{"id":42565,"date":"2023-03-11T07:47:59","date_gmt":"2023-03-11T06:47:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=42565"},"modified":"2023-03-11T20:33:21","modified_gmt":"2023-03-11T19:33:21","slug":"il-est-mort-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=42565","title":{"rendered":"Il est mort"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #008000;\"><em>temps de lecture : une petite dizaine de minutes<\/em><\/span><\/p>\n<p><i style=\"color: #0000ff;\">Ce texte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9dition du 19\u00a0<\/i><span style=\"color: #0000ff;\"><span style=\"caret-color: #0000ff;\"><i>septembre<\/i><\/span><\/span><i style=\"color: #0000ff;\">\u00a02015 du Journal des Coutheillas. Mais le sujet reste d&rsquo;actualit\u00e9.\u00a0<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a y est ! Il est mort. Depuis le temps qu\u2019il s&rsquo;y attendait, depuis le temps qu\u2019il se le disait, \u00e7a devait bien finir (mal finir ?) comme \u00e7a ! \u00ab\u00a0<em>\u00c0 force de dire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver !<\/em>\u00a0\u00bb disait l&rsquo;Edward Molyneux de Dr\u00f4le de Drame. Eh bien, \u00e7a a fini par arriver : il est mort. Mais est-ce que c&rsquo;est une chose horrible ? Trop t\u00f4t pour le dire.<br \/>\nComment c&rsquo;est arriv\u00e9 ? Il n&rsquo;en sait rien, il dormait.<br \/>\nD&rsquo;abord, est-il vraiment mort ? Et puis, comment sait-il qu\u2019il est mort ?<br \/>\nEh bien, d&rsquo;abord, ce matin, il ne ressent ni cet \u00e9norme besoin de caf\u00e9 ni cette l\u00e9g\u00e8re douleur \u00e0 la hanche droite, ni aucune autre de ces minuscules sensations qui, d&rsquo;habitude, ouvrent la journ\u00e9e. Ensuite, tout est noir, ou plut\u00f4t marron fonc\u00e9 avec par-ci, par-l\u00e0 des nuances de jaune, de la couleur de l&rsquo;int\u00e9rieur des paupi\u00e8res ferm\u00e9es quand la lumi\u00e8re est allum\u00e9e. Enfin, il est immobile, incapable d&rsquo;un geste, mais en m\u00eame temps sans aucun d\u00e9sir de bouger. Il est mort.<br \/>\nPeut-\u00eatre n&rsquo;est-il que fatigu\u00e9?<br \/>\nPas au point de ne pouvoir ouvrir les yeux, quand m\u00eame !<br \/>\nNon, il est mort, c&rsquo;est s\u00fbr.<br \/>\nIl est mort, mais il entend. Oh, pas grand-chose, mais il entend. D&rsquo;abord un souffle dont<!--more--> le volume enfle puis diminue \u00e0 chaque seconde pour enfler \u00e0 nouveau la seconde d&rsquo;apr\u00e8s, une sorte de respiration puissante et rapide. \u00c0 moiti\u00e9 cach\u00e9s par cet \u00e9norme acouph\u00e8ne, lui parviennent aussi d&rsquo;autres sons, des bruits de rue, des bruits m\u00e9nagers, des paroles, de la musique m\u00eame. Mais tout cela n&rsquo;\u00e9merge qu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9 de dessous le souffle et lui reste incompr\u00e9hensible. De temps en temps, il attrape des mots, tronqu\u00e9s, isol\u00e9s, ou par petits groupes, incoh\u00e9rents: \u00ab\u00a0<em>&#8230;au cin\u00e9ma&#8230;r\u00e9e haute&#8230;escalier&#8230;\u00e0 toi de conduire&#8230;surveillant&#8230;cendie&#8230;\u00e9coute-moi&#8230;changement&#8230;pas la peine&#8230;<\/em>\u00ab\u00a0.<br \/>\nTout \u00e7a n&rsquo;a aucun sens. Il est mort.<br \/>\nA moins qu&rsquo;il ne soit en train de se r\u00e9veiller d&rsquo;un coma ou d&rsquo;une anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale ? Mais oui, c&rsquo;est \u00e7a ! Il devait se faire op\u00e9rer de&#8230; Mais de quoi d\u00e9j\u00e0 ? Mais non, il n&rsquo;y a pas cette odeur de formol ni ces bruits m\u00e9talliques d&rsquo;h\u00f4pital&#8230;<br \/>\nNon, non, il est mort, un point, c&rsquo;est tout. C&rsquo;est le cas de le dire : c&rsquo;est tout ! Autrement dit, c&rsquo;est fini !<br \/>\nIl est mort, d&rsquo;accord. Mais il est quoi, maintenant ? Un cadavre, un esprit, un fant\u00f4me, n&rsquo;importe quoi, rien ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;un vieux cours de philo sur la mort, il se souvient d&rsquo;Epict\u00e8te qui disait qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une transformation d&rsquo;un \u00e9tat ant\u00e9rieur en un autre \u00e9tat, que ce n&rsquo;\u00e9tait pas une destruction mais un am\u00e9nagement et que le changement n&rsquo;allait pas de l&rsquo;\u00eatre au non-\u00eatre, mais de l\u2019\u00eatre au non-\u00eatre de l\u2019\u00eatre actuel, qu&rsquo;apr\u00e8s la mort, on ne serait plus ce qu&rsquo;on avait \u00e9t\u00e9, mais autre chose dont le monde aurait alors besoin. Il pense aussi que se souvenir de tout cela prouve bien qu&rsquo;il n&rsquo;est pas dans un \u00e9tat normal, donc qu&rsquo;il pourrait bien \u00eatre mort.<br \/>\nIl se dit : D\u2019accord, mettons que je sois mort. Mettons qu&rsquo;Epict\u00e8te ait raison. Alors, maintenant, l\u00e0, tout de suite, de quoi le monde a-t-il besoin ? D&rsquo;une chaise, d&rsquo;un fant\u00f4me, d&rsquo;un papillon ?<br \/>\nEst-ce qu&rsquo; il va tomber en poussi\u00e8re dans quelques ann\u00e9es, ou errer sans fin avec ce bruit dans les oreilles (a-t-il m\u00eame des oreilles ?) et terroriser quelques enfants en agitant des rideaux et en faisant grincer des portes de placard ? Va-t-il voleter un temps au-dessus des coquelicots et terminer clou\u00e9 sur un morceau de carton derri\u00e8re une vitre ? Va-t-il vivre un temps pr\u00e8s d&rsquo;un cantou, craquant de s\u00e9cheresse sous la chaleur du feu pour finir, couronnement supr\u00eame, chez un antiquaire du vingt-deuxi\u00e8me si\u00e8cle ?<br \/>\nOu bien est-il RIEN ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non ! RIEN, ce n&rsquo;est pas logique, ce n&rsquo;est pas possible, c&rsquo;est absurde! RIEN ?<br \/>\nAlors quoi ? Toutes ces pens\u00e9es, ces joies, ces enthousiasmes, ces angoisses, ces choses apprises, ces choses faites, ces sourires, ces baisers, ces oublis, ces l\u00e2chet\u00e9s, ces conneries, ces rires, ces petites douleurs, ces gros chagrins, ces abandons, ces volont\u00e9s, tous ces \u00ab\u00a0<em>j&rsquo;en ai marre<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>non merci<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>s&rsquo;il vous plait<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>j&rsquo;esp\u00e8re<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>je veux<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>je crois<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>je suis s\u00fbr<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>pourtant<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em> jamais plus<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>jamais de la vie<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>je vous jure<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>pourvu que<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>encore<\/em>\u00ab\u00a0, ces \u00ab\u00a0<em>plus tard<\/em>\u00ab\u00a0, toutes ces paroles, ces images, ces mots, ces frissons, ces vertiges, ces fatigues, ces paysages, ces \u00e9motions, ces angoisses, tout \u00e7a, l\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait pour quoi ? Pour rien ? Pour ce<em> RIEN<\/em> ? Impossible ! D&rsquo;ailleurs, l\u00e0, en ce moment, tout mort qu\u2019il est, il n\u2019est pas rien, puisqu\u2019il pense. Il pense que, peut-\u00eatre, il n&rsquo;est rien. Mais il pense, sed cogitat, ergo est, ergo scit, donc il sait. Il sait qu\u2019il n\u2019est pas<em> RIEN<\/em>. Et s\u2019il n\u2019est pas <em>RIEN<\/em>,\u00a0 alors, il n\u2019est pas mort. Et pourtant, il <em>SAIT<\/em> qu\u2019il est mort. Et cependant, il <em>SENT<\/em> qu\u2019il n\u2019est pas<em> RIEN<\/em>. S\u2019il \u00e9tait<em> RIEN<\/em>, tout serait absurde. En math\u00e9matique, la d\u00e9monstration par l&rsquo;absurde est tout \u00e0 fait admise. De son vivant, c&rsquo;\u00e9tait m\u00eame celle qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait. Elle consiste \u00e0 d\u00e9montrer par exemple qu&rsquo;un point se trouve en deux endroits diff\u00e9rents \u00e0 la fois, ce qui est absurde, et d&rsquo;en conclure que l&rsquo;hypoth\u00e8se de d\u00e9part est fausse, donc que l&rsquo;hypoth\u00e8se oppos\u00e9e est vraie. Dans son tourbillon int\u00e9rieur, il n&rsquo;y a que deux possibilit\u00e9s : il est <em>RIEN<\/em>, ou il n\u2019est pas <em>RIEN<\/em>. S\u2019il est <em>RIEN<\/em>, et puisqu\u2019il pense, c&rsquo;est qu\u2019il a toujours \u00e9t\u00e9 <em>RIEN<\/em>. Or, il a \u00e9t\u00e9 quelqu\u2019un. Il a donc \u00e9t\u00e9 <em>RIEN<\/em> et <em>QUELQU&rsquo;UN<\/em> \u00e0 la fois, ce qui est absurde. Donc, il n\u2019est pas <em>RIEN<\/em>. Mais s\u2019il n\u2019est pas <em>RIEN<\/em>, il est quand m\u00eame mort, il le sait. Pourtant&#8230; Il tourne en rond. Il le sait bien qu\u2019il tourne en rond. Autrefois, avant d&rsquo;\u00eatre mort, il arrivait facilement \u00e0 effacer, ne serait-ce que pour un instant, une pens\u00e9e ou une \u00e9vidence ennuyeuse. Cela lui permettait de passer \u00e0 autre chose. Il devrait pouvoir y arriver, l\u00e0, maintenant. Comment est-ce qu\u2019il faisait, d\u00e9j\u00e0 ? Tiens ! \u00c7a y est, c&rsquo;est fait ! Il n\u2019est pas<em> RIEN<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il n\u2019est pas <em>RIEN<\/em> parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 quelqu\u2019un, il n\u2019est plus <em>QUELQU\u2019UN<\/em> parce qu\u2019il est mort. N\u2019\u00e9tant ni <em>RIEN<\/em> ni <em>QUELQU\u2019UN<\/em>, il est peut-\u00eatre une chaise, un tabouret, un meuble, un toboggan, un objet quoi ? C&rsquo;est possible, et le fait qu\u2019il ne puisse ni ne d\u00e9sire bouger semblerait bien confirmer cette hypoth\u00e8se. Mais \u00eatre un objet et, en m\u00eame temps, entendre, m\u00eame mal, son environnement, c&rsquo;est peu vraisemblable, non ? Mais, qu&rsquo;est-ce qui est vraisemblable apr\u00e8s la mort ? Vraisemblable, semblable au vrai, envisageable, possible, probable ? Sans \u00e9l\u00e9ment de comparaison, sans r\u00e9f\u00e9rence historique, dans l&rsquo;\u00e9tat o\u00f9 il est \u00e0 cet instant, rien n&rsquo;est vraisemblable, mais tout est envisageable. Conclusion provisoire : il est donc possible qu\u2019il soit un objet. \u00ab\u00a0<em>Objets inanim\u00e9s, avez-vous donc une \u00e2me ?<\/em>\u00a0\u00bb se demandait le po\u00e8te. S\u2019il est aujourd&rsquo;hui un meuble, avoir une \u00e2me de tabouret pourrait expliquer ces bruits confus et ces pens\u00e9es d\u00e9sordonn\u00e9es. Mais, s\u2019il est un tabouret, qui est le fauteuil d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, la moquette du salon, le toboggan du jardin ? Quelqu\u2019un de sa famille ? Un anc\u00eatre ? Un pakistanais ? Un ministre pl\u00e9nipotentiaire ? Un receveur des Postes ? Un Chevalier Teutonique ?<br \/>\nBon, admettons qu\u2019il soit un tabouret, ce qui conforterait la r\u00e9flexion d\u2019Epict\u00e8te. Mais, s\u2019il est un tabouret, que deviendra-t-il lorsque ce morceau de bois sera br\u00fbl\u00e9 ? Un multitude de particules fines ? Que se passera-t-il quand il aura \u00e9t\u00e9 mang\u00e9 par les termites ? Un petit tas de chiures d\u2019insectes ? Et apr\u00e8s \u00e7a ?<br \/>\nNon, \u00eatre un objet est tout aussi absurde qu\u2019\u00eatre <em>RIEN<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un papillon ? C&rsquo;est joli un papillon. \u00c7a vole dans le soleil, au-dessus des fleurs et des ruisseaux. Mais combien de temps ? \u00c7a meurt plus vite que n&rsquo;importe quoi, un papillon. Et apr\u00e8s, quand le papillon sera mort ? Un autre papillon ? Non, apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;homme \u00e0 celui de papillon, il n&rsquo;y aucune raison de se cantonner \u00e0 une seule esp\u00e8ce. Alors une vache, un ver de terre, un tigre, un scolopendre ? Et puis quoi encore ? Un autre homme, une autre femme, pourquoi pas ? \u00c7a para\u00eetrait m\u00eame plus raisonnable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais un autre homme sans m\u00e9moire, sans aucune trace de l&rsquo;existence pr\u00e9c\u00e9dente ? Inconcevable et sans int\u00e9r\u00eat ! Inconcevable ! Tout d&rsquo;abord math\u00e9matiquement : si l&rsquo;\u00e2me, l&rsquo;esprit, quel que soit le nom qu&rsquo;on lui donne, de chaque nouveau-n\u00e9 doit \u00eatre celui d&rsquo;un \u00eatre humain d\u00e9c\u00e9d\u00e9, ce processus ne peut se concevoir qu&rsquo;\u00e0 population constante.\u00a0 Or la population ne cesse de cro\u00eetre. Il y aurait donc des nouveaux n\u00e9s en attente d&rsquo;\u00e2me ? Et leur nombre augmenterait chaque ann\u00e9e ? Impossible ! Le syst\u00e8me ne fonctionne pas ! Inconcevable math\u00e9matiquement, il l&rsquo;est tout autant sur le plan biologique : les traits de caract\u00e8re de la plupart des individus sont influenc\u00e9s en bosse ou en creux par ceux de leurs g\u00e9niteurs. Cette constatation est en contradiction avec cette th\u00e9orie de la transmission de l&rsquo;esprit\u00a0 d&rsquo;un\u00a0 nouveau mort vers un nouveau-n\u00e9. Inconcevable math\u00e9matiquement, inconcevable biologiquement, sans int\u00e9r\u00eat sur le plan philosophique ! Du moins tant qu&rsquo;on suppose qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune transmission de conscience entre celui qui meurt et celui qui nait. En effet, sur le plan philosophique, quelle est la diff\u00e9rence entre dire qu&rsquo;un esprit saute d&rsquo;individualit\u00e9 en individualit\u00e9 sans rien emporter avec lui, c&rsquo;est \u00e0 dire sans rien transmettre, et dire que l&rsquo;esprit dispara\u00eet totalement avec la mort ?<br \/>\nCe qui est \u00e9tabli par sa brillante r\u00e9flexion circulaire, c&rsquo;est qu\u2019il est mort, et qu\u2019il n\u2019est ni rien, ni un objet, ni un autre \u00eatre vivant.<br \/>\nIl ose \u00e0 peine en conclure qu&rsquo;Epict\u00e8te avait raison, qu&rsquo;il est LUI, mais dans un autre \u00e9tat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre \u00e9tat, mais lequel ? L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit ? Un esprit malin, frappeur, un esprit vif, un esprit d&rsquo;escalier ? Il constate au passage que la mort ne lui a pas \u00f4t\u00e9 le go\u00fbt de jouer avec les mots. Esprit malin, esprit frappeur, lui, il veut bien. Mais comment faire le malin, comment frapper quand on est l\u00e0, depuis une \u00e9ternit\u00e9, incapable de bouger, \u00e0 entendre quelques\u00a0 mots, au mieux des petits bouts de phrases.<br \/>\nAu fait, combien de temps s&rsquo;est-il \u00e9coul\u00e9 depuis qu\u2019il est mort ? Dix minutes, dix heures, dix ans ? Impossible de le savoir. Pourtant, de temps en temps, l&rsquo;\u00e9clairage semble baisser. Enfin, c&rsquo;est comme \u00e7a qu\u2019il interpr\u00e8te le changement de couleur de ses paupi\u00e8res. Ce passage du marron fonc\u00e9 au noir, est-ce que c&rsquo;est la nuit qui tombe ou quelqu&rsquo;un qui \u00e9teint la lumi\u00e8re ? Trop occup\u00e9 \u00e0 tourner en rond, il n&rsquo;a pas compt\u00e9 les variations. \u00c0 l&rsquo;avenir, il faudra qu\u2019il s&rsquo;y mette.<br \/>\n\u00c0 l&rsquo;avenir ? Quel avenir ? Il ne remarque aucune \u00e9volution dans son \u00e9tat, ni d\u00e9t\u00e9rioration, ni am\u00e9lioration. Calme plat. Il est hors du temps. Il n\u2019a donc rien \u00e0 craindre de l\u2019avenir. Ni \u00e0 en esp\u00e9rer.<br \/>\nIl d\u00e9cide de penser, de r\u00e9fl\u00e9chir, de se souvenir. Pour cela, il faut tout d&rsquo;abord\u00a0 arr\u00eater de tourner en rond et de formuler ou m\u00eame de seulement concevoir le mot mort.<br \/>\nPenser, il faut absolument penser. Penser \u00e0 la vie. Penser \u00e0 son pass\u00e9. Essayer de se souvenir des bons moments. Se souvenir, comme Queneau\u2026 Je me souviens des sucettes Pierrot Gourmand plant\u00e9es sur la t\u00eate du clown blanc dans la boutique du confiseur ; je me souviens des dames chaisi\u00e8res du Luxembourg que l&rsquo;on fuyait pour ne pas payer la d\u00eeme ; je me souviens des caillebotis sur la dune ; je me souviens\u2026 \u00c7a marche, il avance ! Vers quoi, il ne sait pas encore, mais c\u2019est mieux que tourner en rond et \u00e7a passe le temps. Mais \u00e0 un moment, c\u2019est in\u00e9vitable, il va se souvenir de la mort d\u2019un chien, d\u2019un ami, d\u2019un p\u00e8re. Ca y est, c\u2019est fait, la mort est revenue. Et eux, que sont-ils devenus, son p\u00e8re, cet ami, ce chien apr\u00e8s leur mort ? Se sont-ils pos\u00e9 les m\u00eames questions ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e0 coup, il se rappelle que, dans l\u2019un de ses romans, James Salter fait dire \u00e0 un personnage \u00e0 peu pr\u00e8s ceci :<br \/>\n\u00ab<em>Je sais ce qui se passe apr\u00e8s la mort : il se passe exactement ce \u00e0 quoi on s\u2019attend qu\u2019il se passe.<\/em>\u00a0\u00bb<br \/>\nBon, alors, \u00e0 quoi s\u2019attendait-il ? A rien. En fait, il n\u2019avait jamais vraiment envisag\u00e9 qu\u2019il pourrait mourir. Cela lui avait toujours \u00e9t\u00e9 inconcevable. Il ne s\u2019attend donc pas \u00e0 mourir.<br \/>\nDonc, selon la pr\u00e9vision Salter, la mort n&rsquo;existe pas, du moins pour lui. Il l\u2019aime bien, Salter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, mais c\u2019est ridicule ! Bien s\u00fbr que la mort existe ; il l\u2019a vue, il a connu celle d\u2019un ami, tr\u00e8s jeune, puis de parents, puis d\u2019autres amis, puis de tas d\u2019\u00e9trangers\u2026Morts \u00e9mouvantes, morts douloureuses ou morts indiff\u00e9rentes, elles ont bien exist\u00e9 !<br \/>\nAlors si la mort existe, lui, l\u00e0, il est mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant c\u2019est absurde. Absurde, parce que, comme disait la chanson,\u00a0<em>non, non, non, celui -ci n&rsquo;est pas mort, car il pense encore, car il pense encore !<\/em><em>\u00a0<\/em><br \/>\nLe probl\u00e8me c&rsquo;est qu&rsquo;il pense qu&rsquo;il est mort. Ah, non ! Le voil\u00e0 reparti dans la boucle infernale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Infernale ? Tiens, c&rsquo;est dr\u00f4le, il n&rsquo;y avait pas pens\u00e9 ! Il n&rsquo;avait pas pens\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Enfer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : une petite dizaine de minutes Ce texte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9dition du 19\u00a0septembre\u00a02015 du Journal des Coutheillas. Mais le sujet reste d&rsquo;actualit\u00e9.\u00a0 \u00c7a y est ! Il est mort. Depuis le temps qu\u2019il s&rsquo;y attendait, depuis le temps qu\u2019il se le disait, \u00e7a devait bien finir (mal finir ?) comme &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=42565\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Il est mort<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[21,1863],"class_list":["post-42565","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","tag-philippe","tag-rediffusion"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/42565","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=42565"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/42565\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=42565"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=42565"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=42565"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}