{"id":3150,"date":"2014-12-13T10:11:07","date_gmt":"2014-12-13T08:11:07","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=3150"},"modified":"2015-02-26T10:16:25","modified_gmt":"2015-02-26T08:16:25","slug":"il-y-a-cent-ans-le-caporal-coutheillastexte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=3150","title":{"rendered":"Il y a cent ans, le caporal Coutheillas\u2026(texte int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>A la suite de l&rsquo;assassinat de l&rsquo;h\u00e9ritier du tr\u00f4ne austro-hongrois le 28 juin 1914 \u00e0 Sarajevo, l&rsquo;Autriche-Hongrie lance \u00e0 la Serbie un ultimatum inspir\u00e9 par l&rsquo;Allemagne. Il est r\u00e9dig\u00e9 de telle sorte qu&rsquo;il soit impossible \u00e0 la Serbie de le respecter. <a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/Marcelin.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-693\" src=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/Marcelin-281x300.png\" alt=\"Marcelin\" width=\"281\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/Marcelin-281x300.png 281w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/Marcelin.png 516w\" sizes=\"auto, (max-width: 281px) 100vw, 281px\" \/><\/a>L&rsquo;imbrication des alliances est alors telle que, de fa\u00e7on quasi automatique, la catastrophe se met en place. La Russie d\u00e9clare la mobilisation contre l&rsquo;Autriche-Hongrie puis contre l&rsquo;Allemagne. Le 1er ao\u00fbt, l&rsquo;Allemagne d\u00e9clare la guerre \u00e0 la Russie. Le m\u00eame jour, la France d\u00e9cr\u00e8te la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale. Le lendemain, l&rsquo;Allemagne envahit le Luxembourg puis la Belgique&#8230;le spectacle commence! Ce qui devait n\u2019\u00eatre qu\u2019une punition de la Serbie par l\u2019Autriche-Hongrie se transforme en quelques jours en guerre mondiale, la premi\u00e8re guerre mondiale.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 5 ao\u00fbt 1914, le caporal Coutheillas (Marcelin, mais il signe Marcel) est convoqu\u00e9 \u00e0 Dreux pour rejoindre le 29\u00e8me R\u00e9giment Territorial. A partir de ce moment, il tient son journal qu&rsquo;il envoie r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 sa femme Madeleine, rest\u00e9e \u00e0 Paris<\/em>. <em>Il a 36 ans. Ses deux enfants jumeaux, Antoinette et Daniel, vont avoir 8 ans.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Son fils a retranscrit sur sa machine \u00e0 \u00e9crire IBM \u00e0 boule le manuscrit qu\u2019il lui avait donn\u00e9, et moi, son petit-fils qu\u2019il n\u2019a pas connu, j\u2019ai \u00e0 mon tour repris son journal.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Tenu sur un cahier de 11cm par 17cm, le journal de Marcelin Coutheillas comporte 133 jours, cinquante et une pages et pas une faute d&rsquo;orthographe.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Lorsque j&rsquo;ai tap\u00e9 ce texte int\u00e9gralement, il a occup\u00e9 15 pages dactylographi\u00e9es. Pour cette pr\u00e9sentation, j&rsquo;ai r\u00e9sum\u00e9 certains jours en quelques lignes (caract\u00e8res italiques) et reproduit int\u00e9gralement certains autres (caract\u00e8res droits). Dans ce cas, je n&rsquo;ai apport\u00e9 aucune autre modification que de rares liaisons entre phrases.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Journal<\/strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je suis convoqu\u00e9 \u00e0 Dreux pour le 5 ao\u00fbt et je quitte Paris vers 2 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi pour arriver sur place \u00e0 6 heures du soir. On m&rsquo;\u00e9quipe imm\u00e9diatement et on m&rsquo;envoie coucher sur la paille dans la salle des f\u00eates. Je n&rsquo;ai pas l&rsquo;habitude de ce genre de confort et je suis un peu \u00e9mu, c\u2019est sans doute pourquoi j&rsquo;ai du mal \u00e0 m&rsquo;endormir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 29 eme RIT part le lendemain matin, mais Marcel est affect\u00e9 au d\u00e9p\u00f4t pendant presque deux mois.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 24 septembre, ordre est donn\u00e9 de marcher jusqu&rsquo;\u00e0 la gare de Dreux pour monter dans un train dont la destination nous est tenue secr\u00e8te. Les habitants nous font une joyeuse conduite en nous acclamant tout le long du chemin. Notre convoi d\u00e9marre dans l&rsquo;enthousiasme. Nous passons \u00e0 Chartres, puis Rambouillet, puis Versailles et l&rsquo;espoir grandit parmi nous d&rsquo;\u00eatre affect\u00e9 \u00e0 la place de Paris. Mais le train prend la Grande Ceinture pour contourner la ville et nous nous retrouvons au Bourget \u00e0 6 heures du matin. L&rsquo;espoir d\u2019une affectation parisienne demeure pourtant jusqu&rsquo;\u00e0 midi, heure \u00e0 laquelle notre train repart. On nous dit que c&rsquo;est vers Amiens. C&rsquo;est un coup au moral et les chants s&rsquo;arr\u00eatent. Puis la confiance revient et la gait\u00e9 avec. La voie de chemin de fer suit l&rsquo;Oise et nous voyons les premiers d\u00e9g\u00e2ts de la guerre: tous les ponts ont saut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Apr\u00e8s quelques jours de tranquillit\u00e9 \u00e0 Amiens, Marcel \u00e9crit:<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis le 3 octobre arrive et c&rsquo;est la dure mis\u00e8re qui commence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Apr\u00e8s une marche de 42 kilom\u00e8tres, il rencontre les premiers bless\u00e9s.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>4 octobre\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>Ce matin, j\u2019ai vu les bless\u00e9s et parl\u00e9 avec eux. A 9 heures nous partons pour Ayette, mais, entre-temps l\u2019ennemi a occup\u00e9 le village. Nous nous arr\u00eatons \u00e0 Hannescamp, \u00e0 5 ou 6 kilom\u00e8tres de notre point de d\u00e9part. On d\u00e9jeune et on prend position sur les cr\u00eates. Aussit\u00f4t, c\u2019est le bapt\u00eame du feu. Maximin et trois autres de mes camarades sont gri\u00e8vement bless\u00e9s. Je reste en avant-poste sur la route jusqu\u2019\u00e0 la nuit, puis nous nous replions vers l\u2019Est sur Pommier o\u00f9 nous arrivons \u00e0 10 heures du soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne crois pas m\u2019\u00eatre rendu compte des dangers courus depuis le d\u00e9but de l\u2019apr\u00e8s-midi. Je suis rest\u00e9 seul avec un homme en sentinelle sans \u00e9prouver la moindre frayeur, mais plut\u00f4t l\u2019excitation du chasseur \u00e0 l\u2019affut dans l\u2019attente du gibier. Au fond de moi, je suis plut\u00f4t content d\u2019\u00eatre l\u00e0. Est-ce que cela va durer\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les soldats sont tremp\u00e9s et gel\u00e9s, le canon tonne, mais ils ne sont pas au feu. Marcel \u00e9crit\u00a0:<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous assistons \u00e0 un duel d&rsquo;artillerie superbe. On peut voir la chute de tous nos obus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>7 Octobre\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>3 heures du matin\u00a0: alerte. Il g\u00e8le blanc. Je re\u00e7ois un ordre pour effectuer une patrouille en avant des tranch\u00e9es. J\u2019\u00e9prouve un certain frisson. Il fait absolument noir et, malgr\u00e9 le froid, je suis absolument tremp\u00e9 de sueur. Je crois que les copains sont dans le m\u00eame \u00e9tat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 6h30, nous sommes de retour dans la tranch\u00e9e et le soleil se l\u00e8ve sur une belle journ\u00e9e. Notre artillerie travaille, mais les Allemands ne r\u00e9pondent pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un Taube <em>(<\/em><em>avion autrichien<\/em><em>)<\/em> passe plusieurs fois au-dessus de nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 5 heures, l\u2019artillerie bombarde Monchy et Ransart. Le spectacle est splendide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 8 octobre est une journ\u00e9e calme, bombardement, creusement des tranch\u00e9es, avion autrichien tomb\u00e9 dans les lignes.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>9 Octobre\u00a0 <\/strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il g\u00e8le fort. Dans la nuit, nous entendons une forte fusillade vers Monchy. C\u2019est le 26<sup>\u00e8me<\/sup> et le 29<sup>\u00e8me<\/sup> Territorial qui reprennent Monchy, pris par les Allemands pendant la m\u00eame nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 9 heures et demi, j\u2019accompagne le fourrier jusque dans Berles. A ce moment, les obus commencent \u00e0 tomber. Ils tomberont jusqu\u2019\u00e0 7 heures du soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai vu des choses terrifiantes. Un obus tombe dans une cave o\u00f9 nous faisions la cuisine. Le bilan est terrible\u00a0: 24 morts, 11 bless\u00e9s. Dans la tranch\u00e9e qui pr\u00e9c\u00e8de la mienne, 4 morts, le sergent Roques et trois autres du 29<sup>\u00e8me<\/sup>, 6 morts dans la cour o\u00f9 se faisait la distribution des vivres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tente d\u2019apporter le pain aux tranch\u00e9es pendant une accalmie, mais quand j\u2019arrive devant le Calvaire, il tombe un obus qui fait un trou \u00e9norme dans la chauss\u00e9e. J\u2019abandonne la brouette et le pain et je rejoins une tranch\u00e9e toute proche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019assiste \u00e0 la reprise de Monchy par les Allemands et \u00e0 la retraite des n\u00f4tres sur Berles. Entre les deux villages, la plaine est continuellement bombard\u00e9e par l\u2019artillerie allemande et balay\u00e9e par leurs mitrailleuses. On voit les n\u00f4tres qui tombent sans pouvoir leur porter secours. L\u2019infanterie allemande n\u2019ose pas poursuivre dans la plaine les soldats fran\u00e7ais qui se replient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec l\u2019homme qui \u00e9tait rest\u00e9 avec moi en sentinelle lors de notre nuit \u00e0 Hannescamps, un sous-officier et moi sommes les trois seuls soldats valides dans Berles. Aid\u00e9s par quelques habitants, nous relevons une trentaine de bless\u00e9s, nous les pansons et les pla\u00e7ons sur des charrettes. Il n\u2019y a pas de place pour tous et nous devons en laisser quelques-uns sur la route. Ils nous supplient de les emmener. Je n\u2019ai jamais tant souffert. Je pleure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 9 heures, nous quittons Berles \u00e0 pied avec la derni\u00e8re charrette disponible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, j\u2019ai r\u00e9ellement eu peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard dans la nuit, on me place en petit poste <em>(<\/em><em>poste avanc\u00e9 devant la premi\u00e8re ligne de tranch\u00e9e dont la fonction est de surveiller l\u2019adversaire et de pr\u00e9venir ses attaques surprises<\/em><em>) <\/em>sur la route entre Berles et Pommier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>10 Octobre<\/strong> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cette nuit, il est tomb\u00e9 une pluie glaciale sur le petit poste. Nous avons entendu \u00e0 une centaine de m\u00e8tres la reprise de Monchy \u00e0 la ba\u00efonnette. Apr\u00e8s sept nuits sans sommeil, la fatigue est telle que nous dormons malgr\u00e9 tout, \u00e0 m\u00eame la boue. Quand le jour se l\u00e8ve, nous rentrons \u00e0 Pommier, o\u00f9 on nous fait creuser des tranch\u00e9es toute la journ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Arriv\u00e9 au cantonnement, je m\u2019endors comme un loir. A mon r\u00e9veil, j\u2019apprends des infirmiers que Maximin est mort. C\u2019\u00e9tait un bon camarade.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Entre le 11 et le 21 octobre, c&rsquo;est la routine. Bombardement, tranch\u00e9es, repos, bombardement, tranch\u00e9es&#8230;.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>22 Octobre<\/strong>.<strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>On nous annonce notre d\u00e9part pour Rueil, o\u00f9 nous devons remplacer les troupes du camp retranch\u00e9 de Paris. Enorme joie. A 10h30, nous partons pour la gare de Mondicourt. Les 20 kilom\u00e8tres sont aval\u00e9s dans l\u2019all\u00e9gresse. Nous couchons dans une grande ferme, la ferme du Bois Brul\u00e9. R\u00e9veil dans la nuit pour un rassemblement de la division en vue de notre embarquement. Nous passons deux heures de joie d\u00e9lirante \u00e0 attendre notre tour. Soudain, toute la division fait demi-tour et se remet en route. Nous marchons toute la journ\u00e9e pour arriver \u00e0 Servins apr\u00e8s une \u00e9tape de pr\u00e8s de quarante kilom\u00e8tres, tr\u00e8s dure physiquement et moralement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>24 Octobre\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>Je vais \u00e0 la messe \u00e0 Servins. Je suis tr\u00e8s \u00e9mu, je pleure \u00e0 chaudes larmes, je pense \u00e0 vous tous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il pleut. Les soldats couchent en plein champs, dans la boue. Parfois, ils trouvent un abri.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>31 Octobre \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>Nous partons de La Capelle pour Anzin-St-Aubin, \u00e0 15 kilom\u00e8tres. Quand nous arr\u00eatons dans un champ pour une halte, nous sommes imm\u00e9diatement pris pour cible par l\u2019artillerie allemande qui nous a rep\u00e9r\u00e9s. C\u2019est absolument effrayant&#8230; Nous avons deux bless\u00e9s. Nous couchons dans une carri\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>1er novembre<\/strong> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est la Toussaint. Il fait un temps superbe, mais je suis m\u00e9lancolique. \u00c7a doit \u00eatre l\u2019influence de ce jour. Je pense \u00e0 vous tous et \u00e0 mon p\u00e8re. Je vais \u00e0 l\u2019\u00e9glise et \u00e0 nouveau je suis tr\u00e8s impressionn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9cris \u00e0 Madeleine. Nous recevons l\u2019ordre de partir aux tranch\u00e9es avanc\u00e9es devant Ecurie. Nous partons \u00e0 2 heures du matin. Je suis \u00e9mu mais calme. A la tomb\u00e9e de la nuit, nous sommes rassembl\u00e9s dans un parc. Un officier du 1<sup>er<\/sup> Zouave nous apprend que nous allons \u00eatre m\u00e9lang\u00e9s avec les Zouaves et les S\u00e9n\u00e9galais, pour nous porter \u00e0 cent ou cent cinquante m\u00e8tres des Allemands. On nous recommande de garder notre sang froid et de faire tout notre devoir. Ensuite on forme les sections et je suis chef d\u2019escouade de la deuxi\u00e8me demie section de la 1<sup>\u00e8re<\/sup>, soit 12 territoriaux et 13 zouaves. Nous dormons tous ensemble dans une grange. On nous donne trois cents cartouches \u00e0 chacun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>8 novembre<\/strong> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je viens de passer cinq jours inoubliables. Mon sang froid m\u2019\u00e9tonne, mais j\u2019ai eu terriblement peur de ne pas pouvoir tenir ma place. Pourtant, je ne sais pas si je pourrai retrouver cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, ce sang froid maintenant que j\u2019ai vu. Est-ce que dans d\u2019autres pareilles circonstances, des visions terribles ne viendront pas faire assaut \u00e0 ma raison et me faire faillir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand j\u2019\u00e9cris ces notes, le dimanche 8 novembre, j\u2019ai eu une nuit de repos, j\u2019ai bien d\u00e9jeun\u00e9 et j\u2019ai l\u2019esprit en repos. Je ne suis presque plus sous l\u2019impression d\u00e9primante d\u2019hier qui m\u2019a abattu et o\u00f9 la seule id\u00e9e de retourner aux tranch\u00e9es me faisait fr\u00e9mir. Aujourd\u2019hui, je l\u2019envisage avec plus de fermet\u00e9, cependant sans d\u00e9sir d\u2019y retourner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 2 novembre, nous sommes partis pour les tranch\u00e9es. La route est extr\u00eamement p\u00e9nible, car, comme nous devons traverser un plateau compl\u00e8tement d\u00e9couvert, il faut ramper sous une gr\u00eale de balles. C\u2019est seulement le d\u00e9but. Nous arrivons aux \u00e9troits boyaux qui desservent les tranch\u00e9es. La marche est difficile. Je suis couvert de sueur. On me place en soutien de mitrailleuse \u00e0 cent m\u00e8tres des boches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nuit est calme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au petit jour, nous apercevons les Allemands qui creusent une tranch\u00e9e. Toute la journ\u00e9e, ce sera une fusillade ininterrompue sur toute la ligne. Quand une balle frappe les t\u00f4les des guetteurs ou un camarade, comme au stand de tir, les autres indiquent. Les Allemands en font autant. Cette fa\u00e7on tr\u00e8s cr\u00e2ne nous donne confiance et petit \u00e0 petit, cela nous empoigne\u00a0: j\u2019ai vu des gens d\u2019ordinaire tr\u00e8s peureux se placer gaillardement dans un cr\u00e9neau et faire le coup de feu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nuit, il fait un clair de lune merveilleux et on distingue tr\u00e8s bien les tranch\u00e9es allemandes. Silence sur les lignes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, 3 novembre, j\u2019ai 36 ans. Ce matin, il fait du brouillard et je pars avec un sergent et quatre zouaves pour planter des piquets et tendre des fils de fer devant les tranch\u00e9es. Le courage est comme tout, communicatif, et c\u2019est sans h\u00e9sitation que je suis mes camarades.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous restons sortis pr\u00e8s de trois quarts d\u2019heure, et ce n\u2019est que vers la fin que les Boches nous devinent et tiraillent de notre c\u00f4t\u00e9. Mais ils tirent trop haut et nous rentrons indemnes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 8 heures, le soleil chasse la brume et \u00e0 10 heures, un Taube nous survole. A midi, l\u2019artillerie allemande commence ses tirs de r\u00e9glage. Ils sont \u00e0 peu pr\u00e8s bons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A 3 heures, c\u2019est le bal complet\u00a0: \u00e9clatements, lueurs, chocs, sifflements. C\u2019est fou, ahurissant, sinistre\u00a0; la terre tremble, des souffles nous couchent dans les tranch\u00e9es. Les Allemands envoient sur nous des grenades et des fus\u00e9es lumineuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes debout, ba\u00efonnette au canon, pr\u00eats \u00e0 l\u2019attaque que nous attendons d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre, car les tranch\u00e9es allemandes sont silencieuses. C\u2019est de mauvais augure. Les officiers passent dans les tranch\u00e9es en nous recommandant de nous tenir sur nos gardes. Un caporal et quatre zouaves se portent \u00e0 vingt m\u00e8tres en avant pour servir de petit poste. Une m\u00e9prise se produit et l\u2019un des zouaves tue un des n\u00f4tres qui rampait en avant vers le petit poste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">10 heures, coliques<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">11 heures, le petit poste se replie sous le feu et nous annonce l\u2019arriv\u00e9e des Allemands. Ils sont en colonne par quatre. C\u2019est absolument d\u00e9concertant et effrayant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Zouaves, qui ont d\u00e9j\u00e0 assist\u00e9 \u00e0 de pareils assauts, sont calmes et nous donnent des conseils. Nous commen\u00e7ons \u00e0 tirer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 cet ouragan de feu, les colonnes avancent toujours. Nos obus de 75 tombent dans leurs lignes et y produisent des effets effroyables. La mitrailleuse marche, mais ils avancent toujours. Avec une acuit\u00e9 \u00e9trange, je sens tout le danger de notre situation, je sens qu\u2019il faut r\u00e9sister \u00e0 tout prix, et tous sont comme moi\u00a0: nous tirons avec rage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils sont sur nous. Nous sommes oblig\u00e9s d\u2019\u00e9vacuer les tranch\u00e9es. Mais \u00e0 peine \u00e9tions nous en arri\u00e8re qu\u2019un officier s\u2019\u00e9lance en t\u00eate et commande\u00a0: \u00ab\u00a0A la ba\u00efonnette\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, c\u2019est la ru\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est une lutte effroyable. Nous reprenons nos positions et, emport\u00e9s par l\u2019\u00e9lan, nous nous portons sur les positions allemandes et nous les enlevons. Les tranch\u00e9es sont si \u00e9troites que nous nous battons \u00e0 coups de crosse, \u00e0 coups de poings, \u00e0 coups de t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour s\u2019est lev\u00e9 pendant l\u2019attaque et nous ne pouvons plus nous replier vers nos anciennes tranch\u00e9es, car le terrain que nous venons de franchir est balay\u00e9 par l\u2019artillerie et par le feu de l\u2019infanterie allemande qui s\u2019est retranch\u00e9e sur la cr\u00eate. De la tranch\u00e9e o\u00f9 nous sommes, nous sortons les corps de cinquante-neuf Allemands, que nous pla\u00e7ons en avant. Derri\u00e8re nous, il reste environ deux cents corps allemands et une vingtaine des n\u00f4tres. Certains sont bless\u00e9s, mais il nous est impossible de leur porter secours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la nuit, nous repoussons une contre-attaque. Pendant toute la journ\u00e9e et toute la nuit, nous travaillons au creusement d\u2019un boyau pour rejoindre nos anciennes tranch\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Clair de lune. Nous relevons cinq bless\u00e9s fran\u00e7ais et quelques Allemands.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Journ\u00e9e de bombardement. Vers 5 heures, nous rejoignons nos camarades. Sentiment de d\u00e9livrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il est relev\u00e9 le 6 novembre. Il est \u00e9puis\u00e9 mais incapable de dormir.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la journ\u00e9e, je suis saisi d\u2019une crise de larmes extraordinaire. Mes camarades sont comme moi. Je cherche \u00e0 me nettoyer un peu, mais j\u2019ai si peu d\u2019entrain que je demande \u00e0 un camarade de le faire pour moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De garde \u00e0 la Mairie, je relis les lettres de Madeleine et \u00e7a me cause quelque peine. Je dors un peu, je d\u00e9jeune confortablement et c\u2019est l\u2019esprit plus calme que j\u2019\u00e9cris ces notes en attendant de savoir o\u00f9 de nouveaux ordres vont nous envoyer. Je suis fatigu\u00e9. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, l\u2019alcool avait \u00e9t\u00e9 un stimulant \u00e9nergique, mais maintenant il est sans effet. J\u2019ai re\u00e7u deux paquets de Madeleine. Comme je l\u2019aime et je la v\u00e9n\u00e8re, et mes gosses, ma N\u00e9nette et mon Daniel, comme je voudrais vous embrasser et faire votre bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le cauchemar des premiers jours de novembre est termin\u00e9. Provisoirement? Marcel tombe malade. Il tousse. Il est exempt\u00e9 de service de temps en temps.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai re\u00e7u six paquets. Je fais une crise intense de d\u00e9sespoir. Vianey, Sautereau et d\u2019autres amis viennent \u00e0 mon secours et me remontent un peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>1er d\u00e9cembre\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>Des camarades d\u2019un soldat tu\u00e9 dans la tranch\u00e9e ont ramen\u00e9 son corps \u00e0 Anzin. Ils l\u2019ont d\u00e9pos\u00e9 sans cercueil dans l\u2019\u00e9glise qui, depuis quelques temps, sert de cantonnement. Tout est sens dessus dessous. Le sol est recouvert de paille. Une s\u0153ur est venue dire la pri\u00e8re des morts et le Notre-P\u00e8re. A deux, les camarades ont soulev\u00e9 le corps recouvert d\u2019une toile de tente et l\u2019ont transport\u00e9 au cimeti\u00e8re qui entoure l\u2019\u00e9glise et qui devient trop petit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Parfois, le bataillon se d\u00e9place.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>6 d\u00e9cembre<\/strong> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 D\u00e9part \u00e0 4 heures, arriv\u00e9e \u00e0 Anzin St-Aubin \u00e0 5h30. On charge les hommes avec un nouvel appareil de d\u00e9fense contre la marche de l\u2019ennemi sur les tranch\u00e9es. Puis nous marchons dans la nuit jusqu\u2019\u00e0 Ste Catherine. C\u2019est une marche effrayante, dans une boue de 20 centim\u00e8tres. Les hommes glissent, tombent, se blessent, jurent, temp\u00eatent. Les balles sifflent de tous les c\u00f4t\u00e9s. A notre arriv\u00e9e \u00e0 Roclincourt, Angevin qui se trouve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi re\u00e7oit une balle dans l\u2019aine. Il souffre effroyablement. Nous le transportons \u00e0 un poste de secours. \u00c7a prend du temps et je rentre le dernier dans les tranch\u00e9es. L\u2019officier me garde au poste de commandement pour transmettre les ordres aux diverses fractions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous creusons des tranch\u00e9es en premi\u00e8re ligne. \u00c7a n\u2019est pas tr\u00e8s dangereux, mais il faut prendre des pr\u00e9cautions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Relev\u00e9s \u00e0 4 heures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 7 d\u00e9cembre, apr\u00e8s une marche \u00e9reintante, Marcel retombe malade. Il est \u00e9vacu\u00e9 d&rsquo;h\u00f4pital complet en h\u00f4pital complet pour arriver \u00e0 celui de St-Riquier.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>13 d\u00e9cembre \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>J\u2019\u00e9cris des lettres. \u00c7a me fatigue. Je vais un peu mieux, mais j\u2019ai un peu de fi\u00e8vre, 38\u00b07. Le lit commence \u00e0 me peser et je demande \u00e0 me lever. Je reste au petit r\u00e9gime. Toujours courbatur\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>15 d\u00e9cembre\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>En plus du petit d\u00e9jeuner, vin de quinine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>17 d\u00e9cembre\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>H\u00f4pital. Grand r\u00e9gime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le journal du caporal Marcelin Coutheillas s\u2019arr\u00eate ainsi, \u00e0 L\u2019H\u00f4pital militaire de St-Riquier o\u00f9 il est soign\u00e9, sans doute pour une pneumonie. Il retourne en ligne en 1915. Il ne tient plus de journal.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il rentre au Service Auto de la 6\u00e8me arm\u00e9e en Janvier 1917 o\u00f9 il restera comme conducteur jusqu\u2019\u00e0 la fin de la guerre. Il est renvoy\u00e9 dans ses foyers le 25 janvier 1919, quatre ans et six mois apr\u00e8s son incorporation.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Marcelin Coutheillas meurt chez lui, rue du Bourg-Tibourg \u00e0 Paris en Janvier 1926 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 48 ans.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A la suite de l&rsquo;assassinat de l&rsquo;h\u00e9ritier du tr\u00f4ne austro-hongrois le 28 juin 1914 \u00e0 Sarajevo, l&rsquo;Autriche-Hongrie lance \u00e0 la Serbie un ultimatum inspir\u00e9 par l&rsquo;Allemagne. Il est r\u00e9dig\u00e9 de telle sorte qu&rsquo;il soit impossible \u00e0 la Serbie de le respecter. 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