{"id":56681,"date":"2026-05-04T07:47:59","date_gmt":"2026-05-04T05:47:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=56681"},"modified":"2026-05-04T08:11:13","modified_gmt":"2026-05-04T06:11:13","slug":"breakfast-in-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=56681","title":{"rendered":"\u00a0Breakfast in Paris"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #993300;\"><em>\u00a0Couleur caf\u00e9 n\u00b033<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quand je suis arriv\u00e9 au Comptoir du Panth\u00e9on, \u00a0ils \u00e9taient install\u00e9s \u00e0 ma place habituelle. J\u2019ai jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il interrogatif \u00e0 Kevin, le gar\u00e7on, mais il a hauss\u00e9 les \u00e9paules avec une moue d\u2019impuissance, et puis il est parti en cuisine pour \u00e9viter la discussion. Je suis rest\u00e9 un instant plant\u00e9 l\u00e0, devant eux, devant ma table. Ils n\u2019ont pas d\u00fb me voir, ou alors ils ont fait semblant, ou alors ils n\u2019ont pas compris, car ils n\u2019ont pas boug\u00e9 un cil. Alors, j\u2019ai pris la table juste en face et depuis ma banquette, en attendant mon caf\u00e9 allong\u00e9, tartines et beurre demi-sel, je les observe.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Elle&#8230; vingt-cinq ans, blonde, coiff\u00e9e en queue de cheval, peu maquill\u00e9e ; en guise de boucles d\u2019oreille deux fins cercles d\u2019or ; pas de bijou, \u00e0 part une montre de sport dont le bracelet dissimule \u00e0 moiti\u00e9 un discret tatouage de poignet ; pantalon et blouson en tissu l\u00e9ger rose, T-shirt blanc sans marque ni d\u00e9claration d\u2019intention. Elle porte des chaussures de tennis blanches. Bien qu\u2019assise, je la devine grande et charpent\u00e9e, sportive.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il doit avoir deux ou trois ans de plus qu\u2019elle. Il est chauve, mais de ces chauves volontaires, affirm\u00e9s, dont le cr\u00e2ne luit impeccablement sous les appliques du caf\u00e9 encore allum\u00e9es. Il est plus grand qu\u2019elle, quinze centim\u00e8tres au moins, plus fort aussi. On ne peut pas dire de sa silhouette qu\u2019elle est \u00e9lanc\u00e9e. Sans \u00eatre gros, il parait solide, dense surtout. C&rsquo;est \u00e7a, dense. Et noir aussi. Il porte un pantalon bleu marine, un T-shirt noir sous une doudoune sans manche de couleur cr\u00e8me. Ses chaussures \u00e0 lui aussi sont de tennis, blanches.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Debout, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de leur table, deux valises \u00e0 roulettes de marques diff\u00e9rentes les attendent. Sur la plus grande, un vanity case assorti est pos\u00e9. Sur l\u2019autre, c\u2019est un sac plastique aux armes de la Duty Free de Duba\u00ef.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Kevin leur apporte leur petit d\u00e9jeuner, \u00e0 l\u2019image de ce que l\u2019Auvergnat de Paris se fait d\u2019un breakfast am\u00e9ricain : capuccino \u00e0 l\u2019italienne, croissants rutilants de beurre et baguette dor\u00e9e \u00e0 la fran\u00e7aise coup\u00e9e en deux dans le sens de la longueur, jus d\u2019orange homog\u00e9n\u00e9is\u00e9 \u00e0 la californienne, \u0153ufs au bacon \u00e0 l\u2019anglaise, saucisses viennoises, jambon espagnol, sans oublier le beurre de Normandie, la confiture de Pologne, le miel de Provence et le sirop d\u2019\u00c9rable.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ils picorent dans le festin et s\u2019interrompent de temps en temps pour s\u2019embrasser, l\u00e9g\u00e8rement, sereinement. Elle \u00e9carte sa tasse, se d\u00e9place un peu sur la banquette, se tourne de c\u00f4t\u00e9 et, sans le regarder, elle se penche vers lui. Alors, il comprend, pose son croissant, passe son bras gauche au-dessus d\u2019elle et attend. Elle lui tourne presque le dos ; elle vient appliquer ses \u00e9paules contre son large torse et sa nuque vient se nicher contre le cou noir et puissant. Elle s\u2019appuie tendrement sur lui, ferme les yeux et sourit aux anges, image parfaite de calme et de confiance. Lui garde les yeux ouverts, dans le vague. Il ne bouge pas, il attend. Au bout de deux ou trois longues minutes, elle rouvre les yeux, se redresse, prononce doucement quelques mots que je ne comprends pas et reprend sa tasse.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bien s\u00fbr qu\u2019ils sont am\u00e9ricains, c\u2019est \u00e9vident. Bien s\u00fbr, il y a deux heures, ils se posaient \u00e0 Roissy en provenance des \u00c9mirats o\u00f9 ils viennent de passer quelques jours de r\u00eave. Bien s\u00fbr, ils ont fait du ski alpin sous une coupole de plexiglass, de la plong\u00e9e sous-marine au milieu de poissons tropicaux dans une piscine de verre suspendue au cinquante-troisi\u00e8me \u00e9tage d\u2019une tour qui en comporte cent douze, du shopping dans un souk authentique enti\u00e8rement climatis\u00e9. Bien s\u00fbr, ils ont mang\u00e9 chinois, mexicain, japonais, italien et indien dans des restaurants traditionnels construits \u00e0 cet effet. Grace \u00e0 un permis sp\u00e9cial en vente dans tous les h\u00f4tels, ils ont pu boire des cocktails compliqu\u00e9s dans des bars exclusifs sous la protection de la police. Au retour, ils ont d\u00e9cid\u00e9 de passer par Paris, pour la culture. Pour le moment, ils attendent de pouvoir acc\u00e9der au Airbnb qu\u2019on leur a r\u00e9serv\u00e9 dans l\u2019immeuble m\u00eame o\u00f9 habite l\u2019Emily d&rsquo;<em>Emily in Paris<\/em>. Mais tout \u00e0 l\u2019heure, surement ils prendront un tuk-tuk d\u2019aspect philippin enti\u00e8rement fabriqu\u00e9 en Roumanie pour se rendre \u00e0 la Tour Eiffel, ils iront d\u00e9jeuner Place du Tertre et, \u00e0 l\u2019un des peintres syndiqu\u00e9s et croates du quartier, ils \u00a0ach\u00e8teront le portrait d\u2019un petit Poulbot ; naturellement, ils se feront conduire ensuite par un Uber burkinab\u00e9 \u00e0 l\u2019angle des Champs \u00c9lys\u00e9es et de l\u2019avenue Georges V o\u00f9 ils s\u2019ajouteront \u00e0 la file d\u2019attente cosmopolite qui panurge devant le flagship Vuitton ; demain, probablement, ils iront \u00e0 Versailles, mesureront au pas la galerie des glaces puis dineront, mal, \u00e0 bord d\u2019un bateau-moche en s\u2019extasiant sur la hauteur des fl\u00e8ches illumin\u00e9es des grues de Notre-Dame incendi\u00e9e ; puis ils s\u2019en retourneront \u00e0 Cleveland, Ulysses pleins d\u2019usage et raison, vivre entre leurs coll\u00e8gues le reste de leur \u00e2ge ; et bien s\u00fbr, ils leur raconteront de v\u00e9ridiques et anodines anecdotes sur les \u00e9tranget\u00e9s de ces indig\u00e8ne, leurs fa\u00e7ons primitives de prononcer l\u2019anglais, de pr\u00e9parer le caf\u00e9 ou de traverser les rues.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais tout \u00e7a, c\u2019est dans ma t\u00eate, c\u2019est parce que je suis de mauvaise humeur, de mauvaise humeur parce qu\u2019ils ont pris ma place, la place depuis laquelle, tous les matins, je lance dans l\u2019\u00e9ther mes petits billets parsem\u00e9s d\u2019humanisme, de tol\u00e9rance et de second degr\u00e9.<br \/>\nCe que je viens d\u2019\u00e9crire est m\u00e9chant, aigri, ironique et pour tout dire, mauvais ; on dirait l&rsquo;ironie laborieuse d&rsquo;un chroniqueur humoristique et matinal de France Inter ; si \u00e7a se trouve, ces deux-l\u00e0 ne sont pas comme je viens de les voir ; si \u00e7a se trouve, il est enseignant, elle est ing\u00e9nieur \u2014 car il est bon parfois d\u2018inverser les r\u00f4les, ne serait-ce que pour respecter les quotas \u2014 donc, elle est ing\u00e9nieur et il est enseignant et ils viennent de faire connaissance sur une plage de Duba\u00ef apr\u00e8s six mois de mission humanitaire, au Sri Lanka pour l\u2019un, au Bhoutan pour l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quoi qu\u2019ils soient, ils parlent peu, ils ne se regardent presque pas\u00a0; l\u2019un pour l\u2019autre, ils sont \u00e9vidents. Ils vivent le pr\u00e9sent.\u00a0Alors, mes petites r\u00e9flexions de vieux parisien d\u00e9sabus\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Couleur caf\u00e9 n\u00b033 Quand je suis arriv\u00e9 au Comptoir du Panth\u00e9on, \u00a0ils \u00e9taient install\u00e9s \u00e0 ma place habituelle. J\u2019ai jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il interrogatif \u00e0 Kevin, le gar\u00e7on, mais il a hauss\u00e9 les \u00e9paules avec une moue d\u2019impuissance, et puis il est parti en cuisine pour \u00e9viter la discussion. 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