{"id":43358,"date":"2023-04-14T07:47:51","date_gmt":"2023-04-14T05:47:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=43358"},"modified":"2023-04-15T09:45:56","modified_gmt":"2023-04-15T07:45:56","slug":"blandin-prend-lautobus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=43358","title":{"rendered":"Blandin prend l\u2019autobus"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #008000;\"><em>temps de lecture : 4 minutes\u00a0<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce matin, j\u2019ai crois\u00e9 Blandin. \u00c7a m\u2019a fichu un \u00a0coup !<br \/>\nIl ne devait pas \u00eatre loin de neuf heures et je descendais tranquillement la rue Monsieur-le-Prince, le nez en l\u2019air et l\u2019esprit pr\u00e9occup\u00e9 du seul souci du temps qu\u2019il ferait tout \u00e0 l\u2019heure, car le bulletin m\u00e9t\u00e9orologique avait annonc\u00e9 des averses passag\u00e8res et j\u2019avais oubli\u00e9 mon parapluie.<br \/>\nC\u2019est au moment o\u00f9 je d\u00e9bouchais dans le carrefour de l\u2019Od\u00e9on que je le vis. Je m\u2019arr\u00eatai net au bord du trottoir et me dissimulai \u00e0 demi derri\u00e8re la masse jaune d\u2019une grosse bo\u00eete \u00e0 lettres des P.T.T. car je ne tenais pas \u00e0 le rencontrer. On verra pourquoi tout \u00e0 l&rsquo;heure.<br \/>\nBlandin \u00e9tait sur la chauss\u00e9e, au beau milieu de ce carrefour qui, certes, est petit par la taille, mais r\u00e9put\u00e9 dangereux par la complexit\u00e9 des flux circulatoires qui s\u2019y affrontent. L\u2019homme dansait sur le bitume une sorte de samba syncop\u00e9e, sautillant sans \u00e9l\u00e9gance pour \u00e9viter autos, v\u00e9los, trottinettes et camionnettes \u00a0qui se succ\u00e9daient en flot continu. De la direction g\u00e9n\u00e9rale qu\u2019il donnait \u00e0 ses petits pas, je d\u00e9duisis que, venant de la rue des Quatre-Vents, il tentait vainement de rejoindre le Boulevard Saint-Germain.\u00a0 Soudain, un brusque saut de c\u00f4t\u00e9 <!--more-->suivi d\u2019une demi-V\u00e9ronique et de deux grands pas en avant lui permirent d\u2019atteindre le petit terre-plein triangulaire qui s\u00e9pare la rue de Cond\u00e9 de la rue de l\u2019Od\u00e9on. D\u00e9sormais en s\u00e9curit\u00e9, Blandin reprenait son souffle tout en fixant d\u2019un air d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 le point de la chauss\u00e9e qu\u2019il venait de quitter : le vent de sa derni\u00e8re course avait fait s\u2019envoler son chapeau et le couvre-chef gisait \u00e0 pr\u00e9sent sur le macadam, tandis que les taxis, les v\u00e9los et les trottinettes zigzaguaient pour \u00e9viter l\u2019obstacle. Les bras ballant le long du corps, Blandin se tenait raide au bord du trottoir. La pointe de ses chaussures d\u00e9bordait l\u00e9g\u00e8rement au-dessus du caniveau, comme les orteils du sportif surplombent l\u2019eau de la piscine dans laquelle il s\u2019appr\u00eate \u00e0 plonger.\u00a0Je voyais son regard anxieux passer successivement de son Borsalino aux v\u00e9hicules qui se ruaient pour l\u2019emp\u00eacher d\u2019atteindre son galure. De temps en temps, avec audace ou inconscience, il posait un pied sur la chauss\u00e9e, mais la charge puissante d\u2019un camion de livraison accompagn\u00e9e du hurlement rageur de son avertisseur lui faisait aussit\u00f4t regagner les hauteurs de son refuge.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tandis que, de derri\u00e8re ma bo\u00eete \u00e0 lettres, j\u2019observais ce triste spectacle, je me rappelais tout ce que nous avions v\u00e9cu ensemble, Blandin et moi : les dortoirs de l\u2019Institution Saint Hypolite de la classe de sixi\u00e8me au baccalaur\u00e9at, les amphith\u00e9\u00e2tres de la Facult\u00e9 de Droit de Nantes, la chambr\u00e9e du 2\u00e8me R\u00e9giment d\u2019Infanterie du G\u00e9nie. Je me rappelais aussi qu\u2019apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es de vie commune, j\u2019avais progressivement cess\u00e9 de le fr\u00e9quenter d\u00e8s notre retour \u00e0 la vie civile. Ce n\u2019est pas que Blandin ait \u00e9t\u00e9 un mauvais camarade. Il \u00e9tait m\u00eame plut\u00f4t gentil, Blandin, serviable, toujours pr\u00eat \u00e0 vous pr\u00eater sa raquette de tennis, \u00e0 vous fournir la solution du probl\u00e8me de physique ou \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 votre place \u00e0 l\u2019appel du matin dans les aurores glac\u00e9es de la garnison de Metz. Mais le probl\u00e8me avec Blandin, c\u2019est qu\u2019il n\u2019avait pas de chance. C\u2019\u00e9tait toujours lui qui se faisait voler ses chaussures de football dans les vestiaires, lui qui se faisait punir pour un chahut dont son voisin de classe \u00e9tait seul responsable, lui qui \u00e9tait d\u00e9sign\u00e9 volontaire pour la corv\u00e9e de latrines. On aurait dit qu\u2019il le faisait expr\u00e8s. La malchance s\u2019acharnait sur lui au point que j\u2019en \u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 penser qu\u2019il devenait dangereux pour son voisinage et qu\u2019il valait mieux se tenir \u00e0 distance pour \u00e9viter les \u00e9claboussures de ses coups du sort. Je n\u2019avais pas revu Blandin depuis plus de dix ans.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019en \u00e9tais \u00e0 ce point de mes r\u00e9flexions quand je m\u2019aper\u00e7us que, profitant d\u2019une accalmie dans la circulation, Blandin avait r\u00e9ussi \u00e0 descendre sur la chauss\u00e9e et \u00e0 ramasser son chapeau. Depuis mon observatoire, l\u2019objet paraissait intact. Entre nous, pour un veinard de la trempe de Blandin, c\u2019\u00e9tait un vrai coup de chance. Mais l\u2019\u00e9tat de son couvre-chef ne sembla pas le satisfaire : il se mit \u00e0 l\u2019\u00e9pousseter et \u00e0 le frapper \u00e0 petits coups, puis trouvant sans doute qu\u2019il \u00e9tait parvenu \u00e0 lui redonner une forme d\u00e9cente, dans un ample geste du bras auquel l\u2019habitude donnait une certaine \u00e9l\u00e9gance, il voulut s\u2019en couvrir tout en se retournant. C\u2019est ainsi qu\u2019il se retrouva face \u00e0 l\u2019autobus 63. Celui-ci filait bon train vers la Porte de La Muette tandis que son chauffeur composait sur son t\u00e9l\u00e9phone un message \u00e0 l\u2019attention de sa femme pour lui annoncer un possible retard pour le d\u00e9jeuner. Blandin prit l\u2019autobus en pleine poitrine alors qu\u2019il n\u2019avait pas tout \u00e0 fait achev\u00e9 de remettre son chapeau : on aurait dit qu\u2019au moment de mourir, il saluait l\u2019employ\u00e9 de la RATP.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je n\u2019ai jamais aim\u00e9 la foule et comme un attroupement commen\u00e7ait \u00e0 se former autour de l\u2019autobus 63 et de ce qui en d\u00e9passait du cadavre de mon camarade de classe, je haussai les \u00e9paules et poursuivis mon chemin en pensant\u00a0: \u00ab\u00a0Toujours aussi veinard, le Blandin&#8230;\u00a0\u00bb Au moment o\u00f9 j\u2019allais traverser le boulevard vers la rue de l\u2019Ancienne Com\u00e9die, il commen\u00e7a \u00e0 pleuvoir. D\u00e9cid\u00e9ment, cette journ\u00e9e commen\u00e7ait mal.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : 4 minutes\u00a0 Ce matin, j\u2019ai crois\u00e9 Blandin. \u00c7a m\u2019a fichu un \u00a0coup ! Il ne devait pas \u00eatre loin de neuf heures et je descendais tranquillement la rue Monsieur-le-Prince, le nez en l\u2019air et l\u2019esprit pr\u00e9occup\u00e9 du seul souci du temps qu\u2019il ferait tout \u00e0 l\u2019heure, car le bulletin m\u00e9t\u00e9orologique avait &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=43358\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Blandin prend l\u2019autobus<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[21],"class_list":["post-43358","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/43358","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=43358"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/43358\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=43358"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=43358"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=43358"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}