{"id":33558,"date":"2022-11-17T07:47:02","date_gmt":"2022-11-17T06:47:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33558"},"modified":"2022-11-19T07:35:22","modified_gmt":"2022-11-19T06:35:22","slug":"les-trois-premieres-fois-la-matinee-de-sainte-firmine-damelia-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33558","title":{"rendered":"Les trois premi\u00e8res fois\u00a0(texte int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #666699;\"><i><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-37705\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Sablier-150x150.png\" alt=\"\" width=\"35\" height=\"35\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Sablier-150x150.png 150w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Sablier.png 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 35px) 100vw, 35px\" \/>temps de lecture : 1 heure<\/i><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Ce texte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par \u00e9pisodes entre novembre 2021 et janvier 2022. Je fais le pari que vous l&rsquo;avez d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9.\u00a0<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><br \/>\nLES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le diner s\u2019\u00e9tait prolong\u00e9 fort tard dans la nuit. D\u2019abondantes volutes de fum\u00e9es bleues et grises flottaient sous les poutres du plafond de l\u2019auberge en enveloppant la roue de charrette qui, avec ses pauvres ampoules \u00e9lectriques, faisait office de lustre au-dessus de nos t\u00eates. Depuis quelques instants, sans doute sous l\u2019effet des mets et des vins que nous avions absorb\u00e9s en quantit\u00e9, nous \u00e9tions tomb\u00e9s dans un silence m\u00e9ditatif qui contrastait avec la gait\u00e9 et la vivacit\u00e9 des conversations que nous avions \u00e9chang\u00e9es jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Franz Bauer, Bertram Fitzwarren et moi nous \u00e9tions rencontr\u00e9s pour la premi\u00e8re fois quelques heures auparavant dans les bureaux de la Compagnie Maritime des Indes Orientales dont le <em>Princesse des Mers<\/em> devait appareiller dans <!--more-->la nuit pour Sidney via Singapour et Macassar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour des raisons et des destinations diff\u00e9rentes, chacun d&rsquo;entre nous avait retenu une cabine sur le <em>Princesse des Mers<\/em> et nous avions li\u00e9 connaissance en accomplissant les formalit\u00e9s d\u2019embarquement. Compte tenu de la mar\u00e9e, le cargo ne pourrait quitter le port avant trois ou quatre heures du matin, et comme il n\u2019\u00e9tait pas encore huit heures, nous avions largement le temps de faire plus ample connaissance. C\u2019est ce que nous f\u00eemes en dinant \u00e0 l\u2019Auberge des Hollandais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons parl\u00e9 de tout, de nos m\u00e9tiers, de nos aventures, de nos projets, de nos femmes, souvent, de nos enfants, parfois, des religions, de la vie et de la mort. Mais ce qui nous permit le mieux de nous connaitre les uns les autres, c\u2019est lorsque Fitzwarren, \u00e0 moins que ce n\u2019ait \u00e9t\u00e9 Bauer, proposa que chacun raconte une <em>premi\u00e8re fois<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Une premi\u00e8re fois ? avais-je demand\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oui, avait dit Bauer \u00e0 moins que ce n\u2019ait \u00e9t\u00e9 Fitzwarren, une <em>premi\u00e8re fois<\/em> : la premi\u00e8re fois que vous avez vu la mer, la premi\u00e8re fois que vous avez embrass\u00e9 une fille, que vous vous \u00eates battu, que vous avez fait l\u2019amour\u2026 la premi\u00e8re fois, une <em>premi\u00e8re fois<\/em>\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est Bauer, \u00e7a j\u2019en suis certain, qui, le premier, avait racont\u00e9 une <em>premi\u00e8re fois<\/em>.\u00a0 Voici ce qu\u2019il nous avait confi\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>La nuit des Roggenfelder<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-32508\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Unknown-150x104.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"104\" \/>\u00ab\u00a0Je devais avoir quinze ans quand je suis parti pour la premi\u00e8re fois seul en vacances. Au printemps, j\u2019avais pr\u00e9sent\u00e9 quelques sympt\u00f4mes alarmants et notre m\u00e9decin y avait d\u00e9cel\u00e9 les signes d\u2019une primo-infection. Elle \u00e9tait, Dieu merci, sans gravit\u00e9, mais il avait recommand\u00e9 \u00e0 mes parents de m\u2019envoyer \u00e0 la montagne pour un mois ou deux d\u00e8s le prochain \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi qu\u2019en ce d\u00e9but de juillet 1913, je partais pour Sankt-Johann, petit bourg de moyenne montagne au creux du massif du Tegerberg. Pourquoi Sankt-Johann\u00a0? Il se trouve que c\u2019\u00e9tait le lointain berceau de ma famille du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re\u00a0et que, sans y avoir de grand-oncle, de tante ou d\u2019arri\u00e8re-grand-m\u00e8re qui y vive encore, il me restait l\u00e0-haut quelques cousins et cousines \u00e9loign\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un de ces cousins, Anton, qui vint me chercher \u00e0 la gare de Prinz. Nous ne nous \u00e9tions jamais rencontr\u00e9s mais il n\u2019eut pas de mal \u00e0 me reconnaitre : parmi les voyageurs qui descendaient sur le quai, j\u2019\u00e9tais seul \u00e0 pouvoir r\u00e9pondre \u00e0 la description que lui avait donn\u00e9e sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Il a ton \u00e2ge. Il doit \u00eatre un peu plus grand que toi et je crois qu\u2019il est plut\u00f4t blond. Pour le reste, tu le reconnaitras \u00e0 ses v\u00eatements et \u00e0 ses bagages\u00a0: il vient de la ville.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est au moment o\u00f9 j\u2019allais pour m\u2019enqu\u00e9rir d\u2019une voiture qui pourrait m\u2019emmener jusqu\u2019\u00e0 Sankt-Johann que je vis venir vers moi un gar\u00e7on qui me parut avoir dix-sept ou dix-huit ans. Il n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s grand mais, \u00e0 le voir avancer tranquillement \u00e0 travers la foule, il donnait une impression de force physique. Il \u00e9tait blond et me souriait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bonjour cousin, me dit-il en me tendant la main. Je suis Anton Reiter. Il parait que nous sommes cousins par les Haas. Je n\u2019ai jamais vu un seul Haas de ma vie, mais c\u2019est ce que ma m\u00e8re m\u2019a dit. Je suis charg\u00e9 de te conduire \u00e0 ton auberge. J\u2019ai une voiture, l\u00e0, dehors. C\u2019est \u00e7a, tes bagages\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La voiture, une charrette \u00e0 deux roues, \u00e9tait attel\u00e9e \u00e0 une jument grise. Tout le temps qu\u2019elle nous tira sur la route qui montait en lacets vers Sankt-Johann, Anton me raconta ce qu\u2019allait \u00eatre ma vie l\u00e0-haut : je logerai \u00e0 l\u2019auberge Gruenberger, en plein c\u0153ur du bourg, mais avec une jolie vue sur la montagne. L\u2019auberge \u00e9tait confortable et, d\u2019apr\u00e8s son p\u00e8re, la cuisine de Madame Gruenberger \u00e9tait la meilleure de la r\u00e9gion. Il me dit surtout qu\u2019\u00e0 Sankt-Johann, il y avait un groupe de jeunes gens, gar\u00e7ons et filles, qui formaient une joyeuse bande. Il se faisait fort de m\u2019y faire entrer. \u00ab\u00a0Ils seront ravis d\u2019accueillir parmi eux quelqu\u2019un de la ville, tu verras. Mais, je dois t\u2019avertir, tu seras le plus jeune. Il s\u2019agira pour toi d\u2019\u00eatre \u00e0 la hauteur. Tu n\u2019es pas une mauviette, au moins ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette perspective d\u2019\u00eatre le benjamin et, de surcro\u00eet, l\u2019unique citadin d\u2019un groupe qu\u2019\u00e0 en juger d\u2019apr\u00e8s Anton j\u2019imaginais \u00eatre constitu\u00e9 de montagnards aguerris n\u2019avait rien pour me tranquilliser, mais je l\u2019assurai du contraire avec fermet\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Satisfait de ma r\u00e9ponse, il m\u2019informa des habitudes du groupe dont je serai membre d\u00e8s demain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Nous sommes une douzaine, expliqua-t-il, quelques fois plus, quelques fois moins.\u00a0\u00a0 La plupart du temps, il y a presque autant de filles que de gar\u00e7ons, parfois un peu moins. C\u2019est dommage. Nous nous connaissons tous depuis toujours. Pendant l\u2019ann\u00e9e, nous sommes pensionnaires \u00e0 Prinz ou \u00e0 Grundtz, et nous ne nous voyons qu\u2019aux petites vacances ou pour les f\u00eates de famille, mais en \u00e9t\u00e9, quand nous nous retrouvons ici, nous ne nous quittons plus. Le matin, vers onze heures, c\u2019est autour de la fontaine ou sous le pr\u00e9au de l\u2019\u00e9cole que nous nous r\u00e9unissons. On traine un peu, on chahute, on se raconte des blagues et surtout, on discute de ce qu\u2019on fera l\u2019apr\u00e8s-midi. Quelquefois, on d\u00e9cide de partir en balade dans la montagne ou sur le plateau de Hirschteller, mais le plus souvent, nous allons nous baigner dans le Schwarzbach. C\u2019est un torrent, \u00e0 moins d\u2019une heure de marche. Il y a un endroit formidable o\u00f9 on peut plonger, nager et se dorer au soleil. Parfois, quand on a r\u00e9ussi \u00e0 se mettre d\u2019accord la veille, on part d\u00e8s le matin avec un pique-nique. D\u2019autres jours, on prend deux ou trois voitures et on descend \u00e0 Prinz. On se prom\u00e8ne dans le parc ou on va \u00e0 la f\u00eate foraine sur l\u2019esplanade. Mais la plupart du temps, nous pr\u00e9f\u00e9rons rester dans la montagne. Tu verras, tu ne t\u2019ennuieras pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anton ne m\u2019avait pas menti, et pendant les semaines qui suivirent, je ne m\u2019ennuyai gu\u00e8re. J\u2019eus \u00e0 peine le temps de lire le premier chapitre de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em>, ce roman fran\u00e7ais que j&rsquo;avais emport\u00e9 et dont le titre trompeur m\u2019avait fait croire que j\u2019y apprendrais comment s\u00e9duire les jeunes filles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis ce mois de juillet de mes quinze ans, j\u2019ai connu bien des aventures, j\u2019ai vu bien des pays et j\u2019ai rencontr\u00e9 bien des gens, mais quand je regarde en arri\u00e8re, je suis convaincu que c\u2019est au cours de ce bel \u00e9t\u00e9 dans le Tegerberg que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 apprendre \u00e0 vivre avec les autres. Nos promenades en montagne, entrecoup\u00e9es de pique-niques, de baignades dans le Schwarzbach et de siestes au soleil \u00e9taient souvent l\u2019occasion de longues conversations sur la vie, l\u2019amour, la guerre, les femmes, la religion, la mort. L\u2019ouverture d\u2019esprit, la tol\u00e9rance, l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 et la franchise dont les membres de cette bande de Sankt-Johann faisaient preuve dans leurs discussions m\u2019apprit non seulement \u00e0 m\u2019ouvrir aux id\u00e9es des autres, mais aussi, et pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 exposer librement mes propres opinions sans avoir \u00e0 craindre l\u2019ironie des contradicteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, en commen\u00e7ant ce r\u00e9cit, ce n\u2019est pas de cette <em>premi\u00e8re fois<\/em> que je voulais vous entretenir, mais d\u2019une autre que je vais vous raconter maintenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un matin, autour de la fontaine, il f\u00fbt d\u00e9cid\u00e9 que, le lendemain, nous ferions une grande balade jusqu\u2019aux Roggenfelder. Les Roggenfelder, c\u2019\u00e9tait un refuge \u00e0 pr\u00e8s de mille cinq cents m\u00e8tres d\u2019altitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Il faudra marcher environ trois heures pour y arriver, me dit Anton, mais ce sera facile, pratiquement tout le temps sur des chemins forestiers. Pour les derniers trois cents m\u00e8tres, nous suivrons un sentier un peu raide \u00e0 flanc de montagne, mais si on fait un peu attention, c\u2019est sans danger. Nous partirons d\u2019ici demain \u00e0 trois heures. Je crois que tout le monde viendra. Demande \u00e0 l\u2019auberge qu\u2019on te pr\u00e9pare des sandwiches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais si nous partons aussi tard, cela veut dire que nous ne serons pas arriv\u00e9s avant six heures du soir et qu\u2019il faudra rentrer de nuit !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Sauf si on la passe au refuge, mon petit vieux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On passera la nuit l\u00e0-haut ? Mais les filles\u00a0? \u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais, au grand jamais, mes s\u0153urs ou mes cousines n\u2019accepteraient de dormir dans un refuge avec des gar\u00e7ons. Elles n\u2019oseraient m\u00eame pas y songer. D\u2019ailleurs, leurs parents ne les y autoriseraient pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Quoi, les filles ? s\u2019\u00e9tonna Anton. Elles viennent aussi bien s\u00fbr !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, au cours de nos apr\u00e8s-midi dans la campagne, il arrivait bien que quelques gestes amoureux s\u2019\u00e9changent entre gar\u00e7ons et filles, mais cela restait d\u00e9licat, l\u00e9ger, naturel et toujours au vu et au su des autres. Ces manifestations affectueuses, auxquelles, \u00e0 mon grand regret, je ne participais pas, auraient certainement choqu\u00e9 mes parents mais pour moi, elles restaient dans la limite de ce que, moi, je jugeais \u00eatre les convenances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, des gar\u00e7ons et des filles, toute une nuit dans une maison isol\u00e9e, sans adulte, sans chaperon aucun, j\u2019\u00e9tais stup\u00e9fait que cela puisse \u00eatre seulement envisag\u00e9. Comme je ne voulais pas passer pour pudibond, je dis seulement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0? Eh bien tant mieux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ce point de mon r\u00e9cit, il faut que vous sachiez qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019adolescent que j\u2019\u00e9tais n\u2019annon\u00e7ait en rien l\u2019homme mur que je suis devenu et que vous commencez \u00e0 connaitre. Comme vous l\u2019avez sans doute compris \u00e0 m\u2019\u00e9couter, \u00e0 cette \u00e9poque, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t r\u00e9serv\u00e9, timide m\u00eame, et peu sociable. Je n\u2019avais pas d\u2019ami et donc pas de <em>meilleur ami<\/em>. Mes relations avec les gar\u00e7ons de mon \u00e2ge demeuraient superficielles. Il faut savoir \u00e9galement qu\u2019au d\u00e9but de ce si\u00e8cle, dans les villes de mon pays, la s\u00e9paration des sexes \u00e9tait partout strictement respect\u00e9e et, qu\u2019en dehors des f\u00eates de famille, il n\u2019y avait, pour un gar\u00e7on comme moi, que fort peu d\u2019occasions de rencontrer des jeunes filles. C\u2019est pourquoi, \u00e0 l\u2019exception de deux ou trois cousines, laides ou sans int\u00e9r\u00eat, je n\u2019en connaissais aucune. D\u2019ailleurs, en aurais-je rencontr\u00e9, \u00e0 supposer que j\u2019eusse os\u00e9 leur adresser la parole, je n\u2019aurais pas su quoi leur dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis quelques mois, sans l\u2019avoir vraiment compris, j\u2019avais atteint l\u2019\u00e2ge auquel s\u2019\u00e9veille la sensualit\u00e9 et naissent ces premi\u00e8res pulsions qui vous vous poussent vers le sexe oppos\u00e9 en vous le faisant craindre tout \u00e0 la fois. Les barri\u00e8res dress\u00e9es par la ville, la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise et mon invincible timidit\u00e9 m\u2019en avaient emp\u00each\u00e9 jusque-l\u00e0 et j\u2019en souffrais beaucoup. Alors, je me r\u00e9fugiais dans la litt\u00e9rature, qui d\u2019ailleurs ne faisait qu\u2019enflammer davantage mes d\u00e9sirs impr\u00e9cis d\u2019adolescent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sachant cela, vous comprendrez mieux que mon arriv\u00e9e dans ce milieu de jeunes campagnards, habitu\u00e9s depuis leur plus tendre enfance \u00e0 se fr\u00e9quenter librement sans distinction de sexe ni de classe sociale, avait constitu\u00e9 pour moi une r\u00e9volution ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, une r\u00e9v\u00e9lation : il \u00e9tait donc possible de passer du temps entre gar\u00e7ons et filles, librement, sans la pr\u00e9sence des parents, sans que personne ne trouve \u00e0 y redire\u00a0? On pouvait se baigner ensemble, rire ensemble, discuter de tout ensemble, se fr\u00f4ler et m\u00eame s\u2019embrasser sans honte ni g\u00eane\u00a0? L\u2019excursion projet\u00e9e aux Roggenfelder tendait d\u2019ailleurs \u00e0 me prouver qu\u2019on pouvait aller jusqu\u2019\u00e0 dormir ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Constatant cela, quelques jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e \u00e0 Sankt-Johann, j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de profiter de ce qui restait \u00e0 courir de mon s\u00e9jour pour lier connaissance \u2014 je ne trouvais pas d\u2019autre mot pour d\u00e9finir ce que je n\u2019arrivais \u00e0 concevoir que vaguement \u2014 avec une fille ou, pourquoi pas, plusieurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, de baignade en pique-nique, de balade en montagne en sieste au soleil, les jours avaient pass\u00e9 et rien de ce genre ne s\u2019\u00e9tait produit. Je ne saurais pas comment m\u2019y prendre, les apr\u00e8s-midi \u00e9tait bien trop courtes pour entreprendre quoi que ce soit, les jeunes filles ne semblaient pas me pr\u00eater attention, au contraire elles paraissaient s\u2019int\u00e9resser \u00e0 un autre gar\u00e7on&#8230; Autant de raisons que je me donnais pour ne rien tenter. Il fallait que cela cesse, il fallait que j\u2019ose et cette excursion aux Roggenfelder en serait l\u2019occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour dit, d\u00e8s trois heures, nous \u00e9tions treize autour de la fontaine, pr\u00eats \u00e0 partir. Dans le groupe, il y avait deux filles que je n\u2019avais jamais vues, et un gar\u00e7on aussi. Tous \u00e9taient \u00e9quip\u00e9s pour la randonn\u00e9e annonc\u00e9e. Bien s\u00fbr, le citadin que j\u2019\u00e9tais n\u2019avait ni sac \u00e0 dos ni chaussures convenables, mais on m\u2019en avait trouv\u00e9 sans difficult\u00e9s tant les armoires de ces r\u00e9gions abondent en ce genre d\u2019\u00e9quipement. En ce milieu d\u2019apr\u00e8s-midi, il faisait tr\u00e8s chaud sur la place et si les gar\u00e7ons portaient des pantalons courts \u00e0 la mode anglaise, par biens\u00e9ance, les filles avaient d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 mettre leurs \u00e9ternelles jupes de laine bleu marine ou kaki qui leur cachaient les genoux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s la sortie du bourg, nous quitt\u00e2mes la route qui montait vers le col du Gornergrat pour prendre un de ces chemins qui permettaient aux b\u00fbcherons de descendre les grumes jusqu\u2019\u00e0 la scierie Kaufmann. La mont\u00e9e \u00e9tait douce et, dans l\u2019ombre des grands pins, il faisait presque frais. Quelqu\u2019un entonna un chant de marche, et tout le monde se mit \u00e0 chanter, chanson apr\u00e8s chanson. Parfois, jaillissait une grosse plaisanterie pleine de sous-entendus. Alors, les gar\u00e7ons riaient tr\u00e8s fort et les filles baissaient la t\u00eate et se cachaient pour sourire ou m\u00eame pouffer. Et puis le chemin devint plus raide, et quand nous sort\u00eemes de la for\u00eat, la chaleur nous fit taire. Pench\u00e9 en avant sous mon sac \u00e0 dos, de temps en temps, je jetais un coup d\u2019\u0153il aux deux nouvelles. Elles avan\u00e7aient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et parlaient sans cesse entre elles. Il y en avait une grande, trop grande, plus grande que moi, et une plus petite, jolie. Ce n\u2019est pas que la plus grande ait \u00e9t\u00e9 laide, mais elle n\u2019\u00e9tait pas aussi jolie que la plus petite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de trois heures de marche, apr\u00e8s un dernier raidillon qui me cassa les jambes et le souffle, nous d\u00e9bouch\u00e2mes sur un plateau couvert d\u2019herbes hautes et dor\u00e9es qu\u2019un l\u00e9ger vent faisait onduler devant nous. Au bout de cette prairie inattendue se dessinait une b\u00e2tisse en grosses pierres dont les lauzes luisaient sous le soleil d\u00e9clinant\u00a0: nous \u00e9tions arriv\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les derniers cent m\u00e8tres se firent presque en courant. Un homme nous accueillit \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. C\u2019\u00e9tait G\u00f6ran, me dit Anton, un vieux berger serbe \u00e0 qui le bourgmestre avait confi\u00e9 la garde du refuge. Il nous assura que tout \u00e9tait pr\u00eat, les couchages, le bois pour le feu et l\u2019eau potable. On trouverait dans le garde-manger des fromages de sa fabrication mais il n\u2019avait pas eu le temps d\u2019achever la r\u00e9paration du toit. C\u2019\u00e9tait ennuyeux, disait-il, parce que cette nuit, il y aurait de l\u2019orage. Mais c\u2019\u00e9tait bien aussi parce qu\u2019il n\u2019avait pas plu depuis si longtemps que bient\u00f4t, ses ch\u00e8vres n\u2019auraient plus rien \u00e0 manger. Il nous confiait le refuge, car lui, il allait dormir plus haut dans la montagne avec son chien et son troupeau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dortoir occupait la totalit\u00e9 du premier \u00e9tage du refuge. On y acc\u00e9dait par une \u00e9chelle de meunier et, quand on franchissait la trappe qui \u00e9tait m\u00e9nag\u00e9e dans le plancher, on \u00e9tait tout de suite saisi par la chaleur s\u00e8che qui y r\u00e9gnait. La salle \u00e9tait \u00e9clair\u00e9e par deux petites fen\u00eatres perc\u00e9es dans les pignons. Par l\u2019une d\u2019elles, les rayons du soleil couchant entraient, formant un faisceau peine inclin\u00e9 dans lequel gonflaient lentement les volutes de poussi\u00e8res que notre entr\u00e9e en bousculade avait soulev\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De part et d\u2019autre d\u2019une all\u00e9e centrale, pos\u00e9es directement sur le plancher de bois gris clair, quatorze paillasses se faisaient face deux par deux, chacune s\u00e9par\u00e9e de ses voisines par une \u00e9troite ruelle. Lorsque j\u2019arrivai enfin dans le dortoir, la plupart des gar\u00e7ons et des filles avaient d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 leur territoire en jetant leur sac sur le couchage de leur choix. Devant moi, je voyais les deux filles nouvelles se diriger vers le fond de la grande salle o\u00f9 quelques matelas \u00e9taient encore vacants. Elles en choisirent deux c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Par chance, ceux qui les entouraient demeuraient \u00e9galement libres et je d\u00e9cidai de m\u2019installer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plus petite des deux filles, la plus jolie. Mais, comme j\u2019h\u00e9sitai un instant sur la fa\u00e7on de m\u2019y prendre, la s\u0153ur d\u2019Anton, Lara, vint m\u2019en emp\u00eacher en posant son sac \u00e0 l\u2019endroit que j\u2019avais choisi. J\u2019en fus r\u00e9duit \u00e0 faire trois pas de plus vers le fond et \u00e0 jeter d\u2019un air indiff\u00e9rent mon sac \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui de la plus grande des deux filles ; la plus grande ; la moins jolie ; mais jolie assez quand m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chacun entreprit de d\u00e9baller ses affaires. Tout en discutant avec son amie, ma voisine commen\u00e7a par sortir de son sac un \u00e9pais chandail et ce qui devait \u00eatre une chemise de nuit. Elle fit un rouleau de son lainage et le pla\u00e7a l\u00e0 o\u00f9 bient\u00f4t elle poserait sa t\u00eate pour dormir. Elle d\u00e9plia sa chemise de nuit et se mit \u00e0 genoux pour l\u2019\u00e9tendre soigneusement sur le matelas. C\u2019\u00e9tait une chemise en grosse toile \u00e9crue qui devait \u00eatre rude \u00e0 la peau. Les manches \u00e9taient serr\u00e9es aux poignets et le col se fermait par une demi-douzaine de boutons en os. La chemise me parut tellement longue que j\u2019imaginai qu\u2019elle devait recouvrir la jeune fille au moins jusqu\u2019aux chevilles. Enfin, elle sortit une sorte de grosse bourse en laine bigarr\u00e9e dont je ne devinai pas l\u2019usage. Elle la d\u00e9posa sur le chandail roul\u00e9 juste au-dessus du col de la chemise de nuit de sorte qu\u2019on aurait dit qu\u2019une immense poup\u00e9e au visage violemment maquill\u00e9 reposait sur sa couche les bras le long du corps. Tous ces pr\u00e9paratifs accomplis sans qu\u2019elle m\u2019ait jet\u00e9 un seul coup d\u2019\u0153il, Tavia \u2014 j\u2019avais appris son pr\u00e9nom en l\u2019entendant apostroph\u00e9e par Anton \u2014 se redressa pour suivre son amie vers la trappe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De mon c\u00f4t\u00e9, pendant ce temps, la seule chose que j\u2019avais sortie de mon sac, c\u2019\u00e9tait mon \u00e9dition de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em> que j\u2019avais pos\u00e9e en \u00e9vidence sur ma paillasse, tourn\u00e9e de telle sorte que le titre en soit lisible par Tavia et devienne le pr\u00e9texte d\u2019une premi\u00e8re conversation. Elle ne s\u2019en aper\u00e7ut pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regardais la silhouette de la jeune fille s\u2019enfoncer dans la trappe quand tout \u00e0 coup, elle s\u2019arr\u00eata pour d\u00e9nouer la masse brune de ses cheveux. Je les vis tomber lourdement dans son dos. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, dans ce geste si intime que l\u2019on voit sur ces tableaux modernes qui repr\u00e9sentent une femme \u00e0 sa toilette, elle porta ses mains \u00e0 sa nuque et noua ses cheveux dans un catogan. Et puis elle disparut totalement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019aper\u00e7us alors que je demeurais seul dans le dortoir. Je rangeai l\u2019<em>\u00c9ducation<\/em> dans mon sac et sortis \u00e0 mon tour en emportant mes sandwichs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dehors, il commen\u00e7ait \u00e0 faire sombre. Le soleil \u00e9tait pass\u00e9 derri\u00e8re la cr\u00eate du Tegerberg mais il persistait \u00e0 \u00e9clairer de rose le sommet du Gornergrat. Les filles \u00e9taient en train de rassembler les victuailles que chacun avait apport\u00e9es. Je tentai de remettre les miennes \u00e0 Tavia, mais dans l\u2019agitation, je ne parvins pas \u00e0 l\u2019approcher et j\u2019en fus r\u00e9duit \u00e0 les confier \u00e0 Lara. Je rejoignis les gar\u00e7ons qui \u00e9taient occup\u00e9s \u00e0 dresser un feu de camp sur un espace empierr\u00e9 \u00e0 quelque distance du refuge. L\u2019animation \u00e9tait grande et l\u2019atmosph\u00e8re joyeuse. Elle le devint davantage encore quand Erich, le nouveau de la bande, revint du dortoir avec deux bouteilles de <em>Gr\u00fcner Veltliner<\/em> et un flacon de <em>Schnaps<\/em>. On alluma le feu et, sur une table qu\u2019on avait apport\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur, on d\u00e9posa les poulets, les p\u00e2t\u00e9s, les saucisses, les sandwichs, les fromages, les fruits, les bouteilles et les verres. Chacun se servait \u00e0 la table et venait prendre place dans le cercle qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9 autour du feu. Je tentai plusieurs fois, mais sans succ\u00e8s, de m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Tavia qui restait indissociable de son amie. L\u2019obscurit\u00e9 tomba au milieu des rires et des chansons. Tout \u00e0 coup, Anton se leva. Comme par miracle, le silence se fit en un instant et, sans quitter des yeux les flammes qui dansaient devant lui, il se mit \u00e0 dire un po\u00e8me. C\u2019\u00e9tait une des <em>Chansons d\u2019amour<\/em> de Rilke. Je connaissais bien ce po\u00e8me. C\u2019\u00e9tait l\u2019un de ceux que j\u2019avais appris par c\u0153ur l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e dans l\u2019espoir impr\u00e9cis qu\u2019un jour peut-\u00eatre, je pourrai l\u2019utiliser pour s\u00e9duire une femme.\u00a0 Quand Anton se tut, il resta un moment immobile, plant\u00e9 devant nous qui restions silencieux. Je glissai un regard vers Tavia pour m\u2019apercevoir qu\u2019elle contemplait Anton avec \u00e9motion. Au bout d\u2019un instant, son regard descendit sur le feu puis s\u2019\u00e9leva pour suivre les \u00e9tincelles qui montaient vers le ciel et se perdaient dans un milliard d\u2019\u00e9toiles. Lorsque son regard retomba sur terre, involontairement, il se posa sur moi et je vis deux larmes qui coulaient de ses yeux. Ils \u00e9taient noirs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Anton se rassit, ce fut le tour d\u2019une fille de se lever. C\u2019\u00e9tait Maria, l\u2019amie d\u2019Anton. Elle chuchota quelque chose \u00e0 l\u2019oreille de son voisin qui se retourna pour saisir sa guitare. Apr\u00e8s qu\u2019il eut plaqu\u00e9 deux ou trois accords, Maria se mit \u00e0 chanter. C\u2019\u00e9tait doux et gai \u00e0 la fois. La guitare demeurait discr\u00e8te et la voix de Maria \u00e9tait claire et pure, sans aucune de ces fioritures qui nuisent tant au naturel. Je reconnus de l\u2019italien. Si de temps en temps je saisissais un mot ou un petit morceau de phrase, le sens g\u00e9n\u00e9ral de la chanson m\u2019\u00e9chappait. Mais peu importait le sens, c\u2019\u00e9tait magnifique et je sentais ma gorge se nouer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9tait-ce l\u2019\u00e9motion qui naissait de cette soir\u00e9e extraordinaire, \u00e9tait-ce la confiance qui s\u2019\u00e9tait \u00e9tablie entre le groupe d\u2019Anton et moi au cours des semaines pass\u00e9es, \u00e9tait-ce le verre de vin blanc que j\u2019avais bu tout \u00e0 l\u2019heure sans plaisir, ou la pr\u00e9sence de Tavia dont j\u2019esp\u00e9rais encore attirer l\u2019attention ou encore une heureuse combinaison de tout cela, je ne peux le dire aujourd\u2019hui. Toujours est-il que quand Maria se fut rassise, je me dressai \u00e0 mon tour. Et, sans oser regarder Tavia, je r\u00e9citai \u2014 en fran\u00e7ais\u00a0! \u2014 <em>\u00c0 une passante<\/em>. \u00a0J\u2019avais appris ce po\u00e8me comme j\u2019avais choisi ceux de Rilke\u00a0: pour plaire aux femmes. Et sur le moment, surtout apr\u00e8s avoir entendu cette douce chanson italienne, j\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 que la belle langue fran\u00e7aise ajouterait encore \u00e0 la s\u00e9duction. Bien s\u00fbr, Tavia ne parlerait pas cette langue, bien s\u00fbr, elle ne comprendrait rien au po\u00e8me, mais je pouvais esp\u00e9rer que la musique des mots de Baudelaire et toute l\u2019intention que j\u2019y avais mise lui ferait deviner que c\u2019\u00e9tait pour elle que je l\u2019avais fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Permettez-moi, mes amis, de vous dire ces deux derniers vers que je n\u2019ai jamais oubli\u00e9s et qui, encore aujourd\u2019hui, me transportent de joie et de m\u00e9lancolie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Car j&rsquo;ignore o\u00f9 tu fuis, tu ne sais o\u00f9 je vais,<br \/>\n\u00d4 toi que j&rsquo;eusse aim\u00e9e, \u00f4 toi qui le savais !<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir prononc\u00e9 ces derniers mots, modestement, je baissai les yeux et, comme inconsciemment, je me dirigeai vers Tavia pour tenter de m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Elle \u00e9tait serr\u00e9e entre ses deux voisines, mais j\u2019eus la joie de la voir se rapprocher de l\u2019une d\u2019elles pour me faire de la place. Le peu d\u2019espace qu\u2019elle m\u2019avait m\u00e9nag\u00e9 fit que lorsque je m\u2019assis, nos hanches puis nos \u00e9paules vinrent au contact. Elles le rest\u00e8rent. J\u2019\u00e9tais en feu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant quelques instants, j\u2019affectai de demeurer songeur, comme encore immerg\u00e9 dans la beaut\u00e9 du po\u00e8me, et puis je me lan\u00e7ai\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu as aim\u00e9 le po\u00e8me ? lui demandai-je, sans la regarder, les yeux dans le vague.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Oui<\/em>, r\u00e9pondit-elle doucement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me fallut deux secondes pour r\u00e9aliser qu\u2019elle m\u2019avait dit <em>oui<\/em> en fran\u00e7ais. D\u00e9stabilis\u00e9, j\u2019insistai\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu l\u2019as aim\u00e9\u00a0? Tu l\u2019as compris\u00a0? Tu parles le fran\u00e7ais\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Oui, oui et oui<\/em>, confirma-t-elle, toujours en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, en allemand\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne le connaissais pas&#8230; mais il est tr\u00e8s beau. C\u2019est pour moi que tu l\u2019as dit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne r\u00e9pondis pas \u00e0 sa question, mais je lui dis :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu t\u2019appelles Tavia, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et toi, ton nom est Franz. Tu es le cousin d\u2019Anton. Tu habites \u00e0 l\u2019auberge et tu viens de Vienne pour te soigner parce que tu as \u00e9t\u00e9 malade\u2026 Et tu rentres chez toi bient\u00f4t, dans une semaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A partir de ce moment, tout devint facile. Je me mis enfin \u00e0 parler. Elle m\u2019\u00e9coutait, me regardait, commentait bri\u00e8vement, me posait les questions que j\u2019aurais voulu qu\u2019elle me pose. Je parlais, je parlais, je ne pouvais plus m\u2019arr\u00eater de parler. Je fus brillant, dr\u00f4le, \u00e9nigmatique, romantique, savant, surprenant tout \u00e0 la fois. L\u2019adolescent que j\u2019\u00e9tais croyait la s\u00e9duire, mais c\u2019\u00e9tait elle qui me s\u00e9duisait. J\u2019\u00e9tais content de moi, aux anges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 l\u2019heure, la nuit \u00e9tait encore douce et je lui proposai d\u2019aller marcher sous la lune. Elle se leva sans rien dire, docile. Je me levais \u00e0 mon tour et je lui pris la main. Elle me l\u2019abandonna. Je l\u2019entra\u00eenai loin du feu et du groupe en me disant que le moment \u00e9tait venu de l\u2019embrasser. Elle marchait, silencieuse, et je ne savais plus que dire. Sans l\u00e2cher sa main, je la d\u00e9passai en me retournant et je m\u2019arr\u00eatai. J\u2019\u00e9tais face \u00e0 elle. C\u2019\u00e9tait maintenant qu\u2019il fallait agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la fille \u00e9tait grande et j\u2019en vins \u00e0 r\u00e9aliser que ma bouche n\u2019atteignait m\u00eame pas la hauteur de son \u00e9paule. Il aurait alors fallu lui demander de se pencher, ou que je me dresse sur la pointe des pieds. Ce baiser que j\u2019aurais voulu si spontan\u00e9 devenait tellement appr\u00eat\u00e9 que le ridicule de la situation m\u2019apparut et fit monter en moi une envie de rire qu\u2019il fallait absolument que je r\u00e9prime. Je fis alors une chose incroyable, une chose que je n\u2019aurais jamais imagin\u00e9 pouvoir faire, une chose terrible, scandaleuse : tout en la regardant intens\u00e9ment dans les yeux, de ma main rest\u00e9e libre, je lui pris un sein et le serrai. Je fus surpris par sa douceur. Tandis qu\u2019une tendre ti\u00e9deur gagnait la paume de ma main, je pensais que j\u2019\u00e9tais perdu : elle allait me gifler, ou crier, ou s\u2019\u00e9chapper pour courir jusqu\u2019au refuge et me d\u00e9noncer \u00e0 mes camarades horrifi\u00e9s, je serais chass\u00e9 sur le champ du refuge et de Sankt-Johann et je rentrerais chez mes parents couvert de honte\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, Franz, dit Tavia en \u00e9cartant doucement ma main de sa poitrine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9tais sauv\u00e9 ! Elle n\u2019allait pas me d\u00e9noncer\u2026 Et puis elle ajouta\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pas maintenant\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas maintenant ? Qu\u2019est-ce que \u00e7a voulait dire <em>pas maintenant<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas maintenant, pas cette nuit, pas ici au milieu de tous nos camarades ? Pas maintenant, mais un autre jour, mais demain peut-\u00eatre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou encore, pas maintenant, nous sommes, tu es bien trop jeune ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou alors, pas maintenant, mais tout \u00e0 l\u2019heure, tout \u00e0 l\u2019heure, quand nous rentrerons au refuge et que nous nous allongerons c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans le dortoir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne savais que penser. Pour cacher mon \u00e9garement, je fis semblant d\u2019\u00eatre f\u00e2ch\u00e9. Je lui l\u00e2chai la main, lui tournai le dos et regardai loin devant moi. Du dos de ses doigts, elle fr\u00f4la ma nuque. Je frissonnai. Et maintenant, que fallait-il faire ? Les id\u00e9es se bousculaient dans ma t\u00eate. Un instant, je r\u00eavais m\u00eame de la renverser sur l\u2019herbe, de l\u2019embrasser passionn\u00e9ment, de la caresser follement\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un grondement lointain vint interrompre mon r\u00eave. L\u2019air \u00e9tait immobile, la lune et les \u00e9toiles avaient disparu. Devant nous, l\u2019obscurit\u00e9\u00a0\u00e9tait totale. Tavia me dit, tendue :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Le tonnerre\u2026 Il faut rentrer\u2026 vite\u2026 j\u2019ai peur de l\u2019orage\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re nous, \u00e0 une centaine de m\u00e8tres, on n\u2019apercevait que le rectangle de la porte du refuge, faiblement \u00e9clair\u00e9. \u2028Un nouveau roulement de tonnerre se fit entendre, plus prolong\u00e9 mais peut-\u00eatre plus lointain. Sans attendre qu\u2019il s\u2019\u00e9teigne, Tavia saisit ma main et commen\u00e7a \u00e0 me tirer vers la lumi\u00e8re. Je la suivis. Autour du feu de camp qui achevait de mourir, il n\u2019y avait plus personne, et dans la salle du bas du refuge, pas davantage. Mais quelqu\u2019un avait laiss\u00e9 deux ou trois chandelles allum\u00e9es plant\u00e9es dans une assiette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un nouveau coup de tonnerre, plus proche cette fois-ci, fit s\u2019arr\u00eater Tavia,\u00a0fig\u00e9e sous la trappe qui menait au dortoir. Sit\u00f4t que le grondement cessa, elle se pr\u00e9cipita sur l\u2019\u00e9chelle de meunier en me tirant derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le silence et l\u2019obscurit\u00e9 r\u00e9gnaient dans le dortoir. Je me demandai o\u00f9 \u00e9tait tout le monde. Tavia m\u2019entrainait toujours dans son sillage vers le fond de la salle o\u00f9 devaient se trouver nos paillasses mais, apr\u00e8s trois ou quatre pas, je tr\u00e9buchai sur une paire de jambes. Tandis que jaillissaient des protestations et des rires des quatre coins du dortoir, je m\u2019affalais en travers d\u2019une paillasse. Elle \u00e9tait occup\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bonsoir, Franz, et surtout, bonne nuit ! dit la voix d\u2019Anton.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis aussit\u00f4t, d\u2019un autre coin de la pi\u00e8ce, une voix anonyme et joyeuse s\u2019\u00e9leva :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Et \u00e0 toi aussi, Tavia ! Bonne nuit !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au milieu des rires que l\u2019apostrophe avait d\u00e9clench\u00e9s, maintenant que toute la bande \u00e9tait au courant de notre retour d\u2019escapade, je ne gardais plus beaucoup d\u2019espoir de pouvoir m\u2019allonger \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Tavia. Pourtant, dans le noir, je sentis sa main qui m\u2019aidait \u00e0 me relever et me guidait fermement vers nos couchettes voisines. Quand je la sentis s\u2019\u00e9tendre sur sa paillasse, je repris un peu confiance et, me mettant \u00e0 genoux sur le bord du matelas, je me penchais vers elle\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est alors qu\u2019une violente lueur blanch\u00e2tre \u00e9claira le dortoir. Tout m\u2019apparut d\u2019un coup\u00a0: le visage de Tavia, et \u00e0 cot\u00e9, le profil de sa voisine qui fixait le plafond de ses yeux \u00e9carquill\u00e9s, et au-del\u00e0, les silhouettes enlac\u00e9es de Lisa et d\u2019Erich. Il y avait aussi celle d\u2019un gar\u00e7on debout, nu, fig\u00e9 dans sa travers\u00e9e de l\u2019all\u00e9e centrale vers une autre paillasse. Je vis \u00e9galement deux ou trois corps allong\u00e9s, appuy\u00e9s sur leurs coudes, leurs visages tourn\u00e9s vers moi. Au bout d\u2019un temps interminable, moins de deux secondes sans doute, l\u2019obscurit\u00e9 revint en m\u00eame temps qu\u2019un \u00e9norme et bref craquement venait d\u00e9chirer mes oreilles. Je sursautai au point de retomber assis sur ma propre couchette. Tandis qu\u2019abasourdi, je me relevais, des cris jaillissaient d\u2019ici ou l\u00e0, des cris de surprise, des cris de joie et des cris de terreur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 partir de ce moment, il ne fut plus question pour moi de tenter d\u2019embrasser Tavia ni m\u00eame de m\u2019allonger chastement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Elle s\u2019\u00e9tait enti\u00e8rement dissimul\u00e9e sous sa couverture, et quand j\u2019essayai de l\u00e0 toucher, je la sentis tendue comme un arc. Je me r\u00e9signai enfin et m\u2019allongeai de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la ruelle pour attendre le prochain coup du ciel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup plus tard, quand le ciel se fut enfin calm\u00e9, on m\u2019expliqua que ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait fr\u00e9quent de ce c\u00f4t\u00e9 du Tegerberg : les nuages charg\u00e9s d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 qui venaient d\u2019Italie \u00e9taient pouss\u00e9s par le vent jusque contre le flanc du Gornergrat qu\u2019ils ne pouvaient franchir \u00e0 cause de son altitude. Et ils restaient l\u00e0, bloqu\u00e9s, \u00e0 s\u2019acharner sur le plateau des Roggenfelder jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement de leur charge \u00e9lectrostatique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je vivais un orage en montagne. Jusque-l\u00e0, je n\u2019avais connu que quelques \u00e9clairs au-dessus des toits de notre quartier en ville ou quelques bourrasques orageuses sur notre maison de l\u2019Hauptgraben. Plus tard, je connus aussi quelques gros orages en mer, mais rien de comparable \u00e0 ce que je v\u00e9cus cette nuit-l\u00e0. Si un orage \u00e0 la ville, ou m\u00eame \u00e0 la campagne, peut effrayer quelques enfants, la plupart du temps, il pr\u00e9vient\u00a0: il commence par gronder au loin avant de se rapprocher lentement, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par le vent et suivi par la pluie. En mer, quand un orage est effrayant, c\u2019est surtout par la temp\u00eate qui parfois l\u2019accompagne, par les vagues qu\u2019il soul\u00e8ve. Mais j\u2019ai rarement vu quelque chose de plus impressionnant qu\u2019un orage en montagne. \u00c0 la montagne, l\u2019\u00e9clair ne pr\u00e9vient pas, il vous aveugle, il vous claque directement dans les oreilles, il vous d\u00e9chire les tympans, il vous fait vibrer les c\u00f4tes et le sternum, il vous coupe le souffle, il vous ram\u00e8ne \u00e0 votre petite dimension\u2026 \u00c0 la montagne, son effet tonitruant est multipli\u00e9 par l\u2019\u00e9cho que vous renvoient violemment les aplombs rocheux. Rien qu\u2019avec sa lumi\u00e8re, l\u2019\u00e9clair vous casse les vitres, avec sa pointe il fend les rochers et avec son souffle, il met le feu aux arbres. Un orage en montagne, vous savez, c\u2019est terrible !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette nuit-l\u00e0, il se d\u00e9cha\u00eena au-dessus de nos t\u00eates pendant d\u2019interminables heures. Les \u00e9clairs se succ\u00e9daient, plus lumineux, plus longs les uns que les autres. Les coups de tonnerre les suivaient de si pr\u00e8s que leur vacarme \u00e9tait presque continu. Parfois, les \u00e9l\u00e9ments semblaient se calmer un peu et entre deux terribles craquements, on entendait le bruit de la pluie qui tombait sur le toit. C\u2019\u00e9tait comme des graviers qui frappaient les lauzes. Ensuite, l\u2019orage reprenait de la vigueur, et le gigantesque carnaval recommen\u00e7ait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais tout finit par se calmer, les \u00e9clairs disparurent, le tonnerre s\u2019\u00e9loigna et peu apr\u00e8s la pluie cessa. Une faible lueur grise apparut \u00e0 l\u2019une des fen\u00eatres\u00a0: c\u2019\u00e9tait l\u2019aurore, c\u2019\u00e9tait fini. Je m\u2019endormis&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0, mes chers amis, je vous ai racont\u00e9 mon premier orage en montagne, sans doute le plus beau que j\u2019ai jamais v\u00e9cu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ayant dit ces mots, Franz se renversa dans son fauteuil, souffla la fum\u00e9e de son cigare vers le lustre et resta silencieux, \u00e0 regarder les volutes bleues rejoindre paresseusement le brouillard qui baignait le haut de la salle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fitzwarren et moi nous regard\u00e2mes, chacun levant un sourcil interrogatif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Quoi\u00a0! C\u2019est tout ? demanda Fitzwarren d\u2019un ton incr\u00e9dule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, oui, c\u2019est tout, r\u00e9pondit Bauer avec l\u2019innocence de l\u2019agneau. Comme promis, je vous ai racont\u00e9 une <em>premi\u00e8re fois<\/em>, la premi\u00e8re fois que j\u2019ai v\u00e9cu un orage en montagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Vous \u00eates un farceur, cher ami. Ce n\u2019est \u00e9videmment pas ce que nous attendions de vous. N\u2019est-ce pas, Bertram ? Vous \u00eates d\u2019accord avec moi ? Ce n\u2019est pas du tout ce que nous attendions, r\u00e9p\u00e9tai-je.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, Franz, pr\u00e9cisa Fitzwarren, nous n\u2019avons pas patient\u00e9 sans vous interrompre pendant tout une heure pour nous entendre d\u00e9crire un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel tout ce qu\u2019il y a de banal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais, demanda Bauer d\u2019un air innocent, \u00e0 quoi vous attendiez-vous donc ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, nous aurions aim\u00e9 savoir si\u2026 enfin, si cette jeune fille, Tavia\u2026 si vous\u2026 si elle\u2026 Ah, demandez-lui, mon cher\u00a0! Moi, je ne trouve pas les mots\u00a0!<\/p>\n<p>Mais Fitzwarren paraissait tout aussi embarrass\u00e9 que moi. Alors Bauer reprit d\u2019un air digne :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Inutile de pr\u00e9ciser, mes bons messieurs\u00a0! J\u2019ai parfaitement compris ce que vous auriez souhait\u00e9 entendre. Vous auriez aim\u00e9 que je vous dise si, cette nuit-l\u00e0, Tavia avait \u00e9t\u00e9 ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>. C\u2019est bien cela, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9videmment, c\u2019est cela\u00a0! r\u00e9pondis-je avec un peu trop de vivacit\u00e9. C\u2019est bien naturel, quand m\u00eame\u00a0! Apr\u00e8s tout, nous sommes entre hommes ! Et il serait de bon ton qu\u2019apr\u00e8s nous avoir fait languir en nous rapportant tous ces d\u00e9tails superflus sur votre s\u00e9jour en montagne, vos pulsions d\u2019adolescent, votre approche de la jeune fille et ses r\u00e9actions en retour, vous nous racontiez enfin ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9 entre Tavia et vous pendant ou apr\u00e8s ce malheureux orage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et sachez que les d\u00e9tails ne nous font pas peur, ajouta l&rsquo;Anglais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors Bauer prit un temps pour \u00e9carter les verres qui se trouvaient devant lui. Puis, posant ses avant-bras sur la table et joignant les mains, il se pencha en avant et, tout en nous regardant avec intensit\u00e9, il dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Messieurs, j\u2019ai beau ne pas \u00eatre sujet de Sa Majest\u00e9 le roi Georges V, je me flatte n\u00e9anmoins d\u2019\u00eatre un gentleman. A part le fait que le nom de cette jeune fille n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9ellement Tavia, vous n\u2019apprendrez rien de plus de ma bouche de ce qui s\u2019est finalement pass\u00e9 entre elle et moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il se renversa \u00e0 nouveau dans son si\u00e8ge pour fouiller dans son gilet et en extraire un autre cigare. Quand il l\u2019alluma, je crus voir dans son \u0153il \u00e0 demi ferm\u00e9 comme une petite lueur d\u2019amusement. Mais ce devait \u00eatre le reflet de la flamme de l\u2019allumette.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 mesure qu\u2019avan\u00e7ait le r\u00e9cit de cette nuit agit\u00e9e en montagne, je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 sans remarquer que des clients de l\u2019auberge, de plus en plus nombreux, s\u2019\u00e9taient approch\u00e9s de notre table, certains allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 tirer des tabourets et des fauteuils jusqu\u2019\u00e0 nous pour mieux entendre les aventures du jeune Franz et tandis qu\u2019il racontait, tous se taisaient en fumant la pipe ou le cigare et en buvant des bocks.\u00a0 Quand on en arriva au refus du conteur de r\u00e9v\u00e9ler la r\u00e9alit\u00e9 de ses relations avec la jeune fille, il y eut dans l\u2019assistance un brouhaha g\u00e9n\u00e9ral de d\u00e9ception. J\u2019entendis m\u00eame un homme lancer avec un fort accent wallon\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah ben merci br\u00e2mint ! \u00c7a valait pas de rawarder si longtemps, une fois !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019assembl\u00e9e se dispersa, et comme la nuit avait bien avanc\u00e9, les badauds commenc\u00e8rent \u00e0 quitter l\u2019\u00e9tablissement pour le brouillard du quai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bauer prit alors la parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Messieurs, malgr\u00e9 votre air d\u00e9pit\u00e9, je pense que vous voudrez bien consid\u00e9rer que j\u2019ai largement tenu ma promesse de vous raconter une premi\u00e8re fois. Maintenant, c\u2019est \u00e0 votre tour ! Alors ? Qui s\u2019y colle ? Vous, Fran\u00e7ois ? Ou bien vous, Bertie ? J\u2019attends&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est avec soulagement que j\u2019entendis Fitzwarren d\u00e9clarer\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, si Fran\u00e7ois le permet, je vais prendre la suite et vous raconter une de mes <em>premi\u00e8res fois<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ces mots, et sans qu\u2019on le lui demande, le patron de l\u2019auberge vint poser devant nous \u00a0quatre chopes de bi\u00e8re, tira un fauteuil \u00e0 lui et s\u2019installa confortablement \u00e0 notre table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est aux frais de la maison, pr\u00e9cisa-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il alluma un cigare et se tut pour laisser Bertram commencer son histoire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Elle m\u2019est arriv\u00e9e une nuit, \u00e0 Amsterdam. La voici :<strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>2 &#8211; La nuit d\u2019Amsterdam<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-32720 alignleft\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/images-1-150x150.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Au cours de la derni\u00e8re ann\u00e9e o\u00f9 j\u2019eus le privil\u00e8ge de passer le temps \u00e0 Eton, j\u2019organisai un court voyage \u00e0 Amsterdam avec quelques amis. Si, comme je l\u2019avais susurr\u00e9 \u00e0 ma richissime tante Buffy alors que je lui demandai de bien vouloir \u00eatre le M\u00e9c\u00e8ne de notre exp\u00e9dition, notre but officiel \u00e9tait de nous impr\u00e9gner de peinture flamande, je peux bien avouer aujourd\u2019hui que ce qui nous attirait surtout dans cette ville, c\u2019\u00e9tait son caract\u00e8re cosmopolite, libertaire\u00a0 et m\u00eame canaille\u00a0 que l\u2019on nous vantait partout, en bref, tout ce qui faisait cruellement d\u00e9faut \u00e0 Londres, \u00e0 Windsor, et encore bien davantage \u00e0 Eton o\u00f9 nous passions le plus sombre de notre temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais soigneusement choisi les camarades, tous Etoniens, qui devaient m\u2019accompagner. Il y avait Thomas Emil Sandford-Beaufort, dit Tootsie, Augustus Daubeny-Pritchard, que tout le monde appelait Gussie, Peter Asbott, qui d\u00e9testait \u00eatre confondu avec Peter Ascott, \u00e9galement Etonien, mais boursier, seulement. Et, surtout, il y avait Alexander Caesar Blackson-Booth, dit Al Capone, l\u2019homme le plus recherch\u00e9 par l\u2019administration du coll\u00e8ge, celui-l\u00e0 m\u00eame qui, parmi tant d\u2019autres forfaits, avait peint en rouge la statue du Duc de Wellington \u00e0 l\u2019occasion de la c\u00e9r\u00e9monie de fin d\u2019ann\u00e9e, rassembl\u00e9 un troupeau de soixante moutons dans la cour d\u2019honneur un jour de visite du premier ministre Lloyd George et, un vingt-quatre d\u00e9cembre, branch\u00e9 l\u2019alarme d\u2019incendie de l\u2019internat sur le carillon de La Chapelle du coll\u00e8ge afin, disait-il, de faire respecter l\u2019Esprit de No\u00ebl par les Sapeurs-Pompiers de Windsor. Et puis, il y avait moi, Bertram Willoughby Fitzwarren, \u00e0 l\u2019\u00e9poque Fritz pour les intimes, mais vous comprendrez que, depuis la guerre, je pr\u00e9f\u00e8re qu\u2019on m\u2019appelle Bertie, peu dou\u00e9 pour le latin, le fran\u00e7ais et les math\u00e9matiques, mais honorable au 100 m\u00e8tres-haies et tout \u00e0 fait remarquable dans les concours de Yoyo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans ma voiture que nous nous rend\u00eemes d\u2019Eton \u00e0 Harwich o\u00f9 nous pr\u00eemes le bateau vers les Pays-Bas. \u00c0 bord,\u00a0je fus tellement malade qu\u2019une fois arriv\u00e9 \u00e0 terre, je jurai de rentrer en train, duss\u00e9-je pour cela traverser la moiti\u00e9 de la France. Quand Tootsie me fit remarquer qu\u2019il faudrait commencer par la Belgique et que la liaison ferroviaire terrestre entre la France et l\u2019Angleterre n\u2019existait pas encore, je lui r\u00e9torquai\u00a0: \u00ab\u00a0Eh bien, dans ce cas, j\u2019attendrai\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 Rotterdam, nous retrouv\u00e2mes mon cousin Johan van der Owersloot, connu sous le nom de Johan, car les diminutifs sont peu en usage en Hollande, ce qui est \u00e9tonnant quand on sait la petite taille de ce pays. Johan nous conduisit jusqu\u2019\u00e0 Amsterdam, o\u00f9 il nous installa dans la gar\u00e7onni\u00e8re de l\u2019un de ses amis qui venait d\u2019\u00eatre envoy\u00e9 par ses parents en Italie pour y r\u00e9fl\u00e9chir pendant au moins deux ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se trouve que la gar\u00e7onni\u00e8re en question \u00e9tait un bateau \u00e0 fond plat peu commode, sorte de p\u00e9niche de mer ayant transport\u00e9 Dieu sait quoi et plus encore entre l\u2019Angleterre et le Continent \u00e0 l\u2019heureux temps de la Reine Victoria et de la marine en bois. Comme il n\u2019y avait que trois chambres, je dus partager la mienne avec Al Capone. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t contrariant mais, comme aurait dit mon oncle Ignatus, ce vieux crouton : \u00ab \u00c0 l\u2019\u00e9tranger comme \u00e0 l\u2019\u00e9tranger !\u00a0\u00bb, ou quelque chose d\u2019approchant. En contrepartie de son exigu\u00eft\u00e9 et de son relatif \u00e9loignement du Rijsk Museum, la p\u00e9niche pr\u00e9sentait le consid\u00e9rable avantage d\u2019\u00eatre au mouillage sur le Herengracht, le Canal des Seigneurs, \u00e0 un jet de pierre des bars, restaurants et principaux lieux de plaisir de la Venise du Nord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous la houlette de mon cousin Johan, notre premi\u00e8re soir\u00e9e fut tout d\u2019abord consacr\u00e9e aux bars du quartier et de ses environs. Nous pass\u00e2mes le temps agr\u00e9ablement \u00e0 d\u00e9couvrir toutes les sortes de Jenever qu\u2019ils pouvaient d\u00e9tenir. En fait, cet alcool est une esp\u00e8ce de gin en plus rudimentaire mais peut-\u00eatre encore plus stimulant pour l\u2019esprit. Je me rappelle une discussion d\u2019assez bonne tenue entre Johan et Tootsie, le premier assurant que c\u2019est le Jenever qui avait donn\u00e9 naissance \u00e0 notre gin, et le second refusant de l\u2019admettre. Bient\u00f4t, deux partis s\u2019\u00e9taient form\u00e9s derri\u00e8re les protagonistes et, avec le nombre de leurs adh\u00e9rents, le ton \u00e9tait mont\u00e9 au point que le tenancier nous avait pri\u00e9 d\u2019aller terminer notre colloque sur le quai, parce qu\u2019\u00e0 Amsterdam, quand on sort de quelque part, c\u2019est toujours pour arriver sur un quai. C\u2019est du moins le souvenir que j\u2019en ai gard\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ce fut l\u2019heure de nous restaurer, Johan nous conduisit dans un restaurant du port et tint \u00e0 nous faire go\u00fbter au\u00a0<em>stamppot<\/em>, un m\u00e9lange de pur\u00e9e de pomme de terre, d\u2019\u00e9pinards, de saucisses et de plusieurs autres choses que je ne pus identifier. Je trouvais le <em>stamppot<\/em> assez \u00e9c\u0153urant, mais arros\u00e9 de suffisamment de bi\u00e8re, \u00e7a pouvait aller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Johan nous annon\u00e7a alors que si nous voulions assister au lever du soleil sur le petit port de Marken, il serait bient\u00f4t temps de rejoindre sa voiture. \u00ab\u00a0Marken, nous dit-il, c\u2019est un charmant petit port de p\u00eache, sur une \u00eele, \u00e0 une douzaine de miles d\u2019ici. C\u00e9l\u00e8bre pour ses maisons peintes, ses costumes traditionnels et son lever de soleil, Marken est incontournable !\u00a0\u00bb Mais au mot \u00ab\u00a0<em>\u00eele<\/em>\u00ab\u00a0, j\u2019associai aussit\u00f4t le mot \u00ab\u00a0<em>bateau<\/em>\u00a0\u00bb et au mot \u00ab\u00a0<em>bateau<\/em>\u00a0\u00bb les mots \u00ab\u00a0<em>mal de mer<\/em>\u00ab\u00a0. Je refusai \u00a0illico d\u2019embarquer pour une nouvelle aventure maritime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Mais cette \u00eele est sur un lac, objecta Johan\u00a0! Et toute proche de la c\u00f4te !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme je restai coi, Gussie, qui ne tenait pas plus que moi admirer au petit matin des baraques en bois peint au bord de l\u2019eau, vint \u00e0 mon secours en d\u00e9clamant avec une emphase dont je lui suis encore reconnaissant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Proche de la c\u00f4te ? Sur un lac ? Deux raisons pour ne pas y aller ! Car nous autres, Anglais, choisirons toujours le grand large !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le <em>stamppot <\/em>persistant \u00e0 rappeler sa pr\u00e9sence et la brume \u00e9thylique commen\u00e7ant \u00e0 estomper les contours de notre environnement, j\u2019\u00e9mis l\u2019id\u00e9e d\u2019une petite marche digestive, suggestion qui fut accueillie avec d\u2019autant plus d\u2019enthousiasme que le grand large \u00e9tait momentan\u00e9ment hors d\u2019atteinte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans le sillage de notre guide indig\u00e8ne que notre petite escadre entrepris de tirer un bord vers un quartier dont Johan m\u2019indiqua le nom :\u00a0 Les Remparts, soit, en dialecte amsterdamer : De Wallen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On dit aussi le Quartier Rouge, ajouta Johan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c0 cause de la couleur de ses immeubles en briques, naturellement, crus-je malin de pr\u00e9ciser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Naturellement, confirma Johan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne tardai pas \u00e0 remarquer une chose \u00e9trange : la rue que nous parcourions \u00e9tait d\u00e9serte et peu attrayante, mais chaque immeuble qui la bordait poss\u00e9dait une vitrine comme si elle avait \u00e9t\u00e9 l\u2019art\u00e8re la plus commer\u00e7ante d\u2019Amsterdam. Chose plus \u00e9trange encore, dans la plupart des vitrines, assise dans un fauteuil ou \u00e0 demi allong\u00e9e sur un canap\u00e9, une femme, peu habill\u00e9e mais de couleurs vives, \u00e9tait occup\u00e9e \u00e0 coudre, \u00e0 tricoter ou \u00e0 repasser. On aurait dit des dames en tenue d\u2019int\u00e9rieur travaillant pour la prochaine kermesse de la paroisse de Maidenhead. D\u2019autres, moins nombreuses, lisaient, buvaient du th\u00e9 ou arrangeaient leurs cheveux, le tout dans une douce lumi\u00e8re aux couleurs chaudes. Quant aux vitrines inoccup\u00e9es, elles \u00e9taient occult\u00e9es par un rideau, presque toujours de couleur rouge sombre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Blackson-Booth me rejoignit et me poussa du coude d\u2019un air goguenard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Dites-moi, Fitzwarren, avez-vous compris pourquoi ce Quartier Rouge se nomme ainsi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est amusant que tu me poses cette question, Al, car \u00e0 l\u2019instant, j\u2019h\u00e9sitais entre une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la couleur des briques ou \u00e0 celle de ces rideaux\u2026 Qu\u2019en penses-tu ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Mon petit Fritz, tu seras toujours un enfant de ch\u0153ur ! me dit-il d\u2019un air accabl\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il m\u2019abandonna pour entamer une conversation par signes avec l\u2019une des dames patronnesses. Je repris ma progression dans la rue aux c\u00f4t\u00e9s de Johan \u00e0 qui je demandai :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et ces portes closes, l\u00e0, celles qui sont surmont\u00e9es d\u2019une lanterne rouge, qu\u2019est-ce que c\u2019est ? C\u2019est sans doute aussi \u00e0 la couleur de ses lanternes que l\u2019on doit le nom du quartier\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On peut le dire, cher cousin, on peut le dire. Ces petits immeubles \u00e0 lanternes sont en quelque sorte les maisons-m\u00e8re de ces travailleuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur ce, Johan commen\u00e7a un long expos\u00e9 assez technique sur le fonctionnement des commerces de la rue. Ce fut tr\u00e8s vite ennuyeux. Je cessai de l\u2019\u00e9couter et tandis qu\u2019il continuait \u00e0 discourir, je m\u2019int\u00e9ressai aux ouvrages sur lesquels travaillaient ces dames. C\u2019\u00e9tait souvent des sortes d\u2019\u00e9charpes, g\u00e9n\u00e9ralement orange, la couleur nationale. Mais je pus remarquer quelques tricots plus compliqu\u00e9s, comme des brassi\u00e8res, des chaussons ou des bonnets pour b\u00e9b\u00e9. Or, il y avait un bon mois que cette bonne vieille Cookie Bolton-Glossop avait mis au monde un b\u00e9b\u00e9, dont je ne savais toujours pas de quelle couleur ni de quel sexe il \u00e9tait. Je me dis que ce serait \u00e0 la fois une bonne id\u00e9e et une bonne action que de rapporter un de ces tricots \u00e0 la petite chose vagissante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019allais demander \u00e0 Johan o\u00f9 se trouvait le bureau de vente de l\u2019\u0153uvre charitable et quelles en \u00e9taient les heures d\u2019ouverture quand, brusquement, une cavalcade se fit entendre derri\u00e8re nous. C\u2019\u00e9taient Al, Peter et Gussie qui nous d\u00e9passaient en courant. Un peu plus loin, ils se pr\u00e9cipit\u00e8rent en se bousculant vers l\u2019une de ces portes \u00e0 lanterne et se mirent \u00e0 tirer fr\u00e9n\u00e9tiquement sur la chainette, comme s\u2019ils exigeaient, et de toute urgence, qu\u2019on les fasse entrer dans l\u2019\u00e9tablissement. Mais, sans attendre qu\u2019on leur ouvre, ils s\u2019enfuirent un peu plus loin en s\u2019esclaffant pour renouveler leur plaisanterie sous une autre lanterne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ils ont d\u00fb faire \u00e7a depuis le d\u00e9but de la rue, dit Johan. Tu vas voir qu\u2019ils vont finir par s\u2019attirer des ennuis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ce comportement est tout \u00e0 fait infantile. Je n\u2019aurais jamais cru Daubeny-Pritchard capable de telles gamineries !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Johan et moi continu\u00e2mes notre chemin en discourant sur l\u2019inconscience de la jeunesse, tandis que nos trois plaisantins disparaissaient dans une rue perpendiculaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 cet instant que, sortant de la porte \u00e0 lanterne qui \u00e9tait \u00e0 notre hauteur et qui avait \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9e par nos camarades quelques instants plus t\u00f4t, apparut un homme manifestant tous les signes d\u2019une grande contrari\u00e9t\u00e9 et d\u2019un vif d\u00e9sir de nous en faire part. L\u2019homme portait un maillot de corps sans manche, d\u2019un gris assez terne, \u00e0 moiti\u00e9 rentr\u00e9 dans un large pantalon de laine noire, lequel \u00e9tait suspendu \u00e0 de trop longues bretelles rouges. Il \u00e9tait nu-pieds dans cette sorte de savates que l\u2019on rencontre au Maroc, si on accepte de s\u2019aventurer l\u00e0-bas, bien s\u00fbr. Son cr\u00e2ne \u00e9tait proche de la totale calvitie, et ses joues mal ras\u00e9es. Pas un gentleman, assur\u00e9ment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il traversa la rue \u00e0 grands pas pour venir jusqu\u2019\u00e0 nous et nous souffler tr\u00e8s fort dans la figure des mots que je ne compris pas. Comme il y avait toutes chances pour que ce soit du hollandais, je me retournai vers Johan pour lui demander de m\u2019\u00e9clairer sur les desiderata du bonhomme, mais tout ce que je vis de Johan, c\u2019\u00e9tait son dos qui s\u2019\u00e9loignait de la sc\u00e8ne \u00e0 grandes enjamb\u00e9es. Je ne disposai donc plus d\u2019interpr\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est tr\u00e8s aga\u00e7ant ces pays o\u00f9 les gens ne parlent pas anglais, d\u2019autant plus qu\u2019il me paraissait de plus en plus urgent d\u2019\u00e9tablir une communication avec l\u2019indig\u00e8ne. C\u2019est alors que je me souvins du pr\u00e9cepte de ma tante Buffy, cette vieille chouette, selon lequel, \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, pour que l\u2019on vous comprenne, il suffit de parler fort, lentement et en articulant exag\u00e9r\u00e9ment. Je tentai aussit\u00f4t de l\u2019appliquer :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>JE &#8211; NE &#8211; PAR &#8211; LE &#8211; PAS &#8211; VOTRE &#8211; LAN &#8211; GUE \u2014\u2014 AB &#8211; SO &#8211; LUMENT &#8211; D\u00c9 &#8211; SO &#8211; L\u00c9 \u2014\u2014 JE &#8211; SUIS &#8211; AN &#8211; GLAIS &#8211; VOYEZ &#8211; VOUS. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes efforts ne furent pas r\u00e9compens\u00e9s. En effet, l\u2019\u00e9nergum\u00e8ne, car c\u2019en \u00e9tait un, loin de se rendre \u00e0 mes arguments en se retirant avec des excuses, se mit \u00e0 vocif\u00e9rer dans ce dialecte qui me demeurait incompr\u00e9hensible dans ses d\u00e9tails mais dont le sens g\u00e9n\u00e9ral m\u2019apparaissait maintenant clairement gr\u00e2ce au ton dans lequel ils \u00e9taient prof\u00e9r\u00e9s\u00a0: l\u2019homme voulait m\u2019occire d\u00e9finitivement. Joignant le geste \u00e0 la parole, il me poussa violemment en arri\u00e8re de ses deux mains appliqu\u00e9es sur mes \u00e9paules. Sous le choc, mon canotier tomba sur le sol tandis que je faisais deux pas en arri\u00e8re, \u00e9crasant du m\u00eame coup le bon vieux couvre-chef que j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 conserver pratiquement intact depuis ma premi\u00e8re ann\u00e9e \u00e0 Eton.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes amis, vous ne me connaissez que de fraiche date, mais je vous prie de me croire quand je dis que je suis connu \u00e0 Eton, Mayfair et Kensington pour avoir un esprit conciliant, une paisible nature et un doux caract\u00e8re. Mais, comme disait mon a\u00efeul Rupert Fitzwarren, troisi\u00e8me comte de Shrewsbury, quand on lui proposait de reprendre pour la troisi\u00e8me fois du Christmas pudding\u00a0: \u00ab\u00a0Trop, c\u2019est trop\u00a0!\u00a0\u00bb Lorsque je constatai la ruine de mon canotier, le sang des Fitzwarren ne fit qu\u2019un tour dans les veines du jeune Bertram : je posai ma canne sur le sol, enlevai ma veste, la pliai et la posai \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la canne, puis, je me redressai et me mis en garde selon les conseils de mon professeur de boxe \u00e0 Eton et les r\u00e8gles du Marquis de Queensbury : souple sur les jambes, le genou gauche l\u00e9g\u00e8rement pli\u00e9, en appui sur la jambe droite, je fis face \u00e0 l\u2019adversaire, le poing gauche en avant \u00e0 la hauteur de son visage et le poing droit \u00e0 toucher le bout de mon nez, le menton lev\u00e9, le regard vif et droit point\u00e9 sur le front de l\u2019adversaire, et je me mis \u00e0 sautiller \u00e9l\u00e9gamment devant lui. L\u2019homme parut un instant d\u00e9contenanc\u00e9 : il s\u2019\u00e9tait tu pour m\u2019observer tandis que j\u2019effectuais mes pr\u00e9paratifs et gardait b\u00eatement les bras le long du corps. Je reconnais aujourd\u2019hui que ce ne fut pas tr\u00e8s fair-play : je profitai de sa contemplation pour le toucher \u00e0 la joue gauche d\u2019une droite fulgurante mais dont je r\u00e9alisai plus tard que j\u2019aurais d\u00fb l\u2019appuyer davantage. Il faut comprendre que je ne voulais pas abuser de ma sup\u00e9riorit\u00e9 technique. Apr\u00e8s tout, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un coup de semonce dont le but \u00e9tait d\u2019amener mon agresseur \u00e0 r\u00e9sipiscence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si le crochet qu\u2019il venait de recevoir ne l\u2019avait pas fait bouger d\u2019un cil, il le fit au moins sortir de sa r\u00eaverie\u00a0: La brute se mit en branle et me porta trois coups. Le premier atteignit mon nez dont un l\u00e9ger craquement m\u2019inqui\u00e9ta quelque peu\u00a0: le profil aristocratique que j\u2019avais h\u00e9rit\u00e9 de la longue lign\u00e9e des comtes de Shrewsbury allait-il \u00eatre d\u00e9finitivement compromis\u00a0? Le deuxi\u00e8me coup mit fin \u00e0 mon inqui\u00e9tude, non pas qu\u2019il m\u2019ait rassur\u00e9 sur la permanence du profil Fitzwarren, mais sit\u00f4t que je l\u2019eus re\u00e7u sur l\u2019oreille gauche, je ne pensai plus \u00e0 autre chose qu\u2019\u00e0 la locomotive hurlante qui venait d\u2019entrer dans mon cerveau. Quant au troisi\u00e8me coup, il me fit oublier tout le reste, car l\u2019ayant re\u00e7u, j\u2019imagine, sur le haut du cr\u00e2ne, je tombai au sol dans un demi-sommeil qui me permit tout juste de voir la silhouette confuse de mon vainqueur s\u2019\u00e9loigner en grommelant des onomatop\u00e9es satisfaites. Ensuite, je rampai jusqu\u2019\u00e0 mon veston qui, tel un oreiller fid\u00e8le, m\u2019attendait pli\u00e9 sur le sol. J\u2019y posai d\u00e9licatement la t\u00eate et m\u2019endormis pour de bon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, mes chers amis, cette <em>premi\u00e8re fois<\/em> que je voulais vous raconter. Bien s\u00fbr, des peign\u00e9es entre camarades dans les couloirs de l\u2019internat, j\u2019en avais connu plus d\u2019une. Je me souviens aussi d\u2019un jour o\u00f9, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de onze ans, alors que je me promenais seul dans la campagne du Shropshire avec Barrymore, mon chien Cavalier King Charles, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 pris \u00e0 parti par une bande de jeunes paysans de mon \u00e2ge. Mais jamais encore en tant que jeune gentleman, je n\u2019avais eu \u00e0 me battre d\u2019homme \u00e0 homme contre un adversaire probablement ignare mais d\u00e9termin\u00e9, et dans un quartier dont je compris plus tard la sp\u00e9cialit\u00e9. Ce fut donc ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>, ma premi\u00e8re bagarre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous t\u00fbmes pendant quelques instants, faisant de ce silence une sorte de conclusion au r\u00e9cit de notre ami. Je finis par reprendre la parole pour remarquer\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est donc \u00e0 cette premi\u00e8re fois, Bertram, que vous devez cette l\u00e9g\u00e8re d\u00e9viation de l\u2019ar\u00eate de votre nez\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est exact, r\u00e9pondit-il sobrement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut au tour de Bauer d\u2019intervenir\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tout cela est bel et bon, mon cher, mais dites-moi, nous vous avons laiss\u00e9 inconscient sur le pav\u00e9 d\u2019une rue chaude d\u2019un quartier mal fam\u00e9 d\u2019Amsterdam, abandonn\u00e9 par votre cousin et vos amis coll\u00e9giens. Que s\u2019est-il pass\u00e9 ensuite\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ensuite\u00a0? Oh, rien de bien important, r\u00e9pondit Fitzwarren. Je me suis r\u00e9veill\u00e9 dans un h\u00f4pital sous la surveillance d\u2019une jolie infirmi\u00e8re, Alicia. Nous nous sommes mari\u00e9s quatre mois plus tard. Nous avons un Terrier Jack Russel du nom de Snoopy, et trois enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b>*<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aux derniers mots de Fitzwarren, Bauer avait \u00e9clat\u00e9 de rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah ! Bertram Willoughby\u00a0! Assur\u00e9ment, vous \u00eates anglais\u00a0! <em>Understatement<\/em>\u00a0! C\u2019est bien le mot que l\u2019on utilise chez vous, n\u2019est-ce pas\u00a0? Une vie d\u2019adulte en trois courtes phrases, il n\u2019y a que vous pour faire \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais, Franz, objecta Fitzwarren innocemment, que vouliez-vous que je vous dise de plus\u00a0? Tout ce que je m\u2019\u00e9tais engag\u00e9 \u00e0 raconter, c\u2019\u00e9tait une <em>premi\u00e8re fois<\/em>, et je l\u2019ai fait avec sinc\u00e9rit\u00e9. Vous d\u00e9tailler ce qui m\u2019est arriv\u00e9 par la suite serait hors sujet&#8230; J\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 beaucoup dit en vous parlant de Snoopy et d\u2019Alicia. D\u2019ailleurs, je suis s\u00fbr qu\u2019elle trouverait ces confidences choquantes et indignes d\u2019un gentleman, et si elle avait \u00e9t\u00e9 parmi nous ce soir, jamais je ne me serais pas permis d\u2019\u00e9voquer devant elle les vitrines des rues chaudes d\u2019Amsterdam.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais je ne d\u00e9sesp\u00e8re pas d\u2019en apprendre bient\u00f4t davantage, mon cher Bertram, r\u00e9pondit Bauer. Nous avons devant nous pr\u00e8s de deux mois de voyage, je crois bien&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Soixante-trois jours exactement, si Dieu le veut, pr\u00e9cisa Fitzwarren.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le silence retomba autour de la table, chacun r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 la morne perspective des longs jours qui nous attendaient. Au bout de quelques instants, l\u2019aubergiste se manifesta.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bon, eh bien maintenant ? s\u2019impatienta-t-il. Est-ce que ce ne serait pas au tour du Fran\u00e7ais de parler\u00a0? Je crois bien, non\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je le crains, r\u00e9pondis-je, g\u00ean\u00e9, je le crains. Mais, voyez-vous, je suis tr\u00e8s embarrass\u00e9&#8230; vraiment, je ne crois pas que je&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais notre h\u00f4te ne me laissa pas finir ma phrase\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Parfait\u00a0! dit-il en se levant de son si\u00e8ge. Puisque nous sommes tous d\u2019accord, laissez-moi juste le temps de renouveler les bocks\u00a0! Je reviens de suite\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 mi-chemin de l\u2019arri\u00e8re-salle, sans se retourner, il lan\u00e7a\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et surtout, ne commencez pas sans moi, hein\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y avait plus que nous trois dans la salle. Fitzwarren et Bauer affectaient de croire que l\u2019intervention du bonhomme avait vaincu mes r\u00e9ticences\u00a0et faisaient mine d\u2019attendre paisiblement le d\u00e9but de mon r\u00e9cit. L\u2019Autrichien s\u2019occupait \u00e0 la pr\u00e9paration minutieuse d\u2019un nouveau cigare tandis que l\u2019Anglais feuilletait n\u00e9gligemment ses documents de voyage. Comment pourrais-je r\u00e9sister \u00e0 une telle pression\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais trouv\u00e9 charmant le r\u00e9cit de Bauer, tout empreint de cette puret\u00e9, de cette c\u00e9l\u00e9bration na\u00efve de la beaut\u00e9 de la nature et de la jeunesse que l\u2019on trouve dans ces petits romans d\u2019initiation germaniques o\u00f9 des adolescents blonds et d\u00e9li\u00e9s nagent dans les eaux transparentes des lacs de montagne. Il nous avait ramen\u00e9 avec d\u00e9licatesse et pudeur \u00e0 cette p\u00e9riode troubl\u00e9e de notre adolescence o\u00f9 les myst\u00e8res qui entouraient les jeunes filles nous attiraient et nous effrayaient tout \u00e0 la fois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame mani\u00e8re, et bien que je sois peu r\u00e9ceptif \u00e0 l\u2019humour, j\u2019avais appr\u00e9ci\u00e9 le r\u00e9cit de l\u2019Anglais, fait de d\u00e9calages et de non-dits, tout en demi-teintes. Habilement, il avait su nous raconter sa banale petite aventure avec cette fausse na\u00efvet\u00e9 qui lui donnait tout son sel, et cela d\u2019autant plus que le narrateur que nous avions devant nous aujourd\u2019hui \u00e9tait \u00e0 mille lieues du petit baronnet snob et stupide qui en avait \u00e9t\u00e9 le h\u00e9ros.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment me mettre \u00e0 la hauteur de tels concurrents\u00a0? Pour ajouter \u00e0 mon embarras, mes deux compagnons de table avaient su conclure leur r\u00e9cit de fa\u00e7on \u00e9l\u00e9gante et inattendue. Apr\u00e8s eux, comment ne pas para\u00eetre morne ou m\u00eame, peut-\u00eatre, lugubre\u00a0? Je l\u2019ai dit tout \u00e0 l\u2019heure, je n\u2019ai pas le sens de l\u2019humour, je ne suis pas ce qu\u2019on appelle un gai luron et, souvent, les gens s\u2019ennuient avec moi. Je ne sais pas raconter une histoire, et quand je me lance dans un r\u00e9cit, je ne suis jamais s\u00fbr d\u2019arriver \u00e0 son terme tant j\u2019ai tendance \u00e0 perdre son fil dans des d\u00e9tails superflus. C\u2019est pourquoi, la plupart du temps, quand je suis en soci\u00e9t\u00e9, je me tais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que j\u2019\u00e9coutais Fitzwarren d\u00e9rouler son aventure, j\u2019avais esp\u00e9r\u00e9 que la cloche du <em>Princesse des Mers <\/em>interviendrait \u00e0 temps pour me d\u00e9livrer de mon obligation en nous appelant \u00e0 bord. Mais quand Bertram avait achev\u00e9 son r\u00e9cit, il \u00e9tait \u00e0 peine une heure et demi et le cargo ne devait pas appareiller avant que deux ou trois longues heures ne s\u2019\u00e9coulent encore. Je n\u2019avais plus d\u2019excuse. Il fallait que je m\u2019ex\u00e9cute et que je parle \u00e0 mon tour. C\u2019\u00e9tait une question d\u2019honneur.\u00a0 Que je parle, certes\u00a0! Mais de quoi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une dizaine d\u2019ann\u00e9es auparavant, un \u00e9v\u00e8nement \u00e9tait survenu dans ma vie personnelle. Il m\u2019avait boulevers\u00e9 et, malgr\u00e9 le temps qui avait pass\u00e9, il \u00e9tait encore pr\u00e9sent \u00e0 mon esprit. Peu enclin aux confidences, je n\u2019en avais jamais parl\u00e9 \u00e0 personne. Sans doute consid\u00e9rais-je cette histoire trop intime pour que je puisse la raconter sans honte, m\u00eame \u00e0 de tr\u00e8s proches amis, \u00e0 supposer que j\u2019en eusse. Elle \u00e9tait assez banale et bien loin d\u2019\u00eatre passionnante, mais elle m\u2019avait marqu\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 qu\u2019elle avait constitu\u00e9 l\u2019une de ces rares \u00e9tapes par lesquelles un homme doit passer au cours de son existence et qui le laisseront diff\u00e9rent de ce qu\u2019il \u00e9tait avant de les franchir. Cette nuit \u00e9tait sans doute l\u2019occasion de la partager enfin avec quelqu\u2019un. Voir comment ces deux \u00e9trangers recevraient le r\u00e9cit de cet \u00e9v\u00e8nement m\u2019int\u00e9ressait et m\u2019inqui\u00e9tait tout \u00e0 la fois. Comprendraient-ils l\u2019importance qu\u2019il avait rev\u00eatu pour moi ou le jugeraient-ils banal et sans int\u00e9r\u00eat\u00a0? Y trouveraient-ils l\u2019indice d\u2019une sensibilit\u00e9 de bon aloi ou d\u2019une sensiblerie ridicule\u00a0?\u00a0 J\u2019\u00e9tais conscient du risque de moquerie ou m\u00eame de d\u00e9consid\u00e9ration que je courais, mais, tout au long de la soir\u00e9e, Bauer et Fitzwarren m\u2019avait parus exempts de pr\u00e9jug\u00e9s et plut\u00f4t bienveillants. Je d\u00e9cidai donc de passer cet \u00e9pisode au crible de leur jugement. De toute fa\u00e7on, je n\u2019avais rien d\u2019autre \u00e0 leur raconter. Je me lan\u00e7ai.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>La matin\u00e9e de Sainte Firmine d&rsquo;Amelia<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-33390\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Saint-Pierre-de-Montrouge.jpeg\" alt=\"\" width=\"137\" height=\"166\" \/>\u00ab\u00a0\u00c7a s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Paris, il y a neuf ans, en novembre. Conform\u00e9ment \u00e0 mes habitudes, je me r\u00e9veillai d\u00e8s six heures du matin, et, \u00e0 sept heures, j\u2019\u00e9tais fin pr\u00eat, habill\u00e9 avec le plus grand soin. Comme je n\u2019avais rien \u00e0 faire avant dix heures, heure \u00e0 laquelle je devais me trouver \u00e0 l\u2019autre bout de la ville, je me pris \u00e0 ranger quelques papiers, \u00e0 trier de vieilles photographies, \u00e0 remuer des objets inutiles dans des tiroirs. Puis, prenant conscience de la futilit\u00e9 de ces t\u00e2ches et fatigu\u00e9 de tourner en rond dans mon appartement, je d\u00e9cidai de me rendre \u00e0 pied \u00e0 mon rendez-vous. J\u2019en avais largement le temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai toujours aim\u00e9 marcher dans Paris et, \u00e0 cette \u00e9poque, je me rendais chaque jour \u00e0 pied \u00e0 mon bureau, profitant de ce moment de calme et de solitude pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 mes affaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dehors, il ne faisait pas vraiment froid, mais une pluie fine tombait sur le trottoir. Je me dis que le temps s\u2019accordait \u00e0 ce qu\u2019allait \u00eatre cette journ\u00e9e. J\u2019enfon\u00e7ai mon chapeau sur ma t\u00eate, relevai le col de mon manteau et, les mains au plus profond de mes poches, je commen\u00e7ai \u00e0 marcher dans la nuit. Bient\u00f4t, les r\u00e9verb\u00e8res de l\u2019avenue de l\u2019Op\u00e9ra s\u2019\u00e9teignirent devant moi, et quand je parvins sur la Place Abel Armengeat, la pluie avait cess\u00e9 et il faisait grand jour, blanc laiteux. Sainte-Firmine d\u2019Amelia se dressait devant moi, conforme \u00e0 mon souvenir, imposante, triste et laide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019y p\u00e9n\u00e9trai. L\u2019int\u00e9rieur du monument n\u2019avait pas chang\u00e9, lui non plus. C\u2019\u00e9tait toujours ce lieu o\u00f9 j\u2019avais pass\u00e9 tant de sombres matin\u00e9es de dimanches, seul, appuy\u00e9 contre un pilier, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9, dispers\u00e9, \u00e0 lire distraitement les annonces paroissiales, \u00e0 tenter de d\u00e9celer des formes ou des visages dans la mosa\u00efque incertaine du sol, \u00e0 me demander si ma pr\u00e9sence, dans l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit dans lequel j\u2019assistais \u00e0 ces messes, avait une signification autre que celle de remplir une obligation que je m\u2019imposais dans l\u2019espoir informul\u00e9 d\u2019une r\u00e9compense improbable dans un avenir trop lointain pour qu\u2019il puisse m\u2019inqui\u00e9ter v\u00e9ritablement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019y \u00e9tais pas entr\u00e9 depuis plus de vingt ans mais, par la force de l\u2019habitude, j\u2019avais pris la porte de c\u00f4t\u00e9, celle qui ouvrait sur le d\u00e9ambulatoire et ses murs recouverts d\u2019ex-votos. <em>Amour et reconnaissance \u00e0 N.D. du Perp\u00e9tuel Secours -1911 &#8211; M.R.B.\u00a0 &#8230;\u00a0 Merci &#8211; J.B. \u2013 1897 \u2026 Confiance \u00e0 Marie, Gr\u00e2ce obtenue, Reconnaissance S.G. 1913<\/em> \u2026 autant de t\u00e9l\u00e9grammes de\u00a0remerciements adress\u00e9s \u00e0 Marie, \u00e0 Sainte Rita ou \u00e0 Sainte Firmine. L\u2019\u00e9glise \u00e9tait d\u00e9serte. Tout au fond, surplombant la nef de ses ternes tuyauteries, les grandes orgues jouaient quelques accords reconnaissables, puis s\u2019interrompaient pour les reprendre \u00e0 nouveau sur un ton ou un tempo diff\u00e9rent. Entre deux accords solennels, on entendait \u00e0 peine la sourde rumeur de la rue. De temps en temps, le claquement d\u2019une porte \u00e0 ressort, le grincement d\u2019un banc train\u00e9 sur le carrelage, la chute d\u2019une pi\u00e8ce de monnaie dans un tronc sonnaient sous les voutes, attestant d\u2019une pr\u00e9sence humaine, quelque part, invisible. Je m\u2019assis sur la premi\u00e8re chaise venue, me renversai contre son dossier et me mis \u00e0 contempler la charpente de la nef. L\u2019alternance des poutres verniss\u00e9es et des caissons aux vives couleurs me fit penser \u00e0 cette chapelle de montagne visit\u00e9e des ann\u00e9es auparavant dans le Haut-Adige.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un frisson me parcourut. Je me redressai sur mon si\u00e8ge pour renouer mon \u00e9charpe et remonter le col de mon manteau. Un long grincement me fit me retourner. Une vielle femme, courb\u00e9e sous un ch\u00e2le, venait d\u2019entrer dans l\u2019\u00e9glise par la plus petite des portes du porche. Lentement mais avec d\u00e9termination, elle se dirigeait vers le transept pour franchir une porte battante dont je me souvins qu\u2019elle menait \u00e0 la sacristie. Quelque part, quelqu\u2019un descendait un escalier de bois. Devant moi, aux pieds de Sainte Rita, la flamme d\u2019un cierge vacillait sous un imperceptible souffle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me sentais comme dans un songe, floconneux, embrum\u00e9, observateur lointain d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 ralentie, vaguement conscient de l\u2019instant, insouciant de l\u2019avenir, ignorant de la minute \u00e0 venir. J\u2019attendais\u00a0; j\u2019\u00e9tais un animal, un chien paisible, presque un objet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Brusquement, les deux battants de la porte principale s\u2019ouvrirent en grand, laissant entrer le fracas de la circulation. Six hommes apparurent dans le rectangle de lumi\u00e8re grise. V\u00eatus de noir, portant des tr\u00e9teaux, des chandeliers, des bouquets de fleurs, des couronnes, des registres, leurs silhouettes se d\u00e9pla\u00e7aient silencieusement, disposant les objets \u00e7\u00e0 et l\u00e0, avec cette \u00e9conomie et cette suret\u00e9 de geste que donne l\u2019habitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette soudaine activit\u00e9 me fit sortir de mon r\u00eave. Je retombais lourdement sur terre et le froid me reprit. Je r\u00e9alisais d\u2019un coup que mon p\u00e8re \u00e9tait mort, que dans moins d\u2019une heure se tiendrait ici m\u00eame une c\u00e9r\u00e9monie fun\u00e9raire dont il serait le centre, que c\u2019\u00e9tait lui que l\u2019on poserait entre deux chandeliers sur les tr\u00e9teaux dispos\u00e9s devant l\u2019autel, lui devant qui s\u2019inclineraient le peu d\u2019amis qui lui restaient, lui qu\u2019on emporterait pour qu\u2019il traverse une derni\u00e8re fois la ville qu\u2019il avait aim\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela \u00e9tait bien r\u00e9el. Mon p\u00e8re \u00e9tait bien mort, trois jours auparavant. Il \u00e9tait mort seul, dans sa chambre d\u2019h\u00f4pital, seul parce que je n\u2019avais pas jug\u00e9 bon de reporter un voyage d\u2019affaires pour lui rendre une derni\u00e8re visite. Apr\u00e8s tout, le m\u00e9decin l\u2019avait dit, il n\u2019\u00e9tait pas du tout certain qu\u2019il meure avant mon retour. Mais mon p\u00e8re n\u2019avait pas pu attendre, il \u00e9tait bien mort ce jour-l\u00e0 et moi, sans fr\u00e8re ni s\u0153ur, moi qui avais perdu ma m\u00e8re quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, moi qui n\u2019avais plus de femme, pas d\u2019enfant, peu d\u2019amis, je me retrouvais seul \u00e0 mon tour. Seul au monde\u2026 Au moment o\u00f9 je le formulai, le clich\u00e9 me fit sourire\u00a0: seul au monde !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais beau me tourner vers mon esprit, examiner objectivement mes pens\u00e9es, je ne parvenais pas \u00e0 y d\u00e9couvrir le moindre indice d\u2019une peine, la moindre trace d\u2019un chagrin et cela me perturbait. Je ne sentais en moi ni regret ni remord, rien de cela, juste une sensation d\u2019indiff\u00e9rence, presque de l\u2019ennui. J\u2019\u00e9tais un animal, presque un objet\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par commodit\u00e9, j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 que les fun\u00e9railles ne se tiendraient pas dans sa ville natale mais \u00e0 Paris. En quelques coups de t\u00e9l\u00e9phone, ma secr\u00e9taire avait r\u00e9gl\u00e9 la question du cimeti\u00e8re, ce serait le P\u00e8re Lachaise, et de l\u2019\u00e9glise, la plus proche de son dernier domicile. Je m\u2019\u00e9tais seulement charg\u00e9 de faire paraitre une br\u00e8ve notice n\u00e9crologique dans Le Figaro et dans le Quotidien des Charentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019avais re\u00e7u aucun t\u00e9l\u00e9gramme de condol\u00e9ances, aucun pneumatique de circonstance. La mort de mon p\u00e8re n\u2019avait fait l\u2019objet d\u2019aucun article de presse ni d\u2019aucune annonce \u00e0 la radio.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, cet homme public avait \u00e9t\u00e9 respect\u00e9, admir\u00e9, et m\u00eame acclam\u00e9 ; tout d\u2019abord pour ce qu\u2019il avait fait pour tenter d\u2019\u00e9viter la guerre ; puis, quand elle devenue in\u00e9vitable, pour y avoir rempli dignement et courageusement son devoir. Mais il y avait eu cette affaire, comme vous les Anglais le dites pudiquement quand il faut \u00e9voquer une liaison amoureuse, cette malheureuse affaire avec cette jeune actrice juive allemande r\u00e9fugi\u00e9e \u00e0 Paris. Octobre 1918\u2026 pour tout le monde, la guerre n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une question de quelques jours, au pire de quelques semaines. Pourtant, la paix toute proche \u00e0 laquelle chacun s\u2019attendait n\u2019emp\u00eacha pas les \u00e9ternels revanchards, les planqu\u00e9s de la guerre, les journaux patriotiques et tous les tenants des bonnes m\u0153urs de crier au scandale, \u00e0 la trahison ! Les fanfares de l\u2019armistice couvrirent quelques jours les clameurs des justiciers, mais sit\u00f4t les lampions \u00e9teints, les confettis balay\u00e9s et les accord\u00e9ons remis\u00e9s, la cur\u00e9e reprit de plus belle. Contre mon p\u00e8re, on criait vengeance, on r\u00e9clamait un proc\u00e8s en haute trahison, un retrait de sa croix de guerre, tout au moins une cassation de son grade de capitaine\u00a0! Un officier fran\u00e7ais, amant d\u2019une allemande, donc ami de l\u2019Allemagne, n\u2019avait pu que trahir\u00a0! L\u2019affaire Dreyfus, \u00e0 peine apais\u00e9e, n\u2019\u00e9tait pas si lointaine&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re ferma son cabinet parisien et se retira dans sa maison d\u2019Angoul\u00eame. Son parti refusa d\u2019appuyer sa candidature aux \u00e9lections suivantes en 1919. Il y renon\u00e7a. Ma m\u00e8re mourut au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9, d\u2019un cancer foudroyant nous dit un m\u00e9decin, plus probablement de chagrin, pensai-je. Ce n\u2019\u00e9tait pas d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9e \u2014 elle lui avait pardonn\u00e9 cette maitresse comme elle l\u2019avait fait des pr\u00e9c\u00e9dentes \u2014 mais de voir l\u2019amour de sa vie ainsi livr\u00e9 aux chiens d\u00e9vorants. Mon p\u00e8re ne supporta pas de rester seul dans la grande maison. Il la vendit et vint s\u2019installer dans son pied-\u00e0-terre du Boulevard des Invalides, \u00e0 Paris. Il y v\u00e9cut encore deux ans, sortant peu, \u00ab\u00a0<em>le quartier est si triste<\/em>\u00a0\u00bb disait-il, ne voyant personne, \u00ab\u00a0<em>de toute fa\u00e7on, personne ne voudrait \u00eatre vu en ma compagnie\u00a0!<\/em> \u00bb, travaillant \u00e0 ses m\u00e9moires, \u00ab\u00a0<em>et pourtant, c\u2019est l\u2019oubli que je cherche !<\/em>\u00a0\u00bb. Puis il cessa de vivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne le vis que tr\u00e8s peu pendant ses deux derni\u00e8res ann\u00e9es. Pourtant, nous \u00e9tions presque voisins\u00a0; c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais install\u00e9 \u00e0 Paris pour y monter ma premi\u00e8re affaire. Je lui en avais peu voulu pour la mort de ma m\u00e8re dont je lui attribuais pourtant la responsabilit\u00e9, et puis j\u2019avais fini par oublier ses infid\u00e9lit\u00e9s. C\u2019est du moins ce que je croyais. Pourtant, quand je me rendais dans le triste appartement, en regardant sa silhouette amaigrie et vout\u00e9e se d\u00e9couper sur le jour gris de la fen\u00eatre, je pensais \u00e0 ce qu\u2019il avait repr\u00e9sent\u00e9 pour ma m\u00e8re et je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de me dire qu\u2019il avait g\u00e2ch\u00e9 tout cela pour une de ces aventures d\u00e9risoires dont il \u00e9tait coutumier. Et pour finir, je me disais que c\u2019\u00e9tait son choix, comme c\u2019\u00e9tait celui de ma m\u00e8re de lui pardonner. En quoi cela me concernait-il\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re et moi, nous n\u2019avions plus grand chose \u00e0 nous dire, que des banalit\u00e9s : <em>\u00ab\u00a0Papa, tu vas bien ? Tu n\u2019as besoin de rien ? &#8230;\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Et ton affaire, Fran\u00e7ois\u00a0? Elle marche bien ? Rappelle-moi, \u00e7a consiste en quoi ce que tu fais ? &#8230; \u00bb<\/em> Quand il mourut, je ne lui avais pas rendu visite depuis six mois. Aujourd\u2019hui, on l\u2019enterrait et sa mort m\u2019\u00e9tait indiff\u00e9rente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A pr\u00e9sent, dans l\u2019\u00e9glise, tout \u00e9tait en place, les chandeliers allum\u00e9s, les couronnes appuy\u00e9es contre les marches, le pr\u00eatre et l\u2019enfant de ch\u0153ur, silencieux et recueillis devant le ma\u00eetre-autel. Quelques amis, un ou deux voisins, cinq ou six inconnus \u00e9taient arriv\u00e9s en ordre dispers\u00e9. Seul membre de la famille, je les avais accueillis avec une froideur involontaire. En les invitant du geste \u00e0 se diriger vers les rang\u00e9es de chaises, je me demandais s\u2019ils prenaient mon attitude pour de la dignit\u00e9 \u2014 <em>Vous avez vu ? C\u2019est le fils. Quelle tenue ! Pas un tremblement de la voix ni de la paupi\u00e8re ! Admirable\u00a0!<\/em> \u2014 ou s\u2019ils la mettaient sur le compte de mon insensibilit\u00e9 \u2014<em>Vous avez vu ? Pas un tremblement de la voix ni de la paupi\u00e8re ! Ma parole, mais il a l\u2019air de s\u2019en foutre ! <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un cur\u00e9, un servant, quelqu\u2019un \u00e0 l\u2019orgue l\u00e0-haut, une douzaine de personnes assises et moi, debout, paisible, vide, un animal qui attend, presque un objet pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de deux chevalets, voil\u00e0 tout ce qui allait accueillir mon p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne manquait plus que lui. Il arriva, port\u00e9 sans effort par les six hommes fun\u00e8bres. Ils le pos\u00e8rent sur les tr\u00e9teaux, arrang\u00e8rent quelques fleurs sur le cercueil et quelques couronnes tout autour, puis s\u2019effac\u00e8rent \u00e0 reculons, donnant ainsi le signal au pr\u00eatre pour qu\u2019il descende les marches vers le mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019instant o\u00f9 les hommes en noir s\u2019\u00e9taient \u00e9cart\u00e9s, j\u2019avais senti quelque chose remuer en moi, une toute petite chose, tout au fond, quelque part, dans la r\u00e9gion de l\u2019estomac\u00a0; non, pas quelque chose, plut\u00f4t un l\u00e9ger vide\u00a0; presque rien en somme\u00a0; peut-\u00eatre la prise de conscience du caract\u00e8re d\u00e9finitif de ce qui \u00e9tait en train de se passer\u00a0; peut-\u00eatre celle de l\u2019homme qui r\u00e9alise que le dernier rempart qui le s\u00e9parait encore de sa propre mort vient de tomber. Attentif, je retournai en moi-m\u00eame encore une fois dans l\u2019espoir de qualifier cette fragile sensation. Mais elle avait disparu, sans doute effarouch\u00e9e par l\u2019analyse \u00e0 laquelle je voulais la soumettre. Je me sentis redevenir inerte et froid.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est au moment o\u00f9 le pr\u00eatre \u00e9bauchait le geste de la premi\u00e8re b\u00e9n\u00e9diction qu\u2019un grand bruit se fit entendre au fond de la nef. On aurait dit une galopade d\u2019\u00e9tudiants chahuteurs dans les couloirs sonores de la Facult\u00e9 de Droit. J\u2019entendais des chuchotements, des rires \u00e9touff\u00e9s, des exclamations r\u00e9prim\u00e9es. Il y eut la chute \u00e9tincelante d\u2019un objet m\u00e9tallique, d\u2019autres chuchotements puis le silence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pr\u00eatre s\u2019\u00e9tait fig\u00e9. Je me retournai. C\u2019\u00e9tait un groupe de personnes, peut-\u00eatre vingt, peut-\u00eatre trente. H\u00e9sitants, tass\u00e9s les uns contre les autres, ils avan\u00e7aient vers le cercueil dans l\u2019all\u00e9e centrale. Il n\u2019y avait que des hommes. Loin d\u2019\u00eatre des \u00e9tudiants, ils avaient plut\u00f4t l\u2019air de notables de province en goguette, au sortir d\u2019un banquet. Leurs visages \u00e9taient rouges, leur souffle court et leur manteaux \u00e9pais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sentis en moi monter l\u2019indignation. Elle fut suivie de peu par la col\u00e8re. Tandis que j\u2019avan\u00e7ais vers eux \u00e0 enjamb\u00e9es furieuses, j\u2019\u00e9tais presque heureux d\u2019\u00e9prouver enfin une \u00e9motion. Pour la d\u00e9guster davantage, j\u2019alimentais volontairement ma fureur, je pr\u00e9parais mes mots pour an\u00e9antir ces intrus\u00a0:\u00a0 qu\u2019est-ce que c\u2019\u00e9tait que cette bande de f\u00eatards qui venaient troubler une c\u00e9r\u00e9monie intime\u00a0? Des repr\u00e9sentants de commerce en vadrouille\u00a0? Les supporters avin\u00e9s d\u2019une \u00e9quipe de football\u00a0? Honteux\u00a0! &#8230; Ou alors, ces gens n\u2019\u00e9taient-ils pas de ceux qui avaient pourchass\u00e9 mon p\u00e8re de leur hargne morale et patriotique jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hallali. Apr\u00e8s avoir ruin\u00e9 la fin de sa vie, voulaient-ils encore g\u00e2cher ses fun\u00e9railles\u00a0? Qui parmi eux pouvait pr\u00e9tendre \u00e0 \u00e9galer en m\u00e9rite celui qui avait si longtemps \u00e9t\u00e9 l\u2019avocat d\u00e9bonnaire et g\u00e9n\u00e9reux, le maire d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 sa petite ville, le d\u00e9put\u00e9 accessible \u00e0 ses administr\u00e9s, le militant acharn\u00e9 de la paix, l\u2019officier courageux et soucieux de ses hommes\u00a0? Qui \u00e9taient-ils, ces hypocrites, ces pions de l\u2019ordre moral, ces h\u00e9ros de l\u2019arri\u00e8re pour lui reprocher jusqu\u2019au-del\u00e0 de sa mort sa seule faiblesse, les femmes\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand j\u2019atteignis les premiers hommes de la colonne scandaleuse, je bouillais de rage, j\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 me battre. Malgr\u00e9 la solennit\u00e9 du lieu, malgr\u00e9 la pr\u00e9sence du cercueil, c\u2019est ce que je voulais\u00a0: me battre. En me battant, je crois que j\u2019esp\u00e9rais att\u00e9nuer ce vague remord n\u00e9 de mon absence de chagrin. Obscur\u00e9ment, je me sentais coupable d\u2019indiff\u00e9rence. Cogner sur l\u2019un de ces abrutis serait une mani\u00e8re de me r\u00e9habiliter \u00e0 mes propres yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je saisis aux revers le premier homme \u00e0 ma port\u00e9e et fit voler le chapeau qu\u2019il avait gard\u00e9 sur sa t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On se d\u00e9couvre, salopard\u00a0! grondai-je<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Fran\u00e7ois\u00a0! C\u2019est moi, Robert\u00a0! Tu ne me reconnais pas, mon petit\u00a0? Robert Colin\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait Colin\u00a0! Le docteur Colin, notre m\u00e9decin d\u2019autrefois, l\u2019ami de toujours de mon p\u00e8re, son premier adjoint puis son successeur \u00e0 la mairie\u00a0; il avait soign\u00e9 ma rougeole et mes angines&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme je restais \u00e9bahi, fig\u00e9, il continua\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Excuse-nous, Fran\u00e7ois\u00a0! On est en retard, mais on s\u2019est perdu du c\u00f4t\u00e9 de la Porte de Versailles, tu comprends\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Hein\u00a0? Quoi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant, le groupe m\u2019entourait, en silence, laissant Colin expliquer son entr\u00e9e fracassante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On est parti tard hier soir d\u2019Angoul\u00eame, tu comprends, et puis il a fallu faire un peu de ramassage ce matin \u00e0 Orl\u00e9ans et \u00e0 Versailles pour que tout le monde soit l\u00e0, mais il y en a d\u2019autres qui sont venus par leurs propres moyens, les Parisiens surtout, mais on voulait arriver tous ensemble, alors ils attendaient sur la place, tu comprends\u00a0?\u00a0 C\u2019est Picard et moi qui avons tout organis\u00e9. \u00a0Andr\u00e9 Picard, tu te souviens\u00a0? C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on est en retard, tu comprends\u00a0? On est d\u00e9sol\u00e9s\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Incapable de penser, les yeux \u00e9carquill\u00e9s, je marmonnais \u00ab\u00a0Mais non, mais non&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je regardais autour de moi. Je reconnus Martial, du caf\u00e9 de la Mairie, Fercheaux, le garagiste, l\u2019abb\u00e9 Raynouard, en soutane, Fran\u00e7ois Pertibout, le fermier, Maitre Toubon, le notaire. Granger vint me serrer la main. Il avait \u00e9t\u00e9 le secr\u00e9taire de mon p\u00e8re quand il \u00e9tait \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e. Marcel Costa, l\u2019ancien secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Parti, tint \u00e0 m\u2019embrasser sur les deux joues. On se bousculait gentiment pour m\u2019approcher, on me tapait doucement sur l\u2019\u00e9paule, on me chuchotait un mot sur Papa. Pourtant, la plupart de ces gens, je ne les connaissais pas. Il y avait un petit groupe de quatre hommes en uniforme. L\u2019un d\u2019entre eux \u00e9tait en colonel. Quelqu\u2019un portait un clairon&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le calme revint petit \u00e0 petit. Les nouveaux visiteurs se gliss\u00e8rent entre les rang\u00e9es de chaises et s\u2019assirent, sagement, tandis que, les yeux au sol, je rejoignais ma place \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cercueil. Le pr\u00eatre reprit son geste interrompu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Benedicat vos omnipotens deus pater et&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je pleurai enfin. Je fondais en larmes et chaque sanglot me faisait mal dans la poitrine, dans la gorge, dans la nuque, dans les \u00e9paules&#8230; Mais j\u2019\u00e9tais soulag\u00e9 d\u2019avoir mal, certain \u00e0 pr\u00e9sent de mon chagrin, heureux d\u2019avoir mal, heureux de la pr\u00e9sence de ces hommes qui avaient aim\u00e9 mon p\u00e8re, eux aussi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 &#8230; et filius et spiritus sanctus&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes sanglots s\u2019att\u00e9nu\u00e8rent et je pensai que si ma m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0, elle aussi aurait rayonn\u00e9 de bonheur. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir prononc\u00e9 ces derniers mots, je me renversai sur mon si\u00e8ge et m\u2019absorbai un long moment dans la contemplation du plafond enfum\u00e9. J\u2019esp\u00e9rais que mes auditeurs prendraient mon attitude pour du recueillement, mais la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019\u00e9tait que je ne voulais pas croiser leurs regards\u00a0: je craignais trop d\u2019y d\u00e9couvrir quelque signe de d\u00e9ception ou de moquerie. Du coin de l\u2019\u0153il, je vis Fitzwarren s\u2019agiter dans son fauteuil. Il se pr\u00e9parait \u00e0 parler et j\u2019avais tout \u00e0 craindre de son humour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est votre histoire, Fran\u00e7ois\u00a0? demanda-t-il d\u2019un ton neutre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est mon histoire. Elle s\u2019arr\u00eate l\u00e0, r\u00e9pondis-je piteusement. Elle n\u2019est pas tr\u00e8s&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais pas du tout, pas du tout\u00a0! m\u2019interrompit-il, devinant sans doute ce que j\u2019allais dire. Elle est tr\u00e8s jolie votre histoire, un peu triste, \u00e9mouvante aussi, mais &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais\u00a0? demandai-je avec anxi\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais, \u00eates-vous certain qu\u2019elle r\u00e9ponde tout \u00e0 fait \u00e0 ce que nous attendions\u00a0de vous : le r\u00e9cit d\u2019une <em>premi\u00e8re fois<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est pourtant bien ce que j\u2019ai voulu raconter, Bertram, mais je n\u2019ai jamais su raconter les histoires. Peut-\u00eatre n\u2019ai-je pas \u00e9t\u00e9 assez clair\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bauer entra dans la discussion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Fran\u00e7ois, surtout ne prenez pas en mal ce que je vais vous dire\u00a0: je suis d\u2019accord avec Fitzwarren, et je ne suis pas persuad\u00e9 que vous ayez r\u00e9pondu aux conditions pos\u00e9es. Voyez-vous, dans mon esprit, cette notion de premi\u00e8re fois n\u2019a d\u2019int\u00e9r\u00eat que si cette fois-l\u00e0 a \u00e9t\u00e9 suivie de plusieurs autres, ou mieux, d\u2019une longue s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e8nements semblables. Par exemple, il est raisonnable de penser qu\u2019apr\u00e8s celle d\u2019Amsterdam, notre ami ait pris part \u00e0 plusieurs autres bagarres. Moi-m\u00eame, je dois avouer que j\u2019ai connu bien d\u2019autres femmes que cette Tavia et bien d\u2019autres orages que celui des Roggenfelder. Mais c\u2019est justement la surprise, la maladresse, l\u2019inexp\u00e9rience de celui qui vit une <em>premi\u00e8re fois<\/em> qui fait l\u2019int\u00e9r\u00eat du r\u00e9cit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous avez choisi de raconter les fun\u00e9railles de votre p\u00e8re. Vous l\u2019avez fait de fa\u00e7on parfois \u00e9mouvante et croyez bien que votre r\u00e9cit nous a touch\u00e9. Mais, pour un homme, enterrer son p\u00e8re, c\u2019est toujours <em><u>la<\/u><\/em> premi\u00e8re fois. Il n\u2019y en aura jamais d\u2019autre, et dire que votre r\u00e9cit est celui d\u2019une premi\u00e8re fois comme nous l\u2019entendions, c\u2019est jouer sur les mots. Je regrette de vous le dire, Simonet\u00a0: vous n\u2019avez pas vraiment rempli votre contrat. Vous \u00eates d\u2019accord,\u00a0Bertram, je pense ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Absolument, confirma Fitzwarren.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tout \u00e0 fait d\u2019accord, crut bon d\u2019ajouter l\u2019aubergiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019opinion du tenancier m\u2019importait peu, il n\u2019en \u00e9tait pas de m\u00eame pour celles des deux autres hommes. Je tenais d\u2019autant plus \u00e0 leur estime que j\u2019allais vivre avec eux dans une quasi intimit\u00e9 pendant les deux mois \u00e0 venir. Il fallait donc que je m\u2019explique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Messieurs, je vois que je me suis mal fait comprendre. En fait, je n\u2019ai jamais su raconter une histoire et, contrairement aux apparences, ce n\u2019est pas de l\u2019enterrement de mon p\u00e8re que j\u2019ai voulu faire le sujet de ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>. C\u2019est ma maladresse qui l\u2019a fait passer au premier plan, occultant ce que je voulais vraiment vous dire. \u00c9coutez-moi encore quelques instants et vous comprendrez. Voici\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir, au cours du diner, nous avons parl\u00e9 un peu de tout, et puis, chacun \u00e0 notre tour, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, nous avons racont\u00e9 un \u00e9v\u00e8nement marquant de notre vie, une <em>premi\u00e8re fois<\/em>. Ce qui est remarquable, c\u2019est qu\u2019aucun d\u2019entre nous n\u2019a \u00e9voqu\u00e9 sa guerre. Pourtant, il est \u00e9vident que nous l\u2019avons faite. Nous le savons. Ce sont des choses qui se sentent et ceux qui ont r\u00e9chapp\u00e9 \u00e0 cette calamit\u00e9 se reconnaissent entre eux, ne serait-ce qu\u2019\u00e0 leur r\u00e9pugnance \u00e0 en parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Croyez bien que je regrette d\u2019avoir \u00e0 le faire, mais c\u2019est seulement dans le but de vous faire comprendre le sens de mon r\u00e9cit. Ne craignez rien, ce sera bref\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai eu vingt ans en 1916 et comme vous sans doute, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9. Je suis parti au front presque aussit\u00f4t et j\u2019y suis rest\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019armistice. \u00a0Ce que je veux vous dire c\u2019est que pendant quatorze longs mois, j\u2019ai eu peur \u00e0 chaque seconde\u00a0; j\u2019ai eu peur en dormant, peur en mangeant, peur en voyant venir le jour, en attendant la prochaine attaque, une peur animale, \u00e0 vous faire gratter la terre pendant les bombardements, une peur visc\u00e9rale au moment des assauts, \u00e0 se vomir dessus, \u00e0 souiller ses v\u00eatements de ses propres excr\u00e9ments&#8230; J\u2019ai tout fait, j\u2019ai trembl\u00e9, j\u2019ai jur\u00e9, j\u2019ai maudit, j\u2019ai reni\u00e9, j\u2019ai promis, j\u2019ai hurl\u00e9, j\u2019ai pri\u00e9, je me suis griff\u00e9 le visage de mes ongles cass\u00e9s, mais jamais je n\u2019ai pleur\u00e9. Je n\u2019ai pas pleur\u00e9 quand mon meilleur ami s\u2019est fait d\u00e9chiqueter devant moi par une mitrailleuse, je n\u2019ai pas pleur\u00e9 quand ma section a d\u00fb d\u00e9blayer cette tranch\u00e9e bombard\u00e9e pour en extraire les vingt-sept cadavres de camarades asphyxi\u00e9s&#8230; Si je n\u2019ai pas pleur\u00e9 une seule fois, c\u2019est parce que, volontairement, je m\u2019\u00e9tais endurci. En pleine conscience, pour pouvoir survivre, je m\u2019\u00e9tais efforc\u00e9 de me rendre indiff\u00e9rent \u00e0 tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas moi, et j\u2019y \u00e9tais parvenu. C\u2019\u00e9tait cela ou la folie. Le d\u00e9sespoir des autres, leurs souffrances, leur mort, cela m\u2019\u00e9tait \u00e9gal. Moi seul comptait, les autres pouvaient bien crever. J\u2019\u00e9tais devenu une brute \u00e9go\u00efste, un animal sauvage et indiff\u00e9rent qui ne pensait et n\u2019agissait que pour sa survie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la fin de la guerre, j\u2019avais surv\u00e9cu, je n\u2019\u00e9tais pas devenu fou mais j\u2019avais perdu mon \u00e2me. C\u2019est dans cet \u00e9tat que je suis revenu \u00e0 la vie civile. J\u2019\u00e9tais conscient de cette transformation et j\u2019observais ses effets sur mon propre comportement avec l\u2019objectivit\u00e9 scientifique d\u2019un zoologiste observant un rat de laboratoire. Tr\u00e8s vite, je r\u00e9alisai que je ne pr\u00eatais attention aux gens que dans la mesure o\u00f9 ils pouvaient m\u2019apporter quelque avantage, la pr\u00e9sence des autres m\u2019\u00e9tant au pire d\u00e9sagr\u00e9able, au mieux, indiff\u00e9rente. Cette disposition d\u2019esprit ne me troublait pas, au contraire, elle me facilitait grandement la t\u00e2che dans mes affaires. La guerre venait de s\u2019achever et Paris \u00e9tait peupl\u00e9 de veuves et d\u2019orphelins, h\u00e9ritiers d\u2019appartements et de maisons de commerce qu\u2019ils \u00e9taient pour beaucoup incapables de g\u00e9rer. Je me sp\u00e9cialisai dans le rachat de leurs biens et en quelques mois, j\u2019\u00e9tais \u00e0 la t\u00eate d\u2019une demi-douzaine de petits immeubles et de deux affaires de v\u00eatements que j\u2019avais acquis dans d\u2019excellentes conditions. J\u2019avais la conscience parfaitement tranquille, et si l\u2019on m\u2019avait dit que je profitais du malheur de pauvres femmes d\u00e9sempar\u00e9es, j\u2019aurais r\u00e9pondu que je ne les avais pas forc\u00e9es \u00e0 vendre et qu\u2019elles avaient accept\u00e9 le prix que je leur proposai. Apr\u00e8s tout, ce n\u2019\u00e9tait pas ma faute si elles ne savaient pas se d\u00e9fendre. Le malheur des autres, ce n\u2019\u00e9tait pas mon affaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mort de ma m\u00e8re ne me causa aucun chagrin, \u00e0 peine une contrari\u00e9t\u00e9. Je me disais\u00a0: ma m\u00e8re est morte, c\u2019\u00e9tait son tour, c\u2019est dans l\u2019ordre des choses\u00a0; et puis, \u00e7a non plus, ce n\u2019est pas ma faute, c\u2019est celle de mon p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un matin, je sortis du sommeil avec encore \u00e0 l\u2019esprit les derni\u00e8res images du r\u00eave que je venais de faire. \u00c0 travers les brumes du r\u00e9veil, j\u2019\u00e9prouvais encore une sensation de bien-\u00eatre, presque de bonheur. \u00c7a ne m\u2019\u00e9tait plus arriv\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es. Comme j\u2019\u00e9prouvais un vif besoin de prolonger cette sensation, je tentai de forcer mon esprit \u00e0 refuser de se r\u00e9veiller et \u00e0 remonter le fil du songe dont il venait d\u2019\u00e9merger. C\u2019est un exercice difficile auquel, je crois, tous les hommes se livrent de temps en temps sans qu\u2019ils parviennent jamais \u00e0 remonter plus haut que quelques images qui s\u2019effacent dans la minute. Eh bien moi, ce jour-l\u00e0, j\u2019y suis parvenu. Les images \u00e9taient aussi nettes et color\u00e9es que dans une production d\u2019Hollywood. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, j\u2019avais quatorze ans, mes parents et moi \u00e9tions chez des amis, dans une belle maison du Lavandou. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je voyais la M\u00e9diterran\u00e9e, la premi\u00e8re fois que je passais du temps avec mes parents et leurs amis \u00e0 nous baigner dans la mer, \u00e0 visiter l\u2019arri\u00e8re-pays, la premi\u00e8re fois que je vivais de longues soir\u00e9es sur une terrasse encore rayonnante du soleil de l\u2019apr\u00e8s-midi o\u00f9 nous discutions et nous rions avec mon p\u00e8re et le couple de leurs amis sous le regard attendri et fier de ma m\u00e8re. Ces vacances avaient \u00e9t\u00e9 un moment parfait. La guerre me l\u2019avait fait oublier, mais ce matin-l\u00e0, il me revenait en pleine m\u00e9moire. J\u2019avais donc \u00e9t\u00e9 heureux, autrefois, entre deux parents aimants. Alors pourquoi aujourd\u2019hui n\u2019\u00e9prouvais-je plus aucun sentiment envers eux. \u00c9tais-je devenu un monstre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais j\u2019ai fini par sortir d\u00e9finitivement du sommeil sans avoir r\u00e9pondu \u00e0 ma question. J\u2019ai secou\u00e9 la t\u00eate, je me suis lev\u00e9 et je suis retourn\u00e9 \u00e0 mes affaires. Pendant deux ans, je n\u2019ai plus pens\u00e9 \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019acheter et revendre davantage d\u2019immeubles, davantage de commerces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis mon p\u00e8re est mort \u00e0 son tour et il y a eu cette matin\u00e9e de Sainte-Firmine. En vous la racontant, j\u2019ai voulu vous faire comprendre les sentiments que sa disparition avaient successivement fait na\u00eetre en moi : l\u2019indiff\u00e9rence et l\u2019ennui, le fr\u00e9missement d\u2019une \u00e9motion aussit\u00f4t disparue, l\u2019indignation et la col\u00e8re, et puis la vague d\u00e9ferlante de l\u2019\u00e9motion et, finalement, les larmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019\u00e9tait cela, ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>, la premi\u00e8re fois de ma vie d\u2019adulte que je pleurais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que j\u2019aurais voulu vous faire comprendre sans avoir \u00e0 le dire vraiment, c\u2019est que, gr\u00e2ce \u00e0 ces premi\u00e8res larmes, j\u2019avais la certitude d\u2019\u00eatre redevenu un homme comme un autre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me tus, la gorge nou\u00e9e, osant \u00e0 peine regarder les trois hommes qui m\u2019avaient \u00e9cout\u00e9. Le silence devenant lourd autour de la table, l\u2019aubergiste finit par se lever. Il ramassa les quatre chopes vides et s\u2019\u00e9loigna en direction de l\u2019arri\u00e8re-salle en grommelant. Je crus entendre quelque chose comme \u00ab\u00a0&#8230;vraiment pas la peine d\u2019en faire toute une histoire&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fitzwarren me regardait intens\u00e9ment, sans rien dire. Bauer voulut d\u00e9tendre l\u2019atmosph\u00e8re en plaisantant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien mon cher, dit-il en souriant, il semblerait qu\u2019avec votre histoire, notre h\u00f4te n\u2019en ait pas eu pour son argent. Mais, ne vous en faites pas, ces bistrotiers sont sensibles comme des b\u00fbches. Moi, je l\u2019ai trouv\u00e9e belle, votre <em>premi\u00e8re fois<\/em>. Et vous, Bertram\u00a0? Qu\u2019en avez-vous pens\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fitzwarren prit un temps avant de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est une belle histoire, assur\u00e9ment. Voyez-vous, Fran\u00e7ois, je vous embrasserais bien sur les deux joues pour vous en remercier mais, que voulez-vous, je suis anglais et mon \u00e9ducation ne me permettrait pas une telle exub\u00e9rance. Alors, au nom des hommes comme les autres, laissez-moi seulement vous souhaiter la bienvenue pour votre retour dans notre monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est alors que la cloche du <em>Princesse des Mers<\/em> retentit pour la premi\u00e8re fois. Elle nous appelait \u00e0 bord. Du m\u00eame coup, elle nous permettait de garder notre dignit\u00e9 en mettant un terme \u00e0 ce qui devenait d\u2019embarrassantes effusions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tandis que nous nous aidions mutuellement \u00e0 enfiler nos lourds manteaux avant de sortir sur le quai, j\u2019entendis Bauer qui disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Mes amis, j\u2019ai une id\u00e9e. Demain, quand nous dinerons \u00e0 bord du <em>Princess<\/em>, chacun devra raconter ce qui l\u2019a amen\u00e9 \u00e0 partir pour l\u2019Extr\u00eame Orient. Qu\u2019en pensez-vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Excellente id\u00e9e, Franz\u00a0! dit Fitzwarren Et nous trouverons surement d\u2019autres sujets pour les soir\u00e9es qui suivront&#8230; Soixante-deux diners, si Dieu le veut. Vous \u00eates d\u2019accord, Fran\u00e7ois ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019enfon\u00e7ais mes mains dans mes poches, rentrai le cou dans les \u00e9paules et, sans r\u00e9pondre, je me dirigeai d\u2019un pas lent vers les lumi\u00e8res du cargo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais pas raconter les histoires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>Fin<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : 1 heure Ce texte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par \u00e9pisodes entre novembre 2021 et janvier 2022. Je fais le pari que vous l&rsquo;avez d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9.\u00a0 LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS Le diner s\u2019\u00e9tait prolong\u00e9 fort tard dans la nuit. D\u2019abondantes volutes de fum\u00e9es bleues et grises flottaient sous les poutres du plafond de &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33558\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Les trois premi\u00e8res fois\u00a0(texte int\u00e9gral)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[21],"class_list":["post-33558","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/33558","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=33558"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/33558\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=33558"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=33558"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=33558"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}