{"id":57843,"date":"2026-09-12T07:47:44","date_gmt":"2026-09-12T05:47:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=57843"},"modified":"2026-09-12T20:29:16","modified_gmt":"2026-09-12T18:29:16","slug":"trois-cafes-de-1-a-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=57843","title":{"rendered":"Trois caf\u00e9s (de 1 \u00e0 12)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>Si \u00e7a vous agace de devoir lire cette longue et lente digression par \u00e9pisodes, je vous propose de lire d&rsquo;un seul coup les douze \u00e9pisodes d\u00e9j\u00e0 parus sans interruption publicitaire. Et hop ! C&rsquo;est <\/strong><\/em><\/span><span style=\"color: #0000ff;\"><span style=\"caret-color: #0000ff;\"><b><i>parti !<br \/>\nAttention ! 7000 mots, quand m\u00eame ! Une petite <\/i><\/b><\/span><\/span><b><i><span style=\"color: #0000ff;\">demie heure ! <\/span><\/i><\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b><i><span style=\"color: #0000ff;\">Ah ! ben oui !\u00a0<\/span><\/i><\/b><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-57633\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/TROIS-CAFES-e1785433577884-150x150.png\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>C\u2019\u00e9tait un jour qu\u2019\u00e9tait pas fait comme les autres.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Vraiment !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ajoute \u00ab\u00a0<em>Vraiment\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb parce que \u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait un jour qu\u2019\u00e9tait pas fait comme les autres<\/em>\u00a0\u00bb, c\u2019est devenu chez moi un tic de langage, un peu comme le \u00ab\u00a0<em>en fait<\/em>\u00a0\u00bb que disent beaucoup les enfants aujourd&rsquo;hui, quoique moins maintenant, mais quand m\u00eame, et comme le \u00ab\u00a0<em>du coup<\/em>\u00a0\u00bb que dit tout le monde tout le temps. C\u2019est aga\u00e7ant\u00a0! En tout cas, moi, \u00e7a m\u2019agace. Parce que, c\u2019est vrai, vous avez vu, les gens disent \u00ab\u00a0<em>du coup<\/em>\u00a0\u00bb \u00e0 tout bout de champ. Alors que non, faudrait pas\u00a0! Par exemple, ils disent \u00ab\u00a0<em>Y avait plus de m\u00e9tro, du coup\u00a0je suis rentr\u00e9 \u00e0 pied \u00bb<\/em>\u00a0Ben non, non et non\u00a0! On peut dire \u00ab\u00a0<em>du coup<\/em>\u00a0\u00bb quand \u00e7a vaut le coup, mais pas l\u00e0\u00a0! Il fallait dire \u00ab\u00a0<em>La RATP \u00e9tait en gr\u00e8ve, donc je suis rentr\u00e9 en taxi.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0On vous l\u2019a dit et r\u00e9p\u00e9t\u00e9, cent fois, \u00e0 la radio, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, partout ! Mais les gens n\u2019\u00e9coutent pas. Ils lisent pas non plus, faut dire. Du coup, ils disent n\u2019importe quoi, des tas de trucs aga\u00e7ants, genre \u00ab\u00a0<em>en fait<\/em>\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0<em>du coup<\/em>\u00a0\u00bb. Ah ben, oui, tiens\u00a0! Dans le genre aga\u00e7ant, \u00ab\u00a0<em>genre\u00a0<\/em>\u00bb c\u2019est pas mal non plus. Par exemple, les gens disent \u00ab\u00a0<em>C\u2019est un mec genre faux-cul<\/em>\u00a0<em>de premi\u00e8re<\/em>\u00a0\u00bb Ben non, non et non ! On peut pas dire \u00e7a ! Il faut dire \u00ab\u00a0<em>C\u2019est une personne du genre hypocrite<\/em>\u00a0<em>inv\u00e9t\u00e9r\u00e9<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En fait, \u00ab\u00a0<em>du coup<\/em>\u00a0\u00bb, je le dis tr\u00e8s peu. Moi, ce que je dis souvent, ce serait plut\u00f4t\u00a0\u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait un jour qu\u2019\u00e9tait pas fait comme les autres<\/em>\u00a0\u00bb. Vous me direz que c\u2019est pas le m\u00eame usage. \u00ab\u00a0<em>Du coup<\/em>\u00a0\u00bb, surtout quand c\u2019est mal utilis\u00e9, \u00e7a permet de rebondir, \u00e7a donne \u00e0 ce qu\u2019on dit un semblant d\u2019apparence logique, un peu comme si on disait \u00ab\u00a0<em>donc\u00a0<\/em>\u00bb, en fait. Tandis que \u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait un jour qu\u2019\u00e9tait pas fait comme les autres<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e7a, c\u2019est plut\u00f4t fait pour commencer une histoire ; \u00e7a vous pose <!--more-->le discours, c\u2019est une annonce en fanfare, genre Flaubert, \u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait \u00e0 M\u00e9gara, faubourg de Carthage&#8230;<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Moi, \u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait un jour qu\u2019\u00e9tait pas fait comme les autres<\/em>\u00a0\u00bb, je trouve \u00e7a chouette comme entr\u00e9e en mati\u00e8re. C\u2019est pas courant, \u00e7a sonne bien et \u00e7a \u00e9veille l\u2019attention de l\u2019auditeur. Du coup, il \u00e9coute mieux, parce qu\u2019il s\u2019attend \u00e0 quelque chose d\u2019extraordinaire, ou d\u2019original, ou de diff\u00e9rent, quelque chose genre cataclysme imminent, coup de chance inesp\u00e9r\u00e9, d\u00e9veine persistante&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais je dis \u00e7a un peu trop souvent, \u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait un jour qu\u2019\u00e9tait pas fait comme les autres<\/em> \u00bb. Par exemple des fois, je dis \u00e7a mais en fait, le jour, il a rien d\u2019extraordinaire, il est m\u00eame fait comme celui de la veille, comme les autres jours, quoi ! Alors, \u00e0 force, les gens, ils sont d\u00e9\u00e7us. Il y croient plus, forc\u00e9ment et, du coup, ils \u00e9coutent plus.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Alors, vous avez vu, l\u00e0-haut, j\u2019ai ajout\u00e9 \u00ab\u00a0<em>Vraiment\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb C\u2019est pour \u00e7a\u00a0! Pour que les gens m\u2019\u00e9coutent. Tiens\u00a0! Encore une, d\u2019expression horripilante\u00a0! \u00ab\u00a0<em>C\u2019est pour \u00e7a\u00a0!\u00a0<\/em>\u00bb \u00ab\u00a0<em>Y avait plus de m\u00e9tro, alors j\u2019ai d\u00fb rentrer \u00e0 pied\u00a0! C\u2019est pour \u00e7a\u00a0!\u00a0<\/em>\u00bb \u00c0 quoi \u00e7a sert d\u2019ajouter<em>\u00a0<\/em><em>\u00ab\u00a0C\u2019est pour \u00e7a\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0?<\/em><em>\u00a0<\/em>Je vous demande un peu ! \u00c9videmment que c\u2019est pour \u00e7a ! C\u2019est parce qu\u2019il n\u2019y avait plus de m\u00e9tro qu\u2019il est rentr\u00e9 \u00e0 pied, le type ! Pas parce qu&rsquo;il s&rsquo;appelle Martin ou qu\u2019on est mardi, sacr\u00e9 bonsoir ! La construction de la phrase, l\u2019adverbe \u00ab\u00a0<em>alors\u00a0\u00bb<\/em>, le verbe \u00ab\u00a0<em>devoir\u00a0\u00bb<\/em>, tout l\u2019indique\u00a0! Alors pourquoi le confirmer avec cet embryon de phrase \u00e0 peine correct\u00a0? \u00c7a m\u2019agace, tous ces mots superflus. Enfin&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait un jour qu\u2019\u00e9tait pas fait comme les autres.<br \/>\nVraiment\u00a0!<br \/>\nD&rsquo;abord, c\u2019\u00e9tait un mardi&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2026et \u00e7a, d\u00e9j\u00e0, c\u2019est pas tous les jours, pas vrai ?<br \/>\nNon, je plaisante ; je peux pas m\u2019en emp\u00eacher ; pourtant, y a vraiment pas mati\u00e8re, vous allez voir. Mais mardi ou pas mardi, ce jour, ce sera toujours celui o\u00f9\u00a0<em>il<\/em><em>\u00a0<\/em>est entr\u00e9 chez Georges pour la premi\u00e8re fois. Parce qu&rsquo;\u00e0 partir de l\u00e0, plus rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 pareil.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C<em>hez Georges<\/em>, c\u2019est le caf\u00e9 o\u00f9 je passe le temps. En fait, le nom du caf\u00e9, c\u2019est pas\u00a0<em>Chez Georges<\/em>, c\u2019est\u00a0<em>\u00c0 l\u2019Universit\u00e9<\/em>. La Fac est pas loin, juste en haut de la rue. C\u2019est pour \u00e7a. Quand Georges a rachet\u00e9 le fond, il voulait changer le nom, mais il aurait fallu qu\u2019il change aussi l\u2019enseigne, le store de la terrasse, le papier \u00e0 lettre et tout. \u00c7a faisait des frais. Alors, il a gard\u00e9\u00a0<em>\u00c0 l\u2019Universit\u00e9<\/em>. C\u2019est pour \u00e7a. Mais par ici, tout le monde dit \u00ab <em>Chez Georges<\/em> \u00bb. Faut dire que dans la client\u00e8le du bistrot, personne a envie de d\u00e9goiser \u00e0 un copain \u00ab Bon, ben maintenant, je vais faire un tour \u00e0 l\u2019Universit\u00e9\u00a0! \u00bb \u00c7a pr\u00eate \u00e0 confusion, vous comprenez. Du coup, dans le quartier, tout le monde dit \u00ab Je vais chez Georges \u00bb. Parce que le patron s\u2019appelle Georges. C\u2019est pour \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Donc, on \u00e9tait mardi. Pas mardi dernier, hein ! Ni celui d\u2019avant, non\u2026 \u00c7a doit bien faire cinq ou six mois maintenant. Tenez, c\u2019\u00e9tait le lendemain de mon anniversaire de mariage d\u2019avec ma femme. Je m\u2019en souviens justement parce que l\u2019anniversaire, je l\u2019avais oubli\u00e9. \u00c7a a fait tout un chambard avec Gis\u00e8le ! Remarquez, comme \u00e7a, la prochaine fois, je risque pas de l\u2019oublier, l\u2019anniversaire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Donc, c\u2019est le lendemain qu\u2019<em>il<\/em>\u00a0est entr\u00e9 chez Georges pour la premi\u00e8re fois. Il devait \u00eatre dix heures, dix heures et demi. Allez ! Disons onze heures moins vingt, mais pas plus. J\u2019\u00e9tais assis \u00e0 la table du fond, celle qu\u2019est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du porte-manteau. C\u2019est pas l\u00e0 que je me mets d\u2019habitude. Ma table, c\u2019est celle qui est du c\u00f4t\u00e9 cuisine, mais l\u00e0, ce matin, elle \u00e9tait prise. C\u2019\u00e9tait Cottard qui s\u2019\u00e9tait install\u00e9 l\u00e0, tranquille. Pourtant, il sait bien que &#8230; Bon ! On s\u2019en fiche, c\u2019est pas int\u00e9ressant. Donc, j\u2019\u00e9tais \u00e0 la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du porte-manteau et je discutais avec Dumoulot. \u00c7a faisait bien une demie plombe montre en main qu\u2019il me bassinait avec son cousin de Montalivet-les-Bains qui avait presque fait fortune en vendant des chemises import\u00e9es d\u2019Italie et je venais de comprendre que c\u2019\u00e9tait pas son cousin, mais un coll\u00e8gue de bureau de son cousin, que c\u2019\u00e9tait pas une affaire de chemises italiennes mais de sardines portugaises et que l\u2019affaire s\u2019\u00e9tait pas faite parce que je sais plus pourquoi. Dumoulot, il est gentil mais il est compliqu\u00e9. Il a toujours des histoires \u00e0 n\u2019en plus finir sur comment lui ou quelqu\u2019un qu\u2019il connait aurait pu gagner plein d\u2019argent mais que \u00e7a s\u2019est pas fait parce que \u00e7a s\u2019est pas fait mais que \u00e7a a bien failli. Souvent, il parle pour ne rien dire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon ! Donc, j\u2019\u00e9coutais Dumoulot. Brusquement, la porte du bistrot s\u2019est ouverte. En fait, non, pas brusquement ; plut\u00f4t doucement, m\u00eame ; doucement, mais avec une sorte de r\u00e9gularit\u00e9, de d\u00e9termination, de puissance contr\u00f4l\u00e9e si vous voyez ce que je veux dire. En fait je me rappelle plus tr\u00e8s bien. Mais ce que je me rappelle, c\u2019est que dehors, il faisait un temps de chien, une grosse averse avec des bourrasques glac\u00e9es. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a qui m\u2019a donn\u00e9 l\u2019impression que la porte s\u2019\u00e9tait ouverte brusquement. Ben oui, la diff\u00e9rence entre le calme dedans et la temp\u00eate dehors. \u00c7a ou le coup de tonnerre qu&rsquo;a \u00e9clat\u00e9 en m\u00eame temps qu&rsquo;il ouvrait la porte.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon, c&rsquo;est pas grave, on s\u2019en fiche. Brusquement ou pas, la porte s\u2019est ouverte et <em>il<\/em> est apparu. Tr\u00e8s grand, tr\u00e8s maigre, efflanqu\u00e9 m\u00eame. Il portait un dr\u00f4le de costume, je veux dire un costume comme on en voit pas tous les jours par ici, un costume bizarre, plut\u00f4t gris clair, \u00e0 carreaux. Quand je dis qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 carreaux, le costume, vous risquez de vous faire une fausse image, parce qu\u2019un costume \u00e0 carreaux, moi je trouve \u00e7a plut\u00f4t vulgaire. Mais l\u00e0, pas du tout, au contraire. Le tissu \u00e9tait plein de petites lignes noires plus ou moins serr\u00e9es. Sur la veste, \u00e7a formait comme des carreaux, plus ou moins gris. Pareil sur le gilet en dessous et pareil sur le pantalon. Plut\u00f4t chic, le bonhomme. Plus tard, Dumoulot m\u2019a dit que c\u2019\u00e9tait un\u00a0<em>Prince de Galles<\/em>. Pas le bonhomme, le costume. Ce qu\u2019\u00e9tait moins chic \u2014 d\u2019apr\u00e8s Dumoulot qui s\u2019y connait en \u00e9l\u00e9gances \u2014 c\u2019est qu\u2019\u00e0 la place d\u2019une chemise-cravate comme il aurait fallu, il portait une sorte de ticheurte, blanc, un peu flasque, \u2014 un <em>Marcel<\/em>\u00a0m\u2019a souffl\u00e9 Dumoulot \u2014 et un petit foulard rouge, genre bandana, bien serr\u00e9 autour du cou. Mais le plus bizarre, c\u2019\u00e9tait pas le\u00a0<em>Prince de Galles<\/em>\u00a0ni le\u00a0<em>Marcel<\/em><em>\u00a0<\/em>dessous, c\u2019\u00e9tait qu\u2019<em>il<\/em>\u00a0\u00e9tait pas mouill\u00e9 du tout. Le type\u00a0: pas de parapluie, pas d\u2019imper, pas de chapeau, rien, dehors il pleut des cordes et il est pas mouill\u00e9. J\u2019ai toujours pas compris comment il avait fait. \u00c0 croire qu\u2019<em>il<\/em>\u00a0\u00e9tait pass\u00e9 entre les gouttes.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon. Ensuite, il a fait deux pas dans la salle et s\u2019est arr\u00eat\u00e9 pour nous regarder tous, les uns apr\u00e8s les autres, deux trois secondes chacun. On aurait presque dit qu\u2019il prenait des notes. Il a commenc\u00e9 par Cottard, son gros ventre, ses petites lunettes et son air de rien ; ensuite Dumoulot qui s\u2019\u00e9tait retourn\u00e9 pour voir le nouvel arrivant, ensuite moi et puis Madame Fran\u00e7oise, celle qui tenait le kiosque de la place du 15 ao\u00fbt mais qu\u2019a ferm\u00e9 y a trois ans parce qu\u2019y avait plus de clients. Il a fini par Georges qui venait d\u2019apparaitre de derri\u00e8re le zinc en remontant de la cave avec quatre bouteilles de <em>B\u00e9thune village<\/em>. C\u2019est qu\u2019apr\u00e8s qu\u2019on a entendu sa voix pour la premi\u00e8re fois. Il a dit : \u00ab Mesdames et Messieurs, bonjour ! \u00bb Il a dit \u00e7a d\u2019une voix claire, mais pas trop forte, pas genre pr\u00e9sentateur d\u2019\u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision, si vous voyez ce que je veux dire : \u00ab Mesdames et Messieurs, bonjour ! Bienvenue sur le plateau de <em>Qui qu\u2019en veut\u00a0?<\/em>\u00a0la plus marrante des \u00e9missions d\u2019ench\u00e8res. Et sans transition, nous passons tout de suite \u00e0 notre premier objet, une tasse \u00e0 th\u00e9 sp\u00e9ciale gaucher\u00a0! \u00bb Non, pas du tout. Juste un \u00ab Mesdames et Messieurs, bonjour ! \u00bb d\u2019une voix normale, assez forte pour qu\u2019on l\u2019entende bien mais pas trop pour qu\u2019on ait pas l\u2019impression de se faire engueuler.\u00a0Nous on \u00e9tait l\u00e0, bouche b\u00e9e, \u00e0 le regarder, sans savoir quoi faire. Parce que nous, quand on arrive dans le bistrot de Georges, c\u2019est pas l\u2019usage de saluer la compagnie \u00e0 la cantonade. On serait plut\u00f4t genre discret\u00a0; moi, en tout cas. De toute fa\u00e7on, primo, je parle plus \u00e0 Cottard depuis deux ans, deuxio, j\u2019arrive toujours avant Madame Fran\u00e7oise, comme \u00e7a j\u2019ai pas \u00e0 la saluer, tertio, j\u2019\u00e9vite Dumoulot pour pas qu\u2019il me raconte la martingale qu&rsquo;a son beau-fr\u00e8re pour gagner \u00e0 coup s\u00fbr au Loto, et quarto, c\u2019est plut\u00f4t Georges qui me salue que l\u2019inverse ; normal, c\u2019est moi le client.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Alors, vous pensez\u00a0! Un type qu\u2019arrive dans le bistrot de Georges \u00e0 l\u2019improviste et en Prince de Galles, et qui balance comme \u00e7a, sans pr\u00e9venir, un \u00ab\u00a0Mesdames et Messieurs, bonjour\u00a0!\u00a0\u00bb alors que personne le connait, \u00e7a peut surprendre, non\u00a0? Alors on est rest\u00e9e bouche b\u00e9e. C\u2019est pour \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais c\u2019\u00e9tait pas fini, vous allez voir. Deux pas de plus et il \u00e9tait au zinc et, en d\u00e9tachant bien chaque mot, chaque syllabe, il a dit doucement et poliment \u00e0 Georges : \u00ab Trois caf\u00e9s s\u2019il te plait. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Comme \u00e7a, le type ! Trois caf\u00e9s s\u2019il te plait, qu\u2019il demande ! Direct ! Gonfl\u00e9 quand m\u00eame, non ? D\u2019ailleurs Georges a pas tard\u00e9 a r\u00e9agir :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 \u00a0Je <em>vous<\/em> les sers tout de suite, mon Prince, ou on attend que <em>vos<\/em> amis arrivent ? qu\u2019il a dit, Georges, en insistant bien sur le <em>Vous<\/em> tout en nous faisant un clin d\u2019\u0153il bien appuy\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u00e0 je fais une parenth\u00e8se\u00a0: un peu plus tard, quand on a pu reparler tranquillement de tout \u00e7a, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Georges si c\u2019\u00e9tait \u00e0 cause du costume qu\u2019il l\u2019avait appel\u00e9 \u00ab\u00a0mon Prince\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Non, qu\u2019il a dit Georges. Pourquoi\u00a0? Qu\u2019est-ce qu\u2019il avait, le costume\u00a0? C\u2019est juste que j\u2019ai trouv\u00e9 qu\u2019il me prenait d\u2019un peu haut. C\u2019est pour \u00e7a. C\u2019\u00e9tait pour le charrier.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est vrai que Georges est plut\u00f4t pointilleux sur la politesse et surtout sur la question du tutoiement. Tenez ! Quand un type qu\u2019on connait pas arrive au bistrot et que le type dit rien, intimid\u00e9, forc\u00e9ment, Georges lui demande ce qu\u2019il veut boire ; C\u2019est normal, c\u2019est quand m\u00eame son boulot. Mais il le fait sans lui dire ni <em>vous<\/em> ni <em>tu<\/em>. Finement, il lui dit un truc genre \u00ab Et qu\u2019est-ce qu\u2019il prendra ce matin ? \u00bb \u00c7a c\u2019est la classe, qu\u2019est-ce que vous voulez ? \u00c7a s\u2019apprend pas. Savoir accueillir le nouveau client, aimablement, amicalement m\u00eame, mais en gardant quand m\u00eame une certaine distance, que le gars se prenne pas d\u2019embl\u00e9e pour la cuisse de Jupiter ! Moi, il a fallu plus de six mois pour qu\u2019il me dise \u00ab Arr\u00eate de m\u2019appeler Monsieur Georges. Je suis pas ministre, quand m\u00eame. Et puis, tu sais, tu peux me dire <em>tu<\/em> ! \u00bb C\u2019est marrant, c\u2019\u00e9tait aussi un mardi.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon\u00a0! O\u00f9 on en \u00e9tait\u00a0d\u00e9j\u00e0 ? Ah oui\u00a0! \u00ab\u00a0Je <em>Vous<\/em> les sers tout de suite, <em>mon Prince<\/em>, ou j\u2019attends que <em>Vos<\/em> amis arrivent ?\u00a0\u00bb C\u2019est \u00e7a. Alors l\u2019autre lui a r\u00e9pondu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Non, non. Je n\u2019attends personne. Trois caf\u00e9s, s\u2019il te plait, tout de suite&#8230; du moins, d\u00e8s que cela te sera possible, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Et trois caf\u00e9s qui marchent, a dit Georges sur un ton de plus en plus ironique. Dites, <em>mon Prince<\/em>, <em>Vous<\/em> les voulez au zinc ou en salle, <em>Vos<\/em> caf\u00e9s\u00a0? Tous ensemble dans une grande tasse ou au d\u00e9tail dans trois petites ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c7a\u00a0! Quand il tient quelque chose, Georges, il l\u00e2che pas facilement le morceau\u00a0! Mais l\u2019autre fait semblant de pas comprendre, ou alors il comprend pas, parce qu\u2019il r\u00e9pond tranquille comme Baptiste\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Dans trois tasses et au bar, et sans sucre, je te prie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Georges s\u2019est activ\u00e9 un moment sur sa machine, puis il a pos\u00e9 les trois tasses sur le zinc en disant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Et voil\u00e0, trois caf\u00e9s. \u00c7a fera 3,90, <em>mon Prince<\/em>, sans le pourboire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Carr\u00e9ment agressif, le Georges. Je vous l\u2019avais dit, il l\u00e2che jamais rien.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s \u2014 c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019\u00e0 partir de l\u00e0 j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019appeler\u2014 Trois-caf\u00e9s, donc, a fait comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Il a hum\u00e9 la premi\u00e8re tasse en fermant les yeux, il en a bu une petite gorg\u00e9e et l\u2019a repos\u00e9e d\u00e9licatement sur le comptoir. Et puis il a rouvert les yeux et dans un grand soupir de satisfaction, il a dit :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Excellent, le caf\u00e9. Remarquable m\u00eame &#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Vous aimez ? a demand\u00e9 Georges en se radoucissant. C\u2019est un m\u00e9lange \u00e0 moi. Je le fais venir sp\u00e9cialement de Dodoma. C\u2019est en Tanzanie. Je peux pas vous donner les dosages parce que c\u2019est secret. Disons un bon tiers d\u2019Arabica, une grosse moiti\u00e9 de Robusta, un zest de Bourbon Pointu et trois ou quatre grains de Yirgacheffe d\u2019Ethiopie. Le Yirgacheffe, c\u2019est juste pour le c\u00f4t\u00e9 \u00e9pic\u00e9. Vous avez remarqu\u00e9 le c\u00f4t\u00e9 \u00e9pic\u00e9 ? Et l\u2019amertume du Robusta ? Pas mal, hein ? Une fois, il y a deux ans, j\u2019ai diminu\u00e9 le Robusta, mais j\u2019y suis vite revenu. C\u2019\u00e9tait devenu trop doux, c\u2019\u00e9tait plus un caf\u00e9 d\u2019homme. Ah, \u00e7a me fait plaisir que vous aimiez ! Parce que dans le quartier, c\u2019est pas tous les jours. D\u2019ailleurs ma femme me dit souvent \u00ab Georges, ton caf\u00e9, il est pas mauvais, il est m\u00eame bon. Mais il est trop cher ! On gagne rien dessus. De toute fa\u00e7on, tes habitu\u00e9s, ils voient pas la diff\u00e9rence. C\u2019est donner des dollars aux cochons. \u00bb \u00ab Peut-\u00eatre, que je lui dis, mais si \u00e7a me plait \u00e0 moi de servir le meilleur caf\u00e9 de la rive gauche, hein ? \u00bb Non mais sans blague !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que j\u2019entendais Georges parler aussi longtemps d\u2019une seule traite. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois aussi que je l\u2019entendais parler d\u2019autre chose que du sale temps qu\u2019il fait, des imp\u00f4ts qui accablent les bistrotiers, des \u00e2neries qu\u2019ils passent \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, et des r\u00e9sultats de la Ligue 1. Il avait l\u2019air tout \u00e9mu, Georges.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Permets-moi de te le confirmer, Georges ! a d\u00e9clar\u00e9 Trois-caf\u00e9s d\u2019un air solennel. Ce caf\u00e9 est remarquable, sans doute le meilleur qu\u2019on puisse trouver sur les deux rives du fleuve. Subtil comme il se doit, nuanc\u00e9 comme il faut, amer en suffisance et \u00e9pic\u00e9 avec humour. Si ta client\u00e8le est telle que ton \u00e9pouse l\u2019a d\u00e9crite, elle ne te m\u00e9rite pas.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les larmes aux yeux, qu\u2019il avait, le Georges. Et c\u2019est l\u00e0 que Trois-caf\u00e9s nous a estomaqu\u00e9s, quand il s\u2019est pench\u00e9 vers Georges comme pour lui faire une confidence et qu\u2019il a dit plus doucement :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0! Encore un mot, Georges. Je pr\u00e9f\u00e8rerais que tu ne me m\u2019appelles pas\u00a0<em>Mon Prince<\/em>. Je n\u2019ai pas droit au titre. Pas encore&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il avait beau avoir parl\u00e9 doucement, on avait tr\u00e8s bien entendu\u00a0: il n\u2019avait pas encore droit au titre de Prince. Qu\u2019est-ce que \u00e7a voulait dire, \u00e7a\u00a0? Que c\u2019\u00e9tait un aristo\u00a0? Que bient\u00f4t, il deviendrait Prince\u00a0? Ou qu\u2019il se foutait carr\u00e9ment de notre gueule\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais pour Georges, c\u2019\u00e9tait du s\u00fbr, du s\u00e9rieux : Trois-caf\u00e9s avait de la branche, et en plus, dans son arbre, il \u00e9tait en train de grimper ! A pr\u00e9sent, totalement \u00e9bahi, incapable de prononcer un mot, notre bistrotier consid\u00e9rait le futur prince avec admiration et respect, chose que je ne l\u2019avais jamais vu faire pour rien ni pour personne \u00e0 part le dictionnaire Larousse, Jean Gabin et Zinedine Zidane.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour nous autres dans la salle, c\u2019\u00e9tait pareil, on savait pas quoi dire. On savait pas quoi dire parce qu\u2019on savait pas quoi penser\u00a0: ce type, inconnu au bataillon, habill\u00e9 comme pas possible, qui rentre dans notre bistrot sur un coup de tonnerre, qui tutoies Georges, qui demande trois caf\u00e9s d\u2019un coup pour lui tout seul, et qui balance qu\u2019il est pas encore tout \u00e0 fait prince, \u00e7a donne \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, non\u00a0? Donc, moi, Dumoulot, ce con de Cottard et Madame Fran\u00e7oise, c\u2019est ce qu\u2019on faisait\u00a0: on r\u00e9fl\u00e9chissait, on se demandait \u00ab\u00a0mais qui c\u2019est ce type\u00a0?\u00a0\u00bb sans trouver la r\u00e9ponse ni oser lui poser une question genre \u00ab\u00a0mais qui vous \u00eates, vous\u00a0?\u00a0\u00bb Moi, le coup du prince, je dois dire que j\u2019y croyais pas trop. Mais j\u2019h\u00e9sitais \u00e0 lui demander, parce que si Trois-caf\u00e9s \u00e9tait vraiment un aristo, je savais pas comment lui parler. Comment on lui parle \u00e0 un duc, un vicomte ou un truc comme \u00e7a\u00a0? C\u2019est qu\u2019il faut pas gaffer avec ces gens-l\u00e0, sans \u00e7a on passe vite pour un p\u00e9quenot. Alors,\u00a0je restais l\u00e0, plant\u00e9, \u00e0 rien dire, tout en me r\u00e9p\u00e9tant \u00ab\u00a0mais qui c\u2019est ce type, mais qui c\u2019est ce type\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est Madame Fran\u00e7oise qu\u2019a r\u00e9agi la premi\u00e8re. Faut dire qu\u2019avec vingt-cinq ans de kiosque \u00e0 vendre des journaux devant la Fac \u00e0 des professeurs, des licenci\u00e9s, des agr\u00e9g\u00e9s, je t\u2019en passe et des meilleurs, elle avait appris \u00e0 parler aux gens distingu\u00e9s. Alors, voil\u00e0 qu\u2019elle lui a dit :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Excusez-moi si je vous demande pardon, cher Monsieur, ce n\u2019est pas que j\u2019\u00e9coutais, mais j\u2019ai cru vous entendre dire \u00e0 Monsieur Georges que vous ne vouliez pas qu\u2019il vous appelle Monsieur le Prince.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est exact, ch\u00e8re Madame, a r\u00e9pondu aimablement Trois-caf\u00e9s. En r\u00e9alit\u00e9, et pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, je ne souhaite pas qu\u2019on me donne le titre de Prince, car je n\u2019y ai pas encore droit. Cela pourrait me causer quelques difficult\u00e9s avec la Chancellerie, comprenez-vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bien s\u00fbr, la Chancellerie. Je vois, je vois&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 la t\u00eate que faisait Madame Fran\u00e7oise, moi, je voyais bien qu\u2019elle voyait rien du tout. Mais l\u2019autre a d\u00fb y croire, parce qu\u2019il a embray\u00e9 aussi sec\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Nos r\u00e8gles concernant la validation des titres sont des plus strictes et le Grand Chancelier l\u2019est davantage encore, je ne vous l\u2019apprends pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Non, non, bien s\u00fbr, le Grand Chancelier, je sais, je sais, a dit Madame Fran\u00e7oise d\u2019un air de plus en plus \u00e9gar\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0? Vous connaissez Robert\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Euh&#8230; Robert\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Colmont&#8230; Robert Bompar de Colmont. Vous l\u2019avez surement crois\u00e9. Il a fait ses \u00e9tudes ici, \u00e0 la Fac, il y a moins de vingt ans. Colmont, \u00e7a ne vous dit rien\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Moi, je voyais bien que la pauvre Fran\u00e7oise nageait compl\u00e8tement, qu\u2019elle n\u2019avait jamais entendu parler du Grand Chancelier et encore moins de Robert de Colmont. Mais l\u2019autre, l\u00e0, Trois-caf\u00e9s, non, il voyait pas. Alors, il insistait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Un grand gar\u00e7on, brun, d\u00e9gingand\u00e9, un peu comme moi&#8230;, mais l\u2019air peu aimable, je dois dire&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Madame Fran\u00e7oise, c\u2019est un peu le Pic de la Mirandole ou, si vous savez pas qui c\u2019est, le Maitre Capello de notre petit groupe. Forc\u00e9ment, \u00e0 force de vendre des journaux et des magazines, elle avait fini par en lire quelques-uns et par apprendre des trucs. Par exemple, un jour, elle m\u2019avait sorti que Louis 18 \u00e9tait pas le fils de Louis 17, mais que c\u2019\u00e9tait son oncle. J\u2019\u00e9tais pas boulevers\u00e9 d\u2019apprendre \u00e7a, mais j\u2019\u00e9tais content quand m\u00eame parce que, pour moi, le d\u00e9compte des Louis s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 \u00e0 16. \u00c7a n\u2019emp\u00eachait pas que je me demandais \u00e0 quoi \u00e7a pourrait bien me servir, vu que j\u2019avais rien demand\u00e9. Parait que c\u2019est \u00e7a la culture, savoir des trucs qui servent \u00e0 rien ni \u00e0 personne mais qui impressionnent les gens. Mais \u00e0 force de culture, Madame Fran\u00e7oise, elle \u00e9tait devenue un peu snob, forc\u00e9ment, alors maintenant, en face d\u2019un presque-prince, elle voulait pas passer pour une ploucque. Et surtout que la conversation continue. Il fallait qu\u2019elle trouve quelque chose, n\u2019importe quoi. Alors, au hasard, elle a dit :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Il portait pas la moustache, par hasard\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais si, bien s\u00fbr, a r\u00e9pondu Trois-caf\u00e9s, enthousiaste.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Un vrai coup de pot quand m\u00eame, non\u00a0? Et le voil\u00e0 tout content en train de pr\u00e9ciser\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 \u00c0 la Fac, on se moquait de lui \u00e0 cause de cette moustache ostentatoire. Vous ne pouvez pas savoir comme \u00e7a le contrariait. Mais jamais il ne l\u2019aurait ras\u00e9e parce que, chez les Colmont, porter la moustache est une tradition familiale qui remonte \u00e0 Louis le Hutin.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Oui, oui, je crois bien me souvenir \u00e0 pr\u00e9sent. Un gentil gar\u00e7on&#8230; Il m\u2019achetait\u00a0<em>Point de Vue-Images du Monde<\/em>\u00a0et\u00a0<em>Le Monde diplomatique<\/em>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 partir de l\u00e0, Madame Fran\u00e7oise, elle a cru dur comme fer qu\u2019elle l\u2019avait vraiment connu dans sa jeunesse, le futur Grand Chancelier de l\u2019Ordre de je ne sais quoi, \u00e0 l\u2019\u00e9poque jeune moustachu avec un nom long comme le bras. Incorpor\u00e9 d\u2019office dans ses souvenirs qu\u2019il \u00e9tait, Bompar de Colmont. Elle s\u2019\u00e9tait m\u00eame demand\u00e9 si elle aurait pas eu une petite aventure avec lui, parce que, faut pas croire, mais en ce temps-l\u00e0, elle \u00e9tait plut\u00f4t gironde.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Cela ne m\u2019\u00e9tonne pas, a repris Trois-caf\u00e9s. Ah\u00a0! Je suis absolument ravi que nous ayons des connaissances communes. Mais j\u2019y pense, vous avez d\u00fb connaitre aussi sa cousine Albane, Albane de Lav\u00e9rendi\u00e8res&#8230; Elle \u00e9tait \u00e0 la Fac en m\u00eame temps que Robert.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c7a, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre aller un peu loin pour Madame Fran\u00e7oise. Alors elle a dit non, Albane de V\u00e9rendi\u00e8res, elle voyait pas..<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Comme c\u2019est dommage\u00a0! C\u2019\u00e9tait une fille adorable. Mais elle n\u2019a pas eu de chance dans la vie, elle n\u2019a connu que des malheurs. Enfin&#8230; <em>That\u2019s life<\/em>, comme disent nos amis Britanniques\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u2019air triste, Trois-caf\u00e9s s\u2019est retourn\u00e9 pour humer longuement sa deuxi\u00e8me tasse, les yeux ferm\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Maintenant, elle avait l\u2019air de regretter am\u00e8rement de n\u2019avoir pas connu Albane, Madame Fran\u00e7oise. \u00c7a avait mis fin \u00e0 une conversation qui commen\u00e7ait si bien\u00a0! Alors elle a tent\u00e9 un \u00ab\u00a0mais qu\u2019est-ce qui lui est arriv\u00e9 \u00e0 cette pauvre demoiselle\u00a0? \u00bb, mais \u00e7a n\u2019a pas march\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, voyez-vous&#8230;, a commenc\u00e9 Trois-caf\u00e9s,\u00a0ce qui a rempli d\u2019espoir Madame Fran\u00e7oise en m\u00eame temps que le reste de l\u2019assistance. Mais il s\u2019est ravis\u00e9 aussit\u00f4t\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Non, je ne peux pas&#8230; C\u2019est trop douloureux&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s a aval\u00e9 d\u2019un coup son deuxi\u00e8me caf\u00e9 et s\u2019est plong\u00e9 dans la contemplation de la Cimbali M-2000.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pendant ce temps, Georges essuyait le zinc autour des trois tasses avec insistance, Madame Fran\u00e7oise qui s\u2019\u00e9tait lev\u00e9e s\u2019approchait de Trois-caf\u00e9s avec h\u00e9sitation, Dumoulot observait la sc\u00e8ne d\u2019un \u0153il rond (on aurait dit une poule qu\u2019aurait trouv\u00e9 un couteau), ce con de Cottard regardait la t\u00e9l\u00e9vision et moi, je regardais tout le monde. La tension \u00e9tait \u00e0 son maximum. Qu\u2019est-ce qu\u2019il avait voulu dire avec son \u00ab elle a pas eu de chance dans la vie, Albane de Lav\u00e9rendi\u00e8res \u00bb ? Comme c\u2019\u00e9tait parti, moi j\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 qu\u2019il allait nous sortir un truc genre \u00ab elle est tomb\u00e9e de cheval pendant une chasse \u00e0 courre, du coup elle est rest\u00e9e paralys\u00e9e \u00bb ou \u00ab elle a eu un enfant d\u2019un vendeur de voitures \u00e0 la sauvette, alors maintenant elle fait des m\u00e9nages \u00bb ou \u00ab elle a p\u00e9ri dans l\u2019incendie du ch\u00e2teau familial \u00bb ou \u00ab elle a rencontr\u00e9 un Argentin et depuis, elle fait le trottoir \u00e0 Montevideo ? \u00bb Mais il disait rien, Trois-caf\u00e9s, perdu dans ses pens\u00e9es. Le silence \u00e9tait intenable, et c\u2019est Georges qu\u2019a craqu\u00e9 en premier :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Vous voulez pas un croissant\u00a0? qu\u2019il a dit dans un acc\u00e8s inhabituel de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. \u00c7a vous ferait du bien. Ou alors, peut-\u00eatre, un verre d\u2019eau\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois-caf\u00e9s n\u2019a pas r\u00e9pondu. Il a simplement hauss\u00e9 les \u00e9paules, l\u2019air de dire \u00ab\u00a0Un croissant ! Pour oublier l\u2019affreux destin d\u2019Albane\u00a0! Mon pauvre ami, comment pouvez-vous &#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Madame Fran\u00e7oise qui dansait d\u2019un pied sur l\u2019autre depuis un moment derri\u00e8re Trois-caf\u00e9s s\u2019est enfin d\u00e9cid\u00e9e. Elle a fr\u00f4l\u00e9 la manche du costume Prince de Galles en disant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Permettez-moi, cher Monsieur, de vous agr\u00e9er mes condol\u00e9ances les plus distingu\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Infiniment merci, ch\u00e8re amie, j\u2019y suis tr\u00e8s sensible, a-t-il dit en se retournant vers Madame Fran\u00e7oise. \u00c7a me fait beaucoup de bien, sinc\u00e8rement&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ch\u00e8re amie\u00a0\u00bb\u00a0! Aux anges, qu\u2019elle \u00e9tait, Madame Fran\u00e7oise\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et puis, il a pouss\u00e9 un grand soupir, secou\u00e9 les \u00e9paules et, s\u2019adressant \u00e0 Georges par-dessus son \u00e9paule, il a dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Finalement, plut\u00f4t qu\u2019un croissant, je pr\u00e9f\u00e8rerais des tartines. Ce serait possible, Georges ? L\u00e9g\u00e8rement grill\u00e9es&#8230; Plut\u00f4t avec du beurre sal\u00e9. Et de la marmelade d\u2019orange. Et peut-\u00eatre aussi un de ces \u0153ufs durs l\u00e0-bas sur le comptoir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais bien s\u00fbr, tout de suite mon Pr.., euh\u00a0! je veux dire bien s\u00fbr\u00a0! a r\u00e9pondu Georges qui s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 \u00e0 temps avant de dire <em>Prince.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et puis, \u00e0 la fois ravi et confus, il s\u2019est enfui dans son arri\u00e8re-boutique o\u00f9 je l\u2019imaginais affair\u00e9 \u00e0 trancher par la longueur une baguette qui lui restait d\u2019hier, \u00e0 verser du sel sur une plaquette de margarine et \u00e0 rechercher f\u00e9brilement un pot de confiture jaune, de pr\u00e9f\u00e9rence. Parce que chez Georges, si le caf\u00e9 est bon, le reste du <em>brunch<\/em> qu\u2019on peut y trouver, c\u2019est pas le Ritz, si vous voyez ce que je veux dire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Jusque-l\u00e0, ce con de Cottard avait encore rien dit. Il s\u2019\u00e9tait content\u00e9 de continuer \u00e0 regarder la t\u00e9l\u00e9vision qu\u2019est au-dessus du bar, o\u00f9 plut\u00f4t \u00e0 faire semblant. Parce que je suis s\u00fbr qu\u2019il avait rien perdu de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Cottard, c\u2019est un con, mais il est pas b\u00eate. En fait, il agit comme un con, parce que c\u2019est un m\u00e9chant, un malfaisant, un salopard. Par exemple, s\u2019il arrive avant moi chez Georges, il s\u2019installe \u00e0 ma table, celle qu\u2019est c\u00f4t\u00e9 cuisine, alors qu\u2019il sait tr\u00e8s bien que&#8230; Bon ! On s\u2019en fiche, c\u2019est pas int\u00e9ressant. Peut-\u00eatre que le mot \u00ab <em>connard<\/em> \u00bb le d\u00e9finirait mieux, mais j\u2019ai pris l\u2019habitude de dire \u00ab <em>con<\/em> \u00bb, alors \u00ab <em>connard<\/em> \u00bb, \u00e7a me vient pas. Par contre, il est pas b\u00eate. Je veux dire qu\u2019il observe les choses, qu\u2019il analyse les gens et que finalement il sait des tas de trucs. \u00c7a l\u2019emp\u00eache pas d\u2019agir comme un con, et parfois m\u00eame, \u00e7a l\u2019aide, mais il est pas b\u00eate. La preuve, c\u2019est qu\u2019\u00e0 ce moment, j\u2019avais la nette impression que lui et moi, sur Trois-caf\u00e9s, on pensait pareil : on savait pas franchement \u00e0 quoi s\u2019en tenir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Alors Cottard, tout con qu\u2019il est et sans se lever de sa banquette, il s\u2019est adress\u00e9 haut et fort \u00e0 Trois-caf\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Alors comme \u00e7a, Monsieur serait de la noblesse\u00a0? Pas prince, non, mais de la haute quand m\u00eame. Moi, \u00e7a m\u2019int\u00e9resserait de savoir \u00e0 quelle hauteur\u00a0il est ? Comte, Vicomte, Marquis\u00a0? Dites un peu pour voir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 A quoi cela te servirait-il de le savoir, mon ami, a r\u00e9pondu Trois-caf\u00e9s tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise. Les titres de noblesse ne peuvent int\u00e9resser que ceux qui en portent. En cons\u00e9quence, je doute fort que les miens puissent te passionner.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et vlan pour le con de Cottard\u00a0! Mais l\u2019autre a continu\u00e9 sur sa lanc\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 D\u2019ailleurs, Prince, Duc, Marquis, quelle importance\u00a0? C\u2019est l\u2019homme qui compte, pas le titre. La vraie noblesse est dans le c\u0153ur, pas dans les armoiries. C\u2019est ce que mon p\u00e8re, Dieu ait son \u00e2me, m\u2019a appris. Je ne r\u00e9pondrai donc pas \u00e0 ta question, que d\u2019aucuns d\u2019ailleurs pourraient trouver inconvenante.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 H\u00e9 l\u00e0, h\u00e9 l\u00e0, doucement les basses\u00a0! Qu\u2019est-ce que c\u2019est que ces mani\u00e8res de traiter les gens, de les prendre de haut, de les tutoyer\u00a0? Qu\u2019est-ce qui vous dit que moi aussi\u00a0je ne suis pas de la haute ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Devine\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cottard n\u2019avait pas saisi la vacherie, et il cherchait, ce con\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben, je vois pas&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bravo, c\u2019\u00e9tait la bonne r\u00e9ponse : tu ne vois pas. Maintenant, bonhomme, si je t\u2019ai froiss\u00e9 avec mon tutoiement, je te prie de m\u2019excuser. Il n\u2019est pas le moins du monde une marque de m\u00e9pris, car je consid\u00e8re que tous les hommes sont \u00e9gaux, et cela, devant moi comme devant Dieu. Il s\u2019agit bien plut\u00f4t d\u2019une forme de politesse. C\u2019est par politesse que je vouvoie les femmes, les \u00e9trangers et les membres de la noblesse. C\u2019est comme cela que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9. C\u2019est pour les m\u00eames raisons que je dis <em>tu <\/em>\u00e0 Dieu et aux hommes du peuple et, comme disait Pr\u00e9vert \u00e0 Barbara, je dis <em>tu<\/em> \u00e0 tous ceux que j\u2019aime, m\u00eame si je ne mes connais pas. Tu vois que tu es en bonne compagnie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mouais, bon, d\u2019accord. M\u2019embrouille pas, hein\u00a0! Mais alors, comment on doit t\u2019appeler, alors, si on sait pas le rang\u00a0? <em>Monsieur\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 <em>Monsieur<\/em> ira tr\u00e8s bien. Ou alors Stanislav.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Stanislas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Non, Stanislav, avec un V. Mon p\u00e8re aimait beaucoup la grande et sainte Russie. Que Dieu la prot\u00e8ge\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon ! OK pour Stanislav avec un v. Est-ce qu\u2019on peut savoir ce que tu fais dans la vie ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Dis-moi, mon ami. On va vite en besogne par ici ! On ne s\u2019embarrasse pas de pr\u00e9liminaires. Tout de suite, c\u2019est \u00ab et comment tu t\u2019appelles, et qu\u2019est-ce que tu fais comme m\u00e9tier, et o\u00f9 habites-tu ?&#8230; \u00bb. Je pourrais te dire que cela ne te regarde pas, pourtant je ne le dirai pas. A la place, je te dirai que, si j\u2019accepte que tu m\u2019appelles par mon pr\u00e9nom chr\u00e9tien, j\u2019ai du mal \u00e0 accepter ton tutoiement. J\u2019aime ton m\u00e9pris r\u00e9publicain des barri\u00e8res sociales, j\u2019appr\u00e9cie ton abrupte franchise qui pr\u00e9side aux camaraderies naissantes et qui forge les belles amiti\u00e9s, mais il y a des limites.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Alors\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Alors, tu continues \u00e0 m\u2019appeler Stanislav et tu me dis <em>Vous\u00a0<\/em>! C\u2019est tout.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Non, je voulais dire\u00a0: Alors, qu\u2019est-ce que vous faites dans la vie\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Des affaires.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Voyez-vous \u00e7a\u2026 Et quel genre d\u2019affaires ? On peut savoir ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Des affaires\u2026 des affaires de toutes sortes, mais essentiellement des affaires confidentielles. Tu comprendras certainement que je ne puisse en dire davantage. Mais assez parl\u00e9 de moi. Parlons de toi \u00e0 pr\u00e9sent si tu veux bien. Que fais-tu dans la vie, mon ami ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ai vu Cottard se rengorger en d\u00e9clarant, faussement modeste :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Je suis Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral Adjoint des Poids et Mesures \u00e0 la Mairie de Paris.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Fichtre ! dit Trois-caf\u00e9s d\u2019un ton admiratif. Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral\u00a0! \u00c7a n\u2019est pas rien, \u00e7a !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u00e0, il faut que j\u2019ouvre encore une parenth\u00e8se. Il en a plein la bouche, Cottard, de son \u00ab\u00a0Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral adjoint des Poids et Mesures\u00a0\u00bb. C\u2019est vrai que \u00e7a ronfle bien comme titre. Mais moi, je sais ce qu\u2019il y a derri\u00e8re. Et derri\u00e8re, y a rien ! Rien, je vous dis, ou pas grand-chose\u00a0! Je le sais, parce qu\u2019un jour qu\u2019il avait un peu bu, Cottard m\u2019en avait racont\u00e9 pas mal et \u00e7a m\u2019avait mis la puce \u00e0 l\u2019oreille, vous comprenez. Alors apr\u00e8s, j\u2019avais cherch\u00e9 sur internet et puis aussi, j\u2019avais pu discuter avec Toussaint, le petit-neveu \u00e0 Madame Fran\u00e7oise, qui m\u2019en avait appris encore un peu plus. Parce que Toussaint, il travaille dans la m\u00eame maison : il est responsable de l\u2019abri \u00e0 v\u00e9lo de la Marie, alors il sait des choses\u00a0; c\u2019est pour \u00e7a. Il est marrant Toussaint, il dit tout le temps qu\u2019il faudrait&#8230; Bon, c\u2019est pas important. On s\u2019en fiche. Mais apr\u00e8s \u00e7a, je savais tout sur le boulot de Cottard ! J\u2019explique : c\u2019est vrai que Cottard est Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral adjoint des Poids et Mesures. Vous vous y attendiez pas, \u00e0 celle-l\u00e0, pas vrai ? Vous pensiez qu\u2019il se vantait. Eh ben non\u00a0! Cottard, l\u00e0-dessus, il raconte pas de blague. S\u00e9rieux ! C\u2019est pas tout neuf, le Service des Poids et Mesures de la Ville de Paris. Il a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1799 par Napol\u00e9on Bonaparte. Mais ce qui devient marrant, c\u2019est quand on apprend, <em>petit a<\/em>, que le personnel du Service des Poids et Mesures de la Ville de Paris a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit \u00e0 deux personnes, un Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral et un Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral adjoint, par le Gouvernement du G\u00e9n\u00e9ral De Gaulle en 1945, et <em>petit b<\/em>, que le Service a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 en 1952 par le Gouvernement Pinay. Jusque-l\u00e0, y a rien d\u2019extraordinaire, vous me direz. Peut-\u00eatre, mais le pas banal, c\u2019est que le poste de Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral de Poids et Mesures et celui de son adjoint n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9s ! Et depuis 52, Cottard est le troisi\u00e8me \u00e0 occuper le poste de Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral adjoint dans un service qui n\u2019existe pas. Le dernier Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral en titre a fini par mourir \u00e0 la t\u00e2che il y a cinq ans. Il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9. Ce qui fait qu\u2019aujourd\u2019hui Cottard a pour fonction d\u2019\u00eatre l\u2019adjoint d\u2019un Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral compl\u00e8tement d\u00e9funt dans un service qui n\u2019a pas d\u2019autre employ\u00e9 que lui-m\u00eame et qui d\u2019ailleurs n\u2019existe plus depuis cinquante ans. Vous voyez d\u2019ici la charge de travail ! C\u2019est pour \u00e7a que Cottard arrive \u00e0 son bureau \u2014 parce qu\u2019il a quand m\u00eame un bureau \u00e0 la mairie, avec un t\u00e9l\u00e9phone, une plante verte et m\u00eame un ordinateur ! \u2014 en m\u00eame temps que tout le monde, vers neuf heures et demi dix heures et qu\u2019il en repart vingt minutes plus tard en laissant sa veste ou son manteau sur son fauteuil pour qu\u2019on croie qu\u2019il est au WC ou en r\u00e9union. En dix minutes il est chez Georges pour s\u2019installer \u00e0 sa table habituelle \u2014 quand il me prend pas la mienne \u2014 et regarder BFM-TV en continu. Il dit qu\u2019il <em>TV-travaille. <\/em>En g\u00e9n\u00e9ral, vers trois heures, il retourne \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Ville parce que c\u2019est souvent \u00e0 cette heure-l\u00e0 qu\u2019il y a un pot de d\u00e9part ou d\u2019arriv\u00e9e. Ensuite, il rentre directement chez lui et on ne le revoie chez Georges que le lendemain m\u00eame heure.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Valait le coup, la parenth\u00e8se, pas vrai\u00a0? Vous saviez pas \u00e7a, hein\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On en \u00e9tait o\u00f9, d\u00e9j\u00e0\u00a0? Ah oui :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Fichtre ! Contr\u00f4leur G\u00e9n\u00e9ral\u00a0! \u00c7a n\u2019est pas rien, \u00e7a !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 \u00c7a, vous pouvez le dire, Monsieur Stanislav.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 J\u2019en suis tout \u00e0 fait conscient. Juste une remarque en passant, mon ami : <em>Monsieur <\/em>tout seul ou <em>Stanislav<\/em> tout seul iront tr\u00e8s bien. Parce que je trouve que <em>Monsieur Stanislav<\/em> \u00e7a fait un peu interlope. Mais \u00e0 propos, comment t\u2019appelles-tu donc, que je puisse t\u2019appeler autrement que \u00ab\u00a0Mon ami\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Cottard. Mais vous pouvez m\u2019appeler Jules.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Va pour Jules ! Dis-donc, Jules, \u00e7a ne doit pas \u00eatre facile de contr\u00f4ler tous les poids et les mesures de notre bonne ville de Paris ? C&rsquo;est certainement une t\u00e2che immense !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Oh ! Vous savez, r\u00e9pond Cottard avec modestie (et pour cause), c\u2019est un coup \u00e0 prendre. Avec l\u2019exp\u00e9rience, \u00e7a devient plus facile&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Eh, oui, Jules, avec l\u2019exp\u00e9rience, tout devient facile. Mais j\u2019y pense ! Tu travailles avec Madame Hidalgo ! Tu la connais ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 mon avis, Hidalgo, Cottard avait d\u00fb la voir le jour de son premier sacre, en 14. Mais depuis&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Sais-tu que je la connais aussi ? s\u2019est enthousiasm\u00e9 Trois-caf\u00e9s. Mon Dieu ! Quelle incroyable co\u00efncidence ! Anne est une vieille amie ! Quelle femme extraordinaire ! Ah ! Le monde est bien petit, quand m\u00eame : j\u2019entre dans un caf\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de ma vie, j\u2019y rencontre des gens charmants mais inconnus de moi et paf, il se trouve que nous avons des amis communs ! Jules, il faut absolument que tu dises \u00e0 Anne que nous nous connaissons, toi et moi. J\u2019y pense, si tu as quelque chose \u00e0 lui demander, une augmentation, un conseil pour ta carri\u00e8re, un avancement, n\u2019importe quoi, je peux lui en parler, si tu veux\u2026. Tu veux ? Non, mieux que \u00e7a !\u00a0 Voil\u00e0 ce que je vais faire : je vais t\u2019organiser un d\u00e9jeuner surprise avec elle. Elle sera ravie. D\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est-\u00e0 dire que&#8230; \u00e7a fait longtemps qu\u2019on s\u2019est pas vus, Madame Hidalgo et moi, recule Cottard. Elle a d\u00fb m\u2019oublier, depuis le temps. Je ne sais pas si&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Allons, allons, mon ami ! Tu es trop modeste. Comment pourrait-on oublier Jules Cottard\u00a0? Allez, c\u2019est dit, j\u2019organise un d\u00e9jeuner\u00a0! Donne-moi ton jour&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je voyais la panique s\u2019installer chez Cottard. J\u2019\u00e9tais s\u00fbr que la derni\u00e8re chose qu\u2019il voulait, c\u2019\u00e9tait d\u00e9jeuner avec sa patronne\u2026 des fois qu\u2019elle s\u2019int\u00e9resse au Service Fant\u00f4me des Poids et Mesures !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Ben\u2026 C\u2019est \u00e0 dire que je suis tr\u00e8s occup\u00e9 en ce moment\u2026 et puis j\u2019ai pas mon agenda\u2026 et puis je pars bient\u00f4t en vacances\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il \u00e9tait pas tr\u00e8s bon dans son exercice de r\u00e9trop\u00e9dalage, le Cottard. Il \u00e9tait m\u00eame tr\u00e8s mauvais. C\u2019\u00e9tait clair comme le jour qu\u2019il voulait surtout pas rencontrer la Maire ! Mais Trois-caf\u00e9s insistait. On aurait dit qu\u2019il se rendait compte de rien.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon, \u00e9coute, Jules. J\u2019ai l\u2019intention de repasser ici demain \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame heure. Si tu pouvais y \u00eatre aussi avec ton agenda, on pourrait s\u2019organiser. D\u2019accord, Jules ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Bon&#8230; ben&#8230; d\u2019accord, Stanislas.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Stanislav, s\u2019il te pla\u00eet. Stanislav !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cottard \u00e9tait sauv\u00e9. Il suffisait que le lendemain, il vienne pas chez Georges . Mais c\u2019\u00e9tait trop dur, il est venu. Quel con, ce Cottard !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais je raconte trop vite, l\u00e0 ! Faut que je fasse attention, je raconte toujours trop vite. Pour le moment, si on \u00e9tait pas encore demain, il commen\u00e7ait \u00e0 \u00eatre midi moins juste d&rsquo;aujourd\u2019hui. \u00c7a serait bient\u00f4t l\u2019heure de passer \u00e0 table. Parce que tous les jours ou presque, Dumoulot, Madame Fran\u00e7oise et moi, on d\u00e9jeune chez Georges. Pas ensemble, hein ! Dumoulot et moi \u00e0 la m\u00eame table et Madame Fran\u00e7oise, \u00e0 la sienne, sous la photo du Puy de D\u00f4me. C\u2019est pas qu\u2019on veuille pas d\u2019une femme avec nous quand on mange. Non, on a m\u00eame essay\u00e9, tous les trois, un temps, au d\u00e9but. Mais un jour, Madame Fran\u00e7oise a pris son couvert et elle est all\u00e9e s\u2019installer \u00e0 la table du coin, l\u00e0-bas. Pas un mot d\u2019explication, rien ! Peut-\u00eatre qu\u2019on l\u2019avait choqu\u00e9e ? Un truc qu\u2019on aurait dit, une blague un peu raide, on sait pas. Et on saura jamais, parce qu\u2019elle est jamais revenue d\u00e9jeuner avec nous, Madame Fran\u00e7oise, et que nous, on n\u2019ose pas lui demander pourquoi. Et d\u2019ailleurs, on s\u2019en fout un peu. Et depuis, elle d\u00e9jeune toute seule en faisant des mots fl\u00e9ch\u00e9s ou des Sudokus ou des trucs comme \u00e7a. Et Dumoulot et moi, on s\u2019est aper\u00e7u que c\u2019\u00e9tait pas plus mal, qu\u2019on pouvait discuter de choses qu\u2019on pouvait pas avant, par exemple parler femmes, faire des blagues sur les belles-m\u00e8res et tout. Quand on est qu\u2019entre hommes, qu\u2019est-ce que vous voulez, on est mieux pour causer, c\u2019est connu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon\u00a0! Mais \u00e7a, c\u2019est pas important, on s\u2019en fiche.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cottard, lui, il d\u00e9jeune jamais l\u00e0. \u00c0 midi moins dix pile, il d\u00e9carre de chez Georges et il file tout droit \u00e0 la cantine de la Mairie. Il dit qu\u2019il faut qu\u2019il y soit \u00e0 l\u2019ouverture, midi pr\u00e9cises, parce qu\u2019avant, c\u2019est pas ouvert et qu\u2019apr\u00e8s, y a moins de choix. Il dit aussi que c\u2019est pas bon, mais qu\u2019il y va quand m\u00eame parce qu\u2019il y a droit. Et que quand on y a droit, on y a droit.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quand Cottard sort du bistrot pour aller d\u00e9jeuner, \u00e7a rappelle \u00e0 Georges qu\u2019il est moins dix et \u00e7a lui donne le signal pour activer le S\u00e9n\u00e9galais qu\u2019est dans la cuisine. Le S\u00e9n\u00e9galais, il arrive le matin \u00e0 six heures et il repart le soir \u00e0 la fermeture \u00e0 neuf heures. Entre temps, il sort pas de sa cambuse, on le voit jamais, on l\u2019a jamais vu, on sait m\u00eame pas si c\u2019est le m\u00eame S\u00e9n\u00e9galais tous les jours. D\u2019ailleurs on sait pas non plus s\u2019il est vraiment s\u00e9n\u00e9galais. C\u2019est Georges qui l\u2019appelle \u00ab mon S\u00e9n\u00e9galais \u00bb, alors nous, on le croit sur parole.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bon, \u00e7a aussi, on s\u2019en fiche. C\u2019est pas le sujet.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le sujet, c\u2019est que, quand Dumoulot et moi on s\u2019est assis \u00e0 ma table, eh bien Trois-caf\u00e9s aussi ! Je veux dire qu\u2019il a tir\u00e9 une chaise en disant \u00ab Vous permettez, Messieurs ? \u00bb et qu\u2019aussi sec, il s\u2019est assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Dumoulot. Dumoulot, il a rien os\u00e9 dire, mais moi, si !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Mais comment donc, cher Stanislav\u00a0! que j\u2019ai dit comme si je parlais \u00e0 mon assiette. Faites comme si vous \u00e9tiez pas chez vous\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le double-sens \u00e9tait clair, quand m\u00eame, non\u00a0? N\u2019importe qui aurait compris qu\u2019il \u00e9tait pas forc\u00e9ment le bienvenu. Mais pas lui. Ou alors, il s\u2019en foutait.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Je vous remercie de votre hospitalit\u00e9, mes amis. Et puisque vous m\u2019invitez \u00e0 votre table, pourrais-je conna\u00eetre vos noms ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Moi, j\u2019aurais pas r\u00e9pondu. J\u2019aurais fait celui qu\u2019a pas entendu. Mais Dumoulot m\u2019a pas laiss\u00e9 le temps de pas r\u00e9pondre. Tout de suite, l\u2019air franc et plein de bonne volont\u00e9, il a dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Lui, c\u2019est Ratinet et moi, c\u2019est Dumoulot. G\u00e9rard Dumoulot.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quel besoin il avait de r\u00e9pondre \u00e0 ce type, comme \u00e7a, comme si on avait gard\u00e9 les vaches ensemble\u00a0? Bien s\u00fbr que c\u2019\u00e9tait pour \u00eatre gentil, bien s\u00fbr que c\u2019\u00e9tait pour pas lui faire de peine, mais qu\u2019est-ce qu\u2019on en avait \u00e0 faire de pas vexer Trois-caf\u00e9s\u00a0? Il est gentil, Dumoulot, mais c\u2019est vrai qu\u2019il est trop gentil. Au passage, j\u2019avais quand m\u00eame appris qu\u2019il s\u2019appelait G\u00e9rard.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Parfait, parfait, Messieurs\u00a0! qu\u2019il a dit, Trois-caf\u00e9s, en se frottant les mains. Et qu\u2019est-ce qu\u2019on mange de bon, par ici\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Moi, un peu pour montrer que j\u2019existais, un peu pour pas \u00eatre totalement d\u00e9sagr\u00e9able mais un peu aussi pour lui faire comprendre que j\u2019\u00e9tais pas compl\u00e8tement d\u2019accord pour qu\u2019il mange avec nous,\u00a0j\u2019ai r\u00e9pondu sans le regarder\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est \u00e9crit l\u00e0, sur l\u2019ardoise qu\u2019est sous la t\u00e9l\u00e9. De toute fa\u00e7on, y a pas autre chose\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Voyons, voyons, qu\u2019il a continu\u00e9. \u0152uf-mayo, merlan frit et baba au rhum\u00a0! Mon Dieu\u00a0! Tout ce que j\u2019aime\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et, en se tournant vers la cuisine, il a clam\u00e9 joyeusement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la vie : pour moi, ce sera la m\u00eame chose que mes deux amis ! \u0152uf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">De toute fa\u00e7on, y avait rien d\u2019autre\u00a0! Je lui avais bien dit, pourtant\u00a0! L\u00e0, je me suis encore demand\u00e9 s\u2019il continuait pas \u00e0 se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s\u2019est tourn\u00e9 vers Dumoulot et, l\u2019air int\u00e9ress\u00e9, il lui a demand\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Dis-moi, G\u00e9rard, Dumoulot, c\u2019est <em>Dumoulot <\/em>ou <em>du Moulot<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">A SUIVRE<br \/>\n<em>(L&rsquo;\u00e9pisode suivant, le treizi\u00e8me, paraitra dans deux jours.)\u00a0<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si \u00e7a vous agace de devoir lire cette longue et lente digression par \u00e9pisodes, je vous propose de lire d&rsquo;un seul coup les douze \u00e9pisodes d\u00e9j\u00e0 parus sans interruption publicitaire. Et hop ! C&rsquo;est parti ! Attention ! 7000 mots, quand m\u00eame ! Une petite demie heure ! Ah ! ben oui !\u00a0 C\u2019\u00e9tait un &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=57843\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Trois caf\u00e9s (de 1 \u00e0 12)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[21,2171],"class_list":["post-57843","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","tag-philippe","tag-trois-cafes"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/57843","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=57843"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/57843\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":58143,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/57843\/revisions\/58143"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=57843"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=57843"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=57843"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}