{"id":50829,"date":"2024-09-17T07:47:07","date_gmt":"2024-09-17T05:47:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=50829"},"modified":"2024-09-17T18:47:58","modified_gmt":"2024-09-17T16:47:58","slug":"trou-de-memoire-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=50829","title":{"rendered":"Trou de m\u00e9moire (4)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>(&#8230;) Sur le piano, tr\u00f4naient quelques photographies enserr\u00e9es dans des cadres d\u2019argent ou de bois verni. Elles ressemblaient \u00e0 toutes les photos de famille que l\u2019on voit expos\u00e9es sur tous les pianos de toutes les maisons bourgeoises, tant cette classe sociale est respectueuse de son uniformit\u00e9 : groupe posant fi\u00e8rement devant une automobile sur fond de pont du Gard, le m\u00eame groupe fig\u00e9 devant la fa\u00e7ade du Grand H\u00f4tel de Cabourg, enfant \u00e0 l\u2019aspect fragile et romantique en costume fantaisiste de marin\u2026 Sur le lutrin, se d\u00e9ployait une partition musicale : \u00ab Sonate pour piano et violon &#8211; M. Vinteuil \u00bb<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u00ab\u00a0Tiens, Vinteuil ! me dis-je. Comme dans l\u2019\u00e9glise\u2026\u00a0\u00bb<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-50842\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Mme-Proust-242x300.png\" alt=\"\" width=\"119\" height=\"148\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Mme-Proust-242x300.png 242w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Mme-Proust.png 380w\" sizes=\"auto, (max-width: 119px) 100vw, 119px\" \/>4 .<\/strong> Songeur, je repris \u00e0 pas feutr\u00e9s ma prudente visite. Au fond du vestibule, sous le tournant de l\u2019escalier, il y avait une porte recouverte du m\u00eame papier d\u00e9coratif que les murs. Je la franchis. C\u2019\u00e9tait la cuisine.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0S\u2019il vous plait ?\u00a0 Il y a quelqu\u2019un ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La pi\u00e8ce \u00e9tait vide, elle aussi. Pourtant, pos\u00e9e sur la Godin rougeoyante, une casserole dont le couvercle se soulevait par intermittence l\u00e2chait de ces bruits mouill\u00e9s qui font penser au bavardage incessant d\u2019une vieille domestique \u00e0 r\u00e2telier.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je revins au vestibule et, plant\u00e9 au pied de l\u2019escalier, je tentai \u00e0 nouveau de manifester ma pr\u00e9sence. Je toussai, d\u2019abord discr\u00e8tement puis avec affectation, je frappai du pommeau de ma canne <!--more-->plusieurs petits coups sur la rampe, je montai deux marches en cognant la contremarche de la pointe de mes bottines, je toussai encore\u2026Rien n\u2019y fit, je n\u2019obtins aucune r\u00e9action. Je me dis que devant une telle vacuit\u00e9, poursuivre mon exploration eut \u00e9t\u00e9 d\u2019une extr\u00eame impolitesse vis \u00e0 vis des occupants de la maison, peut-\u00eatre m\u00eame d\u2019une imprudence coupable au regard de ma condition, et que la seule conduite \u00e0 tenir pour un homme du monde \u00e9tait de battre en retraite dignement. Mais une sorte de volont\u00e9, \u00e9trange et impalpable, ind\u00e9pendante de la mienne, plus forte qu\u2019elle, m\u2019emp\u00eachait de rebrousser chemin. \u00c9tait-ce \u00e0 cause de ce vague sentiment de d\u00e9j\u00e0-vu qui m\u2019habitait depuis que j\u2019avais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise, ou par cet effet d\u2019escalade d\u2019engagement qu\u2019Alfred Adler, ancien collaborateur de Sigmund Freud, avait d\u00e9fini comme la propension \u00e0 prolonger dans le sens initial une suite de d\u00e9cisions d\u00e9j\u00e0 prises bien qu\u2019elles n\u2019aient conduit jusque l\u00e0 qu\u2019\u00e0 des \u00e9checs, ou plus simplement par pure curiosit\u00e9 ? Sur le moment, je ne cherchai pas \u00e0 le savoir et je montai jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tage. Des quatre portes qui donnaient sur le couloir s\u2019ouvrant devant moi, une seule, tout au bout, \u00e9tait entrebaill\u00e9e. Sans tousser, ni appeler, ni toquer, je la poussai et entrai. La chambre \u00e9tait petite et tout ce qui s\u2019y trouvait aussi : le lit, la table de chevet, la commode. Sur le lit, un chapeau de paille du genre canotier avait \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 sans doute au retour d\u2019une promenade. A c\u00f4t\u00e9, un livre ouvert laissait voir sa couverture dont le titre sinon l\u2019auteur m\u2019\u00e9tait inconnu : Fran\u00e7ois le Champi, par Georges Sand. Je pris le livre en main. Sur la page de garde, une belle \u00e9criture, sage, r\u00e9guli\u00e8re avait inscrit \u00e0 l\u2019encre violette : \u00ab \u00c0 toi mon petit Marcel, qui seras pour toujours ma petite souris des champis, pour tes neuf ans. Ta Grand-m\u00e8re. \u00bb Sur la table de nuit, une lanterne magique se dressait, compliqu\u00e9e et fragile. L\u2019image encore engag\u00e9e dans l\u2019objectif \u00e9tait celle d\u2019un chevalier en armure. Au fond, la silhouette d\u2019un ch\u00e2teau m\u00e9di\u00e9val faisait flotter au vent ses oriflammes. Sur la commode, dans deux cadres de bois peint, deux photos seulement : l\u2019une repr\u00e9sentait dans toute sa gloire une femme de quarante ans dont on devinait qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 belle, mais qui laissait voir les traces de l\u2019\u00e2ge venant avec les pr\u00e9mices d\u2019un embonpoint in\u00e9luctable. L\u2019autre photo repr\u00e9sentait l\u2019enfant fragile dont j\u2019avais vu au salon le portrait en marin, se tenant cette fois-ci debout, raide, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un fauteuil majestueux sur lequel un homme \u00e9tait assis, l\u2019air \u00e0 la fois terrible et bon, portant jaquette et barbe noire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Rien de remarquable ne retenant mon attention dans cette chambre, j\u2019en ressortis pour reprendre le couloir en sens inverse. Je me dis qu\u2019il \u00e9tait plus que temps pour moi de quitter cette maison avant d\u2019\u00eatre surpris par le retour inopin\u00e9 de l\u2019un des membres de ce foyer en flagrant d\u00e9lit de violation avec quasi effraction de leur intimit\u00e9 familiale. J\u2019\u00e9tais pour m\u2019engager dans l\u2019escalier quand, et c\u2019\u00e9tait \u00e0 coup s\u00fbr cette fois-ci sous l\u2019effet de l\u2019escalade d\u2019engagement que j\u2019ai cit\u00e9e plus haut, j\u2019ouvris la derni\u00e8re porte \u00e0 main gauche. Cette chambre-l\u00e0 \u00e9tait grande et lumineuse. Sa large fen\u00eatre, qui donnait sur la rue que nous avions emprunt\u00e9e tout \u00e0 l\u2019heure pour quitter la place de l\u2019\u00e9glise, laissait voir une voluptueuse glycine qui pendait au mur d\u2019en face en laissant mollement s\u2019agiter ses rameaux sous l\u2019effet du vent. A c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre, un fauteuil, install\u00e9 de biais, devait permettre \u00e0 qui s\u2019y installait de surveiller toute la rue. Le lit \u00e9tait inoccup\u00e9 mais d\u00e9fait. Sur la table de nuit, une tasse, vide, et une th\u00e9i\u00e8re, ti\u00e8de, attendaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un petit g\u00e2teau dor\u00e9, joufflu et cannel\u00e9. C\u2019\u00e9tait l\u2019une de ces viennoiseries, tr\u00e8s en vogue au Faubourg Saint Germain, que l\u2019on appelle madeleine. Je ne sais quel \u00e9tait ce d\u00e9mon int\u00e9rieur \u2014 ce n\u2019\u00e9tait \u00e0 coup s\u00fbr ni l\u2019escalade d\u2019engagement, ni le d\u00e9j\u00e0-vu, ni la simple curiosit\u00e9 \u2014 qui me poussait \u00e0 demeurer encore dans cette chambre, \u00e0 m\u2019asseoir dans ce fauteuil, \u00e0 me verser une tasse de ce th\u00e9, \u00e0 y tremper un bout cette petite madeleine, \u00e0 y gouter.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je luttai sans v\u00e9ritable espoir contre cette envie, ce besoin presque irr\u00e9pressible, ce d\u00e9mon tyrannique et j\u2019allai y c\u00e9der, rendre mes derni\u00e8res armes, quand le son d\u2019un grelot que je reconnus comme \u00e9tant celui de la grille du jardin me fit sortir de ma torpeur. Je refermai la porte de la chambre myst\u00e9rieuse, descendis l\u2019escalier le plus vite mais aussi le plus silencieusement possible. Une fois dans le vestibule, j\u2019entrouvris lentement la porte \u00e0 vitrail et osai un regard dans le jardin.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait Alfred. En ouvrant le portail, comme je l\u2019avais fait auparavant, il avait fait sonner la clochette. En quatre pas, j\u2019\u00e9tais sur lui et le poussai dehors. \u00ab Ah, Monsieur, me dit-il. Mademoiselle Albertine et moi vous cherchions partout. C\u2019est donc l\u00e0 que vous \u00e9tiez ! J\u2019ignorais que vous aviez des connaissances dans cette maison ! En tout cas, tout est pr\u00eat. Mademoiselle Albertine a rapport\u00e9 du village de quoi manger et boire et j\u2019ai remont\u00e9 la fus\u00e9e r\u00e9par\u00e9e. Nous pourrons repartir d\u00e8s que vous le voudrez. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Albertine et moi mont\u00e2mes \u00e0 l\u2018arri\u00e8re, Alfred fit d\u00e9marrer la Turcat-Mery r\u00e9par\u00e9e et monta \u00e0 bord \u00e0 son tour. Pendant que la voiture traversait le village, Albertine me demanda\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab Mais que faisiez-vous donc dans cette maison ? Vous y connaissez quelqu\u2019un ? Vous y avez des parents, des amis ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">N\u00e9gligemment, je lui r\u00e9pondis\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab Non, Albertine, mais je viens d\u2019en visiter presque toutes les pi\u00e8ces. Ce n\u2019est qu\u2019une maison de petite bourgeoisie provinciale. Ses dimensions sont plut\u00f4t modestes et sa d\u00e9coration est assez pauvre. La seule chose int\u00e9ressante que j\u2019y ai trouv\u00e9e, c\u2019est la photographie d\u2019un petit gar\u00e7on habill\u00e9 en marin, comme je l\u2019\u00e9tais parfois moi-m\u00eame quand j\u2019avais son \u00e2ge. Il aurait pu \u00eatre moi. Il y avait aussi la photo d\u2019une femme, un peu emp\u00e2t\u00e9e, sa m\u00e8re probablement. Ce n\u2019aurait pu \u00eatre la mienne, tant ma m\u00e8re \u00e9tait belle, l\u2019est encore et le sera toujours. Quant au jardin, il me parait si \u00e9triqu\u00e9 quand je le compare au parc de la maison de ma tante o\u00f9 je venais enfant passer les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 que j\u2019en ai de la peine pour le pauvre gar\u00e7on de la photographie. Non Albertine, cette maison ne vous aurait pas plu. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les derni\u00e8res constructions du village d\u00e9filaient derri\u00e8re les fen\u00eatres de la voiture quant apparut sur le bord de la route la face aveugle du panneau d\u2019agglom\u00e9ration. Je me retournai pour le lire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-50836 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Plaque-Illiers-Combray.png\" alt=\"\" width=\"90\" height=\"59\" \/>\u00ab\u00a0Illiers-Combray&#8230; Non, d\u00e9cid\u00e9ment, cet endroit ne me rappelle rien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\">Fin<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(&#8230;) Sur le piano, tr\u00f4naient quelques photographies enserr\u00e9es dans des cadres d\u2019argent ou de bois verni. 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