{"id":38099,"date":"2022-08-25T07:47:13","date_gmt":"2022-08-25T05:47:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38099"},"modified":"2022-08-25T19:59:53","modified_gmt":"2022-08-25T17:59:53","slug":"la-regle-du-jeu-critique-aisee-n234-1-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=38099","title":{"rendered":"La R\u00e8gle du Jeu  &#8211; Critique ais\u00e9e n\u00b0235 &#8211; (1\/3)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #339966;\"><em>temps de lecture : 8 minutes<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Critique ais\u00e9e n\u00b0235<\/em><\/span><\/p>\n<h5 style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>La R\u00e8gle du jeu<br \/>\n<\/strong>Jean Renoir \u2013 1939<br \/>\n<em>Marcel Dalio, Nora Gr\u00e9gor, Jean Renoir, Roland Toutain, Paulette Dubost, Julien Carette, Gaston Modot&#8230;<\/em><\/h5>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>La premi\u00e8re fois<br \/>\n<\/strong>La premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, c\u2019\u00e9tait au Champollion. Pas \u00e0 l\u2019Actua-Champo, non, dans la grande salle, au Champo.<br \/>\nLa grande salle du Champollion ! Cent places ? Cent cinquante ? L\u00e9g\u00e8rement en pente, elle \u00e9tait si petite que, pour pouvoir projeter sur un \u00e9cran de taille acceptable, le propri\u00e9taire avait fait installer un syst\u00e8me tr\u00e8s particulier : par le truchement d\u2019un p\u00e9riscope, le film \u00e9tait projet\u00e9 sur le mur du fond de la salle o\u00f9 un miroir renvoyait les images sur l\u2019\u00e9cran. L\u2019Actua-Champo, dont la salle \u00e9tait encore plus petite, ne b\u00e9n\u00e9ficiait pas, je crois, de ce syst\u00e8me ; c\u2019est dire la taille de l\u2019\u00e9cran.<br \/>\nMais la premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, c\u2019\u00e9tait bien au Champollion, dans la grande salle.<br \/>\nJe devais avoir 17, 18, 19 ans tout au plus. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, les vacances&#8230; le mois d\u2019ao\u00fbt plus pr\u00e9cis\u00e9ment. Il faisait chaud, s\u00fbrement. J\u2019\u00e9tais seul. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je n\u2019avais pas de petite amie, ou alors elle n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0, je ne sais plus. Il devait \u00eatre 4 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi et je passais <!--more-->rue des \u00c9coles, probablement \u00e0 la recherche d\u2019une \u00e2me s\u0153ur. On n\u2019est pas s\u00e9rieux quand on a 17 ans et qu\u2019on a des platanes verts sur le Boulevard Saint-Michel.<br \/>\nIl devait faire chaud, je l\u2019ai dit. Je crois m\u00eame qu\u2019il y avait de l\u2019orage dans l\u2019air, pas au sens figur\u00e9, de l\u2019orage, du vrai. L\u2019affiche au-dessus de l\u2019entr\u00e9e annon\u00e7ait \u00ab\u00a0<em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>\u00ab\u00a0. Elle n\u2019\u00e9tait pas bien tentante. C\u2019\u00e9tait l\u2019affiche originale sans doute. On y voyait surtout deux visages, celui d\u2019une femme, douloureux, les yeux lev\u00e9s vers le ciel, et celui d\u2019un homme, au regard un peu m\u00e9prisant. \u00c0 l\u2019ombre de ce qui ressemblait \u00e0 un ch\u00e2teau, quelques petites silhouettes s\u2019agitaient en arri\u00e8re-plan. <em>La R\u00e8gle du jeu&#8230;<\/em> Sans doute encore une histoire d\u2019amour, un peu m\u00e9lo, avec, comme disait ma m\u00e8re, \u00ab\u00a0des messieurs et puis des dames\u00a0\u00bb, avec des t\u00e9l\u00e9phones blancs, des voitures d\u00e9capotables, et un passionn\u00e9 mais chaste baiser final. Pas un truc pour moi. Peut-\u00eatre un autre jour, avec une nouvelle amie, un film pour embrasser dans le noir&#8230; Mais certainement pas un truc \u00e0 voir tout seul.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Ma vie de cin\u00e9phile<br \/>\n<\/strong>A ce stade de cette critique tr\u00e8s personnelle et pas si ais\u00e9e que \u00e7a, il faut sans doute que je pr\u00e9cise ce qu\u2019\u00e9tait ma vie de cin\u00e9phile \u00e0 cette \u00e9poque. Les mois qui suivirent cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 l\u2019\u00e9tablirent d\u00e9finitivement : je vivais la fin d\u2019une intense p\u00e9riode de cin\u00e9ma. Je fr\u00e9quentais tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement les cin\u00e9mas du Quartier Latin, le Champo, le Latin, le Sorbonne, le Studio des \u00c9coles&#8230; mais aussi du c\u00f4t\u00e9 des Champs-\u00c9lys\u00e9es, le Marbeuf, le Mac-Mahon, le Napol\u00e9on, le Balzac&#8230; Dans la nouvelle bande d\u2019amis que je venais d\u2019int\u00e9grer, nous allions tous tr\u00e8s souvent au cin\u00e9ma, ensemble ou s\u00e9par\u00e9ment. Nous avions \u00e9tabli une sorte de concours de cin\u00e9philie. Pour cela, nous tenions le compte du nombre de films que nous voyions. J\u2019atteignis mon record pendant l\u2019ann\u00e9e de ma seconde Math-\u00c9lem. Il fut de 110 films. Le dimanche, il m\u2019arrivait de voir trois films d\u2019affil\u00e9e. Je m\u2019en souviens encore, pas des films, mais du nombre. Pour mieux appr\u00e9cier la fr\u00e9quence, il suffit de se rappeler qu\u2019une ann\u00e9e scolaire s\u2019\u00e9tend plus ou moins sur 8 mois. \u00c7a fait quand m\u00eame une moyenne de 4,3 films par semaine.<br \/>\nAvec le recul, je dois reconnaitre que c\u2019est surtout le cin\u00e9ma am\u00e9ricain qui nous attirait\u00a0; pas ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui les <em>blockbusters<\/em>, \u00e0 cette \u00e9poque bien plus rares qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent et consid\u00e9r\u00e9s par nous comme presque vulgaires, mais le vrai cin\u00e9ma am\u00e9ricain, les westerns de John Ford et Anthony Mann, les com\u00e9dies de Frank Capra et Ernst Lubitsch, les s\u00e9ries noires de Raoul Walsh et John Houston, les com\u00e9dies musicales de Stanley Donen et Vincente Minelli, les drames de Nicholas Ray et Joseph Mankiewicz, les films de guerre de Robert Aldrich et Fred Zinnemann&#8230; tout, nous allions tout voir, jusqu\u2019aux p\u00e9plums, jusqu\u2019\u00e0 la science-fiction&#8230; Parfois, nous faisions un d\u00e9tour vers le cin\u00e9ma anglais, italien ou su\u00e9dois, mais toujours, nous revenions au cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<br \/>\nEt le cin\u00e9ma fran\u00e7ais dans tout \u00e7a\u00a0? Bien s\u00fbr, suivant en cela les recommandations de mes parents, j\u2019avais vu depuis longtemps <em>Les Visiteurs du soir, Les Enfants du Paradis, H\u00f4tel du Nord, Quai des Orf\u00e8vres, Dr\u00f4le de drame<\/em> et un certain nombre d\u2019autres de ces films tourn\u00e9s avant ou pendant la guerre. Mais d\u2019une part, ces rares chefs d\u2019\u0153uvre \u00e9taient noy\u00e9s dans une abondante production de m\u00e9lodrames avec <em>des messieurs et puis des dames, des t\u00e9l\u00e9phones blancs et des d\u00e9capotables<\/em> \u2014 voir plus haut \u2014 productions qui nous ennuyaient quand elles ne nous faisaient pas ricaner au fond des salles obscures. D\u2019autre part, pour avoir revu depuis, et plusieurs fois, chacun de ces chefs d\u2019\u0153uvres, je r\u00e9alise aujourd\u2019hui qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, je n\u2019avais pas l\u2019esprit \u00e0 \u00e7a. Mis \u00e0 part <em>Dr\u00f4le de Drame<\/em>, en fait plus anglais que fran\u00e7ais et qui m\u2019avait enchant\u00e9, je n\u2019\u00e9tais pas, pas encore, sensible au jeu des com\u00e9diens, \u00e0 la fa\u00e7on de filmer, aux dialogues, aux th\u00e8mes m\u00eames de ces films, tellement diff\u00e9rents de ceux du cin\u00e9ma auquel nous revenions toujours, le cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Paris au mois d\u2019ao\u00fbt<br \/>\n<\/strong>Apr\u00e8s cette longue digression qui n\u2019\u00e9tait destin\u00e9e qu\u2019\u00e0 expliquer pourquoi \u00e0 cet \u00e2ge, je n\u2019avais pas encore vu <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, il est temps de revenir \u00e0 cette chaude apr\u00e8s-midi solitaire au Quartier Latin.<br \/>\nIl est donc aux environs de 4 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, c\u2019est dans dix minutes. L\u2019affiche n\u2019est pas tr\u00e8s tentante et il y a un d\u00e9but de file d\u2019attente qui remonte la rue Champollion. Mais il va probablement pleuvoir. Et puis je r\u00e9alise que Jean Renoir, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu un film de lui\u00a0: <em>La Grande illusion<\/em>. J\u2019\u00e9tais plus jeune encore et j\u2019avais trouv\u00e9 \u00e7a pas mal, un peu bavard pour un film de guerre, mais pas mal. Alors, c\u2019est d\u00e9cid\u00e9, ce sera <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>.<br \/>\nJe m\u2019ajoute \u00e0 la file qui avance doucement, j\u2019ach\u00e8te mon ticket. La salle est presque pleine. Je fais lever tout un rang pour atteindre un des derniers si\u00e8ges libres tandis que Jean Mineur lance sa pioche vers l\u2019\u00e9cran&#8230; Balzac 00 01&#8230; \u00ab\u00a0Un peu plus, il avait pas le t\u00e9l\u00e9phone\u00a0!\u00a0\u00bb lance quelqu\u2019un. Quelques rires r\u00e9pondent \u00e0 cette vieille plaisanterie dont j\u2019ai toujours aim\u00e9 le cot\u00e9 absurde. Et puis les derni\u00e8res lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent, l\u2019\u00e9cran blanchit et c\u2019est tout de suite le film.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>\u00c7a tourne !<br \/>\n<\/strong>Sc\u00e8ne de nuit, noir et blanc, la foule, grande confusion, c\u2019est un a\u00e9rodrome, une femme parle dans un micro, d\u2019une voix aigu\u00eb, dat\u00e9e, l\u2019excitation grandit, on entraper\u00e7oit un petit avion qui se pose, la foule court vers l\u2019avion, la femme au micro aussi, l\u2019avion s\u2019immobilise, tout le monde parle en m\u00eame temps&#8230;<br \/>\nMais qu\u2019est-ce qu\u2019il se passe\u00a0?\u00a0Les images sont confuses, les dialogues aussi, on voit \u00e0 peine l\u2019avion, et le h\u00e9ros, le pilote qui vient de traverser l\u2019Atlantique en solitaire, se r\u00e9pand en j\u00e9r\u00e9miades \u00e0 peine descendu de son appareil\u00a0! Eh bien, \u00e7a commence bien, ce Renoir\u00a0! En plus, il y a des sous-titre anglais\u00a0! Ah\u00a0! C\u2019est vrai\u00a0! On est au mois d\u2019Ao\u00fbt, il y a des touristes.<br \/>\nUne heure et demie plus tard, le film s\u2019ach\u00e8ve avec la fin d\u2019un long weekend de chasse. Il y a quelques minutes, il y a eu un drame, un homme en a tu\u00e9 un autre d\u2019un coup de fusil. Mais tout va rentrer dans l\u2019ordre, tristement. La vie normale des personnages va reprendre, d\u00e8s demain, d\u00e8s ce soir.<br \/>\nFondu au noir&#8230;<br \/>\nFin&#8230;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>\u00c9tat de choc<br \/>\n<\/strong>Je suis sur le trottoir dans la lumi\u00e8re au milieu de cette petite foule qui se disperse \u00e0 regret. Il a d\u00fb pleuvoir, mais maintenant il fait beau. J\u2019allume une cigarette. Le bitume n\u2019a pas eu le temps de s\u00e9cher. Il sent bon\u00a0la ville. Il est noir et brillant. Il refl\u00e8te les silhouettes des passants et des autobus. Je remonte la rue Champollion vers la Place de la Sorbonne. \u00c9tourdi, je ne sais pas quoi penser. Je ne pense pas. Les sons et les images de la f\u00eate sont encore dans ma t\u00eate. Je respire la fraicheur que l\u2019\u00e9troite rue a conserv\u00e9e, j\u2019avale la fum\u00e9e ti\u00e8de de la Gitane. Petit \u00e0 petit, en moi, tout se tait, mes \u00e9paules s\u2019abaissent, je me d\u00e9tends. Et je pense\u00a0: c\u2019est le plus grand film que j\u2019ai jamais vu.<br \/>\nAujourd\u2019hui, je comprends que j\u2019\u00e9tais en \u00e9tat de choc, un choc \u00e9motionnel en m\u00eame temps qu\u2019un choc esth\u00e9tique, disons plut\u00f4t cin\u00e9matographique, le premier, et probablement le plus grand et le plus long de ce que sera ma vie de spectateur.<br \/>\nAvant cette premi\u00e8re vision de <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, j\u2019avais connu par le cin\u00e9ma bien d\u2019autres \u00e9motions m\u00e9morables, d\u2019autres enthousiasmes\u00a0: le discours de Marc Antoine dans <em>Jules C\u00e9sar<\/em>, la danse dans les flaques d\u2019eau de Gene Kelly dans <em>Chantons sous la pluie<\/em>, le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9closion des \u0153ufs de tortues dans <em>Soudain l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier<\/em>&#8230; Plus tard, j\u2019en connaitrai encore bien d\u2019autres&#8230; la d\u00e9couverte de Wadi Rum dans <em>Laurence d\u2019Arabie<\/em>, le d\u00e9barquement \u00e0 Omaha Beach dans le <em>Soldat Ryan<\/em>, la sc\u00e8ne d\u2019ouverture de <em>West Side Story<\/em>, et tant d\u2019autres qui ne me reviennent pas \u00e0 l\u2019esprit en cet instant. Mais jamais encore je n\u2019avais \u00e9t\u00e9 et jamais plus je ne serai pris \u00e0 ce point dans un film, envelopp\u00e9, transport\u00e9 par lui, du d\u00e9but jusqu\u2019\u00e0 la fin. Tous mes visionnages ult\u00e9rieurs de <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em> ont confirm\u00e9, et m\u00eame parfois, gr\u00e2ce \u00e0 une meilleure connaissance du cin\u00e9ma, renforc\u00e9 cette premi\u00e8re impression.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Pourquoi\u00a0?<br \/>\n<\/strong><span style=\"color: #333333;\">Par la suite, j\u2019ai souvent&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>A SUIVRE (demain)<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : 8 minutes Critique ais\u00e9e n\u00b0235 La R\u00e8gle du jeu Jean Renoir \u2013 1939 Marcel Dalio, Nora Gr\u00e9gor, Jean Renoir, Roland Toutain, Paulette Dubost, Julien Carette, Gaston Modot&#8230; La premi\u00e8re fois La premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu La R\u00e8gle du jeu, c\u2019\u00e9tait au Champollion. 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