{"id":58277,"date":"2026-10-31T07:47:24","date_gmt":"2026-10-31T06:47:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=58277"},"modified":"2026-10-30T14:05:04","modified_gmt":"2026-10-30T13:05:04","slug":"trois-cafes-12-a-24","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=58277","title":{"rendered":"Trois caf\u00e9s (13 \u00e0 24)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em><strong>Pour la deuxi\u00e8me fois, je vous offre ci-dessous la possibilit\u00e9 de lire d&rsquo;une seule traite les \u00e9pisodes 13 \u00e0 14 de Trois caf\u00e9s. Si vous voulez lire les 12 premiers, c&rsquo;est facile , il suffit de cliquer sur ceci<\/strong> <\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0<a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=57843\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Douze premiers \u00e9pisodes<\/strong><\/span><\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong><em>Sinon, veuillez passer \u00e0 la suite (9000 mots seulement) :<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-57633\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/TROIS-CAFES-e1785433577884-150x150.png\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>(&#8230;) Et, en se tournant vers la cuisine, il a clam\u00e9 joyeusement :<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la vie\u00a0: pour moi, ce sera la m\u00eame chose que mes deux amis\u00a0! \u0152uf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum\u00a0!<br \/>\n<\/em><em>De toute fa\u00e7on, y avait rien d\u2019autre\u00a0! Je lui avais bien dit, pourtant\u00a0! L\u00e0, je me suis encore demand\u00e9 s\u2019il continuait pas \u00e0 se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s\u2019est tourn\u00e9 vers Dumoulot et, l\u2019air int\u00e9ress\u00e9, il lui a demand\u00e9\u00a0:<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Dis-moi, G\u00e9rard, Dumoulot, c\u2019est\u00a0Dumoulot\u00a0ou\u00a0du Moulot\u00a0?<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Hein\u00a0? qu\u2019il a dit Dumoulot.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Je veux dire\u00a0: ton patronyme, c\u2019est en un mot ou en deux\u00a0?<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Hein\u00a0? a redit Dumoulot.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Ah\u00a0! Je m\u2019exprime mal. Je veux dire\u00a0: est-ce que dans Du-mou-lot, le du est un du particule ou non\u00a0?<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Hein\u00a0? a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 Dumoulot qui commen\u00e7ait \u00e0 transpirer<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0Quand il est g\u00ean\u00e9, Dumoulot, quand il comprend pas ce qui se passe, quand il pense qu\u2019on le m\u00e8ne en bateau, quand on lui pose une question qu\u2019il peut pas r\u00e9pondre, quand il sait plus o\u00f9 il en est, il transpire, Dumoulot. Il devient tout rouge et il transpire. \u00c7a commence \u00e0 lui couler sur le front, \u00e7a d\u00e9gouline le long du nez et \u00e7a finit par lui faire des petites gouttes aux pointes de la moustache. Oui, parce qu\u2019en plus, il a une moustache\u00a0! C\u2019est parce qu\u2019il est timide\u00a0; la transpiration, pas la moustache. Ah si\u00a0! Peut-\u00eatre&#8230; la moustache aussi. C\u2019est vrai qu\u2019il est gentil, Dumoulot, mais il est timide. Ou alors, il a pas confiance en lui. Ou les deux. C\u2019est un gros handicap dans la vie, \u00e7a, la timidit\u00e9. Pareil avec la confiance en soi. Tenez, un exemple, prenez Cottard\u00a0: il est pas timide, Cottard. La preuve, c\u2019est qu\u2019il prend ma table chaque fois qu\u2019il peut. Donc, il est pas timide. S\u2019il \u00e9tait timide, il arriverait pas \u00e0 faire semblant depuis vingt-cinq ans d\u2019avoir un vrai boulot \u00e0 la Mairie, \u00e0 supposer qu\u2019il y en ait, l\u00e0-bas, des vrais boulots. Non, \u00e7a\u00a0! Cottard, il est pas timide. \u00c7a l\u2019emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre con, mais il est pas timide.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Donc, je voyais Dumoulot qui transpirait tant que \u00e7a pouvait parce qu\u2019il comprenait rien \u00e0 ce que lui demandait Trois-caf\u00e9s. Moi non plus, je comprenais pas, d\u2019ailleurs. Quand l\u2019autre a vu qu\u2019il \u00e9tait clair pour personne, il a fait un effort. Il s\u2019est tu un instant pour se frotter le coin des yeux et les ailes du nez, il a desserr\u00e9 son bandana, il a pouss\u00e9 un petit soupir et il a dit comme \u00e7a\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Voyons, voyons, voyons&#8230; Mon cher G\u00e9rard, ton nom de famille est bien <em>Dumoulot<\/em>, n\u2019est-pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben&#8230; oui.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bien\u00a0! Je te demandais donc si ton nom s\u2019\u00e9crivait en un seul mot ou s\u2019il comportait une particule.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Une particule\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Une particule, reprit patiemment Trois-caf\u00e9s. Une pr\u00e9position nobiliaire pr\u00e9c\u00e9dant le nom patronymique et constituant g\u00e9n\u00e9ralement une marque de noblesse. Une particule, en quelque sorte&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c7a y \u00e9tait\u00a0! J\u2019avais compris. Mais Dumoulot, pas. La preuve\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Hein\u00a0? qu\u2019il a reredit, nageant dans la sueur et la confusion.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et l\u00e0, Trois-caf\u00e9s a desserr\u00e9 un peu plus son petit foulard pour reprendre un peu moins patiemment\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon\u00a0! Plus simple, maintenant\u00a0: comment s\u2019\u00e9crit ton nom\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Eh ben&#8230; \u00ab\u00a0<em>g, e<\/em> <em>accent aigu<\/em>, <em>r<\/em>&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pas ton pr\u00e9nom, G\u00e9rard, pas ton pr\u00e9nom\u00a0! Ton nom. S\u2019il te plait, ton nom\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0! Mon nom\u00a0! Eh ben <em>d, u, m, o, u, l, o, t,<\/em> bien s\u00fbr\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ce ne serait pas \u00ab\u00a0<em>d, u,<\/em> plus loin, <em>m, o, u\u00a0\u00bb<\/em> et cetera\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Non, y a pas d\u2019<em>et cetera.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0Trois-caf\u00e9s avait l\u2019air fatigu\u00e9. Il avait d\u00e9nou\u00e9 son bandana et s\u2019en \u00e9pongeait le front\u00a0; \u00e0 croire que la transpiration, c\u2019\u00e9tait contagieux. Tout \u00e7a commen\u00e7ait \u00e0 m\u2019agacer pas mal. Il fallait que j\u2019intervienne. Alors j\u2019ai dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, cher Monsieur. \u00c7a commence \u00e0 \u00e9nerver tout le monde, cette histoire. C\u2019est <em>Dumoulot<\/em> comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. <em>Dumoulot\u00a0! <\/em>\u00c7a vous va\u00a0? Vous \u00eates content\u00a0? Parce que&#8230; hein\u00a0! bon\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ai bien vu qu\u2019il avait compris, mais il a r\u00e9pondu directement \u00e0 Dumoulot\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Sans particule&#8230; Vous \u00eates s\u00fbr\u00a0? Ah\u00a0! Cela m\u2019\u00e9tonne\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Peut-\u00eatre\u00a0! que j\u2019ai dit, un peu trop sec. Mais c\u2019est comme \u00e7a\u00a0! <em>Dumoulot, Dumoulot<\/em>, <em>Du-mou-lot\u00a0!<\/em>, \u00c0 la fin des fins\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais il a continu\u00e9 pareil, comme si j\u2019existais pas\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0! Vraiment, je le redis, je suis tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9\u00a0! Vois-tu, G\u00e9rard, je connais tr\u00e8s bien les Sagan du Moulot-Tr\u00e9vise, vieille famille du Nord. Les Moulot-Tr\u00e9vise sont li\u00e9s par leur arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, Edgar Dumont du Moulot, avec les Moulot de la Gardini\u00e8re, tr\u00e8s ancienne famille d\u2019Aquitaine. Tu me suis, G\u00e9rard\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh&#8230; ben, oui, a balbuti\u00e9 Dumoulot, transpirant de plus belle.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, il se trouve qu\u2019en novembre dernier, alors que j\u2019\u00e9tais invit\u00e9 \u00e0 chasser le sanglier par les Moulot-Tr\u00e9vise dans leur propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019Oise, j\u2019ai rencontr\u00e9 l\u2019ain\u00e9 des Moulot de la Gardini\u00e8re, Alfred, qui y \u00e9tait invit\u00e9 \u00e9galement. Un fin fusil, cet Alfred, je dois dire. Tu me suis toujours, G\u00e9rard\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh&#8230; ben, oui, je crois.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Excellent, excellent. Eh bien il se trouve que la ressemblance entre toi et Alfred du Moulot de la Gardini\u00e8re est frappante\u00a0! Cette implantation des cheveux, cette disposition des oreilles, la moustache, ah oui, la moustache surtout&#8230; Alors, vois-tu, G\u00e9rard, je me demande si Alfred et toi ne seraient pas quelque part un peu li\u00e9s par le sang.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah bon\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est pour cette raison que je te demande si tu es certain de t\u2019appeler <em>Dumoulot <\/em>en un seul mot.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh&#8230; ben, oui.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Il faut consid\u00e9rer que la parent\u00e9 que je soup\u00e7onne peut remonter \u00e0 bien avant le vieil Edgar Dumont du Moulot. Il arrive parfois que les g\u00e8nes qui d\u00e9terminent les traits physiques sautent plusieurs g\u00e9n\u00e9rations avant de r\u00e9apparaitre simultan\u00e9ment chez plusieurs individus du m\u00eame arbre g\u00e9n\u00e9alogique. Cette ressemblance, irr\u00e9futable, est une preuve quasi certaine qu\u2019Edgar, Alfred et toi, mon cher G\u00e9rard, \u00eates cousins, \u00e9loign\u00e9s peut-\u00eatre, mais cousins.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah bon\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Indubitablement\u00a0! Creusons un peu, G\u00e9rard, veux-tu\u00a0? Es-tu certain que ton p\u00e8re s\u2019appelait Dumoulot\u00a0? Oui\u00a0? Bon. Et ta m\u00e8re\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Gropichard, a r\u00e9pondu Dumoulot, plein de bonne volont\u00e9. Gis\u00e8le Gropichard&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Gropichard&#8230; Rien \u00e0 esp\u00e9rer de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0. Ton grand-p\u00e8re&#8230; Dumoulot aussi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh&#8230; ben, je crois, mais je l\u2019ai pas connu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Aurais-tu des papiers \u00e0 son nom\u00a0? Ou \u00e0 celui de ton p\u00e8re\u00a0? Un certificat de bapt\u00eame, un livret militaire, un livret de famille&#8230; R\u00e9fl\u00e9chis, G\u00e9rard, c\u2019est important\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Je sais pas&#8230; faudrait que je cherche&#8230; Mais dites\u00a0un peu ! Pourquoi c\u2019est important\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est important parce qu\u2019il est fr\u00e9quent qu\u2019au cours des si\u00e8cles les noms patronymiques \u00e9voluent. Ils prennent une particule ou ils la perdent, ils ajoutent le patronyme d\u2019une \u00e9pouse, ils adjoignent le nom d\u2019un lieu-dit, d\u2019une propri\u00e9t\u00e9&#8230; Ce n\u2019est pas toujours l\u00e9gal, mais \u00e7a se fait couramment. Il est donc tout \u00e0 fait possible, et je dirais m\u00eame hautement probable, qu\u2019il y a un ou deux si\u00e8cles, tes anc\u00eatres directs s\u2019appelaient <em>du Moulot<\/em> ou <em>du Mouleau,<\/em> ou du <em>Mouleau de la Girardi\u00e8re<\/em> ou <em>Sagan du Moulot<\/em>. Que les guerres, les r\u00e9volutions, les mauvais mariages et les faillites aient fait \u00e9voluer ton v\u00e9ritable patronyme de <em>du Moulot<\/em> <em>de Quelque Chose<\/em> \u00e0 jusqu\u2019\u00e0 <em>Dumoulot de Rien du Tout<\/em> ne serait pas vraiment surprenant, tu comprends\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Oui, je comprends, dit G\u00e9rard qui ne comprenait pas. Mais <em>du Moulot<\/em> ou <em>Dumoulot<\/em>, qu\u2019est-ce que \u00e7a change\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais tout, mon ami, tout\u00a0! s\u2019exclama Trois-caf\u00e9s. \u00c7a change tout\u00a0! La situation sociale, le respect des voisins, les meilleurs emplois, les r\u00e9ceptions,\u00a0les salons parisiens, les invitations \u00e0 la chasse, \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra, sur la C\u00f4te d\u2019Azur, tout te dis-je\u00a0! Sans compter l\u2019\u00e9ventuel titre en d\u00e9sh\u00e9rence qui pourrait t\u2019\u00e9choir, ni les terres qui vont avec\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il y avait d\u00e9j\u00e0 un bout de temps que Cottard \u00e9tait parti rejoindre la cantine de la Mairie et que Georges avait commenc\u00e9 \u00e0 servir \u00e0 d\u00e9jeuner. Sous des pr\u00e9textes divers, il ne s\u2019\u00e9loignait jamais de notre table de plus d\u2019un m\u00e8tre cinquante et pas un mot de notre conversation ne devait lui \u00e9chapper. Au regard fixe que portait Madame Fran\u00e7oise sur son Sudoku niveau Samoura\u00ef, je voyais bien qu\u2019elle faisait semblant et qu\u2019elle n\u2019avait pas d\u00fb en perdre grand-chose non plus. Absorb\u00e9 dans son effort soutenu pour ne pas perdre le\u00a0fil, Dumoulot, qui n\u2019avait pas encore touch\u00e9 \u00e0 son \u0153uf-mayo, le saupoudrait machinalement de sel depuis une dizaine de minutes. De son c\u00f4t\u00e9, et tout en parlant avec enthousiasme, Trois-caf\u00e9s avait coup\u00e9 le sien en cinq rondelles qu\u2019il avait dispos\u00e9es devant lui dans son assiette comme les cinq points de la face d\u2019un d\u00e9 \u00e0 jouer. De temps en temps, il se m\u00e9nageait une pause dans son discours, choisissait avec circonspection une rondelle pour la porter lentement \u00e0 sa bouche. Ensuite, \u00e7a ne manquait jamais, il repliait d\u00e9licatement sa serviette en papier pour s\u2019en essuyer le coin de la bouche avec distinction. Et moi, moi qui avais fini mon \u0153uf depuis longtemps, je prenais mentalement des notes en attendant la suite. Je veux dire la suite du d\u00e9jeuner et de cette sacr\u00e9e histoire de particule.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Nos merlans venaient de surgir de la cuisine, port\u00e9s par un Georges tellement courb\u00e9 en deux pour mieux entendre ce qui se disait qu\u2019on aurait dit un larbin obs\u00e9quieux. Et pourtant, Georges, c\u2019est pas son genre. L\u2019arriv\u00e9e des poissons frits avait interrompu la conversation et j\u2019observais la situation sana rien dire : Dumoulot s\u2019\u00e9tait plong\u00e9 dans la contemplation de son assiette tout en titillant le pauvre animal de sa fourchette. On aurait bien dit qu\u2019il r\u00e9fl\u00e9chissait. De son c\u00f4t\u00e9, Trois-caf\u00e9s, qui lui avait subtilis\u00e9 son \u0153uf dur, le coupait en deux morceaux qu\u2019il avalait en douce et sans c\u00e9r\u00e9monie. Sous la photo du Puy de D\u00f4me, le crayon toujours en l\u2019air, Madame Fran\u00e7oise restait suspendue aux l\u00e8vres \u00e0 pr\u00e9sent muettes des deux d\u00e9batteurs. Le silence allait devenir g\u00eanant quand tout \u00e0 coup Dumoulot est sorti de sa torpeur.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Attendez, attendez ! qu\u2019il a dit brusquement en regardant Trois-caf\u00e9s sous le nez. Vous voulez dire que je suis peut-\u00eatre un aristocrate ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Absolument, et si je dis peut-\u00eatre, c\u2019est parce que je n\u2019affirme jamais rien dont je ne sois certain.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Et vous dites aussi qu\u2019un titre de noblesse pourrait m\u2019\u00e9chouer ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pas <em>t\u2019\u00e9chouer,<\/em> t\u2019\u00e9choir, G\u00e9rard, t\u2019\u00e9choir. C\u2019est probable.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Avec des terres ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est vraisemblable.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Et un ch\u00e2teau ?\u00a0 Y aura un ch\u00e2teau ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pourquoi pas ? Cela s\u2019est vu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ben, dis donc ! s\u2019extasia Dumoulot qui commen\u00e7ait \u00e0 pas mal se voir en <em>du Moulot<\/em>. Ah ben dis-donc. Si je m\u2019attendais ! Quand je pense que\u2026 Ah ben, dis-donc ! Et quand est-ce que je&#8230; je veux dire quand est-ce que tout \u00e7a&#8230; Enfin, vous voyez&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Tu veux savoir quand tu pourras profiter de toutes ces choses\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est \u00e7a\u00a0! Quand\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Assez vite, assez vite, dit tranquillement Trois-caf\u00e9s avec l\u2019air de jauger les d\u00e9lais possibles. Bien s\u00fbr, il faudra faire une enqu\u00eate g\u00e9n\u00e9alogique pour cr\u00e9er, s\u2019il n\u2019existe d\u00e9j\u00e0, un arbre le plus complet possible de tes anc\u00eatres et observer les \u00e9volutions de ton nom de famille en remontant dans le temps jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019on tombe sur une particule nobiliaire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Et \u00e7a prendra longtemps\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014Compte tenu de ta ressemblance frappante avec ce bon Alfred, \u00e0 mon avis non, pas tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ben tant mieux\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ensuite, quand nous aurons trouv\u00e9 la particule et du m\u00eame coup la famille dont tu es issu, il faudra examiner les membres vivants de cette famille, leurs liens de parent\u00e9, leurs patrimoines respectifs actuels ainsi que leur provenance, telle qu\u2019h\u00e9ritage, mariage, r\u00e9ussite dans les affaires, etc&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Dites-donc\u00a0! \u00c7a fait beaucoup de boulot \u00e7a, non\u00a0? Et puis \u00e7a doit \u00eatre super-compliqu\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais non, G\u00e9rard, ce n\u2019est pas si compliqu\u00e9. Il suffit d\u2019avoir un peu d\u2019exp\u00e9rience. Tu vois, c\u2019est un peu comme le Contr\u00f4le des Poids et Mesures pour notre ami Cottard : avec l\u2019exp\u00e9rience, \u00e7a devient facile.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais j\u2019en ai pas, moi, d\u2019exp\u00e9rience\u00a0! Je travaille au m\u00e9tro\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 G\u00e9rard, voyons\u00a0! Il n\u2019est pas question de faire cela toi-m\u00eame\u00a0! M\u00eame moi, je ne pourrais jamais m\u2019en sortir tout seul\u00a0! Il te faudra faire appel \u00e0 des sp\u00e9cialistes, toute une \u00e9quipe, des policiers, des notaires, des historiens, des architectes, des experts en \u0153uvres d\u2019art, des graphologues, des psychologues, des m\u00e9decins&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pourquoi des m\u00e9decins\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Tu sais, G\u00e9rard, quand on constitue de telles \u00e9quipes, il est toujours bon d\u2019avoir un m\u00e9decin avec soi.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais \u00e7a doit couter une fortune, tous ces gens, l\u00e0, se mit \u00e0 geindre Dumoulot. J\u2019ai pas les moyens, moi&#8230; Je travaille au m\u00e9tro\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il avait commenc\u00e9 \u00e0 se ratatiner d\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019\u00e9num\u00e9ration des sp\u00e9cialistes. A pr\u00e9sent, t\u00eate baiss\u00e9e et fourchette en main, il achevait de disperser son merlan aux quatre coins de son assiette. Au bout d\u2019une minute ou deux, il sembla reprendre un peu d\u2019espoir. Il avait d\u00fb faire secr\u00e8tement le compte de ses \u00e9conomies car, du ton de quelqu\u2019un qui vient de se d\u00e9cider \u00e0 un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon, faudrait compter combien \u00e0 peu pr\u00e8s\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Je ne sais pas moi\u00a0! r\u00e9pondit Trois-caf\u00e9s en haussant les \u00e9paules. Quelque chose comme deux \u00e0 trois mille euros&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Deux \u00e0 trois mille\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Par mois, pr\u00e9cisa Trois-caf\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Alors, c\u2019est foutu\u00a0! Je travaille au m\u00e9tro&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0Atterr\u00e9s\u00a0! Nous \u00e9tions tous atterr\u00e9s. La construction puis l\u2019effondrement de son ch\u00e2teau en Espagne avait bien de quoi consterner Dumoulot, mais aussi tous ceux qui en avait suivi le chantier, Georges, Madame Fran\u00e7oise et moi. Georges, qui en avait \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 envisager de sacrifier gracieusement une bouteille de mousseux pour arroser l\u2019ascension sociale de l\u2019un de ses meilleurs clients, remettait \u00e0 regret sur son \u00e9tag\u00e8re la bouteille poussi\u00e9reuse qu\u2019il avait gagn\u00e9e six ans auparavant \u00e0 la Foire d\u2019Arpajon et tirant sur des pipes en pl\u00e2tre. Dans son coin, Madame Fran\u00e7oise \u00e9crasait une larme en affutant son crayon \u00e0 Sudoku au-del\u00e0 du raisonnable avec une lime \u00e0 ongle pour se donner une contenance. Ce con de Cottard n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0, mais s\u2019il l\u2019avait \u00e9t\u00e9, il aurait surement dit une connerie genre \u00ab\u00a0condol\u00e9ances\u00a0\u00bb. Mais comme il \u00e9tait pas l\u00e0, il a rien pu dire. Heureusement\u00a0! M\u00eame moi, j\u2019\u00e9tais atterr\u00e9. En fait, atterr\u00e9, c\u2019est peut-\u00eatre pas le mot juste. <em>Navr\u00e9<\/em>serait peut-\u00eatre plus adapt\u00e9. Ou alors <em>compatissant. <\/em>Oui, <em>compatissant,<\/em> c\u2019est mieux\u00a0! <em>Attrist\u00e9\u00a0<\/em>? C\u2019est pas mal non plus, <em>attrist\u00e9. <\/em>Ah non\u00a0! Voil\u00e0\u00a0! J\u2019ai trouv\u00e9\u00a0! <em>\u00a0D\u00e9sol\u00e9\u00a0<\/em>! C\u2019est \u00e7a, j\u2019\u00e9tais <em>d\u00e9sol\u00e9\u00a0<\/em>! C\u2019est bien <em>d\u00e9sol\u00e9<\/em> qui est le mot juste. Moi, j\u2019essaie toujours d\u2019utiliser le mot juste. C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai toujours avec moi deux dictionnaires, le dictionnaire de l\u2019Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise et un dictionnaire de synonymes. \u00c7a, c\u2019est quand j\u2019\u00e9cris, bien s\u00fbr ; parce que quand je parle, c\u2019est pas possible. Deux dictionnaires\u00a0! C\u2019est important le mot juste. Y a des tas de gens qui utilisent pas le mot juste, vous avez remarqu\u00e9\u00a0? Ils prennent un mot qu\u2019est pas celui qu\u2019ils auraient d\u00fb prendre, un mot \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un mot exag\u00e9r\u00e9, et m\u00eame un mot contraire \u00e0 ce qu\u2019ils voulaient dire. Par exemple, \u00e0 la place de \u00ab\u00a0<em>Nous \u00e9tions tous atterr\u00e9s<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e0 tous les coups ils auraient dit \u00ab\u00a0<em>Nous \u00e9tions tous boulevers\u00e9s<\/em>\u00a0\u00bb. Boulevers\u00e9, \u00e7a veut dire \u00ab\u00a0<em>chamboul\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>secou\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>d\u00e9compos\u00e9\u00a0<\/em>\u00bb&#8230; Mais c\u2019est pas \u00e7a qu\u2019ils \u00e9taient, Madame Fran\u00e7oise et Georges, sans m\u00eame parler de moi. En fait, ils \u00e9taient compatissants et d\u00e9\u00e7us\u00a0; compatissants au sort de Dumoulot et d\u00e9\u00e7us que la belle histoire naissante dont ils \u00e9taient t\u00e9moins tourne en eau de boudin. En un mot, ils \u00e9taient <em>atterr\u00e9s. <\/em>Moi, c\u2019est autre chose. J\u2019\u00e9tais pas vraiment compatissant au sort de Dumoulot, dont je me foutais quand m\u00eame un peu beaucoup. J\u2019\u00e9tais pas plus d\u00e9\u00e7u de la fin des espoirs de Dumoulot, et je trouvais m\u00eame que c\u2019\u00e9tait plus int\u00e9ressant et m\u00eame plus rigolo comme \u00e7a. Non, j\u2019\u00e9tais d\u00e9sol\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois triste et compatissant et tout, mais seulement formellement, comme on est d\u00e9sol\u00e9 que quelqu\u2019un ait perdu son parapluie, mais qu\u2019en fait on s\u2019en fout pas mal. C\u2019est pas que je me foutais compl\u00e8tement de Dumoulot, parce que perdre un ch\u00e2teau, c\u2019est quand m\u00eame pas pareil que perdre un parapluie, mais un peu quand m\u00eame, parce que Dumoulot, avec ses histoires de combines foireuses pour revendre des tickets de m\u00e9tro portugais ou des sardines p\u00e9rim\u00e9s, ou l\u2019inverse, il en avait l\u2019habitude, des d\u00e9ceptions\u00a0! C\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois que je l\u2019entendais dire \u00ab\u00a0\u2014 Alors, c\u2019est foutu\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pourtant, c\u2019est \u00e0 ce moment que Trois-caf\u00e9s a relanc\u00e9 la partie en disant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais pas du tout\u00a0! Pourquoi cela serait-il \u00ab\u00a0<em>foutu<\/em>\u00a0\u00bb, comme tu dis\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben si, c\u2019est foutu, quoi ! Je travaille au m\u00e9tro, alors pensez !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais non, mais non. Je connais des gens qui feraient \u00e7a pour rien ou presque.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ouais ? Combien ? Mille par mois ? Cinq cents ? Allez ! M\u00eame \u00e7a je pourrais pas ! Je vous l\u2019ait dit, non ? Je travaille au m\u00e9tro\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon, G\u00e9rard. \u00c9coute-moi. Je ne voulais pas te le dire tout de suite, parce que ce n\u2019est pas absolument certain, mais voil\u00e0 : pour une question d\u2019honneur qu\u2019il ne m\u2019appartient pas de r\u00e9v\u00e9ler, Robert ne peut pas me refuser grand-chose. Alors si je lui demandais comme un service de s\u2019occuper de ton cas, je suis persuad\u00e9 qu\u2019il le ferait.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Robert ? Et qui c\u2019est ce Robert ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 <em>Qui c\u2019est ce Robert<\/em>, s\u2019aga\u00e7a Trois-caf\u00e9s en imitant Dumoulot. Qui c\u2019est ce Robert ? Mais Robert Bompar de Colmont, voyons ! Le Grand Chancelier ! Il faudrait suivre, mon petit G\u00e9rard, sans \u00e7a on n\u2019y arrivera pas. Bon\u00a0! Je r\u00e9sume : Robert et moi avons fait nos ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures ensemble \u00e0 la Fac d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Il est devenu Grand Chancelier et il m\u2019est redevable. Or, et c\u2019est l\u00e0 que \u00e7a devient int\u00e9ressant\u2026 Tu me suis toujours, G\u00e9rard ? ll vient de cr\u00e9er \u00e0 la Chancellerie la Commission de Recherche et de V\u00e9rification des Particules et Titres Nobiliaires. La COREV\u00c9PATINO, autrement dit le Comit\u00e9 des Particules, est constitu\u00e9e de b\u00e9n\u00e9voles membres de notre ordre et tous sp\u00e9cialistes des domaines que j\u2019ai cit\u00e9s tout \u00e0 l\u2019heure. Si Robert le leur demande, ils prendront en charge ton affaire. Si, moi, je le demande \u00e0 Robert, il leur demandera. Et si toi, tu me le demandes, il est fort probable que je le demanderai \u00e0 Robert. C\u2019est plus clair maintenant ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dumoulot transpirait sang et eau \u00e0 essayer de comprendre ce que venait de dire Trois-caf\u00e9s. Je voyais bien qu\u2019il avait pig\u00e9 les premi\u00e8res \u00e9tapes du raisonnement mais qu\u2019il avait des doutes sur l\u2019avant derni\u00e8re et qu\u2019il butait probablement sur la derni\u00e8re. C\u2019\u00e9tait comme si je voyais son cerveau tourner \u00e0 toute vitesse, mais au point mort. Georges, Madame Fran\u00e7oise et moi, bien s\u00fbr, on avait compris. Dans son excitation, Georges avait servi les babas au rhum dans les assiettes \u00e0 merlan, Madame Fran\u00e7oise br\u00fblait de demander \u00e0 Trois-caf\u00e9s un peu plus de d\u00e9tails sur cette affaire d\u2019honneur qui liait le Grand Chancelier \u00e0 notre <em>bient\u00f4t-prince<\/em> et moi, moi je me demandais pourquoi Trois-caf\u00e9s ne s\u2019exprimait pas un peu plus simplement, genre \u00ab\u00a0tu me demandes \u00e0 moi, je passe le b\u00e9b\u00e9 \u00e0 Robert et ses gars font le boulot\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s s\u2019impatientait. Il r\u00e9p\u00e9ta sa question :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 G\u00e9rard, tu m\u2019entends\u00a0? Est-ce que c\u2019est plus clair maintenant ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dumoulot restait silencieux, but\u00e9. On n\u2019en pouvait plus de ce suspens. Alors, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de prendre la parole\u00a0au nom de tout le bistrot\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 H\u00e9\u00a0? Ho\u00a0? Dumoulot\u00a0? T\u2019es encalamin\u00e9\u00a0? T\u2019as les m\u00e9ninges prises en masse ou quoi\u00a0? Le monsieur te demande si tout \u00e7a c\u2019est clair pour toi. Alors, respire \u00e0 fond et r\u00e9ponds, sacr\u00e9 bonsoir, qu\u2019on passe \u00e0 la suite. On veut savoir, nous\u00a0! Alors\u00a0? C\u2019est clair ou c\u2019est pas clair\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben, te f\u00e2ches pas, Ratinet, mais je suis tout embrouill\u00e9, l\u00e0. La particule, les trois mille euros, le Chandelier, la Cov\u00e9r\u00e9tapino, je sais plus o\u00f9 j\u2019en suis, moi. Qu\u2019est-ce qu\u2019y veut, le monsieur\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est pas lui qui veut, c\u2019est toi, et d\u2019un\u00a0! Toi, tu veux une particule d\u2019aristo, un titre d\u2019aristo un ch\u00e2teau d\u2019aristo et tout le tremblement, et de deux\u00a0! Lui, il peut t\u2019aider \u00e0 les avoir si tu lui demandes gentiment, et de trois\u00a0! Alors toi, tu lui demandes gentiment, et de quatre\u00a0! Et lui, il passe le b\u00e9b\u00e9 \u00e0 son pote Robert qui lui en doit, et de cinq\u00a0! Et l\u2019\u00e9quipe \u00e0 son pote fait le boulot, et de six\u00a0! Et tout \u00e7a gratos, et de sept\u00a0! Alors, tu fais pas chier, tu r\u00e9fl\u00e9chis plus, tu secoues bien la t\u00eate, tu demandes gentiment et tu dis merci\u00a0! Y a pas plus simple\u00a0! \u00c0 toi\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce discours injonctif eut plusieurs effets\u00a0: il entraina l\u2019approbation enti\u00e8re et bruyante du cafetier qui envisagea \u00e0 nouveau le sacrifice de sa bouteille de demi-sec, la surprise heureuse de la dame au Sudoku qui, depuis, n\u2019a cess\u00e9 de me vouer une admiration justifi\u00e9e, l\u2019approbation de Trois-caf\u00e9s, sinon sur la forme de mon intervention, du moins sur le fond, le vide sid\u00e9ral de ce con de Cottard, qui \u00e9tait toujours en train de se goinfrer \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Ville aux frais des administr\u00e9s. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas mal, et m\u00eame beaucoup si l\u2019on veut consid\u00e9rer la situation <em>ex ante<\/em>.\u00a0 Mais le pompon, ce fut le d\u00e9clenchement de la comprenette de Dumoulot, qui s\u2019illumina d\u2019un coup et fit, si j\u2019ose dire, sa demande \u00e0 Trois-caf\u00e9s en bonne et due forme\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 D\u2019accord, Stanislav, d\u2019accord\u00a0! Demandez au Grand Chandelier de prendre mon affaire en main. S\u2019il vous plait&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s, absolument ravi, dans un surprenant \u00e9lan de tendresse, \u00e9treignit Dumoulot dans une accolade qui, quoique protocolaire, d\u00e9stabilisa l\u2019employ\u00e9 du m\u00e9tro au point qu\u2019en retour, il tenta, mais sans succ\u00e8s, d\u2019embrasser son bienfaiteur sur la joue.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Consid\u00e8re que c\u2019est chose faite, G\u00e9rard. Justement, je dois rencontrer Robert tard ce soir au si\u00e8ge de notre Ordre pour affaires nous concernant. J\u2019y ajouterai ton cas. Je te tiendrai au courant du r\u00e9sultat de ma mission ici-m\u00eame demain \u00e0 la m\u00eame heure.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Super\u00a0! a comment\u00e9 Dumoulot, \u00e0 pr\u00e9sent compl\u00e8tement d\u00e9bloqu\u00e9. Et vous croyez vraiment que \u00e7a va marcher\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Sans pouvoir encore en jurer, laisse-moi te dire, mon cher ami, que j\u2019en suis intimement convaincu. Maintenant, je dois tous vous laisser pour aller traiter quelques affaires personnelles, car il faut bien gagner sa vie. Donc, mes hommages, ch\u00e8re Madame et salut \u00e0 vous, amis nouveaux mais d\u00e9j\u00e0 chers \u00e0 mon c\u0153ur\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s resserra son bandana, rajusta un bouton de sa veste, traversa la salle du bistrot en trois enjamb\u00e9es et ouvrit grand la porte. Dehors, la temp\u00eate s\u2019\u00e9tait calm\u00e9e sans que nous nous en soyons aper\u00e7us. Il faisait gris mais il ne pleuvait plus. Mais, au moment o\u00f9 la silhouette en Prince de Galles s\u2019est dessin\u00e9e dans l\u2019encadrement de la porte, un grand \u00e9clat de soleil a illumin\u00e9 la rue, travers\u00e9 la vitrine du caf\u00e9, projetant l\u2019ombre immense de notre visiteur sur le parquet illumin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u00e0, j\u2019ai quand m\u00eame trouv\u00e9 qu\u2019il en faisait beaucoup, Trois-caf\u00e9s&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Une fois Trois-caf\u00e9s parti, on s\u2019est retrouv\u00e9s \u00e0 nous regarder en chiens de fa\u00efence, comme des cons, surtout apr\u00e8s que Cottard nous ait rejoint apr\u00e8s son d\u00e9jeuner \u00e0 la cantine. Pour le mettre \u00e0 niveau, Madame Fran\u00e7oise lui a racont\u00e9 en d\u00e9tail tout ce qu\u2019il avait manqu\u00e9. Quand elle en est arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire de la Commission des Particules et Machins-Trucs, j\u2019ai bien cru voir dans le regard de Cottard comme l\u2019ombre d\u2019un doute, ou alors peut-\u00eatre comme une trace d\u2019ironie ou encore comme une \u00e9tincelle d\u2019amusement. En fait, Cottard, il \u00e9tait comme moi : il savait pas trop \u00e0 quoi s\u2019en tenir. On se disait qu\u2019on verrait bien demain\u2026 si jamais il revenait, Trois-caf\u00e9s !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Eh ben, il est revenu. Quand il a pouss\u00e9 la porte du bistrot il \u00e9tait pas encore dix heures, pas loin, mais pas encore dix heures, disons moins cinq, moins dix, est-ce que je sais moi ? Moins cinq ou moins dix, qu\u2019est-ce que \u00e7a peut faire de toute fa\u00e7on ? On s\u2019en fiche\u2026 Dedans, il n\u2019y avait que Georges et moi, et dehors, il n\u2019y avait pas de temp\u00eate. Il faisait un temps comme tous les jours, mi-figue mi raisin. Quand Trois-caf\u00e9s est entr\u00e9, y a pas eu de coup de tonnerre, y a pas eu de coup de soleil ; juste un grand type en Marcel et Prince de Galles qui a fait un pas dans la salle et qui a lanc\u00e9 joyeusement en se frottant les mains :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Messieurs, je vous souhaite bien le bonjour. Comment vas-tu, mon cher Georges ? Je prendrais volontiers trois petits caf\u00e9s\u2026 et peut-\u00eatre aussi une ou deux tartines l\u00e9g\u00e8rement toast\u00e9es, beurre demi-sel, marmelade, enfin comme d\u2019habitude. \u00c7a sera quand tu veux, Georges.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tandis que Georges s\u2019empressait de passer dans sa cuisine pour donner les instructions \u00e0 son S\u00e9n\u00e9galais, Trois-caf\u00e9s est venu se planter devant ma table :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Et vous, Monsieur, comment-allez-vous ce matin ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh\u2026 ben, comme un mercredi\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pourquoi j\u2019avais dit \u00e7a ? Pourquoi j\u2019avais sorti cette r\u00e9ponse \u00e0 la con, ce truc idiot qui ne faisait plus rire personne depuis cent ans ? Ben si ! Faut croire que si ! Parce que, lui, il a ri. Il s\u2019est esclaff\u00e9, m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ! Comme un mercredi ! Ah ! Ah ! Alors \u00e7a, c\u2019est amusant !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Au d\u00e9but, j\u2019ai cru qu\u2019il se foutait de moi. Faut dire qu\u2019il aurait pu ! Mais non ! Il trouvait \u00e7a marrant ! Il riait vraiment ! Et m\u00eame, il en redemandait :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Il faut absolument que je pense \u00e0 faire la blague \u00e0 Robert demain. C\u2019est qu\u2019il n\u2019a pas beaucoup l\u2019occasion de rire en ce moment, le pauvre ! Comme un mercredi ! Ah ! \u00c7a va l\u2019amuser, \u00e7a !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019en revenais pas de ce succ\u00e8s. Je d\u00e9cidai de pousser mon avantage :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Dites Stanislav, quand vous la ferez \u00e0 Robert, n\u2019oubliez pas de changer le jour !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pardon ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben oui, parce que demain, on sera jeudi ! Pas mercredi, jeudi ! Faudra dire \u00ab\u00a0comme un jeudi\u00a0\u00bb, sans \u00e7a, \u00e7a va pas marcher !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Alors l\u00e0, il a explos\u00e9. Il riait tant qu\u2019il a d\u00fb desserrer son petit foulard rouge.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pas mercredi, jeudi ! Ah ! C\u2019est encore plus dr\u00f4le avec jeudi ! Ah ! Je n\u2019en peux plus ! Arr\u00eatez, mon cher, arr\u00eatez ! Vous voulez me faire mourir ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019arr\u00eatai. Il se calma un peu et d\u00e9noua son bandana pour s\u2019en essuyer les yeux avant de me dire :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Dites-donc, Ratinet, vous \u00eates un sacr\u00e9 rigolo. Vous permettez que je vous appelle Ratinet ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 De toute fa\u00e7on, que je lui ai r\u00e9pondu, vous serez pas le seul ! Alors, allons-y pour Ratinet ! Mais, dites, Stanislav, vous me dites Vous ! Je croyais que vous r\u00e9serviez \u00e7a aux aristos, aux \u00e9trangers et aux femmes ! Faudrait savoir !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est alors qu\u2019il a pris un petit temps pour r\u00e9cup\u00e9rer son souffle. Ensuite, il a saisi par le dossier la chaise qu\u2019\u00e9tait en face de moi et l\u2019a retourn\u00e9e pour s\u2019asseoir dessus \u00e0 califourchon. Et puis, il m\u2019a regard\u00e9 bien dans les yeux et\u00a0 il m\u2019a dit :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon ! \u00c9coutez Ratinet, maintenant qu\u2019on a bien ri, soyons s\u00e9rieux un moment, voulez-vous ? Effectivement, je vous ai vouvoy\u00e9. Pourtant, vous n\u2019\u00eates ni femme, ni \u00e9tranger, ni noble, quoique sur ce dernier point, on ne soit jamais s\u00fbr de rien. Il n\u2019emp\u00eache que je vous ai dit vous. \u00c7a m\u2019est venu naturellement, sans que je le d\u00e9cide ni m\u00eame que j\u2019y pense. En fait, c\u2019est parce que je vous ai per\u00e7u diff\u00e9rent.\u00a0 Ah ! Mes trois caf\u00e9s ! Merci, Georges !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Georges venait de d\u00e9poser les trois tasses devant lui. Trois-caf\u00e9s attendit que le bonhomme soit retourn\u00e9 en cuisine pour poursuivre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Voyez-vous, mon cher, dit-il presque \u00e0 voix basse, vous n\u2019\u00eates pas de la race des Georges, des Cottard et des Dumoulot. Georges est un brave cafetier sans conversation ni envergure et qui n\u2019a d\u2019autre int\u00e9r\u00eat que de servir un bon caf\u00e9. A premi\u00e8re vue, Cottard m\u2019apparait comme un \u00eatre plut\u00f4t \u00e9troit, mesquin et probablement malveillant. Quant \u00e0 Dumoulot, qu\u2019il ait ou non une particule, cela ne change rien pour moi : je le vois plut\u00f4t comme un gentil imb\u00e9cile. Mais vous, Ratinet, vous, vous \u00eates diff\u00e9rent. Je sens confus\u00e9ment qu\u2019il y a quelqu\u2019un derri\u00e8re cet aspect un peu bourru, quelqu\u2019un d\u2019int\u00e9ressant, quelqu\u2019un de valeur, quelqu\u2019un que j\u2019aimerais conna\u00eetre mieux. Voil\u00e0 pourquoi, d\u2019instinct, je vous ai vouvoy\u00e9. Allez, Ratinet, parlez-moi de vous ! Dites-moi qui vous \u00eates vraiment.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si je m\u2019attendais \u00e0 un truc pareil ! Quelqu\u2019un qui vous demande qui vous \u00eates , comme \u00e7a, d\u2019un coup, sans pr\u00e9venir, \u00e7a vous est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9, \u00e0 vous ? \u00c0 moi, jamais. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois. Quand vous comprenez que ce que le gars vous demande, c\u2019est pas votre nom et votre adresse, ni si vous seriez pas par hasard le cousin \u00e0 son beau-fr\u00e8re, \u00e7a vous fout un coup. Vous savez plus quoi dire. Moi, en tout cas je savais pas quoi dire. C\u2019est vrai qu\u2019il avait du jugement, le bonhomme. Il les avait dr\u00f4lement bien cadr\u00e9s, les Pieds Nickel\u00e9s. Mais ce qui me perturbait le plus, c\u2019\u00e9tait qu\u2019avec le peu que je lui avais dit hier, il avait bien senti que j\u2019\u00e9tais pas comme eux, que j\u2019\u00e9tais diff\u00e9rent\u2026 en mieux\u2026 au-dessus du lot, quoi !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s me regardait intens\u00e9ment, les sourcils lev\u00e9s, en attente, et moi, je me pressais le citron dans tous les sens pour trouver une r\u00e9ponse \u00e0 la hauteur. Est-ce que c\u2019\u00e9tait mieux de faire le modeste (mais non, je ne suis pas diff\u00e9rent, Stanislav, je suis comme eux, je suis comme tout le monde ) ou d\u2019aller dans son sens (diff\u00e9rent ? Ah ! Vous avez remarqu\u00e9\u2026) ? Ou m\u00eame de l\u2019envoyer balader en lui disant que \u00e7a le regardait pas ? J\u2019h\u00e9sitais, j\u2019h\u00e9sitais tellement que \u00e7a j\u2019allais pas tarder \u00e0 devenir ridicule. Mais ce qui m\u2019a sauv\u00e9, c\u2019est quand Madame Fran\u00e7oise, Cottard et Dumoulot sont entr\u00e9s dans le bistrot, l\u2019un derri\u00e8re l\u2019autre. Comme \u00e7a, j\u2019ai pas eu \u00e0 r\u00e9pondre. Pas tout de suite en tout cas.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ! Ch\u00e8re madame ! Tout d\u2019abord, laissez-moi vous pr\u00e9senter mes hommages matinaux !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019entr\u00e9e des trois Stooges, Trois-caf\u00e9s avait d\u00e9senfourch\u00e9 sa chaise pour\u00a0accueillir Madame Fran\u00e7oise comme si c\u2019\u00e9tait la du Barry qui entrait dans\u00a0la galerie des glaces.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh\u2026 moi de m\u00eame, M\u2019sieur Stanislas, moi de m\u00eame, qu\u2019elle a dit, la Comtesse, un peu prise \u00e0 froid par ces civilit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Stanislav, ch\u00e8re amie. Pour vous, c\u2019est Stanislav ; et si j\u2019osais, je vous demanderais bien de m\u2019appeler Stan\u2026 Allez, j\u2019ose ! Appelez-moi Stan ! Tous mes amis le font ! Allez, dites-le\u2026 S\u2019il vous plait\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh\u2026 Ben\u2026 Stan\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ! Merci, merci, ch\u00e8re amie. Eh bien, vous ne pouvez pas savoir comme je suis heureux de vous rencontrer ce matin !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais oui ! Figurez-vous qu\u2019hier soir j\u2019ai rendu visite au Grand Chancelier, Robert, votre ami Robert de Colmont. Eh bien, savez-vous qu\u2019il se souvient tr\u00e8s bien de vous, la jolie jeune femme brune qui vendait des journaux et des friandises devant la Fac de Droit !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Vraiment ? a demand\u00e9 Madame Fran\u00e7oise, juste pour la forme car, tout compte fait, elle croyait bien elle aussi se souvenir du jeune aristo moustachu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Absolument ! Absolument ! D\u2019ailleurs, lorsque je lui ai dit que je vous avais rencontr\u00e9e, je dois dire que cela lui a fichu un petit coup d\u2019\u00e9motion dont je ne le croyais pas capable, lui d\u2019ordinaire si s\u00e9v\u00e8re, si rigide ! C\u2019est \u00e0 se demander si\u2026 Non, non ! Ne r\u00e9pondez pas ! Je ne veux rien savoir ! Cela ne me regarde en aucune mani\u00e8re\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ? Vous croyez que\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u00e0, \u00e7a m\u2019ennuie un peu, mais je vais devoir ouvrir une nouvelle parenth\u00e8se, parce que je sais des choses que vous savez pas et que, si je garde \u00e7a pour moi, vous risquez de pas tout comprendre. Alors voil\u00e0 :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">D\u2019abord \u00ab\u00a0Madame Fran\u00e7oise\u00a0\u00bb. Vous vous demandez s\u00fbrement pourquoi je l\u2019appelle tout le temps Madame Fran\u00e7oise. C\u2019est simple, c\u2019est parce que tout le quartier l\u2019appelle comme \u00e7a. Alors maintenant, pourquoi tout le quartier l\u2019appelle comme \u00e7a ? \u00c7a, c\u2019est un truc qui remonte \u00e0 loin et qu\u2019a dur\u00e9 pas mal de temps aussi. En fait, dans son gentil petit kiosque, Madame Fran\u00e7oise faisait pas que leur vendre des journaux, aux \u00e9tudiants de la Fac de Droit. Comme elle aimait pas mal la jeunesse, et surtout les \u00e9tudiants, les \u00e9tudiants le lui rendaient bien. Faut dire qu\u2019\u00e0 ses d\u00e9buts, elle \u00e9tait pas vilaine, Madame Fran\u00e7oise, et m\u00eame plut\u00f4t pas mal d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019on m\u2019a dit.\u00a0 Parmi les \u00e9tudiants, \u00e7a s\u2019\u00e9tait vite r\u00e9pandu : \u00e7a \u00e9t\u00e9 d\u2019abord \u00ab la fille du kiosque, elle couche ! \u00bb et puis : \u00ab Fran\u00e7oise, elle est super ! \u00bb et enfin avec les ann\u00e9es : \u00ab Madame Fran\u00e7oise, elle veut bien ! \u00bb Le kiosque de Madame Fran\u00e7oise, c\u2019\u00e9tait comme un guichet pour le septi\u00e8me ciel. Les \u00e9tudiants, et parfois m\u00eames certains professeurs, venaient lui acheter Le Monde et lui demandaient un rendez-vous. Quand elle \u00e9tait d\u2019accord, et c\u2019\u00e9tait souvent, elle les emmenait dans un petit h\u00f4tel pas loin, ou alors, mais c\u2019\u00e9tait exceptionnel et seulement juste avant la fermeture, \u00e7a pouvait se passer dans le kiosque, sur les invendus. Si l\u2019h\u00f4tel faisait des prix aux \u00e9tudiants mais pas aux professeurs, Madame Fran\u00e7oise, elle, ne faisait pas de diff\u00e9rence : c\u2019\u00e9tait gratuit pour tout le monde. Elle faisait \u00e7a pour le plaisir. Et puis, Madame Fran\u00e7oise a vieilli et pour elle, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 comme pour les journaux, y a eu de moins en moins de clients, et puis plus du tout. \u00c0 la Fac de Droit, la tradition des visites au kiosque s\u2019est perdue et dans le quartier, petit \u00e0 petit, l\u2019histoire de Madame Fran\u00e7oise a \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9e. Mais le nom lui est rest\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tout \u00e7a, c\u2019est Madame Fran\u00e7oise qui me l\u2019avait racont\u00e9, elle-m\u00eame, \u00e0 moi tout seul, un soir qu\u2019on avait fait la fermeture de chez Georges \u2014 ce jour-l\u00e0, ni Dumoulot ni ce con de Cottard ne s\u2019\u00e9taient montr\u00e9s \u2014 et qu\u2019on avait fini la soir\u00e9e sur le banc qu\u2019est devant le kiosque abandonn\u00e9 en buvant deux &#8211; trois bouteilles de Boulaouane que j\u2019avais n\u00e9goci\u00e9es \u00e0 Idriss, le petit Marocain qu\u2019est toujours ouvert.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais dans son kiosque, elle faisait pas que vendre des journaux et donner de la joie aux membres de l\u2019Universit\u00e9, Madame Fran\u00e7oise, et \u00e7a, c\u2019est pas elle qui me l\u2019a dit, non ! \u00a0Je l\u2019ai su par Toussaint. Toussaint ? Le petit-neveu \u00e0 Madame Fran\u00e7oise ! Celui qu\u2019est responsable de l\u2019abri \u00e0 v\u00e9lo de la Marie ! Je vous l\u2019ai dit \u00e7a ; non ? Bon, c\u2018est pas grave, on s\u2019en fout ! Toujours est-il que Toussaint m\u2019a dit que Madame Francoise, Le Monde, Paris-Match, les cartes postales, les barres de Mars et les chewing-gums Hollywood, c\u2019\u00e9taient pas ses seuls sources de revenus. Elle donnait aussi un peu beaucoup dans la cigarette de contrebande. Au d\u00e9but en tout cas, parce qu\u2019apr\u00e8s les fausses cigarettes du Cow-Boy, elle s\u2019est bient\u00f4t mise au hasch, aux amph\u00e9tamines et au LSD qu\u2019elle vendait aux gentils petits \u00e9tudiants pour les aider \u00e0 r\u00e9viser leurs examens. Elle allait passer \u00e0 l\u2019\u00e9tage au-dessus, coca\u00efne, h\u00e9ro\u00efne et autre produits bio, mais les flics des stups ont fait une descente au kiosque et ils ont tout ferm\u00e9. Madame Fran\u00e7oise a fait deux-trois mois de pr\u00e9ventive et puis elle a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e. Non-lieu, vice de forme, je sais pas. En tout cas, elle a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement blanchie. Mais les flics la surveillaient, alors elle a jamais pu rouvrir le kiosque. C\u2019est pour \u00e7a. Alors, maintenant, elle passe la moiti\u00e9 de son temps chez Georges. Elle dit qu\u2019elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu\u2019elle a gagn\u00e9 quand elle \u00e9tait en prison. Mouais&#8230; je vous dirais franchement, moi, j\u2019y crois pas \u00e0 son truc du Loto. Je crois plut\u00f4t qu\u2019elle vit avec le fric qu\u2019elle a accumul\u00e9 quand elle \u00e9tait dealeuse. Mais quand je dis \u00e7a, je dis rien. Et puis, c\u2019est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenth\u00e8se.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon ! Alors ! On en \u00e9tait au moment o\u00f9 Madame Fran\u00e7oise s\u2019\u00e9tait persuad\u00e9e qu\u2019elle avait connu en gros et en d\u00e9tail le jeune futur Grand Chancelier, Robert Bompar de Colmont.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Je ne crois rien du tout, ch\u00e8re amie, lui a r\u00e9pondu gentiment Trois-caf\u00e9s.\u00a0 Et surtout, je ne veux rien savoir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Madame Fran\u00e7oise a insist\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais Robert vous a dit qu\u2019on avait\u2026 ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Il ne m\u2019a rien dit de semblable. Mais ce qu\u2019il m\u2019a dit, c\u2019est qu\u2019il aimerait beaucoup vous revoir pour parler du pass\u00e9. Et comme, justement, il marie sa fille dans deux mois d\u2019ici, tr\u00e8s exactement les 16, 17 et 18, il m\u2019a charg\u00e9 de vous inviter. \u00c7a se passera au ch\u00e2teau familial, en Haute Provence\u00a0; quatre cents invit\u00e9s tri\u00e9s sur le volet, deux orchestres, trois traiteurs, une vedette du music-hall dont le nom est gard\u00e9 secret pour le moment&#8230; Ce sera une r\u00e9ception extraordinaire, les Colmont sont r\u00e9put\u00e9s pour cela\u00a0! Et puis, le mariage de la fille du Grand Chancelier, c\u2019est un \u00e9v\u00e8nement\u00a0! Vous seriez log\u00e9e au ch\u00e2teau, comme moi d\u2019ailleurs. C\u2019est un rare privil\u00e8ge car, certes, le ch\u00e2teau des Colmont est immense, mais quatre cents personnes&#8230; Vous imaginez\u00a0!\u00a0 Bref, Robert vous invite\u00a0! Vous pourriez parler du bon vieux temps de votre jeunesse, du kiosque \u00e0 journaux et de la Fac de Droit. Vous avez tellement de choses en commun, m\u2019a-t-il dit\u2026 et il serait tellement heureux que vous acceptiez. Alors ? C\u2019est oui ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Madame Fran\u00e7oise a minaud\u00e9 un peu :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Vous savez\u2026 trois jours, c\u2019est beaucoup\u2026 et puis la Provence, c\u2019est loin !\u00a0 Je ne sais pas si je pourrai\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quand elle a dit \u00e7a, moi, je savais bien qu\u2019elle parlait pas de planning. Je la connais bien, moi, Madame Fran\u00e7oise. Elle voulait dire qu\u2019elle avait pas les moyens, tout simplement. Mais elle osait pas. Parce que, quand on est pauvre, \u00e7a se fait pas de le dire, pas vrai ? Surtout devant un aristo en Prince de Galles qu\u2019a pas l\u2019air g\u00ean\u00e9 aux entournures. \u00c7a prouve simplement, et \u00e7a je m\u2019en doutais depuis un certain temps, que son pactole du Loto, elle l\u2019a d\u00e9j\u00e0 pas mal entam\u00e9. Ou alors qu\u2019il \u00e9tait pas si gros. Mais l\u2019autre, l\u00e0, Trois-caf\u00e9s, il la connaissait pas, la cliente. Il savait pas tout \u00e7a. Alors il a continu\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ch\u00e8re amie, consid\u00e9rez qu\u2019il s\u2019agit-l\u00e0 d\u2019un \u00e9v\u00e9nement exceptionnel ! Assister au mariage de la fille du Grand Chancelier ! J\u2019en connais beaucoup qui se damneraient pour en \u00eatre.\u00a0 Voyons, voyons\u2026. Vous avez pratiquement trois mois devant vous pour d\u00e9gager votre agenda. Allez ! Dites oui ! \u00c7a lui fera tellement plaisir !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est que\u2026.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez ! Il ne m\u2019est pas possible de revenir devant Robert avec un refus de votre part. Alors voil\u00e0 ce que je vous propose : je vous emm\u00e8ne l\u00e0-bas dans ma voiture. Elle est tr\u00e8s confortable, vous verrez, et je suis un conducteur tout ce qu\u2019il y a de prudent. Nous voyagerons avec le comte et la comtesse de Varengeville \u00e0 qui j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 promis de les emmener. Un jeune couple absolument adorable. Comme je n\u2019aime pas conduire trop longtemps, nous pourrions peut-\u00eatre nous arr\u00eater pour passer la nuit \u00e0 Nuits-Saint-Georges chez les Boudard. Ce ne sont que des n\u00e9gociants en vin, mais ils sont charmants et ils ne demandent qu\u2019\u00e0 me rendre service. Alors, vous venez ? C\u2019est d\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je voyais Madame Fran\u00e7oise qui faisant semblant d\u2019h\u00e9siter encore un peu, mais je avais bien que, maintenant que les questions financi\u00e8res \u00e9taient r\u00e9gl\u00e9es, dans sa t\u00eate, elle n\u2019avait plus de raison de refuser.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est tr\u00e8s tentant, vous savez\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Allez, Fran\u00e7oise \u2014 vous permettez que je vous appelle Fran\u00e7oise \u2014 acceptez\u2026 Faites-le pour moi\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et, dans une derni\u00e8re moue languissante, Madame Fran\u00e7oise a c\u00e9d\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est bien pour vous faire plaisir, Stan\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah, merci, merci, merci ! Je vais t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre \u00e0 la pr\u00e9paration de notre petite exp\u00e9dition d\u00e8s demain et je vous en reparle tr\u00e8s vite ! \u00c0 pr\u00e9sent, vous voudrez bien m\u2019excuser, mais il faut que je voie notre ami G\u00e9rard.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Sur un petit nuage, Madame Fran\u00e7oise est partie s\u2019asseoir \u00e0 sa table sous la t\u00e9l\u00e9vision o\u00f9 elle rest\u00e9e une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l\u2019imaginais en train de se demander quelle robe elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si vous me demandiez ce que faisait Cottard pendant tout ce temps, je vous dirais bien qu\u2019il faisait comme si il \u00e9tait pas l\u00e0. En fait, il \u00e9tait l\u00e0, mais il le regrettait parce qu\u2019il voulait surtout pas parler \u00e0 Trois-caf\u00e9s <em>because <\/em>le d\u00e9jeuner avec Hidalgo. Du coup, il s\u2019\u00e9tait planqu\u00e9 derri\u00e8re un journal qu\u2019il avait ramass\u00e9 sur le comptoir et il faisait semblant de consulter les annonces immobili\u00e8res. De son c\u00f4t\u00e9, Trois-caf\u00e9s \u00e9tait all\u00e9 rejoindre Dumoulot \u00e0 sa table, celle qu\u2019est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0! G\u00e9rard\u00a0! Mon ami\u00a0! J\u2019ai beaucoup de choses \u00e0 te dire. Tout d\u2019abord, bonjour\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bonjour, Monsieur St&#8230; Je veux dire, bonjour Stanislav.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Comme tu le sais, j\u2019ai rencontr\u00e9 le Grand Chancelier hier soir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Alors\u00a0? a demand\u00e9 Dumoulot, impatient. Il est d\u2019accord\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Eh bien&#8230; a commenc\u00e9 Trois-caf\u00e9s, h\u00e9sitant.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Il a pas voulu\u00a0! C\u2019est \u00e7a, hein\u00a0? Il a pas voulu\u00a0! Ah, je le savais\u00a0! C\u2019est foutu, hein\u00a0? Alors je vais continuer \u00e0 travailler au m\u00e9tro toute ma vie\u00a0! C\u2019est \u00e7a, hein\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Doucement, mon petit G\u00e9rard\u00a0! Doucement. Est-ce que j\u2019ai dit une chose pareille\u00a0? Non, ce n\u2019est pas foutu, comme tu dis. Il y a simplement que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 plus difficile que je ne le pensais. Robert a soulev\u00e9 tout un tas d\u2019objections, la plus s\u00e9rieuse, je dois dire, \u00e9tant qu\u2019il existe en Belgique une famille d\u2019assez r\u00e9cente noblesse qui porte le nom de du Moulhault depuis le d\u00e9but du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle. Robert connait bien cette puissante famille tr\u00e8s fortun\u00e9e et il ne voudrait pas leur causer d\u2019ennuis en leur d\u00e9couvrant brusquement un h\u00e9ritier de plus. Je lui ai fait valoir que les liens du sang sont les liens du sang et que, si les Moulot et les Moulhault faisaient partie de la m\u00eame lign\u00e9e, ce qui demeure possible, t\u2019en exclure a priori constituerait une faute grave contre la justice divine et l\u2019honneur de la Chancellerie. J\u2019ai d\u00fb faire pression de tout mon poids qui, crois-moi, n\u2019est pas n\u00e9gligeable pour qu\u2019il se rende \u00e0 cet argument.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est \u00e0 ce moment que Trois-caf\u00e9s s\u2019est aper\u00e7u que Dumoulot le regardait avec des yeux vides.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 G\u00e9rard\u00a0? Tu me suis, G\u00e9rard\u00a0? a-t-il demand\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben&#8230; euh&#8230; a r\u00e9pondu Dumoulot, hagard.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon\u00a0! Je r\u00e9sume, a repris Trois-caf\u00e9s patiemment. Au d\u00e9but, le Grand Chancelier n\u2019\u00e9tait pas d\u2019accord pour rechercher tes titres de noblesse parce qu\u2019en le faisant, il avait peur de cr\u00e9er des gros soucis \u00e0 des amis \u00e0 lui. Mais je lui ai expliqu\u00e9 que s\u2019il ne le faisait pas, c\u2019est avec moi qu\u2019il aurait des soucis. \u00c7a l\u2019a convaincu. Tu y es maintenant\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben&#8230; euh&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u00e0, moi qui avais tout entendu, j\u2019en pouvais plus et, presque sans le vouloir, je suis intervenu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 G\u00e9rard, regarde-moi\u00a0! Le monsieur te dit que le Chancelier, au d\u00e9but, il voulait pas, mais que maintenant, il veut bien\u00a0! T\u2019as compris, G\u00e9rard\u00a0? T\u2019as compris ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il y a eu comme une petite lueur dans le regard de Dumoulot et un l\u00e9ger fr\u00e9missement de ses narines.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah ! Merci, Ratinet, merci\u00a0! a commenc\u00e9 Trois-caf\u00e9s. Je crois que sans vous&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais Dumoulot l\u2019a interrompu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais alors, \u00e7a marche. \u00c7a va marcher\u00a0! Je vais l\u2019avoir, mon ch\u00e2teau\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Doucement, G\u00e9rard, doucement\u00a0! Premi\u00e8rement, si cela reste tout \u00e0 fait possible, le ch\u00e2teau n\u2019est pas encore certain. Deuxi\u00e8mement, il y a une condition.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0? Y a une condition\u00a0? Y a une condition ! Je savais bien que c\u2019\u00e9tait foutu\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mon petit G\u00e9rard, a dit Trois-caf\u00e9s sur un ton qui exprimait le d\u00e9couragement, est-ce que vous vous rendez compte de ce que votre pessimisme a de d\u00e9courageant pour quelqu\u2019un qui ne cherche qu\u2019\u00e0 vous aider ? Est-ce que vous vous rendez compte que pour vous obtenir ce que vous souhaitez, j\u2019ai d\u00fb batailler pendant plus d\u2019une heure avec mon ami Robert, au point que je pourrais en avoir perdu son amiti\u00e9 ? Est-ce que vous vous rendez compte que pour obtenir son consentement, j\u2019ai d\u00fb promettre d\u2019abandonner d\u00e9finitivement certains des moyens qui me donnaient barre sur lui ? Et tout ce que je re\u00e7ois de votre part en guise de remerciements, ce sont des plaintes parano\u00efaques et des j\u00e9r\u00e9miades indignes d\u2019un du Moulot ! J\u2019en viens \u00e0 me demander si je ne me suis pas tromp\u00e9 sur votre compte et si finalement vous n\u2019\u00eates pas qu\u2019un simple Dumoulot ! Tout cela pour une petite condition de rien du tout que vous n\u2019avez m\u00eame pas demand\u00e9 \u00e0 conna\u00eetre ! Ah, vous me d\u00e9cevez, G\u00e9rard, vous me d\u00e9cevez \u00e9norm\u00e9ment !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 voir les gouttes de sueur qui commen\u00e7aient \u00e0 perler au front de Dumoulot, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas compris grand-chose \u00e0 la tirade de Trois-caf\u00e9s. Il allait falloir que j\u2019intervienne \u00e0 nouveau, parce que je l\u2019aime bien, moi, Dumoulot. C\u2019est vrai que c\u2019est pas le couteau le plus aiguis\u00e9 du tiroir, mais il est pas m\u00e9chant pour deux sous. C\u2019est pas comme l\u2019autre, l\u00e0, ce con de Cottard. Alors je l\u2019aime bien, moi, Dumoulot et je suis intervenu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, Stanislav. Je crois qu\u2019on va pas s\u2019en sortir. Vous voyez bien qu\u2019il comprend rien \u00e0 ce que vous dites. Faut dire \u2014 le prenez pas mal \u2014 que vous y mettez pas du v\u00f4tre, non plus. Vous vous \u00e9coutez des fois ? \u00ab\u00a0une faute grave contre l\u2019honneur de la Chancellerie\u2026 se rendre aux arguments\u2026 des plaintes parano\u00efaques\u2026 des j\u00e9r\u00e9miades indignes\u2026 des moyens qui vous donnaient barre sur le Chancelier\u2026\u00a0\u00bb et puis quoi encore ?\u00a0\u00a0 M\u00eame moi, des fois, j\u2019ai du mal. Alors Dumoulot, vous pensez ! Vous savez pas \u00e0 qui vous causez, mon vieux ! Dumoulot, il est gentil, il est franc comme l\u2019or, c\u2019est un livre ouvert, mais y a rien d\u2019\u00e9crit dessus. Y a que des dessins, un peu comme une bande dessin\u00e9e pour moins de sept ans. Alors voil\u00e0 ce que je vous propose : vous m\u2019expliquez \u00e0 moi et je lui explique \u00e0 lui. \u00c7a sera beaucoup moins p\u00e9nible comme \u00e7a. Alors ? C\u2019est quoi cette condition ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u00e0, j\u2019ai bien vu que je l\u2019avais impressionn\u00e9, Trois-caf\u00e9s. Tout aristo et bien habill\u00e9 et cultiv\u00e9 et tout qu\u2019il \u00e9tait, il venait seulement de comprendre\u00a0 qu\u2019avec son langage tout fleuri et bien propre et bien correct qu\u2019on lui avait appris dans ses \u00e9coles, il \u00e9tait pas foutu de se faire comprendre de la moiti\u00e9 d\u2019un abruti comme Dumoulot. Ah si ! Je maintiens ! La moiti\u00e9 d\u2019un abruti !Je vous l\u2019ai dit tout \u00e0 l\u2019heure : je l\u2019aime bien Dumoulot \u2014 d\u2019ailleurs, en passant, c\u2019est bien pour \u00e7a que j\u2019allais faire l\u2019interpr\u00e8te \u2014 mais c\u2019est quand m\u00eame la moiti\u00e9 d\u2019un abruti. Au moins.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 D\u00e9cid\u00e9ment, Ratinet, vous \u00eates surprenant, a r\u00e9pondu Trois-caf\u00e9s en me regardant d\u2019un air admiratif. Alors, je vais vous dire : votre proposition m\u2019agr\u00e9e et j\u2019accepte votre truchement de grand c\u0153ur. Veuillez donc expliquer \u00e0 notre ami que la condition de la Chancellerie est la suivante \u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ai pas pu m\u2019emp\u00eacher de l\u2019interrompre :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Dites, Stanislav\u2026 \u00ab\u00a0votre proposition m\u2019agr\u00e9e\u00a0!\u00bb, \u00ab\u00a0j\u2019accepte votre truchement\u00a0!\u00bb\u2026 Vous avez encore des progr\u00e8s \u00e0 faire, vous savez ? Personne cause plus comme \u00e7a de nos jours. Bon\u00a0! \u00c7a fait rien, on s\u2019en fiche\u00a0! Je suis tout ou\u00efe, pour parler comme vous. Allez zou ! Envoyez la soudure !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et Trois-caf\u00e9s m\u2019a expliqu\u00e9 que son copain Robert ne pouvait pas demander au Comit\u00e9 des Particules de travailler sur le cas Dumoulot, m\u00eame s\u2019il s\u2019appelait du Moulot, parce qu\u2019il \u00e9tait pas membre de l\u2019Ordre. Pas grave, qu\u2019il a dit Trois-caf\u00e9s. Suffira qu\u2019il fasse une demande d\u2019inscription \u00e0 titre de postulant (\u00e7a, \u00e7a veut dire quelqu\u2019un qu\u2019est pas membre mais qui voudrait bien). Le hic, c\u2019est qu\u2019il faut payer une cotisation. C\u2019est pas cher, mais quand m\u00eame un peu : 450 euros pour l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Hol\u00e0 ! j\u2019ai dit. Pas cher ? Peut-\u00eatre pour vous, Monseigneur ! Mais pour Dumoulot \u2026 ! Il travaille au m\u00e9tro,\u00a0 vous vous rappelez ? Et vous pensez qu\u2019il pourrait aligner 450 balles comme qui rigole ? Non\u2026 C\u2019est foutu !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pas du tout, qu\u2019il a object\u00e9, l\u2019autre. Il y a une formule \u00e0 45 euros par mois r\u00e9siliable \u00e0 tout moment. 45 euros ! Ce n\u2019est pas le P\u00e9rou, quand m\u00eame !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ai que non, que c\u2019\u00e9tait pas le P\u00e9rou et que je pourrai sans doute faire passer \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Il ne me para\u00eet pas opportun de dire d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 notre ami qu\u2019une fois sa particule et ses titres confirm\u00e9s, il deviendra de droit membre \u00e0 part enti\u00e8re et devra acquitter une cotisation annuelle de 2250 euros.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Alors, c\u2019est foutu ! Il voudra jamais !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 R\u00e9fl\u00e9chissez, Ratinet. Quand nous en serons l\u00e0, avec particule, terres et ch\u00e2teau, on peut imaginer que notre ami <em>du Moulot<\/em> n\u2019aura plus de probl\u00e8me d\u2019argent, non ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ai d\u00fb reconnaitre que c\u2019\u00e9tait pas idiot et j\u2019ai traduit tout le bazar \u00e0 Dumoulot. Il a un peu tordu le nez sur les 45 euros de cotisation par mois, mais Trois-caf\u00e9s lui a rappel\u00e9 que, compte tenu de sa ressemblance avec le Moulot de la Jardini\u00e8re, la p\u00e9riode d\u2019\u00e9tude et les 45 euros par mois ne dureraient surement pas longtemps. Le \u00ab\u00a0pas longtemps\u00a0\u00bb lui a suffi et il a accept\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Parfait, parfait, a dit Trois caf\u00e9s. Alors, maintenant, G\u00e9rard, vous me pr\u00e9parez tout de suite une feuille de papier avec vos nom, pr\u00e9nom, date de naissance, adresse, profession, noms, pr\u00e9noms et dates de naissance du p\u00e8re et de la m\u00e8re et quarante-cinq euros pour le premier mois de cotisation. C\u2019est urgent. Il faut que je remette tout \u00e7a \u00e0 Robert avant minuit avec ma lettre de parrainage parce que c\u2019est ce soir que la Chancellerie ferme le registre des inscriptions pour l\u2019ann\u00e9e. Eh oui, c\u2019est f\u00e2cheux mais le nombre maximum de candidatures pour cette ann\u00e9e a \u00e9t\u00e9 atteint hier soir. Si par malheur votre dossier complet n\u2019\u00e9tait pas enregistr\u00e9 ce soir, il faudrait attendre jusqu\u2019\u00e0 janvier prochain pour le pr\u00e9senter. Ce n\u2019est pas ce que nous voulons, n\u2019est-ce pas, G\u00e9rard\u00a0? Bon\u00a0! Je vous laisse pr\u00e9parer tout \u00e7a. Pendant ce temps-l\u00e0, je vais en terrasse r\u00e9diger ma lettre de parrainage. Ah\u00a0! Georges\u00a0! Si cela ne t\u2019ennuie pas, je prendrai mes trois caf\u00e9s dehors. Tartines grill\u00e9es, marmelade et beurre demi-sel, n\u2019est-ce pas\u00a0? Comme d\u2019habitude&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Puis, se tournant vers Dumoulot\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Allez, G\u00e9rard, la machine est lanc\u00e9e\u00a0! Vous \u00eates content, j\u2019esp\u00e8re\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et sans attendre la r\u00e9ponse, il est sorti, sans voir qu\u2019il avait l\u2019air plut\u00f4t g\u00ean\u00e9, le <em>du Moulot <\/em>potentiel. Mais moi je savais bien pourquoi\u00a0: c\u2019est qu\u2019il avait pas un Kopeck sur lui.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ne pas avoir d\u2019argent sur soi, c\u2019est une question de principe chez Dumoulot. C\u2019est m\u00eame plus que \u00e7a, c\u2019est une religion. C\u2019est pas qu\u2019il soit radin, non\u2026 Ce serait plut\u00f4t qu\u2019il aime pas d\u00e9penser. Jamais un sou dans la poche, pas de carte de cr\u00e9dit, d\u00e9j\u00e0, \u00e7a lui \u00e9vite la tentation de payer son coup quand \u00e7a serait son tour. Ensuite, c\u2019est vrai qu\u2019il r\u00e8gle son ardoise \u00e0 Georges tous les mois, mais il mange et il boit chez Georges, il lit le journal de Georges, il regarde la t\u00e9l\u00e9 de Georges et quand il est pas chez Georges, il est dans le m\u00e9tro ou chez lui. Dans le m\u00e9tro, il voyage gratis, bien s\u00fbr, et chez lui c\u2019est pareil, je veux dire qu\u2019il paie pas de loyer. Comment \u00e7a se fait ? Je sais pas ; une combine quelconque, j\u2019imagine. Bon, c\u2019est pas le sujet. On s\u2019en fiche ! Toujours est-il que comme \u00e7a, il d\u00e9pense pas grand-chose, Dumoulot. \u00c7a lui permet d\u2019\u00e9conomiser pour entrer de temps en temps dans une affaire super-prometteuse avec son beau-fr\u00e8re pour cent ou deux cents balles et de les perdre automatiquement dans le mois qui suit.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Donc, ce matin-l\u00e0 comme les autres matins, Dumoulot n\u2019avait pas d\u2019argent sur lui. Probable qu\u2019il en avait pas beaucoup non plus \u00e0 la maison, parce que le m\u00e9tro, hein, comme employeur&#8230; enfin, bon, c\u2019est pas le sujet. Donc Dumoulot est pauvre et comme tous les pauvres, il est timide, et comme tous les timides, il ose pas dire qu\u2019il est pauvre. Alors, il avait pas dit \u00e0 Trois-caf\u00e9s qu\u2019il pouvait pas payer la cotisation.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0Mais moi, je l\u2019aime bien Dumoulot. Je voulais pas qu\u2019il se ridiculise devant Trois-caf\u00e9s ni surtout qu\u2019il perde une chance de devenir ch\u00e2telain. Et puis je me disais aussi que si je l\u2019aidais un peu maintenant et que si jamais il devenait riche, gentil comme il est, il serait surement reconnaissant. Et puis, quarante-cinq euros, c\u2019\u00e9tait pas la ruine non plus, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je me suis approch\u00e9 et je lui ai demand\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille, parce que fallait pas que les autres entendent, des fois que \u00e7a leur donne des id\u00e9es :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 T\u2019as combien sur toi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh, ben tu sais bien&#8230; Rien&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ouais, bon, \u00e9coute, je te les pr\u00eate les quarante-cinq balles. Tu me les rendras quand tu seras vicomte. D\u2019accord\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Aux anges, qu\u2019il est pass\u00e9, Dumoulot\u00a0! Et \u00e9mu en plus\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah, mon Ratounet, qu\u2019il m\u2019a dit, tu es vraiment un ami ! Bien s\u00fbr que je te les rendrai, tes euros, et plus encore ! D\u00e8s que tout \u00e7a sera r\u00e9gl\u00e9, tu verras \u00e7a, tu verras \u00e7a&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je lui ai pas dit que j\u2019esp\u00e9rais bien voir \u00e7a, et dans pas trop longtemps si possible. Je lui ai pas dit non plus que j\u2019aimais pas beaucoup qu\u2019il m\u2019appelle son Ratounet. C\u2019\u00e9tait pas le moment, j\u2019ai trouv\u00e9. Je lui ai simplement refil\u00e9 les billets en m\u00eame temps qu\u2019une grande claque dans le dos en lui disant :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais oui, mon vieux, mais oui, on verra \u00e7a plus tard. C\u2019est pas important. Maintenant, va remplir ta feuille d\u2019identit\u00e9. Trois-caf\u00e9s va pas tarder \u00e0 revenir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quarante-cinq euros pour gagner la reconnaissance \u00e9ternelle d\u2019un futur propri\u00e9taire terrien, c\u2019\u00e9tait pas trop cher payer, non\u00a0? Et encore, c\u2019\u00e9tait que de l\u2019argent pr\u00eat\u00e9, pas de l\u2019argent donn\u00e9. Et si jamais \u00e7a marchait pas, si le foutu Comit\u00e9 des Tarticules et des Pitres Nobiliaires trouvait rien, je pourrais toujours r\u00e9clamer le remboursement \u00e0 l\u2019employ\u00e9 du m\u00e9tro. \u00c7a mettrait peut-\u00eatre le temps, mais j\u2019y arriverai surement. Mais bon\u00a0! Y avait pas de raison, \u00e7a allait marcher&#8230; S\u00fbr que \u00e7a allait marcher\u00a0! Trois-caf\u00e9s l\u2019avait dit.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s a fini par rentrer de la terrasse. Il a ramass\u00e9 le fric et la feuille d\u2019identit\u00e9 des Dumoulot et il s\u2019est dirig\u00e9 vers la porte en d\u00e9clamant :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\">Adieu, chers compagnons, ou plut\u00f4t \u00c0 demain !<br \/>\nJe me rends de ce pas porter ce parchemin<br \/>\nJusques en les bureaux de la Chancellerie<br \/>\nExercer mes pouvoirs et ma sorcellerie<br \/>\nPour \u00e9tablir les droits du sire du Moulot.<br \/>\nQue Dieu vous prot\u00e8ge et vous maintienne au chaud !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">D\u00e9cid\u00e9ment, il en faisait quand m\u00eame beaucoup, Trois-caf\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il a port\u00e9 sa main vers le becquet de la porte, mais il s\u2019est ravis\u00e9 et, comme un automate, l\u2019index tendu devant lui, il a pivot\u00e9 lentement sur les talons jusqu\u2019\u00e0 pointer la table de Cottard, lequel \u00e9tait toujours passionn\u00e9ment plong\u00e9 dans les petites annonces immobili\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">A SUIVRE<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour la deuxi\u00e8me fois, je vous offre ci-dessous la possibilit\u00e9 de lire d&rsquo;une seule traite les \u00e9pisodes 13 \u00e0 14 de Trois caf\u00e9s. Si vous voulez lire les 12 premiers, c&rsquo;est facile , il suffit de cliquer sur ceci : \u00a0 \u00a0 \u00a0Douze premiers \u00e9pisodes Sinon, veuillez passer \u00e0 la suite (9000 mots seulement) : &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=58277\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Trois caf\u00e9s (13 \u00e0 24)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[21,2171],"class_list":["post-58277","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","tag-philippe","tag-trois-cafes"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/58277","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=58277"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/58277\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":58633,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/58277\/revisions\/58633"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=58277"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=58277"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=58277"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}