{"id":50823,"date":"2024-09-13T07:47:42","date_gmt":"2024-09-13T05:47:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=50823"},"modified":"2024-09-13T22:38:03","modified_gmt":"2024-09-13T20:38:03","slug":"trou-de-memoire-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=50823","title":{"rendered":"Trou de m\u00e9moire (1)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-50831\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Combray-225x300.jpeg\" alt=\"\" width=\"148\" height=\"197\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Combray-225x300.jpeg 225w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Combray-720x960.jpeg 720w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Combray-768x1024.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Combray-1152x1536.jpeg 1152w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Combray-1536x2048.jpeg 1536w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Combray-scaled.jpeg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 148px) 100vw, 148px\" \/>1 .<\/strong> Un jour que nous rentrions de la Raspeli\u00e8re, alors que l\u2019\u00e9mergence des tours de la cath\u00e9drale de Chartres venait de briser la monotonie de l&rsquo;horizon tremblant de chaleur que formait la cime des bl\u00e9s, je demandai \u00e0 Alfred de quitter la grand\u2019route et de nous conduire jusqu\u2019\u00e0 cette bourgade dont le clocher avait, sans que j\u2019arrive \u00e0 en identifier la raison, attir\u00e9 mon attention depuis longtemps et que j\u2019avais souvent souhaiter visiter sans jamais y parvenir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Alfred arr\u00eata la voiture et, laissant le moteur tourner, il objecta\u00a0qu\u2019il serait bient\u00f4t l\u2019heure de d\u00e9jeuner et que dans un tel village nous ne trouverions certainement pas une auberge assez convenable pour que j\u2019y puisse entrer avec une jeune personne aussi d\u00e9licate que Mademoiselle Albertine.\u00a0 L\u2019objection ne tenait pas car je savais d\u2019exp\u00e9rience que les origines modestes de mon amie d\u2019une part et l\u2019\u00e9ducation qu\u2019elle avait re\u00e7ue de Madame Bontemps de l\u2019autre lui permettaient de s\u2019adapter \u00e0 tout environnement, qu\u2019il soit paysan, ouvrier ou bourgeois.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bien que je ne l\u2019aimasse plus gu\u00e8re <!--more-->depuis la derni\u00e8re de nos disputes qui avait eu lieu \u00e0 propos de son amie Andr\u00e9e quand je lui reprochai vivement de la fr\u00e9quenter trop, je me tournai vers elle pour lui demander son avis, bien que je le connusse avant m\u00eame de l\u2019entendre de sa bouche\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et vous, Albertine, qu\u2019en pensez-vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Tout ce que vous voudrez, mon Ch\u00e9ri. Allons visiter ce village. J\u2019y mettrai seulement la condition que nous soyons \u00e0 Paris avant sept heures ce soir, car j\u2019ai promis de me rendre au Pr\u00e9 Catelan \u00e0 neuf heures\u00a0pour y diner avec Andr\u00e9e et toute une bande d\u2019amis. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Elle avait prononc\u00e9 ces derniers mots avec cette insolence l\u00e9g\u00e8re qu\u2019elle adoptait quand elle se sentait en faute, ce qu\u2019elle confirma en ajoutant : \u00ab Je sais que vous n\u2019aimez pas beaucoup que je voie Andr\u00e9e, mais que voulez-vous, nous devons c\u00e9l\u00e9brer son anniversaire, et malgr\u00e9 tout l\u2019amour que je vous porte, je ne peux quand m\u00eame pas vous sacrifier tous mes amis et ma famille avec, car vous savez bien qu\u2019elle est aussi ma cousine ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je savais aussi que l\u2019anniversaire d\u2019Andr\u00e9e \u00e9tait pass\u00e9 depuis trois mois. Je regardai Albertine sans rien dire, sentant se r\u00e9veiller en moi le monstre aux yeux verts du Barde d\u2019Avon, la jalousie, douloureuse sensation que je n\u2019avais plus connue depuis que j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de rompre avec Albertine sans encore le lui avoir annonc\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mon agitation soudaine avait d\u00fb transparaitre car, du fond de la voiture, Albertine se jeta sur moi et entrepris de m\u2019embrasser et de me caresser en murmurant \u00e0 mon oreille\u00a0: \u00ab\u00a0Ne faites pas votre m\u00e9chant, mon Ch\u00e9ri. Vous savez bien que cela me rend toute malheureuse. Allons le visiter, votre village, puisque cela vous fait plaisir. Au besoin, sautons le d\u00e9jeuner. Et vous savez, apr\u00e8s, si par hasard nous tombions sur une auberge accueillante, nous pourrions y prendre une chambre et nous reposer jusqu\u2019\u00e0 demain matin. Et tant pis pour le Pr\u00e9 Catelan\u00a0! Je pourrai toujours dire \u00e0 Andr\u00e9e que nous avons eu une panne de voiture.\u00a0A pr\u00e9sent, osez me dire que ce n\u2019est pas une preuve d\u2019amour, \u00e7a\u00a0!\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je tentai de maitriser le d\u00e9sir que faisait monter en moi les baisers de mon amie en me r\u00e9p\u00e9tant que ce qu\u2019elle venait de me donner n\u2019\u00e9tait pas tant la preuve de son amour que celle de sa capacit\u00e9 \u00e0 mentir pour cacher \u00e0 l\u2019un le plaisir qu\u2019elle avait pris ou voulait prendre avec l\u2019autre. Ainsi donc, au cours de cette ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e, les raisons qu\u2019elle m\u2019avait donn\u00e9es pour expliquer une absence ou un retard \u00e0 un rendez-vous que je lui avais fix\u00e9 \u00e9taient probablement de la m\u00eame nature que cette panne de voiture propos\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire fausses. Ce rendez-vous donn\u00e9 au Pr\u00e9 Catelan existait-il vraiment ? Et s\u2019il existait, \u00e9tait-ce vraiment avec Andr\u00e9e qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 convenu ? N\u2019allait-elle pas plut\u00f4t se rendre en bande dans l\u2019une de ces guinguettes mal fam\u00e9es pour y chercher une aventure avec un jeune et vigoureux homme du peuple ? Ou alors, ajoutant l\u2019ignominie \u00e0 l\u2019infid\u00e9lit\u00e9, ne serait-ce pas avec une autre femme qu\u2019elle y trouverait son contentement ? Avec Andr\u00e9e peut-\u00eatre ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais bient\u00f4t, j\u2019abandonnai mes sombres r\u00e9flexions pour me laisser aller au plaisir des caresses d\u2019Albertine.\u00a0 Quand ce fut fini, j\u2019ordonnai \u00e0 Alfred de red\u00e9marrer le moteur et de nous conduire jusqu\u2019au village.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u2019\u00e9glise aussit\u00f4t m\u2019attira. Sa silhouette venait d\u2019\u00e9veiller dans mon esprit une sorte de fr\u00e9missement fugace dont je ne pus dans l\u2019instant d\u00e9terminer ni la raison ni la nature. Situ\u00e9e dans la partie la plus haute d\u2019une petite place pentue o\u00f9 s\u2019affichaient quelques commerces \u2014 un d\u00e9bit de boissons et de tabac, une \u00e9picerie mercerie faisant \u00e9galement office de kiosque \u00e0 journaux, un giletier et une boulangerie \u2014 elle paraissait imposante. J\u2019attribuai cet effet au faible recul que permettaient les dimensions r\u00e9duites de la place, \u00e0 la nudit\u00e9 de la fa\u00e7ade, perc\u00e9e seulement d\u2019un \u00e9troit mais double portail auquel donnaient acc\u00e8s six marches en pierre de grison et d\u2019une sombre rosace. Avec sa tour-clocher accol\u00e9e \u00e0 la nef, elle donnait, malgr\u00e9 ses dimensions modestes, l\u2019impression d\u2019\u00e9craser en les dominant la place du village et les maisons alentours. Nous y entr\u00e2mes, Albertine et moi, tandis que notre chauffeur entreprenait les v\u00e9rifications qu\u2019imposaient les quelques cent-cinquante kilom\u00e8tres que nous venions de parcourir. Autant l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019\u00e9glise m\u2019avait donn\u00e9 une impression de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 et m\u00eame de tristesse, autant l\u2019int\u00e9rieur me s\u00e9duisit par la douceur qui s&rsquo;en d\u00e9gageait. La longue voute en berceau lambriss\u00e9e, enti\u00e8rement peinte de sujets floraux aux vives couleurs, la nef presque enti\u00e8rement occup\u00e9e par de petits box clos en bois cir\u00e9 et grav\u00e9 aux noms des familles, les motifs g\u00e9om\u00e9triques aux couleurs pass\u00e9es des murs aveugles, les statues polychromes, les ciels \u00e9toil\u00e9s des chapelles, tout concourait \u00e0 cr\u00e9er une atmosph\u00e8re d\u2019intimit\u00e9, de chaleur et de calme qui me parut famili\u00e8re. Je fis appel \u00e0 ma m\u00e9moire, y cherchant quelque image qui m\u2019aurait permis de raccrocher cette \u00e9glise \u00e0 une p\u00e9riode de mon pass\u00e9. Mais ce fut en vain. Je d\u00e9cidai de laisser mon esprit en repos et poursuivis sereinement ma d\u00e9ambulation dans l\u2019\u00e9glise, m\u2019arr\u00eatant devant une statue de Saint Jacques de Z\u00e9b\u00e9d\u00e9e auquel elle \u00e9tait consacr\u00e9e, admirant une peinture de Gilbert le Mauvais retour de Terre Sainte, un portrait de Genevi\u00e8ve de Brabant en pri\u00e8re, tandis qu\u2019Albertine, agenouill\u00e9e pr\u00e8s d\u2019un grand chandelier de m\u00e9tal noir sur lequel elle avait plant\u00e9 un cierge allum\u00e9, s\u2019abimait dans ce qu\u2019elle voulait faire passer pour une pri\u00e8re mais que je devinais n\u2019\u00eatre qu\u2019une r\u00eaverie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Gilbert le Mauvais, Genevi\u00e8ve&#8230; Soudainement fatigu\u00e9, je chancelai jusqu\u2019au box le plus proche et m\u2019y assis. C\u2019\u00e9tait celui de la famille Vinteuil. Je fermai les yeux. Ces noms, Vinteuil, Gilbert le Mauvais, Genevi\u00e8ve de Brabant, o\u00f9 les avais-je d\u00e9j\u00e0 entendus ? Pourquoi me paraissaient-ils familiers ? \u00c0 nouveau, je fis appel \u00e0 mon esprit, mais cet effort m\u2019\u00e9puisait et je sentais venir l\u2019un de ces \u00e9touffements dont je suis si familier. J\u2019abandonnai ma recherche et d\u00e9cidai que j\u2019\u00e9tais victime de l\u2019une de ces impressions de d\u00e9j\u00e0-vu, dont on sait depuis Henri Bergson qu\u2019elles ne sont que des illusions. Je me reposai un moment et, le calme \u00e9tant revenu dans mes poumons, je rejoignis Albertine qui, toujours agenouill\u00e9e, profitait \u00e0 pr\u00e9sent de la lumi\u00e8re de son cierge faussement votif pour se refaire une beaut\u00e9 \u00e0 l\u2019aide de la petite trousse de voyage que je lui avais fait livrer de chez Cartier.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>A SUIVRE<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 . 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