{"id":51773,"date":"2025-02-08T07:47:30","date_gmt":"2025-02-08T06:47:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=51773"},"modified":"2025-02-12T06:49:31","modified_gmt":"2025-02-12T05:49:31","slug":"le-diner-de-promo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=51773","title":{"rendered":"Le Diner de Promo"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il y a bien longtemps, \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019anniversaire d\u2019un ami, j\u2019avais \u00e9crit un bref discours dont le sujet \u00e9tait la vieillesse. A cette \u00e9poque lointaine, la vieillesse, je n\u2019y croyais pas, et j\u2019avais b\u00e2ti mon texte plut\u00f4t gaiment autour de cette id\u00e9e : la vieillesse, \u00e7a n\u2019existe pas.<br \/>\nUne douzaine d\u2019ann\u00e9es a pass\u00e9 et, aujourd\u2019hui, je d\u00e9couvre que je ne pourrais plus \u00e9crire quelque chose d\u2019aussi stupide. Et voici pourquoi&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Un jour, c&rsquo;\u00e9tait il y a quelques ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 un diner de Promotion (je ne parle pas ici d\u2019une action commerciale mais d\u2019une r\u00e9union d\u2019anciens \u00e9l\u00e8ves). Ce repas avait lieu au premier \u00e9tage d\u2019un restaurant qui faisait face au Centre Pompidou (Je place ici cette pr\u00e9cision seulement pour pouvoir vous dire qu\u2019il ne faut pas y aller ; dans ce restaurant, pas au mus\u00e9e). J\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 parmi les derniers <!--more-->dans la salle o\u00f9 un ap\u00e9ritif \u00e9tait servi. Sur la quarantaine de membres de cette promotion, une trentaine \u00e9tait l\u00e0, et cette forte proportion m\u2019\u00e9tait apparue comme de bon augure pour la soir\u00e9e. Mais une fois pass\u00e9e cette bonne surprise, j\u2019en eu une autre, plus surprenante encore, moins plaisante toutefois : je ne reconnaissais pratiquement personne. C\u2019\u00e9tait une assembl\u00e9e de vieillards qui errait devant moi, verre en main, dansant d\u2019un pied sur l\u2019autre dans un embarras \u00e9vident. Longues barbes grises, cr\u00e2nes chauves, \u00e9paules tombantes, bedaines pro\u00e9minentes se faisaient face par petits groupes. Les accoutrements \u00e9taient \u00e0 l\u2019unisson des silhouettes : chemises boutonn\u00e9es serr\u00e9, cravates clubs us\u00e9es, pulls jacquard sans manche tricot\u00e9s main, vastes costumes bleu marine lustr\u00e9 ; et je ne dirai rien des manteaux, chapeaux et parapluies rest\u00e9s au vestiaire. Je m\u2019approchai d\u2019un groupe et engageai une conversation prudente, incapable que j\u2019\u00e9tais de mettre un nom sur les visages, dont je dois reconnaitre que certains affichaient la m\u00eame perplexit\u00e9 devant mon apparition dans leur petit cercle.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Vous ne serez sans doute pas surpris d\u2019apprendre qu\u2019\u00e0 cet instant me revint en m\u00e9moire un passage de <em>La Recherche du Temps perdu<\/em>, car vous savez depuis longtemps qu\u2019avec moi, Marcel Proust n\u2019est jamais loin. Ce passage, c\u2019est celui o\u00f9 le Narrateur, invit\u00e9 par le Prince de Guermantes, \u00a0raconte son entr\u00e9e dans le grand salon o\u00f9 se trouve une assembl\u00e9e de gens du monde qu\u2019il a tous tr\u00e8s bien connus des ann\u00e9es auparavant. Beaucoup de temps ayant pass\u00e9 sur eux, il ne les reconna\u00eet pas et croit se trouver dans une r\u00e9union o\u00f9, par jeu, les gens se seraient <em>fait une t\u00eate<\/em> de mani\u00e8re \u00e0 ressembler \u00e0 des vieillards.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u00a0<em>(\u2026) \u00c0 ce point de vue<span style=\"color: #0000ff;\"><strong><sup>(1)<\/sup><\/strong><\/span>, le plus extraordinaire de tous \u00e9tait mon ennemi personnel, M. d\u2019Argencourt, le v\u00e9ritable clou de la matin\u00e9e. Non seulement, au lieu de sa barbe \u00e0 peine poivre et sel, il s\u2019\u00e9tait affubl\u00e9 d\u2019une extraordinaire barbe d\u2019une invraisemblable blancheur, mais encore, tant de petits changements mat\u00e9riels pouvant rapetisser, \u00e9largir un personnage et, bien plus, changer son caract\u00e8re apparent, sa personnalit\u00e9, c\u2019\u00e9tait un vieux mendiant qui n\u2019inspirait plus aucun respect qu\u2019\u00e9tait devenu cet homme dont la solennit\u00e9, la raideur empes\u00e9e \u00e9tait encore pr\u00e9sente \u00e0 mon souvenir, et il donnait \u00e0 son personnage de vieux g\u00e2teux une telle v\u00e9rit\u00e9 que ses membres tremblotaient, que les traits d\u00e9tendus de sa figure, habituellement hautaine, ne cessaient de sourire avec une niaise b\u00e9atitude. Pouss\u00e9 \u00e0 ce degr\u00e9, l\u2019art du d\u00e9guisement devient quelque chose de plus, une transformation(\u2026) <\/em>\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bien s\u00fbr, l&rsquo;illusion d&rsquo;un d\u00e9guisement ne dure que le temps n\u00e9cessaire \u00e0 Proust pour d\u00e9crire dans un style plein de cruaut\u00e9 et d\u2019humour une demi-douzaine de vieillards plus ou moins d\u00e9labr\u00e9s ou ridicules. Cependant, et gr\u00e2ce \u00e0 quelques points de ressemblance de ses anciens amis avec la nouvelle forme qu\u2019ils avaient prise, et aussi gr\u00e2ce \u00e0 leurs voix, demeur\u00e9es inchang\u00e9es, le Narrateur finit par les reconnaitre les uns apr\u00e8s les autres.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Eh bien, ce soir-l\u00e0, pendant ce pr\u00e9lude \u00e0 notre <em>diner de promo<\/em>, je me suis retrouv\u00e9 dans une situation pratiquement identique \u00e0 celle du Narrateur, bien que je doive \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de dire que cette red\u00e9couverte de mes camarades ne fut pas pour moi aussi difficile que la sienne.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour solder une autre dette que j\u2019ai envers la v\u00e9rit\u00e9, il faut que j\u2019ajoute que les points de similitude de ma situation avec celle du Narrateur ne se limitent pas \u00e0 ceux que je viens de d\u00e9crire. En effet, un peu plus tard dans le roman, \u00e0 quelques r\u00e9flexions que lui font ses amis, le Narrateur, qui se consid\u00e9rait toujours comme un jeune homme, r\u00e9alise que lui aussi est devenu vieux.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab <em>(\u2026) Et maintenant<span style=\"color: #0000ff;\"><strong><sup>(1)<\/sup><\/strong><\/span><\/em><em>\u00a0je comprenais ce qu\u2019\u00e9tait la vieillesse \u2013 la vieillesse qui, de toutes les r\u00e9alit\u00e9s, est peut-\u00eatre celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie une notion purement abstraite, regardant les calendriers, datant nos lettres, voyant se marier nos amis, les enfants de nos amis, sans comprendre, soit par peur, soit par paresse, ce que cela signifie, jusqu\u2019au jour o\u00f9 nous apercevons une silhouette inconnue, comme celle de M. d\u2019Argencourt, laquelle nous apprend que nous vivons dans un nouveau monde ; jusqu\u2019au jour o\u00f9 le petit-fils d\u2019une de nos amies, jeune homme qu\u2019instinctivement nous traiterions en camarade, sourit comme si nous nous moquions de lui, nous qui lui sommes apparu comme un grand-p\u00e8re (\u2026)\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi, quand elle dit que la vieillesse, c\u2019est dans la t\u00eate que \u00e7a se passe, elle se gourre une fois de plus, la sagesse populaire\u00a0!<br \/>\nC\u2019est la jeunesse qui reste dans la t\u00eate&#8230; jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on se rende \u00e0 un diner de promo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000080;\"><em><sup>(1) A la Recherche du Temps perdu &#8211; Le Temps retrouv\u00e9 &#8211; Une matin\u00e9e chez le Prince de Guermantes &#8211; Marcel Proust<\/sup><\/em><\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>P.S. \u2014 \u00c0 la ni\u00e8me relecture de ce texte inqui\u00e9tant, je m\u2019aper\u00e7ois qu\u2019il pr\u00e9sente tant de similitude avec un article publi\u00e9 il y a \u00e0 peine plus de trois ans (\u201cUn diner de promo\u00a0\u00bb) que c\u2019en est g\u00eanant.<span class=\"Apple-converted-space\"><br \/>\n<\/span>Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que je fais de la rediffusion mais, en g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019est en pleine conscience. Mais cette fois-ci, ce \u00ab\u00a0Diner de Promo\u00a0\u00bb pr\u00e9c\u00e9dent qui raconte strictement la m\u00eame histoire, je l\u2019avais oubli\u00e9 totalement.<span class=\"Apple-converted-space\"><br \/>\n<\/span>Vous aussi ?<span class=\"Apple-converted-space\"><br \/>\n<\/span>C\u2019est vrai que vous avez pris un coup de vieux, ces temps-ci.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a bien longtemps, \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019anniversaire d\u2019un ami, j\u2019avais \u00e9crit un bref discours dont le sujet \u00e9tait la vieillesse. A cette \u00e9poque lointaine, la vieillesse, je n\u2019y croyais pas, et j\u2019avais b\u00e2ti mon texte plut\u00f4t gaiment autour de cette id\u00e9e : la vieillesse, \u00e7a n\u2019existe pas. 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