{"id":53325,"date":"2025-06-22T07:47:03","date_gmt":"2025-06-22T05:47:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=53325"},"modified":"2025-06-22T21:40:15","modified_gmt":"2025-06-22T19:40:15","slug":"go-west-94","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=53325","title":{"rendered":"Go West ! (94)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-47974\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Go-West-300x203.jpeg\" alt=\"\" width=\"166\" height=\"112\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Go-West-300x203.jpeg 300w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Go-West-960x650.jpeg 960w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Go-West-768x520.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Go-West-1536x1041.jpeg 1536w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Go-West-2048x1388.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 166px) 100vw, 166px\" \/>(&#8230;) Julius rentrait chez lui charg\u00e9 de cadeaux pour toute la famille mais, comme il me l\u2019appr\u00eet quelque part entre Las Vegas et Denver, le cadeau le plus extraordinaire qu\u2019il rapportait \u00e9tait pour lui : c\u2019\u00e9tait sa voiture, la Cadillac Fleetwood Sixty Special, ann\u00e9e 55, couleur rose, exactement le m\u00eame mod\u00e8le et la m\u00eame couleur que la voiture d\u2019Elvis Presley.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si, comme le monde entier, je connaissais Elvis Presley, \u00e0 cette \u00e9poque, je n\u2019en \u00e9tais pas vraiment fan. Je me rangeais plut\u00f4t parmi les adeptes de Duke Ellington, d\u2019Oscar Peterson et d\u2019une r\u00e9cente r\u00e9v\u00e9lation, Dave Brubeck. Que deux microsillons de Ray Charles figure dans ma discoth\u00e8que me paraissait une concession suffisante \u00e0 la musique populaire. Alors Elvis\u2026<br \/>\nJe ne savais pas grand-chose de sa musique et pas davantage de sa vie priv\u00e9e. Mais je savais qu\u2019effectivement, un jour, Elvis avait achet\u00e9 une Cadillac rose. Cet \u00e9v\u00e9nement avait d\u00e9clench\u00e9 les commentaires ironiques des journaux fran\u00e7ais qui y avait trouv\u00e9 la confirmation du mauvais go\u00fbt bien connu des Am\u00e9ricains.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Julius avait achet\u00e9 la voiture \u00e0 un marin de la base de San Diego, un fils de famille, qui lui-m\u00eame l\u2019avait gagn\u00e9e au poker \u00e0 un vague sc\u00e9nariste hollywoodien. Le marin achevait un engagement d\u2019un an dans la Marine que son conseil<!--more--> de famille lui avait impos\u00e9 \u00ab\u00a0afin qu\u2019il retrouve le sens des vraies valeurs am\u00e9ricaines\u00a0\u00bb, et il se voyait mal franchir les grilles de la <em>mansion<\/em> familiale \u00e0 Newport, Rhode Island, au volant d\u2019une voiture qui aurait pu \u00eatre celle de Mae West. L\u2019argent n\u2019int\u00e9ressant pas le jeune homme, il avait vendu la Cadillac \u00e0 Julius pour la somme inesp\u00e9r\u00e9e de 1000 dollars, ce qui ne correspondait m\u00eame pas au prix d\u2019une VW Coccinelle neuve. Il s&rsquo;en moquait bien de la couleur, Julius ! Il se sentait capable de l&rsquo;assumer. Vraiment une belle affaire !<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je suis tout \u00e0 fait conscient du fait que la couleur de la Cadillac vous fera dire : \u00ab\u00a0Cette fois-ci, c\u2019en est trop ! Jusqu\u2019ici, nous, lecteurs de bonne volont\u00e9, avons accept\u00e9 les quelques bizarreries, vantardises et invraisemblances que comporte ce pr\u00e9tendu r\u00e9cit. Consid\u00e9rant qu\u2019il s\u2019agissait plut\u00f4t d\u2019une auto-fiction, \u00e9crite de surcro\u00eet plus de soixante ans apr\u00e8s les faits, nous pouvions admettre une certaine part de fantaisie et m\u00eame de fantasme dans leur relation. Mais nous ne sommes pas n\u00e9s de la derni\u00e8re pluie et, cette fois-ci, c\u2019en est trop ! Une Cadillac rose ! Ben voyons ! Pourquoi pas un sous-marin jaune, pendant qu\u2019on y est ?\u00a0\u00bb Et pourtant, je vous le dis, la Cadillac, la couleur, tout \u00e7a, c\u2019est vrai. D\u2019ailleurs, inventer un tel clich\u00e9 serait faire preuve de mauvais go\u00fbt. Mais si vous pensez vraiment que je vous ai menti, consid\u00e9rez que j\u2019aurais pu tout aussi bien ajouter que la voiture \u00e9tait effectivement celle d\u2019Elvis et que c\u2019\u00e9tait \u00e0 la star du rock&rsquo;n roll que le jeune marin de Boston l\u2019avait achet\u00e9e. Julius avait bien caress\u00e9 cette \u00e9ventualit\u00e9, mais il ne la prenait pas vraiment au s\u00e9rieux, son vendeur \u00e9tant un h\u00e2bleur r\u00e9put\u00e9 sur la base navale. Alors, j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas en faire \u00e9tat. Et j\u2019ai bien fait, parce que, toutes v\u00e9rifications faites, la Cadillac rose d\u2019Elvis n\u2019a quitt\u00e9 la famille Presley que le jour o\u00f9 elle en a fait don au <em>Nashville Country Music Hall of Fame<\/em>. Elle y est encore.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je me rends compte que de ce voyage avec Julius, je n\u2019ai gard\u00e9 que peu de souvenirs pr\u00e9cis. Que m\u2019est-il rest\u00e9 de ces milliers de miles parcourus, de cette douzaine d\u2019\u00e9tats travers\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quelques images, peut-\u00eatre\u2026 Images de d\u00e9serts, gris dans la lumi\u00e8re des phares, roses dans celle de l\u2019aurore ; d\u2019ennuyeuses plaines, mollement onduleuses et couvertes d\u2019herbes basses jaunies sous le soleil, ou d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment plates et quadrill\u00e9es de for\u00eats de ma\u00efs ; des stations-services bigarr\u00e9es, d\u00e9sertes, comme abandonn\u00e9es, ou affair\u00e9es comme des ruches ; des motels, des bars, des restaurants de bord de route disparaissant dans le r\u00e9troviseur ; d\u2019immenses supermarch\u00e9s glac\u00e9s et de gigantesques parkings au bitume tremblant de fi\u00e8vre ; un contr\u00f4le polic\u00e9 de la <em>Highway Patrol<\/em> ; des bourgs endormis aux enseignes inutiles, des banlieues fr\u00e9missantes aux premi\u00e8res heures du matin, des villes apoplectiques sous la chaleur de midi ; un interminable nuage de hannetons travers\u00e9 \u00e0 grand bruit ; des stoppeurs par dizaines, abandonn\u00e9s \u00e0 leur sort ; un camion en flamme, la nuit, sur le pont d\u2019Omaha ; la ligne cr\u00e9nel\u00e9e de l\u2019horizon \u00e0 l\u2019approche de Chicago ; un r\u00e9veil cotonneux face au lac Michigan ; une pluie d\u2019orage biblique ; la vague lueur orang\u00e9e des hauts fourneaux de Pittsburgh ; le verre bris\u00e9 sur la chauss\u00e9e de b\u00e9ton, l\u2019huile r\u00e9pandue, le m\u00e9tal tordu d\u2019un accident de la route avec, au milieu, les voitures \u00e9tincelantes des premiers secours, et tout autour, les t\u00e9moins immobiles, impuissants et fascin\u00e9s ; le fracas des camions, les sir\u00e8nes des ambulances et toujours, tout le temps, partout, le bourdonnement de l\u2019air conditionn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Des impressions aussi, nouvelles pour moi : le sommeil envahissant qui me faisait dodeliner de la t\u00eate au volant, fermer les yeux une seconde, puis qui me poussait \u00e0 n\u00e9gocier avec moi-m\u00eame pour encore une seconde, juste une seconde de plus ; le contact appuy\u00e9 de ma joue sur la banquette arri\u00e8re qui collait son cuir sur ma peau en y imprimant en creux la boursouflure d\u2019une couture ; l\u2019odeur du bitume chaud qui envahissait la voiture par les fen\u00eatres ouvertes apr\u00e8s la pluie ; le fond sonore continu et rassurant du gros moteur que rythmait le passage des roues sur les joints de la chauss\u00e9e ; le vent chaud des stations-services qui faisait flotter ma chemise ouverte, s\u00e9chait la sueur sur ma poitrine en y laissant des odeurs d\u2019essence et de friture ; la sourde cacophonie continue de la musique et du bavardage de la radio ; le plaisir interdit d\u2019appuyer bri\u00e8vement \u00e0 fond sur l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur et de sentir aussit\u00f4t les huit cylindres en V pousser sur le dossier de mon si\u00e8ge\u2026 et cette \u00e9trange impression d\u2019\u00e9ternit\u00e9 : heure apr\u00e8s heure, l\u2019horizon ne cessait de reculer, le temps n\u2019existait plus, les paysages \u00e9taient indiff\u00e9rents, la raison du voyage oubli\u00e9e ; nous roulions pour rouler, pour toujours, jusqu\u2019\u00e0 la prochaine station-service, jusqu\u2019au prochain ravitaillement en Coca-Cola et en sandwiches, jusqu\u2019au prochain parking o\u00f9 nous dormirions une heure ou deux avant de repartir, sans cesse, sans fin.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ai toujours aim\u00e9 conduire. Tout au long de ma vie, j\u2019ai beaucoup roul\u00e9, peut-\u00eatre des millions de kilom\u00e8tres et je l\u2019ai fait presque toujours avec plaisir. J\u2019ai aim\u00e9 voyager la nuit, rouler de jour, conduire sous la pluie, sur la neige, dans la chaleur, en paroles ou en musique, seul ou accompagn\u00e9, pour le travail, pour le plaisir. J\u2019ai \u00e9pous\u00e9 les courbes \u00e9l\u00e9gantes des routes c\u00f4ti\u00e8res, jou\u00e9 avec les lacets des montagnes, suivi les longues lignes droites des d\u00e9serts. J\u2019ai survol\u00e9 des fleuves, et p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 des sommets, j\u2019ai travers\u00e9 des villages et contourn\u00e9 des villes. Je l\u2019ai fait parfois en chantant, en discutant, en r\u00e9fl\u00e9chissant, ou sans penser \u00e0 rien, en silence. J\u2019aime encore le faire. Mais jamais depuis cette travers\u00e9e am\u00e9ricaine, ce parcours si long et si rapide \u00e0 la fois, jamais je n\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 aussi intens\u00e9ment les sensations de la conduite pour la conduite, du voyage pour le voyage. C\u2019est \u00e0 celui-l\u00e0, certainement, que je dois ce go\u00fbt que j\u2019ai encore pour la route.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quant \u00e0 Julius, je n\u2019ai retenu de lui que ce que j\u2019en ai dit plus haut : son accent, son rire, quelques bribes de sa vie, son ouverture d\u2019esprit et sa gentillesse. Et soudain je me rappelle qu&rsquo;alors que nous approchions d\u2019Harrisburg, il m&rsquo;a dit :<br \/>\n\u2014 Aujourd\u2019hui, tu es un \u00e9tudiant. Tu voyages, tu vois des pays, tu d\u00e9couvres des choses. Plus tard, tu seras un ing\u00e9nieur. Un jour sans doute, tu seras important ; les gens t\u2019\u00e9couteront. Alors quand tu leur raconteras ton voyage en Am\u00e9rique, sois juste avec mon pays.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>A SUIVRE<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(&#8230;) Julius rentrait chez lui charg\u00e9 de cadeaux pour toute la famille mais, comme il me l\u2019appr\u00eet quelque part entre Las Vegas et Denver, le cadeau le plus extraordinaire qu\u2019il rapportait \u00e9tait pour lui : c\u2019\u00e9tait sa voiture, la Cadillac Fleetwood Sixty Special, ann\u00e9e 55, couleur rose, exactement le m\u00eame mod\u00e8le et la m\u00eame couleur &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=53325\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Go West ! 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