{"id":38547,"date":"2022-08-27T16:47:47","date_gmt":"2022-08-27T14:47:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38547"},"modified":"2022-08-30T08:01:22","modified_gmt":"2022-08-30T06:01:22","slug":"38547","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38547","title":{"rendered":"La R\u00e8gle du jeu &#8211; Critique ais\u00e9e n\u00b0235 (int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #808000;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-37705 alignleft\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Sablier.png\" alt=\"\" width=\"35\" height=\"35\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Sablier.png 225w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Sablier-150x150.png 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 35px) 100vw, 35px\" \/><span style=\"color: #008000;\">temps de lecture : 20 minutes<\/span><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Et pour ceux qui ont vingt minutes \u00e0 perdre ou qui pr\u00e9f\u00e8re lire tout d&rsquo;un coup, voici la version int\u00e9grale, in extenso, de la totalit\u00e9 du texte en son enti\u00e8ret\u00e9 et sans coupure.<\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Critique ais\u00e9e n\u00b0234<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>La R\u00e8gle du jeu<br \/>\n<\/strong>Jean Renoir \u2013 1939<br \/>\n<em>Marcel Dalio, Nora Gr\u00e9gor, Jean Renoir, Roland Toutain, Paulette Dubost, Julien Carette, Gaston Modot&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>La premi\u00e8re fois<br \/>\n<\/strong>La premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, c\u2019\u00e9tait au Champollion. Pas \u00e0 l\u2019Actua-Champo, non, dans la grande salle, au Champo.<br \/>\nLa grande salle du Champollion ! Cent places ? Cent cinquante ? L\u00e9g\u00e8rement en pente, elle \u00e9tait si petite que, pour pouvoir projeter sur un \u00e9cran de taille acceptable, le propri\u00e9taire avait fait installer un syst\u00e8me tr\u00e8s particulier : par le truchement d\u2019un p\u00e9riscope, le film \u00e9tait projet\u00e9 sur le mur du fond de la salle o\u00f9 un miroir renvoyait les images sur l\u2019\u00e9cran. L\u2019Actua-Champo, dont la salle \u00e9tait encore plus petite, ne b\u00e9n\u00e9ficiait pas, je crois, de ce syst\u00e8me ; c\u2019est dire la taille de l\u2019\u00e9cran.<br \/>\nMais la premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, c\u2019\u00e9tait bien au Champollion, dans la grande salle.<br \/>\nJe devais avoir 17, 18, 19 ans tout au plus. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, les vacances&#8230; le mois d\u2019ao\u00fbt plus pr\u00e9cis\u00e9ment. Il faisait chaud, s\u00fbrement. J\u2019\u00e9tais seul. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je n\u2019avais pas de petite amie, ou alors elle n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0, je ne sais plus. Il devait \u00eatre <!--more-->4 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi et je passais rue des \u00c9coles, probablement \u00e0 la recherche d\u2019une \u00e2me s\u0153ur. On n\u2019est pas s\u00e9rieux quand on a 17 ans et qu\u2019on a des platanes verts sur le Boulevard Saint-Michel.<br \/>\nIl devait faire chaud, je l\u2019ai dit. Je crois m\u00eame qu\u2019il y avait de l\u2019orage dans l\u2019air, pas au sens figur\u00e9, de l\u2019orage, du vrai. L\u2019affiche au-dessus de l\u2019entr\u00e9e annon\u00e7ait \u00ab\u00a0<em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>\u00ab\u00a0. Elle n\u2019\u00e9tait pas bien tentante. C\u2019\u00e9tait l\u2019affiche originale sans doute. On y voyait surtout deux visages, celui d\u2019une femme, douloureux, les yeux lev\u00e9s vers le ciel, et celui d\u2019un homme, au regard un peu m\u00e9prisant. \u00c0 l\u2019ombre de ce qui ressemblait \u00e0 un ch\u00e2teau, quelques petites silhouettes s\u2019agitaient en arri\u00e8re-plan. <em>La R\u00e8gle du jeu&#8230;<\/em> Sans doute encore une histoire d\u2019amour, un peu m\u00e9lo, avec, comme disait ma m\u00e8re, \u00abdes messieurs et puis des dames\u00bb, avec des t\u00e9l\u00e9phones blancs, des voitures d\u00e9capotables, et un passionn\u00e9 mais chaste baiser final. Pas un truc pour moi. Peut-\u00eatre un autre jour, avec une nouvelle amie, un film pour embrasser dans le noir&#8230; Mais certainement pas un truc \u00e0 voir tout seul.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Ma vie de cin\u00e9phile<br \/>\n<\/strong>A ce stade de cette critique tr\u00e8s personnelle et pas si ais\u00e9e que \u00e7a, il faut sans doute que je pr\u00e9cise ce qu\u2019\u00e9tait ma vie de cin\u00e9phile \u00e0 cette \u00e9poque. Les mois qui suivirent cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 l\u2019\u00e9tablirent d\u00e9finitivement : je vivais la fin d\u2019une intense p\u00e9riode de cin\u00e9ma. Je fr\u00e9quentais tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement les cin\u00e9mas du Quartier Latin, le Champo, le Latin, le Sorbonne, le Studio des \u00c9coles&#8230; mais aussi du c\u00f4t\u00e9 des Champs-\u00c9lys\u00e9es, le Marbeuf, le Mac-Mahon, le Napol\u00e9on, le Balzac&#8230; Dans la nouvelle bande d\u2019amis que je venais d\u2019int\u00e9grer, nous allions tous tr\u00e8s souvent au cin\u00e9ma, ensemble ou s\u00e9par\u00e9ment. Nous avions \u00e9tabli une sorte de concours de cin\u00e9philie. Pour cela, nous tenions le compte du nombre de films que nous voyions. J\u2019atteignis mon record pendant l\u2019ann\u00e9e de ma seconde Math-\u00c9lem. Il fut de 110 films. Le dimanche, il m\u2019arrivait de voir trois films d\u2019affil\u00e9e. Je m\u2019en souviens encore, pas des films, mais du nombre. Pour mieux appr\u00e9cier la fr\u00e9quence, il suffit de se rappeler qu\u2019une ann\u00e9e scolaire s\u2019\u00e9tend plus ou moins sur 8 mois. \u00c7a fait quand m\u00eame une moyenne de 4,3 films par semaine.<br \/>\nAvec le recul, je dois reconnaitre que c\u2019est surtout le cin\u00e9ma am\u00e9ricain qui nous attirait\u00a0; pas ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui les <em>blockbusters<\/em>, \u00e0 cette \u00e9poque bien plus rares qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent et consid\u00e9r\u00e9s par nous comme presque vulgaires, mais le vrai cin\u00e9ma am\u00e9ricain, les westerns de John Ford et Anthony Mann, les com\u00e9dies de Frank Capra et Ernst Lubitsch, les s\u00e9ries noires de Raoul Walsh et John Houston, les com\u00e9dies musicales de Stanley Donen et Vincente Minelli, les drames de Nicholas Ray et Joseph Mankiewicz, les films de guerre de Robert Aldrich et Fred Zinnemann&#8230; tout, nous allions tout voir, jusqu\u2019aux p\u00e9plums, jusqu\u2019\u00e0 la science-fiction&#8230; Parfois, nous faisions un d\u00e9tour vers le cin\u00e9ma anglais, italien ou su\u00e9dois, mais toujours, nous revenions au cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<br \/>\nEt le cin\u00e9ma fran\u00e7ais dans tout \u00e7a\u00a0? Bien s\u00fbr, suivant en cela les recommandations de mes parents, j\u2019avais vu depuis longtemps <em>Les Visiteurs du soir, Les Enfants du Paradis, H\u00f4tel du Nord, Quai des Orf\u00e8vres, Dr\u00f4le de drame<\/em> et un certain nombre d\u2019autres de ces films tourn\u00e9s avant ou pendant la guerre. Mais d\u2019une part, ces rares chefs d\u2019\u0153uvre \u00e9taient noy\u00e9s dans une abondante production de m\u00e9lodrames avec <em>des messieurs et puis des dames, des t\u00e9l\u00e9phones blancs et des d\u00e9capotables<\/em> \u2014 voir plus haut \u2014 productions qui nous ennuyaient quand elles ne nous faisaient pas ricaner au fond des salles obscures. D\u2019autre part, pour avoir revu depuis, et plusieurs fois, chacun de ces chefs d\u2019\u0153uvres, je r\u00e9alise aujourd\u2019hui qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, je n\u2019avais pas l\u2019esprit \u00e0 \u00e7a. Mis \u00e0 part <em>Dr\u00f4le de Drame<\/em>, en fait plus anglais que fran\u00e7ais et qui m\u2019avait enchant\u00e9, je n\u2019\u00e9tais pas, pas encore, sensible au jeu des com\u00e9diens, \u00e0 la fa\u00e7on de filmer, aux dialogues, aux th\u00e8mes m\u00eames de ces films, tellement diff\u00e9rents de ceux du cin\u00e9ma auquel nous revenions toujours, le cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Paris au mois d\u2019ao\u00fbt<br \/>\n<\/strong>Apr\u00e8s cette longue digression qui n\u2019\u00e9tait destin\u00e9e qu\u2019\u00e0 expliquer pourquoi \u00e0 cet \u00e2ge, je n\u2019avais pas encore vu <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, il est temps de revenir \u00e0 cette chaude apr\u00e8s-midi solitaire au Quartier Latin.<br \/>\nIl est donc aux environs de 4 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, c\u2019est dans dix minutes. L\u2019affiche n\u2019est pas tr\u00e8s tentante et il y a un d\u00e9but de file d\u2019attente qui remonte la rue Champollion. Mais il va probablement pleuvoir. Et puis je r\u00e9alise que Jean Renoir, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu un film de lui\u00a0: <em>La Grande illusion<\/em>. J\u2019\u00e9tais plus jeune encore et j\u2019avais trouv\u00e9 \u00e7a pas mal, un peu bavard pour un film de guerre, mais pas mal. Alors, c\u2019est d\u00e9cid\u00e9, ce sera <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>.<br \/>\nJe m\u2019ajoute \u00e0 la file qui avance doucement, j\u2019ach\u00e8te mon ticket. La salle est presque pleine. Je fais lever tout un rang pour atteindre un des derniers si\u00e8ges libres tandis que Jean Mineur lance sa pioche vers l\u2019\u00e9cran&#8230; Balzac 00 01&#8230; \u00ab\u00a0Un peu plus, il avait pas le t\u00e9l\u00e9phone\u00a0!\u00a0\u00bb lance quelqu\u2019un. Quelques rires r\u00e9pondent \u00e0 cette vieille plaisanterie dont j\u2019ai toujours aim\u00e9 le cot\u00e9 absurde. Et puis les derni\u00e8res lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent, l\u2019\u00e9cran blanchit et c\u2019est tout de suite le film.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>\u00c7a tourne !<br \/>\n<\/strong>Sc\u00e8ne de nuit, noir et blanc, la foule, grande confusion, c\u2019est un a\u00e9rodrome, une femme parle dans un micro, d\u2019une voix aigu\u00eb, dat\u00e9e, l\u2019excitation grandit, on entraper\u00e7oit un petit avion qui se pose, la foule court vers l\u2019avion, la femme au micro aussi, l\u2019avion s\u2019immobilise, tout le monde parle en m\u00eame temps&#8230;<br \/>\nMais qu\u2019est-ce qu\u2019il se passe\u00a0?\u00a0Les images sont confuses, les dialogues aussi, on voit \u00e0 peine l\u2019avion, et le h\u00e9ros, le pilote qui vient de traverser l\u2019Atlantique en solitaire, se r\u00e9pand en j\u00e9r\u00e9miades \u00e0 peine descendu de son appareil\u00a0! Eh bien, \u00e7a commence bien, ce Renoir\u00a0! En plus, il y a des sous-titre anglais\u00a0! Ah\u00a0! C\u2019est vrai\u00a0! On est au mois d\u2019Ao\u00fbt, il y a des touristes.<br \/>\nUne heure et demie plus tard, le film s\u2019ach\u00e8ve avec la fin d\u2019un long weekend de chasse. Il y a quelques minutes, il y a eu un drame, un homme en a tu\u00e9 un autre d\u2019un coup de fusil. Mais tout va rentrer dans l\u2019ordre, tristement. La vie normale des personnages va reprendre, d\u00e8s demain, d\u00e8s ce soir.<br \/>\nFondu au noir&#8230;<br \/>\nFin&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>\u00c9tat de choc<br \/>\n<\/strong>Je suis sur le trottoir dans la lumi\u00e8re au milieu de cette petite foule qui se disperse \u00e0 regret. Il a d\u00fb pleuvoir, mais maintenant il fait beau. J\u2019allume une cigarette. Le bitume n\u2019a pas eu le temps de s\u00e9cher. Il sent bon\u00a0la ville. Il est noir et brillant. Il refl\u00e8te les silhouettes des passants et des autobus. Je remonte la rue Champollion vers la Place de la Sorbonne. \u00c9tourdi, je ne sais pas quoi penser. Je ne pense pas. Les sons et les images de la f\u00eate sont encore dans ma t\u00eate. Je respire la fraicheur que l\u2019\u00e9troite rue a conserv\u00e9e, j\u2019avale la fum\u00e9e ti\u00e8de de la Gitane. Petit \u00e0 petit, en moi, tout se tait, mes \u00e9paules s\u2019abaissent, je me d\u00e9tends. Et je pense\u00a0: c\u2019est le plus grand film que j\u2019ai jamais vu.<br \/>\nAujourd\u2019hui, je comprends que j\u2019\u00e9tais en \u00e9tat de choc, un choc \u00e9motionnel en m\u00eame temps qu\u2019un choc esth\u00e9tique, disons plut\u00f4t cin\u00e9matographique, le premier, et probablement le plus grand et le plus long de ce que sera ma vie de spectateur.<br \/>\nAvant cette premi\u00e8re vision de <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, j\u2019avais connu par le cin\u00e9ma bien d\u2019autres \u00e9motions m\u00e9morables, d\u2019autres enthousiasmes\u00a0: le discours de Marc Antoine dans <em>Jules C\u00e9sar<\/em>, la danse dans les flaques d\u2019eau de Gene Kelly dans <em>Chantons sous la pluie<\/em>, le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9closion des \u0153ufs de tortues dans <em>Soudain l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier<\/em>&#8230; Plus tard, j\u2019en connaitrai encore bien d\u2019autres&#8230; la d\u00e9couverte de Wadi Rum dans <em>Laurence d\u2019Arabie<\/em>, le d\u00e9barquement \u00e0 Omaha Beach dans le <em>Soldat Ryan<\/em>, la sc\u00e8ne d\u2019ouverture de <em>West Side Story<\/em>, et tant d\u2019autres qui ne me reviennent pas \u00e0 l\u2019esprit en cet instant. Mais jamais encore je n\u2019avais \u00e9t\u00e9 et jamais plus je ne serai pris \u00e0 ce point dans un film, envelopp\u00e9, transport\u00e9 par lui, du d\u00e9but jusqu\u2019\u00e0 la fin. Tous mes visionnages ult\u00e9rieurs de <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> ont confirm\u00e9, et m\u00eame parfois, gr\u00e2ce \u00e0 une meilleure connaissance du cin\u00e9ma, renforc\u00e9 cette premi\u00e8re impression.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Pourquoi\u00a0?<br \/>\n<\/strong>Par la suite, j\u2019ai souvent \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de faire partager ma passion pour <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> \u00e0 d\u2019autres, parents, amis, tous plus ou moins cin\u00e9philes, mais jamais je n\u2019ai rencontr\u00e9 de v\u00e9ritable \u00e2me s\u0153ur sur ce sujet. J\u2019obtenais surtout deux types de r\u00e9actions \u00e0 mon enthousiasme : d\u2019abord celle que j\u2019appellerai la r\u00e9action <em>Proustienne<\/em>, et ensuite l\u2019autre, la r\u00e9action <em>Alternative<\/em>.<br \/>\nLe nom de la premi\u00e8re vient de ce qu\u2019elle ressemble \u00e0 la position de beaucoup devant qui on \u00e9voque <em>\u00c0 la Recherche du temps perdu<\/em> : \u00ab\u00a0Ah oui\u00a0! La Recherche&#8230;il parait que&#8230; il faudrait que je me d\u00e9cide un jour \u00e0&#8230;\u00a0\u00bb \u00a0Pour la R\u00e8gle, c&rsquo;est la m\u00eame chose : \u00ab\u00a0Ah oui ! La R\u00e8gle du jeu ! Bon film para\u00eet-il\u2026 Il faut vraiment que je me d\u00e9cide \u00e0 le voir un de ces jours\u2026 \u00bb<br \/>\nLa seconde r\u00e9action, l\u2019Alternative, consiste \u00e0 dire :\u00ab\u00a0Ah oui ! La R\u00e8gle du jeu ! Renoir\u2026 Pas mal, oui\u2026 Mais je pr\u00e9f\u00e8re La Grande illusion\u2026\u00a0\u00bb<br \/>\nEt je ne vous parle pas des id\u00e9es toutes faites, des clich\u00e9s recueillis ici ou l\u00e0 et resservis d\u2019un air entendu, tels que : \u00ab\u00a0Ah oui ! La R\u00e8gle du jeu ! Une critique virulente de la Haute Soci\u00e9t\u00e9\u2026 un film contre la chasse\u2026 contre la guerre\u2026\u00a0un monde qui n\u2019existe plus\u2026\u00a0un sacr\u00e9 \u00e9chec commercial\u2026\u00bb<br \/>\nni des jugements plus nuanc\u00e9s tels que : \u00ab\u00a0un peu long, non ? \u2026 trop compliqu\u00e9, on ne sait pas vraiment sur quel pied danser\u2026 on ne sait pas vraiment que penser\u2026\u00a0\u00bb<br \/>\nEt, pour \u00e9viter de me mettre en col\u00e8re, je n\u2019\u00e9voquerai pas les : \u00ab\u00a0trop long&#8230; trop compliqu\u00e9&#8230; rien compris&#8230; pas mon genre de film\u2026\u00a0\u00bb parfois rencontr\u00e9s.<br \/>\nAlors pourquoi Fran\u00e7ois Truffaut a-t-il dit de <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> que c\u2019est \u00ab\u00a0<em>le film des films , le credo des cin\u00e9philes<\/em>\u00a0\u00bb. Pourquoi Eric Rohmer disait-il que \u00ab\u00a0<em>Renoir contient tout le cin\u00e9ma<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0? Pourquoi depuis cinquante ans le film est-il cit\u00e9 dans tous les classements effectu\u00e9s par les professionnels du cin\u00e9ma parmi les cinq ou six meilleurs films au monde\u00a0? Pourquoi, soixante-dix ans apr\u00e8s sa cr\u00e9ation, <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> (1939) arrive-t-elle en deuxi\u00e8me position ex \u00e6quo avec\u00a0<em>La Nuit du chasseur<\/em>\u00a0(Charles Laughton-1955), derri\u00e8re <em>Citizen Kane<\/em> (Orson Welles-1941), dans le classement du Figaro\u00a0de 2008 ?\u00a0Pourquoi Alain Resnais a-t-il \u00e9crit qu\u2019au sortir de la salle de cinema o\u00f9 il venait de voir <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> \u00ab\u00a0<em>tout \u00e9tait sens dessus dessous, toutes mes id\u00e9es sur le cin\u00e9ma avaient \u00e9t\u00e9 mises au d\u00e9fi.<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0Et pourquoi, moi, cours-je la campagne en r\u00e9p\u00e9tant partout que, sauf le respect d\u00fb \u00e0 Welles et \u00e0 Laughton, <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> est le plus grand film jamais r\u00e9alis\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Ben oui, pourquoi\u00a0?<br \/>\n<\/strong>D\u00e9cortiquer les raisons de la parfaite r\u00e9ussite d\u2019un film, c\u2019est un peu comme expliquer par avance le comique d\u2019un calembour ou les ressorts de l\u2019humour d\u2019un aphorisme\u00a0absurde\u00a0; en g\u00e9n\u00e9ral, \u00e7a ruine l\u2019effet recherch\u00e9 et la plupart du temps, \u00e7a rend la chose tr\u00e8s p\u00e9nible \u00e0 tout le monde. Un calembour, un nonsense, \u00e7a se comprend du premier coup ou jamais.<br \/>\nEt puis, se lancer dans l\u2019apologie d\u2019un tel film, c\u2019est aussi une gageure. Quand on entreprend un truc pareil, on a peur, peur d\u2019en faire trop, ou pas assez, ou d\u2019oublier quelque chose, peur d\u2019\u00eatre ridicule \u00e0 force de superlatifs, d\u2019\u00eatre dissuasif \u00e0 force de conviction, et surtout peur de ne pas arriver \u00e0 faire partager sa passion.<br \/>\nC\u2019est risqu\u00e9, d\u2019accord mais, comme disait John Wayne dans je ne sais plus quel film : <em>\u00a0\u00bb Il arrive un temps dans la vie d\u2019un homme o\u00f9 il doit faire ce qu\u2019il doit faire.<\/em>\u00a0\u00bb Et ce moment, c\u2019est maintenant.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Alors maintenant, voil\u00e0 pourquoi : <\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>C\u2019est \u00e0 cause du sc\u00e9nario\u00a0!<br \/>\n<\/strong>Vous savez que je n\u2019aime pas beaucoup raconter les films. C\u2019est par peur de paraphraser et de g\u00e2cher la surprise du futur spectateur. Mais ici, quelle importance ? Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9v\u00e8nement extraordinaire, on n\u2019agite ni grands sentiments ni grandes id\u00e9es. Il n\u2019y a pas de retournement, pas de suspense, presque pas de surprise, juste des histoires qui se croisent. Alors pourquoi ne pas raconter ?<br \/>\n1939 \u00e0 Paris&#8230; Le jeune aviateur Andr\u00e9 Jurieux vient de traverser l\u2019Atlantique en solitaire. Il l\u2019a fait par amour pour Christine, \u00e9pouse du Marquis de La Chesnay, mais elle ne semble pr\u00eater aucune attention \u00e0 son exploit. D\u00e9\u00e7u, il tente de se suicider en lan\u00e7ant sa voiture contre un arbre.<br \/>\nChristine aime son mari, mais elle souffre d\u2019\u00eatre tromp\u00e9e ouvertement par le marquis. Elle n\u2019est pas insensible \u00e0 la fougue amoureuse de Jurieux mais elle n\u2019entend pas lui c\u00e9der.<br \/>\nLe Marquis de la Chesnay entretient une liaison r\u00e9guli\u00e8re avec une amie de leur couple. Le flirt entre Jurieux et Christine lui fait r\u00e9aliser qu\u2019il aime sa femme. Il d\u00e9cide de rompre avec sa maitresse.<br \/>\nOctave est l\u2019ami de Jurieux et de Christine. Il est aussi l\u2019invit\u00e9 permanent, gentil pique assiette et ami du marquis. Il lutine volontiers Lisette, la femme de chambre de Christine. Lisette est mari\u00e9e au jaloux Schumacher, garde-chasse au ch\u00e2teau de la Colini\u00e8re o\u00f9 le Marquis a invit\u00e9 des membres de la bonne soci\u00e9t\u00e9 pour quelques jours de chasse.<br \/>\nPour consoler Jurieux, Octave le fait inviter \u00e0 la Colini\u00e8re. Pressentant les intentions de rupture de La Chesnay, sa maitresse s\u2019invite au ch\u00e2teau.<br \/>\nVoila ce que nous apprennent les 20 premi\u00e8res minutes de projection. Mais le corps du film, c\u2019est le weekend de chasse et la grande f\u00eate qui l\u2019ach\u00e8ve. Ils vont permettre \u00e0 l\u2019intrigue de se d\u00e9velopper. Pourtant, elle reste assez banale, cette intrigue, des histoires de couples qui se cherchent, se font et de se d\u00e9font, de fa\u00e7on comique ou dramatique, et ce ne sont pas ses rares rebondissements ni m\u00eame le drame final qui font l\u2019int\u00e9r\u00eat du sc\u00e9nario.<br \/>\nCe qui fait son int\u00e9r\u00eat, ce sont les entrelacs des amours contrari\u00e9es de deux couples, constitu\u00e9s comme il se doit chacun de trois personnes, deux hommes, une femme, ceux du monde d\u2019en haut, Christine, le marquis et l\u2019aviateur, et ceux du monde d\u2019en bas, Lisette, Schumacher le garde-chasse, et Marceau, le braconnier devenu valet, deux mondes entre lesquels \u00e9volue Octave, ce doux rat\u00e9, qui tiendra le r\u00f4le de messager et d\u2019instrument du destin tragique qui les attend.<br \/>\nCe qui fait l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce sc\u00e9nario pour le moins classique du mari, de la femme et de l\u2019amant, ce n\u2019est pas uniquement le fait que Renoir l\u2019a d\u00e9doubl\u00e9 entre le monde des ma\u00eetres et celui des domestiques, suivant clairement en cela l\u2019exemple de Moli\u00e8re et surtout de Marivaux, c\u2019est aussi le fait qu\u2019il l\u2019a trait\u00e9 en passant continuellement de la com\u00e9die dramatique \u00e0 la com\u00e9die de m\u0153urs, et m\u00eame du drame \u00e0 la Commedia dell\u2019arte avec une incroyable fluidit\u00e9. On y reviendra quand il sera question de la mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>C\u2019est parce que c\u2019est une satire de la soci\u00e9t\u00e9 et des hommes qui la composent\u00a0!<br \/>\n<\/strong>C\u2019est exact, c\u2019est une satire de la soci\u00e9t\u00e9, mais elle est tout en demi-teinte, en subtilit\u00e9. Il y a d\u2019ailleurs chez Renoir une caract\u00e9ristique permanente essentielle et plus particuli\u00e8rement encore avec La R\u00e8gle du jeu, c\u2019est qu\u2019on n\u2019est jamais, jamais, dans le clich\u00e9. Voici ce qu\u2019a dit Jean Renoir lui-m\u00eame \u00e0 propos du film :<br \/>\n\u00ab\u00a0<em>Je l\u2019ai tourn\u00e9 entre Munich et la guerre et je l\u2019ai tourn\u00e9 absolument impressionn\u00e9, absolument troubl\u00e9 par l\u2019\u00e9tat d\u2019une partie de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, d\u2019une partie de la soci\u00e9t\u00e9 anglaise, d\u2019une partie de la soci\u00e9t\u00e9 mondiale. Et il m\u2019a sembl\u00e9 qu\u2019une fa\u00e7on d\u2019interpr\u00e9ter cet \u00e9tat d\u2019esprit du monde \u00e0 ce moment \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment de ne pas parler de la situation et de raconter une histoire l\u00e9g\u00e8re, et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 chercher mon inspiration dans Beaumarchais, dans Marivaux, dans les autres classiques de la com\u00e9die.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/em>C\u2019est vrai, Renoir a peint la soci\u00e9t\u00e9 de son \u00e9poque, celle de l\u2019imm\u00e9diat avant-guerre, \u00e0 travers une classe privil\u00e9gi\u00e9e \u2014 \u00f4 combien\u00a0! \u2014 \u00e9go\u00efste, superficielle, inconsciente, dansant sous le volcan, la Haute Soci\u00e9t\u00e9, m\u00e9lange d\u2019aristocratie, de grande bourgeoisie, d\u2019industriels et de parasites. Mais il le fait sans manich\u00e9isme, sans l\u2019opposer \u00e0 d\u2019autres classes sociales. D\u2019ailleurs, les relations du monde des maitres avec celui des domestiques sont paisibles, dans un ordre des choses non contest\u00e9, \u00e0 l\u2019instar du monde de Marcel Proust et de Downton Abbey. Dans <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, \u00a0le monde d\u2019en bas nous est montr\u00e9 avec autant de soin que l\u2019autre\u00a0; ce monde-l\u00e0, lui aussi, est l\u00e9ger, inconscient et, dans une certaine mesure, privil\u00e9gi\u00e9.<br \/>\nLes deux mondes qui se c\u00f4toient \u00e0 la Colini\u00e8re, le grand monde et le petit, sont incarn\u00e9s par des personnages faibles, imparfaits, \u00e9go\u00efstes, jouisseurs. Seuls Christine et Jurieux sont \u00e9pargn\u00e9s, la femme, la marquise, parce qu\u2019elle souffre, tromp\u00e9e, mal int\u00e9gr\u00e9e dans une soci\u00e9t\u00e9 qui lui est \u00e9trang\u00e8re, et l\u2019homme, l\u2019aviateur, parce qu\u2019il est amoureux et que l\u2019amour excuse tous les aveuglements. Les autres personnages, le Marquis, sa maitresse, Octave, Lisette, Schumacher, Marceau, et aussi le G\u00e9n\u00e9ral, la grosse cousine, l\u2019industriel du Nord, sans oublier le Majordome, le chef cuisinier, ont tous leurs d\u00e9fauts, leurs faiblesses, leurs snobismes, mais aucun n\u2019est trait\u00e9 avec m\u00e9pris ni m\u00e9chancet\u00e9, ni m\u00eame avec condescendance, car comme Octave dit \u00e0 Jurieux\u00a0: \u00abTu vois, mon vieux, dans la vie, le probl\u00e8me, c\u2019est que tout le monde a ses raisons\u00bb. Autrement dit, il ne faut pas juger les gens car ils ont tous leurs raisons&#8230; Tol\u00e9rance, humanisme, c\u2019est toujours le point de vue de Renoir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>C\u2019est \u00e0 cause des acteurs\u00a0!<br \/>\n<\/strong>Ah oui\u00a0! Les acteurs\u00a0!<br \/>\nD\u2019abord Marcel Dalio, \u00e0 contre-emploi, habitu\u00e9 aux r\u00f4les de juif ou de personnage trouble, se voit ici confier celui d\u2019un aristocrate, l\u00e9ger, faible mais fonci\u00e8rement g\u00e9n\u00e9reux. il trouve ici peut-\u00eatre son meilleur r\u00f4le au cin\u00e9ma. La sc\u00e8ne muette o\u00f9, ravi aux anges comme seul un enfant peut l\u2019\u00eatre,\u00a0 il pr\u00e9sente \u00e0 ses amis l\u2019orgue de barbarie qu\u2019il vient d\u2019acqu\u00e9rir est un monument d\u2019\u00e9motion.<br \/>\nEnsuite, Jean Renoir lui-m\u00eame. Il est absolument parfait dans le r\u00f4le d\u2019Octave, l\u2019artiste rat\u00e9, l\u2019ami de tous, le boute en train des f\u00eates, le doux pique-assiette, gentil parasite de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral et du marquis en particulier. Il faut le voir, comique, emp\u00eatr\u00e9 pendant toute la f\u00eate au ch\u00e2teau dans son costume d\u2019ours dont il n\u2019arrive \u00e0 sortir. Il faut le voir, \u00e9mouvant, mimer sur une vol\u00e9e de marches le grand chef d\u2019orchestre qu\u2019il a r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre avant d\u2019y renoncer.<br \/>\nJulien Carette, l\u2019habituel titi parisien, accomplit \u00e0 contre-emploi la performance de fabriquer un personnage peu cr\u00e9dible mais absolument r\u00e9jouissant de braconnier \u00e0 l\u2019accent des faubourgs qui r\u00e9alise son r\u00eave de devenir domestique \u00ab\u00a0\u00e0 cause du costume, Monsieur le Marquis, \u00e0 cause du costume\u00a0!\u00a0\u00bb.<br \/>\nPaulette Dubost, morte \u00e0 101 ans il y a 11 ans, avait 29 ans au moment du tournage. Elle est parfaite dans un r\u00f4le tr\u00e8s classique de petite soubrette, gaie, accorte et frivole.<br \/>\nIl n\u2019y a rien de particulier \u00e0 dire sur la marquise, Nora Gr\u00e9gor, ni sur l\u2019aviateur, Roland Toutain, classiques et bons dans leur personnage.<br \/>\nMais il faut dire quelque chose de Gaston Modot. Ami et mod\u00e8le de Modigliani, \u00e9ternel et modeste second r\u00f4le, il joue ici de fa\u00e7on impressionnante de naturel celui de Schumacher, le mari tromp\u00e9 de Lisette, le garde-chasse consciencieux du Marquis.<br \/>\nSans avoir \u00e0 donner leurs noms, il faut parler de tous ces petits r\u00f4les qui tournent autour des personnages principaux, tous parfaits, le G\u00e9n\u00e9ral, la grosse cousine, le snob idiot, la femme de l\u2019industriel du Nord, le majordome&#8230; tous parfaits.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>C\u2019est \u00e0 cause des dialogues\u00a0!<br \/>\n<\/strong>Bien s\u00fbr que c\u2019est \u00e0 cause des dialogues\u00a0! Ils ne sont pas particuli\u00e8rement brillants, les dialogues\u00a0; ce n\u2019est pas du Guitry, du Pr\u00e9vert ou du Jeanson. Ils sont de Charles Spaak et de Jean Renoir. Ils ne sont pas brillants, car ils sont naturels. Le naturalisme est la caract\u00e9ristique \u00e9vidente qui marque le film dans tous ses aspects, les situations, la mise en sc\u00e8ne, le jeu des acteurs, les dialogues. Et puis il y a la fa\u00e7on de les dire ces dialogues. Naturellement, comme dans la vie, les r\u00e9pliques se chevauchent, les personnages se coupent la parole, parlent parfois les uns sur les autres. Comme dans la vie, le spectateur n\u2019entend pas toujours la totalit\u00e9 des r\u00e9pliques. Il a souvent une impression d\u2019improvisation. Naturalisme&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>C\u2019est \u00e0 cause de la mise en sc\u00e8ne\u00a0!<br \/>\n<\/strong>L\u2019agilit\u00e9 du sc\u00e9nario, la peinture de la soci\u00e9t\u00e9, les caract\u00e8res des personnages, le jeu des acteurs, tout \u00e7a c\u2019est bien beau \u2014 c\u2019est m\u00eame tr\u00e8s beau \u2014 mais que serait-ce sans la mise en sc\u00e8ne ?<br \/>\nQuand, par cette chaude apr\u00e8s-midi du mois d\u2019aout, j\u2019avais vu pour la premi\u00e8re fois <em>La R\u00e8gle du Jeu<\/em> dans la grande salle du Champollion, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 transport\u00e9, immerg\u00e9 totalement dans cette intrigue pourtant si \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ma propre vie, au milieu de cette soci\u00e9t\u00e9 si diff\u00e9rente de la mienne, parmi ces personnages si \u00e9loign\u00e9s de ce que je connaissais, je n\u2019en avais pas compris les raisons. Je n\u2018avais d\u2019ailleurs certainement pas cherch\u00e9 \u00e0 les comprendre. Je n\u2019avais pas compris que cette sensation d\u2019\u00eatre emport\u00e9 dans un tourbillon, parfois une tornade, \u00e9tait due \u00e0 la r\u00e9alisation. Ce n\u2019est qu\u2019au bout de la deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me vision que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me rendre compte de la parfaite maitrise et de l\u2019incroyable virtuosit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne. C\u2019est dans les s\u00e9quences o\u00f9 interviennent plus de trois ou quatre com\u00e9diens que l\u2019on saisit toute sa qualit\u00e9 technique, son originalit\u00e9 et sa complexit\u00e9. On n\u2019avait encore jamais vu, je crois, dans une cam\u00e9ra de cin\u00e9ma une telle agilit\u00e9 virevoltante ni une telle profondeur de champ. La longue s\u00e9quence de la poursuite pendant la f\u00eate au ch\u00e2teau est exemplaire sur ce point : tandis que les invit\u00e9s, inconscients, aveugles, bavardent par petits groupes en buvant du champagne, deux actions parall\u00e8les se d\u00e9roulent simultan\u00e9ment au milieu d\u2019eux, en miroir l\u2019une de l\u2019autre, deux poursuites, l\u2019une comique, celle du garde-chasse poursuivant l\u2019amant de sa femme, l\u2019autre tragique, celle de l\u2019aviateur-amoureux pourchassant le snob imb\u00e9cile qui a d\u00e9cid\u00e9 de tenter sa chance en faisant la cour \u00e0 Christine. Dans chaque image, il y deux ou trois plans, et dans chacun de ces plans, il se passe quelque chose\u00a0: une sc\u00e8ne comique au premier plan, une sc\u00e8ne tragique au troisi\u00e8me, tandis qu\u2019un \u00e9v\u00e8nement anodin ou ridicule nous est montr\u00e9 au plan interm\u00e9diaire. Quand la cam\u00e9ra vous fait suivre le braconnier tentant de fuir Schumacher \u00e0 travers les salons du ch\u00e2teau, vous croisez une grosse cousine qui d\u2019un air hagard cherche un partenaire au bridge. Une porte s\u2019ouvre et derri\u00e8re elle, le temps d\u2019un clin d\u2019\u0153il, vous pouvez voir le Marquis gifler sa maitresse pour la dessouler. Cette sc\u00e8ne de la f\u00eate, essoufflante,\u00a0 \u00e9poustouflante, pour moi le point culminant du film, est d\u2019ailleurs repr\u00e9sentative de l\u2019esprit du film, m\u00e9lange des genres \u2014\u00a0 com\u00e9die et trag\u00e9die \u2014 m\u00e9langes des classes \u2014 maitres et valets\u00a0: tout le monde court apr\u00e8s tout le monde, tout le monde veut casser la figure \u00e0 tout le monde, les portes claques, les plats d\u2019argent tombent au sol avec fracas, les femmes crient, les hommes s\u2019empoignent.<br \/>\nC\u2019est dans cette s\u00e9quence que j\u2019ai trouv\u00e9 la r\u00e9plique qui d\u00e9finit le ton de tout le film\u00a0: Le Marquis de la Chesnay, exc\u00e9d\u00e9 par le d\u00e9sordre de la poursuite, ordonne \u00e0 son majordome Corneille\u00a0:<br \/>\n\u2014 Mais enfin, Corneille, faites cesser cette com\u00e9die\u00a0!<br \/>\n\u2014 Laquelle, Monsieur\u00a0?\u00a0\u00bb r\u00e9pond Corneille, tr\u00e8s digne, qui soutient encore dans ses bras une femme \u00e9vanouie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>C\u2019est \u00e0 cause du Patron<br \/>\n<\/strong>Il est probable que ce dithyrambe qui tire \u00e0 sa fin vous aura laiss\u00e9 dans l\u2019expectative. Vous ne demandiez qu\u2019\u00e0 \u00eatre convaincu, mais au bout du compte,\u00a0 vous restez plut\u00f4t sur la r\u00e9serve. C\u2019est normal. Les mots ne peuvent pas toujours exprimer les sentiments comme on le voudrait, que ce soit en amour, en amiti\u00e9 ou en admiration.<br \/>\nSachez seulement que la Nouvelle Vague consid\u00e9rait Jean Renoir comme \u00abLe Patron\u00bb, et <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> comme son chef d\u2019\u0153uvre.<br \/>\nPlus tard Renoir dira\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Mon intention premi\u00e8re fut de tourner une transposition des Caprices de Marianne \u00e0 notre \u00e9poque (&#8230;) l&rsquo;histoire d&rsquo;une tragique m\u00e9prise\u00a0: l&rsquo;amoureux de Marianne est pris pour un autre et est abattu dans un guet-apens (&#8230;) j&rsquo;avais voulu au d\u00e9part pr\u00e9senter au public non pas une \u0153uvre d&rsquo;avant-garde, mais un bon petit film normal.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Un bon petit film normal&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>FIN<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : 20 minutes Et pour ceux qui ont vingt minutes \u00e0 perdre ou qui pr\u00e9f\u00e8re lire tout d&rsquo;un coup, voici la version int\u00e9grale, in extenso, de la totalit\u00e9 du texte en son enti\u00e8ret\u00e9 et sans coupure. Critique ais\u00e9e n\u00b0234 La R\u00e8gle du jeu Jean Renoir \u2013 1939 Marcel Dalio, Nora Gr\u00e9gor, Jean &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38547\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">La R\u00e8gle du jeu &#8211; Critique ais\u00e9e n\u00b0235 (int\u00e9gral)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[94],"tags":[98,21,985],"class_list":["post-38547","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-critiques","tag-cinema","tag-philippe","tag-renoir"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/38547","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=38547"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/38547\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=38547"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=38547"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=38547"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}