa pr\u00e9sence, mais ses paroles sont hors de propos. Il se l\u00e8ve pour aller chercher des cacahou\u00e8tes au bar, revient, se rassied, puis se rel\u00e8ve quelques minutes plus tard pour aller aux toilettes, revient, se rassied, se rel\u00e8ve pour commander bruyamment un nouveau scotch <em>onezerocplize<\/em>. Mais nous n&rsquo;y pr\u00eatons pas vraiment attention. Depuis des semaines, Ratinet s&rsquo;est progressivement exclu du groupe et, maintenant, nous le consid\u00e9rons comme une sorte de clown triste plut\u00f4t que comme l&rsquo;ing\u00e9nieur routier de la mission.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peltier signe l&rsquo;addition du bar et nous annonce qu&rsquo;il a r\u00e9serv\u00e9 au Chalet Suisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-On prend deux taxis et on se retrouve l\u00e0-bas. Allez, zou !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Albert esquisse un salut militaire rigolard\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, chef ! Bien, chef !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au moment o\u00f9 nous nous levons tous pour partir, je vois Ratinet qui se penche vers Peltier et pour lui grommeler quelque chose \u00e0 l&rsquo;oreille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ecoute, Andr\u00e9, r\u00e9pond Peltier avec agacement, on va d\u00eener, l\u00e0. On parlera de tout ce que tu veux demain au bureau.\u00a0D\u2019accord\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ratinet baisse la t\u00eate d&rsquo;un air boudeur et grommelle \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;un air vaincu et exc\u00e9d\u00e9, Peltier l\u00e2che :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, on va en parler dans le taxi. Monte avec moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">et s&rsquo;adressant \u00e0 nous :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Prenez le taxi suivant, on se retrouve au restaurant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, chef ! Bien, chef ! reprend Albert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette heure de pointe, nous mettons bien vingt minutes \u00e0 trouver un deuxi\u00e8me taxi et, quand nous arrivons enfin au Chalet, Peltier et Ratinet sont install\u00e9s face \u00e0 face. Ratinet a l&rsquo;air effondr\u00e9, au bord des larmes. Peltier semble tr\u00e8s emb\u00eat\u00e9. Je l&rsquo;entends qui dit : \u00ab\u00a0D\u00e9sol\u00e9, mon vieux, vraiment, ce n&rsquo;est pas possible, pas possible\u00a0\u00bb. Puis, nous voyant arriver :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Tiens, les voil\u00e0. Andr\u00e9, tu permets que je leur dise ? On va leur demander leur avis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vas-y, vas-y\u00a0\u2026Qu&rsquo;est-ce que \u00e7a peut me foutre de toute fa\u00e7on ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, voil\u00e0&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Peltier raconte :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Andr\u00e9 vient de me dire qu&rsquo;il avait rencontr\u00e9 une jeune femme, qu&rsquo;il la voyait depuis deux mois, et qu&rsquo;ils \u00e9taient tomb\u00e9s amoureux l&rsquo;un de l&rsquo;autre. Elle est Philippine, et elle travaille comme serveuse dans un restaurant.\u00a0Il dit qu&rsquo;il nous l&rsquo;a pr\u00e9sent\u00e9e le premier soir o\u00f9 nous sommes all\u00e9s au Monte-Carlo. Moi, je ne m&rsquo;en souviens pas. Et toi, Philippe, tu t&rsquo;en souviens ? Non\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En disant cela, le naturel blagueur de Peltier reprend le dessus et il ne peut s&#8217;emp\u00eacher de m&rsquo;adresser un gros clin d&rsquo;\u0153il. Robertson, qui conna\u00eet l&rsquo;histoire, reste impassible, tandis qu&rsquo;Albert regarde ailleurs en toussant. Peltier poursuit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, \u00e7a ne fait rien. La mission d&rsquo;Andr\u00e9 s&rsquo;ach\u00e8ve dans cinq semaines. Il va rentrer en France pour prendre un poste s\u00e9dentaire dans un service des Ponts \u00e0 Bordeaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ah, mais c&rsquo;est chouette, \u00e7a, Andr\u00e9, dit Albert. Depuis le temps que tu en avais marre des voyages\u00a0! Et puis Bordeaux, c&rsquo;est presque ton coin, non ? Vraiment, c&rsquo;est chouette !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Agac\u00e9, Peltier le coupe :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, mais c&rsquo;est pas le probl\u00e8me. Le probl\u00e8me, c&rsquo;est qu&rsquo;il veut emmener la fille avec lui&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les derniers mots de Peltier planent un instant au-dessus de la table silencieuse. Nous nous regardons constern\u00e9s, et puis Albert, doucement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais, \u00e7a va pas Andr\u00e9 ! Tu es fou ! Tu as cinquante-cinq ans. Tu es mari\u00e9, tu as trois enfants. Tu ne vas pas ramener une fille d&rsquo;ici \u00e0 Bordeaux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mes enfants sont tous cas\u00e9s depuis longtemps, et ma femme m\u2019emmerde. Je m&rsquo;en fous de ma femme. Je demanderai le divorce. Je lui laisserai la maison de Montalivet. On s&rsquo;arrangera&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ta femme, je la connais, Andr\u00e9. Vous ne vous arrangerez pas du tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Je m&rsquo;en fous, je te dis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B\u00eatement, je pense qu&rsquo;il faut que je fasse quelque chose. Je me lance\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Dis-moi, Andr\u00e9, je crois que je me souviens maintenant, dis-je hypocritement. C&rsquo;est la jeune femme qui \u00e9tait avec toi au bar, le premier soir au Monte-Carlo ? Tavia, non ? C\u2019est \u00e7a\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ouais, c&rsquo;est \u00e7a, Tavia.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais quel \u00e2ge a-t-elle, Tavia ? Dix-huit, dix-neuf ans ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Elle a vingt-six ans !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Tu es s\u00fbr ? J&rsquo;aurais dit moins. \u00c7a vous fait quand m\u00eame trente ans de diff\u00e9rence !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vingt-neuf !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Oui, tu as raison, vingt-neuf. Et qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle fait au Monte-Carlo ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Serveuse&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Tu es s\u00fbr ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me dis que ce serait le moment de lui dire ce que nous pensons tous, qu&rsquo;il y a toutes les chances pour que ce soit une h\u00f4tesse, une fille de bar, une prostitu\u00e9e, quoi\u00a0! Mais je n&rsquo;ose pas et je me tais, tout en remarquant que personne autour de la table ne reprend cette balle, pourtant \u00e9vidente et si bien amen\u00e9e. Nouveau silence g\u00ean\u00e9. Puis c&rsquo;est Robertson qui prend la parole en changeant de sujet :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Andr\u00e9, j&rsquo;ai peur que vous vous soyez engag\u00e9 dans une histoire compliqu\u00e9e. Romantique, certes, et pittoresque aussi, mais compliqu\u00e9e. Cependant, apr\u00e8s tout, c&rsquo;est une affaire priv\u00e9e, votre affaire. Alors, je me demande pourquoi vous venez exposer vos probl\u00e8mes de c\u0153ur \u00e0 notre chef bien-aim\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ratinet plonge le nez dans son verre et c&rsquo;est Peltier qui r\u00e9pond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Andr\u00e9 voudrait que je lui avance, ou plut\u00f4t que la mission lui avance les frais de voyage de sa petite amie, cinq mille dollars en tout. Je ne sais pas comment il arrive \u00e0 ce chiffre l\u00e0, mais c&rsquo;est cinq mille dollars.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais, je t&rsquo;ai dit, G\u00e9rard, dit Ratinet en geignant, le billet d&rsquo;avion, le passeport, les bakchichs pour obtenir le visa de sortie, l&rsquo;argent qu&rsquo;elle doit \u00e0 un oncle, enfin tout \u00e7a, quoi&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-De toute fa\u00e7on, je ne peux pas\u00a0! C&rsquo;est un truc \u00e0 me faire virer, ou m\u00eame me faire mettre en taule. Tu te rends compte ? Pr\u00eater l&rsquo;argent de la mission, c&rsquo;est \u00e0 dire en fait celui de la Banque Mondiale, pour faire sortir une fille du pays !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais je rembourserai, y pas de probl\u00e8me. J&rsquo;ai tout calcul\u00e9. Je vendrai la maison de Montalivet, j&rsquo;ai un compte \u00e9pargne, et tout \u00e7a. Enfin, y a pas de probl\u00e8me, je te dis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Silence g\u00ean\u00e9 autour de la table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et vous, les gars ? En vous y mettant \u00e0 trois ou quatre ? \u00c7a fait pas grand-chose, quand m\u00eame ! Allez, soyez sympa !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Personne ne dit rien, mais notre r\u00e9ponse est claire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Quelle bande de salauds, quand m\u00eame !\u00a0Bon, \u00e7a va, j\u2019ai compris\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se l\u00e8ve, bouscule la serveuse qui approchait, et sort du restaurant en oubliant ses lunettes de soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Pauvre vieux, dit Albert<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Pauvre cr\u00e9tin, oui ! dit Peltier. Non mais tu te rends compte. Coucher de temps en temps avec une entra\u00eeneuse, bon, \u00e7a va ! Mais tout foutre en l&rsquo;air pour ramener en France une pute qui le plaquera au bout de six mois, il faut vraiment \u00eatre con. En plus, je suis s\u00fbr qu&rsquo;elle n&rsquo;a m\u00eame pas dix-huit ans, la fille. M\u00eame si on en avait l&rsquo;intention, lui pr\u00eater l&rsquo;argent, ce ne serait pas lui rendre service. Je dinerai avec lui demain, je lui parlerai calmement\u00a0: je lui dirai ce qu&rsquo;on pense tous de la fille. \u00c7a ne va pas \u00eatre facile, mais il comprendra. \u00c7a va se tasser, vous verrez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il secoue les \u00e9paules, pousse un grand soupir et s&rsquo;exclame :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, c&rsquo;est pas tout \u00e7a. On est l\u00e0 pour f\u00eater le d\u00e9part de notre g\u00e9ologue favori et pour rigoler un peu. Non mais sans blague !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se retourne et d&rsquo;une voix forte et joyeuse :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ello, miss? Douyou ave tchampaigne, plize?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que j\u2019ai eu l\u2019occasion de vous dire que G\u00e9rard Peltier parlait couramment l&rsquo;anglais sans accent ? Je voulais dire sans accent anglais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 12 \u2013 LE SERPENT DE MER<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soir\u00e9e au Chalet au cours de laquelle Ratinet s\u2019\u00e9tait vu refuser 5000 dollars tant par la Banque Mondiale que par ses coll\u00e8gues de mission avait eu lieu un mercredi. Le jeudi matin, j\u2019accompagnai Robertson \u00e0 l\u2019avion de Kuala-Lumpur, et je ne repassai pas au bureau de la journ\u00e9e. Comme le lendemain, c\u2019\u00e9tait le week-end de P\u00e2ques qui commen\u00e7ait, je n\u2019entendis plus parler de Ratinet jusqu\u2019au mercredi suivant. Apr\u00e8s-tout, c\u2019\u00e9tait le probl\u00e8me d\u2019un chef de mission de g\u00e9rer ce genre de situation et pas le mien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis plusieurs semaines, Antoine, son ami Jean-Marc et moi, nous projetions de passer ce week-end quelque part au bord de la mer \u00e0 faire de la plong\u00e9e sous-marine. Cela paraissait compliqu\u00e9. On nous avait bien indiqu\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait possible de louer des petites maisons dans les villages de p\u00eacheurs de la presqu\u2019ile de Mabini, mais c\u2019\u00e9tait un endroit difficile d\u2019acc\u00e8s et nous n\u2019avions pas de voiture. On nous avait dit aussi qu\u2019on pouvait rejoindre Lungsod en autocar, et de l\u00e0 prendre des taxis ou des jeepneys vers la presqu\u2019ile. Mais on avait aussit\u00f4t ajout\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Ne prenez par le car de 6 heures, il est r\u00e9guli\u00e8rement attaqu\u00e9. Prenez plut\u00f4t celui de 10 heures. Il n\u2019y a jamais de probl\u00e8me avec celui-l\u00e0\u00a0\u00bb. Nous avions donc laiss\u00e9 ce projet en sommeil jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Antoine r\u00e9solve notre probl\u00e8me de belle mani\u00e8re. Lors d\u2019un cocktail \u00e0 l\u2019ambassade de France, il avait rencontr\u00e9 une assez jolie jeune fille nomm\u00e9e Serena. Selon Antoine, elle paraissait avoir une vingtaine d\u2019ann\u00e9es et pas mal de moyens. Emball\u00e9e par Antoine et par le projet, elle d\u00e9cida qu\u2019elle viendrait nous chercher le vendredi matin tr\u00e8s t\u00f4t. Elle s\u2019occuperait de tout, de la voiture, des \u00e9quipements de plong\u00e9e, de l\u2019h\u00e9bergement, de tout\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vendredi matin, \u00e0 l\u2019heure dite, j\u2019attendais devant l\u2019entr\u00e9e du Hilton. Une Chevrolet Impala aux vitres teint\u00e9es fa\u00e7on miroir glissa silencieusement jusqu\u2019\u00e0 moi. La fen\u00eatre du passager avant\u00a0s&rsquo;abaissa\u00a0lentement et je vis appara\u00eetre le visage d\u2019Antoine, rayonnant de plaisir. Serena \u00e9tait assise au volant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Jean Marc, confortablement install\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, jambes crois\u00e9es, affectait de lire le <em>Financial Times<\/em> <em>Manila <\/em>en fumant une cigarette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le voyage f\u00fbt on ne peut plus confortable et les cent trente kilom\u00e8tres aval\u00e9s en moins de trois heures. Nous arriv\u00e2mes dans un petit village de bord de mer. A part l\u2019\u00e9glise, il n\u2019y avait pas un seul b\u00e2timent en dur. Les maisons des p\u00eacheurs \u00e9taient dispers\u00e9es dans une cocoteraie \u00e0 une centaine de m\u00e8tres de la plage. Elles paraissaient plus petites et plus hautes que celles que j&rsquo;avais vues \u00e0 Mindanao. Serena sortit de la voiture avec Antoine et ils s\u2019\u00e9loign\u00e8rent dans le village. Au bout de quelques minutes, ils revinrent en nous annon\u00e7ant que tout \u00e9tait arrang\u00e9. Ils avaient lou\u00e9 pour trois jours deux <em>nipa huts\u00a0<\/em>toute proches l\u2019une de l\u2019autre. Elles appartenaient \u00e0 une famille qui irait dormir sur la plage pendant notre s\u00e9jour. Serena nous assura que c\u2019\u00e9tait fr\u00e9quent et que la famille \u00e9tait ravie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux cases \u00e9taient pratiquement identiques \u00e0 toutes celles du village, construites sur pilotis de bambous et couvertes en feuilles de palmier. Le plancher de leur unique pi\u00e8ce \u00e9tait situ\u00e9 \u00e0 environ un m\u00e8tre cinquante du sol. Entre le sol et le plancher, les quatre piliers principaux \u00e9taient ceintur\u00e9s d&rsquo;un grillage qui constituait un enclos sous l&rsquo;abri de la maison. J&rsquo;avais pu voir en passant que ceux de la plupart des maisons abritaient des cochons. Par bonheur, les n\u00f4tres \u00e9taient peupl\u00e9s seulement de poules. Les murs de la maison \u00e9taient en feuilles de palmier tress\u00e9es et de larges ouvertures y \u00e9taient m\u00e9nag\u00e9es, \u00e0 demi ferm\u00e9es par de l\u00e9gers volets abattants. Deux nattes \u00e9taient pos\u00e9es sur le plancher. Je remarquai qu&rsquo;il \u00e9tait fait de petits bambous fendus l\u00e9g\u00e8rement espac\u00e9s. A l&rsquo;usage, je constatai que ce parquet \u00e0 claire-voie offrait un triple avantage : il donnait un peu de souplesse aux nattes sur lesquelles nous allions dormir, il laissait passer l&rsquo;air rafra\u00eechissant de la mer et il permettait \u00e0 tout ce que nous laissions tomber par terre, en particulier les d\u00e9bris de nourriture, de rejoindre imm\u00e9diatement le royaume des poules. L&rsquo;ameublement \u00e9tait constitu\u00e9 en tout et pour tout d&rsquo;un coffre et de deux \u00e9tag\u00e8res en bambou et la d\u00e9coration, d&rsquo;un miroir et d&rsquo;un portrait de la Vierge Marie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Serena avait dit qu&rsquo;elle se chargerait de tout, et elle avait tenu parole. Lorsque nous ouvr\u00eemes l&rsquo;immense coffre de la Chevrolet, je fus soulag\u00e9 de constater que l&rsquo;\u00e9quipement ne comportait ni d\u00e9tendeur ni bouteille de plong\u00e9e. Mes seules exp\u00e9riences sous-marines avaient \u00e9t\u00e9 faites avec masque et tuba et j&rsquo;appr\u00e9hendais de devoir d\u00e9buter la vraie plong\u00e9e dans ces circonstances. Par contre, Serena avait pr\u00e9vu\u00a0une dizaine de masques de plong\u00e9e, une poign\u00e9e de tubas, six paires de palme, un fusil sous-marin, des ceintures de plomb, des chapeaux de paille, une machette, quatre couvertures, quatre matelas pneumatiques, quatre lampes temp\u00eate et deux glaci\u00e8res remplies de bouteilles de bi\u00e8re, de vin blanc, de Coca\u00a0et de Schweppes, le tout baignant dans la glace pil\u00e9e.\u00a0L&rsquo;amie d&rsquo;Antoine\u00a0devait avoir l&rsquo;habitude de ce type de week-end et elle tenait sans doute \u00e0 ce que celui-ci soit confortable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fut confortable, et plus que \u00e7a. Il fut extraordinaire, superbe, m\u00e9morable. Mais seule la partie maritime m\u00e9rite d\u2019\u00eatre racont\u00e9e en d\u00e9tail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut dire que la plong\u00e9e nous occupa la plupart du temps, du lever au coucher du soleil. Assis sur la sable gris de la plage, v\u00eatus d\u2019un maillot de bain et d\u2019un t-shirt destin\u00e9 \u00e0 nous prot\u00e9ger du soleil, nous enfilions nos palmes et, masque et tuba sur la t\u00eate, nous avancions d\u2019une d\u00e9marche lunaire dans quelques dizaines de centim\u00e8tres d\u2019eau sur des coraux morts jusqu\u2019\u00e0 ce que nous arrivions au tombant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si vous n\u2019avez jamais fr\u00e9quent\u00e9 ce genre de c\u00f4te, si vous n\u2019avez jamais vu un documentaire de Thalassa, un court m\u00e9trage de Jacques-Yves Cousteau ou un dessin anim\u00e9 de Pixar, alors vous aurez du mal \u00e0 vous faire une id\u00e9e de ce qu\u2019est un tombant. Essayez quand m\u00eame\u00a0: Imaginez maintenant que, malgr\u00e9 les palmes, vous vous \u00eates \u00e9corch\u00e9 deux fois la plante des pieds sur les quinze m\u00e8tres de plat que vous venez de parcourir p\u00e9niblement. Derri\u00e8re vous, l\u2019eau est transparente et clapote sur les coraux. Vous \u00eates debout, en \u00e9quilibre instable sur un sol agressif, dans quarante centim\u00e8tres d\u2019eau, et vous vous retournez. Sur la\u00a0plage, vous voyez Serena qui rit et qui vous fait signe d\u2019avancer encore un peu. Devant vous, l\u2019eau est devenue bleu sombre. Vous y \u00eates, au tombant. Alors, comme un professionnel, vous crachez dans votre masque, vous le rincez, vous l\u2019ajustez sur votre visage, vous coincez les bords du tuba entre vos l\u00e8vres et vos dents et vous vous allongez dans l\u2019eau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous qui venez du quartier des Gobelins, tout ce que, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, vous aviez vu par vous-m\u00eame des fonds sous-marins, c\u2019\u00e9taient les eaux froides de la Bretagne-Nord, o\u00f9 le sable en suspension vous emp\u00eachait de voir \u00e0 plus de deux m\u00e8tres ou bien les rochers sans vie des eaux claires et ti\u00e8des des environs de Sainte-Maxime. Mais vous n\u2019aviez surement jamais vu \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, vous vous allongez dans l\u2019eau. Vous palmez deux ou trois fois vers le large. Le bruit de l\u2019eau dans vos oreilles est joyeux et rafraichissant. Vos \u00e9paules chauffent doucement au soleil \u00e0 travers le t-shirt mouill\u00e9. Votre ventre et vos cuisses baignent dans la ti\u00e9deur liquide. Devant vous, rien. Rien que du bleu sombre. Alors, d\u2019un seul mouvement, vous vous retournez. Le tombant est l\u00e0. Vous lui faites face.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une falaise verticale surplombe de cinq ou six m\u00e8tres un fond de sable et d\u2019algues. Dans sa partie haute, quelques dizaines de centim\u00e8tres sous la surface, elle est faite de coraux morts, ac\u00e9r\u00e9s ou arrondis, gris, blancs ou noirs. Plus bas, ce sont des coraux vivants, verts, rouges, bleus, jaunes, violets, \u00e9meraude, oranges, marrons, roses\u2026Certains ont la forme d\u2019une fleur, d\u2019un artichaut ou d\u2019un buisson d\u2019\u00e9pines, d\u2019autres ressemblent \u00e0 un cerveau, un bonza\u00ef ou une pelote de laine\u2026 Il y en a qui se balancent doucement au gr\u00e9 du courant et d\u2019autres qui sont parfaitement immobiles. Certains sont doux comme du velours, d\u2019autres sont coupants comme des rasoirs ou urticants comme mille orties. Le sinueux contour de la paroi forme des d\u00e9fil\u00e9s, des passages, des trou\u00e9es, des culs-de-sac dans lesquels jouent les rayons du soleil. Des milliers d\u2019anfractuosit\u00e9s doivent abriter toutes sortes de choses vivantes encore inconnues. En pleine eau, entre la falaise et vous, volent des escadrilles de petits poissons bleus \u00e0 tache jaune, des nuages de petits poissons jaunes \u00e0 tache bleue, des cohortes de simples petits poissons rouges, des colonies de petits poissons noirs ray\u00e9s de blanc, des poissons \u00e0 filaments, des poissons \u00e0 \u00e9pines, des poissons \u00e0 dr\u00f4le de gueule, des poissons \u00e0 sale gueule. Que des petits poissons, pas un ne d\u00e9passe la taille de votre main. Vous \u00eates au-dessus d\u2019eux, immobile depuis deux ou trois minutes, tournant seulement la t\u00eate, tout doucement pour ne d\u00e9ranger personne. Pas un bruit, \u00e0 part le son \u00e9trange que fait votre respiration dans le tuba. Maintenant, vous vous \u00eates habitu\u00e9s les uns aux autres. Eux, ils retournent \u00e0 leurs \u00e9tranges affaires et vous, vous \u00eates \u00e9trangement serein. Vous prenez un grand bol d\u2019air, vous vous cassez en deux et vous vous lancez vers le fond. Pour vous laisser passer, les nuages de couleur se d\u00e9forment sans se disloquer. Si vous insistez, si vous les suivez de trop pr\u00e8s, ils changeront brusquement de forme et, en trois battements vifs de cinquante nageoires, ils se seront mis en suret\u00e9. Le souffle vous manque et vous remontez l\u00e0-haut pour expulser comme une baleine le contenu de votre tuba. Et vous passerez le reste de votre journ\u00e9e \u00e0 recommencer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Serena, Antoine et Jean-Marc me rejoignent. Lui est un bon plongeur, je veux dire meilleur que moi et Jean-Marc, mais elle, elle conna\u00eet les lieux. Nous survolons le fond en longeant le tombant \u00e0 toute petite allure. De temps en temps, Serena tend la main pour nous montrer quelque chose, un beau corail, un dr\u00f4le de poisson, un affreux mollusque. Parfois, sortant la t\u00eate de l\u2019eau, elle nous explique qu\u2019il ne faut pas toucher tel poisson ou tel corail, parce qu\u2019il mord, il pique, il irrite, il empoisonne. A trois m\u00e8tres de nous, je vois filer \u00e0 toute allure deux grandes fl\u00e8ches sombres\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230;barracudas&#8230;\u00bb nous dit Serena. A un autre moment, elle nous fait signe de nous arr\u00eater et de regarder, et elle plonge au fond. Sur le sable repose une sorte de gros saucisson verd\u00e2tre. Avec pr\u00e9caution, Serena le soul\u00e8ve plusieurs fois par l\u2019une de ses extr\u00e9mit\u00e9s et le laisse retomber sur le sol. A la troisi\u00e8me tentative, le saucisson expulse par l\u2019une de ses extr\u00e9mit\u00e9s un faisceau de spaghettis qui se d\u00e9tache de lui et part \u00e0 la d\u00e9rive entre deux eaux. Une fois revenue \u00e0 la surface, Serena nous expliquera que ces filaments irritants sont le seul moyen de d\u00e9fense du <em>concombre de mer<\/em>. Plus tard, en plongeant \u00e0 mon tour jusqu\u2019au fond, je d\u00e9clenche un nuage de sable d\u2019o\u00f9 \u00e9merge une grande raie pastenague qui plane majestueusement \u00e0 quelques centim\u00e8tres du sol pour aller s\u2019enfouir \u00e0 nouveau dans le sable un peu plus loin. Je ne sais pas tr\u00e8s bien o\u00f9 se trouve le dard de ce\u00a0bel animal, mais je sais d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il est tr\u00e8s dangereux. Je remonte prudemment. D\u2019ailleurs, le soleil est en train de se coucher, il est bient\u00f4t six heures, nous rentrons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un peu plus tard, alors que, bien install\u00e9s sous les cocotiers, nous buvons notre premi\u00e8re bouteille de vin blanc et que nous \u00e9changeons gaiment nos impressions sur le monde que nous venions de d\u00e9couvrir, la fr\u00eale jeune fille philippine, toute pensive, nous dira qu\u2019avec tous ces poissons qui fr\u00e9quentent le tombant, il est surprenant que nous n\u2019ayons pas vu r\u00f4der de requin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je partirai me coucher avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019ici, tout est \u00e9trange, tout est beau, mais tout est dangereux. D\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette pens\u00e9e n\u00e9faste ne m\u2019aura pas emp\u00each\u00e9 de recommencer \u00e0 plonger le lendemain, de plus en plus loin, de plus en plus seul. Vers la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi, je croisais tranquillement au-dessus d\u2019un canyon, quand, au d\u00e9tour d\u2019un massif de corail, je rencontrai un petit serpent tout \u00e0 fait antipathique. Il me faisait face, il n\u2019avan\u00e7ait pas, mais son corps d\u2019un peu plus d\u2019un m\u00e8tre de long \u00e9tait anim\u00e9 d\u2019un mouvement sinuso\u00efdal qui lui permettait de rester immobile entre deux eaux. Il \u00e9tait ray\u00e9 noir et jaune et n\u2019arr\u00eatait pas d\u2019ouvrir et de refermer sa sale petite gueule en me regardant d\u2019un sale air.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans mon milieu naturel, je suis ophiophobe. Je veux dire par l\u00e0 que, sur terre, les serpents me fichent la frousse. Alors dans l\u2019eau\u00a0! Pourtant, je r\u00e9ussis \u00e0 ne pas crier, ne pas m\u2019agiter dans tous les sens, ne pas faire de grands remous dans l\u2019eau ou de grandes \u00e9claboussures qui auraient pu faire se m\u00e9prendre la petite b\u00eate sur mes intentions. Bref, je r\u00e9ussis \u00e0 me contr\u00f4ler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout doucement, sans quitter un seul instant le monstre des yeux, je me redressai dans l\u2019eau, je fis passer lentement mes palmes entre lui et moi, et \u00e0 toute petite allure, je commen\u00e7ai \u00e0 palmer en arri\u00e8re. Il ne bougeait pas. Au premier d\u00e9tour du d\u00e9fil\u00e9, il disparut \u00e0 ma vue. Je me retournai et m\u2019engageai dans un crawl d\u00e9sordonn\u00e9 et bruyant droit vers mon port d\u2019attache o\u00f9, tout essouffl\u00e9, je retrouvai mon petit groupe en train de se s\u00e9cher au dernier soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Serena ne connaissait pas ce serpent. Elle s\u2019\u00e9loigna vers le village pour se renseigner aupr\u00e8s des p\u00eacheurs. Elle revint un peu plus tard avec des informations \u00e0 moiti\u00e9 rassurantes\u00a0: comme tous les serpents marins des coraux, celui-l\u00e0 avait un venin tr\u00e8s puissant, presque toujours mortel, quasiment sans antidote. \u00c7a, c\u2019\u00e9tait le mauvais c\u00f4t\u00e9 du serpent. Le bon c\u00f4t\u00e9 de la bestiole, c\u2019est qu\u2019elle avait une toute petite gueule qu\u2019elle ne pouvait ouvrir que tr\u00e8s peu, de telle sorte qu\u2019elle ne pouvait mordre que tr\u00e8s difficilement, entre les doigts par exemple, mais en aucun cas dans le gras d\u2019un bras ou d\u2019une jambe. Il suffisait donc de ne pas introduire sa main dans son antre ou essayer de l\u2019attraper\u2026 L\u2019attraper\u00a0! Quelle id\u00e9e\u00a0! Bon, bien not\u00e9. Mais, pour le reste du week-end, je restai loin du d\u00e9fil\u00e9 au serpent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons quitt\u00e9 Mabini vers le milieu de l\u2019apr\u00e8s-midi de ce lundi de P\u00e2ques. A l\u2019arri\u00e8re avec Jean-Marc, je somnolais dans les embouteillages du retour vers Manille, tandis que Serena conduisait de la main gauche et que sa main droite \u00e9tait pos\u00e9e sur le genou d\u2019Antoine. C\u2019est le portier du Hilton qui m\u2019a r\u00e9veill\u00e9 en ouvrant la porti\u00e8re de la voiture. Fatigu\u00e9s, brul\u00e9s par le soleil, assomm\u00e9s par le long retour dans les embouteillages, nous nous sommes dits au revoir bri\u00e8vement et la grosse Chevrolet est repartie dans la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien qu\u2019avant de quitter les Philippines, je sois sorti encore deux ou trois fois avec Antoine et Jean-Marc, je n\u2019ai jamais revu Serena. Mais je n\u2019ai pas oubli\u00e9 ces trois jours qu\u2019elle nous avait fait passer \u00e0 d\u00e9couvrir ce monde foisonnant et silencieux que je n\u2019ai jamais retrouv\u00e9 ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne peux pas terminer ce chapitre sans revenir sur mon petit serpent jaune et noir. Quelques ann\u00e9es plus tard, enfin r\u00e9install\u00e9 \u00e0 Paris, je regardais \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision un de ces documentaires du Commandant Cousteau. Il y \u00e9tait question des r\u00e9cifs coralliens et de leur faune et on voyait passer sur l\u2019\u00e9cran tous les poissons dont j\u2019avais gard\u00e9 le souvenir et bien d\u2019autres encore. Tout \u00e0 coup, je vis mon serpent, ray\u00e9 jaune et noir, ondulant entre deux eaux, ouvrant et refermant sa sale petite gueule face \u00e0 la cam\u00e9ra, mon serpent. Le commentaire racontait que l\u2019\u00e9quipe Cousteau, qui ne connaissait pas cette esp\u00e8ce, s\u2019\u00e9tait renseign\u00e9e aupr\u00e8s des p\u00eacheurs du voisinage et qu\u2019on leur avait servi la m\u00eame histoire\u00a0: venin mortel, pas d\u2019antidote, mais petite gueule ne pouvant pratiquement par mordre, ouf\u2026Mais les plongeurs de Cousteau ne s\u2019en laiss\u00e8rent pas compter. Ils \u00e9quip\u00e8rent le bras de l\u2019un d\u2019entre eux d\u2019un gros manchon de toile tr\u00e8s \u00e9paisse et tr\u00e8s solide, retrouv\u00e8rent le serpent, l\u2019excit\u00e8rent un peu et lui pr\u00e9sent\u00e8rent le bras prot\u00e9g\u00e9. Le film, pris au ralenti, montre tr\u00e8s bien la d\u00e9tente du serpent, le d\u00e9crochage de sa m\u00e2choire, sa large ouverture et sa morsure profonde dans le manchon protecteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai tir\u00e9 une le\u00e7on de cette histoire\u00a0: A part pour les heures des mar\u00e9es et l\u2019adresse du caf\u00e9-tabac le plus proche, je n\u2019ai plus jamais fait confiance aux marins-p\u00eacheurs du coin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 13 \u2013 RATINET, SUITE ET FIN<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Voici donc la fin des aventures de Philippe aux Philippines.\u00a0Mais,\u00a0ce qui fera l&rsquo;objet de\u00a0ce dernier chapitre, c&rsquo;est\u00a0plut\u00f4t le d\u00e9nouement de celles de Ratinet. Andr\u00e9 Ratinet,\u00a0dit Riton Padbol,\u00a0dit Andy Bad Luck, dit D\u00e9d\u00e9 la D\u00e9veine, a pris une pris une place de premier\u00a0plan dans le\u00a0d\u00e9veloppement de cette histoire. On se souvient que le bonhomme attire les ennuis comme la Normandie la pluie. Apr\u00e8s avoir perdu sa valise entre Bruxelles et Bangkok, s&rsquo;\u00eatre fait d\u00e9valiser en douceur dans Luneta Park, apr\u00e8s avoir photographi\u00e9 les plus belles fleurs du monde avec une cam\u00e9ra vide de pellicule, ne voil\u00e0-t-il pas qu&rsquo;il a rencontr\u00e9 le d\u00e9mon de midi en la personne de la jolie Tavia. Ces derni\u00e8res semaines, la jeune personne a beaucoup perturb\u00e9 l&rsquo;ing\u00e9nieur dans sa recherche du meilleur trac\u00e9 pour la route c\u00f4ti\u00e8re nord de Mindanao. \u00c7a lui a valu les reproches amers de son bien-aim\u00e9 chef de mission, G\u00e9rard Peltier.\u00a0Mais, quand il d\u00e9cide de ramener la donzelle \u00e0 Montalivet-les-Bains (Gironde) et que, pour cela, il a un besoin urgent de 5000 dollars, quand il compte les emprunter, certes indirectement mais quand m\u00eame, \u00e0 la Banque Mondiale, ou, \u00e0 d\u00e9faut, \u00e0 ses coll\u00e8gues, les choses deviennent graves. A ce stade, et bien que l&rsquo;\u00e9ternel optimiste Peltier ait assur\u00e9 que \u00ab\u00a0\u00e7a allait se tasser\u00a0\u00bb, le lecteur sent bien que les aventures de Ratinet ne vont pouvoir s&rsquo;achever que dans la douleur. C\u2019est ce qu\u2019on va voir dans ce dernier chapitre dont on remarquera qu&rsquo;il porte le num\u00e9ro 13. Mais pouvait-il en \u00eatre autrement ?<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cours de notre d\u00eener du vendredi pr\u00e9c\u00e9dent, obstin\u00e9ment optimiste, Peltier avait d\u00e9clar\u00e9 que \u00a0\u00bb \u00e7a allait se tasser\u00a0\u00bb. Il parlait bien entendu des vell\u00e9it\u00e9s de Ratinet d&#8217;emporter la jeune Tavia dans ses bagages lors de son prochain retour vers la France. C&rsquo;est pourquoi, d\u00e8s que j&rsquo;arrivai au bureau le mardi matin apr\u00e8s mon weekend de P\u00e2ques \u00e0 Mabini, j&rsquo;allai voir Peltier pour lui demander des nouvelles de Ratinet. Il n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0. Cora me dit qu&rsquo;il \u00e9tait en r\u00e9union au D.P.W.H. toute la journ\u00e9e, mais qu&rsquo;il viendrait surement au bureau dans la soir\u00e9e. Je passai la journ\u00e9e \u00e0 \u00e9crire une \u00e9bauche des trois premiers chapitres de mon rapport. Ratinet ne se montra pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers quatre heures, Vanny et La\u00efla, les deux dactylos, quitt\u00e8rent le bureau avec l&rsquo;ing\u00e9nieur Hizon. Une heure plus tard, Cora vint me demander si j&rsquo;avais besoin de quelque chose, puis elle s&rsquo;en alla \u00e0 son tour en allumant les lumi\u00e8res. Vers six heures et demie, j&rsquo;entendis une voiture arriver devant notre bungalow. Je me levai de mon si\u00e8ge en m&rsquo;\u00e9tirant \u00a0et m&rsquo;approchai d&rsquo;une fen\u00eatre. Peltier \u00e9tait en train de payer son taxi quand une deuxi\u00e8me voiture p\u00e9n\u00e9tra sur le parking d\u00e9sert de notre b\u00e2timent. Deux hommes en descendirent et s&rsquo;approch\u00e8rent de Peltier. L&rsquo;un \u00e9tait tr\u00e8s grand, d\u00e9gingand\u00e9, la silhouette un peu flottante. L&rsquo;autre, de taille moyenne, donnait par contraste une impression de densit\u00e9. Je vis le plus grand \u00e9changer quelques mots avec Peltier qui finit par leur montrer l&rsquo;escalier qui menait \u00e0 notre \u00e9tage. \u00c0 travers les cloisons vitr\u00e9es, je vis les deux visiteurs le suivre jusque dans son bureau. Les deux hommes avaient l\u2019air d\u2019\u00eatre Chinois. Peltier fit un signe pour les inviter \u00e0 s&rsquo;assoir, et tout faisant le tour de sa petite table de conf\u00e9rence, il me jeta un regard qui me fit comprendre qu&rsquo;il souhaitait que je le rejoigne. Je traversai nonchalamment le bureau des ing\u00e9nieurs, puis celui des secr\u00e9taires et j&rsquo;ouvris \u00e0 demi la porte du bureau du chef de mission. Je passai la t\u00eate\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Salut G\u00e9rard, je voulais &#8230; Oh, pardon ! Tu as du monde !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, non, entre, Philippe, entre ! r\u00e9pondit-il joyeusement en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis s\u2019adressant en anglais au deux Chinois\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Voici Philippe. Il connait Monsieur Ratinet aussi bien que moi. Je crois qu\u2019il serait bon qu\u2019il\u00a0entende aussi ce que vous avez \u00e0 dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et toujours en anglais, en se tournant vers moi\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ces messieurs ont des choses \u00e0 dire \u00e0 propos d\u2019Andr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regardais les deux hommes. Leur origine ne faisait pas de doute. En quelques mois de s\u00e9jour \u00e0 Manille, j&rsquo;avais compris qu&rsquo;aux Philippines, les Chinois \u00e9taient plut\u00f4t mal consid\u00e9r\u00e9s. Ils avaient la r\u00e9putation de n&rsquo;occuper que deux types d&#8217;emploi : celui de riches commer\u00e7ants, intelligents et durs travailleurs, \u00e2pres au gain et exploiteurs du pauvre peuple, ou celui de bandits, pirates, gangsters puissants et sans piti\u00e9 et exploiteurs du pauvre peuple. Pour la plupart des Philippins, la fronti\u00e8re entre ces deux activit\u00e9s \u00e9taient extr\u00eamement t\u00e9nue et pour certains, inexistante. Tant et si bien qu&rsquo;ils \u00e9taient \u00e0 la fois m\u00e9pris\u00e9s et craints. Je n\u2019eus pas de mal \u00e0 situer nos visiteurs du mauvais c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re. Le plus \u00e2g\u00e9 des deux \u00e9tait tr\u00e8s maigre et, m\u00eame assis, il paraissait tr\u00e8s grand. Son costume frip\u00e9 en lin \u00e9cru et la large chemise blanche qu&rsquo;il portait par-dessus son pantalon avaient l&rsquo;air de flotter sur lui. Un chapeau usag\u00e9 en paille de Panama et des sandales port\u00e9es pieds nus compl\u00e9taient l&rsquo;impression de laisser-aller et de lassitude que d\u00e9gageait le bonhomme. Il se pencha sur le c\u00f4t\u00e9 pour attraper dans sa poche de veste un paquet de\u00a0Winston et une pochette d&rsquo;allumettes. Il tira une cigarette du paquet et l&rsquo;alluma tranquillement. Puis il croisa les jambes et, se renfon\u00e7ant dans son fauteuil, il souffla un long nuage de fum\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour affecter une d\u00e9contraction qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9prouvait probablement pas, G\u00e9rard s&rsquo;\u00e9tait assis d&rsquo;une fesse sur le coin de son bureau et observait le man\u00e8ge en silence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, le grand Chinois parla :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-La fum\u00e9e ne vous d\u00e9range pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ca n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment une question. Il continua sans attendre de r\u00e9ponse :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Voil\u00e0. Je suis le secr\u00e9taire de Monsieur Leung&#8230;un homme d&rsquo;affaires important \u00e0 Manille. Celui-l\u00e0 est mon assistant, dit-il en d\u00e9signant son compagnon d&rsquo;un coup de menton \u00e0 peine perceptible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui-l\u00e0\u00a0se tenait debout pr\u00e8s de la porte du bureau, les mains crois\u00e9es devant lui \u00e0 la hauteur de sa ceinture. Il \u00e9tait tout l&rsquo;oppos\u00e9 de son patron. De taille moyenne, muscl\u00e9, il \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;\u00e9troit dans un costume gris sombre et luisant, parfaitement repass\u00e9. Sa chemise Lacoste noire \u00e9tait rentr\u00e9e dans son pantalon, ses chaussures de ville vernies paraissaient toute neuves. Il portait aussi, bien droit sur la t\u00eate, un tout petit chapeau de paille noire. Son regard \u00e9tait vide et, \u00e0 supposer qu&rsquo;il parl\u00e2t anglais, il semblait ne pas \u00e9couter ce qui se disait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Monsieur Leung se fait du souci&#8230;, continua le grand Chinois. A propos de sa ni\u00e8ce Tavia&#8230; Une des ni\u00e8ces qu&rsquo;il aime le plus&#8230; Presque une fille pour Monsieur Leung&#8230; Monsieur Leung se fait du souci pour Tavia&#8230; Parce qu&rsquo;elle fr\u00e9quente votre ami Andrew.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme avait le souffle court. Il parlait de mani\u00e8re saccad\u00e9e, entre deux inspirations, d&rsquo;une voix rauque, ab\u00eem\u00e9e par le tabac. Il poursuivit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Andrew est presque un vieil homme&#8230; Tavia est une tr\u00e8s jeune fille&#8230; Pure chinoise de Shanghai&#8230; Andrew est blanc&#8230;Tout cela n&rsquo;est pas convenable&#8230;De plus&#8230; cette liaison perturbe beaucoup le travail de Tavia.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme fit une courte pause, puis il se redressa dans son fauteuil et reprit son expos\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais Monsieur Leung sait bien&#8230; que l&rsquo;amour ne se commande pas&#8230;C&rsquo;est pourquoi il a autoris\u00e9 sa ni\u00e8ce&#8230; \u00e0 fr\u00e9quenter Andrew&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Donc, tout va bien ! intervint Peltier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le secr\u00e9taire de Monsieur Leung ne tint\u00a0pas compte de cette interruption.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais Monsieur Leung est inquiet, reprit-il. Une autre de ses ni\u00e8ces lui a appris&#8230; qu\u2019Andrew allait bient\u00f4t rentrer dans son pays&#8230; votre pays&#8230; et qu&rsquo;il voulait emmener Tavia avec lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ah, bon ? mentit effront\u00e9ment \u00a0Peltier, l&rsquo;air \u00e9tonn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Et malgr\u00e9 le chagrin &#8230; que lui causerait le d\u00e9part&#8230;de sa ni\u00e8ce favorite&#8230; Monsieur Leung \u00e0 l&rsquo;intention de s&rsquo;effacer devant l&rsquo;amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Donc, tout va bien, r\u00e9p\u00e9ta Peltier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce moment, le grand Chinois qui, jusque-l\u00e0, avait parl\u00e9 le regard dans le vide comme s&rsquo;il se racontait l&rsquo;histoire \u00e0 lui-m\u00eame, leva les yeux vers Peltier et lui dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, tout ne va pas bien&#8230; Tavia doit de l&rsquo;argent \u00e0 son oncle&#8230; beaucoup d\u2019argent\u2026Voyez-vous&#8230;depuis des ann\u00e9es&#8230; Monsieur Leung a pourvu \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation de sa ni\u00e8ce&#8230; \u00e0 son logement, sa nourriture, ses v\u00eatements&#8230; Bien s\u00fbr, elle rembourse son oncle &#8230; petit \u00e0 petit&#8230; par son travail au Monte-Carlo&#8230; Mais elle lui doit encore beaucoup&#8230; plus de 8.000 dollars aujourd&rsquo;hui&#8230; Vous comprendrez que Monsieur Leung ne peut se permettre de perdre&#8230; une\u00a0aussi grosse\u00a0somme&#8230; et il va bien falloir&#8230; la lui rembourser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me rappelai notre dernier d\u00eener au Chalet et je me dis qu\u2019Andrew avait nettement sous-\u00e9valu\u00e9 les frais de d\u00e9part de Tavia. Ou alors les prix avaient-ils augment\u00e9s r\u00e9cemment ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peltier prit un air impatient pour dire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00c9coutez, si Mademoiselle Tavia doit de l&rsquo;argent \u00e0 son oncle, \u00e7a la regarde ! Qu&rsquo;est-ce que vous voulez que j&rsquo;y fasse ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Voici : &#8230; Il y a quelques jours&#8230; nous avons rencontr\u00e9 Andrew&#8230;Nous lui avons tout expliqu\u00e9&#8230; Au d\u00e9but, il semblait ne pas comprendre &#8230;il protestait&#8230; il parlait m\u00eame d&rsquo;appeler la police&#8230; Nous lui avons dit&#8230;que c&rsquo;\u00e9tait totalement inutile, &#8230;du temps perdu&#8230;de plus, il risquait de s\u00e9rieux ennuis&#8230; pour d\u00e9tournement de jeune fille mineure&#8230; Nous avons d\u00fb le secouer un petit peu et&#8230; il a fini par comprendre&#8230;\u00a0Il nous a juste demand\u00e9 un d\u00e9lai pour payer&#8230; Le d\u00e9lai a expir\u00e9 hier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Encore une fois, que voulez-vous que j&rsquo;y fasse ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Depuis hier, &#8230;nous cherchons votre ami&#8230; pour le rappeler \u00e0 ses obligations&#8230; mais il reste introuvable&#8230; Alors nous comptons sur vous&#8230; pour lui expliquer ceci : Si Monsieur Ratinet veut bien payer &#8230; avant vendredi &#8230;la somme de 12.000 dollars, &#8230;c&rsquo;est \u00e0 dire la dette de Tavia &#8230; plus une compensation de 4.000 dollars &#8230;pour le chagrin de perdre une ni\u00e8ce aussi charmante&#8230; Monsieur Leung la laissera partir avec tristesse&#8230; mais sans col\u00e8re&#8230;La somme pourrait \u00eatre pay\u00e9e en billets de cent dollars&#8230; disons vendredi \u00e0 midi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il prit une grande inspiration et, sur un ton presque d\u00e9sol\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Vous lui direz aussi que s&rsquo;il ne pouvait pas payer vendredi prochain&#8230; de nouvelles conditions de paiement pourraient lui \u00eatre faites&#8230; disons 16.000 dollars pour le vendredi suivant&#8230; ou 20.000 pour le suivant&#8230; mais en aucun cas le paiement ne pourra \u00eatre fait apr\u00e8s cette derni\u00e8re date. Il serait bon que Monsieur Ratinet sache&#8230; qu\u2019hier soir, la jeune Tavia est partie au nord, dans sa famille&#8230; et que si le march\u00e9 ne pouvait \u00eatre conclu, Monsieur Leung serait f\u00e2ch\u00e9&#8230; et qu\u2019il pourrait affecter la jeune Tavia \u00e0 un lieu de travail disons&#8230;moins agr\u00e9able que le Monte Carlo. Alors dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de tout le monde&#8230; y compris le v\u00f4tre, Monsieur Peltier&#8230; il vaudrait mieux que l&rsquo;affaire soit conclue pour vendredi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme d\u00e9croisa les jambes, se pencha en avant dans son fauteuil, posa ses coudes sur ses genoux et son menton sur ses deux poings rassembl\u00e9s et se mit \u00e0 regarder Peltier droit dans les yeux. Cela signifiait clairement qu&rsquo;il avait dit ce qu&rsquo;il avait \u00e0 dire et qu&rsquo;il attendait maintenant une r\u00e9ponse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peltier se leva du coin de son bureau pour passer derri\u00e8re le meuble. Il s&rsquo;assit, ouvrit un tiroir, en sortit un Culebras, et l&rsquo;alluma avec toute le c\u00e9r\u00e9monial qui convient \u00e0 ces \u00e9normes cigares philippins. Je compris que le berger entendait ainsi r\u00e9pondre \u00e0 la berg\u00e8re tout en gagnant un peu de temps. Je n&rsquo;avais aucune id\u00e9e de ce que G\u00e9rard allait faire ou dire. Je n&rsquo;avais d&rsquo;ailleurs aucune id\u00e9e de ce que j&rsquo;aurais fait ou dit si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 \u00e0 sa place. Tout ce que je voyais, c&rsquo;est que ces types avaient l&rsquo;air dangereux. Dans ma t\u00eate, passaient des images de battes de baseball fracassant des genoux. Ou pire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">G\u00e9rard se mit \u00e0 parler :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Cher Monsieur, vous me dites que vous cherchez Andr\u00e9 Ratinet depuis hier. Personnellement, je ne l&rsquo;ai pas vu depuis trois jours. Vous me dites que la jeune Tavia doit de l&rsquo;argent \u00e0 son oncle.\u00a0Personnellement, je ne vois pas en quoi \u00e7a me regarde.\u00a0Vous me dites qu\u2019Andr\u00e9 Ratinet veut partir avec la ni\u00e8ce de Monsieur Leung. Personnellement, \u00e7a m&rsquo;est totalement indiff\u00e9rent et je ne vois pas ce que je pourrais y faire. Que Monsieur Ratinet rentre en France ou reste aux Philippines, qu&rsquo;il le fasse avec ou sans Tavia, qu&rsquo;il rembourse ou pas Monsieur Leung des frais d&rsquo;\u00e9ducation de sa ni\u00e8ce, cela m&rsquo;est compl\u00e9ment\u00e8rent \u00e9gal. Je ne me sens responsable ni de ce que\u00a0Ratinet a fait, ni de ce qu&rsquo;il fera, ni de ses dettes, ni de quoi que ce soit qui le concerne. Voyez-vous, il se trouve qu&rsquo;il y a trois jours, j&rsquo;ai licenci\u00e9 Ratinet. Voyez-vous, depuis plusieurs semaines, il faisait n&rsquo;importe quoi, son travail ne valait plus rien. J&rsquo;ai d\u00fb tout reprendre moi-m\u00eame. En plus, \u00a0j&rsquo;ai d\u00fb faire venir de France un autre ing\u00e9nieur pour le remplacer. Quand je me suis aper\u00e7u qu&rsquo;il avait vol\u00e9 cinq cents dollars dans la caisse, je l&rsquo;ai mis \u00e0 la porte imm\u00e9diatement.\u00a0C&rsquo;\u00e9tait la seule chose \u00e0 faire. Tu es bien d&rsquo;accord, hein, Philippe ? dit-il en se tournant vers moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avais \u00e9cout\u00e9 le discours de Peltier, compl\u00e8tement subjugu\u00e9. Et maintenant, voil\u00e0 qu&rsquo;il m&rsquo;impliquait dans son histoire. Je m&rsquo;entendis r\u00e9pondre avec h\u00e9sitation :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Non, euh, si, oui, bien-s\u00fbr&#8230;c&rsquo;\u00e9tait la seule chose \u00e0 faire&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peltier reprit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Depuis, je ne l&rsquo;ai pas revu. Toi non plus Philippe ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Euh, non, non&#8230;moi non plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Il est peut-\u00eatre encore \u00e0 Manille, ou bien il a pris l&rsquo;avion pour Paris, je n&rsquo;en ai aucune id\u00e9e, et je m&rsquo;en fous compl\u00e8tement. Alors, Messieurs, vous comprendrez que je ne peux rien pour vous. Puis-je vous conseiller de vous adresse \u00e0 la police ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce moment-l\u00e0, pour me calmer, j&rsquo;avais entrepris d&rsquo;allumer une cigarette, et quand j&rsquo;entendis la suggestion, j&rsquo;avalai la fum\u00e9e de travers.\u00a0L\u00e0, il allait un peu fort, Peltier, sans doute gris\u00e9 par sa propre volubilit\u00e9. Je prolongeais ma toux le plus possible pour faire diversion, mais forc\u00e9ment le silence se prolongea et devint pesant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le grand Chinois n&rsquo;avait pas boug\u00e9 depuis que G\u00e9rard avait pris la parole. Et il continuait de le fixer intens\u00e9ment. Puis, il se d\u00e9plia de son fauteuil, lissa les pans de sa veste frip\u00e9e avec les paumes de ses mains et pronon\u00e7a d&rsquo;un ton neutre qui \u00e9tait lourd de menaces :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bien ! Nous allons prendre&#8230; d&rsquo;autres mesures&#8230;Bonsoir, messieurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il sortit, suivi de son assistant. Je refermai la porte derri\u00e8re eux et, en m&rsquo;appuyant contre elle, je soufflai :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Eh ben, mon vieux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regardais G\u00e9rard. Il paraissait tendu comme un arc. Aux mouvements de la fum\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9levait de son cigare, je voyais bien que sa main tremblait un peu. Il prit une grande inspiration et, tandis qu&rsquo;il expirait profond\u00e9ment en gonflant les joues, ses \u00e9paules s&rsquo;affaiss\u00e8rent. Il se pencha en avant jusqu&rsquo;\u00e0 ce que sa poitrine touche le bureau. Il resta ainsi quelques instants puis se redressa en \u00e9clatant de rire. Je ressentis brusquement le besoin de m&rsquo;asseoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Eh ben, mon vieux, tu t&rsquo;en es dr\u00f4lement bien tir\u00e9. Bravo ! Mais c&rsquo;est vrai tout \u00e7a ? C&rsquo;est vrai que tu as vir\u00e9 Andr\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Penses-tu ! D&rsquo;abord, il n\u2019a pas disparu : je l&rsquo;ai vu hier soir\u00a0; il a promis de venir au bureau demain matin. Et m\u00eame s&rsquo;il avait fait trois fois pire, je n&rsquo;aurais pas pu le virer comme \u00e7a. Pas le droit&#8230;\u00a0Mais je pense que \u00e7a, les Chinois ne le savent pas. C&rsquo;est vrai que son boulot ne valait plus rien, mais il n&rsquo;a pas piqu\u00e9 dans la caisse. Je ne l&rsquo;ai pas vir\u00e9. J&rsquo;ai racont\u00e9 tout \u00e7a pour que les Chinois nous fichent la paix, \u00e0 nous et \u00e0 la mission.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, j&rsquo;esp\u00e8re pour tout le monde que \u00e7a a march\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Dis-donc, je suis crev\u00e9. C&rsquo;est comme si j&rsquo;avais couru un 5000 m\u00e8tres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Moi aussi. On va diner ? Au Chalet ?\u00a0Je t&rsquo;invite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fois au Chalet, devant un ou deux premiers verres pour attendre le T&rsquo;bone Special Chalet,\u00a0nous \u00e9tions revenus en d\u00e9tail sur les \u00e9v\u00e9nements de cette fin d\u2019apr\u00e8s-midi. C&rsquo;est pendant la d\u00e9gustation de la viande garantie d&rsquo;origine suisse que nous avions examin\u00e9 ce qu&rsquo;il convenait de faire avec Ratinet pour \u00e9viter une catastrophe. Au dessert, une strat\u00e9gie avait \u00e9t\u00e9 mise au point et, \u00e0 partir de ce moment, nous nous \u00e9tions engag\u00e9s calmement sur le chemin d&rsquo;une gentille euphorie \u00e0 petits coups de bi\u00e8res pression.\u00a0 Nous l\u2019atteign\u00eemes vers onze heures. La soir\u00e9e fut agr\u00e9able, amicale, sinc\u00e8re, confiante et rigolote. G\u00e9rard \u00e9vacuait la tension qu&rsquo;il avait\u00a0encore en lui\u00a0en racontant ses colonies. Et moi, rempli d&rsquo;une sorte d&rsquo;admiration presque filiale, je l\u2019\u00e9coutais en posant les questions qu&rsquo;il fallait aux moments qu\u2019il fallait. Vers minuit, nous pr\u00eemes un dernier cognac, mais je refusai d&rsquo;accompagner G\u00e9rard au Playboy Club.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain matin, quand Ratinet arriva au bureau, nous \u00e9tions pr\u00eats. Fatigu\u00e9s mais pr\u00eats.\u00a0L&rsquo;op\u00e9ration fut r\u00e9alis\u00e9e brillamment, en moins de quatre heures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 huit heures, j&rsquo;arrivai au bureau. G\u00e9rard \u00e9tait l\u00e0 depuis une demi-heure. Il me dit qu&rsquo;il avait parl\u00e9 \u00e0 Cora. Elle lui avait confirm\u00e9 que la famille Leung \u00e9tait connue \u00e0 Manille pour ses casinos et son r\u00e9seau de prostitution et qu&rsquo;il valait mieux ne pas avoir affaire \u00e0 eux. Il fallait donc d&rsquo;urgence extraire Ratinet du pays, comme nous l&rsquo;avions envisag\u00e9 hier soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A huit heures trente, j&rsquo;appelai Antoine \u00e0 l&rsquo;ambassade de France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A neuf heures moins le quart, Ratinet arrivait au bureau, frip\u00e9, \u00a0fatigu\u00e9, d\u00e9fait. G\u00e9rard commen\u00e7a \u00e0 lui raconter notre rencontre de la veille au soir. Bien-s\u00fbr, il am\u00e9liora un peu l&rsquo;histoire insistant sur le c\u00f4t\u00e9 mena\u00e7ant des paroles du grand Chinois et sur l&rsquo;aspect inqui\u00e9tant du petit. De temps en temps, il me prenait \u00e0 t\u00e9moin :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Andr\u00e9, tu sais qu&rsquo;on n&rsquo;en menait pas large hier soir !\u00a0Hein, Philippe ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;acquies\u00e7ais d&rsquo;autant plus volontiers qu&rsquo;effectivement, la veille au soir, je n&rsquo;en menais pas large.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon sang, Andr\u00e9, c&rsquo;est un truc \u00e0 te faire estropier ou m\u00eame tuer par ces gangsters. La menace \u00e9tait claire. Si tu avais vu le petit costaud&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voyais Andr\u00e9 qui se ratatinait, livide. G\u00e9rard continuait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule solution : il faut que tu partes, que tu quittes le pays, tout de suite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Andr\u00e9 commen\u00e7a \u00e0 protester faiblement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais Tavia&#8230;, je ne peux pas la laisser&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Ecoute, Andr\u00e9, ce n&rsquo;est plus une histoire d&rsquo;amour. J&rsquo;esp\u00e8re que, maintenant, tu as compris le m\u00e9tier de Tavia. Cette fille se d\u00e9brouillera toujours. Elle retournera travailler au casino. Toi, c&rsquo;est ta peau que tu risques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans sa gentillesse naturelle, G\u00e9rard arrivait \u00e0 ne pas prononcer le mot terrible, le mot \u00ab\u00a0pute\u00a0\u00bb, qui aurait fini d&rsquo;achever Ratinet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Tu crois vraiment ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-C&rsquo;est ta peau, mon vieux. C&rsquo;est toi qui d\u00e9cides. Moi, \u00e0 ta place, je partirais. Philippe, qu&rsquo;est-ce que tu en penses ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;approuvai, bien entendu. A ce moment, je vis arriver un taxi sur le parking du bureau. Antoine en descendit. Je le vis monter les escaliers, passer dans le bureau de Cora et lui remettre une enveloppe. A travers les cloisons vitr\u00e9es, il me fit petit signe du pouce qui voulait dire que tout allait bien, et puis il repartit par le m\u00eame taxi. Il \u00e9tait dix heures moins le quart.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A dix heures moins dix, Cora entra dans le bureau et remit l&rsquo;enveloppe \u00e0 G\u00e9rard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Bon, tu te d\u00e9cides ? dit-il en examinant son contenu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais, je peux pas partir comme \u00e7a ! Il y a le boulot !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Le boulot, c&rsquo;est mon probl\u00e8me. On s&rsquo;arrangera sans toi. Ecoute, on t&rsquo;a trouv\u00e9 un billet d&rsquo;avion. Tu as un vol Cathay \u00e0 12 heures 10 pour Singapour . Apr\u00e8s, ce sera UTA \u00a0jusqu&rsquo;au Bourget. Tu as juste le temps d&rsquo;attraper ton avion. Il faut que tu partes !\u00a0\u00a0Maintenant !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais, c&rsquo;est pas possible, je n&rsquo;ai pas mes affaires. Il faut que je passe \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel prendre mes affaires&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Pas prudent ! Ils te cherchent. Peut-\u00eatre m\u00eame qu&rsquo;ils t&rsquo;attendent l\u00e0-bas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais, j&rsquo;ai chang\u00e9 d&rsquo;h\u00f4tel. Je suis \u00e0 l&rsquo;autre bout de la ville.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-D&rsquo;accord, mais Tavia le conna\u00eet, ton nouvel h\u00f4tel. Je me trompe ? Non ? Alors, ils le connaissent aussi. Fiche le camp, je te dis. Tout de suite. Pars comme tu es. Voil\u00e0 200\u00a0Dollars pour le voyage, c&rsquo;est largement suffisant. Cora va t&rsquo;appeler un taxi. Tu lui donneras le nom de ton \u00a0h\u00f4tel. On ira chercher tes affaires plus tard et on te les enverra au bureau, \u00e0 Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ratinet paraissait maintenant r\u00e9sign\u00e9, mais il ne voulait pas encore le dire clairement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Allez, salut, mon vieux, reprit G\u00e9rard, et bon voyage. Ah, dis-donc, tu as ton passeport sur toi au moins ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Euh, oui, &#8230; je crois, dit Ratinet en fouillant devant G\u00e9rard exc\u00e9d\u00e9 les innombrables poches de son gilet d&rsquo;aventurier. Ah ! Le voil\u00e0 !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A dix heures vingt, Cora, Ratinet et moi montions dans le taxi. Une heure plus tard, nous regardions Ratinet passer le contr\u00f4le de police et disparaitre vers la salle d&#8217;embarquement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A midi pr\u00e9cise, avec dix minutes d&rsquo;avance, le Boeing 707 de Cathay Pacific d\u00e9collait vers Singapour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux jours plus tard, un t\u00e9lex du si\u00e8ge nous apprenait \u00a0que A. Ratinet \u00e9tait retenu dans les bureaux de la douane du Bourget. On ne savait pas pourquoi. Avions-nous une explication ? Non, nous n&rsquo;en avions pas. Mais les d\u00e9tails de cette nouvelle aventure nous arriv\u00e8rent trois jours plus tard, lors d&rsquo;un entretien t\u00e9l\u00e9phonique entre Peltier et le responsable du projet \u00e0 Paris. Arriv\u00e9 \u00e0 Singapour, Ratinet avait normalement six heures \u00e0 attendre avant de pouvoir prendre son vol vers Paris. Bougonnant contre la mauvaise organisation de son voyage, il s&rsquo;\u00e9tait rendu au bureau UTA de l&rsquo;a\u00e9roport. Le jeune employ\u00e9 chinois qui l&rsquo;avait re\u00e7u avait r\u00e9ussi \u00e0 l&rsquo;inscrire sur un autre vol UTA \u00a0qui venait d&rsquo;arriver en provenance \u00a0d&rsquo;Australie et qui repartait une heure plus tard sur Paris. Quand le gentil petit Chinois lui avait remis son nouveau billet, il lui avait demand\u00e9 s&rsquo;il pouvait se charger d&rsquo;un Moon Cake pour sa s\u0153ur qui habitait rue du Cardinal Lemoine \u00e0 Paris. C&rsquo;\u00e9tait la p\u00e9riode de la f\u00eate de la Lune, lui dit-il, et chez les Chinois, c&rsquo;est une tradition d&rsquo;offrir des g\u00e2teaux \u00e0 sa famille. Ratinet, \u00e9perdu de reconnaissance envers l&#8217;employ\u00e9 d&rsquo;UTA, n&rsquo;avait rien \u00e0 lui refuser. Il avait pris l&rsquo;adresse de la s\u0153ur et une grosse boite m\u00e9tallique ferm\u00e9e par de nombreuses ficelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;arriv\u00e9e au Bourget, la douane avait ouvert le colis et trouv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur un g\u00e2teau chinois. Mais sous le g\u00e2teau, il y avait une douzaine de sachets de cellophane contenant des poudres de couleurs diverses. La douane avait mis deux jours \u00e0 analyser les poudres et \u00e0 conclure qu&rsquo;elles n&rsquo;\u00e9taient que d&rsquo;innocentes \u00e9pices exotiques. Mais pendant ce temps, elle avait jug\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rable de garder Ratinet dans ses locaux. Il parait qu&rsquo;il en \u00e9tait sorti hirsute, fatigu\u00e9 et d\u00e9finitivement assur\u00e9 de l&rsquo;existence d&rsquo;une conspiration mondiale \u00e0 son encontre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je rentrai \u00e0 Paris quarante jours plus tard. Ma mission \u00e9tait termin\u00e9e. Je ne devais jamais revoir Andr\u00e9 Ratinet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui- m\u00eame ne devait jamais revoir ses affaires. Lorsque nous all\u00e2mes les chercher \u00e0 son h\u00f4tel, elles avaient disparu. L&rsquo;h\u00f4telier pr\u00e9tendait m\u00eame qu&rsquo;aucun Ratinet n&rsquo;avait jamais s\u00e9journ\u00e9 dans son \u00e9tablissement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sacr\u00e9 Ratinet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Fin<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Avertissement : ceci est le texte int\u00e9gral de Bonjour, Philippines ! dont les 13 chapitres ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s sous forme de feuilleton au cours des mois pass\u00e9s. J&rsquo;ai pens\u00e9 que \u00e7a vous ferait plaisir de le relire en une seule fois ! Sympa, non ? \u00a0 BONJOUR, PHILIPPINES\u00a0! CHAPITRE 1 \u2013 UN PTERODACTYLE SUR FOND &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=6392\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Bonjour, Philippines !  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