{"id":4265,"date":"2015-09-27T07:07:09","date_gmt":"2015-09-27T05:07:09","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=4265"},"modified":"2015-09-24T08:10:22","modified_gmt":"2015-09-24T06:10:22","slug":"je-mappelle-teddy-singer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=4265","title":{"rendered":"Je m&rsquo;appelle Teddy Singer"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Je m&rsquo;appelle Teddy Singer. C&rsquo;est le nom qui figure sur mon bulletin de salaire du Comt\u00e9 de Coconino, o\u00f9 \u00e7a fait un bout de temps que je suis Sh\u00e9rif adjoint. Tous les deux ans, vers le milieu du mois d&rsquo;ao\u00fbt, je quitte le poste de Flagstaff pour venir passer deux ou trois jours dans un village Hopi, en plein milieu des Mesa, pour assister \u00e0 la Danse de la Fl\u00fbte. Mais croyez-moi, ce n&rsquo;est pas par go\u00fbt du pittoresque. Je la trouve plut\u00f4t ennuyeuse et m\u00eame carr\u00e9ment ridicule, cette danse rituelle. Pensez-donc ! Une dizaine d&rsquo;hommes d\u00e9guis\u00e9s et autant d&rsquo;enfants qui tournent en rond pendant des heures en psalmodiant et en tra\u00eenant des pieds dans la poussi\u00e8re tout en aga\u00e7ant des serpents du d\u00e9sert abrutis par la fum\u00e9e des petits feux allum\u00e9s sur la place. Et tout \u00e7a pour faire venir la pluie ! Bande de sauvages ! Non, si je suis l\u00e0, c&rsquo;est \u00e0 cause de mon patron, Bill Foster, le sh\u00e9rif. L&rsquo;autre jour, en rentrant de tourn\u00e9e, il m&rsquo;a dit :<!--more--> \u00ab\u00a0Dis-moi, Ted, pourquoi que t&rsquo;irais pas un peu voir si les fr\u00e8res font pas trop de b\u00eatises pour leur danse des serpents ? On vient de me dire que cette ann\u00e9e, elle aurait lieu \u00e0 Shungopavi, mercredi ou jeudi prochain. \u00c7a se pourrait bien qu&rsquo;il y ait deux ou trois touristes cette ann\u00e9e, on ne sait jamais. Je voudrais pas qu&rsquo;il y ait d&rsquo;histoires. Et puis tu pourras toujours dire bonjour \u00e0 ta famille.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est pas qu&rsquo;il soit raciste ni m\u00eame m\u00e9chant, Bill. Il est juste un peu moqueur. Il aime bien me faire bisquer de temps en temps en me rappelant que je viens de l\u00e0-bas. Parce que Teddy Singer, c&rsquo;est pas vraiment mon nom. Mon vrai nom c&rsquo;est Tadi, et mon nom de famille, enfin celui de ma m\u00e8re, c&rsquo;est Sinquah. Je suis n\u00e9 \u00e0 Shungopavi il y a vingt neuf ans. Je suis Hopi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis Hopi, mais je n&rsquo;aime pas \u00e7a. Alors, j&rsquo;ai tout fait pour ne pas le rester : j&rsquo;ai quitt\u00e9 le village \u00e0 treize ans, je suis arriv\u00e9 \u00e0 pied chez un vague cousin laveur de voitures \u00e0 Flagstaff, je suis all\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, j&rsquo;ai fait tout un tas de petits boulots, j&rsquo;ai chang\u00e9 mon nom, j&rsquo;ai suivi la formation pour entrer dans la police du comt\u00e9, j&rsquo;ai r\u00e9ussi le concours, on m&rsquo;a donn\u00e9 un badge, une arme, un uniforme et une voiture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et me voil\u00e0 dans ma voiture, avec mon arme, mon badge et mon uniforme, en train de soulever la poussi\u00e8re rouge de la piste. Dans une trentaine de miles, j&rsquo;y serai. Encore une petite heure, et j&rsquo;arriverai dans le village, au milieu des pr\u00e9paratifs de la f\u00eate. Et bien s\u00fbr, avant m\u00eame que j&rsquo;aie ouvert la porti\u00e8re, tout s&rsquo;arr\u00eatera dans le village. Et tous resteront immobiles, \u00e0 regarder la poussi\u00e8re retomber dans le silence. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le vieux Dale Humetwa sorte de sa maison, s&rsquo;approche de moi et qu&rsquo;il pose sa main gauche sur mon \u00e9paule droite avant de retourner dans sa maison, sans avoir dit un mot. Cela voudra dire que j&rsquo;aurais \u00e9t\u00e9 reconnu par le chef et admis dans son village, mais sans plus, car le vieil imb\u00e9cile n&rsquo;a jamais appr\u00e9ci\u00e9 les uniformes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, lib\u00e9r\u00e9s, les autres se mettront \u00e0 rire et ils viendront m&rsquo;accueillir, me saluer, me congratuler, me toucher. Ils sont pas bien malins, mes cong\u00e9n\u00e8res, mais ils sont plut\u00f4t gentils.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s \u00e7a, les femmes retourneront \u00e0 leurs pr\u00e9paratifs et j&rsquo;accompagnerai les hommes qui partiront dans le d\u00e9sert \u00e0 la recherche des serpents. Le soir, on rangera tous les serpents qu&rsquo;on aura trouv\u00e9s sous des vasques en terre cuite, on posera dessus des grosses pierres, et on se r\u00e9unira pour la palabre autour d&rsquo;un grand feu. Et l\u00e0, les vieux raconteront leurs histoires, tout comme s&rsquo;ils les avaient vraiment v\u00e9cues : les cinq cr\u00e9ations du monde, le temps heureux de l&rsquo;Homme o\u00f9 les pluies \u00e9taient fr\u00e9quentes, les r\u00e9coltes abondantes et le b\u00e9tail prolifique, et puis l&rsquo;arriv\u00e9e des conquistadors espagnols, leur obsession de l&rsquo;or, la bataille o\u00f9 la nation Hopi avait \u00e9t\u00e9 presque an\u00e9antie par la tra\u00eetrise de l&rsquo;un de leurs chefs, les ann\u00e9es de soumission, puis la r\u00e9volte qui chasse les espagnols, et puis la paix, et puis l&rsquo;arriv\u00e9e sur leur terres de nouveaux ennemis venus du Nord, les terribles Navajos, voleurs de b\u00e9tail et casseurs de t\u00eates, la guerre \u00e0 nouveau, \u00e0 nouveau les batailles, \u00e0 nouveau les morts, et puis les Blancs qui arrivent, de plus en plus nombreux, les Hopis qui les accueillent, les Navajos qui les combattent, la guerre encore, et puis la lourde d\u00e9faite des Navajos, l&rsquo;ordre blanc, la cr\u00e9ation de la r\u00e9serve Navajo tout autour des terres Hopis&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu&rsquo;ils diront ces histoires mille fois racont\u00e9es, de temps en temps, des femmes apporteront de l&rsquo;eau et des g\u00e2teaux de ma\u00efs, puis elles repartiront dans la nuit. Parfois, un homme s&rsquo;\u00e9loignera dans l&rsquo;ombre un moment pour revenir avec une bouteille de bi\u00e8re. Et puis un jeune osera poser une question. Sa na\u00efvet\u00e9 fera rire autour du feu; ou son impudence sera punie d&rsquo;un silence m\u00e9prisant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec la nuit, le temps avancera, et l&rsquo;on parlera bient\u00f4t de la guerre, de la mort l\u00e9gendaire de Owasi dans l&rsquo;\u00eele de Iwo Jima, quelque part, loin. On parlera de l&rsquo;eau que l&rsquo;\u00e9tat veut faire venir jusqu&rsquo;au village et dont le chef Humetwa ne veut pas par peur d&rsquo;avoir \u00e0 la payer, du Pr\u00e9sident Kennedy qui prononcera bient\u00f4t un grand discours sur les Indiens \u00e0 Phoenix avant de repartir pour Dallas, des nouvelles m\u00e9thode pour que le ma\u00efs pousse mieux, des vaccinations obligatoires, pour le b\u00e9tail comme pour les enfants, de Tokela qui avait vendu des poup\u00e9es sacr\u00e9es Kachina \u00e0 des touristes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, vers l&rsquo;aurore, forc\u00e9ment, ils en arriveront \u00e0 parler de moi, de ma r\u00e9ussite, mais \u00e0 quel prix, de ma sant\u00e9, forc\u00e9ment mauvaise quand on vit loin des montagnes, de mon sommeil, forc\u00e9ment agit\u00e9 au milieu des bruits de la ville, de ma voiture, forc\u00e9ment trop neuve pour \u00eatre solide, de mon arme forc\u00e9ment trop petite pour la chasse&#8230; Et puis, in\u00e9vitablement, l&rsquo;un d&rsquo;entre eux se mettra \u00e0 raconter ma naissance, combien il avait fait chaud toute cette journ\u00e9e, comment, au cr\u00e9puscule, quand le travail avait commenc\u00e9, mon p\u00e8re avait averti les femmes et \u00e9tait parti loin du village car, bien-s\u00fbr, un homme ne doit pas voir na\u00eetre son fils, comment les femmes avaient port\u00e9 ma m\u00e8re Sinquah \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur sur un tapis tellement la chaleur \u00e9tait intenable, comment elle avait support\u00e9 les douleurs, sans un mot, comme il se doit, dans la chaleur \u00e9touffante de la nuit, et comment, vers l&rsquo;aurore, d&rsquo;un seul coup, le vent s&rsquo;\u00e9tait lev\u00e9, un vent frais, venu du haut de la montagne, et comment \u00e0 partir de ce moment, en quelques instants, j&rsquo;\u00e9tais venu au monde en m\u00eame temps que le soleil et comment tout le village avait alors d\u00e9cid\u00e9 de mon nom : Tadi, le vent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tadi Sinquah, c&rsquo;est mon nom.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Monument-Valley.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4678\" src=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Monument-Valley-300x151.jpg\" alt=\"Monument Valley\" width=\"300\" height=\"151\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Monument-Valley-300x151.jpg 300w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Monument-Valley.jpg 638w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>Cr\u00e9dit photo : C\u00e9cile<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je m&rsquo;appelle Teddy Singer. 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