{"id":47327,"date":"2023-10-31T07:47:49","date_gmt":"2023-10-31T06:47:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=47327"},"modified":"2023-10-31T17:57:32","modified_gmt":"2023-10-31T16:57:32","slug":"gisele-18","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=47327","title":{"rendered":"Gis\u00e8le ! (18)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-47079\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Tunnel-150x150.png\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>(&#8230;) L\u2019homme ne pr\u00eate pas attention \u00e0 Bernard, il regarde devant lui, les yeux dans le vague. Bernard h\u00e9site et se lance :<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u00ab\u00a0Excusez-moi, monsieur, mais votre ami m\u2019a dit que \u2026<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Non, dit l\u2019homme.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u00ad\u2014 Pardon ?<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Boutros ne vous a rien dit. Il ne parle pas votre langue. Mais j\u2019ai entendu votre question.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Alors ? Vous pouvez me dire o\u00f9 vous allez en Italie ?<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Non et non, dit l\u2019homme, imp\u00e9n\u00e9trable.\u00a0\u00bb<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u2019air idiot, Bernard ne peut que r\u00e9p\u00e9ter cette r\u00e9ponse qu\u2019il n\u2019a pas comprise :<br \/>\n\u00ab\u00a0Non et non ?<br \/>\n\u2014 C\u2019est cela, dit l\u2019homme au sac avec une toute petite \u00e9tincelle de gait\u00e9 dans le regard, non, je ne peux pas vous dire o\u00f9 nous allons et non, ce n\u2019est pas en Italie.<br \/>\n\u2014 Vous n\u2019allez pas vers l\u2019Italie ? insiste Bernard qui, tout \u00e0 son probl\u00e8me, n\u2019a rien vu de l\u2019\u00e9tincelle.<br \/>\n\u2014 Puisque nous y sommes, dit l\u2019homme de plus en plus \u00e9nigmatique.<br \/>\n\u2014 On est en Italie ?<br \/>\n\u2014 Je le crains. Vous auriez pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 autre chose ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le ton mondain que vient d\u2019utiliser son interlocuteur vient de faire comprendre \u00e0 Bernard que le bonhomme veut s\u2019amuser. \u00c9nerv\u00e9, il \u00e9l\u00e8ve la voix :<br \/>\n\u00ab\u00a0\u00c9coutez, monsieur. Je suis fatigu\u00e9, je suis \u00e9puis\u00e9, je n\u2019en peux plus. Je viens de vivre les pires heures de ma vie. On s\u2019est moqu\u00e9 de moi, on m\u2019a tap\u00e9 dessus. J\u2019ai tu\u00e9 un homme. C\u2019\u00e9tait lui ou moi, mais je l\u2019ai tu\u00e9. La police me poursuit depuis des heures, j\u2019ai parcouru des kilom\u00e8tres de tunnels pleins de rats. Je me suis cogn\u00e9 partout, je suis tomb\u00e9 un million de fois ; j\u2019ai froid, j\u2019ai faim, <!--more-->j\u2019ai mal partout, j\u2019ai perdu ma valise et mes chaussures, je vais perdre mon boulot et ma femme est une connasse. Mon patron aussi&#8230; enfin, vous voyez ce que je veux dire. Et vous, vous jouez les myst\u00e9rieux et vous vous foutez de moi depuis un quart d\u2019heure\u2026 Alors je vous dis que j\u2019en ai marre, marre, plus que marre\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Boulevers\u00e9 par sa propre tirade, Bernard se met \u00e0 pleurer et c\u2019est secou\u00e9 de sanglots qu\u2019il poursuit :<br \/>\n\u00ab\u00a0Je sais pas o\u00f9 je vais, je sais pas o\u00f9 je suis, et je vous demande juste de me&#8230; et vous\u2026 vous&#8230; vous me&#8230; j\u2019en ai marre, je veux mourir\u2026 laissez-moi tranquille, laissez-moi crever, foutez-moi la paix\u2026 une bonne fois\u2026 la paix\u2026\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u2019homme s\u2019est lev\u00e9 de son sac. Il est venu s\u2019agenouiller devant Bernard et lui a pos\u00e9 une main sur l\u2019\u00e9paule. Il reste ainsi quelques instants \u00e0 le regarder, silencieux.<br \/>\n\u00ab\u00a0Je suis d\u00e9sol\u00e9, dit-il tandis que les sanglots de Bernard s\u2019espacent. Je n\u2019aurais pas d\u00fb\u2026 Je vous prie de m\u2019excuser\u2026 Allons, allons\u2026 \u00e7a va aller\u2026 arr\u00eatez de pleurer\u2026 s\u2019il vous pla\u00eet, arr\u00eatez de pleurer\u2026 regardez-moi\u2026 \u00e7a va aller\u2026\u00a0regardez-moi&#8230; s\u2019il vous plait&#8230;<br \/>\n\u2014\u00a0Comment voulez-vous que \u00e7a aille mieux ? g\u00e9mit Bernard en levant les yeux. J\u2019ai tu\u00e9 un homme. Il n\u2019y a pas pire, non ? J\u2019ai tu\u00e9 un homme et la police me cherche. Ils savent que c\u2019est moi, ils ont mes papiers, ils savent o\u00f9 j\u2019habite&#8230; et vous me dites que \u00e7a va aller ! Non, \u00e7a ne va pas aller&#8230; je suis fichu, c\u2019est fini, je suis fichu&#8230;<br \/>\n\u2014 Peut-\u00eatre que si vous me racontiez, \u00e7a vous ferait du bien&#8230;<br \/>\n\u2014 C\u2019est bien trop compliqu\u00e9&#8230; bien trop long&#8230;<br \/>\n\u2014 Nous ne repartons que dans une heure. En une heure, on a le temps de dire beaucoup de choses, vous verrez.<br \/>\n\u2014 Vous croyez\u00a0? demande Bernard sur un ton h\u00e9sitant, presque convaincu.<br \/>\n\u2014 Non, dit l\u2019homme, je le sais. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et Bernard raconte. Il raconte le d\u00e9part en retard pour Turin, les embouteillages, la neige qui tombe, le semi-remorque qui double, la voiture qui d\u00e9rape. Il raconte la travers\u00e9e de l\u2019avalanche, les routiers qui rigolent, le camion qui s\u2019appelle Gis\u00e8le, la bagarre dans la cabine, la mort du routier. Il raconte la fuite affol\u00e9e dans le tunnel, la lampe qui s\u2019\u00e9teint, la panique dans le noir et puis l\u2019ultime \u00e9chelle avec le guide tout en haut. Il raconte sa carri\u00e8re h\u00e9sitante au Bricorama de Villeurbanne, ses espoirs lors de son entr\u00e9e chez SAUTI, sa femme, Gis\u00e8le, avec ses exigences et ses reproches, son patron, Sergio, le fils \u00e0 papa Casagrande, avec sa Porsche, ses costumes Armani, sa fausse jovialit\u00e9 et ses r\u00e9unions pour rien. Il raconte ses d\u00e9ceptions, sa fatigue, son d\u00e9sespoir, sa peur&#8230; Tout craque en lui, il l\u00e2che tout devant cet inconnu qui le regarde intens\u00e9ment et qui l\u2019\u00e9coute. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il parle \u00e0 quelqu\u2019un de sa femme insatisfaite, de son m\u00e9nage bancal, de son play-boy de patron, de son m\u00e9tier stupide. Il d\u00e9couvre sur lui des choses qu\u2019il ignorait avant de les \u00e9noncer. Il a l\u2019impression de raconter une vie qui ne serait pas la sienne, d\u2019analyser la personnalit\u00e9 de quelqu\u2019un qui ne serait pas lui. Pour la premi\u00e8re fois de sa vie, il explique ses \u00e9checs non par de malheureuses circonstances mais par ses propres faiblesses.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il a parl\u00e9 doucement, longtemps, sans pause, sans pathos, d\u2019une voix neutre, et puis il s\u2019est tu. Il venait de dresser un constat de sa vie et pour la premi\u00e8re fois, il r\u00e9alisait qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas heureux. Depuis qu\u2019il avait eu seize ans, il ne l\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9\u00a0; il s\u2019en rendait compte \u00e0 pr\u00e9sent, jamais il n\u2019avait vraiment d\u00e9cid\u00e9 quelque chose, jamais il n\u2019avait affront\u00e9 personne. Pour lui, tout n\u2019avait \u00e9t\u00e9 que facilit\u00e9, faiblesse, pente douce, \u00e9vitement, r\u00e9signation. Et voil\u00e0 o\u00f9 il en \u00e9tait. Sa vie \u00e9tait une erreur, un ratage, un \u00e9chec total. Mais voil\u00e0, c\u2019\u00e9tait fait. Il avait envie de mourir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Alors, dit l\u2019homme, \u00e7a va mieux maintenant\u00a0?<br \/>\n\u2014 J\u2019ai envie de mourir&#8230;<br \/>\n\u2014 Pourquoi ? Parce que vous avez rat\u00e9 la premi\u00e8re partie de votre vie ? Quel \u00e2ge avez-vous ? Trente-six, trente-sept ans ? Mais il est encore temps d\u2019en commencer une autre ! Vous avez cette chance : encore du temps devant vous. Vous pouvez tout changer, recommencer&#8230;<br \/>\n\u2014 Mais j\u2019ai tu\u00e9 quelqu\u2019un\u00a0! crie Bernard. On ne peut pas recommencer sa vie quand on a tu\u00e9 quelqu\u2019un\u00a0!\u00a0\u00bb<br \/>\nA l\u2019autre bout de la pi\u00e8ce, le guide s\u2019agite et gronde\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0Vous n\u2019allez pas la fermer un peu, l\u00e0-bas\u00a0? Je vous pr\u00e9viens\u00a0: on repart dans une demi-heure alors, vous feriez bien de dormir, sacr\u00e9 bonsoir\u00a0!\u00a0\u00bb<br \/>\nBernard r\u00e9p\u00e8te en chuchotant\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0On ne peut pas recommencer sa vie quand on a tu\u00e9 quelqu\u2019un&#8230;<\/p>\n<p><em><span style=\"color: #0000ff;\">A SUIVRE<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(&#8230;) L\u2019homme ne pr\u00eate pas attention \u00e0 Bernard, il regarde devant lui, les yeux dans le vague. Bernard h\u00e9site et se lance : \u00ab\u00a0Excusez-moi, monsieur, mais votre ami m\u2019a dit que \u2026 \u2014 Non, dit l\u2019homme. \u00ad\u2014 Pardon ? \u2014 Boutros ne vous a rien dit. Il ne parle pas votre langue. Mais j\u2019ai entendu &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=47327\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Gis\u00e8le ! 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