{"id":5756,"date":"2016-05-15T07:07:39","date_gmt":"2016-05-15T05:07:39","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=5756"},"modified":"2026-01-09T15:24:05","modified_gmt":"2026-01-09T14:24:05","slug":"une-traversee-de-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=5756","title":{"rendered":"Une travers\u00e9e de Paris"},"content":{"rendered":"<p>Il est cinq heures.<br \/>\nLe jour se l\u00e8ve.<\/p>\n<p>Au Bomby&rsquo;s caf\u00e9 de la Place d&rsquo;Italie, un homme noir en bleu de travail immacul\u00e9 est accoud\u00e9 au comptoir devant une tasse de caf\u00e9 vide. Son grand corps mince est enti\u00e8rement rel\u00e2ch\u00e9 et sa silhouette forme une sorte d&rsquo;immense S. Son regard est ailleurs.<\/p>\n<p>Un chien affair\u00e9 remonte en trottinant le boulevard Auguste Blanqui. Il conna\u00eet les jours et les heures du march\u00e9 Corvisart. Un camion s&rsquo;arr\u00eate pour le laisser passer.<\/p>\n<p>Il est huit heures.<\/p>\n<p>Rue Gay-Lussac, une femme noire, inqui\u00e8te et fatigu\u00e9e, cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment la rue d&rsquo;U.L.M. Elle entre au caf\u00e9 pour demander son chemin. Ici, on ne conna\u00eet que la rue d&rsquo;Ulm. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a.<\/p>\n<p>Rue Saint-Jacques, il y a <!--more-->cette jeune femme qui pleure dans son iPhone blanc. \u00a0Devant l&rsquo;\u00e9glise Saint Jacques du Haut Pas, elle croise sans le voir un enfant qui rit parce que les pav\u00e9s du parvis font tressauter sa patinette et trembler ses joues. Devant l&rsquo;\u00e9cole communale, il attache sa machine \u00e0 une grille et franchit en courant le porche sous le drapeau.<\/p>\n<p>Il est en retard.<\/p>\n<p>Un homme en habit vert \u00e0 gilet jaune ray\u00e9 d&rsquo;argent descend lentement la rue Soufflot. Un t\u00e9l\u00e9phone coll\u00e9 \u00e0 la joue, il pousse devant lui une petite poubelle m\u00e9tallique \u00e0 roulettes dans laquelle est plant\u00e9 un balai \u00e0 poils verts.\u00a0A la terrasse du Comptoir du Panth\u00e9on, un gar\u00e7on de caf\u00e9, pantalon noir, tablier noir sur chemise blanche et gilet noir, pouces dans les poches du gilet, plateau argent et serviette blanche sous le bras, le regarde passer. Il \u00e9change une plaisanterie avec un client et ricane.<\/p>\n<p>Un car cellulaire remonte le boulevard Saint-Michel \u00e0 vive allure. Il vient du Palais de Justice et file vers la Sant\u00e9. Des doigts crisp\u00e9s apparaissent aux grilles qui prot\u00e8gent ses fen\u00eatres ouvertes. Devant l&rsquo;entr\u00e9e du Luxembourg, une jeune fille s&rsquo;arr\u00eate et regarde les doigts.<\/p>\n<p>Il est midi.<\/p>\n<p>Sur le grand bassin, les voiliers du Luxembourg virent ensemble sous une ris\u00e9e soudaine et s&#8217;emm\u00ealent sous le jet d&rsquo;eau, entour\u00e9s de canards indiff\u00e9rents, d&rsquo;enfants pench\u00e9s sur l&rsquo;eau et de m\u00e8res inqui\u00e8tes.<\/p>\n<p>Un homme et une femme se sont donn\u00e9 rendez-vous place Saint Sulpice. Arriv\u00e9e en avance, et sans pouvoir d\u00e9cider de quel c\u00f4t\u00e9 attendre, elle commence \u00e0 tourner autour de la fontaine.<\/p>\n<p>\u00c0 Saint-Germain des Pr\u00e9s, devant l&rsquo;\u00e9glise, un minibus noir est arr\u00eat\u00e9, entour\u00e9 de lentes silhouettes sombres. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la place, trois jeunes am\u00e9ricaines boivent du chardonnay \u00e0 la terrasse.<\/p>\n<p>Il est trois heures.<\/p>\n<p>Sur la Passerelle des Arts, des hommes en bleu arrivent en groupe. Ils commencent \u00e0 cisailler les garde-corps pour lib\u00e9rer les dizaines de milliers de cadenas d&rsquo;amour que des vingtaines de milliers d&rsquo;amoureux cr\u00e9dules ou menteurs y ont accroch\u00e9s. \u00ab\u00a0Comme c&rsquo;est dommage !\u00a0\u00bb dit un passant. Un autre demande\u00a0: \u00ab\u00a0Mais que vont-ils en faire sans les cl\u00e9s\u00a0? \u00a0\u00bb\u00a0 Plus loin, un touriste argentin regarde couler la Seine. Il est seul et s&rsquo;ennuie.<\/p>\n<p>Aux Tuileries, un groupe d&rsquo;asiatiques entoure un guide \u00e0 parapluie rouge. Un moment, ils observent la vo\u00fbte de l&rsquo;arc de triomphe du Carrousel, puis chacun se prend en selfie. Une femme Rom s&rsquo;approche et tente de leur vendre une bague qu&rsquo;elle pr\u00e9tend avoir trouv\u00e9e \u00e0 leurs pieds. Ils s&rsquo;\u00e9parpillent, offusqu\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur la place de la Concorde, du haut de la nacelle n\u00b012 de la grande roue, un couple avec enfants observe en dessous de lui la circulation prise en masse. Un autobus rouge \u00e0 imp\u00e9riale d\u00e9couverte lutte avec une camionnette blanche couverte d&rsquo;\u00e9chelles et de tuyaux pour atteindre l&rsquo;\u00e9troit passage qui leur permettra de franchir la zone de travaux. Une procession bruyante de gyrophares bleus pi\u00e9tine avec fureur pour franchir le pont.<\/p>\n<p>Le soir et la pluie se mettent \u00e0 tomber.<\/p>\n<p>Il est cinq heures.<\/p>\n<p>Rue du Faubourg Saint-Honor\u00e9, sur le bitume luisant, les feux des voitures se m\u00e9langent aux lumi\u00e8res des magasins. Deux femmes descendent d&rsquo;une limousine noire sous le parapluie vert et rouge que brandit leur chauffeur. Elles entrent en riant chez Louboutin.<\/p>\n<p>Place de l&rsquo;Op\u00e9ra, sous la verri\u00e8re du Grand H\u00f4tel, quelques am\u00e9ricains commencent \u00e0 d\u00eener. A moins qu&rsquo;ils ne soient anglais.<\/p>\n<p>Un peu plus loin, Old England a d\u00e9finitivement ferm\u00e9. Les palissades annoncent pour bient\u00f4t la plus grande boutique de montres de luxe de Paris et au-del\u00e0. Un beau militaire entre dans un restaurant chinois.<\/p>\n<p>Il est huit heures.<\/p>\n<p>La pluie cesse.<\/p>\n<p>Le fleuve qui roule sur le trottoir des Capucines se divise entre la file d&rsquo;attente pour les nouveaux adieux d&rsquo;une vedette de la chanson populaire, l&rsquo;attroupement devant la belle fa\u00e7ade du th\u00e9\u00e2tre \u00c9douard VII, et les derniers instants de solde d&rsquo;un magasin de v\u00eatements pour jeunes gens d\u00e9contract\u00e9s \u00e0 tendance am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Gare Saint-Lazare, l&rsquo;heure de l\u2019affluence est pass\u00e9e. Pourtant, devant les grandes valises empil\u00e9es, une dizaine de personnes, hommes et femmes, attendent, inqui\u00e8tes. Elles ont rendez-vous, mais pas les unes avec les autres.<\/p>\n<p>Rue Jean-Baptiste Pigalle, un autocar rutilant d\u00e9charge sa cargaison devant le Paris-Follies. Le Comit\u00e9 d&rsquo;Entreprise des Transports Bricard de Sarreguemines passe sous l\u2019enseigne \u00e9clatante en se poussant du coude.<\/p>\n<p>Il est dix heures pass\u00e9. Il va s\u00fbrement pleuvoir.<\/p>\n<p>Place du Tertre, les derniers clients de La Cr\u00e9maill\u00e8re sortent par groupes. Ils chantent la Complainte de la Butte en finissant d&rsquo;enfiler leur manteau. Ils vont bient\u00f4t descendre les escaliers du Sacr\u00e9 C\u0153ur jusqu&rsquo;au square d&rsquo;Anvers. Peut-\u00eatre y a-t-il encore un bistrot ouvert.<\/p>\n<p>Il pleut.<\/p>\n<p>Il est deux heures.<\/p>\n<p>Au Tabac Le Clignancourt, un chauffeur routier a gar\u00e9 son\u00a0semi-remorque\u00a0devant l&rsquo;arr\u00eat d&rsquo;autobus\u00a0pour un caf\u00e9 croissant. Le moteur tourne.<\/p>\n<p>Le jour se l\u00e8ve.<\/p>\n<p>Il est cinq heures.<\/p>\n<p>Paris s&rsquo;\u00e9veille.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est cinq heures. Le jour se l\u00e8ve. Au Bomby&rsquo;s caf\u00e9 de la Place d&rsquo;Italie, un homme noir en bleu de travail immacul\u00e9 est accoud\u00e9 au comptoir devant une tasse de caf\u00e9 vide. Son grand corps mince est enti\u00e8rement rel\u00e2ch\u00e9 et sa silhouette forme une sorte d&rsquo;immense S. Son regard est ailleurs. 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