{"id":38656,"date":"2022-09-19T07:47:11","date_gmt":"2022-09-19T05:47:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38656"},"modified":"2022-09-20T07:50:38","modified_gmt":"2022-09-20T05:50:38","slug":"monsieur-minette-2-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38656","title":{"rendered":"Monsieur Minette (2\/2)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #008000;\"><em>temps de lecture : 5 minutes <\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>(&#8230;) Nous n\u2019avions rien \u00e0 nous dire, mais nous le disions quand m\u00eame, le temps, les chiens, les travaux des champs, Paris&#8230; Monsieur Minette parlait peu, Ena s&rsquo;impatientait, alors nous nous s\u00e9parions sur une nouvelle banalit\u00e9, la raret\u00e9 du gibier, le renard qu&rsquo;on n\u2019arrive pas \u00e0 attraper, le temps qui passe, \u00e0 un de ces jours, Monsieur Minette&#8230;<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Monsieur Minette \u00e9tait petit et gros. On pourrait m\u00eame dire qu\u2019il \u00e9tait gonfl\u00e9. Il remplissait tellement son bleu de travail qu\u2019on avait l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait le v\u00eatement qui limitait l\u2019expansion de son corps.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Monsieur Minette portait une montre qui me fascinait. C\u2019\u00e9tait une montre ordinaire, bon march\u00e9, mais son petit cadran rectangulaire aux discrets chiffres romains aurait davantage convenu \u00e0 une femme qu\u2019\u00e0 un pauvre fermier du bas de l\u2019Aisne. Son bracelet, \u00e9troit, presque un cordon, \u00e9tait en cuir d\u00e9lav\u00e9. Mais ce qu\u2019il y avait de particulier dans cette montre, ce n\u2019\u00e9tait ni sa taille, ni son cadran ni son bracelet, c\u2019\u00e9tait la fa\u00e7on dont il la portait. Le bracelet, incrust\u00e9 dans la peau, creusait un profond sillon dans le poignet gauche. On aurait pu croire qu\u2019il avait port\u00e9 cette montre le jour de sa premi\u00e8re communion et qu\u2019il ne l\u2019avait jamais \u00f4t\u00e9e depuis, ne serait-ce que pour adapter le bracelet au diam\u00e8tre croissant de son avant-bras.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Monsieur Minette portait aussi des <!--more-->verres ronds tr\u00e8s \u00e9pais, car il ne voyait pas grand-chose. Un beau jour, je constatai qu\u2019il avait remplac\u00e9 l\u2019une des branches m\u00e9talliques de ses lunettes par un fil de fer tordu sur l\u2019oreille et fix\u00e9 au Chatterton sur la monture. Un autre jour, je compris qu\u2019il avait cass\u00e9 l\u2019un de ses verres en trois ou quatre \u00e9clats : il avait reconstitu\u00e9 la lentille en collant les morceaux avec du Scotch transparent. Je pense qu\u2019il a termin\u00e9 sa vie avec cette m\u00eame paire dans ce m\u00eame \u00e9tat. Peut-\u00eatre rempla\u00e7ait-il le Scotch de temps en temps.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Un jour, par un tr\u00e8s chaud dimanche d\u2019ao\u00fbt, j\u2019eus besoin d\u2019extraire une voiture d\u2019un champ o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait engag\u00e9e et dont elle ne pouvait plus sortir. Je raconterai peut-\u00eatre un jour le pourquoi du comment de cet incident, mais ce n\u2019est pas le sujet d\u2019aujourd\u2019hui. Tout ce que je veux dire aujourd\u2019hui c\u2019est que, dans ce champ recul\u00e9 et pentu, en bordure d\u2019un bois, sans acc\u00e8s carrossable, o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait pas question de faire venir une d\u00e9panneuse, le sauveur potentiel qui me vint imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019esprit, ce fut Minette. Quand j\u2019arrivai chez lui pour lui demander son aide, \u00e7a ne lui prit pas plus de quatre minutes ni plus de six mots pour aller chercher un c\u00e2ble d\u2019acier dans sa remise, d\u00e9marrer son tracteur et se lancer sur la route de Champ de Faye.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Par un matin de printemps, je me promenais sur un chemin qui longeait une p\u00e2ture. C\u2019\u00e9tait avec Ena, ou peut-\u00eatre avec Sari, je ne sais plus. Ce que je me rappelle c\u2019est que les herbes \u00e9taient hautes et les veaux dans les pr\u00e9s. Et justement, cette histoire a encore \u00e0 voir avec des veaux. Les ayant aper\u00e7us longtemps \u00e0 l\u2019avance, j\u2019avais mis Ena, ou peut-\u00eatre Sari, en laisse. Les veaux \u00e9taient une dizaine et au lieu d\u2019\u00eatre en ordre dispers\u00e9 et de me regarder avec fixit\u00e9 comme ils le font d\u2019ordinaire quand n\u2019importe quoi approche, un homme, un chien, un tracteur ou un train, ils \u00e9taient assembl\u00e9s en un cercle parfait. La t\u00eate tourn\u00e9e vers l\u2019int\u00e9rieur du cercle, ils semblaient contempler quelque chose que leurs corps me cachaient. J\u2019approchai aussi pr\u00eat que me le permettait la cl\u00f4ture. Les veaux ne bronchaient pas. Je les apostrophai gaiment car, par les belles matin\u00e9es de printemps, il m\u2019arrive d\u2019\u00eatre de tr\u00e8s bonne humeur :<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>\u2014 Alors, les veaux ! On ne dit plus bonjour ?<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Et c\u2019est alors que j\u2019entendis, venant du centre du cercle\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>\u2014 Bonjour, Monsieur Coutheillas&#8230;<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>en m\u00eame temps que, par-dessus les cornes des bestiaux rassembl\u00e9s, je voyais \u00e9merger la t\u00eate puis le haut du corps de Monsieur Minette qui se redressait en rajustant son pantalon, le visage rougi par l\u2019effort et la confusion.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>\u2014 Bonjour, Monsieur Minette, lui r\u00e9pondis-je, et par discr\u00e9tion, je poursuivis mon chemin \u00e0 grand pas,\u00a0 tirant Ena derri\u00e8re moi, \u00e0 moins que ce n\u2019ait \u00e9t\u00e9 Sari.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Dans les \u00e9ditions pr\u00e9c\u00e9dentes de ce journal de campagne, nous avons appris quelques d\u00e9tails suppl\u00e9mentaires sur Monsieur Minette\u00a0: son probable diab\u00e8te qui gonflait ses membres et obscurcissait ses yeux, sa timidit\u00e9, sa serviabilit\u00e9, sa solitude.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Un jour, Monsieur Minette prit sa retraite. Du peu qu\u2019il poss\u00e9dait, il ne garda que le corps de ferme, son tracteur et le fauteuil blanc dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Je le croisais de temps en temps dans mes balades, mais toujours \u00e0 proximit\u00e9 de chez lui, au bout du hameau. Peut-\u00eatre la marche lui \u00e9tait-elle devenue p\u00e9nible. Un autre fermier qui habitait plus pr\u00e8s de chez nous venait de prendre sa retraite, lui aussi. Comme les deux hommes avaient \u00e9t\u00e9 c\u00e9libataires toute leur vie, qu\u2019ils habitaient \u00e0 moins de deux kilom\u00e8tres l\u2019un de l\u2019autre et qu\u2019ils avaient d\u00e9sormais du temps \u00e0 revendre, je pensais qu\u2019ils<span class=\"apple-converted-space\">\u00a0<\/span>se rendraient visite de temps en temps pour discuter du bon vieux temps et rattraper par quelques ann\u00e9es de copinage toute une vie d\u2019ignorance mutuelle. Mais \u00e7a ne se fit pas. Il y avait eu des mots entre eux, peut-\u00eatre m\u00eame pas de mots, mais en tout cas du ressentiment, une histoire de guerre d\u2019Alg\u00e9rie que l\u2019un avait faite et l\u2019autre pas, quelque chose comme \u00e7a. Et puis, notre fermier voisin mourut, c\u2019\u00e9tait son tour. Et quelques mois plus tard, car tout se fait lentement par ici, le samedi je crois, on vit r\u00e9guli\u00e8rement Monsieur Minette, hilare, juch\u00e9 sur son tracteur, d\u00e9bouler de son hameau pour traverser le n\u00f4tre afin de rendre visite \u00e0 la ferme du bout. Qu\u2019allait-il faire l\u00e0-bas ? C&rsquo;est une autre histoire. Si jamais je la raconte un jour, j\u2019en changerai le nom des personnages et des lieux.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : 5 minutes (&#8230;) Nous n\u2019avions rien \u00e0 nous dire, mais nous le disions quand m\u00eame, le temps, les chiens, les travaux des champs, Paris&#8230; Monsieur Minette parlait peu, Ena s&rsquo;impatientait, alors nous nous s\u00e9parions sur une nouvelle banalit\u00e9, la raret\u00e9 du gibier, le renard qu&rsquo;on n\u2019arrive pas \u00e0 attraper, le temps &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38656\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Monsieur Minette (2\/2)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[12],"tags":[21],"class_list":["post-38656","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recit","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/38656","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=38656"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/38656\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=38656"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=38656"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=38656"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}