{"id":32496,"date":"2022-01-26T07:47:55","date_gmt":"2022-01-26T06:47:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=32496"},"modified":"2022-01-26T14:19:55","modified_gmt":"2022-01-26T13:19:55","slug":"la-nuit-des-roggenfelder-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=32496","title":{"rendered":"LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS : 1 &#8211; La nuit des Roggenfelder (texte int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #0000ff;\">Avant de publier la troisi\u00e8me nouvelle de la s\u00e9rie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0<em><strong>Les trois premi\u00e8res fois<\/strong> <\/em>\u00ab\u00a0, j&rsquo;ai voulu vous remettre dans l&rsquo;ambiance enfum\u00e9e et bavarde de cette nuit de l&rsquo;Auberge des Hollandais o\u00f9 se sont retrouv\u00e9s, r\u00e9unis par leur d\u00e9sir de voyage, Franz, l&rsquo;Autrichien, Bertram, le Britannique et Fran\u00e7ois, le Fran\u00e7ais. C&rsquo;est pourquoi, aujourd&rsquo;hui je publie le texte int\u00e9gral de <em><strong>La Nuit des Roggenfelder<\/strong><\/em>. La deuxi\u00e8me, <em><strong>La Nuit d&rsquo;Amsterdam<\/strong><\/em>, sera republi\u00e9e apr\u00e8s demain, et ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 partir du 30 janvier que sera publi\u00e9e en quatre \u00e9pisodes la derni\u00e8re de ces nouvelle \u00ab\u00a0<em><strong>La Matin\u00e9e de Sainte Firmine d&rsquo;Amelia<\/strong><\/em>\u00ab\u00a0.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le diner s\u2019\u00e9tait prolong\u00e9 fort tard dans la nuit. D\u2019abondantes volutes de fum\u00e9es bleues et grises flottaient sous les poutres du plafond de l\u2019auberge en enveloppant la roue de charrette qui, avec ses pauvres ampoules \u00e9lectriques, faisait office de lustre au-dessus de nos t\u00eates. Depuis quelques instants, sans doute sous l\u2019effet des mets et des vins que nous avions absorb\u00e9s en quantit\u00e9, nous \u00e9tions tomb\u00e9s dans un silence m\u00e9ditatif qui contrastait avec la gait\u00e9 et la vivacit\u00e9 des conversations que nous avions \u00e9chang\u00e9es jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Franz Bauer, Bertram Fitzwarren et moi nous \u00e9tions rencontr\u00e9s pour la premi\u00e8re fois quelques heures auparavant dans les <!--more-->bureaux de la Compagnie Maritime des Indes Orientales dont le <em>Princesse des Mers<\/em> devait appareiller dans la nuit pour Sidney via Singapour et Macassar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour des raisons et des destinations diff\u00e9rentes, chacun d&rsquo;entre nous avait retenu une cabine sur le <em>Princesse des Mers<\/em> et nous avions li\u00e9 connaissance en accomplissant les formalit\u00e9s d\u2019embarquement. Compte tenu de la mar\u00e9e, le cargo ne pourrait quitter le port avant trois ou quatre heures du matin, et comme il n\u2019\u00e9tait pas encore huit heures, nous avions largement le temps de faire plus ample connaissance. C\u2019est ce que nous f\u00eemes en dinant \u00e0 l\u2019Auberge des Hollandais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons parl\u00e9 de tout, de nos m\u00e9tiers, de nos aventures, de nos projets, de nos femmes, souvent, de nos enfants, parfois, des religions, de la vie et de la mort. Mais ce qui nous permit le mieux de nous connaitre les uns les autres, c\u2019est lorsque Fitzwarren, \u00e0 moins que ce n\u2019ait \u00e9t\u00e9 Bauer, proposa que chacun raconte une <em>premi\u00e8re fois<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Une premi\u00e8re fois ? avais-je demand\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oui, avait dit Bauer \u00e0 moins que ce n\u2019ait \u00e9t\u00e9 Fitzwarren, une <em>premi\u00e8re fois<\/em> : la premi\u00e8re fois que vous avez vu la mer, la premi\u00e8re fois que vous avez embrass\u00e9 une fille, que vous vous \u00eates battu, que vous avez fait l\u2019amour\u2026 la premi\u00e8re fois, une <em>premi\u00e8re fois<\/em>\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est Bauer, \u00e7a j\u2019en suis certain, qui, le premier, avait racont\u00e9 une <em>premi\u00e8re fois<\/em>.\u00a0 Voici ce qu\u2019il nous avait confi\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>La nuit des Roggenfelder<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-32508\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Unknown-150x104.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"104\" \/>\u00ab\u00a0Je devais avoir quinze ans quand je suis parti pour la premi\u00e8re fois seul en vacances. Au printemps, j\u2019avais pr\u00e9sent\u00e9 quelques sympt\u00f4mes alarmants et notre m\u00e9decin y avait d\u00e9cel\u00e9 les signes d\u2019une primo-infection. Elle \u00e9tait, Dieu merci, sans gravit\u00e9, mais il avait recommand\u00e9 \u00e0 mes parents de m\u2019envoyer \u00e0 la montagne pour un mois ou deux d\u00e8s le prochain \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi qu\u2019en ce d\u00e9but de juillet 1913, je partais pour Sankt-Johann, petit bourg de moyenne montagne au creux du massif du Tegerberg. Pourquoi Sankt-Johann\u00a0? Il se trouve que c\u2019\u00e9tait le lointain berceau de ma famille du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re\u00a0et que, sans y avoir de grand-oncle, de tante ou d\u2019arri\u00e8re-grand-m\u00e8re qui y vive encore, il me restait l\u00e0-haut quelques cousins et cousines \u00e9loign\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un de ces cousins, Anton, qui vint me chercher \u00e0 la gare de Prinz. Nous ne nous \u00e9tions jamais rencontr\u00e9s mais il n\u2019eut pas de mal \u00e0 me reconnaitre : parmi les voyageurs qui descendaient sur le quai, j\u2019\u00e9tais seul \u00e0 pouvoir r\u00e9pondre \u00e0 la description que lui avait donn\u00e9e sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Il a ton \u00e2ge. Il doit \u00eatre un peu plus grand que toi et je crois qu\u2019il est plut\u00f4t blond. Pour le reste, tu le reconnaitras \u00e0 ses v\u00eatements et \u00e0 ses bagages\u00a0: il vient de la ville.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est au moment o\u00f9 j\u2019allais pour m\u2019enqu\u00e9rir d\u2019une voiture qui pourrait m\u2019emmener jusqu\u2019\u00e0 Sankt-Johann que je vis venir vers moi un gar\u00e7on qui me parut avoir dix-sept ou dix-huit ans. Il n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s grand mais, \u00e0 le voir avancer tranquillement \u00e0 travers la foule, il donnait une impression de force physique. Il \u00e9tait blond et me souriait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bonjour cousin, me dit-il en me tendant la main. Je suis Anton Reiter. Il parait que nous sommes cousins par les Haas. Je n\u2019ai jamais vu un seul Haas de ma vie, mais c\u2019est ce que ma m\u00e8re m\u2019a dit. Je suis charg\u00e9 de te conduire \u00e0 ton auberge. J\u2019ai une voiture, l\u00e0, dehors. C\u2019est \u00e7a, tes bagages\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La voiture, une charrette \u00e0 deux roues, \u00e9tait attel\u00e9e \u00e0 une jument grise. Tout le temps qu\u2019elle nous tira sur la route qui montait en lacets vers Sankt-Johann, Anton me raconta ce qu\u2019allait \u00eatre ma vie l\u00e0-haut : je logerai \u00e0 l\u2019auberge Gruenberger, en plein c\u0153ur du bourg, mais avec une jolie vue sur la montagne. L\u2019auberge \u00e9tait confortable et, d\u2019apr\u00e8s son p\u00e8re, la cuisine de Madame Gruenberger \u00e9tait la meilleure de la r\u00e9gion. Il me dit surtout qu\u2019\u00e0 Sankt-Johann, il y avait un groupe de jeunes gens, gar\u00e7ons et filles, qui formaient une joyeuse bande. Il se faisait fort de m\u2019y faire entrer. \u00ab\u00a0Ils seront ravis d\u2019accueillir parmi eux quelqu\u2019un de la ville, tu verras. Mais, je dois t\u2019avertir, tu seras le plus jeune. Il s\u2019agira pour toi d\u2019\u00eatre \u00e0 la hauteur. Tu n\u2019es pas une mauviette, au moins ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette perspective d\u2019\u00eatre le benjamin et, de surcro\u00eet, l\u2019unique citadin d\u2019un groupe qu\u2019\u00e0 en juger d\u2019apr\u00e8s Anton j\u2019imaginais \u00eatre constitu\u00e9 de montagnards aguerris n\u2019avait rien pour me tranquilliser, mais je l\u2019assurai du contraire avec fermet\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Satisfait de ma r\u00e9ponse, il m\u2019informa des habitudes du groupe dont je serai membre d\u00e8s demain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Nous sommes une douzaine, expliqua-t-il, quelques fois plus, quelques fois moins.\u00a0\u00a0 La plupart du temps, il y a presque autant de filles que de gar\u00e7ons, parfois un peu moins. C\u2019est dommage. Nous nous connaissons tous depuis toujours. Pendant l\u2019ann\u00e9e, nous sommes pensionnaires \u00e0 Prinz ou \u00e0 Grundtz, et nous ne nous voyons qu\u2019aux petites vacances ou pour les f\u00eates de famille, mais en \u00e9t\u00e9, quand nous nous retrouvons ici, nous ne nous quittons plus. Le matin, vers onze heures, c\u2019est autour de la fontaine ou sous le pr\u00e9au de l\u2019\u00e9cole que nous nous r\u00e9unissons. On traine un peu, on chahute, on se raconte des blagues et surtout, on discute de ce qu\u2019on fera l\u2019apr\u00e8s-midi. Quelquefois, on d\u00e9cide de partir en balade dans la montagne ou sur le plateau de Hirschteller, mais le plus souvent, nous allons nous baigner dans le Schwarzbach. C\u2019est un torrent, \u00e0 moins d\u2019une heure de marche. Il y a un endroit formidable o\u00f9 on peut plonger, nager et se dorer au soleil. Parfois, quand on a r\u00e9ussi \u00e0 se mettre d\u2019accord la veille, on part d\u00e8s le matin avec un pique-nique. D\u2019autres jours, on prend deux ou trois voitures et on descend \u00e0 Prinz. On se prom\u00e8ne dans le parc ou on va \u00e0 la f\u00eate foraine sur l\u2019esplanade. Mais la plupart du temps, nous pr\u00e9f\u00e9rons rester dans la montagne. Tu verras, tu ne t\u2019ennuieras pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anton ne m\u2019avait pas menti, et pendant les semaines qui suivirent, je ne m\u2019ennuyai gu\u00e8re. J\u2019eus \u00e0 peine le temps de lire le premier chapitre de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em>, ce roman fran\u00e7ais que j&rsquo;avais emport\u00e9 et dont le titre trompeur m\u2019avait fait croire que j\u2019y apprendrais comment s\u00e9duire les jeunes filles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis ce mois de juillet de mes quinze ans, j\u2019ai connu bien des aventures, j\u2019ai vu bien des pays et j\u2019ai rencontr\u00e9 bien des gens, mais quand je regarde en arri\u00e8re, je suis convaincu que c\u2019est au cours de ce bel \u00e9t\u00e9 dans le Tegerberg que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 apprendre \u00e0 vivre avec les autres. Nos promenades en montagne, entrecoup\u00e9es de pique-niques, de baignades dans le Schwarzbach et de siestes au soleil \u00e9taient souvent l\u2019occasion de longues conversations sur la vie, l\u2019amour, la guerre, les femmes, la religion, la mort. L\u2019ouverture d\u2019esprit, la tol\u00e9rance, l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 et la franchise dont les membres de cette bande de Sankt-Johann faisaient preuve dans leurs discussions m\u2019apprit non seulement \u00e0 m\u2019ouvrir aux id\u00e9es des autres, mais aussi, et pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 exposer librement mes propres opinions sans avoir \u00e0 craindre l\u2019ironie des contradicteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, en commen\u00e7ant ce r\u00e9cit, ce n\u2019est pas de cette <em>premi\u00e8re fois<\/em> que je voulais vous entretenir, mais d\u2019une autre que je vais vous raconter maintenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un matin, autour de la fontaine, il f\u00fbt d\u00e9cid\u00e9 que, le lendemain, nous ferions une grande balade jusqu\u2019aux Roggenfelder. Les Roggenfelder, c\u2019\u00e9tait un refuge \u00e0 pr\u00e8s de mille cinq cents m\u00e8tres d\u2019altitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Il faudra marcher environ trois heures pour y arriver, me dit Anton, mais ce sera facile, pratiquement tout le temps sur des chemins forestiers. Pour les derniers trois cents m\u00e8tres, nous suivrons un sentier un peu raide \u00e0 flanc de montagne, mais si on fait un peu attention, c\u2019est sans danger. Nous partirons d\u2019ici demain \u00e0 trois heures. Je crois que tout le monde viendra. Demande \u00e0 l\u2019auberge qu\u2019on te pr\u00e9pare des sandwiches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais si nous partons aussi tard, cela veut dire que nous ne serons pas arriv\u00e9s avant six heures du soir et qu\u2019il faudra rentrer de nuit !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Sauf si on la passe au refuge, mon petit vieux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On passera la nuit l\u00e0-haut ? Mais les filles\u00a0? \u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>2<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais, au grand jamais, mes s\u0153urs ou mes cousines n\u2019accepteraient de dormir dans un refuge avec des gar\u00e7ons. Elles n\u2019oseraient m\u00eame pas y songer. D\u2019ailleurs, leurs parents ne les y autoriseraient pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Quoi, les filles ? s\u2019\u00e9tonna Anton. Elles viennent aussi bien s\u00fbr !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, au cours de nos apr\u00e8s-midi dans la campagne, il arrivait bien que quelques gestes amoureux s\u2019\u00e9changent entre gar\u00e7ons et filles, mais cela restait d\u00e9licat, l\u00e9ger, naturel et toujours au vu et au su des autres. Ces manifestations affectueuses, auxquelles, \u00e0 mon grand regret, je ne participais pas, auraient certainement choqu\u00e9 mes parents mais pour moi, elles restaient dans la limite de ce que, moi, je jugeais \u00eatre les convenances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, des gar\u00e7ons et des filles, toute une nuit dans une maison isol\u00e9e, sans adulte, sans chaperon aucun, j\u2019\u00e9tais stup\u00e9fait que cela puisse \u00eatre seulement envisag\u00e9. Comme je ne voulais pas passer pour pudibond, je dis seulement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0? Eh bien tant mieux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ce point de mon r\u00e9cit, il faut que vous sachiez qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019adolescent que j\u2019\u00e9tais n\u2019annon\u00e7ait en rien l\u2019homme mur que je suis devenu et que vous commencez \u00e0 connaitre. Comme vous l\u2019avez sans doute compris \u00e0 m\u2019\u00e9couter, \u00e0 cette \u00e9poque, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t r\u00e9serv\u00e9, timide m\u00eame, et peu sociable. Je n\u2019avais pas d\u2019ami et donc pas de <em>meilleur ami<\/em>. Mes relations avec les gar\u00e7ons de mon \u00e2ge demeuraient superficielles. Il faut savoir \u00e9galement qu\u2019au d\u00e9but de ce si\u00e8cle, dans les villes de mon pays, la s\u00e9paration des sexes \u00e9tait partout strictement respect\u00e9e et, qu\u2019en dehors des f\u00eates de famille, il n\u2019y avait, pour un gar\u00e7on comme moi, que fort peu d\u2019occasions de rencontrer des jeunes filles. C\u2019est pourquoi, \u00e0 l\u2019exception de deux ou trois cousines, laides ou sans int\u00e9r\u00eat, je n\u2019en connaissais aucune. D\u2019ailleurs, en aurais-je rencontr\u00e9, \u00e0 supposer que j\u2019eusse os\u00e9 leur adresser la parole, je n\u2019aurais pas su quoi leur dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis quelques mois, sans l\u2019avoir vraiment compris, j\u2019avais atteint l\u2019\u00e2ge auquel s\u2019\u00e9veille la sensualit\u00e9 et naissent ces premi\u00e8res pulsions qui vous vous poussent vers le sexe oppos\u00e9 en vous le faisant craindre tout \u00e0 la fois. Les barri\u00e8res dress\u00e9es par la ville, la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise et mon invincible timidit\u00e9 m\u2019en avaient emp\u00each\u00e9 jusque-l\u00e0 et j\u2019en souffrais beaucoup. Alors, je me r\u00e9fugiais dans la litt\u00e9rature, qui d\u2019ailleurs ne faisait qu\u2019enflammer davantage mes d\u00e9sirs impr\u00e9cis d\u2019adolescent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sachant cela, vous comprendrez mieux que mon arriv\u00e9e dans ce milieu de jeunes campagnards, habitu\u00e9s depuis leur plus tendre enfance \u00e0 se fr\u00e9quenter librement sans distinction de sexe ni de classe sociale, avait constitu\u00e9 pour moi une r\u00e9volution ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, une r\u00e9v\u00e9lation : il \u00e9tait donc possible de passer du temps entre gar\u00e7ons et filles, librement, sans la pr\u00e9sence des parents, sans que personne ne trouve \u00e0 y redire\u00a0? On pouvait se baigner ensemble, rire ensemble, discuter de tout ensemble, se fr\u00f4ler et m\u00eame s\u2019embrasser sans honte ni g\u00eane\u00a0? L\u2019excursion projet\u00e9e aux Roggenfelder tendait d\u2019ailleurs \u00e0 me prouver qu\u2019on pouvait aller jusqu\u2019\u00e0 dormir ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Constatant cela, quelques jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e \u00e0 Sankt-Johann, j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de profiter de ce qui restait \u00e0 courir de mon s\u00e9jour pour lier connaissance \u2014 je ne trouvais pas d\u2019autre mot pour d\u00e9finir ce que je n\u2019arrivais \u00e0 concevoir que vaguement \u2014 avec une fille ou, pourquoi pas, plusieurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, de baignade en pique-nique, de balade en montagne en sieste au soleil, les jours avaient pass\u00e9 et rien de ce genre ne s\u2019\u00e9tait produit. Je ne saurais pas comment m\u2019y prendre, les apr\u00e8s-midi \u00e9tait bien trop courtes pour entreprendre quoi que ce soit, les jeunes filles ne semblaient pas me pr\u00eater attention, au contraire elles paraissaient s\u2019int\u00e9resser \u00e0 un autre gar\u00e7on&#8230; Autant de raisons que je me donnais pour ne rien tenter. Il fallait que cela cesse, il fallait que j\u2019ose et cette excursion aux Roggenfelder en serait l\u2019occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour dit, d\u00e8s trois heures, nous \u00e9tions treize autour de la fontaine, pr\u00eats \u00e0 partir. Dans le groupe, il y avait deux filles que je n\u2019avais jamais vues, et un gar\u00e7on aussi. Tous \u00e9taient \u00e9quip\u00e9s pour la randonn\u00e9e annonc\u00e9e. Bien s\u00fbr, le citadin que j\u2019\u00e9tais n\u2019avait ni sac \u00e0 dos ni chaussures convenables, mais on m\u2019en avait trouv\u00e9 sans difficult\u00e9s tant les armoires de ces r\u00e9gions abondent en ce genre d\u2019\u00e9quipement. En ce milieu d\u2019apr\u00e8s-midi, il faisait tr\u00e8s chaud sur la place et si les gar\u00e7ons portaient des pantalons courts \u00e0 la mode anglaise, par biens\u00e9ance, les filles avaient d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 mettre leurs \u00e9ternelles jupes de laine bleu marine ou kaki qui leur cachaient les genoux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s la sortie du bourg, nous quitt\u00e2mes la route qui montait vers le col du Gornergrat pour prendre un de ces chemins qui permettaient aux b\u00fbcherons de descendre les grumes jusqu\u2019\u00e0 la scierie Kaufmann. La mont\u00e9e \u00e9tait douce et, dans l\u2019ombre des grands pins, il faisait presque frais. Quelqu\u2019un entonna un chant de marche, et tout le monde se mit \u00e0 chanter, chanson apr\u00e8s chanson. Parfois, jaillissait une grosse plaisanterie pleine de sous-entendus. Alors, les gar\u00e7ons riaient tr\u00e8s fort et les filles baissaient la t\u00eate et se cachaient pour sourire ou m\u00eame pouffer. Et puis le chemin devint plus raide, et quand nous sort\u00eemes de la for\u00eat, la chaleur nous fit taire. Pench\u00e9 en avant sous mon sac \u00e0 dos, de temps en temps, je jetais un coup d\u2019\u0153il aux deux nouvelles. Elles avan\u00e7aient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et parlaient sans cesse entre elles. Il y en avait une grande, trop grande, plus grande que moi, et une plus petite, jolie. Ce n\u2019est pas que la plus grande ait \u00e9t\u00e9 laide, mais elle n\u2019\u00e9tait pas aussi jolie que la plus petite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de trois heures de marche, apr\u00e8s un dernier raidillon qui me cassa les jambes et le souffle, nous d\u00e9bouch\u00e2mes sur un plateau couvert d\u2019herbes hautes et dor\u00e9es qu\u2019un l\u00e9ger vent faisait onduler devant nous. Au bout de cette prairie inattendue se dessinait une b\u00e2tisse en grosses pierres dont les lauzes luisaient sous le soleil d\u00e9clinant\u00a0: nous \u00e9tions arriv\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les derniers cent m\u00e8tres se firent presque en courant. Un homme nous accueillit \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. C\u2019\u00e9tait G\u00f6ran, me dit Anton, un vieux berger serbe \u00e0 qui le bourgmestre avait confi\u00e9 la garde du refuge. Il nous assura que tout \u00e9tait pr\u00eat, les couchages, le bois pour le feu et l\u2019eau potable. On trouverait dans le garde-manger des fromages de sa fabrication mais il n\u2019avait pas eu le temps d\u2019achever la r\u00e9paration du toit. C\u2019\u00e9tait ennuyeux, disait-il, parce que cette nuit, il y aurait de l\u2019orage. Mais c\u2019\u00e9tait bien aussi parce qu\u2019il n\u2019avait pas plu depuis si longtemps que bient\u00f4t, ses ch\u00e8vres n\u2019auraient plus rien \u00e0 manger. Il nous confiait le refuge, car lui, il allait dormir plus haut dans la montagne avec son chien et son troupeau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dortoir occupait la totalit\u00e9 du premier \u00e9tage du refuge. On y acc\u00e9dait par une \u00e9chelle de meunier et, quand on franchissait la trappe qui \u00e9tait m\u00e9nag\u00e9e dans le plancher, on \u00e9tait tout de suite saisi par la chaleur s\u00e8che qui y r\u00e9gnait. La salle \u00e9tait \u00e9clair\u00e9e par deux petites fen\u00eatres perc\u00e9es dans les pignons. Par l\u2019une d\u2019elles, les rayons du soleil couchant entraient, formant un faisceau peine inclin\u00e9 dans lequel gonflaient lentement les volutes de poussi\u00e8res que notre entr\u00e9e en bousculade avait soulev\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De part et d\u2019autre d\u2019une all\u00e9e centrale, pos\u00e9es directement sur le plancher de bois gris clair, quatorze paillasses se faisaient face deux par deux, chacune s\u00e9par\u00e9e de ses voisines par une \u00e9troite ruelle. Lorsque j\u2019arrivai enfin dans le dortoir, la plupart des gar\u00e7ons et des filles avaient d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 leur territoire en jetant leur sac sur le couchage de leur choix. Devant moi, je voyais les deux filles nouvelles se diriger vers le fond de la grande salle o\u00f9 quelques matelas \u00e9taient encore vacants. Elles en choisirent deux c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Par chance, ceux qui les entouraient demeuraient \u00e9galement libres et je d\u00e9cidai de m\u2019installer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plus petite des deux filles, la plus jolie. Mais, comme j\u2019h\u00e9sitai un instant sur la fa\u00e7on de m\u2019y prendre, la s\u0153ur d\u2019Anton, Lara, vint m\u2019en emp\u00eacher en posant son sac \u00e0 l\u2019endroit que j\u2019avais choisi. J\u2019en fus r\u00e9duit \u00e0 faire trois pas de plus vers le fond et \u00e0 jeter d\u2019un air indiff\u00e9rent mon sac \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui de la plus grande des deux filles ; la plus grande ; la moins jolie ; mais jolie assez quand m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>3<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chacun entreprit de d\u00e9baller ses affaires. Tout en discutant avec son amie, ma voisine commen\u00e7a par sortir de son sac un \u00e9pais chandail et ce qui devait \u00eatre une chemise de nuit. Elle fit un rouleau de son lainage et le pla\u00e7a l\u00e0 o\u00f9 bient\u00f4t elle poserait sa t\u00eate pour dormir. Elle d\u00e9plia sa chemise de nuit et se mit \u00e0 genoux pour l\u2019\u00e9tendre soigneusement sur le matelas. C\u2019\u00e9tait une chemise en grosse toile \u00e9crue qui devait \u00eatre rude \u00e0 la peau. Les manches \u00e9taient serr\u00e9es aux poignets et le col se fermait par une demi-douzaine de boutons en os. La chemise me parut tellement longue que j\u2019imaginai qu\u2019elle devait recouvrir la jeune fille au moins jusqu\u2019aux chevilles. Enfin, elle sortit une sorte de grosse bourse en laine bigarr\u00e9e dont je ne devinai pas l\u2019usage. Elle la d\u00e9posa sur le chandail roul\u00e9 juste au-dessus du col de la chemise de nuit de sorte qu\u2019on aurait dit qu\u2019une immense poup\u00e9e au visage violemment maquill\u00e9 reposait sur sa couche les bras le long du corps. Tous ces pr\u00e9paratifs accomplis sans qu\u2019elle m\u2019ait jet\u00e9 un seul coup d\u2019\u0153il, Tavia \u2014 j\u2019avais appris son pr\u00e9nom en l\u2019entendant apostroph\u00e9e par Anton \u2014 se redressa pour suivre son amie vers la trappe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De mon c\u00f4t\u00e9, pendant ce temps, la seule chose que j\u2019avais sortie de mon sac, c\u2019\u00e9tait mon \u00e9dition de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em> que j\u2019avais pos\u00e9e en \u00e9vidence sur ma paillasse, tourn\u00e9e de telle sorte que le titre en soit lisible par Tavia et devienne le pr\u00e9texte d\u2019une premi\u00e8re conversation. Elle ne s\u2019en aper\u00e7ut pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regardais la silhouette de la jeune fille s\u2019enfoncer dans la trappe quand tout \u00e0 coup, elle s\u2019arr\u00eata pour d\u00e9nouer la masse brune de ses cheveux. Je les vis tomber lourdement dans son dos. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, dans ce geste si intime que l\u2019on voit sur ces tableaux modernes qui repr\u00e9sentent une femme \u00e0 sa toilette, elle porta ses mains \u00e0 sa nuque et noua ses cheveux dans un catogan. Et puis elle disparut totalement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019aper\u00e7us alors que je demeurais seul dans le dortoir. Je rangeai l\u2019<em>\u00c9ducation<\/em> dans mon sac et sortis \u00e0 mon tour en emportant mes sandwichs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dehors, il commen\u00e7ait \u00e0 faire sombre. Le soleil \u00e9tait pass\u00e9 derri\u00e8re la cr\u00eate du Tegerberg mais il persistait \u00e0 \u00e9clairer de rose le sommet du Gornergrat. Les filles \u00e9taient en train de rassembler les victuailles que chacun avait apport\u00e9es. Je tentai de remettre les miennes \u00e0 Tavia, mais dans l\u2019agitation, je ne parvins pas \u00e0 l\u2019approcher et j\u2019en fus r\u00e9duit \u00e0 les confier \u00e0 Lara. Je rejoignis les gar\u00e7ons qui \u00e9taient occup\u00e9s \u00e0 dresser un feu de camp sur un espace empierr\u00e9 \u00e0 quelque distance du refuge. L\u2019animation \u00e9tait grande et l\u2019atmosph\u00e8re joyeuse. Elle le devint davantage encore quand Erich, le nouveau de la bande, revint du dortoir avec deux bouteilles de <em>Gr\u00fcner Veltliner<\/em> et un flacon de <em>Schnaps<\/em>. On alluma le feu et, sur une table qu\u2019on avait apport\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur, on d\u00e9posa les poulets, les p\u00e2t\u00e9s, les saucisses, les sandwichs, les fromages, les fruits, les bouteilles et les verres. Chacun se servait \u00e0 la table et venait prendre place dans le cercle qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9 autour du feu. Je tentai plusieurs fois, mais sans succ\u00e8s, de m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Tavia qui restait indissociable de son amie. L\u2019obscurit\u00e9 tomba au milieu des rires et des chansons. Tout \u00e0 coup, Anton se leva. Comme par miracle, le silence se fit en un instant et, sans quitter des yeux les flammes qui dansaient devant lui, il se mit \u00e0 dire un po\u00e8me. C\u2019\u00e9tait une des <em>Chansons d\u2019amour<\/em> de Rilke. Je connaissais bien ce po\u00e8me. C\u2019\u00e9tait l\u2019un de ceux que j\u2019avais appris par c\u0153ur l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e dans l\u2019espoir impr\u00e9cis qu\u2019un jour peut-\u00eatre, je pourrai l\u2019utiliser pour s\u00e9duire une femme.\u00a0 Quand Anton se tut, il resta un moment immobile, plant\u00e9 devant nous qui restions silencieux. Je glissai un regard vers Tavia pour m\u2019apercevoir qu\u2019elle contemplait Anton avec \u00e9motion. Au bout d\u2019un instant, son regard descendit sur le feu puis s\u2019\u00e9leva pour suivre les \u00e9tincelles qui montaient vers le ciel et se perdaient dans un milliard d\u2019\u00e9toiles. Lorsque son regard retomba sur terre, involontairement, il se posa sur moi et je vis deux larmes qui coulaient de ses yeux. Ils \u00e9taient noirs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Anton se rassit, ce fut le tour d\u2019une fille de se lever. C\u2019\u00e9tait Maria, l\u2019amie d\u2019Anton. Elle chuchota quelque chose \u00e0 l\u2019oreille de son voisin qui se retourna pour saisir sa guitare. Apr\u00e8s qu\u2019il eut plaqu\u00e9 deux ou trois accords, Maria se mit \u00e0 chanter. C\u2019\u00e9tait doux et gai \u00e0 la fois. La guitare demeurait discr\u00e8te et la voix de Maria \u00e9tait claire et pure, sans aucune de ces fioritures qui nuisent tant au naturel. Je reconnus de l\u2019italien. Si de temps en temps je saisissais un mot ou un petit morceau de phrase, le sens g\u00e9n\u00e9ral de la chanson m\u2019\u00e9chappait. Mais peu importait le sens, c\u2019\u00e9tait magnifique et je sentais ma gorge se nouer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9tait-ce l\u2019\u00e9motion qui naissait de cette soir\u00e9e extraordinaire, \u00e9tait-ce la confiance qui s\u2019\u00e9tait \u00e9tablie entre le groupe d\u2019Anton et moi au cours des semaines pass\u00e9es, \u00e9tait-ce le verre de vin blanc que j\u2019avais bu tout \u00e0 l\u2019heure sans plaisir, ou la pr\u00e9sence de Tavia dont j\u2019esp\u00e9rais encore attirer l\u2019attention ou encore une heureuse combinaison de tout cela, je ne peux le dire aujourd\u2019hui. Toujours est-il que quand Maria se fut rassise, je me dressai \u00e0 mon tour. Et, sans oser regarder Tavia, je r\u00e9citai \u2014 en fran\u00e7ais\u00a0! \u2014 <em>\u00c0 une passante<\/em>. \u00a0J\u2019avais appris ce po\u00e8me comme j\u2019avais choisi ceux de Rilke\u00a0: pour plaire aux femmes. Et sur le moment, surtout apr\u00e8s avoir entendu cette douce chanson italienne, j\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 que la belle langue fran\u00e7aise ajouterait encore \u00e0 la s\u00e9duction. Bien s\u00fbr, Tavia ne parlerait pas cette langue, bien s\u00fbr, elle ne comprendrait rien au po\u00e8me, mais je pouvais esp\u00e9rer que la musique des mots de Baudelaire et toute l\u2019intention que j\u2019y avais mise lui ferait deviner que c\u2019\u00e9tait pour elle que je l\u2019avais fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Permettez-moi, mes amis, de vous dire ces deux derniers vers que je n\u2019ai jamais oubli\u00e9s et qui, encore aujourd\u2019hui, me transportent de joie et de m\u00e9lancolie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Car j&rsquo;ignore o\u00f9 tu fuis, tu ne sais o\u00f9 je vais,<br \/>\n\u00d4 toi que j&rsquo;eusse aim\u00e9e, \u00f4 toi qui le savais !<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir prononc\u00e9 ces derniers mots, modestement, je baissai les yeux et, comme inconsciemment, je me dirigeai vers Tavia pour tenter de m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Elle \u00e9tait serr\u00e9e entre ses deux voisines, mais j\u2019eus la joie de la voir se rapprocher de l\u2019une d\u2019elles pour me faire de la place. Le peu d\u2019espace qu\u2019elle m\u2019avait m\u00e9nag\u00e9 fit que lorsque je m\u2019assis, nos hanches puis nos \u00e9paules vinrent au contact. Elles le rest\u00e8rent. J\u2019\u00e9tais en feu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant quelques instants, j\u2019affectai de demeurer songeur, comme encore immerg\u00e9 dans la beaut\u00e9 du po\u00e8me, et puis je me lan\u00e7ai\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu as aim\u00e9 le po\u00e8me ? lui demandai-je, sans la regarder, les yeux dans le vague.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Oui<\/em>, r\u00e9pondit-elle doucement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me fallut deux secondes pour r\u00e9aliser qu\u2019elle m\u2019avait dit <em>oui<\/em> en fran\u00e7ais. D\u00e9stabilis\u00e9, j\u2019insistai\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu l\u2019as aim\u00e9\u00a0? Tu l\u2019as compris\u00a0? Tu parles le fran\u00e7ais\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Oui, oui et oui<\/em>, confirma-t-elle, toujours en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, en allemand\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne le connaissais pas&#8230; mais il est tr\u00e8s beau. C\u2019est pour moi que tu l\u2019as dit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne r\u00e9pondis pas \u00e0 sa question, mais je lui dis :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu t\u2019appelles Tavia, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et toi, ton nom est Franz. Tu es le cousin d\u2019Anton. Tu habites \u00e0 l\u2019auberge et tu viens de Vienne pour te soigner parce que tu as \u00e9t\u00e9 malade\u2026 Et tu rentres chez toi bient\u00f4t, dans une semaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A partir de ce moment, tout devint facile. Je me mis enfin \u00e0 parler. Elle m\u2019\u00e9coutait, me regardait, commentait bri\u00e8vement, me posait les questions que j\u2019aurais voulu qu\u2019elle me pose. Je parlais, je parlais, je ne pouvais plus m\u2019arr\u00eater de parler. Je fus brillant, dr\u00f4le, \u00e9nigmatique, romantique, savant, surprenant tout \u00e0 la fois. L\u2019adolescent que j\u2019\u00e9tais croyait la s\u00e9duire, mais c\u2019\u00e9tait elle qui me s\u00e9duisait. J\u2019\u00e9tais content de moi, aux anges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 l\u2019heure, la nuit \u00e9tait encore douce et je lui proposai d\u2019aller marcher sous la lune. Elle se leva sans rien dire, docile. Je me levais \u00e0 mon tour et je lui pris la main. Elle me l\u2019abandonna. Je l\u2019entra\u00eenai loin du feu et du groupe en me disant que le moment \u00e9tait venu de l\u2019embrasser. Elle marchait, silencieuse, et je ne savais plus que dire. Sans l\u00e2cher sa main, je la d\u00e9passai en me retournant et je m\u2019arr\u00eatai. J\u2019\u00e9tais face \u00e0 elle. C\u2019\u00e9tait maintenant qu\u2019il fallait agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la fille \u00e9tait grande et j\u2019en vins \u00e0 r\u00e9aliser que ma bouche n\u2019atteignait m\u00eame pas la hauteur de son \u00e9paule. Il aurait alors fallu lui demander de se pencher, ou que je me dresse sur la pointe des pieds. Ce baiser que j\u2019aurais voulu si spontan\u00e9 devenait tellement appr\u00eat\u00e9 que le ridicule de la situation m\u2019apparut et fit monter en moi une envie de rire qu\u2019il fallait absolument que je r\u00e9prime. Je fis alors une chose incroyable, une chose que je n\u2019aurais jamais imagin\u00e9 pouvoir faire, une chose terrible, scandaleuse : tout en la regardant intens\u00e9ment dans les yeux, de ma main rest\u00e9e libre, je lui pris un sein et le serrai. Je fus surpris par sa douceur. Tandis qu\u2019une tendre ti\u00e9deur gagnait la paume de ma main, je pensais que j\u2019\u00e9tais perdu : elle allait me gifler, ou crier, ou s\u2019\u00e9chapper pour courir jusqu\u2019au refuge et me d\u00e9noncer \u00e0 mes camarades horrifi\u00e9s, je serais chass\u00e9 sur le champ du refuge et de Sankt-Johann et je rentrerais chez mes parents couvert de honte\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, Franz, dit Tavia en \u00e9cartant doucement ma main de sa poitrine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9tais sauv\u00e9 ! Elle n\u2019allait pas me d\u00e9noncer\u2026 Et puis elle ajouta\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pas maintenant\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>4<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas maintenant ? Qu\u2019est-ce que \u00e7a voulait dire <em>pas maintenant<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas maintenant, pas cette nuit, pas ici au milieu de tous nos camarades ? Pas maintenant, mais un autre jour, mais demain peut-\u00eatre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou encore, pas maintenant, nous sommes, tu es bien trop jeune ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou alors, pas maintenant, mais tout \u00e0 l\u2019heure, tout \u00e0 l\u2019heure, quand nous rentrerons au refuge et que nous nous allongerons c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans le dortoir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne savais que penser. Pour cacher mon \u00e9garement, je fis semblant d\u2019\u00eatre f\u00e2ch\u00e9. Je lui l\u00e2chai la main, lui tournai le dos et regardai loin devant moi. Du dos de ses doigts, elle fr\u00f4la ma nuque. Je frissonnai. Et maintenant, que fallait-il faire ? Les id\u00e9es se bousculaient dans ma t\u00eate. Un instant, je r\u00eavais m\u00eame de la renverser sur l\u2019herbe, de l\u2019embrasser passionn\u00e9ment, de la caresser follement\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un grondement lointain vint interrompre mon r\u00eave. L\u2019air \u00e9tait immobile, la lune et les \u00e9toiles avaient disparu. Devant nous, l\u2019obscurit\u00e9\u00a0\u00e9tait totale. Tavia me dit, tendue :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Le tonnerre\u2026 Il faut rentrer\u2026 vite\u2026 j\u2019ai peur de l\u2019orage\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re nous, \u00e0 une centaine de m\u00e8tres, on n\u2019apercevait que le rectangle de la porte du refuge, faiblement \u00e9clair\u00e9. \u2028Un nouveau roulement de tonnerre se fit entendre, plus prolong\u00e9 mais peut-\u00eatre plus lointain. Sans attendre qu\u2019il s\u2019\u00e9teigne, Tavia saisit ma main et commen\u00e7a \u00e0 me tirer vers la lumi\u00e8re. Je la suivis. Autour du feu de camp qui achevait de mourir, il n\u2019y avait plus personne, et dans la salle du bas du refuge, pas davantage. Mais quelqu\u2019un avait laiss\u00e9 deux ou trois chandelles allum\u00e9es plant\u00e9es dans une assiette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un nouveau coup de tonnerre, plus proche cette fois-ci, fit s\u2019arr\u00eater Tavia,\u00a0fig\u00e9e sous la trappe qui menait au dortoir. Sit\u00f4t que le grondement cessa, elle se pr\u00e9cipita sur l\u2019\u00e9chelle de meunier en me tirant derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le silence et l\u2019obscurit\u00e9 r\u00e9gnaient dans le dortoir. Je me demandai o\u00f9 \u00e9tait tout le monde. Tavia m\u2019entrainait toujours dans son sillage vers le fond de la salle o\u00f9 devaient se trouver nos paillasses mais, apr\u00e8s trois ou quatre pas, je tr\u00e9buchai sur une paire de jambes. Tandis que jaillissaient des protestations et des rires des quatre coins du dortoir, je m\u2019affalais en travers d\u2019une paillasse. Elle \u00e9tait occup\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bonsoir, Franz, et surtout, bonne nuit ! dit la voix d\u2019Anton.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis aussit\u00f4t, d\u2019un autre coin de la pi\u00e8ce, une voix anonyme et joyeuse s\u2019\u00e9leva :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Et \u00e0 toi aussi, Tavia ! Bonne nuit !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au milieu des rires que l\u2019apostrophe avait d\u00e9clench\u00e9s, maintenant que toute la bande \u00e9tait au courant de notre retour d\u2019escapade, je ne gardais plus beaucoup d\u2019espoir de pouvoir m\u2019allonger \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Tavia. Pourtant, dans le noir, je sentis sa main qui m\u2019aidait \u00e0 me relever et me guidait fermement vers nos couchettes voisines. Quand je la sentis s\u2019\u00e9tendre sur sa paillasse, je repris un peu confiance et, me mettant \u00e0 genoux sur le bord du matelas, je me penchais vers elle\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est alors qu\u2019une violente lueur blanch\u00e2tre \u00e9claira le dortoir. Tout m\u2019apparut d\u2019un coup\u00a0: le visage de Tavia, et \u00e0 cot\u00e9, le profil de sa voisine qui fixait le plafond de ses yeux \u00e9carquill\u00e9s, et au-del\u00e0, les silhouettes enlac\u00e9es de Lisa et d\u2019Erich. Il y avait aussi celle d\u2019un gar\u00e7on debout, nu, fig\u00e9 dans sa travers\u00e9e de l\u2019all\u00e9e centrale vers une autre paillasse. Je vis \u00e9galement deux ou trois corps allong\u00e9s, appuy\u00e9s sur leurs coudes, leurs visages tourn\u00e9s vers moi. Au bout d\u2019un temps interminable, moins de deux secondes sans doute, l\u2019obscurit\u00e9 revint en m\u00eame temps qu\u2019un \u00e9norme et bref craquement venait d\u00e9chirer mes oreilles. Je sursautai au point de retomber assis sur ma propre couchette. Tandis qu\u2019abasourdi, je me relevais, des cris jaillissaient d\u2019ici ou l\u00e0, des cris de surprise, des cris de joie et des cris de terreur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 partir de ce moment, il ne fut plus question pour moi de tenter d\u2019embrasser Tavia ni m\u00eame de m\u2019allonger chastement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Elle s\u2019\u00e9tait enti\u00e8rement dissimul\u00e9e sous sa couverture, et quand j\u2019essayai de l\u00e0 toucher, je la sentis tendue comme un arc. Je me r\u00e9signai enfin et m\u2019allongeai de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la ruelle pour attendre le prochain coup du ciel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup plus tard, quand le ciel se fut enfin calm\u00e9, on m\u2019expliqua que ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait fr\u00e9quent de ce c\u00f4t\u00e9 du Tegerberg : les nuages charg\u00e9s d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 qui venaient d\u2019Italie \u00e9taient pouss\u00e9s par le vent jusque contre le flanc du Gornergrat qu\u2019ils ne pouvaient franchir \u00e0 cause de son altitude. Et ils restaient l\u00e0, bloqu\u00e9s, \u00e0 s\u2019acharner sur le plateau des Roggenfelder jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement de leur charge \u00e9lectrostatique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je vivais un orage en montagne. Jusque-l\u00e0, je n\u2019avais connu que quelques \u00e9clairs au-dessus des toits de notre quartier en ville ou quelques bourrasques orageuses sur notre maison de l\u2019Hauptgraben. Plus tard, je connus aussi quelques gros orages en mer, mais rien de comparable \u00e0 ce que je v\u00e9cus cette nuit-l\u00e0. Si un orage \u00e0 la ville, ou m\u00eame \u00e0 la campagne, peut effrayer quelques enfants, la plupart du temps, il pr\u00e9vient\u00a0: il commence par gronder au loin avant de se rapprocher lentement, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par le vent et suivi par la pluie. En mer, quand un orage est effrayant, c\u2019est surtout par la temp\u00eate qui parfois l\u2019accompagne, par les vagues qu\u2019il soul\u00e8ve. Mais j\u2019ai rarement vu quelque chose de plus impressionnant qu\u2019un orage en montagne. \u00c0 la montagne, l\u2019\u00e9clair ne pr\u00e9vient pas, il vous aveugle, il vous claque directement dans les oreilles, il vous d\u00e9chire les tympans, il vous fait vibrer les c\u00f4tes et le sternum, il vous coupe le souffle, il vous ram\u00e8ne \u00e0 votre petite dimension\u2026 \u00c0 la montagne, son effet tonitruant est multipli\u00e9 par l\u2019\u00e9cho que vous renvoient violemment les aplombs rocheux. Rien qu\u2019avec sa lumi\u00e8re, l\u2019\u00e9clair vous casse les vitres, avec sa pointe il fend les rochers et avec son souffle, il met le feu aux arbres. Un orage en montagne, vous savez, c\u2019est terrible !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette nuit-l\u00e0, il se d\u00e9cha\u00eena au-dessus de nos t\u00eates pendant d\u2019interminables heures. Les \u00e9clairs se succ\u00e9daient, plus lumineux, plus longs les uns que les autres. Les coups de tonnerre les suivaient de si pr\u00e8s que leur vacarme \u00e9tait presque continu. Parfois, les \u00e9l\u00e9ments semblaient se calmer un peu et entre deux terribles craquements, on entendait le bruit de la pluie qui tombait sur le toit. C\u2019\u00e9tait comme des graviers qui frappaient les lauzes. Ensuite, l\u2019orage reprenait de la vigueur, et le gigantesque carnaval recommen\u00e7ait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais tout finit par se calmer, les \u00e9clairs disparurent, le tonnerre s\u2019\u00e9loigna et peu apr\u00e8s la pluie cessa. Une faible lueur grise apparut \u00e0 l\u2019une des fen\u00eatres\u00a0: c\u2019\u00e9tait l\u2019aurore, c\u2019\u00e9tait fini. Je m\u2019endormis&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0, mes chers amis, je vous ai racont\u00e9 mon premier orage en montagne, sans doute le plus beau que j\u2019ai jamais v\u00e9cu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ayant dit ces mots, Franz se renversa dans son fauteuil, souffla la fum\u00e9e de son cigare vers le lustre et resta silencieux, \u00e0 regarder les volutes bleues rejoindre paresseusement le brouillard qui baignait le haut de la salle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fitzwarren et moi nous regard\u00e2mes, chacun levant un sourcil interrogatif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Quoi\u00a0! C\u2019est tout ? demanda Fitzwarren d\u2019un ton incr\u00e9dule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, oui, c\u2019est tout, r\u00e9pondit Bauer avec l\u2019innocence de l\u2019agneau. Comme promis, je vous ai racont\u00e9 une <em>premi\u00e8re fois<\/em>, la premi\u00e8re fois que j\u2019ai v\u00e9cu un orage en montagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Vous \u00eates un farceur, cher ami. Ce n\u2019est \u00e9videmment pas ce que nous attendions de vous. N\u2019est-ce pas, Bertram ? Vous \u00eates d\u2019accord avec moi ? Ce n\u2019est pas du tout ce que nous attendions, r\u00e9p\u00e9tai-je.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, Franz, pr\u00e9cisa Fitzwarren, nous n\u2019avons pas patient\u00e9 sans vous interrompre pendant tout une heure pour nous entendre d\u00e9crire un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel tout ce qu\u2019il y a de banal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais, demanda Bauer d\u2019un air innocent, \u00e0 quoi vous attendiez-vous donc ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, nous aurions aim\u00e9 savoir si\u2026 enfin, si cette jeune fille, Tavia\u2026 si vous\u2026 si elle\u2026 Ah, demandez-lui, mon cher\u00a0! Moi, je ne trouve pas les mots\u00a0!<\/p>\n<p>Mais Fitzwarren paraissait tout aussi embarrass\u00e9 que moi. Alors Bauer reprit d\u2019un air digne :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Inutile de pr\u00e9ciser, mes bons messieurs\u00a0! J\u2019ai parfaitement compris ce que vous auriez souhait\u00e9 entendre. Vous auriez aim\u00e9 que je vous dise si, cette nuit-l\u00e0, Tavia avait \u00e9t\u00e9 ma <em>premi\u00e8re fois<\/em>. C\u2019est bien cela, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9videmment, c\u2019est cela\u00a0! r\u00e9pondis-je avec un peu trop de vivacit\u00e9. C\u2019est bien naturel, quand m\u00eame\u00a0! Apr\u00e8s tout, nous sommes entre hommes ! Et il serait de bon ton qu\u2019apr\u00e8s nous avoir fait languir en nous rapportant tous ces d\u00e9tails superflus sur votre s\u00e9jour en montagne, vos pulsions d\u2019adolescent, votre approche de la jeune fille et ses r\u00e9actions en retour, vous nous racontiez enfin ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9 entre Tavia et vous pendant ou apr\u00e8s ce malheureux orage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et sachez que les d\u00e9tails ne nous font pas peur, ajouta l&rsquo;Anglais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors Bauer prit un temps pour \u00e9carter les verres qui se trouvaient devant lui. Puis, posant ses avant-bras sur la table et joignant les mains, il se pencha en avant et, tout en nous regardant avec intensit\u00e9, il dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Messieurs, j\u2019ai beau ne pas \u00eatre sujet de Sa Majest\u00e9 le roi Georges V, je me flatte n\u00e9anmoins d\u2019\u00eatre un gentleman. A part le fait que le nom de cette jeune fille n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9ellement Tavia, vous n\u2019apprendrez rien de plus de ma bouche de ce qui s\u2019est finalement pass\u00e9 entre elle et moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il se renversa \u00e0 nouveau dans son si\u00e8ge pour fouiller dans son gilet et en extraire un autre cigare. Quand il l\u2019alluma, je crus voir dans son \u0153il \u00e0 demi ferm\u00e9 comme une petite lueur d\u2019amusement. Mais ce devait \u00eatre le reflet de la flamme de l\u2019allumette.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>Fin<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant de publier la troisi\u00e8me nouvelle de la s\u00e9rie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Les trois premi\u00e8res fois \u00ab\u00a0, j&rsquo;ai voulu vous remettre dans l&rsquo;ambiance enfum\u00e9e et bavarde de cette nuit de l&rsquo;Auberge des Hollandais o\u00f9 se sont retrouv\u00e9s, r\u00e9unis par leur d\u00e9sir de voyage, Franz, l&rsquo;Autrichien, Bertram, le Britannique et Fran\u00e7ois, le Fran\u00e7ais. C&rsquo;est pourquoi, aujourd&rsquo;hui je publie &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=32496\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS : 1 &#8211; La nuit des Roggenfelder (texte int\u00e9gral)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[21,1863],"class_list":["post-32496","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","tag-philippe","tag-rediffusion"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/32496","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=32496"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/32496\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=32496"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=32496"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=32496"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}