{"id":40882,"date":"2022-10-22T16:47:41","date_gmt":"2022-10-22T14:47:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=40882"},"modified":"2022-10-27T04:23:07","modified_gmt":"2022-10-27T02:23:07","slug":"la-fausse-mort-de-coriolan-du-vannage-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=40882","title":{"rendered":"Les fausses morts de Coriolan du Vannage (int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #008080;\"><em>temps de lecture : 6 minutes\u00a0<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><em>Et pour ceux qui n&rsquo;auraient lu leur journal ni hier ni ce matin, voici, en int\u00e9gral, \u00ab\u00a0La fausse mort de Coriolan du Vannage\u00a0\u00bb.<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Couleur caf\u00e9 n\u00b034<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><strong>Les fausses morts de Coriolan du Vannage<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em>Val Caf\u00e9<br \/>\n39 boulevard de Port Royal<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est la premi\u00e8re fois que je viens m\u2019asseoir \u00e0 la terrasse de ce caf\u00e9. \u00c0 cette heure de la journ\u00e9e, elle est encore \u00e0 l\u2019ombre, mais dans une heure, les rayons du soleil couchant finiront par trouver l\u2019enfilade du boulevard pour inonder la terrasse du Val Caf\u00e9.<br \/>\nC\u2019est plut\u00f4t \u00e9trange que je n\u2019aie jamais fr\u00e9quent\u00e9 le Val Caf\u00e9 alors que j\u2019ai presque toujours habit\u00e9 ce quartier. J\u2019ai m\u00eame pass\u00e9 les onze ou douze premi\u00e8res ann\u00e9es de mon existence au num\u00e9ro 20 de ce m\u00eame boulevard, sur le trottoir d\u2019en face, un peu plus bas, vers Les Gobelins. Mais \u00e0 cette \u00e9poque, je ne fr\u00e9quentais pas encore les bistrots.<br \/>\nLe patron vient de m\u2019apporter la bi\u00e8re pression que j\u2019ai command\u00e9e. J\u2019ai d\u00fb lui faire r\u00e9p\u00e9ter trois fois <!--more-->la marque de la bi\u00e8re. Trois fois il me l\u2019a dite en grommelot aveyronnais, ni aimable, ni hostile, juste auvergnat. J\u2019ai fini par comprendre\u00a0: Jupiler, une bi\u00e8re du Nord, blonde, dor\u00e9e, l\u00e9g\u00e8re, une Belge comme on les aime.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est la premi\u00e8re fois que je viens au Val Caf\u00e9, mais cette femme, l\u00e0-bas, ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que je la vois. Blonde, elle aussi, taille moyenne, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement envelopp\u00e9e, petite quarantaine, chemisier blanc, blouson vert pomme et pantalon corsaire noir, une tenue de saison tout \u00e0 fait adapt\u00e9e \u00e0 ce quartier des abords de l\u2019h\u00f4pital Cochin qui reste pour quelques petites ann\u00e9es encore mi-bourgeois, mi-populaire. \u00c0 cet endroit et \u00e0 cette heure, cette femme n\u2019a rien de remarquable et ce n\u2019est pas le fait qu\u2019elle vienne d\u2019emprunter le passage-pi\u00e9tons pour rejoindre mon c\u00f4t\u00e9 du boulevard en tenant un gros chien jaune en laisse qui la fait sortir de sa banalit\u00e9. En effet, par ici, les chiens accroch\u00e9s \u00e0 un \u00eatre humain distrait ou exc\u00e9d\u00e9, c\u2019est tr\u00e8s courant et que le chien soit un labrador ne la distingue qu\u2019\u00e0 peine des autres attelages de cette sorte.<br \/>\nPourtant, depuis quelques instants, cette femme et son chien sont l\u2019objet de tous les regards. Les passants s\u2019arr\u00eatent pour l\u2019observer, l\u2019air int\u00e9ress\u00e9 ou compatissant selon le cas. Front contre la vitre et bouche ouverte, les passagers du 91 arr\u00eat\u00e9 \u00e0 la station sortent de leur torpeur pour la contempler. Les consommateurs \u00e0 la terrasse du Val Caf\u00e9 l\u00e8vent les yeux de leur t\u00e9l\u00e9phone et la regardent, un sourire amus\u00e9 aux l\u00e8vres.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que je la vois, elle et son labrador, c\u2019est la deuxi\u00e8me. La premi\u00e8re fois, c\u2019\u00e9tait il y a une quinzaine de jours, un peu plus haut sur le boulevard, entre l\u2019arr\u00eat de bus Port-Royal-St-Jacques et le caf\u00e9 Harmony. Je passai, affair\u00e9, sur le trottoir ; elle \u00e9tait l\u00e0, ennuy\u00e9e, avec son chien. L\u2019animal \u00e9tait couch\u00e9 sur le flanc, inerte. Sa maitresse tentait de le persuader de la suivre en tirant par secousses sur la laisse qui l\u2019ancrait au sol tout en lui adressant injonctions, conseils, encouragements et insultes. Rien n\u2019y faisait. La b\u00eate restait obstin\u00e9ment r\u00e9pandue sur l\u2019asphalte brulant, aussi lourde et flasque qu\u2019un \u00e9dredon d\u00e9tremp\u00e9. Pourtant, \u00e0 l\u2019attitude de sa maitresse et au l\u00e9ger mouvement de l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de sa queue, on voyait bien que l\u2019animal n\u2019\u00e9tait pas mort. Il arborait m\u00eame un certain sourire, suppliant certes, mais un certain sourire. Je vous assure, les labradors peuvent sourire. Je le sais, j&rsquo;en ai eu deux, et c&rsquo;est pourquoi, l&rsquo;air affable et apitoy\u00e9 tout \u00e0 la fois , je m\u2019approchai de la sc\u00e8ne et dis :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pauvre petite b\u00eate, avec cette chaleur et \u00e0 son \u00e2ge, elle doit \u00eatre \u00e9puis\u00e9e \u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je parlais du chien, bien entendu, et d\u2019ailleurs la dame ne s\u2019y m\u00e9prit pas une seconde puisqu\u2019elle me r\u00e9pondit :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2014 Pensez-vous ! Il veut seulement que j\u2019aille \u00e0 la boulangerie d\u2019en face\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il y avait effectivement, en face, une boulangerie, mais je ne crus la dame qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 et je passai mon chemin.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\"><strong>*<\/strong><\/h5>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et voil\u00e0 qu\u2019aujourd\u2019hui comme il y a quinze jours, je la retrouve dans la m\u00eame situation.\u00a0Moi qui connais bien le quartier, je sais qu\u2019il n\u2019y pas de boulangerie \u00e0 moins de cinq cents m\u00e8tres du Val Caf\u00e9. Et pourtant, la b\u00eate est allong\u00e9e sur le flanc, la laisse est tendue, la femme exasp\u00e9r\u00e9e. La femme parle \u00e0 la b\u00eate, mais d\u2019o\u00f9 je suis, je ne peux entendre ce qu\u2019elle dit. Le patron du Val est sorti sur sa terrasse\u00a0; il s\u2019est plant\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma table et, les bras crois\u00e9s, souriant, il contemple la sc\u00e8ne. \u00c7a y est, la rue a trouv\u00e9 son spectacle et les passants affair\u00e9s, les promeneurs solitaires, les usagers de la RATP, les bougnats de Paris et les consommateurs de Jupiler vont oublier pour quelques instants les soucis qui les occupent ou le vide qui les habite. Ils auront quelque chose \u00e0 raconter ce soir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">A pr\u00e9sent, la femme a pris la position du p\u00eacheur halant sa barque au sec sur la gr\u00e8ve\u00a0: bras droit point\u00e9 vers l\u2019horizon, jambe gauche tendue, jambe droite \u00e0 demi fl\u00e9chie, bras gauche tendu dans l\u2019alignement de la laisse qui la lie au labrador, les deux pieds solidement plant\u00e9s dans le bitume, par efforts successifs, elle bande tous les muscles qu\u2019elle peut mobiliser pour tenter de d\u00e9plier sa jambe droite tout en repliant son bras gauche et gagner ainsi quelques centim\u00e8tres dans la direction de sa destination. Et elle y arrive : trois fois de suite, je vois les 35 kilogrammes du labrador glisser de vingt centim\u00e8tres sur le trottoir. \u00c7a ne le d\u00e9range pas plus que \u00e7a, l\u2019animal. Il ne tente pas de se relever pour entra\u00eener sa ma\u00eetresse en remorque vers le plus proche boulanger, ce qu\u2019il pourrait faire sans effort. Il ne fait m\u00eame pas mine de protester contre le traitement qu\u2019il subit, totalement indigne d\u2019une b\u00eate de race et, qui plus est, inscrite au LOF sous le nom de Coriolan du Vannage et plus connue sous le nom de Clovis. Non, il ne fait rien de tout cela, il se laisse faire. Ce n\u2019est plus \u00e0 un \u00e9dredon d\u00e9tremp\u00e9 qu\u2019il fait penser, c\u2019est \u00e0 un \u00e9l\u00e9phant de mer comateux. Je commence \u00e0 penser que cette fois, ce pauvre chien est vraiment \u00e9puis\u00e9 ou malade ou m\u00eame compl\u00e8tement d\u00e9c\u00e9d\u00e9.<br \/>\nJe regarde le bougnat debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi qui vient de me lancer une remarque que je n\u2019ai pas comprise. En r\u00e9ponse \u00e0 son ton ironique, \u00e0 tout hasard, je lui envoie un sourire de ben\u00eat. Il hausse les \u00e9paules. Visiblement, cette fois encore, nous ne nous sommes pas compris. Mais pendant mes trois secondes d\u2019inattention, la situation sur le boulevard a chang\u00e9 du tout au tout. Quand je tourne \u00e0 nouveau la t\u00eate vers la triste s\u00e9quence du halage de chien mort, la cadavre a ressuscit\u00e9\u00a0: la maitresse du labrador s\u2019\u00e9loigne vers le haut du boulevard, tenant haut au-dessus de sa t\u00eate un morceau de quelque chose de sombre que la distance ne me permet pas d\u2019identifier, le labrador, mieux que ressuscit\u00e9, transform\u00e9 en joyeuse ballerine, saute autour de la femme en faisant des pointes sur ses pattes arri\u00e8re pour atteindre la chose sombre qu\u2019il a, lui, parfaitement identifi\u00e9e , tandis qu\u2019un homme, jovial et les poings sur les hanches, observe le ballet d\u2019un \u0153il d\u2019habitu\u00e9. Cet homme, c\u2019est le patron du Florina, restaurant bistronomique au 47 du boulevard de Port Royal. Si vous consultez la carte du Florina, vous y verrez en bonne place et en entr\u00e9e un jambon ib\u00e9rique Pata Negra Bellota \u00e0 l\u2019os dont Coriolan du Vannage vous donnera des nouvelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\"><em>FIN<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : 6 minutes\u00a0 Et pour ceux qui n&rsquo;auraient lu leur journal ni hier ni ce matin, voici, en int\u00e9gral, \u00ab\u00a0La fausse mort de Coriolan du Vannage\u00a0\u00bb. 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