{"id":5378,"date":"2016-03-26T07:07:16","date_gmt":"2016-03-26T05:07:16","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=5378"},"modified":"2017-08-20T17:50:05","modified_gmt":"2017-08-20T15:50:05","slug":"cesar-est-fatigue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=5378","title":{"rendered":"C\u00e9sar est fatigu\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-9706\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/P1240645-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>C\u00e9sar a cinquante-six ans et il est fatigu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des ann\u00e9es de man\u0153uvres politiques, des ann\u00e9es de guerres ext\u00e9rieures suivies d\u2019ann\u00e9es de guerre civile, tant de difficult\u00e9s dress\u00e9es devant lui depuis si longtemps, tant d&rsquo;oppositions st\u00e9riles mues par des int\u00e9r\u00eats particuliers, tant d&rsquo;ignorance et d&rsquo;hypocrisie, tant de b\u00eatise et de mesquinerie, de l\u00e2chet\u00e9s, de trahisons\u2026 De tout cela, C\u00e9sar est fatigu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis quelques mois, la nuit, quand ils sont couch\u00e9s tous les deux c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, Calpurnia ose lui parler. Dans la lueur tremblante de la lampe, elle lui dit doucement qu&rsquo;il a eu bien assez d&rsquo;aventures, de blessures, de chevauch\u00e9es, de femmes, qu\u2019il est maintenant couvert d&rsquo;argent, de puissance et de gloire. Elle lui dit qu&rsquo;il serait temps qu&rsquo;il s&rsquo;arr\u00eate, que sa chance va tourner, que les augures qu&rsquo;elle consulte chaque jour sont mauvais. Elle lui dit <!--more-->qu&rsquo;elle aimerait qu&rsquo;ils se retirent tous les deux dans la propri\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;elle a h\u00e9rit\u00e9 de son p\u00e8re, l\u00e0-bas derri\u00e8re les montagnes. Dans son souvenir d\u2019enfant, le domaine \u00e9tait immense et magnifique. On lui a dit que, sur les coteaux, les vignes y \u00e9taient excellentes, et que, dans les vallons, la terre y \u00e9tait grasse et riche. Ils y seraient tranquilles, loin des intrigues et des perversit\u00e9s de Rome. Il pourrait chasser, chevaucher, se promener sans fin, \u00e9tudier l&rsquo;astronomie, et m\u00eame, si cela l&rsquo;amusait, diriger le domaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u00e9sar n&rsquo;a jamais ressenti la moindre passion pour Calpurnia. Il l&rsquo;a tromp\u00e9e de multiples fois au cours de ses campagnes et, depuis qu&rsquo;il est de retour \u00e0 Rome, il continue de la tromper. Mais il \u00e9prouve une profonde estime pour cette grande et noble femme que la n\u00e9cessit\u00e9 des alliances politiques lui a fait un jour choisir pour \u00e9pouse. Il la traite avec respect, et parfois, il lui arrive m\u00eame de tenir compte de ses avis. Mais sur ce point, C\u00e9sar refuse de l&rsquo;\u00e9couter. Rome a besoin de lui. S&rsquo;il s&rsquo;en allait maintenant, la R\u00e9publique retomberait entre des mains incapables, des mains de gras patriciens, obs\u00e9d\u00e9s par l&rsquo;argent et les plaisirs ou, pire encore entre des mains de chevaliers de petite noblesse, arrivistes et maladroits. Lui parti, seul Pomp\u00e9e, son vieil adversaire, aurait pu \u00e9viter le chaos et maintenir une R\u00e9publique puissante. Mais Pomp\u00e9e est mort. Bien s\u00fbr, il y a Marc-Antoine, son fid\u00e8le ami, loyal, courageux, audacieux m\u00eame. Marc-Antoine est un formidable soldat, un excellent g\u00e9n\u00e9ral. Mais il n&rsquo;est que cela, sans vision de l&rsquo;avenir, sans finesse ni diplomatie. Et puis, Marc-Antoine sacrifierait tout \u00e0 un plaisir imm\u00e9diat. Impossible de lui confier l\u2019Etat. Non, C\u00e9sar doit rester, pour le bien du peuple, pour le salut de la R\u00e9publique. Et puis, C\u00e9sar, commander \u00e0 quelques centaines de paysans\u00a0? Surveiller la hauteur des bl\u00e9s ? Impossible, il mourrait de honte et d&rsquo;ennui. Non, il doit poursuivre sa t\u00e2che.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant, C\u00e9sar est fatigu\u00e9. Souvent, \u00e0 l&rsquo;aurore, quand il se prom\u00e8ne sur la terrasse de sa villa, il regarde le soleil pointer derri\u00e8re la colline du Quirinale, et il caresse une vieille id\u00e9e, une id\u00e9e qui lui \u00e9tait venue au lendemain de la bataille de Pharsale. Cette victoire \u00e9crasante contre une arm\u00e9e bien sup\u00e9rieure, cet immense triomphe personnel lui avait pourtant laiss\u00e9 un go\u00fbt \u00e9trange d\u2019inutilit\u00e9 et un sentiment nouveau de d\u00e9couragement. Un court instant, pour la premi\u00e8re fois, alors que devant sa tente il regardait le soleil de lever, il avait pens\u00e9 qu&rsquo;il serait doux de laisser l\u00e0 ses arm\u00e9es et de poursuivre vers le sud jusqu&rsquo;\u00e0 Ath\u00e8nes,\u00a0accompagn\u00e9 seulement de quelques amis et de quelques serviteurs. Il pourrait\u00a0acheter un domaine, s&rsquo;y installer pour un mois, pour un an, pour toujours. Il demanderait \u00e0 Cic\u00e9ron de le rejoindre. Ils fonderaient une acad\u00e9mie. Ils r\u00e9uniraient autour d\u2019eux des savants, des philosophes, des po\u00e8tes. Ensemble, ils d\u00e9ambuleraient sous les portiques, ils exploreraient les sciences math\u00e9matiques, ils agiteraient des id\u00e9es abstraites, ils \u00e9criraient des po\u00e8mes. Ils chercheraient l&rsquo;origine du monde, le sens de la vie, le pourquoi de la mort. Il pourrait enfin vivre, vivre sans comploter, sans d\u00e9jouer, sans calculer, sans tuer. Vivre, vivre et \u00e9crire, laisser dans l&rsquo;histoire une trace, une trace plus belle que celle d&rsquo;un grand conqu\u00e9rant, plus utile que celle d&rsquo;un subtil dictateur, plus profonde que celle de l\u2019empereur \u00e9clair\u00e9 qu\u2019il avait un jour r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, quand les trompes avaient sonn\u00e9 l&rsquo;heure du premier rassemblement des l\u00e9gions, il avait secou\u00e9 ses \u00e9paules, chass\u00e9 cette chim\u00e8re et repris sa marche vers le pouvoir absolu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait il y a quatre ans, et ce matin, alors qu&rsquo;encore une fois, il regarde le jour se lever, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;abandonner le pouvoir le reprend. Pourtant, l&rsquo;incroyable chemin qu&rsquo;il \u00a0a parcouru depuis Pharsale l&rsquo;a amen\u00e9 jusqu&rsquo;au pied de ce pouvoir supr\u00eame qu&rsquo;il recherche depuis toujours. Le S\u00e9nat vient de le nommer dictateur pour dix ans. Encore un peu d&rsquo;habilet\u00e9, encore un peu d&rsquo;argent vers\u00e9, et sur un mot de lui, devant la populace gris\u00e9e par l&rsquo;enthousiasme, Marc-Antoine lui tendra le diad\u00e8me, simple couronne de lauriers tress\u00e9s. Alors C\u00e9sar l\u2019acceptera et c&rsquo;en sera fait : par acclamations spontan\u00e9es, sous une pluie de p\u00e9tales de roses, il sera d\u00e9sign\u00e9 empereur, empereur \u00e0 vie. Tout est pr\u00eat, il suffira qu&rsquo;il prononce le mot et le sort en sera jet\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais C\u00e9sar ne se d\u00e9cide pas. Ses deux mains appuient de plus en plus fort sur la balustrade de la terrasse. Il commence \u00e0 trembler et \u00e0 grincer des dents. Il sent monter en lui cette tension qu&rsquo;il conna\u00eet bien et qui pr\u00e9lude \u00e0 ces crises dont il est coutumier. Pour vaincre celle qui s&rsquo;annonce, il boit de cette d\u00e9coction de lait de ch\u00e8vre, de miel et de poivre que l\u2019on conserve toujours \u00e0 port\u00e9e de sa main. Mais, contrairement \u00e0 l&rsquo;habitude, au lieu de lui apporter le calme accompagn\u00e9 de cette grande faiblesse qui est le signe que la crise est d\u00e9sormais pass\u00e9e, la potion a fait na\u00eetre au fond de son \u00e2me un sentiment nouveau de pl\u00e9nitude heureuse. Il sait ce qu&rsquo;il va faire, sa d\u00e9cision est enfin prise\u00a0: demain matin, \u00e0 la Curie, ce sera la s\u00e9ance des Ides de Mars, et devant les s\u00e9nateurs rassembl\u00e9s, il renoncera \u00e0 sa charge. Il leur dira que son but n\u2019\u00e9tait pas d\u2019obtenir le pouvoir supr\u00eame, mais d\u2019affermir la R\u00e9publique en soumettant les ennemis de Rome aux fronti\u00e8res et en ramenant la paix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ces t\u00e2ches sont maintenant accomplies. Son r\u00f4le est termin\u00e9. Profitant de la stup\u00e9faction certaine de l\u2019assembl\u00e9e, il lui demandera de confirmer dans l\u2019instant la nomination de deux consuls \u00e0 la t\u00eate de la R\u00e9publique\u00a0: Marc-Antoine et Brutus. La force et le g\u00e9nie militaire de Marc-Antoine, le meilleur des g\u00e9n\u00e9raux que Rome ait jamais connu, la droiture et l\u2019intelligence de Brutus, le plus noble des fils de la plus noble des familles de la Cit\u00e9, et l\u2019attachement indubitable des deux hommes \u00e0 la R\u00e9publique lui assureront la stabilit\u00e9 et la prosp\u00e9rit\u00e9. Pour ce qui le concerne, il ne prendra plus aucune part aux affaires politiques, et avant la fin du mois de Mars, il aura quitt\u00e9 Rome pour se retirer d\u00e9finitivement \u00e0 la campagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u00e9sar est maintenant calme et serein. La crise est pass\u00e9e, la fatigue est tomb\u00e9e de ses \u00e9paules, il se sent \u00e0 nouveau fort, mais sa d\u00e9cision n\u2019a pas chang\u00e9. Il pense un instant envoyer des messagers \u00e0 travers la ville pour en avertir les s\u00e9nateurs avant la s\u00e9ance de demain. Mais cette bande compos\u00e9e pour la plus grande partie d\u2019incapables corrompus ne m\u00e9rite pas de tels \u00e9gards et C\u00e9sar se r\u00e9jouit \u00e0 l\u2019avance de voir leurs mines \u00e9bahies lorsqu\u2019il leur annoncera sa d\u00e9cision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marc-Antoine et Brutus\u00a0? Peut-\u00eatre faudrait-il pr\u00e9venir Marc-Antoine et Brutus\u00a0? C\u00e9sar agite cette pens\u00e9e un instant, puis il d\u00e9cide qu\u2019il n\u2019en fera rien. Ses deux amis pourraient tenter de le faire changer d\u2019avis et C\u00e9sar n\u2019a nulle envie d\u2019\u00e9couter leurs arguments. Demain matin, devant toute la Curie assembl\u00e9e, il leur fera cadeau du pouvoir. En \u00e9change, il ne leur demandera qu\u2019une seule chose\u00a0: qu\u2019ils fassent dresser au milieu du nouveau forum un simple buste de lui avec sur le socle cette seule inscription\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>AUX IDES DE MARS DE L\u2019ANNEE DCCIX<br \/>\n<\/em><\/strong><strong><em>CAIUS JULIUS CAESAR A QUITTE ABSOLUMENT LE POUVOIR ABSOLU<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u00e9sar a cinquante-six ans et il est fatigu\u00e9. Des ann\u00e9es de man\u0153uvres politiques, des ann\u00e9es de guerres ext\u00e9rieures suivies d\u2019ann\u00e9es de guerre civile, tant de difficult\u00e9s dress\u00e9es devant lui depuis si longtemps, tant d&rsquo;oppositions st\u00e9riles mues par des int\u00e9r\u00eats particuliers, tant d&rsquo;ignorance et d&rsquo;hypocrisie, tant de b\u00eatise et de mesquinerie, de l\u00e2chet\u00e9s, de trahisons\u2026 De &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=5378\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">C\u00e9sar est fatigu\u00e9<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[2,15],"tags":[487,21],"class_list":["post-5378","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-textes","category-themes","tag-jules-cesar","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5378","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5378"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5378\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5378"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5378"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5378"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}