{"id":51487,"date":"2024-11-24T07:47:03","date_gmt":"2024-11-24T06:47:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=51487"},"modified":"2024-11-23T13:58:51","modified_gmt":"2024-11-23T12:58:51","slug":"malgre-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=51487","title":{"rendered":"Malgr\u00e9-nous"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Le 23 novembre 1944, la ville de Strasbourg \u00e9tait lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;occupoation allemande par la 2eme Division Blind\u00e9e du G\u00e9n\u00e9ral Leclercq de Hauteclocque. Un an plus tard, \u00a0mon p\u00e8re, Daniel Coutheillas, re\u00e7ut la lettre manuscrite que je reproduis ci-dessous.<br \/>\n<\/em><em>Elle \u00e9tait sign\u00e9e Hellbrun, dont je n\u2019ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9chiffrer le pr\u00e9nom. Alsacien, mobilis\u00e9 comme tout le monde en septembre 1939, Hellbrun s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 affect\u00e9 \u00e0 la 58\/1 dans la r\u00e9gion de Longwy o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait li\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 avec mon p\u00e8re. S\u00e9par\u00e9s dans la d\u00e9b\u00e2cle de juin 40, faits prisonniers et gard\u00e9s dans des camps diff\u00e9rents, ils connurent l\u2019un et l\u2019autre des sorts tr\u00e8s diff\u00e9rents. Cette lettre explique ce qui arriv\u00e9 \u00e0 cet Alsacien, devenu un \u00ab Malgr\u00e9-Nous* \u00bb.<\/em><\/span><\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"color: #0000ff;\">Malgr\u00e9-Nous : Alsacien ou Mosellan enr\u00f4l\u00e9 de force dans l\u2019arm\u00e9e allemande pendant la Seconde Guerre mondiale<\/span>.<\/em><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><em>En 1942, le gauleiter Robert Heinrich Wagner, responsable de l&rsquo;Alsace, persuada Hitler d&rsquo;introduire le service militaire obligatoire en Alsace-Moselle (\u2026) Au final, 130 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans se retrouv\u00e8rent principalement sur le front de l&rsquo;Est \u00e0 combattre l&rsquo;arm\u00e9e sovi\u00e9tique (les Malgr\u00e9-Nous). La plupart furent affect\u00e9s dans la Wehrmacht mais la moiti\u00e9 de la classe 26 (soit 2 000 hommes) fut vers\u00e9e d&rsquo;autorit\u00e9 dans la Waffen-SS. (Extrait de Wikipedia)<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Soixante-dix ans plus tard exactement, voici cette lettre,\u00a0\u00e0 laquelle je n\u2019ai ajout\u00e9 ni retranch\u00e9 un mot.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Strasbourg le 16 Novembre 1945<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon cher vieux,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est avec un grand plaisir que j\u2019ai trouv\u00e9 ta gentille carte en rentrant de Russie, aussi je m\u2019empresse \u00e0 te r\u00e9pondre de suite. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 bien content d\u2019avoir des nouvelles d\u2019un ancien de la 58\/1.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019aurai tellement de questions \u00e0 te poser, mais cela, plus tard. Je vais tout d&rsquo;abord te dire en quelques mots ce qui m\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 moi. Tu te rappelles peut-\u00eatre encore que lorsque notre Compagnie stationnait \u00e0 Longwy-haut, au d\u00e9but juin 40, j\u2019ai eu comme mission de faire sauter les deux ponts de L\u00e9rouville. Lors de la retraite de nos troupes du 13 juin, je me suis acquitt\u00e9 de ma t\u00e2che avec beaucoup de chance parce que les premiers boches qui ont voulu passer le pont <!--more-->sont arriv\u00e9s juste \u00e0 temps pour sauter avec. J\u2019\u00e9tais bien fier, tu sais, d\u2019avoir descendu des boches sans un coup de fusil, mais par la suite j\u2019ai eu l\u2019air beaucoup moins fier quand j\u2019ai d\u00fb me sauver \u00e0 toutes jambes pour mettre ma peau en suret\u00e9. Avec mes trois sapeurs, quand j\u2019ai rejoint le point de repli de la Compagnie, elle avait d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 le patelin. J&rsquo;\u00e9tais dans un dr\u00f4le d\u2019embarras car je devais continuer ma route le plus vite possible et j\u2019avais toujours les boches derri\u00e8re moi. Arriv\u00e9 \u00e0 Pont-\u00e0-Mousson, nous avons travers\u00e9 la Meuse avec la derni\u00e8re barque du G\u00e9nie qui \u00e9tait encore sur notre rive, vu que tous les ponts \u00e9taient d\u00e9truits. Heureusement que j\u2019avais fait l\u2019\u00e9cole des ponts pendant mon service actif, car j\u2019ai d\u00fb faire la travers\u00e9e \u00e0 la godille car il n&rsquo;y avait ni rames ni gaffes. Enfin, nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 Nancy o\u00f9 ces barbares de S.S. nous ont coffr\u00e9s. Apr\u00e8s nous avoir d\u00e9valis\u00e9s, ils nous ont enferm\u00e9s dans la caserne Blandan. Le 28 juillet, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 avec les autres Alsaciens avec la promesse que jamais ils feraient de nous des soldats allemands.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malheur \u00e0 celui qui croit un seul mot de ces bandits: le 21 mai 1943 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9 de force dans cette organisation de gangsters qu\u2019\u00e9tait la Wehrmacht. Fin janvier 1944, apr\u00e8s une instruction militaire de pr\u00e8s d\u2019un an, nous sommes partis pour la Russie. Parvenus \u00e0 Odessa vers fin f\u00e9vrier, nous sommes arriv\u00e9s en Crim\u00e9e par avion d\u00e9but mars. Le 13 Avril 44, j\u2019ai eu une belle occasion de d\u00e9serter avec un tr\u00e8s bon copain, Strasbourgeois comme moi. C&rsquo;\u00e9tait pas facile, tu sais, parce que les allemands avaient dr\u00f4lement l\u2019\u0153il sur nous. Nous sommes arriv\u00e9s dans les lignes russes cette nuit-l\u00e0 vers 4 heures du matin. La r\u00e9ception qu\u2019on nous a faite \u00e9tait plus que cordiale. Apr\u00e8s nous avoir fouill\u00e9 et barbot\u00e9 toutes nos affaires personnelles, ils ont fusill\u00e9 mon copain, un ancien aspirant des chasseurs, et, apr\u00e8s, ils ont voulu faire la m\u00eame chose avec moi. Je me suis d\u00e9fendu comme un lion, pas en gestes mais en paroles, car j&rsquo;arrivais \u00e0 parler le russe en petit n\u00e8gre. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile de se faire comprendre par cette bande de sauvages qui ne savaient ni lire ni \u00e9crire. La plupart d\u2019entre eux ignorait m\u00eame l\u2019existence de la France. Enfin je m&rsquo;en suis tir\u00e9 par je ne sais par quel miracle. Arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019Etat-major russe, j\u2019ai pu m\u2019expliquer parce qu&rsquo;il y avait un interpr\u00e8te qui parlait tr\u00e8s bien l\u2019allemand. Comme j\u2019ai dit que j&rsquo;\u00e9tais venu pour aider \u00e0 combattre les allemands, on m\u2019a affect\u00e9 dans une Compagnie russe. C&rsquo;\u00e9tait le 3\u00e8me drapeau sous lequel je combattais (tu te rends compte au 20\u00e8me si\u00e8cle), et sous de dr\u00f4le de conditions. Du pain noir quelques graines de ma\u00efs ou de millet et, de temps en temps, une boite de conserve am\u00e9ricaine, c&rsquo;\u00e9tait la nourriture de cette bizarre arm\u00e9e rouge. Quand l\u2019ile de Crim\u00e9e a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement nettoy\u00e9e des boches, j&rsquo;ai voulu m\u2019engager dans l\u2019arm\u00e9e de notre glorieux g\u00e9n\u00e9ral De Gaulle. On m\u2019a envoy\u00e9 dans un camp de passage et de l\u00e0, je ne sais pas pourquoi, dans un camp de travail du bassin du Donetz o\u00f9 j\u2019ai travaill\u00e9 dans des mines de charbon, avec comme seule nourriture un morceau de pain noir et deux soupes \u00e0 l\u2019eau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai aussi pass\u00e9 par le c\u00e9l\u00e8bre camp de Tambov (1) o\u00f9 j\u2019ai perdu 2500 \u00e0 3000 camarades, morts de faim et de froid (-42\u00b0). Enfin, je pourrais \u00e9crire un livre de mon s\u00e9jour dans ce fameux paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme tu vois mon cher vieux, mes jours n\u2019ont pas toujours \u00e9t\u00e9 roses, mais je crois que la plupart des hommes ont eu des jours tristes dans cette maudite guerre et l\u2019essentiel est que notre ch\u00e8re France soit \u00ab\u00a0de nouveau un peu l\u00e0\u00a0\u00bb comme dit le marseillais. Je te quitte maintenant mon vieux en te priant de me donner bient\u00f4t des nouvelles et si possible de Prunet et de Mas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t\u2019envoie une bien cordiale poign\u00e9e de main.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ton ami Hellbrun<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">75 av de la For\u00eat Noire, Strasbourg<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Note<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000080;\"><em>(1) Nombre d&rsquo;entre eux furent faits prisonniers par l&rsquo;arm\u00e9e sovi\u00e9tique durant la d\u00e9b\u00e2cle allemande et envoy\u00e9s dans des camps de d\u00e9tention sovi\u00e9tiques. Le plus connu est le camp de Tambov qui regroupa une grande partie des prisonniers d&rsquo;Alsace et Moselle, soit environ 18 000 hommes dont six \u00e0 huit mille y laiss\u00e8rent la vie. (Extrait de Wikipedia)<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 23 novembre 1944, la ville de Strasbourg \u00e9tait lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;occupoation allemande par la 2eme Division Blind\u00e9e du G\u00e9n\u00e9ral Leclercq de Hauteclocque. Un an plus tard, \u00a0mon p\u00e8re, Daniel Coutheillas, re\u00e7ut la lettre manuscrite que je reproduis ci-dessous. Elle \u00e9tait sign\u00e9e Hellbrun, dont je n\u2019ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9chiffrer le pr\u00e9nom. 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