{"id":5519,"date":"2016-02-27T07:07:02","date_gmt":"2016-02-27T05:07:02","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=5519"},"modified":"2016-02-27T10:04:40","modified_gmt":"2016-02-27T08:04:40","slug":"le-sablier-du-jardin-des-plantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=5519","title":{"rendered":"Le sablier du Jardin des Plantes"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le sablier du Jardin des Plantes<\/strong><br \/>\n<em>Par Paul Delcampe<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019all\u00e9e centrale du Jardin des Plantes, un monument de verre en forme de cube a \u00e9t\u00e9 install\u00e9 pour l\u2019an 2000. Il fait huit m\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9, avec un premier \u00e9tage charg\u00e9 de quelques tonnes de sable. C\u2019est un sablier. Mais son sable ne s\u2019\u00e9coule pas. Deux panneaux d\u00e9crivent la complexit\u00e9 du chef d\u2019\u0153uvre en un texte volumineux dont j\u2019ai not\u00e9 quelques bribes\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00bb\u00a0<em>l\u2019artiste cherche \u00e0 provoquer chez l\u2019observateur l\u2019intuition du temps pr\u00e9sent. Ce pr\u00e9sent du pr\u00e9sent qui selon Saint Augustin serait proche de l\u2019Eternit\u00e9, \u2026la tenue de 40 tonnes que supporte la partie sup\u00e9rieure n\u2019a \u00e9t\u00e9 possible que par l\u2019apport de 20 m\u00e8tres cubes d\u2019un b\u00e9ton r\u00e9sistant, et les orifices d\u2019\u00e9coulement ont \u00e9t\u00e9 scientifiquement calibr\u00e9s par une r\u00e9union d\u2019experts, une exp\u00e9rimentation fascinante\u2026dans cette insidieuse et troublante r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00eatre-temps de maitre Dogen<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me retourne, le sable n\u2019a pas boug\u00e9. Et pourtant, d\u2019apr\u00e8s <!--more-->les panneaux d\u2019information, certains astrophysiciennes trouveraient des similitudes dans l\u2019ordonnancement des \u00e9toiles et plan\u00e8tes de notre galaxie avec \u00ab<em>la probl\u00e9matique des attirances et r\u00e9pulsions de certains grains de sable dans un c\u00f4ne d\u2019\u00e9coulement.\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sable ne bronche pas. Et si le monde \u00e9tait immobile\u00a0? J\u2019en aurai le c\u0153ur net ce soir m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nuit vient vite en d\u00e9cembre. Les cris des enfants s\u2019\u00e9loignent. Les m\u00e8res et les nounous sortent et rassemblent leurs petits aupr\u00e8s des abris bus de la place Valhubert. Le vent emporte les derni\u00e8res feuilles, les corbeaux grattent une ultime miette de pain au chocolat et je me laisse enfermer. Les portes des grilles se cadenassent, les gardiens s\u2019interpellent. Je me retrouve face \u00e0 mon cube de verre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas si difficile d\u2019entrer dans un sablier de ce genre. Mon coupe-ongle fait l\u2019affaire. Je p\u00e9n\u00e8tre dans la merveille endormie et ramasse une poign\u00e9e de sable. Ce n\u2019est pas du sable. J\u2019en avais l\u2019intuition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je fonce au labo de pal\u00e9obotanique pour avoir confirmation de mon hypoth\u00e8se\u00a0: il s\u2019agit d\u2019une farine carn\u00e9e. Je ressors non sans avoir pris au passage une pleine poign\u00e9e de larves des Andes, une vari\u00e9t\u00e9 dont la prolif\u00e9ration fulgurante est connue, retourne \u00e0 mon sablier, y entre une nouvelle fois pour y jeter mes larves. Je referme la porte et vais m\u2019asseoir sur le banc qui lui fait face.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me semble que les choses ont commenc\u00e9 par un souffle ou sorte de brise ou de bise, ou un bourdonnement, celui d\u2019une nu\u00e9e d\u2019abeilles, ou de gu\u00eapes. Ou plut\u00f4t de frelons. Une rumeur de bocal en furie. Je ne sais plus tout est all\u00e9 vite. Je voyais \u00e0 peine. Je compris que les larves se b\u00e2fraient de farine \u00e0 la tonne et grossissaient \u00e0 en \u00e9clater.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Instinctivement je me suis lev\u00e9, j\u2019ai march\u00e9 \u00e0 reculons, ne pouvant quitter du regard la m\u00e9tamorphose du cube qui commen\u00e7ait \u00e0 vibrer aux coups de boutoir de monstres ail\u00e9s qui cherchaient leur espace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les corbeaux, qui venaient \u00e0 peine de se poser pour la nuit, d\u00e9coll\u00e8rent des cimes selon d\u2019amples vols noirs et des appels lugubres. P\u00e9trifi\u00e9 d\u2019effroi, je les vis prendre les hauteurs du Nord-Est. Le lendemain, j\u2019apprendrai par la radio qu\u2019ils avaient d\u00e9vast\u00e9 une for\u00eat des Ardennes belges. Les moineaux fil\u00e8rent les premiers vers les espaces de la Brie, les mouettes fuirent en jacassant \u00e0 la recherche de quelque abri dans un port de la Mer du Nord, les taupes se firent invisibles, et les vers de terre disparurent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est alors que je vis appara\u00eetre trois petites pelotes claudicantes qui marchaient sur le gravier comme insensibles aux vacarmes. C\u2019\u00e9taient des h\u00e9rissons qui se tourn\u00e8rent vers moi pour me dire\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c7a va\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils continu\u00e8rent leur route, en chantonnant des airs d\u2019une musique folklorique que je ne parvenais pas \u00e0 distinguer. Ils se perdirent dans les premiers fr\u00e9missements de l\u2019apocalypse. La terre tremblait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ciel s\u2019\u00e9claira de flashs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s qui \u00e9claboussaient la fa\u00e7ade du grand pavillon des protozoaires et les platanes nouvellement \u00e9lagu\u00e9s s\u2019\u00e9tiraient en des grincements de fin d\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les tonnes du cube ne pesaient plus que le poids du vent. Les larves des Andes transform\u00e9es en gigantesques papillons m\u00e9talliques soulevaient l\u2019ensemble dans un fracas de fin du monde. J\u2019eus encore le temps de percevoir au loin les sir\u00e8nes des pompiers alert\u00e9s par la migration ombrageuse des corbeaux. Le cube de verre explosa, un ouragan de volatiles transforma la grande all\u00e9e centrale emportant sur son passage les massifs de roses et les derni\u00e8res esp\u00e8ces qui ne s\u2019\u00e9taient pas cach\u00e9es aux pr\u00e9mices de l\u2019alerte. Je fus happ\u00e9 par les ailes de l\u2019un de ces a\u00e9ronefs qui fendaient le ciel de Paris \u00e0 la vitesse de m\u00e9t\u00e9orites. Je crois bien que j\u2019avais des ailes fluorescentes noires et violettes. A mon tour, j\u2019eus conscience que je pouvais faire peur. J\u2019essayais de retrouver les trois h\u00e9rissons mais m\u2019on vol m\u2019en priva. Je ne les ai plus revus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En vagues vengeresses nous d\u00e9cidions de retrouver le cr\u00e9ateur du sablier virtuel afin de lui donner une le\u00e7on d\u2019exactitude. Son sable n\u2019en \u00e9tait pas, ses orifices calibr\u00e9s \u00e9taient bouch\u00e9s et avec ses calculs on\u00e9reux et ses discours fumeux, il ne pouvait m\u00eame pas nous donner l\u2019heure d\u2019une montre jetable. Sous nos bourdonnements infernaux, nous voyions les grandes \u00e9chelles se d\u00e9ployer nerveusement et les phares de lutte anti-a\u00e9rienne nous effleurer les plumes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On vrombissait en rase-mottes. Les phares s&rsquo;\u00e9teignirent, les sir\u00e8nes se turent et la ville rentra dans sa coquille sous l\u2019\u00e9paisseur angoissante de nos fant\u00f4mes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 23h27, nous l\u2019avons retrouv\u00e9 notre marchand d\u2019illusions du temps imparti, sur les Hauteurs de Montmartre, dans un atelier de peintre. Il avait re\u00e7u d\u2019une galerie de New York, la commande de mille toiles, toutes identiques\u00a0: le Sacr\u00e9-C\u0153ur vu de la place du Tertre par temps d\u2019hiver, fa\u00e7on Utrillo. Mais ce n\u2019est pas ce qui nous avait mis sur la piste. Ce peintre \u00e9tait aussi r\u00e9parateur d\u2019horloges. Et nous, les papillons nourris \u00e0 la farine du temps imparti, nous savons flairer ces situations. Nous avons p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 sans m\u00e9nagement dans l\u2019atelier. L\u2019homme en fut commotionn\u00e9 et mourut sur le champ.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telle fut ma d\u00e9position. Le pr\u00e9sident n\u2019en crut pas un mot, l\u2019assistance, non plus, qui riait aux \u00e9clats. Le pr\u00e9sident de la chambre criminelle mena\u00e7a de faire \u00e9vacuer la salle et je fus condamn\u00e9 pour faux t\u00e9moignage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En fin de proc\u00e8s le procureur avait donn\u00e9 sa version des faits en lisant l\u2019article de presse qui, selon ses dires, \u00e9tablissait la v\u00e9rit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Un homme \u00e2g\u00e9 de 90 ans a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par la chute de sa pendule Comtoise \u00e0 son domicile. La victime, dont l\u2018identit\u00e9 n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9e, et qui vivait seule, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte par l\u2019un de ses voisins. Le nonag\u00e9naire aurait \u00e9t\u00e9 surpris par la chute de son imposante pendule alors qu\u2019il \u00e9tait en train de la remettre \u00e0 l\u2019heure<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pr\u00e9sident me demande si j\u2019avais quelque chose \u00e0 ajouter pour ma d\u00e9fense.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019admis que je m\u2019\u00e9tais sauv\u00e9 au moment o\u00f9 l\u2019horloger r\u00e9parait sa faute et je constatai que les journalistes \u00e9taient des affabulateurs dont les magistrats devraient se m\u00e9fier. Il fit une pause et dit\u00a0: \u00ab\u00a0Outrage \u00e0 magistrat.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On m\u2019exp\u00e9dia \u00e0 la Sant\u00e9 boulevard Arago. Les barreaux d\u2019une prison n\u2019ont jamais interdit l\u2019envol d\u2019un papillon. La nuit du r\u00e9veillon, je m\u2019enfuis vers les futaies du Val-de-Gr\u00e2ce. Je fis le p\u00e8lerinage du Jardin des Plantes pour v\u00e9rifier l\u2019\u00e9tat du sablier menteur et partis vers les arbres exotiques du Quartier Latin au Luxembourg de mes r\u00eaves. Je me posai sur la verri\u00e8re du S\u00e9nat d\u2019o\u00f9 j\u2019aper\u00e7us, dans un h\u00e9micycle d\u00e9garni, les cr\u00e2nes luisants de ceux qui font la loi. Ils parlaient d\u2019inversion de calendrier ou de temps, ou je ne sais plus quoi d\u2019encore plus compliqu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je me suis endormi sur une \u00e9nigme\u00a0: pourquoi l\u2019homme a-t-il tant de difficult\u00e9s \u00e0 comprendre un papillon\u00a0?<\/p>\n<p><em><span style=\"text-decoration: underline;\"><strong>Postface<\/strong><\/span><\/em><br \/>\n<em> Ce texte de P.Delcampe est une petite merveille.<\/em><br \/>\n<em> Visiblement, il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en l\u2019an 2000, l\u2019ann\u00e9e de ce bug, tant attendu et jamais arriv\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><em>Il commence tr\u00e8s banalement comme une chronique citadine, la critique d\u2019un objet d\u2019art contemporain, on dit aussi \u00ab\u00a0installation\u00a0\u00bb, apport\u00e9 \u00e0 grand frais dans le v\u00e9n\u00e9rable Jardin des Plantes, juste entre la Grande Galerie de l\u2019\u00e9volution et le Vivarium.<\/em><\/p>\n<p><em>Il se poursuit avec quelques bribes du texte de pr\u00e9sentation amphigourique que l\u2019agent de l\u2019artiste avait d\u00fb r\u00e9diger un soir d\u2019angoisse, m\u00ealant \u00e9sot\u00e9risme, religion et technique enseign\u00e9e \u00e0 l\u2019Ecole des Travaux Publics. Connaissant un peu l\u2019auteur du \u00ab\u00a0Sablier du Jardin des Plantes\u00a0\u00bb, un ami d\u2019Atelier d\u2019Ecriture, je devine l\u2019intention de gentille ironie qui se cache derri\u00e8re l\u2019absence de commentaire sur les imb\u00e9cillit\u00e9s pr\u00e9tentieuses de cette \u00e9tiquette, comme s\u2019il voulait nous dire \u00ab\u00a0jugez par vous-m\u00eame\u00a0\u00bb\u00a0!<\/em><\/p>\n<p><em>Et puis, d\u2019un seul coup, le texte d\u00e9colle.<\/em><br \/>\n<em> La nuit tombe sur le cinqui\u00e8me arrondissement, apportant avec elle le fantastique, le myst\u00e8re et la boule de gomme qui s\u2019insinuent sous les arbres comme un brouillard \u00e0 la Stephen King.<\/em><\/p>\n<p><em>Mais on n\u2019est pas chez le King de l\u2019angoisse, et ce qui fait pour moi le charme de ce texte, en dehors de son incroyable inventivit\u00e9, c\u2019est le style, d\u00e9suet, confortable et riche. On se croirait dans un roman feuilleton de la fin du XIX\u00e8me, revu par un auteur politiquement incorrect. C\u2019est Belph\u00e9gor chez les l\u00e9pidopt\u00e8res, r\u00e9\u00e9crit par Marcel Aym\u00e9.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le sablier du Jardin des Plantes Par Paul Delcampe Dans l\u2019all\u00e9e centrale du Jardin des Plantes, un monument de verre en forme de cube a \u00e9t\u00e9 install\u00e9 pour l\u2019an 2000. Il fait huit m\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9, avec un premier \u00e9tage charg\u00e9 de quelques tonnes de sable. C\u2019est un sablier. 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