{"id":32492,"date":"2021-11-23T07:47:00","date_gmt":"2021-11-23T06:47:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=32492"},"modified":"2021-11-23T16:51:42","modified_gmt":"2021-11-23T15:51:42","slug":"la-nuit-des-roggenfelder-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=32492","title":{"rendered":"LES TROIS PREMI\u00c8RES FOIS : La nuit des Roggenfelder (3)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-32508\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Unknown-150x104.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"104\" \/>(&#8230;) et je d\u00e9cidai de m\u2019installer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plus petite des deux filles, la plus jolie. Mais, comme j\u2019h\u00e9sitai un instant sur la fa\u00e7on de m\u2019y prendre, la s\u0153ur d\u2019Anton, Lara, vint m\u2019en emp\u00eacher en posant son sac \u00e0 l\u2019endroit que j\u2019avais choisi. J\u2019en fus r\u00e9duit \u00e0 faire trois pas de plus vers le fond et \u00e0 jeter d\u2019un air indiff\u00e9rent mon sac \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui de la plus grande des deux filles ; la plus grande ; la moins jolie ; mais jolie assez quand m\u00eame.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>3<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chacun entreprit de d\u00e9baller ses affaires. Tout en discutant avec son amie, ma voisine commen\u00e7a par sortir de son sac un \u00e9pais chandail et ce qui devait \u00eatre une chemise de nuit. Elle fit un rouleau de son lainage et le pla\u00e7a l\u00e0 o\u00f9 bient\u00f4t elle poserait sa t\u00eate pour dormir. Elle d\u00e9plia sa chemise de nuit et se mit \u00e0 genoux pour l\u2019\u00e9tendre soigneusement sur le matelas. C\u2019\u00e9tait une chemise en grosse toile \u00e9crue qui devait \u00eatre rude \u00e0 la peau. Les manches \u00e9taient serr\u00e9es aux poignets et le col se fermait par une demi-douzaine de boutons en os. La chemise me parut tellement longue que j\u2019imaginai qu\u2019elle devait recouvrir la jeune fille au moins jusqu\u2019aux chevilles. Enfin, elle sortit une sorte de grosse bourse en laine bigarr\u00e9e dont je ne devinai pas l\u2019usage. Elle la d\u00e9posa sur le chandail roul\u00e9 juste au-dessus du col de la chemise de nuit si bien que l&rsquo;on aurait dit qu\u2019une immense poup\u00e9e au visage violemment maquill\u00e9 reposait sur sa couche les bras le long du corps. Tous ces pr\u00e9paratifs accomplis sans qu\u2019elle m\u2019ait jet\u00e9 un seul coup d\u2019\u0153il, Tavia \u2014 j\u2019avais appris son pr\u00e9nom en l\u2019entendant apostroph\u00e9e par Anton \u2014 se redressa <!--more-->pour suivre son amie vers la trappe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De mon c\u00f4t\u00e9, pendant ce temps, la seule chose que j\u2019avais sortie de mon sac, c\u2019\u00e9tait mon \u00e9dition de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em> que j\u2019avais pos\u00e9e en \u00e9vidence sur ma paillasse, tourn\u00e9e de telle sorte que le titre en soit lisible par Tavia et devienne le pr\u00e9texte d\u2019une premi\u00e8re conversation. Elle ne s\u2019en aper\u00e7ut pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regardais la silhouette de la jeune fille s\u2019enfoncer dans la trappe quand tout \u00e0 coup, elle s\u2019arr\u00eata pour d\u00e9nouer la masse brune de ses cheveux. Je les vis tomber lourdement dans son dos. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, dans ce geste si intime que l\u2019on voit sur ces tableaux modernes qui repr\u00e9sentent une femme \u00e0 sa toilette, elle porta ses mains \u00e0 sa nuque et noua ses cheveux dans un catogan. Et puis elle disparut totalement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019aper\u00e7us alors que je demeurais seul dans le dortoir. Je rangeai l\u2019<em>\u00c9ducation<\/em> dans mon sac et sortis \u00e0 mon tour en emportant mes sandwichs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dehors, il commen\u00e7ait \u00e0 faire sombre. Le soleil \u00e9tait pass\u00e9 derri\u00e8re la cr\u00eate du Tegerberg mais il persistait \u00e0 \u00e9clairer de rose le sommet du Gornergrat. Les filles \u00e9taient en train de rassembler les victuailles que chacun avait apport\u00e9es. Je tentai de remettre les miennes \u00e0 Tavia, mais dans l\u2019agitation, je ne parvins pas \u00e0 l\u2019approcher et j\u2019en fus r\u00e9duit \u00e0 les confier \u00e0 Lara. Je rejoignis les gar\u00e7ons qui \u00e9taient occup\u00e9s \u00e0 dresser un feu de camp sur un espace empierr\u00e9 \u00e0 quelque distance du refuge. L\u2019animation \u00e9tait grande et l\u2019atmosph\u00e8re joyeuse. Elle le devint davantage encore quand Erich, le nouveau de la bande, revint du dortoir avec deux bouteilles de <em>Gr\u00fcner Veltliner<\/em> et un flacon de <em>Schnaps<\/em>. On alluma le feu et, sur une table qu\u2019on avait apport\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur, on d\u00e9posa les poulets, les p\u00e2t\u00e9s, les saucisses, les sandwichs, les fromages, les fruits, les bouteilles et les verres. Chacun se servait \u00e0 la table et venait prendre place dans le cercle qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9 autour du feu. Je tentai plusieurs fois, mais sans succ\u00e8s, de m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Tavia qui restait indissociable de son amie. L\u2019obscurit\u00e9 tomba au milieu des rires et des chansons. Tout \u00e0 coup, Anton se leva. Comme par miracle, le silence se fit en un instant et, sans quitter des yeux les flammes qui dansaient devant lui, il se mit \u00e0 dire un po\u00e8me. C\u2019\u00e9tait une des <em>Chansons d\u2019amour<\/em> de Rilke. Je connaissais bien ce po\u00e8me. C\u2019\u00e9tait l\u2019un de ceux que j\u2019avais appris par c\u0153ur l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e dans l\u2019espoir impr\u00e9cis qu\u2019un jour peut-\u00eatre, je pourrai l\u2019utiliser pour s\u00e9duire une femme.\u00a0 Quand Anton se tut, il resta un moment immobile, plant\u00e9 devant nous qui restions silencieux. Je glissai un regard vers Tavia pour m\u2019apercevoir qu\u2019elle contemplait Anton avec \u00e9motion. Au bout d\u2019un instant, son regard descendit sur le feu puis s\u2019\u00e9leva pour suivre les \u00e9tincelles qui montaient vers le ciel et se perdaient dans un milliard d\u2019\u00e9toiles. Lorsque son regard retomba sur terre, involontairement, il se posa sur moi et je vis deux larmes qui coulaient de ses yeux. Ils \u00e9taient noirs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Anton se rassit, ce fut le tour d\u2019une fille de se lever. C\u2019\u00e9tait Maria, l\u2019amie d\u2019Anton. Elle chuchota quelque chose \u00e0 l\u2019oreille de son voisin qui se retourna pour saisir sa guitare. Apr\u00e8s qu\u2019il eut plaqu\u00e9 deux ou trois accords, Maria se mit \u00e0 chanter. C\u2019\u00e9tait doux et gai \u00e0 la fois. La guitare demeurait discr\u00e8te et la voix de Maria \u00e9tait claire et pure, sans aucune de ces fioritures qui nuisent tant au naturel. Je reconnus de l\u2019italien. Si de temps en temps je saisissais un mot ou un petit morceau de phrase, le sens g\u00e9n\u00e9ral de la chanson m\u2019\u00e9chappait. Mais peu importait le sens, c\u2019\u00e9tait magnifique et je sentais ma gorge se nouer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9tait-ce l\u2019\u00e9motion qui naissait de cette soir\u00e9e extraordinaire, \u00e9tait-ce la confiance qui s\u2019\u00e9tait \u00e9tablie entre le groupe d\u2019Anton et moi au cours des semaines pass\u00e9es, \u00e9tait-ce le verre de vin blanc que j\u2019avais bu tout \u00e0 l\u2019heure sans plaisir, ou la pr\u00e9sence de Tavia dont j\u2019esp\u00e9rais encore attirer l\u2019attention ou encore une heureuse combinaison de tout cela, je ne peux le dire aujourd\u2019hui. Toujours est-il que quand Maria se fut rassise, je me dressai \u00e0 mon tour. Et, sans oser regarder Tavia, je r\u00e9citai \u2014 en fran\u00e7ais\u00a0! \u2014 <em>\u00c0 une passante<\/em>. \u00a0J\u2019avais appris ce po\u00e8me comme j\u2019avais choisi ceux de Rilke\u00a0: pour plaire aux femmes. Et sur le moment, surtout apr\u00e8s avoir entendu cette douce chanson italienne, j\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 que la belle langue fran\u00e7aise ajouterait encore \u00e0 la s\u00e9duction. Bien s\u00fbr, Tavia ne parlerait pas cette langue, bien s\u00fbr, elle ne comprendrait rien au po\u00e8me, mais je pouvais esp\u00e9rer que la musique des mots de Baudelaire et toute l\u2019intention que j\u2019y avais mise lui ferait deviner que c\u2019\u00e9tait pour elle que je l\u2019avais fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Permettez-moi, mes amis, de vous dire ces deux derniers vers que je n\u2019ai jamais oubli\u00e9s et qui, encore aujourd\u2019hui, me transportent de joie et de m\u00e9lancolie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Car j&rsquo;ignore o\u00f9 tu fuis, tu ne sais o\u00f9 je vais,<br \/>\n\u00d4 toi que j&rsquo;eusse aim\u00e9e, \u00f4 toi qui le savais !<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir prononc\u00e9 ces derniers mots, modestement, je baissai les yeux et, comme inconsciemment, je me dirigeai vers Tavia pour tenter de m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Elle \u00e9tait serr\u00e9e entre ses deux voisines, mais j\u2019eus la joie de la voir se rapprocher de l\u2019une d\u2019elles pour me faire de la place. Le peu d\u2019espace qu\u2019elle m\u2019avait m\u00e9nag\u00e9 fit que lorsque je m\u2019assis, nos hanches puis nos \u00e9paules vinrent au contact. Elles le rest\u00e8rent. J\u2019\u00e9tais en feu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant quelques instants, j\u2019affectai de demeurer songeur, comme encore immerg\u00e9 dans la beaut\u00e9 du po\u00e8me, et puis je me lan\u00e7ai\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu as aim\u00e9 le po\u00e8me ? lui demandai-je, sans la regarder, les yeux dans le vague.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Oui<\/em>, r\u00e9pondit-elle doucement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me fallut deux secondes pour r\u00e9aliser qu\u2019elle m\u2019avait dit <em>oui<\/em> en fran\u00e7ais. D\u00e9stabilis\u00e9, j\u2019insistai\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu l\u2019as aim\u00e9\u00a0? Tu l\u2019as compris\u00a0? Tu parles le fran\u00e7ais\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 <em>Oui, oui et oui<\/em>, confirma-t-elle, toujours en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, en allemand\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne le connaissais pas&#8230; mais il est tr\u00e8s beau. C\u2019est pour moi que tu l\u2019as dit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne r\u00e9pondis pas \u00e0 sa question, mais je lui dis :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu t\u2019appelles Tavia, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et toi, ton nom est Franz. Tu es le cousin d\u2019Anton. Tu habites \u00e0 l\u2019auberge et tu viens de Vienne pour te soigner parce que tu as \u00e9t\u00e9 malade\u2026 Et tu rentres chez toi bient\u00f4t, dans une semaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A partir de ce moment, tout devint facile. Je me mis enfin \u00e0 parler. Elle m\u2019\u00e9coutait, me regardait, commentait bri\u00e8vement, me posait les questions que j\u2019aurais voulu qu\u2019elle me pose. Je parlais, je parlais, je ne pouvais plus m\u2019arr\u00eater de parler. Je fus brillant, dr\u00f4le, \u00e9nigmatique, romantique, savant, surprenant tout \u00e0 la fois. L\u2019adolescent que j\u2019\u00e9tais croyait la s\u00e9duire, mais c\u2019\u00e9tait elle qui me s\u00e9duisait. J\u2019\u00e9tais content de moi, aux anges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 l\u2019heure, la nuit \u00e9tait encore douce et je lui proposai d\u2019aller marcher sous la lune. Elle se leva sans rien dire, docile. Je me levais \u00e0 mon tour et je lui pris la main. Elle me l\u2019abandonna. Je l\u2019entra\u00eenai loin du feu et du groupe en me disant que le moment \u00e9tait venu de l\u2019embrasser. Elle marchait, silencieuse, et je ne savais plus que dire. Sans l\u00e2cher sa main, je la d\u00e9passai en me retournant et je m\u2019arr\u00eatai. J\u2019\u00e9tais face \u00e0 elle. C\u2019\u00e9tait maintenant qu\u2019il fallait agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la fille \u00e9tait grande et j\u2019en vins \u00e0 r\u00e9aliser que ma bouche n\u2019atteignait m\u00eame pas la hauteur de son \u00e9paule. Il aurait alors fallu lui demander de se pencher, ou que je me dresse sur la pointe des pieds. Ce baiser que j\u2019aurais voulu si spontan\u00e9 devenait tellement appr\u00eat\u00e9 que le ridicule de la situation m\u2019apparut et fit monter en moi une envie de rire qu\u2019il fallait absolument que je r\u00e9prime. Je fis alors une chose incroyable, une chose que je n\u2019aurais jamais imagin\u00e9 pouvoir faire, une chose terrible, scandaleuse : tout en la regardant intens\u00e9ment dans les yeux, de ma main rest\u00e9e libre, je lui pris un sein et le serrai. Je fus surpris par sa douceur. Tandis qu\u2019une tendre ti\u00e9deur gagnait la paume de ma main, je pensais que j\u2019\u00e9tais perdu : elle allait me gifler, ou crier, ou s\u2019\u00e9chapper pour courir jusqu\u2019au refuge et me d\u00e9noncer \u00e0 mes camarades horrifi\u00e9s, je serais chass\u00e9 sur le champ du refuge et de Sankt-Johann et je rentrerais chez mes parents couvert de honte\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, Franz, dit Tavia en \u00e9cartant doucement ma main de sa poitrine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9tais sauv\u00e9 ! Elle n\u2019allait pas me d\u00e9noncer\u2026 Et puis elle ajouta\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pas maintenant\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>\u00c0 suivre<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(&#8230;) et je d\u00e9cidai de m\u2019installer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plus petite des deux filles, la plus jolie. Mais, comme j\u2019h\u00e9sitai un instant sur la fa\u00e7on de m\u2019y prendre, la s\u0153ur d\u2019Anton, Lara, vint m\u2019en emp\u00eacher en posant son sac \u00e0 l\u2019endroit que j\u2019avais choisi. 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