{"id":33406,"date":"2022-01-28T07:47:29","date_gmt":"2022-01-28T06:47:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33406"},"modified":"2022-01-29T08:07:55","modified_gmt":"2022-01-29T07:07:55","slug":"les-premieres-fois-la-nuit-damsterdam-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33406","title":{"rendered":"LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS : 2 &#8211; La nuit d&rsquo;Amsterdam (texte int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><i style=\"color: #0000ff;\">Cette <\/i><strong style=\"color: #0000ff; font-style: italic;\">Nuit d&rsquo;Amsterdam\u00a0<\/strong><i style=\"color: #0000ff;\">fait suite \u00e0 la<\/i><strong><i style=\"color: #0000ff;\"> Nuit des Roggenfelder <\/i><\/strong><i style=\"color: #0000ff;\">que\u00a0<\/i><span style=\"color: #0000ff;\"><span style=\"caret-color: #0000ff;\"><i>vous<\/i><\/span><\/span><i style=\"color: #0000ff;\">\u00a0avez pu lire ici il y a quelques temps. Ces deux nouvelles, pratiquement ind\u00e9pendantes, font partie de la s\u00e9rie<\/i><strong><i style=\"color: #0000ff;\">\u00a0 LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS. <\/i><\/strong><i style=\"color: #0000ff;\">Encore du<\/i><strong><i style=\"color: #0000ff;\"> d\u00e9j\u00e0 lu ! <\/i><\/strong><i style=\"color: #0000ff;\">Je sais,\u00a0<\/i><span style=\"color: #0000ff;\"><span style=\"caret-color: #0000ff;\"><i>mais<\/i><\/span><\/span><i style=\"color: #0000ff;\">\u00a0c&rsquo;est pour vous\u00a0<\/i><span style=\"color: #0000ff;\"><span style=\"caret-color: #0000ff;\"><i>remettre<\/i><\/span><\/span><i style=\"color: #0000ff;\">\u00a0dans\u00a0<\/i><span style=\"color: #0000ff;\"><span style=\"caret-color: #0000ff;\"><i>l&rsquo;ambiance.<\/i><\/span><\/span><strong><br \/>\n<\/strong><i style=\"color: #0000ff;\">La troisi\u00e8me nouvelle<\/i><strong><i style=\"color: #0000ff;\">, La matin\u00e9e de Sainte Firmine d&rsquo;Amelia,<\/i><\/strong><i style=\"color: #0000ff;\"> paraitra \u00e0 partir d&rsquo;apr\u00e8s-demain.<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 mesure qu\u2019avan\u00e7ait le r\u00e9cit de cette nuit agit\u00e9e en montagne, je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 sans remarquer que des clients de l\u2019auberge, de plus en plus nombreux, s\u2019\u00e9taient approch\u00e9s de notre table, certains allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 tirer des tabourets et des fauteuils jusqu\u2019\u00e0 nous pour mieux entendre les aventures du jeune Franz et tandis qu\u2019il racontait, tous se taisaient en fumant la pipe ou le cigare et en buvant des bocks.\u00a0 Quand on en arriva au refus du conteur de r\u00e9v\u00e9ler la r\u00e9alit\u00e9 de ses relations avec la jeune fille, il y eut dans l\u2019assistance un brouhaha g\u00e9n\u00e9ral de d\u00e9ception. J\u2019entendis m\u00eame un homme lancer avec un fort accent wallon\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah ben merci br\u00e2mint ! \u00c7a valait pas de rawarder si longtemps, une fois !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019assembl\u00e9e se dispersa, et comme la nuit avait bien avanc\u00e9, les badauds commenc\u00e8rent \u00e0 quitter l\u2019\u00e9tablissement pour le brouillard du quai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bauer prit alors la parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Messieurs, malgr\u00e9 votre air d\u00e9pit\u00e9, je pense que vous voudrez bien consid\u00e9rer que j\u2019ai largement tenu <!--more-->ma promesse de vous raconter une premi\u00e8re fois. Maintenant, c\u2019est \u00e0 votre tour ! Alors ? Qui s\u2019y colle ? Vous, Fran\u00e7ois ? Ou bien vous, Bertie ? J\u2019attends&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est avec soulagement que j\u2019entendis Fitzwarren d\u00e9clarer\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, si Fran\u00e7ois le permet, je vais prendre la suite et vous raconter une de mes <em>premi\u00e8res fois<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ces mots, et sans qu\u2019on le lui demande, le patron de l\u2019auberge vint poser devant nous \u00a0quatre chopes de bi\u00e8re, tira un fauteuil \u00e0 lui et s\u2019installa confortablement \u00e0 notre table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est aux frais de la maison, pr\u00e9cisa-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il alluma un cigare et se tut pour laisser Bertram commencer son histoire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Elle m\u2019est arriv\u00e9e une nuit, \u00e0 Amsterdam. La voici :<strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>2 &#8211; La nuit d\u2019Amsterdam<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-32720 alignleft\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/images-1-150x150.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Au cours de la derni\u00e8re ann\u00e9e o\u00f9 j\u2019eus le privil\u00e8ge de passer le temps \u00e0 Eton, j\u2019organisai un court voyage \u00e0 Amsterdam avec quelques amis. Si, comme je l\u2019avais susurr\u00e9 \u00e0 ma richissime tante Buffy alors que je lui demandai de bien vouloir \u00eatre le M\u00e9c\u00e8ne de notre exp\u00e9dition, notre but officiel \u00e9tait de nous impr\u00e9gner de peinture flamande, je peux bien avouer aujourd\u2019hui que ce qui nous attirait surtout dans cette ville, c\u2019\u00e9tait son caract\u00e8re cosmopolite, libertaire\u00a0 et m\u00eame canaille\u00a0 que l\u2019on nous vantait partout, en bref, tout ce qui faisait cruellement d\u00e9faut \u00e0 Londres, \u00e0 Windsor, et encore bien davantage \u00e0 Eton o\u00f9 nous passions le plus sombre de notre temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais soigneusement choisi les camarades, tous Etoniens, qui devaient m\u2019accompagner. Il y avait Thomas Emil Sandford-Beaufort, dit Tootsie, Augustus Daubeny-Pritchard, que tout le monde appelait Gussie, Peter Asbott, qui d\u00e9testait \u00eatre confondu avec Peter Ascott, \u00e9galement Etonien, mais boursier, seulement. Et, surtout, il y avait Alexander Caesar Blackson-Booth, dit Al Capone, l\u2019homme le plus recherch\u00e9 par l\u2019administration du coll\u00e8ge, celui-l\u00e0 m\u00eame qui, parmi tant d\u2019autres forfaits, avait peint en rouge la statue du Duc de Wellington \u00e0 l\u2019occasion de la c\u00e9r\u00e9monie de fin d\u2019ann\u00e9e, rassembl\u00e9 un troupeau de soixante moutons dans la cour d\u2019honneur un jour de visite du premier ministre Lloyd George et, un vingt-quatre d\u00e9cembre, branch\u00e9 l\u2019alarme d\u2019incendie de l\u2019internat sur le carillon de La Chapelle du coll\u00e8ge afin, disait-il, de faire respecter l\u2019Esprit de No\u00ebl par les Sapeurs-Pompiers de Windsor. Et puis, il y avait moi, Bertram Willoughby Fitzwarren, \u00e0 l\u2019\u00e9poque Fritz pour les intimes, mais vous comprendrez que, depuis la guerre, je pr\u00e9f\u00e8re qu\u2019on m\u2019appelle Bertie, peu dou\u00e9 pour le latin, le fran\u00e7ais et les math\u00e9matiques, mais honorable au 100 m\u00e8tres-haies et tout \u00e0 fait remarquable dans les concours de Yoyo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans ma voiture que nous nous rend\u00eemes d\u2019Eton \u00e0 Harwich o\u00f9 nous pr\u00eemes le bateau vers les Pays-Bas. \u00c0 bord,\u00a0je fus tellement malade qu\u2019une fois arriv\u00e9 \u00e0 terre, je jurai de rentrer en train, duss\u00e9-je pour cela traverser la moiti\u00e9 de la France. Quand Tootsie me fit remarquer qu\u2019il faudrait commencer par la Belgique et que la liaison ferroviaire terrestre entre la France et l\u2019Angleterre n\u2019existait pas encore, je lui r\u00e9torquai\u00a0: \u00ab\u00a0Eh bien, dans ce cas, j\u2019attendrai\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 Rotterdam, nous retrouv\u00e2mes mon cousin Johan van der Owersloot, connu sous le nom de Johan, car les diminutifs sont peu en usage en Hollande, ce qui est \u00e9tonnant quand on sait la petite taille de ce pays. Johan nous conduisit jusqu\u2019\u00e0 Amsterdam, o\u00f9 il nous installa dans la gar\u00e7onni\u00e8re de l\u2019un de ses amis qui venait d\u2019\u00eatre envoy\u00e9 par ses parents en Italie pour y r\u00e9fl\u00e9chir pendant au moins deux ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se trouve que la gar\u00e7onni\u00e8re en question \u00e9tait un bateau \u00e0 fond plat peu commode, sorte de p\u00e9niche de mer ayant transport\u00e9 Dieu sait quoi et plus encore entre l\u2019Angleterre et le Continent \u00e0 l\u2019heureux temps de la Reine Victoria et de la marine en bois. Comme il n\u2019y avait que trois chambres, je dus partager la mienne avec Al Capone. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t contrariant mais, comme aurait dit mon oncle Ignatus, ce vieux crouton : \u00ab \u00c0 l\u2019\u00e9tranger comme \u00e0 l\u2019\u00e9tranger !\u00a0\u00bb, ou quelque chose d\u2019approchant. En contrepartie de son exigu\u00eft\u00e9 et de son relatif \u00e9loignement du Rijsk Museum, la p\u00e9niche pr\u00e9sentait le consid\u00e9rable avantage d\u2019\u00eatre au mouillage sur le Herengracht, le Canal des Seigneurs, \u00e0 un jet de pierre des bars, restaurants et principaux lieux de plaisir de la Venise du Nord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous la houlette de mon cousin Johan, notre premi\u00e8re soir\u00e9e fut tout d\u2019abord consacr\u00e9e aux bars du quartier et de ses environs. Nous pass\u00e2mes le temps agr\u00e9ablement \u00e0 d\u00e9couvrir toutes les sortes de Jenever qu\u2019ils pouvaient d\u00e9tenir. En fait, cet alcool est une esp\u00e8ce de gin en plus rudimentaire mais peut-\u00eatre encore plus stimulant pour l\u2019esprit. Je me rappelle une discussion d\u2019assez bonne tenue entre Johan et Tootsie, le premier assurant que c\u2019est le Jenever qui avait donn\u00e9 naissance \u00e0 notre gin, et le second refusant de l\u2019admettre. Bient\u00f4t, deux partis s\u2019\u00e9taient form\u00e9s derri\u00e8re les protagonistes et, avec le nombre de leurs adh\u00e9rents, le ton \u00e9tait mont\u00e9 au point que le tenancier nous avait pri\u00e9 d\u2019aller terminer notre colloque sur le quai, parce qu\u2019\u00e0 Amsterdam, quand on sort de quelque part, c\u2019est toujours pour arriver sur un quai. C\u2019est du moins le souvenir que j\u2019en ai gard\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ce fut l\u2019heure de nous restaurer, Johan nous conduisit dans un restaurant du port et tint \u00e0 nous faire go\u00fbter au\u00a0<em>stamppot<\/em>, un m\u00e9lange de pur\u00e9e de pomme de terre, d\u2019\u00e9pinards, de saucisses et de plusieurs autres choses que je ne pus identifier. Je trouvais le <em>stamppot<\/em> assez \u00e9c\u0153urant, mais arros\u00e9 de suffisamment de bi\u00e8re, \u00e7a pouvait aller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Johan nous annon\u00e7a alors que si nous voulions assister au lever du soleil sur le petit port de Marken, il serait bient\u00f4t temps de rejoindre sa voiture. \u00ab\u00a0Marken, nous dit-il, c\u2019est un charmant petit port de p\u00eache, sur une \u00eele, \u00e0 une douzaine de miles d\u2019ici. C\u00e9l\u00e8bre pour ses maisons peintes, ses costumes traditionnels et son lever de soleil, Marken est incontournable !\u00a0\u00bb Mais au mot \u00ab\u00a0<em>\u00eele<\/em>\u00ab\u00a0, j\u2019associai aussit\u00f4t le mot \u00ab\u00a0<em>bateau<\/em>\u00a0\u00bb et au mot \u00ab\u00a0<em>bateau<\/em>\u00a0\u00bb les mots \u00ab\u00a0<em>mal de mer<\/em>\u00ab\u00a0. Je refusai \u00a0illico d\u2019embarquer pour une nouvelle aventure maritime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Mais cette \u00eele est sur un lac, objecta Johan\u00a0! Et toute proche de la c\u00f4te !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme je restai coi, Gussie, qui ne tenait pas plus que moi admirer au petit matin des baraques en bois peint au bord de l\u2019eau, vint \u00e0 mon secours en d\u00e9clamant avec une emphase dont je lui suis encore reconnaissant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Proche de la c\u00f4te ? Sur un lac ? Deux raisons pour ne pas y aller ! Car nous autres, Anglais, choisirons toujours le grand large !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le <em>stamppot <\/em>persistant \u00e0 rappeler sa pr\u00e9sence et la brume \u00e9thylique commen\u00e7ant \u00e0 estomper les contours de notre environnement, j\u2019\u00e9mis l\u2019id\u00e9e d\u2019une petite marche digestive, suggestion qui fut accueillie avec d\u2019autant plus d\u2019enthousiasme que le grand large \u00e9tait momentan\u00e9ment hors d\u2019atteinte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans le sillage de notre guide indig\u00e8ne que notre petite escadre entrepris de tirer un bord vers un quartier dont Johan m\u2019indiqua le nom :\u00a0 Les Remparts, soit, en dialecte amsterdamer : De Wallen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On dit aussi le Quartier Rouge, ajouta Johan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c0 cause de la couleur de ses immeubles en briques, naturellement, crus-je malin de pr\u00e9ciser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Naturellement, confirma Johan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne tardai pas \u00e0 remarquer une chose \u00e9trange : la rue que nous parcourions \u00e9tait d\u00e9serte et peu attrayante, mais chaque immeuble qui la bordait poss\u00e9dait une vitrine comme si elle avait \u00e9t\u00e9 l\u2019art\u00e8re la plus commer\u00e7ante d\u2019Amsterdam. Chose plus \u00e9trange encore, dans la plupart des vitrines, assise dans un fauteuil ou \u00e0 demi allong\u00e9e sur un canap\u00e9, une femme, peu habill\u00e9e mais de couleurs vives, \u00e9tait occup\u00e9e \u00e0 coudre, \u00e0 tricoter ou \u00e0 repasser. On aurait dit des dames en tenue d\u2019int\u00e9rieur travaillant pour la prochaine kermesse de la paroisse de Maidenhead. D\u2019autres, moins nombreuses, lisaient, buvaient du th\u00e9 ou arrangeaient leurs cheveux, le tout dans une douce lumi\u00e8re aux couleurs chaudes. Quant aux vitrines inoccup\u00e9es, elles \u00e9taient occult\u00e9es par un rideau, presque toujours de couleur rouge sombre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Blackson-Booth me rejoignit et me poussa du coude d\u2019un air goguenard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Dites-moi, Fitzwarren, avez-vous compris pourquoi ce Quartier Rouge se nomme ainsi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est amusant que tu me poses cette question, Al, car \u00e0 l\u2019instant, j\u2019h\u00e9sitais entre une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la couleur des briques ou \u00e0 celle de ces rideaux\u2026 Qu\u2019en penses-tu ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Mon petit Fritz, tu seras toujours un enfant de ch\u0153ur ! me dit-il d\u2019un air accabl\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il m\u2019abandonna pour entamer une conversation par signes avec l\u2019une des dames patronnesses. Je repris ma progression dans la rue aux c\u00f4t\u00e9s de Johan \u00e0 qui je demandai :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et ces portes closes, l\u00e0, celles qui sont surmont\u00e9es d\u2019une lanterne rouge, qu\u2019est-ce que c\u2019est ? C\u2019est sans doute aussi \u00e0 la couleur de ses lanternes que l\u2019on doit le nom du quartier\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On peut le dire, cher cousin, on peut le dire. Ces petits immeubles \u00e0 lanternes sont en quelque sorte les maisons-m\u00e8re de ces travailleuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur ce, Johan commen\u00e7a un long expos\u00e9 assez technique sur le fonctionnement des commerces de la rue. Ce fut tr\u00e8s vite ennuyeux. Je cessai de l\u2019\u00e9couter et tandis qu\u2019il continuait \u00e0 discourir, je m\u2019int\u00e9ressai aux ouvrages sur lesquels travaillaient ces dames. C\u2019\u00e9tait souvent des sortes d\u2019\u00e9charpes, g\u00e9n\u00e9ralement orange, la couleur nationale. Mais je pus remarquer quelques tricots plus compliqu\u00e9s, comme des brassi\u00e8res, des chaussons ou des bonnets pour b\u00e9b\u00e9. Or, il y avait un bon mois que cette bonne vieille Cookie Bolton-Glossop avait mis au monde un b\u00e9b\u00e9, dont je ne savais toujours pas de quelle couleur ni de quel sexe il \u00e9tait. Je me dis que ce serait \u00e0 la fois une bonne id\u00e9e et une bonne action que de rapporter un de ces tricots \u00e0 la petite chose vagissante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019allais demander \u00e0 Johan o\u00f9 se trouvait le bureau de vente de l\u2019\u0153uvre charitable et quelles en \u00e9taient les heures d\u2019ouverture quand, brusquement, une cavalcade se fit entendre derri\u00e8re nous. C\u2019\u00e9taient Al, Peter et Gussie qui nous d\u00e9passaient en courant. Un peu plus loin, ils se pr\u00e9cipit\u00e8rent en se bousculant vers l\u2019une de ces portes \u00e0 lanterne et se mirent \u00e0 tirer fr\u00e9n\u00e9tiquement sur la chainette, comme s\u2019ils exigeaient, et de toute urgence, qu\u2019on les fasse entrer dans l\u2019\u00e9tablissement. Mais, sans attendre qu\u2019on leur ouvre, ils s\u2019enfuirent un peu plus loin en s\u2019esclaffant pour renouveler leur plaisanterie sous une autre lanterne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ils ont d\u00fb faire \u00e7a depuis le d\u00e9but de la rue, dit Johan. Tu vas voir qu\u2019ils vont finir par s\u2019attirer des ennuis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ce comportement est tout \u00e0 fait infantile. Je n\u2019aurais jamais cru Daubeny-Pritchard capable de telles gamineries !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Johan et moi continu\u00e2mes notre chemin en discourant sur l\u2019inconscience de la jeunesse, tandis que nos trois plaisantins disparaissaient dans une rue perpendiculaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 cet instant que, sortant de la porte \u00e0 lanterne qui \u00e9tait \u00e0 notre hauteur et qui avait \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9e par nos camarades quelques instants plus t\u00f4t, apparut un homme manifestant tous les signes d\u2019une grande contrari\u00e9t\u00e9 et d\u2019un vif d\u00e9sir de nous en faire part. L\u2019homme portait un maillot de corps sans manche, d\u2019un gris assez terne, \u00e0 moiti\u00e9 rentr\u00e9 dans un large pantalon de laine noire, lequel \u00e9tait suspendu \u00e0 de trop longues bretelles rouges. Il \u00e9tait nu-pieds dans cette sorte de savates que l\u2019on rencontre au Maroc, si on accepte de s\u2019aventurer l\u00e0-bas, bien s\u00fbr. Son cr\u00e2ne \u00e9tait proche de la totale calvitie, et ses joues mal ras\u00e9es. Pas un gentleman, assur\u00e9ment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il traversa la rue \u00e0 grands pas pour venir jusqu\u2019\u00e0 nous et nous souffler tr\u00e8s fort dans la figure des mots que je ne compris pas. Comme il y avait toutes chances pour que ce soit du hollandais, je me retournai vers Johan pour lui demander de m\u2019\u00e9clairer sur les desiderata du bonhomme, mais tout ce que je vis de Johan, c\u2019\u00e9tait son dos qui s\u2019\u00e9loignait de la sc\u00e8ne \u00e0 grandes enjamb\u00e9es. Je ne disposai donc plus d\u2019interpr\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est tr\u00e8s aga\u00e7ant ces pays o\u00f9 les gens ne parlent pas anglais, d\u2019autant plus qu\u2019il me paraissait de plus en plus urgent d\u2019\u00e9tablir une communication avec l\u2019indig\u00e8ne. C\u2019est alors que je me souvins du pr\u00e9cepte de ma tante Buffy, cette vieille chouette, selon lequel, \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, pour que l\u2019on vous comprenne, il suffit de parler fort, lentement et en articulant exag\u00e9r\u00e9ment. Je tentai aussit\u00f4t de l\u2019appliquer :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>JE &#8211; NE &#8211; PAR &#8211; LE &#8211; PAS &#8211; VOTRE &#8211; LAN &#8211; GUE \u2014\u2014 AB &#8211; SO &#8211; LUMENT &#8211; D\u00c9 &#8211; SO &#8211; L\u00c9 \u2014\u2014 JE &#8211; SUIS &#8211; AN &#8211; GLAIS &#8211; VOYEZ &#8211; VOUS. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes efforts ne furent pas r\u00e9compens\u00e9s. En effet, l\u2019\u00e9nergum\u00e8ne, car c\u2019en \u00e9tait un, loin de se rendre \u00e0 mes arguments en se retirant avec des excuses, se mit \u00e0 vocif\u00e9rer dans ce dialecte qui me demeurait incompr\u00e9hensible dans ses d\u00e9tails mais dont le sens g\u00e9n\u00e9ral m\u2019apparaissait maintenant clairement gr\u00e2ce au ton dans lequel ils \u00e9taient prof\u00e9r\u00e9s\u00a0: l\u2019homme voulait m\u2019occire d\u00e9finitivement. Joignant le geste \u00e0 la parole, il me poussa violemment en arri\u00e8re de ses deux mains appliqu\u00e9es sur mes \u00e9paules. Sous le choc, mon canotier tomba sur le sol tandis que je faisais deux pas en arri\u00e8re, \u00e9crasant du m\u00eame coup le bon vieux couvre-chef que j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 conserver pratiquement intact depuis ma premi\u00e8re ann\u00e9e \u00e0 Eton.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes amis, vous ne me connaissez que de fraiche date, mais je vous prie de me croire quand je dis que je suis connu \u00e0 Eton, Mayfair et Kensington pour avoir un esprit conciliant, une paisible nature et un doux caract\u00e8re. Mais, comme disait mon a\u00efeul Rupert Fitzwarren, troisi\u00e8me comte de Shrewsbury, quand on lui proposait de reprendre pour la troisi\u00e8me fois du Christmas pudding\u00a0: \u00ab\u00a0Trop, c\u2019est trop\u00a0!\u00a0\u00bb Lorsque je constatai la ruine de mon canotier, le sang des Fitzwarren ne fit qu\u2019un tour dans les veines du jeune Bertram : je posai ma canne sur le sol, enlevai ma veste, la pliai et la posai \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la canne, puis, je me redressai et me mis en garde selon les conseils de mon professeur de boxe \u00e0 Eton et les r\u00e8gles du Marquis de Queensbury : souple sur les jambes, le genou gauche l\u00e9g\u00e8rement pli\u00e9, en appui sur la jambe droite, je fis face \u00e0 l\u2019adversaire, le poing gauche en avant \u00e0 la hauteur de son visage et le poing droit \u00e0 toucher le bout de mon nez, le menton lev\u00e9, le regard vif et droit point\u00e9 sur le front de l\u2019adversaire, et je me mis \u00e0 sautiller \u00e9l\u00e9gamment devant lui. L\u2019homme parut un instant d\u00e9contenanc\u00e9 : il s\u2019\u00e9tait tu pour m\u2019observer tandis que j\u2019effectuais mes pr\u00e9paratifs et gardait b\u00eatement les bras le long du corps. Je reconnais aujourd\u2019hui que ce ne fut pas tr\u00e8s fair-play : je profitai de sa contemplation pour le toucher \u00e0 la joue gauche d\u2019une droite fulgurante mais dont je r\u00e9alisai plus tard que j\u2019aurais d\u00fb l\u2019appuyer davantage. Il faut comprendre que je ne voulais pas abuser de ma sup\u00e9riorit\u00e9 technique. Apr\u00e8s tout, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un coup de semonce dont le but \u00e9tait d\u2019amener mon agresseur \u00e0 r\u00e9sipiscence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si le crochet qu\u2019il venait de recevoir ne l\u2019avait pas fait bouger d\u2019un cil, il le fit au moins sortir de sa r\u00eaverie\u00a0: La brute se mit en branle et me porta trois coups. Le premier atteignit mon nez dont un l\u00e9ger craquement m\u2019inqui\u00e9ta quelque peu\u00a0: le profil aristocratique que j\u2019avais h\u00e9rit\u00e9 de la longue lign\u00e9e des comtes de Shrewsbury allait-il \u00eatre d\u00e9finitivement compromis\u00a0? Le deuxi\u00e8me coup mit fin \u00e0 mon inqui\u00e9tude, non pas qu\u2019il m\u2019ait rassur\u00e9 sur la permanence du profil Fitzwarren, mais sit\u00f4t que je l\u2019eus re\u00e7u sur l\u2019oreille gauche, je ne pensai plus \u00e0 autre chose qu\u2019\u00e0 la locomotive hurlante qui venait d\u2019entrer dans mon cerveau. Quant au troisi\u00e8me coup, il me fit oublier tout le reste, car l\u2019ayant re\u00e7u, j\u2019imagine, sur le haut du cr\u00e2ne, je tombai au sol dans un demi-sommeil qui me permit tout juste de voir la silhouette confuse de mon vainqueur s\u2019\u00e9loigner en grommelant des onomatop\u00e9es satisfaites. Ensuite, je rampai jusqu\u2019\u00e0 mon veston qui, tel un oreiller fid\u00e8le, m\u2019attendait pli\u00e9 sur le sol. J\u2019y posai d\u00e9licatement la t\u00eate et m\u2019endormis pour de bon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, mes chers amis, cette <em>premi\u00e8re fois<\/em> que je voulais vous raconter. Bien s\u00fbr, des peign\u00e9es entre camarades dans les couloirs de l\u2019internat, j\u2019en avais connu plus d\u2019une. Je me souviens aussi d\u2019un jour o\u00f9, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de onze ans, alors que je me promenais seul dans la campagne du Shropshire avec Barrymore, mon chien Cavalier King Charles, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 pris \u00e0 parti par une bande de jeunes paysans de mon \u00e2ge. Mais jamais encore en tant que jeune gentleman, je n\u2019avais eu \u00e0 me battre d\u2019homme \u00e0 homme contre un adversaire probablement ignare mais d\u00e9termin\u00e9, et dans un quartier dont je compris plus tard la sp\u00e9cialit\u00e9. Ce fut donc ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>, ma premi\u00e8re bagarre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous t\u00fbmes pendant quelques instants, faisant de ce silence une sorte de conclusion au r\u00e9cit de notre ami. Je finis par reprendre la parole pour remarquer\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est donc \u00e0 cette premi\u00e8re fois, Bertram, que vous devez cette l\u00e9g\u00e8re d\u00e9viation de l\u2019ar\u00eate de votre nez\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est exact, r\u00e9pondit-il sobrement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut au tour de Bauer d\u2019intervenir\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tout cela est bel et bon, mon cher, mais dites-moi, nous vous avons laiss\u00e9 inconscient sur le pav\u00e9 d\u2019une rue chaude d\u2019un quartier mal fam\u00e9 d\u2019Amsterdam, abandonn\u00e9 par votre cousin et vos amis coll\u00e9giens. Que s\u2019est-il pass\u00e9 ensuite\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ensuite\u00a0? Oh, rien de bien important, r\u00e9pondit Fitzwarren. Je me suis r\u00e9veill\u00e9 dans un h\u00f4pital sous la surveillance d\u2019une jolie infirmi\u00e8re, Alicia. Nous nous sommes mari\u00e9s quatre mois plus tard. Nous avons un Terrier Jack Russel du nom de Snoopy, et trois enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>FIN<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette Nuit d&rsquo;Amsterdam\u00a0fait suite \u00e0 la Nuit des Roggenfelder que\u00a0vous\u00a0avez pu lire ici il y a quelques temps. Ces deux nouvelles, pratiquement ind\u00e9pendantes, font partie de la s\u00e9rie\u00a0 LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS. Encore du d\u00e9j\u00e0 lu ! Je sais,\u00a0mais\u00a0c&rsquo;est pour vous\u00a0remettre\u00a0dans\u00a0l&rsquo;ambiance. La troisi\u00e8me nouvelle, La matin\u00e9e de Sainte Firmine d&rsquo;Amelia, paraitra \u00e0 partir d&rsquo;apr\u00e8s-demain. &nbsp; &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=33406\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS : 2 &#8211; La nuit d&rsquo;Amsterdam (texte int\u00e9gral)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[21,1863],"class_list":["post-33406","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","tag-philippe","tag-rediffusion"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/33406","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=33406"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/33406\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=33406"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=33406"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=33406"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}