{"id":4138,"date":"2015-09-12T07:07:22","date_gmt":"2015-09-12T05:07:22","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=4138"},"modified":"2017-04-15T18:19:46","modified_gmt":"2017-04-15T16:19:46","slug":"quatre-heures-de-maths","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=4138","title":{"rendered":"Quatre heures de maths"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong>Il est huit heures moins treize.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce matin, comme d&rsquo;habitude, je suis arriv\u00e9 avec quinze minutes d&rsquo;avance. Je ne sais pas pourquoi, mais il m&rsquo;est impossible d&rsquo;arriver comme les autres, \u00e0 la derni\u00e8re minute, essouffl\u00e9 par une course \u00e9chevel\u00e9e le long du trottoir en pente du boulevard Saint-Michel suivie de la mont\u00e9e quatre \u00e0 quatre des grands escaliers jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tage des Pr\u00e9pas et de la derni\u00e8re galopade dans le couloir sonore jusqu&rsquo;\u00e0 la porte de la salle encore ouverte. Je n&rsquo;arrive pas \u00e0 entrer dans la classe, rouge et d\u00e9braill\u00e9, pour rejoindre ma place en faisant mine de tituber d\u2019\u00e9puisement, \u00e0 jeter mon porte document sur mon pupitre et \u00e0 m&rsquo;effondrer sur ma chaise en regardant le plafond d&rsquo;un air b\u00e9at. C&rsquo;est plus fort que moi, j&rsquo;ai beau tra\u00eener sur le boulevard depuis l&rsquo;arr\u00eat du 38, j&rsquo;arrive toujours dans ce terrible couloir avec un quart d&rsquo;heure d&rsquo;avance, la respiration r\u00e9guli\u00e8re et l&rsquo;angoisse au ventre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me suis install\u00e9 \u00e0 ma place, celle que j&rsquo;ai choisie en d\u00e9but d&rsquo;ann\u00e9e, une place anonyme, discr\u00e8te, ni trop pr\u00e8s de la chaire o\u00f9 sont les fayots, ni trop au fond o\u00f9 sont les fumistes. J&rsquo;ai sorti de mon <!--more-->pupitre le carr\u00e9 d\u2019\u00e9pais tissu qu&rsquo;on appelle sous-cul et que chaque \u00e9l\u00e8ve de cette classe dispose chaque matin sous ses fesses. J&rsquo;ai plac\u00e9 mon cahier de maths devant moi et mon porte-document par terre, debout entre mon bureau et celui de March\u00e8se, mon voisin pour deux ans. Comme chaque vendredi, la journ\u00e9e s&rsquo;annonce interminable. Quatre heures de maths ce matin, trois heures \u00a0de physique cet apr\u00e8s-midi, et pour terminer, une colle de math ce soir. Interminable !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le soleil de ce d\u00e9but mai entre \u00e0 flots dans la classe par les larges fen\u00eatres. Ses rayons obliques passent par-dessus les marronniers de la cour et viennent frapper le grand tableau vert sur lequel on trouve encore des vestiges du cours de philo d&rsquo;hier au soir. Un rigolo a effac\u00e9 partiellement la sentence de Rabelais \u00e9tudi\u00e9e la veille. De l&rsquo;\u00e9criture nerveuse de Ch\u00e2telet, on peut lire encore :<strong><em> Science sans cons&#8230;.<\/em><\/strong> Le rigolo a ajout\u00e9 en grosses lettres capitales: <strong><em>IMPOSSIBLE !<\/em> <\/strong>La plaisanterie est minable, mais c&rsquo;est le genre de truc qui fait rire les Pr\u00e9pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Huit heures moins sept.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regarde autour de moi. La classe est encore presque vide. Cinq bureaux de front sur dix rang\u00e9es font face \u00e0 l&rsquo;estrade d&rsquo;o\u00f9 le bureau du Prof domine toute la salle. Au mur, au-dessus du tableau, on a accroch\u00e9 en d\u00e9but d&rsquo;ann\u00e9e une grande feuille de papier Canson sur laquelle ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits en belles lettres \u00e9paisses les noms de ceux qui ont int\u00e9gr\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. Int\u00e9grer, int\u00e9grer le plus haut possible, int\u00e9grer quelque part, c&rsquo;est l&rsquo;objectif, l&rsquo;obsession de tous les \u00e9l\u00e8ves de Piston B comme de toutes les autres Pr\u00e9pas de ce lyc\u00e9e. Toute l&rsquo;ann\u00e9e, le tableau est l\u00e0 pour vous rappeler que l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, trois \u00e9l\u00e8ves ont int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l\u2019X, cinq \u00e0 Centrale, deux aux Mines, deux aux Ponts, et une demi-douzaine aux T.P. ou aux Gadzarts. Toute l&rsquo;ann\u00e9e, chaque \u00e9l\u00e8ve suppute ses chances et se demande si l&rsquo;ann\u00e9e prochaine, son nom figurera sur la prochaine feuille Canson et \u00e0 quelle hauteur. Au sommet, \u00e0 l\u2019X, ou plus bas ? Ou pas du tout ? Moi, cette liste me fait penser \u00e0 celle des morts au Champ d&rsquo;Honneur que l&rsquo;on trouve sur les places de village.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Huit heures moins six.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;observe la surface noire et brillante de mon pupitre. Des g\u00e9n\u00e9rations de Pr\u00e9pas y ont grav\u00e9 leur nom, leurs amours, leurs insultes, leurs grossi\u00e8ret\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus en plus essouffl\u00e9s, les \u00e9l\u00e8ves arrivent maintenant en nombre. March\u00e8se s&rsquo;assied lourdement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et moi. Son visage est encore un peu rouge du trajet en v\u00e9lo qu&rsquo;il accomplit chaque matin entre la porte de La Chapelle et le Quartier Latin, mais la fa\u00e7on dont il me dit \u00ab\u00a0Salut, vieux. \u00c7a va ? T&rsquo;es affut\u00e9, ce matin ?\u00a0\u00bb \u00a0traduit cette bonne humeur permanente, effet de son immuable s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et de sa totale confiance en soi qui m&rsquo;\u00e9nervent et que j&rsquo;admire en m\u00eame temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Ta gueule, March\u00e8se ! C&rsquo;est pas le moment !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Houla, calmos ! Il fait un temps superbe ! Quatre heures avec Fontaine, trois avec Rey ! Tu devrais \u00eatre content. On est quand m\u00eame mieux qu&rsquo;au Luxembourg, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Ta gueule, March\u00e8se ! T&rsquo;es pas marrant !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Bon, bon, je ne dis plus rien&#8230; Gaffe\u00a0!\u00a0Fontaine !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le prof de maths vient d&rsquo;entrer, comme \u00e0 son habitude, en coup de vent. Il est huit heures et trois minutes. Nous nous sommes lev\u00e9s dans un grand bruit de chaises. Fontaine a mont\u00e9 les trois marches de l&rsquo;estrade d&rsquo;un seul \u00e9lan. Ignorant les deux \u00e9l\u00e8ves qui se sont engouffr\u00e9s derri\u00e8re lui, il a dit doucement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Bonjour, asseyez-vous ! Monsieur Naug\u00e8s, fermez la porte, s&rsquo;il vous plait. Ce matin, contr\u00f4le surprise sur les int\u00e9grales triples et les d\u00e9riv\u00e9es secondes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette annonce a provoqu\u00e9 dans toute la classe un brouhaha fait de protestations grognonnes, de mimiques de d\u00e9sespoir affect\u00e9es et de vivats ironiques. Dans le fond \u00e0 droite, Machuel a fait semblant de s&rsquo;\u00e9vanouir, renvers\u00e9 sur sa chaise. Son voisin l\u2019\u00e9vente avec un cahier. Fontaine ne d\u00e9teste pas ces manifestations traditionnelles, mais il ne faut pas qu&rsquo;elles durent. Il y met un terme en disant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Monsieur March\u00e8se, s&rsquo;il vous plait, veuillez distribuer le texte du contr\u00f4le \u00e0 vos camarades. Messieurs, vous avez quatre heures. Pour ce qui est de la partie du probl\u00e8me sur les int\u00e9grales triples, \u00e7a ne devrait pas pr\u00e9senter de difficult\u00e9s : nous avons pratiquement trait\u00e9 l\u2019exercice \u00e0 la fin du cours de lundi dernier. En ce qui concerne les d\u00e9riv\u00e9es secondes, un peu d&rsquo;imagination et d&rsquo;astuce devraient suffire. Messieurs, au travail !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis il s&rsquo;est assis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Huit heures neuf.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me sens blanchir. Lundi dernier, pendant le cours de Fontaine, je m&rsquo;\u00e9tais concentr\u00e9 presque tout le temps sur la r\u00e9vision de la colle de physique que je devais passer le soir m\u00eame. Tout ce que je sais des int\u00e9grales triples, c\u2019est que c\u2019est trois fois plus compliqu\u00e9 que les int\u00e9grales simples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">March\u00e8se passe devant moi et d\u00e9pose avec c\u00e9r\u00e9monie le texte du contr\u00f4le sur mon bureau en disant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Si Monsieur veut bien prendre connaissance\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je saisis nerveusement la feuille ron\u00e9ot\u00e9e et regarde le texte de l&rsquo;exercice. Je ressens un grand vide dans l&rsquo;estomac. Je lis trois fois la premi\u00e8re phrase de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 sans trouver de sens aux mots que forment les petites lettres violettes manuscrites. Le papier pelucheux m&rsquo;agace les doigts. Je sens la transpiration qui coule au creux de mes aisselles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Affol\u00e9, je regarde autour de moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fontaine a dispos\u00e9 sur son bureau la serviette de cuir fauve \u00e0 soufflets que nous lui avions offerte l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. Il en a sorti sa pipe, une blague \u00e0 tabac, un journal et une pile de copies et s\u2019est renvers\u00e9 dans son fauteuil. D&rsquo;un air absent, les yeux au ciel, il a pr\u00e9lev\u00e9 de la blague une grosse pinc\u00e9e de tabac et l&rsquo;a press\u00e9e de l&rsquo;index dans le fourneau de la pipe. Tout en la tenant dans la main gauche, en se contorsionnant, il a extrait de sa poche droite une bo\u00eete d&rsquo;allumettes de m\u00e9nage qu\u2019il a agit\u00e9e machinalement, comme pour v\u00e9rifier son contenu. Sans quitter le plafond des yeux, il a pouss\u00e9 d\u2019un doigt le petit tiroir de balsa pour en sortir une allumette qu&rsquo;il a enflamm\u00e9e sur le grattoir. Il s\u2019est redress\u00e9 dans son fauteuil, il a approch\u00e9 la flamme de la pipe et, en creusant ses joues, il a aspir\u00e9 trois fois, expirant autant de petits nuages de fum\u00e9e grise. Il a \u00f4t\u00e9 son bracelet-montre et l\u2019a pos\u00e9 bien en \u00e9vidence tout en haut de son bureau. Enfin, tout en jetant un regard sur l\u2019ensemble de la classe, il a d\u00e9ploy\u00e9 bruyamment son journal et s\u2019est plong\u00e9 dedans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Absorb\u00e9 dans ma contemplation de cette calme activit\u00e9, j\u2019avais oubli\u00e9 un instant la situation dramatique dans laquelle je me trouvais. Mais bient\u00f4t, la feuille jaun\u00e2tre qui flamboie toujours sur mon pupitre a attir\u00e9 \u00e0 nouveau mon regard. Les petites lettres violettes\u00a0et les grands symboles math\u00e9matiques se sont remis \u00e0 s\u2019entrem\u00ealer de fa\u00e7on anarchique et incompr\u00e9hensible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est la panique dans mon estomac. Je l\u00e8ve la t\u00eate et devant moi, je ne vois que deux douzaines de nuques inclin\u00e9es vers les pupitres. De temps en temps, un crayon ou une r\u00e8gle vient gratter un cr\u00e2ne qui s&rsquo;est relev\u00e9, pensif. Mais apr\u00e8s un court instant, la t\u00eate se penche \u00e0 nouveau vers l\u2019ouvrage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur ma droite, March\u00e8se \u00e9crit comme un fou. Je le fixe intens\u00e9ment. Il a d\u00fb le sentir car il finit par relever la t\u00eate. Je lui jette un regard \u00e9carquill\u00e9, entre affolement et d\u00e9sespoir. Il me rend mon regard un court instant en haussant les sourcils et en faisant une moue qui exprime clairement : \u00ab Ah ben non, c&rsquo;est facile ! \u00bb puis se replonge dans sa fr\u00e9n\u00e9sie d&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, pas d&rsquo;espoir pour moi du c\u00f4t\u00e9 de March\u00e8se. C\u2019est pourtant un bon copain et, de surcroit, plut\u00f4t fort en math, mais il est trop occup\u00e9 \u00e0 aligner ses \u00e9quations pour me donner un coup de pouce ou m\u00eame seulement compatir, et de toute fa\u00e7on, tenter de communiquer est bien trop risqu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me retourne, mais derri\u00e8re moi, je ne vois que des fronts pench\u00e9s et studieux. Pourtant, tout au fond vers la droite, j\u2019aper\u00e7ois Machuel, les deux coudes pos\u00e9s sur la table. Il s\u2019est pris la t\u00eate dans les mains et demeure parfaitement immobile. Faible consolation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Esp\u00e9rant un improbable d\u00e9clic, j\u2019ai pouss\u00e9 la page de l\u2019exercice vers le haut du pupitre et j&rsquo;ai dispos\u00e9 devant \u00a0moi ma copie double 21x 29,7 \u00e0 petits carreaux. Du dos de ma main moite, je l&rsquo;ai repass\u00e9e deux ou trois fois. J&rsquo;ai \u00e9crit mon nom et ma classe en haut \u00e0 gauche. J&rsquo;ai soulign\u00e9. Et puis, lentement, en essayant d\u2019oublier que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pour la cinqui\u00e8me fois, j&rsquo;ai relu le texte du probl\u00e8me. Mais rien. Aucune lumi\u00e8re, aucun \u00ab bon-sang-mais-c\u2019est-bien-s\u00fbr ! \u00bb Absolument rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me dis : \u00ab\u00a0C&rsquo;est pas possible, tu vas comprendre&#8230;? Ben mon vieux, si \u00e7a se passe comme \u00e7a aux concours, t\u2019es fichu ! Et Centrale, c\u2019est dans deux mois&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je passe ma main dans mes cheveux. Je souffle bruyamment en gonflant les joues. March\u00e8se l\u00e8ve la t\u00eate un instant et me regarde. \u00ab Ah non, r\u00e9p\u00e8te-t-il\u00a0avec ses sourcils, c\u2019est facile ! \u00bb Et il repique du nez sur sa copie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je mords mon stylo bille, qui casse avec un petit bruit sec. Ma l\u00e8vre est prise dans la fente du plastique. \u00c7a fait mal mais \u00e7a m\u2019occupe un instant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regarde le bois noir qui entoure ma feuille et qui lui donne un air de faire-part. Je me concentre sur les sillons qui y ont \u00e9t\u00e9 grav\u00e9s par mes anciens. Je n\u2019y avais jamais pr\u00eat\u00e9 autant d\u2019attention. \u00ab <em>Ducassou est un salaud<\/em> \u00bb a \u00e9crit l\u2019un d\u2019eux. Ducassou, c&rsquo;est le prof de physique qui a pris sa retraite il y a deux ans. Il para\u00eet que c&rsquo;\u00e9tait un vrai salaud. \u00ab<em> I love Lucille<\/em> \u00bb a \u00e9crit un autre. Lucille, dr\u00f4le de nom. La fille ne doit pas \u00eatre terrible. Grav\u00e9 profond\u00e9ment dans le bois, il y a un tr\u00e8s beau pistolet, tr\u00e8s r\u00e9ussi. Le type a d\u00fb utiliser une pointe de compas. Tous les d\u00e9tails y figurent, le percuteur, le viseur, la s\u00fbret\u00e9, le canon, les stries sur la crosse, tout. Le gars devait \u00eatre un sp\u00e9cialiste. La sortie de la balle qu&rsquo;il vient de tirer est m\u00eame repr\u00e9sent\u00e9e par un petit nuage travers\u00e9 par un double trait interrompu. Du beau travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab<em> Mort aux vaches<\/em> \u00bb. \u00ab <em>Elvis is the King<\/em> \u00bb. \u00ab<em> O.A.S.<\/em> \u00bb. \u00ab <em>Gallois est un con<\/em> \u00bb. Au milieu de ces affirmations, de ces insultes ou de ces simples constatations, tout en bas du panneau d\u2019affichage qu\u2019est devenu l\u2019abattant de mon pupitre, on peut d\u00e9chiffrer ce long cri d\u2019ennui ou de d\u00e9sespoir : \u00ab <em>J\u2019en ai marre marre marre marre plus que marre<\/em> \u00bb. Je recherche maintenant mes propres contributions. Elles sont peu nombreuses. Premi\u00e8rement parce que, si les grossi\u00e8ret\u00e9s des autres me font parfois rire, j&rsquo;ai du mal \u00e0 en prof\u00e9rer moi-m\u00eame. Deuxi\u00e8mement, parce que je suis nul en dessin. Tout ce que je pourrais produire serait des petits bonshommes avec des ronds en guise de t\u00eate et des b\u00e2tons pour bras et jambes. Troisi\u00e8mement, parce que je ne grave qu\u2019en cours de philo et, qu&rsquo;en Piston B, les heures de philo sont rares.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je retrouve pourtant une assez belle rosace trac\u00e9e au tire-ligne mont\u00e9 sur compas, et un pr\u00e9nom exotique, Tavia. Ce pr\u00e9nom, je l\u2019ai inscrit la semaine derni\u00e8re pendant le cours de Chatelet. Il nous faisait travailler sur une sentence de je ne sais plus qui : \u00ab <em>Pas de science dans un monde d\u2019aveugles<\/em> \u00bb. Cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais rentr\u00e9 du Luxembourg \u00e0 contrec\u0153ur juste pour \u00eatre marqu\u00e9 pr\u00e9sent au cours de philo. Pour cela, j\u2019avais d\u00fb laisser seule la dite Tavia. Je venais de passer avec elle deux heures ensoleill\u00e9es. Les choses \u00e9taient bien engag\u00e9es et tous les espoirs m\u2019\u00e9taient permis, mais laisser une jolie fille comme \u00e7a toute seule dans ce jardin plein d\u2019\u00e9tudiants en goguette \u00e9tait risqu\u00e9. J\u2019avais pass\u00e9 une bonne partie de l\u2019heure \u00e0 tracer les cinq lettres de son pr\u00e9nom sans m\u00eame y penser. Tavia est am\u00e9ricaine, elle arrive tout juste de G\u00e9orgie, et je dois la retrouver demain \u00e0 midi et quart devant le Capoulade. Je l\u2019emm\u00e8nerai \u00e9couter du jazz \u00e0 La Paillote.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Dubernard, concentrez-vous sur votre copie, s&rsquo;il vous pla\u00eet !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai sursaut\u00e9. C&rsquo;est Fontaine qui vient d&rsquo;interrompre une tentative de communication \u00e0 l\u2019autre bout de la salle. Il ajoute :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Messieurs, il vous reste trois heures !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me rends compte qu&rsquo;une heure vient de s&rsquo;\u00e9couler sans que j\u2019aie \u00e9crit un seul mot. Fontaine s\u2019est replong\u00e9 dans son journal. De temps en temps, il le replie pour le rouvrir bruyamment \u00e0 une autre page tout en jetant un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la classe. Un groupe d&rsquo;\u00e9l\u00e8ve passe bruyamment dans le couloir. L\u2019un d\u2019eux a plaqu\u00e9 son visage sur la partie vitr\u00e9e de notre porte pour observer ce qui se passe chez nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-H\u00e9, les gars ! Y a Fontaine qui fait s\u00e9cher les Piston B !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-\u00c7a, c\u2019est pas difficile ! Y sont nuls, les Piston B !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-H\u00e9, les Piston ! Pour l&rsquo;X, c&rsquo;est foutu ! Mais vous pourrez toujours aller en Fac !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Approbation g\u00e9n\u00e9rale de la troupe qui passe. Ce sont des Maths Sp\u00e9. Ils vont \u00e0 la gym. Veinards. Fontaine a fait semblant de ne rien entendre. Il allume une autre pipe. Le calme est revenu. J&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 recopier les premi\u00e8res lignes du texte du probl\u00e8me sur ma feuille. \u00c7a me donne une contenance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;imagine des tas d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui pourraient me sortir de cette \u00e9pouvantable situation : un feu s&rsquo;est d\u00e9clench\u00e9 dans la cantine et nous devons \u00e9vacuer le lyc\u00e9e. Nous voil\u00e0 sur le trottoir du boulevard Saint-Michel et le contr\u00f4le est annul\u00e9. D&rsquo;ailleurs, les dommages sont tels que les cours ne pourront pas reprendre avant au moins huit jours. Ou alors, il y a une manifestation pour l&rsquo;Alg\u00e9rie Fran\u00e7aise des Pr\u00e9pas \u00e0 Navale et \u00e0 Saint Cyr. Fontaine interrompt le contr\u00f4le. Il nous laisse libres de descendre dans la cour pour contremanifester et le contr\u00f4le est annul\u00e9. Ou encore, j&rsquo;ai une terrible crise de saignements de nez, ou de terribles maux de ventre, ou de t\u00eate. On doit m&rsquo;accompagner \u00e0 l&rsquo;infirmerie et le contr\u00f4le est annul\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me l\u00e8ve sans faire de bruit et remonte l&rsquo;all\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;estrade. Fontaine me regarde d&rsquo;un air interrogateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Il faut que j&rsquo;aille aux toilettes. Est-ce que&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Allez-y, mon vieux, allez-y.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;ai aucun besoin d&rsquo;aller aux toilettes, mais je ne peux pas rester \u00e9ternellement l\u00e0 \u00e0 regarder des petites lettres violettes\u00a0incompr\u00e9hensibles ou des \u00e2neries grav\u00e9es\u00a0dans le bois. Il faut que je sorte, que je prenne l&rsquo;air. March\u00e8se me regarde sortir. Il n&rsquo;est pas dupe de la man\u0153uvre et, dans son regard, je crois voir comme une petite lueur de sympathie. Salaud\u00a0! Le grand couloir est d\u00e9sert, l&rsquo;immense cage d&rsquo;escalier aussi. Comme dans une cath\u00e9drale, on entend de lointains \u00e9chos de portes qui claquent, de\u00a0pas sonores ou de conversations tronqu\u00e9es, puis le silence. J&rsquo;ai soudain la sensation \u00e9trange d&rsquo;\u00eatre seul \u00a0\u00e0 bord d&rsquo;un immense paquebot en perdition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un calme absolu r\u00e8gne\u00a0dans\u00a0la cour d&rsquo;honneur.\u00a0Debout sous les marronniers,\u00a0la statue de Saint-Louis me regarde de son air triste et doux. Comme chaque ann\u00e9e au d\u00e9but d&rsquo;octobre, on l\u2019a peinte de la couleur de la prochaine promotion de l\u2019X, jaune. Les traces rouges de l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re peuvent encore se voir sur le bas de sa robe. Je m&rsquo;assieds contre son pi\u00e9destal et, dans l\u2019ombre de la statue, j&rsquo;allume une Gitane.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai jamais voulu faire maths, moi. Je ne l\u2019ai peut-\u00eatre jamais dit \u00e0 mes parents, mais en fait je n\u2019ai jamais voulu. Je voulais faire Lettres mais, en seconde, je d\u00e9testais tellement mon professeur de fran\u00e7ais que j\u2019ai choisi la s\u00e9rie C, la meilleure comme on disait partout. Jusqu\u2019au bac, tout s\u2019est bien pass\u00e9, et d\u2019ailleurs, en maths, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t parmi les bons. Mais une fois arriv\u00e9 en Pr\u00e9pa \u00e0 Saint-Louis, \u00e7a n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 du tout pareil. C\u2019est un miracle\u00a0 que j\u2019aie r\u00e9ussi \u00e0 me maintenir jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le surveillant g\u00e9n\u00e9ral traverse la cour avec un inconnu. Il est trop occup\u00e9 pour me pr\u00eater attention, mais je r\u00e9alise que je ne peux pas rester l\u00e0 plus longtemps. Je reprends l\u2019escalier puis le grand couloir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand je rentre dans la classe, Fontaine n\u2019est plus \u00e0 sa place. Les mains dans le dos, la pipe \u00e0 la bouche, il est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma place vide, pench\u00e9 sur l\u2019\u00e9paule de March\u00e8se. Sans doute satisfait par ce qu\u2019il voit du travail de l\u2019un de ses meilleurs \u00e9l\u00e8ves, il reprend sa d\u00e9ambulation. Arriv\u00e9 au fond de la classe, il repart d\u2019une traite jusqu&rsquo;\u00e0 la chaire, consulte sa montre et annonce\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Messieurs, il vous reste une heure et trente-sept minutes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me retourne une nouvelle fois. Je ne vois rien que des fronts sereins ou pliss\u00e9s par l&rsquo;effort, mais tous studieux. A part Machuel, qui a carr\u00e9ment pos\u00e9 son front sur le bureau, ses avant-bras sur les cuisses, et qui semble dormir, pas un qui regarde en l&rsquo;air, pas un qui s\u00e8che.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis seul au monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une heure et trente-sept minutes, cinq mille huit cent vingt secondes, cinq mille huit cent dix-neuf, cinq mille huit cent dix-huit, cinq mille huit&#8230;le visage de\u00a0Tavia appara\u00eet peu \u00e0 peu sur fond de copie blanche encadr\u00e9e de noir. On dirait un peu une photo de chez Harcourt. Tavia, am\u00e9ricaine,\u00a0grande, brune. Elle porte les cheveux courts, un chemisier blanc, une jupe pliss\u00e9e noire et des ballerines marron. C&rsquo;est lundi dernier que je l&rsquo;ai vue pour la premi\u00e8re fois.\u00a0Comme tous les lundis, je s\u00e9chais la cantine pour pouvoir prendre un peu de soleil avant le cours de physique qui ne commence qu&rsquo;\u00e0 trois heures. Je me promenais avec March\u00e8se du c\u00f4t\u00e9 du bassin du Luxembourg quand nous avons vu ces deux filles visiblement \u00e9trang\u00e8res, renvers\u00e9es confortablement face au soleil sur deux chaises longues m\u00e9talliques, leurs jambes allong\u00e9es devant elles sur deux chaises droites. La pr\u00e9sence de deux jolies filles prenant le soleil \u00e0 cette heure au Luxembourg n&rsquo;\u00e9tait pas pour nous surprendre, mais le c\u00f4t\u00e9 \u00e9tonnant de la situation \u00e9tait qu&rsquo;il n&rsquo;y avait aucun gar\u00e7on autour. \u00c9tait-ce l&rsquo;approche de la fin du printemps et la douceur de la temp\u00e9rature, ou bien la solitude des jeunes filles et le fait que je ne sois pas seul, ou encore les deux grandes heures que nous avions encore devant nous ? Je me sentis rempli d&rsquo;une audace nouvelle qui me poussait \u00e0 tenter ce que je n&rsquo;avais jamais encore oser faire : draguer. Je dis \u00e0 March\u00e8se :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -On y va ! Dommage que la tienne soit moche !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette expression de regret n&rsquo;avait pas lieu d&rsquo;\u00eatre car, m\u00eame \u00e0 cette distance, on pouvait voir que les deux filles \u00e9taient loin d&rsquo;\u00eatre moches, mais la plaisanterie \u00e9tait traditionnelle et in\u00e9vitable entre soi-disant dragueurs. La plus petite \u00e9tait blonde. Je le sus plus tard, elle s&rsquo;appelait Monica. Gonfl\u00e9 \u00e0 bloc, mais un peu \u00e9mu quand m\u00eame, je fon\u00e7ais sur Monica et lui dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Hellooooo! Are you an actress ? Are you from Hollywood ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pauvret\u00e9 de mon entr\u00e9e en mati\u00e8re r\u00e9v\u00e9lait bien mon inexp\u00e9rience dans le domaine de la drague et vouait certainement ma tentative \u00e0 un lamentable \u00e9chec.\u00a0Mais au lieu de m&rsquo;ignorer comme c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;usage pour une fille importun\u00e9e et de continuer sa conversation avec Tavia, elle rit l\u00e9g\u00e8rement et dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -No, I am not from Hollywood, I am dutch.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entra\u00een\u00e9 par je ne sais quel d\u00e9mon ordinaire, je continuai dans la vulgarit\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Arrghhh zooo ! You are from Germany ! Goute ! Goute !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne me reconnaissais pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -No, I\u2019am dutch. From Holland.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;aurais voulu me battre ! Quel cr\u00e9tin !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heureusement March\u00e8se me sortit d&#8217;embarras en approchant deux chaises vides et en s&rsquo;adressant poliment en fran\u00e7ais aux deux jeunes filles :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Vous permettez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait gagn\u00e9, du moins pour le moment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, le cours de la conversation fut tel que Tavia sembla davantage s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 moi que Monica. Ne voulant pas contrarier le cours des choses, je me concentrais sur elle en retour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous appr\u00eemes qu&rsquo;elles \u00e9taient toutes deux inscrites \u00e0 l&rsquo;Alliance Fran\u00e7aise et qu&rsquo;elles \u00e9taient toutes deux au pair, l&rsquo;une avenue Mozart et l&rsquo;autre boulevard Raspail. Monica venait d\u2019Eindhoven et Tavia d&rsquo;Atlanta. Nous d\u00e9cid\u00e2mes de nous revoir le mercredi suivant, m\u00eame endroit, m\u00eame heure. Cela impliquait que nous s\u00e9chions la s\u00e9ance de sport au stade Charlety, mais \u00e7a, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;enfance de l&rsquo;art.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tavia est une jolie fille. A vrai dire, je ne suis jamais sorti avec une aussi jolie fille. Elle est joyeuse, naturelle, na\u00efve et inculte. Elle est arriv\u00e9e \u00e0 Paris il y a seulement un mois et elle est ravie par tout ce qu&rsquo;elle d\u00e9couvre. J&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un guide parfait. Je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 emmen\u00e9e voir le Pont des Arts et l&rsquo;\u00e9glise Saint-Germain des Pr\u00e9s. Nous avons pris un verre \u00e0 La Coupole et un caf\u00e9 aux Deux Magots. Je lui ai cit\u00e9 quelques-unes unes des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s qui avaient fr\u00e9quent\u00e9 ces \u00e9tablissements. Parmi eux, elle ne connaissait qu&rsquo;Hemingway, mais elle avait vaguement entendu parler de Sartre qu&rsquo;elle savait communiste. Quand je lui montrai un ticket de m\u00e9tro en lui expliquant que c&rsquo;\u00e9tait \u00ab\u00a0<em>a ticket for the Underground<\/em>\u00ab\u00a0, elle cru que c&rsquo;\u00e9tait une carte de membre de l&rsquo;O.A.S. Elle ne fut d\u00e9tromp\u00e9e que deux jours plus tard lorsqu&rsquo;elle prit le m\u00e9tro pour la premi\u00e8re fois avec Monica. Demain, apr\u00e8s La Paillote, je l&#8217;emm\u00e8nerai au Champollion. On y donne \u00ab\u00a0La R\u00e8gle du Jeu\u00a0\u00bb sous-titr\u00e9e en anglais. Ensuite, on ira peut \u00eatre au Slow Club ou au Whisky \u00e0 Gogo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Je ramasserai les copies dans quarante-cinq minutes exactement. N&rsquo;oubliez pas de prendre le temps de vous relire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, c&rsquo;est foutu ! Quarante-cinq minutes ! M\u00eame si un \u00e9clair de g\u00e9nie me frappait maintenant, ce serait foutu quand m\u00eame. Z\u00e9ro. \u00c7a sera difficile \u00e0 remonter un z\u00e9ro, surtout \u00e0 cette \u00e9poque de l&rsquo;ann\u00e9e. \u00a0Surtout avec Tavia qui d\u00e9barque. Il n&rsquo;y a pas de place pour une am\u00e9ricaine de dix-neuf ans dans la vie d&rsquo;un Pr\u00e9pa. C\u2019est vrai qu\u2019un z\u00e9ro en maths, \u00e7a n\u2019a aucune influence sur les concours. Mais de toute fa\u00e7on, il est de plus en plus improbable que j\u2019int\u00e8gre cette ann\u00e9e dans une \u00e9cole d\u00e9cente, et si je veux \u00eatre admis \u00e0 redoubler dans cette pr\u00e9pa, il faudra faire oublier ce contr\u00f4le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un grand bruit se produit dans la rang\u00e9e juste derri\u00e8re la mienne. C\u2019est Rajchman\u00a0qui vient de reculer son si\u00e8ge brutalement. Maintenant, il est assis raide sur sa chaise, la t\u00eate \u00e0 demi baiss\u00e9e, les \u00e9paules vout\u00e9es. Ses deux mains sont agripp\u00e9es au bord du si\u00e8ge, ses pieds sont pos\u00e9s bien \u00e0 plat sur le sol. Ses yeux sont grand ouverts avec une expression d\u2019affolement. Son visage est crisp\u00e9 et douloureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -H\u00e9, Rajchman, qu\u2019est-ce que t\u2019as\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On dirait qu\u2019il fait un effort pour me r\u00e9pondre mais qu\u2019il n\u2019y arrive pas. Les \u00e9l\u00e8ves autour de nous ont lev\u00e9 le nez de leur copie et commencent \u00e0 s\u2019agiter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Qu\u2019est-ce qu\u2019il se passe l\u00e0-bas\u00a0? demande Fontaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -C\u2019est Rajchman, il ne va pas bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -J\u2019arrive. Les autres, restez \u00e0 vos places\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fontaine descend l&rsquo;all\u00e9e entre les pupitres et me demande\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Qu\u2019est-ce qu\u2019il a, votre ami\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Je ne sais pas. Il est tout raide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Alors, Monsieur Rajchman, \u00e7a ne va pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En posant la question, Fontaine lui a pos\u00e9 la\u00a0main sur le dos\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Bon sang, il est dur comme du bois et il tremble. Vous et March\u00e8se, accompagnez-le \u00e0 l\u2019infirmerie. Vite\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous essayons de le faire lever, mais c\u2019est impossible. Ses membres sont raidis et nous n\u2019arrivons pas \u00e0 lui faire l\u00e2cher sa prise sur le si\u00e8ge. Fontaine nous dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Transportez-le sur sa chaise jusque l\u00e0-bas. \u00c7a ira\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 -Pas de probl\u00e8me, dit le grand March\u00e8se. Il n\u2019est pas bien lourd, Rajchman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, je me suis laiss\u00e9 porter par les \u00e9v\u00e8nements. Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 l\u2019infirmerie. Ils ont ouvert de force la bouche de Rajchman et lui ont mis une sorte de b\u00e2ton entre les dents. Ils ont appel\u00e9 Police-Secours et nous ont dit de retourner en classe. J\u2019ai dit non, je pr\u00e9f\u00e8re rester avec lui. Ils ont dit si vous voulez\u2026 March\u00e8se a dit faut que j\u2019y aille, maintenant, y a contr\u00f4le. J\u2019ai dit vas-y, moi je reste, arrange-toi pour planquer ma copie. Il a dit d\u2019accord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9tais sauv\u00e9. Provisoirement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/4-heures-de-maths.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4457\" src=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/4-heures-de-maths-300x216.jpg\" alt=\"4 heures de maths\" width=\"300\" height=\"216\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/4-heures-de-maths-300x216.jpg 300w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/4-heures-de-maths-960x691.jpg 960w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/4-heures-de-maths.jpg 1041w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Nous n\u2019avons jamais revu Rajchman, mais le lendemain, j\u2019emmenais Tavia \u00e0 La Paillote.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Il est huit heures moins treize. 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