{"id":42403,"date":"2023-03-22T07:47:41","date_gmt":"2023-03-22T06:47:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=42403"},"modified":"2023-03-22T16:53:34","modified_gmt":"2023-03-22T15:53:34","slug":"cruel-epilogue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=42403","title":{"rendered":"Cruel \u00e9pilogue"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\"><span style=\"color: #008080;\"><em>temps de lecture\u00a0: 3 minutes pour Proust, 2 minutes pour moi<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u00a0<\/em><em>Morceau choisi<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><strong><em>Cruel \u00e9pilogue<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u00a0<\/em><em>On ne connait jamais vraiment l\u2019\u00e2ge du narrateur d\u2019\u00c0 la recherche du temps perdu. Marcel Proust reste toujours tr\u00e8s vague sur ce point. On a d\u2019ailleurs des raisons de penser qu\u2019il ne le connait pas lui-m\u00eame\u00a0: dans le Temps retrouv\u00e9, quand, lors d\u2019une soir\u00e9e chez le Prince de Guermantes, le narrateur \u00a0d\u00e9couvre les ravages du temps chez tous les personnages qu\u2019il a connus autrefois, une jeune femme lui propose d\u2019aller diner avec elle au restaurant. Il r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0Si vous ne trouvez pas compromettant de venir diner seule avec un jeune homme&#8230;\u00a0\u00bb alors qu\u2019il a vieilli tout comme les autres. (Ceci prouve, \u00a0<!--more-->s&rsquo;il en \u00e9tait besoin, le point que j\u2019ai soulev\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 l\u2019occasion de discours tournant autour de la citation de Tolsto\u00ef \u00ab\u00a0La plus grande surprise dans la vie d\u2019un homme, c\u2019est de vieillir\u00a0\u00bb)<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Pourtant dans ce texte extrait de \u2018\u2019Sur la lecture\u2019\u2019, il est assez clair que Proust est encore le petit Marcel, qu\u2019il a une douzaine d\u2019ann\u00e9es peut-\u00eatre. Il nous parle ici des lieux et des circonstances dans lesquels il lisait lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant et des sensations et des plaisirs qu\u2019il en tirait. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, dans ce morceau choisi, il \u00e9voque la d\u00e9tresse dans laquelle un auteur nous laisse quand nous avons atteint la derni\u00e8re page. Si vous-m\u00eame n\u2019avez jamais ressenti cela, c\u2019est que vous n\u2019avez jamais \u00e9t\u00e9 beaucoup plus loin dans la litt\u00e9rature que \u00ab\u00a0Les pieds nickel\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Lisez ce texte magnifique, lisez-le lentement et, que ce soit dans votre salon ou dans votre t\u00eate, prononcez chaque mot. Commencez cette \u00ab\u00a0course \u00e9perdue des yeux et de la voix qui suit \u00bb. Merci. <\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-13489\" src=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/IMG_5802-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>(\u2026) Puis la derni\u00e8re page \u00e9tait lue, le livre \u00e9tait fini. Il fallait arr\u00eater la course \u00e9perdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s\u2019arr\u00eatant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps d\u00e9chain\u00e9s en moi pour pouvoir se calmer ainsi d\u2019autres mouvements \u00e0 diriger, je me levais, je me mettais \u00e0 marcher le long de mon lit, les yeux encore fix\u00e9s \u00e0 quelque point qu\u2019on aurait vainement cherch\u00e9 dans la chambre ou dehors, car il n\u2019\u00e9tait situ\u00e9 qu\u2019\u00e0 une distance d\u2019\u00e2me, une de ses distances qui ne se mesurent pas par m\u00e8tres et par lieues, comme les autres, et qu\u2019il est d\u2019ailleurs impossible de confondre avec elle quand on regarde les yeux \u00ab lointain \u00bb de ceux qui pensent \u00ab \u00e0 autre chose \u00bb. Alors, quoi\u00a0? Ce livre, ce n\u2019\u00e9tait que cela\u00a0? Ces \u00eatres \u00e0 qui on avait donn\u00e9 plus de son attention et de sa tendresse qu\u2019aux gens de la vie, n\u2019osant pas toujours avouer \u00e0 quel point on les aimait, et m\u00eame quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l\u2019air de sourire de notre \u00e9motion, fermant le livre, avec une indiff\u00e9rence affect\u00e9e ou un ennui feint\u00a0; ces gens pour qui on avait halet\u00e9 et sanglot\u00e9, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d\u2019eux. D\u00e9j\u00e0, depuis quelques pages, l\u2019auteur, dans le cruel \u00ab \u00c9pilogue \u00bb, avait eu soin de les \u00ab espacer \u00bb avec une indiff\u00e9rence incroyable pour qui savait l\u2019int\u00e9r\u00eat avec lequel il les avait suivi jusque-l\u00e0 pas \u00e0 pas. L\u2019emploi de chaque heure de leur vie nous avait \u00e9t\u00e9 narr\u00e9. Puis subitement\u00a0: \u00ab Vingt ans apr\u00e8s ces \u00e9v\u00e9nements on pouvait rencontrer dans les rues de Foug\u00e8res un vieillard encore droit, etc.\u00a0\u00bb Et le mariage dont deux volumes avait \u00e9t\u00e9 employ\u00e9s \u00e0 nous faire entrevoir la possibilit\u00e9 d\u00e9licieuse, nous effrayant puis nous r\u00e9jouissant de chaque obstacle dress\u00e9 puis aplani, c\u2019est par une phrase incidente d\u2019un personnage secondaire que nous apprenions qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9, nous ne savions pas au juste quand, dans cette \u00e9tonnant \u00e9pilogue \u00e9crit, semble-t-il, du haut du ciel, par une personne indiff\u00e9rente \u00e0 nos passions d\u2019un jour, qui s\u2019\u00e9tait substitu\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur. On aurait tant voulu que le livre continu\u00e2t, et, si c\u2019\u00e9tait impossible, avoir d\u2019autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la n\u00f4tre \u00e0 des choses qui ne fussent pas tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8res \u00e0 l\u2019amour qu\u2019ils nous avaient inspir\u00e9 et dont l\u2019objet nous faisait tout \u00e0 coup d\u00e9faut, ne pas avoir aim\u00e9 en vain, pour une heure, des \u00eatres qui demain ne seraient plus qu\u2019un nom sur une page oubli\u00e9e, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous \u00e9tions bien m\u00e9pris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l\u2019apprenait au besoin d\u2019une phrase d\u00e9daigneuse, n\u2019\u00e9tait nullement, comme nous l\u2019avions cru, de contenir l\u2019univers et la destin\u00e9e, mais d\u2019occuper une place fort \u00e9troite dans la biblioth\u00e8que du notaire, entre les fastes sans prestige du <em>Journal de Modes illustr\u00e9<\/em> et de la G\u00e9ographie d\u2019Eure-et-Loir&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Extrait de \u00ab\u00a0Sur la lecture\u00a0\u00bb &#8211; Marcel Proust &#8211; 1905<\/em><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture\u00a0: 3 minutes pour Proust, 2 minutes pour moi \u00a0Morceau choisi \u00a0Cruel \u00e9pilogue \u00a0On ne connait jamais vraiment l\u2019\u00e2ge du narrateur d\u2019\u00c0 la recherche du temps perdu. 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