{"id":33420,"date":"2022-02-05T07:47:50","date_gmt":"2022-02-05T06:47:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33420"},"modified":"2022-02-05T17:04:19","modified_gmt":"2022-02-05T16:04:19","slug":"les-premieres-fois-la-matinee-de-ste-firmine-damelia-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33420","title":{"rendered":"LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS : La matin\u00e9e de Ste Firmine d&rsquo;Amelia (4)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Je regrette de vous le dire, Simonet\u00a0: vous n\u2019avez pas vraiment rempli votre contrat. Vous \u00eates d\u2019accord,\u00a0Bertram, je pense ?<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Absolument, confirma Fitzwarren.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u2014 Tout \u00e0 fait d\u2019accord, crut bon d\u2019ajouter l\u2019aubergiste.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Si l\u2019opinion du tenancier m\u2019importait peu, il n\u2019en \u00e9tait pas de m\u00eame pour celles des deux autres hommes. Je tenais d\u2019autant plus \u00e0 leur estime que j\u2019allais vivre avec eux dans une quasi intimit\u00e9 pendant les deux mois \u00e0 venir. Il fallait donc que je m\u2019explique.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>4<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-33390\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Saint-Pierre-de-Montrouge.jpeg\" alt=\"\" width=\"137\" height=\"166\" \/>\u2014 Messieurs, je vois que je me suis mal fait comprendre. En fait, je n\u2019ai jamais su raconter une histoire et, contrairement aux apparences, ce n\u2019est pas de l\u2019enterrement de mon p\u00e8re que j\u2019ai voulu faire le sujet de ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>. C\u2019est ma maladresse qui l\u2019a fait passer au premier plan, occultant ce que je voulais vraiment vous dire. \u00c9coutez-moi encore quelques instants et vous comprendrez. Voici\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir, au cours du diner, nous avons parl\u00e9 un peu de tout, et puis, chacun \u00e0 notre tour, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, nous avons racont\u00e9 un \u00e9v\u00e8nement marquant de notre vie, une <em>premi\u00e8re fois<\/em>. Ce qui est remarquable, c\u2019est qu\u2019aucun d\u2019entre nous n\u2019a \u00e9voqu\u00e9 sa guerre. Pourtant, il est \u00e9vident <!--more-->que nous l\u2019avons faite, tous les trois. Nous le savons. Ce sont des choses qui se sentent et ceux qui ont r\u00e9chapp\u00e9 \u00e0 cette calamit\u00e9 se reconnaissent entre eux, ne serait-ce qu\u2019\u00e0 leur r\u00e9pugnance \u00e0 en parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Croyez bien que je regrette d\u2019avoir \u00e0 le faire, mais c\u2019est seulement dans le but de vous faire comprendre le sens de mon r\u00e9cit. Ne craignez rien, ce sera bref\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai eu vingt ans en 1916 et comme vous sans doute, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9. Je suis parti au front presque aussit\u00f4t et j\u2019y suis rest\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019armistice. \u00a0Ce que je veux vous dire c\u2019est que pendant quatorze longs mois, j\u2019ai eu peur \u00e0 chaque seconde\u00a0; j\u2019ai eu peur en dormant, peur en mangeant, peur en voyant venir le jour, en attendant la prochaine attaque, une peur animale, \u00e0 vous faire gratter la terre pendant les bombardements, une peur visc\u00e9rale au moment des assauts, \u00e0 se vomir dessus, \u00e0 souiller ses v\u00eatements de ses propres excr\u00e9ments&#8230; J\u2019ai tout fait, j\u2019ai trembl\u00e9, j\u2019ai jur\u00e9, j\u2019ai maudit, j\u2019ai reni\u00e9, j\u2019ai promis, j\u2019ai hurl\u00e9, j\u2019ai pri\u00e9, je me suis griff\u00e9 le visage de mes ongles cass\u00e9s, mais jamais je n\u2019ai pleur\u00e9. Je n\u2019ai pas pleur\u00e9 quand mon meilleur ami s\u2019est fait d\u00e9chiqueter devant moi par une mitrailleuse, je n\u2019ai pas pleur\u00e9 quand ma section a d\u00fb d\u00e9blayer cette tranch\u00e9e bombard\u00e9e pour en extraire les vingt-sept cadavres de camarades asphyxi\u00e9s&#8230; Si je n\u2019ai pas pleur\u00e9 une seule fois, c\u2019est parce que, volontairement, je m\u2019\u00e9tais endurci. En pleine conscience, pour pouvoir survivre, je m\u2019\u00e9tais efforc\u00e9 de me rendre indiff\u00e9rent \u00e0 tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas moi, et j\u2019y \u00e9tais parvenu. C\u2019\u00e9tait cela ou la folie. Le d\u00e9sespoir des autres, leurs souffrances, leur mort, cela m\u2019\u00e9tait \u00e9gal. Moi seul comptait, les autres pouvaient bien crever. J\u2019\u00e9tais devenu une brute \u00e9go\u00efste, un animal sauvage et indiff\u00e9rent qui ne pensait et n\u2019agissait que pour sa survie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la fin de la guerre, j\u2019avais surv\u00e9cu. Je n\u2019\u00e9tais pas devenu fou mais j\u2019avais perdu mon \u00e2me. C\u2019est dans cet \u00e9tat que je suis revenu \u00e0 la vie civile. J\u2019\u00e9tais conscient de cette transformation et j\u2019observais ses effets sur mon propre comportement avec l\u2019objectivit\u00e9 scientifique d\u2019un zoologiste observant un rat de laboratoire. Tr\u00e8s vite, je r\u00e9alisai que je ne pr\u00eatais attention aux gens que dans la mesure o\u00f9 ils pouvaient m\u2019apporter quelque avantage, la pr\u00e9sence des autres m\u2019\u00e9tant au pire d\u00e9sagr\u00e9able, au mieux, indiff\u00e9rente. Cette disposition d\u2019esprit ne me troublait pas, au contraire, elle me facilitait grandement la t\u00e2che dans mes affaires. La guerre venait de s\u2019achever et Paris \u00e9tait peupl\u00e9 de veuves et d\u2019orphelins, h\u00e9ritiers d\u2019appartements et de maisons de commerce qu\u2019ils \u00e9taient pour beaucoup incapables de g\u00e9rer. Je me sp\u00e9cialisai dans le rachat de leurs biens et en quelques mois, j\u2019\u00e9tais \u00e0 la t\u00eate d\u2019une demi-douzaine de petits immeubles et de deux affaires de v\u00eatements que j\u2019avais acquis dans d\u2019excellentes conditions. J\u2019avais la conscience parfaitement tranquille, et si l\u2019on m\u2019avait dit que je profitais du malheur de pauvres femmes d\u00e9sempar\u00e9es, j\u2019aurais r\u00e9pondu que je ne les avais pas forc\u00e9es \u00e0 vendre et qu\u2019elles avaient accept\u00e9 le prix que je leur proposais.\u00a0Apr\u00e8s tout, ce n\u2019\u00e9tait pas ma faute si elles ne savaient pas se d\u00e9fendre. Le malheur des autres, ce n\u2019\u00e9tait pas mon affaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mort de ma m\u00e8re ne me causa aucun chagrin, \u00e0 peine une contrari\u00e9t\u00e9. Je me disais\u00a0: ma m\u00e8re est morte, c\u2019\u00e9tait son tour, c\u2019est dans l\u2019ordre des choses\u00a0; et puis, \u00e7a non plus, ce n\u2019est pas ma faute, c\u2019est celle de mon p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un matin, je sortis du sommeil avec encore \u00e0 l\u2019esprit les derni\u00e8res images du r\u00eave que je venais de faire. \u00c0 travers les brumes du r\u00e9veil, j\u2019\u00e9prouvais une sensation de bien-\u00eatre, presque de bonheur. \u00c7a ne m\u2019\u00e9tait plus arriv\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es. Comme j\u2019\u00e9prouvais un vif besoin de prolonger cette sensation, je tentai de forcer mon esprit \u00e0 refuser de se r\u00e9veiller et \u00e0 remonter le fil du songe dont il venait d\u2019\u00e9merger. C\u2019est un exercice difficile auquel, je crois, tous les hommes se livrent de temps en temps sans qu\u2019ils parviennent jamais \u00e0 remonter plus haut que quelques images qui s\u2019effacent dans la minute. Eh bien moi, ce jour-l\u00e0, j\u2019y suis parvenu. Les images \u00e9taient aussi nettes et color\u00e9es que dans une production d\u2019Hollywood. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, j\u2019avais quatorze ans, mes parents et moi \u00e9tions chez des amis, dans une belle maison du Lavandou. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je voyais la M\u00e9diterran\u00e9e, la premi\u00e8re fois que je passais du temps avec mes parents et leurs amis \u00e0 nous baigner dans la mer, \u00e0 visiter l\u2019arri\u00e8re-pays, la premi\u00e8re fois que je vivais de longues soir\u00e9es sur une terrasse encore rayonnante du soleil de l\u2019apr\u00e8s-midi o\u00f9 nous discutions et nous rions avec mon p\u00e8re et le couple de leurs amis sous le regard attendri et fier de ma m\u00e8re. Ces vacances avaient \u00e9t\u00e9 un moment parfait. La guerre me l\u2019avait fait oublier, mais ce matin-l\u00e0, il me revenait en pleine m\u00e9moire. J\u2019avais donc \u00e9t\u00e9 heureux, autrefois, entre deux parents aimants. Alors pourquoi aujourd\u2019hui n\u2019\u00e9prouvais-je plus aucun sentiment envers eux. \u00c9tais-je devenu un monstre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais j\u2019ai fini par sortir d\u00e9finitivement du sommeil sans avoir r\u00e9pondu \u00e0 ma question. J\u2019ai secou\u00e9 la t\u00eate, je me suis lev\u00e9 et je suis retourn\u00e9 \u00e0 mes affaires. Pendant deux ans, je n\u2019ai plus pens\u00e9 \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019acheter et revendre davantage d\u2019immeubles, davantage de commerces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis mon p\u00e8re est mort \u00e0 son tour et il y a eu cette matin\u00e9e de Sainte-Firmine. En vous la racontant, j\u2019ai voulu vous faire comprendre les sentiments que sa disparition avaient successivement fait na\u00eetre en moi : l\u2019indiff\u00e9rence et l\u2019ennui, le fr\u00e9missement d\u2019une \u00e9motion aussit\u00f4t disparue, l\u2019indignation et la col\u00e8re, et puis la vague d\u00e9ferlante de l\u2019\u00e9motion et, finalement, les larmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019\u00e9tait cela, ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>, la premi\u00e8re fois de ma vie d\u2019adulte que je pleurais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que j\u2019aurais voulu vous faire comprendre sans avoir \u00e0 le dire vraiment, c\u2019est que, gr\u00e2ce \u00e0 ces premi\u00e8res larmes, j\u2019avais la certitude d\u2019\u00eatre redevenu un homme comme un autre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me tus, la gorge nou\u00e9e, osant \u00e0 peine regarder les trois hommes qui m\u2019avaient \u00e9cout\u00e9. Le silence devenant lourd autour de la table, l\u2019aubergiste finit par se lever. Il ramassa les quatre chopes vides et s\u2019\u00e9loigna en direction de l\u2019arri\u00e8re-salle en grommelant. Je crus entendre quelque chose comme \u00ab\u00a0&#8230;vraiment pas la peine d\u2019en faire toute une histoire&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fitzwarren me regardait intens\u00e9ment, sans rien dire. Bauer voulut d\u00e9tendre l\u2019atmosph\u00e8re en plaisantant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien mon cher, dit-il en souriant, il semblerait qu\u2019avec votre histoire, notre h\u00f4te n\u2019en ait pas eu pour son argent. Mais, ne vous en faites pas, ces bistrotiers sont sensibles comme des b\u00fbches. Moi, je l\u2019ai trouv\u00e9e belle, votre <em>premi\u00e8re fois<\/em>. Et vous, Bertram\u00a0? Qu\u2019en avez-vous pens\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fitzwarren prit un temps avant de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est une belle histoire, assur\u00e9ment. Voyez-vous, Fran\u00e7ois, je vous embrasserais bien sur les deux joues pour vous en remercier mais, que voulez-vous, je suis anglais et mon \u00e9ducation ne me permettrait pas une telle exub\u00e9rance. Alors, au nom des hommes comme les autres, laissez-moi seulement vous souhaiter la bienvenue pour votre retour dans notre monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est alors que la cloche du <em>Princesse des Mers<\/em> retentit pour la premi\u00e8re fois. Elle nous appelait \u00e0 bord. Du m\u00eame coup, elle nous permettait de garder notre dignit\u00e9 en mettant un terme \u00e0 ce qui devenait d\u2019embarrassantes effusions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tandis que nous nous aidions mutuellement \u00e0 enfiler nos lourds manteaux avant de sortir sur le quai, j\u2019entendis Bauer qui disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Mes amis, j\u2019ai une id\u00e9e. Demain, quand nous dinerons \u00e0 bord du <em>Princess<\/em>, chacun devra raconter ce qui l\u2019a amen\u00e9 \u00e0 partir pour l\u2019Extr\u00eame Orient. Qu\u2019en pensez-vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Excellente id\u00e9e, Franz\u00a0! dit Fitzwarren Et nous trouverons surement d\u2019autres sujets pour les soir\u00e9es qui suivront&#8230; Soixante-deux diners, si Dieu le veut. Vous \u00eates d\u2019accord, Fran\u00e7ois ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019enfon\u00e7ais mes mains dans mes poches, rentrai le cou dans les \u00e9paules et, sans r\u00e9pondre, je me dirigeai d\u2019un pas lent vers les lumi\u00e8res du cargo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais pas raconter les histoires.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>Fin<\/em><\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><em><strong>Bient\u00f4t publi\u00e9<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><em><strong>6 F\u00e9v, 07:47 Esprit d\u2019escalier n\u00b031<\/strong><\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><em><strong>7 F\u00e9v, 07:47 AVENTURE EN AFRIQUE (9)<\/strong><\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><em><strong>7 F\u00e9v, 16:47 Rendez-vous \u00e0 cinq heures : Everything happens to me<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je regrette de vous le dire, Simonet\u00a0: vous n\u2019avez pas vraiment rempli votre contrat. 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