{"id":31125,"date":"2021-08-09T07:47:03","date_gmt":"2021-08-09T05:47:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=31125"},"modified":"2021-08-10T13:22:43","modified_gmt":"2021-08-10T11:22:43","slug":"le-cujas-chapitre-10-dashiell-stiller-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=31125","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre 10 -Dashiell Stiller (texte int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Chapitre 10 \u2013 Dashiell Stiller<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Debout au milieu de sa chambre, Dashiell regardait le Su\u00e9dois qui lui tendait la main. Le Su\u00e9dois souriait et Dashiell restait plant\u00e9 l\u00e0, ind\u00e9cis. Fallait-il saisir sa main comme si de rien n\u2019\u00e9tait ou bien lui tourner le dos et le laisser partir sans un mot\u00a0? Il \u00e9tait fatigu\u00e9, tendu, frustr\u00e9. Il en avait assez de supporter les brusqueries et les menaces d\u2019Engen sans r\u00e9agir. Mais justement, comment r\u00e9agir\u00a0? L\u2019homme \u00e9tait <!--more-->col\u00e9reux, il l\u2019avait montr\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises. Il pouvait \u00eatre dangereux, il l\u2019avait fait comprendre. Alors pourquoi relever cette derni\u00e8re menace \u2014 car c\u2019en \u00e9tait une, \u00e0 peine voil\u00e9e\u00a0?\u00a0 Pour le plaisir\u00a0de le d\u00e9fier\u00a0?\u00a0 Pour lui montrer que finalement, Dashiell n\u2019\u00e9tait pas ce jeune homme effac\u00e9 qu\u2019il avait ballott\u00e9 \u00e0 sa guise ? A quoi bon\u00a0? Cela changerait-il l\u2019opinion qu\u2019il s\u2019\u00e9tait faite de lui qu\u2019il lui refuse la main tendue\u00a0? Pour Engen, il ne devait \u00eatre qu\u2019un pantin impressionnable et docile, un pion qu\u2019on pouvait pousser dans un sens ou dans un autre pour parvenir \u00e0 ses fins. Alors, pourquoi Dashiell voudrait-il changer cela\u00a0? Pour obtenir un peu de respect de sa part\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais qu\u2019avait-il \u00e0 faire de son respect\u00a0? S\u2019il refusait de lui serrer la main, n\u2019\u00e9tait-ce pas plut\u00f4t pour remonter dans sa propre estime en le provoquant et pour se montrer \u00e0 lui-m\u00eame que, face \u00e0 la menace, il \u00e9tait encore capable de s\u2019opposer, ne serait-ce que par ce petit geste d\u00e9risoire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus son h\u00e9sitation se prolongeait et plus elle risquait de devenir un d\u00e9fi, et Engen le percevait parfaitement. Pourtant, il ne semblait pas s\u2019en offusquer ni m\u00eame s\u2019en impatienter. Il restait l\u00e0, la main tendue, souriant. \u00c0 la pointe d\u2019ironie que Dashiell croyait percevoir dans son expression, il comprenait que le Su\u00e9dois avait suivi pas \u00e0 pas toutes ses pens\u00e9es, ses h\u00e9sitations, ses craintes et que \u00e7a l\u2019amusait beaucoup. Ce type \u00e9tait vraiment odieux. Il fallait faire quelque chose. Alors, d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9, Dashiell\u00a0s\u2019est avanc\u00e9 et lui a saisi la main.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Adieu, Monsieur Engen\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait lanc\u00e9 ces trois mots avec une fermet\u00e9 exag\u00e9r\u00e9e qu\u2019il voulait coh\u00e9rente avec la froideur virile de sa poign\u00e9e de main. Et voil\u00e0\u00a0! De cette mani\u00e8re, Engen saurait qu\u2019il ne craignait pas de montrer son indiff\u00e9rence tant \u00e0 son charme qu\u2019\u00e0 ses menaces. Il se donnait l\u2019illusion de mettre poliment un terme \u00e0 leur entretien comme l\u2019aurait fait un homme du monde avec un fournisseur importun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et&#8230; merci pour tout&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0\u00a0! Il avait fallu qu\u2019il dise \u00e7a\u00a0! C\u2019\u00e9tait presque contre sa volont\u00e9 que les mots \u00e9taient sortis de sa bouche\u00a0! C\u2019est le ton \u00e0 la fois aimable et h\u00e9sitant qui l\u2019aga\u00e7ait le plus. Pourquoi diable avait-il fallu qu\u2019il dise merci\u00a0? Par convenance, par politesse machinale, par horreur du silence, pour att\u00e9nuer la s\u00e9cheresse qu\u2019il pensait avoir donn\u00e9e \u00e0 mon salut\u00a0? \u00ab\u00a0Merci pour tout\u00a0\u00bb\u00a0! C\u2019\u00e9tait ridicule\u00a0! Il \u00e9tait furieux contre lui-m\u00eame. Ah\u00a0! Il \u00e9tait loin de l\u2019homme du monde cong\u00e9diant un fournisseur\u00a0; on aurait plut\u00f4t dit qu\u2019il prenait cong\u00e9 d\u2019un ami \u00e0 la fin d\u2019un agr\u00e9able week-end dans sa maison de campagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Exc\u00e9d\u00e9, confus, rougissant, il a regard\u00e9 Engen ouvrir la porte de sa chambre, s\u2019engager lourdement dans l\u2019escalier et disparaitre. Dashiell est all\u00e9 s\u2019affaler sur son lit, mais il s\u2019est relev\u00e9 aussit\u00f4t pour se pr\u00e9cipiter sur le balcon. Il voulait \u00eatre s\u00fbr qu\u2019Engen quittait bien l\u2019h\u00f4tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La neige avait cess\u00e9 et la nuit \u00e9tait claire. La Chrysler attendait, fumante, le long du trottoir de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue Cujas. En se penchant au balcon, Dashiell a fait tomber le petit amas de neige qui recouvrait le garde-corps. Instinctivement, il s\u2019est pench\u00e9 un peu plus pour regarder sa chute silencieuse dans la lumi\u00e8re du r\u00e9verb\u00e8re de l\u2019angle de la rue. C\u2019est \u00e0 peine d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9e par la chute que la petite masse blanche a \u00e9clat\u00e9 sur les \u00e9paules du Su\u00e9dois. Il a relev\u00e9 la t\u00eate en \u00e9poussetant son manteau. Sans r\u00e9fl\u00e9chir, comme un gamin qui viendrait de lancer une bombe \u00e0 eau sur des passants, Dashiell a recul\u00e9 vivement pour se plaquer contre la fa\u00e7ade. Mais c\u2019\u00e9tait trop tard, le Su\u00e9dois l\u2019avait vu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Inutile de vous cacher, <em>kamrat<\/em>, j\u2019ai tr\u00e8s bien vu que c\u2019\u00e9tait vous, a dit Engen d\u2019un ton goguenard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait \u00e0 peine \u00e9lev\u00e9 la voix, mais dans le silence ouat\u00e9 que la neige faisait r\u00e9gner sur la ville, ce qu\u2019il avait dit \u00e9tait parfaitement clair. A pr\u00e9sent, Dashiell ne pouvait plus faire autrement que se montrer. Il s\u2019est donc pench\u00e9 \u00e0 nouveau sur la rambarde en affichant un sourire idiot qu\u2019il voulait \u00eatre preuve de mon innocence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais je ne voulais pas me cacher\u2026 pas du tout. Je ne l\u2019ai pas fait expr\u00e8s\u2026 je veux dire pour la neige&#8230; je suis d\u00e9sol\u00e9\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout en s\u2019emp\u00eatrant dans ses excuses, il se rendait compte de l\u2019incongruit\u00e9 de la situation. Lui, un v\u00e9t\u00e9ran d\u00e9cor\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine, il se sentait coupable d\u2019avoir fait tomber accidentellement un peu de neige sur un truand parisien&#8230; Son attitude \u00e9tait absurde, ridicule. Elle \u00e9tait digne d\u2019un gamin. D\u00e9cid\u00e9ment, ce type avait le don de le rendre compl\u00e8tement idiot, et la preuve, c\u2019\u00e9tait qu\u2019il ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de continuer \u00e0 bafouiller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous comprenez, il y avait de la neige sur le balcon\u2026 je veux dire sur la rambarde, alors\u2026 enfin, j\u2019ai voulu prendre l\u2019air et j\u2019ai\u2026 enfin, excusez-moi, s\u2019il vous plait, je n\u2019ai vraiment pas fait expr\u00e8s\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Engen, toujours jovial :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh ! Oh ! Dashiell ! Calmez-vous, mon vieux ! Un peu de neige, ce n\u2019est pas grave, vous savez. J\u2019ai m\u00eame trouv\u00e9 \u00e7a plut\u00f4t rigolo&#8230; surtout venant de votre part\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah ! Eh bien, je pr\u00e9f\u00e8re\u2026 mes excuses, encore une fois\u2026, continuait Dashiell en bredouillant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Dites-moi, Stiller, a continu\u00e9 le Su\u00e9dois en riant franchement, on dirait que je vous fais peur. Faudrait quand m\u00eame pas me prendre pour un gangster !\u00a0 Allez, salut ! Et dormez sur vos deux oreilles. On est toujours copains\u00a0! Pas vrai\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il s\u2019est engouffr\u00e9 dans la Chrysler. Dashiell a regard\u00e9 la voiture se d\u00e9gager du trottoir, tourner \u00e0 gauche le long des murs de la Sorbonne et descendre lentement en direction de la Seine. Quand elle a disparu dans la rue des \u00c9coles, il est rentr\u00e9 dans sa chambre et il s\u2019est allong\u00e9 tout habill\u00e9 sur le lit, crisp\u00e9, les bras le long du corps, les yeux \u00e9carquill\u00e9s, fix\u00e9s sur le filament orang\u00e9 de la lampe qui pendait du plafond. Au bout de quelques instants, sa respiration a commenc\u00e9 \u00e0 se calmer et son dos \u00e0 se d\u00e9tendre. \u00c9puis\u00e9, il a fini par s\u2019endormir. Et tout de suite, les phares sont revenus.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lieutenant Dashiell Stiller, 101<sup>e<\/sup> Division a\u00e9roport\u00e9e, 501<sup>e<\/sup> R\u00e9giment d\u2019infanterie parachut\u00e9e, 2<sup>\u00e8me<\/sup> bataillon, Compagnie E, a pass\u00e9 sa jambe droite \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la Jeep. Du pied, il appuie fortement sur l\u2019aile droite. Sa main gauche est crisp\u00e9e sur le montant du pare-brise. Il ne quitte pas des yeux la piste qui se d\u00e9roule devant lui, dont une \u00e9paisse couche de neige fondue recouvre les cailloux et les orni\u00e8res. C\u2019est K\u00f6nigsberg qui conduit. Allan K\u00f6nigsberg a dix-neuf ans. Il vient d\u2019arriver \u00e0 la Compagnie E et Stiller ne sait encore rien de lui sinon qu\u2019il est du Bronx, qu\u2019il aurait bien voulu qu\u2019on l\u2019appelle Al mais que les anciens semblent avoir d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019appeler Coney.\u00a0 Coney n\u2019aime pas \u00e7a, mais qu\u2019est-ce qu\u2019il y peut\u00a0? Il n\u2019est qu\u2019un bleu. A l\u2019arri\u00e8re, il y a le sergent Yanichewski. On l\u2019appelle Yani ou Sergent. Il est avec Stiller depuis l\u2019Angleterre. Avant d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 sergent \u00e0 Arnhem, Yanichewski \u00e9tait caporal. Pour ce soir, il a repris ses anciennes fonctions de mitrailleur. A cause des cahots, il se tient difficilement debout, agripp\u00e9 aux poign\u00e9es de la mitrailleuse plant\u00e9e dans le plancher entre les deux si\u00e8ges avant. A c\u00f4t\u00e9 de lui, assis sur la petite banquette arri\u00e8re, il y a son copain, Paul Crocetti, dit Cross. Ils se connaissent depuis deux ans, depuis le camp de Toccoa. Cross est un bon soldat mais il refuse la discipline et les responsabilit\u00e9s. Alors, Yani est mont\u00e9 en grade, et lui, non. Mais ils sont toujours ins\u00e9parables. C\u2019est pourquoi le lieutenant les a d\u00e9sign\u00e9s tous les deux pour faire partie de ce commando de reconnaissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A une vingtaine de m\u00e8tres en arri\u00e8re, deux Sherman M4 suivent la Jeep. Le grondement r\u00e9gulier de leur gros diesel et le cliquetis de leurs chenilles \u00e0 peine amorti par la neige fondue emplissent le silence de la for\u00eat. Encore cinquante m\u00e8tres en arri\u00e8re, un GMC fait rugir son moteur et lutte de ses trois essieux pour ne pas se laisser distancer. \u00c0 bord, dix hommes de troupe et un sergent compl\u00e8tent le commando.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis Obersalzberg, la piste sinue \u00e0 travers une for\u00eat de sapins. La mont\u00e9e n\u2019est pas encore tr\u00e8s raide, mais le chemin est \u00e0 peine assez large pour le passage des chars\u00a0; \u00e0 droite, c\u2019est la montagne et \u00e0 gauche, le ravin\u00a0; alors, prudente, la petite colonne avance lentement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est que le cr\u00e9puscule et, en ce d\u00e9but du mois de mai, apr\u00e8s la journ\u00e9e magnifique qui vient de r\u00e9gner sur la vall\u00e9e de la Salzach, le vrai froid n\u2019est pas encore tomb\u00e9. Stiller pense que cette mission devrait \u00eatre tranquille. La nouvelle du suicide d\u2019Hitler est tomb\u00e9e avant-hier et la fin de la guerre n\u2019est certainement plus qu\u2019une affaire de jours&#8230; la guerre avec l\u2019Allemagne en tout cas, parce que, pour ce qui est du Japon, c\u2019est une autre histoire. Mais Stiller pr\u00e9f\u00e8re chasser cette pens\u00e9e. Il se concentre sur le chemin. Il se sent bien, repos\u00e9, confiant, presque invincible. Tout \u00e0 l\u2019heure, le Major Winters lui a demand\u00e9 de constituer un commando pour aller prendre possession du Kehlstein. Il a pr\u00e9cis\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u2014 Je sais bien que la nuit va tomber, Stiller, mais il faut absolument prendre possession du Nid d\u2019Aigle avant ces fichus Fran\u00e7ais de Leclerc. Ces mangeurs de grenouilles nous ont d\u00e9j\u00e0 battus d\u2019une courte t\u00eate hier au Berghof. Il faut qu\u2019on arrive au Kehlstein avant eux. Vous partez maintenant et vous vous d\u00e9brouillez pour me planter le drapeau l\u00e0-haut avant tout le monde\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le chemin d\u00e9bouche sur une large clairi\u00e8re et Stiller arr\u00eate la colonne et saute \u00e0 terre. C\u2019est l\u2019heure o\u00f9 le soleil dispara\u00eet derri\u00e8re les plus hautes cr\u00eates, l\u2019heure o\u00f9 le ciel reste encore un temps d\u2019un bleu lumineux comme en plein jour tandis que du fond des vall\u00e9es monte la p\u00e9nombre. Dans un quart d\u2019heure, il fera nuit. Avec l\u2019altitude, l\u2019\u00e9tat de la piste a chang\u00e9\u00a0: la neige fondue a durci et s\u2019est chang\u00e9e en glace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stiller donne l\u2019ordre d\u2019allumer les phares et de serrer les distances. On repart.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la lueur blanche projet\u00e9e par la Jeep, il observe attentivement le chemin. Il y a beaucoup de traces dans la neige&#8230; apparemment rien que des v\u00e9hicules l\u00e9gers&#8230; impossible de savoir si ces traces sont anciennes ou r\u00e9centes, il n\u2019a pas neig\u00e9 sur la r\u00e9gion depuis plus de deux semaines&#8230; impossible m\u00eame de savoir si elles ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9es par des voitures montantes ou descendantes. Avec la mort du f\u00fchrer, les rats ont d\u00fb quitter le navire&#8230; les gardes SS ont d\u00fb se jeter sur tout ce qui roulait pour ne pas \u00eatre pris sur place&#8230; il n\u2019y a probablement plus personne l\u00e0-haut&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pente devient plus forte et, sur les c\u00f4t\u00e9s du chemin la neige est de plus en plus \u00e9paisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une heure plus t\u00f4t, au moment o\u00f9 le commando quittait Obersalzberg, Winters s\u2019\u00e9tait approch\u00e9 de Stiller et lui avait dit \u00e0 voix basse afin que Coney n\u2019entende pas\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Faites gaffe l\u00e0-haut, mon vieux&#8230; possible qu\u2019il n\u2019y ait plus personne, mais &#8230; raison de plus pour \u00eatre prudent. Ils ont pu pi\u00e9ger l\u2019ascenseur ou le b\u00e2timent&#8230; alors faites gaffe, hein\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 voix plus forte, il avait ajout\u00e9 en tapant du plat de la main sur le capot de la Jeep\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et si vous rencontrez Goering, invitez-le \u00e0 venir prendre le th\u00e9 avec moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Winters a raison, pense Stiller. Les Allemands peuvent tr\u00e8s bien avoir pi\u00e9g\u00e9 le Nid d\u2019Aigle, mais ils peuvent aussi avoir min\u00e9 la piste derri\u00e8re eux&#8230; dissimuler quelques mines sous la neige&#8230; pas tr\u00e8s compliqu\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ordonne au chauffeur de ralentir encore et de bien caler ses roues dans les deux orni\u00e8res les plus profondes. \u00ab\u00a0Elles sont compl\u00e8tement prises en glace, ce n\u2019est pas la meilleure m\u00e9thode pour \u00e9viter le patinage, mais comme \u00e7a, il y a moins de chance de sauter sur une mine. Les planquer sous la glace aurait demand\u00e9 pas mal de travail et les SS n\u2019avaient surement pas le gout \u00e0 trainer dans le secteur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nuit est tomb\u00e9e et l\u2019obscurit\u00e9 est presque totale. On distingue seulement la noire silhouette des plus hautes montagnes qui se d\u00e9tache sur un ciel presque aussi noir et parsem\u00e9 d\u2019\u00e9toiles.\u00a0 La for\u00eat a disparu. La piste vient de passer une cr\u00eate et le vent s\u2019est aussit\u00f4t lev\u00e9. Le froid est intense. La Jeep aborde un premier virage en \u00e9pingle \u00e0 cheveux. Stiller a appris la carte par c\u0153ur. \u00ab\u00a0On doit \u00eatre au pied de la s\u00e9rie de lacets. Au bout, on devrait tomber sur la plateforme. On sera \u00e0 moins de cent cinquante m\u00e8tres en dessous du Kehlstein. On n\u2019aura pas de mal \u00e0 trouver l\u2019entr\u00e9e du tunnel qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019ascenseur, mais pas question de le prendre\u00a0; il pourrait \u00eatre pi\u00e9g\u00e9. Bon sang, j\u2019esp\u00e8re que la piste est praticable jusqu\u2019en haut&#8230; sinon, il faudra faire la fin \u00e0 pied, dans la neige, et de nuit\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fur et \u00e0 mesure de la mont\u00e9e, la pente devient de plus en plus forte et les virages de plus en plus serr\u00e9s. Stiller pense que les chars pourront les n\u00e9gocier en jouant avec les freins de chenilles, mais il s\u2019inqui\u00e8te pour le GMC. Par radio, il lui ordonne au sergent qui est \u00e0 bord du camion de s\u2019arr\u00eater entre le troisi\u00e8me et le quatri\u00e8me virage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Que les hommes montent \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 la plateforme.\u00a0 On vous attendra 45 minutes.\u00a0Apr\u00e8s \u00e7a, on continuera sans vous. Et surtout, marchez dans les traces des chars.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il entend d\u00e9j\u00e0 les soldats r\u00e2ler, mais il pr\u00e9f\u00e8re \u00e7a \u00e0 risquer de perdre onze bonshommes dans le ravin. Tout en parlant dans le Talkie-Walkie, Stiller l\u00e8ve les yeux machinalement. Une lueur vient de balayer la nuit au-dessus de lui. \u00ab\u00a0Des phares\u00a0! Il y a un engin qui vient de prendre une \u00e9pingle au-dessus de nous\u00a0!\u00a0\u00bb Il touche l\u2019\u00e9paule de Coney et lui fait signe de couper tout, moteur et phares. Ils sont maintenant arr\u00eat\u00e9s \u00e0 une cinquantaine de m\u00e8tres sous le prochain virage&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c7a bouge, dit-il \u00e0 Yanichewski. Il y encore des SS l\u00e0-haut qui veulent ficher le camp.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par radio, il ordonne aux chars de couper leur diesel et d\u2019\u00e9teindre leurs lumi\u00e8res. Stiller \u00e9coute. Le bruit d\u2019un moteur emball\u00e9 enfle et diminue pour disparaitre et r\u00e9apparaitre \u00e0 nouveau. \u00ab\u00a0C\u2019est un v\u00e9hicule l\u00e9ger, probablement un <em>k\u00fcbelwagen<\/em>, un baquet&#8230; \u00e0 peine plus gros qu\u2019une Jeep.\u00a0\u00bb La nuit est \u00e0 nouveau balay\u00e9e par un pinceau lumineux. \u00ab\u00a0Le <em>k\u00fcbelwagen<\/em> vient de prendre une nouvelle \u00e9pingle.\u00a0\u00bb Le flanc rocheux du virage qui est devant lui s\u2019\u00e9claire. Les Allemands sont l\u00e0, dans la derni\u00e8re ligne droite avant l\u2019\u00e9pingle o\u00f9 les attend le commando. Stiller a saisi le pistolet-mitrailleur qui est accroch\u00e9 au flanc de la Jeep et il a saut\u00e9 sur la piste pour \u00eatre plus libre de ses mouvements. Il entend Yanichewski qui arme la BMG.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est moi qui donne l\u2019ordre de tirer, Sergent\u00a0! lui dit-il d\u2019une voix tendue, puis il saisit la radio et ordonne\u00a0: Les chars, vous mettez pleins phares d\u00e8s qu\u2019ils d\u00e9bouchent du virage\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bruit du moteur enfle, la tache de lumi\u00e8re qui \u00e9claire la paroi du virage tremble et grossit. Et d\u2019un coup, les phares quittent le flanc du virage, balayent le vide et viennent les \u00e9clairer en plein, la Jeep, ses occupants et le char qui est imm\u00e9diatement derri\u00e8re. Stiller est \u00e9bloui. Tout ce qu\u2019il voit, ces sont ces phares qui d\u00e9valent vers lui. Tout ce qu\u2019il entend, c\u2019est ce moteur qui hurle. Au moment o\u00f9 Coney et le conducteur du premier char allument leur phares, Stiller tire une courte rafale. C\u2019est le signal pour Yani qui tire \u00e0 son tour. Le v\u00e9hicule fou fait une embard\u00e9e sur sa gauche et saute dans le vide. Pendant une seconde,\u00a0on n\u2019entend rien d\u2019autre que l\u2019\u00e9cho des coups de feu et le rugissement du moteur emball\u00e9, et puis un choc, un horrible froissement de t\u00f4le, un grincement, encore un choc. Pendant ce temps, plusieurs fois les phares ont \u00e9clair\u00e9 le ciel. Les hommes se sont pr\u00e9cipit\u00e9s au bord de la piste pour regarder la chute. Mais il n\u2019y a plus rien \u00e0 voir, les phares se sont \u00e9teints. Le silence est retomb\u00e9 sur la montagne. Les soldats continuent \u00e0 scruter en vain le pr\u00e9cipice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est Cross qui parle le premier\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ben, mon salaud\u00a0! Il a fait un joli saut, le nazi\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Coney ne dit rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stiller a descendu la pente sur quelques m\u00e8tres jusqu\u2019au bord du ravin. Il contemple le vide silencieusement. Yanichewski le rejoint. Ils regardent ensemble vers le bas et puis Yani prononce d\u2019une voix blanche\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Dash&#8230; Je crois que c\u2019\u00e9tait une Jeep&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Lieutenant Stiller, en tant que pr\u00e9sident de la commission d\u2019enqu\u00eate, je dois vous informer qu\u2019elle a achev\u00e9 ses d\u00e9lib\u00e9rations. Le rapport que le Capitaine Bronski a \u00e9tabli sur cet incident est accablant. Vous avez manqu\u00e9 de sang-froid en d\u00e9clenchant votre tir contre la Jeep fran\u00e7aise sans laisser la moindre possibilit\u00e9 au conducteur de tenter de s\u2019arr\u00eater. Le Sergent Yanichewski n\u2019a tir\u00e9 que sur votre ordre. Les deux occupants de la Jeep sont morts, un lieutenant et un caporal \u2014 oui, le caporal qui conduisait la Jeep a succomb\u00e9 ce matin \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Berchtesgaden. C\u2019est donc votre responsabilit\u00e9 qui est seule engag\u00e9e. Vous \u00eates le seul responsable de ce drame, Stiller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le colonel Cooper est assis derri\u00e8re la table que l\u2019on a dress\u00e9e hier soir dans ce qui fut la biblioth\u00e8que du Nid d\u2019Aigle et que l\u2019on a am\u00e9nag\u00e9e au mieux pour que la commission d\u2019enqu\u00eate puisse si\u00e9ger. Il est arriv\u00e9 ce matin par la piste, \u00e0 pied depuis la plateforme, ravi de cette ascension facile par cette belle matin\u00e9e de printemps. Il \u00e9tait accompagn\u00e9 de trois autres officiers du 501<sup>e<\/sup>, d\u2019un officier fran\u00e7ais et d\u2019une demi-douzaine de soldats en armes. Les officiers se sont isol\u00e9s une grande heure dans la biblioth\u00e8que et puis ils ont convoqu\u00e9 successivement K\u00f6nigsberg, Yanichewski et Stiller pour leur poser \u00e0 chacun deux ou trois br\u00e8ves questions. Une heure plus tard, ils se sont s\u00e9par\u00e9s et, tandis que les autres membres de la commission allaient admirer la vue en buvant du caf\u00e9, on est all\u00e9 chercher le lieutenant Stiller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 pr\u00e9sent, Dashiell est au garde \u00e0 vous devant le colonel Cooper, le regard fix\u00e9 droit devant lui, vingt centim\u00e8tres au-dessus de la t\u00eate de l\u2019officier.\u00a0Par la grande fen\u00eatre o\u00f9 il ne reste plus que quelques morceaux de vitrage, il regarde les montagnes enneig\u00e9es \u00e0 l\u2019horizon. Il pense que derri\u00e8re la plus haute cr\u00eate, l\u00e0-bas, c\u2019est l\u2019Autriche, Salzbourg, Vienne. Il a connu ces villes avant la guerre, il y a rencontr\u00e9 des gens, il les a photographi\u00e9s. Il se demande ce qu\u2019ils sont devenus.\u00a0 Tout en parlant, le colonel Cooper\u00a0dessine des petites \u00e9toiles sur une feuille de papier. Il continue\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Quand surviennent des morts par tir ami, c\u2019est toujours un \u00e9v\u00e8nement dramatique. C\u2019est aussi un cas de conscience pour ceux qui ont \u00e0 en juger. Dans les cas les plus fr\u00e9quents, l\u2019\u00e9v\u00e8nement est g\u00e9r\u00e9 au sein m\u00eame de l\u2019arm\u00e9e, au mieux des int\u00e9r\u00eats du pays, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 assez p\u00e9nible comme \u00e7a. Mais aujourd\u2019hui, l\u2019affaire est d\u2019autant plus d\u00e9licate que les victimes sont des alli\u00e9s, des alli\u00e9s pas faciles, mais des alli\u00e9s tout de m\u00eame. La capitulation de l\u2019Allemagne n\u2019est plus qu\u2019une affaire d\u2019heures, et votre foutue pr\u00e9cipitation \u00e0 tirer sur les Fran\u00e7ais pourrait avoir des cons\u00e9quences diplomatiques regrettables. Elle met notre gouvernement en position d\u00e9licate vis-\u00e0-vis d\u2019eux dans les n\u00e9gociations qui vont s\u2019ouvrir sur l\u2019occupation de l\u2019Allemagne et cela pourrait nous amener \u00e0 leur faire plus de concessions que nous ne le voudrions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell pense qu\u2019il fait bien froid dans cette biblioth\u00e8que ouverte \u00e0 tous les vents et que cela va faire trois jours qu\u2019il n\u2019arrive pas \u00e0 se r\u00e9chauffer. Cela fait trois jours qu\u2019il campe avec son commando dans ce Kehlsteinhaus \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9vast\u00e9, trois jours qu\u2019il ne dort pas, qu\u2019il pense sans arr\u00eat \u00e0 cette nuit sur la piste, cette nuit o\u00f9 il a tir\u00e9 sur ce qu\u2019il croyait \u00eatre un de ces\u00a0baquets\u00a0allemands. Cela fait trois jours qu\u2019il a bien \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 d\u2019admettre qu\u2019au moment de tirer, il avait clairement reconnu une Jeep. Mais pourquoi avait-il tir\u00e9 quand m\u00eame\u00a0?\u00a0 Par r\u00e9flexe sans doute, un r\u00e9flexe de peur\u00a0: la voiture se ruait sur eux, il fallait bien faire quelque chose pour se prot\u00e9ger. Bien s\u00fbr, si la Jeep avait poursuivi sa course, les balles du P.M. et m\u00eame celles de la mitrailleuse de Yanichewski n\u2019auraient pas suffi \u00e0 l\u2019arr\u00eater. Mais c\u2019est bien par peur qu\u2019il avait appuy\u00e9 sur la d\u00e9tente, par peur, par r\u00e9flexe, dans un geste aussi inutile et incontr\u00f4lable que celui de lever un bras devant son visage pour se prot\u00e9ger du choc de la locomotive qui vous fonce dessus. Il avait tir\u00e9 et \u00e0 cette distance, il \u00e9tait certain d\u2019avoir atteint sa cible. Et de toute fa\u00e7on, Yani avait tir\u00e9 aussi, et lui ne pouvait l\u2019avoir manqu\u00e9e. Que ce serait-il pass\u00e9 s\u2019ils n\u2019avaient pas tir\u00e9\u00a0? Est-ce que la Jeep aurait eu le temps de s\u2019arr\u00eater\u00a0? Peut-\u00eatre, oui, probablement, il y avait la place. Mais aurait-elle-m\u00eame tent\u00e9 de s\u2019arr\u00eater\u00a0? Le chauffeur, \u00e9bloui, surpris, terroris\u00e9, ne serait-il pas rest\u00e9 crisp\u00e9, le pied sur l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur\u00a0? Il avait brutalement braqu\u00e9 \u00e0 gauche. Pourquoi\u00a0? Parce qu\u2019il avait re\u00e7u une balle\u00a0? Peut-\u00eatre, c\u2019est possible. Mais il pourrait aussi l\u2019avoir fait d\u2019instinct, pour \u00e9viter le flanc de la montagne \u00e0 droite et le barrage qui se dressait devant lui\u00a0? Oui, ce devait \u00eatre \u00e7a\u00a0: le conducteur de la Jeep avait de lui-m\u00eame braqu\u00e9 \u00e0 gauche, avant m\u00eame que la Jeep ne soit atteinte par les balles, et il avait plong\u00e9 dans le vide. C\u2019\u00e9tait un malheureux accident.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est pourquoi la commission d\u2019enqu\u00eate a d\u00e9cid\u00e9 de conclure que le Lt Bompar et le Caporal Melki ont p\u00e9ri dans un malheureux accident de la route, de nuit, sur une piste \u00e9troite et dangereuse, la pr\u00e9sence d\u2019un commando de reconnaissance de l\u2019Easy Company n\u2019\u00e9tant qu\u2019une co\u00efncidence. Cette conclusion a \u00e9t\u00e9 prise bien entendu en plein accord avec le G\u00e9n\u00e9ral Breed mais aussi avec l\u2019observateur que la 2<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0DB nous a envoy\u00e9, le Lieutenant-Colonel de Varax, dont l\u2019esprit de coop\u00e9ration a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9. Le rapport Bronski est d\u00e9sormais class\u00e9\u00a0Top-Secret\u00a0et il n\u2019y aura pas de poursuite contre vous dans le cadre militaire. Bien entendu, il n\u2019est plus question que vous passiez capitaine, mais comme vous n\u2019\u00eates qu\u2019un officier-amateur, cette sanction est certainement le moindre de vos soucis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est cela, c\u2019\u00e9tait un accident, un simple accident. Depuis le D-Day, les accidents de la route avaient tu\u00e9 des centaines de soldats alli\u00e9s et ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 l\u2019autre soir sur la piste n\u2019\u00e9tait qu\u2019un accident de plus. Que Stiller ait tir\u00e9 ou pas n\u2019aurait rien chang\u00e9 au sort des occupants. Un malheureux accident, voil\u00e0 ce que c\u2019\u00e9tait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Le dossier de votre Silver Star a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9 par l\u2019\u00c9tat-Major. Vous la refuser aujourd\u2019hui risquerait d\u2019attirer l\u2019attention sur votre cas alors que personne ne veut plus entendre parler de vous. Vous recevrez donc votre Silver Star dans le mois qui vient. Mais, croyez-moi, s\u2019il \u00e9tait en mon pouvoir de vous la retirer, je le ferais avec joie. \u00c0 partir de ce jour, 8 mai 1945, vous ne faites plus partie de l\u2019Easy Company. Vous comprendrez qu\u2019il est indispensable d\u2019\u00e9viter toute rencontre, toute confrontation avec des militaires fran\u00e7ais qui pourraient connaitre votre r\u00f4le dans la mort de leurs camarades. Demain apr\u00e8s-midi, vous prenez un avion pour Londres. De l\u00e0, vous serez rapatri\u00e9 directement au camp d\u2019entrainement de Toccoa. Un endroit charmant&#8230; Vous connaissez d\u00e9j\u00e0, je crois. Vous y resterez jusqu\u2019\u00e0 votre d\u00e9mobilisation. Le commandant du camp sera mis au courant des raisons de votre affectation chez lui. Il tiendra certainement \u00e0 vous soigner tout sp\u00e9cialement. Je ne vous souhaite pas bon vent, Stiller. J\u2019allais oublier\u00a0: je vous transmets officieusement l\u2019ordre direct du General Breed de ne plus avoir jamais aucune conversation sur cet incident avec qui que ce soit, je dis bien qui que ce soit. Il vous est \u00e9galement interdit de jamais mentionner cet ordre secret.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La feuille de papier est maintenant couverte de petites \u00e9toiles \u00e0 cinq branches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Avez-vous quelque chose \u00e0 ajouter, Lieutenant Stiller\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Finalement, c\u2019\u00e9tait un accident\u00a0! Mais alors pourquoi Dashiell ne dormait-il plus depuis deux jours\u00a0? Un moment, il avait esp\u00e9r\u00e9 que la Jeep ait pu \u00eatre vol\u00e9e par des Allemands en fuite. Mais o\u00f9 l\u2019auraient-ils trouv\u00e9e, cette Jeep\u00a0? Tout en haut, au Kehlstein\u00a0? Alors que les alli\u00e9s n\u2019y \u00e9taient pas encore parvenus\u00a0? Impossible&#8230; Il aurait fallu qu\u2019ils la volent quelque part \u00e0 Obersalzberg et qu\u2019ils montent avec au Nid d\u2019Aigle&#8230; Impensable&#8230; Pourtant, durant la premi\u00e8re nuit, de temps en temps, Stiller s\u2019\u00e9tait berc\u00e9 de cette illusion pour tenter de s\u2019endormir. Et il s\u2019endormait quelques secondes, et puis l\u2019id\u00e9e qu\u2019il avait tir\u00e9 et probablement tu\u00e9\u00a0des camarades de combat le reprenait, et il se sentait pris d\u2019une grande faiblesse, et puis la chaleur lui montait au visage et la sueur naissait sur ses tempes, sur son front et sous ses aisselles, et il se retournait dans son sac de couchage. Il se calmait et s\u2019endormait encore quelques secondes. Et ses pens\u00e9es funestes revenaient en rond\u00a0: pourquoi avait-il tir\u00e9, la Jeep aurait-elle eu le temps de s\u2019arr\u00eater, le conducteur avait-il braqu\u00e9 instinctivement, avait-il \u00e9t\u00e9 atteint par les tirs\u00a0?&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Stiller, vous avez quelque chose \u00e0 ajouter\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, Monsieur<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous pouvez disposer.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tandis que le Colonel Cooper se plongeait dans la r\u00e9daction du Proc\u00e8s-Verbal de classement d\u00e9finitif de ce qu\u2019il \u00e9tait maintenant convenu d\u2019appeler \u00ab\u00a0l\u2019accident fran\u00e7ais\u00a0\u00bb, le Lieutenant Stiller est sorti de la biblioth\u00e8que. Il a pris l\u2019escalier de pierre qui descend au niveau inf\u00e9rieur o\u00f9 se trouvent les cuisines et les logements des domestiques. C\u2019est dans cette partie presque enti\u00e8rement pr\u00e9serv\u00e9e des bombardements de la fin avril que le 5 au soir, le commando Stiller a install\u00e9 son campement. Stiller a choisi une r\u00e9serve sans fen\u00eatre pour en faire son logement. Il l\u2019a \u00e9quip\u00e9 d\u2019une table et d\u2019un lit de camp trouv\u00e9s sur place. La r\u00e9serve donne directement sur la cuisine o\u00f9 les hommes ont repouss\u00e9 les tables de pr\u00e9paration pour faire de la place et allum\u00e9 les cuisini\u00e8res \u00e0 bois pour un peu de chaleur. Mais, malgr\u00e9 la porte toujours ouverte de la r\u00e9serve, cette chaleur n\u2019y p\u00e9n\u00e8tre pas. Stiller traverse la cuisine pour rejoindre son bureau et les hommes s\u2019immobilisent. Ils le regardent passer sans oser lui parler. Ils se doutent de ce qui vient de se passer. Ils ont vu arriver ce matin tous ces officiers sup\u00e9rieurs. Ils les ont vu reprendre leur souffle apr\u00e8s la mont\u00e9e, admirer un instant le paysage et s\u2019installer dans la biblioth\u00e8que. Quand Yani, Martinez et Coney sont sortis de leur interrogatoire, ils ont voulu savoir ce qu\u2019on leur avait demand\u00e9, mais Coney a r\u00e9pondu qu\u2019il n\u2019avait pas le droit de le dire et Martinez, que \u00ab\u00a0ces cons-l\u00e0 voulaient juste savoir \u00e0 quel moment il avait allum\u00e9 les phares du Sherman\u00a0\u00bb. Quant \u00e0 Yanichewski, il n\u2019a rien dit. Il a travers\u00e9 la cuisine en les bousculant pour aller s\u2019enfermer chez le lieutenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Dashiell ouvre la porte de son bureau, Yanichewski se l\u00e8ve du lit de camp o\u00f9 il attendait, assis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Alors, Dash\u00a0? demande-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell pense que le Sergent est inquiet pour son propre sort et il le rassure\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, Yani, tu n\u2019as rien \u00e0 craindre.\u00a0 Je suis responsable de tout. J\u2019ai tir\u00e9 trop vite, sans r\u00e9fl\u00e9chir et c\u2019est tout. Toi, tu n\u2019as tir\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s, sur mon ordre. C\u2019est moi le responsable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell contourne Yanichewski pour aller s\u2019asseoir sur son lit de camp. Les yeux au sol, il reprend\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est moi seul qui suis responsable de la mort de ces deux soldats, deux fran\u00e7ais, des types de notre \u00e2ge&#8230; des gars qui ont probablement connu tout ce qu\u2019on a connu depuis un an&#8230; ils ont d\u00fb \u00e9chapper dix fois \u00e0 la mort pour venir crever ici, par ma faute, juste parce que, moi, j\u2019ai pris peur. Ils auraient d\u00fb rentrer chez eux dans un mois, peut-\u00eatre deux, et \u00e0 cause de moi, ils vont rester ici, pour toujours, \u00e0 crever de froid dans ce foutu pays\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell pivote sur sa couchette et s\u2019y allonge sur le dos. Les mains crois\u00e9es derri\u00e8re la nuque, il regarde fixement la porte. Il se tait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ce n\u2019est pas de ta faute, Dash. N\u2019importe qui aurait fait comme toi. D\u2019ailleurs, je crois bien que j\u2019ai tir\u00e9 en m\u00eame temps que toi. Ces cingl\u00e9s ne voulaient pas s\u2019arr\u00eater et tirer dedans \u00e9tait la seule chose \u00e0 faire. Et puis, qu\u2019est-ce qu\u2019ils allaient faire l\u00e0-haut, les deux Fran\u00e7ais. Ils auraient d\u00fb pr\u00e9venir&#8230; on aurait fait gaffe&#8230; on n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 surpris, et eux non plus. C\u2019est pas de ta faute Dash, pas de ta faute&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Si, Yani, je suis seul responsable. Cooper l\u2019a dit, c\u2019est la conclusion de la commission d\u2019enqu\u00eate, c\u2019est celle de Bronski, l\u2019enqu\u00eateur. Ils ont raison, Yani, c\u2019est \u00e9vident, je suis le seul responsable&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ce n\u2019est pas vrai, ne dis pas \u00e7a&#8230; Et Winters alors\u00a0? Tu ne crois pas qu\u2019il aurait pu chercher \u00e0 se renseigner un peu plus, sur les mouvements des Allemands&#8230; et sur ceux de ces connards de Fran\u00e7ais. Et d\u2019abord, pourquoi il nous a envoy\u00e9 l\u00e0-haut, de nuit, toutes affaires cessantes\u00a0? Tu penses vraiment que c\u2019\u00e9tait si press\u00e9 que \u00e7a d\u2019aller accrocher un petit drapeau en travers d\u2019une fen\u00eatre\u00a0? \u00c7a ne pouvait pas attendre le lendemain matin\u00a0? On y serait all\u00e9, tranquilles, en plein jour, sans risque&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell se redresse pour s\u2019asseoir \u00e0 nouveau au bord du lit. Il regarde ses chaussures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Winters n\u2019y est pour rien. Il n\u2019a fait que transmettre des ordres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sergent demande\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et maintenant\u00a0? Qu\u2019est-ce qu\u2019ils vont te faire\u00a0? Tu vas \u00eatre d\u00e9grad\u00e9\u00a0? Tu vas passer en cour martiale\u00a0? Qu\u2019est-ce qui va se passer\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell rel\u00e8ve la t\u00eate et regarde le sergent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Rien. Il ne va rien se passer. Ils ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9touffer l\u2019affaire. Le dossier est class\u00e9. Je suis renvoy\u00e9 au pays sans aucune sanction. J\u2019aurai m\u00eame droit \u00e0 ma Silver Star. Les deux Fran\u00e7ais sont morts dans un accident de la route. Personne n\u2019est responsable. Il n\u2019y a pas eu de tir ami, juste un caporal qui conduisait trop vite sur une mauvaise piste au bord d\u2019un pr\u00e9cipice. C\u2019est class\u00e9, fini. On n\u2019a plus le droit d\u2019en parler. Tu vois, toi et moi, nous n\u2019avons pas le droit d\u2019avoir cette conversation. C\u2019est tout juste si l\u2019accident a eu lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Yanichewski s\u2019agite\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais c\u2019est formidable \u00e7a, Dash\u00a0! Formidable\u00a0! Tu vois, je te le disais bien\u00a0: tu n\u2019es pas responsable\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est gentil, Yani, mais tu sais bien que ce n\u2019est pas vrai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00c9coute-moi bien Dash, dit Yanichewski en d\u00e9tachant ses mots. Tu n\u2019es pas le seul responsable. C\u2019est le capitaine enqu\u00eateur qui l\u2019a dit. Il l\u2019a m\u00eame \u00e9crit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Qu\u2019est-ce que tu racontes\u00a0? Comment peux-tu savoir ce que Bronski a \u00e9crit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Yanichewski ouvre son blouson et en sort une petite liasse de feuilles pli\u00e9e en deux. Il la d\u00e9plie et la tend \u00e0 bout de bras vers Dash toujours assis. A moiti\u00e9 cach\u00e9es par le pouce du sergent, Dashiell peut lire quelques lignes\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Affaires milit<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Tir ami survenu le 5\/0<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Ordre 501 -PIR-G185<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Rapport d\u2019enqu\u00eate<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Abasourdi, Dashiell regarde le document sans oser le prendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais comment as-tu eu \u00e7a, Yani\u00a0? C\u2019est s\u00fbrement class\u00e9 top-secret. Tu sais que tu risques la cour martiale&#8230; pour trahison\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell s\u2019est lev\u00e9. Il a pris le document.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ne t\u2019occupes pas de \u00e7a, Dash et lis-le. Apr\u00e8s, \u00e7a serait mieux de le br\u00fbler. Mais il faut que le lises avant, absolument. C\u2019est Cross qui me l\u2019a donn\u00e9. On peut lui faire confiance, \u00e0 Cross. C\u2019est une sacr\u00e9e t\u00eate brul\u00e9e, Cross, mais on peut lui faire confiance. Je ne sais pas comment il a eu cette copie, et je pr\u00e9f\u00e8re ne pas le savoir. Mais je le connais bien, Cross, et je suis s\u00fbr qu\u2019il a su couvrir ses arri\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Il l\u2019a lu\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Surement<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et toi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Moi aussi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et d\u2019autres encore\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu rigoles\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais vous risquez gros&#8230; Pourquoi vous faites \u00e7a, les gars\u00a0? R\u00e9ponds-moi, pourquoi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, le regard fix\u00e9 \u00e0 vingt centim\u00e8tres au-dessus de l\u2019\u00e9paule droite du Lieutenant, raidi dans une parodie de garde-\u00e0-vous, la voix exag\u00e9r\u00e9ment forte, le sergent Yanichewski r\u00e9pond comme on lui avait appris \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 un sup\u00e9rieur quand il \u00e9tait simple soldat au camp d\u2019entrainement en G\u00e9orgie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Monsieur, c\u2019est parce qu\u2019on vous aime, Monsieur\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell n\u2019a pas per\u00e7u l\u2019intention amicale de son sergent. Peut-\u00eatre m\u00eame ne l\u2019a-t-il pas entendu. Il a commenc\u00e9 \u00e0 parcourir le rapport\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 5 mai 1945, un tir ami provenant d\u2019un groupe de reconnaissance de l\u2019Easy Company du 501<sup>e<\/sup> PIR en direction d\u2019un v\u00e9hicule de la 2\u00e8me Division Blind\u00e9e de la 1\u00e8re Arm\u00e9e Fran\u00e7aise s\u2019est produit \u00e0 2145&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8230; Le pr\u00e9sent document constitue le rapport \u00e9tabli par le Capt Bronski \u00e0 la suite de son enqu\u00eate.\u00a0 Il comporte 12 pages&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8230; Le commando constitu\u00e9 par le Lt Stiller \u00e9tait compos\u00e9 d\u20191 officier, 4 sous-officiers et&#8230;\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8230; Quand le v\u00e9hicule suspect est apparu dans le dernier virage, ses phares ont \u00e9clair\u00e9 le commando du Lt Stiller. Alors qu\u2019il fon\u00e7ait vers eux sans faire mine de s\u2019arr\u00eater, le Lt Stiller et le Sgt Yanichewski ont tir\u00e9 &#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une rafale de mitraillette\u00a0! Dash vient d\u2019entendre une rafale de mitraillette, et puis une autre, et puis des cris, des hurlements, et puis d\u2019autres rafales et puis des coups de feu isol\u00e9s, et puis encore des cris. Yanichewski s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9 hors de la chambre. Il est d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019escalier, poussant devant lui les hommes qui se bousculent vers l\u2019ext\u00e9rieur. Les tirs ont cess\u00e9, mais les cris continuent. Quand Dash arrive bon dernier sur la terrasse, il voit ses hommes qui s\u2019embrassent, qui jettent leurs casques en l\u2019air, qui dansent la gigue. Ils hurlent de joie. Ils chantent. Il y en a qui pleurent, il y en a m\u00eame un qui embrasse le Major Winters. Dash voit Yanichewski qui lui tourne le dos, les poings sur les hanches, et qui regarde le spectacle. Dash le saisit \u00e0 l\u2019\u00e9paule, l\u2019obligeant \u00e0 se retourner\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Qu\u2019est-ce qui se passe, Sergent\u00a0? Qu\u2019est-ce qui se passe\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est fini Dash\u00a0! C\u2019est fini\u00a0! L\u2019Allemagne vient de capituler\u00a0! Mon Dieu, c\u2019est fini&#8230;, ach\u00e8ve Yanichewski avec un sanglot dans la voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La gorge serr\u00e9e, incapable de dire un mot, Dashiell regarde autour de lui tous ces hommes qui ne vont pas mourir et il entend Yanichewski qui r\u00e9p\u00e8te :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est fini\u00a0! Et nous sommes vivants\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la terrasse du Kehlsteinhaus, la c\u00e9l\u00e9bration de la capitulation de l\u2019Allemagne avait dur\u00e9 jusqu\u2019au petit jour. Un peu avant le cr\u00e9puscule, les membres de la commission d\u2019enqu\u00eate avaient repris la piste pour rejoindre leurs v\u00e9hicules.\u00a0 Une trentaine d\u2019hommes de l\u2019Easy Company demeurait seule maitre des lieux. Alors, venues des entrailles du Nid d\u2019Aigle, \u00e9taient apparus des monceaux de victuailles, des cartons de bouteilles d\u2019alcool, des caisses de champagne et de vin, des boites de cigares. Les quelques officiers qui \u00e9taient pr\u00e9sents avaient regard\u00e9 ailleurs et les hommes, simples soldats, caporaux et sous-officiers confondus, avaient c\u00e9l\u00e9br\u00e9 ce qui pour eux, ils en \u00e9taient certains, signifiait la fin de la guerre. Un groupe \u00e9lectrog\u00e8ne et un poste de radio avaient \u00e9t\u00e9 apport\u00e9s par la rel\u00e8ve et on avait mang\u00e9 et bu au son de Glen Miller et de Bing Crosby. Au fur et \u00e0 mesure que la nuit avan\u00e7ait et que le froid montait, on s\u2019\u00e9tait repli\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent. Des couvertures avaient \u00e9t\u00e9 tendues aux fen\u00eatres, et dans l\u2019horrible chemin\u00e9e de marbre grenat du grand salon, on faisait bruler tous les meubles en bois que l\u2019on pouvait trouver. Un peu avant l\u2019aurore, la plupart des hommes dormaient sur le sol ou discutaient de leur d\u00e9mobilisation en buvant du champagne mill\u00e9sim\u00e9 et de l\u2019Armagnac hors d\u2019\u00e2ge dans des verres \u00e0 bi\u00e8re aux armes du Parti National-Socialiste des Travailleurs Allemands. La guerre \u00e9tait finie, les Am\u00e9ricains l\u2019avaient gagn\u00e9e, le retour au pays serait triomphal, la vie \u00e9tait belle et prometteuse. Mais Dashiell n\u2019avait que peu particip\u00e9 \u00e0 la f\u00eate. Il avait commenc\u00e9 par quelques accolades, quelques bourrades avec les hommes qu\u2019il connaissait le mieux. Quand les alcools \u00e9taient mont\u00e9s du sous-sol, il avait bu du champagne dans des gobelets en fer blanc, de la bi\u00e8re dans des bols et du cognac \u00e0 la bouteille. Il avait chant\u00e9 un peu. Il avait ri aussi, un peu, il avait parl\u00e9 du retour au pays, comme tout le monde. La t\u00eate commen\u00e7ait \u00e0 lui tourner, mais pas assez pour qu\u2019il ne se rende pas compte que cette joie, chez lui, \u00e9tait affect\u00e9e, qu\u2019il ne la ressentait pas vraiment, pas profond\u00e9ment. Ce qui occupait son esprit tandis qu\u2019il \u00e9coutait les plaisanteries de plus en plus grasses de ses hommes, c\u2019\u00e9tait les deux fran\u00e7ais, Bompar et Melki, eux qui ne boiraient plus de vin avec des amis, qui ne toucheraient plus une femme, qui ne verraient plus le soleil. Il n\u2019avait qu\u2019une id\u00e9e en t\u00eate, c\u2019\u00e9tait de s\u2019isoler dans sa chambre pour lire le rapport de Bronski. Mais il pensait qu\u2019il devait bien cela \u00e0 ses compagnons\u00a0: boire, chanter, rire avec eux, se r\u00e9jouir avec eux, tout simplement d\u2019\u00eatre vivant. Alors, il faisait semblant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers dix heures, en exag\u00e9rant son \u00e9bri\u00e9t\u00e9, il d\u00e9clara qu\u2019il \u00e9tait fatigu\u00e9, qu\u2019il avait trop bu, qu\u2019il allait s\u2019allonger un peu pour revenir un peu plus tard en pleine forme. Devant l\u2019escalier qui menait aux cuisines, il tomba sur Winters. Dans sa main gauche, le major tenait deux verres \u00e0 pied retourn\u00e9s et une bouteille de whisky par le goulot. De l\u2019autre, il saisit le bouton de pochette du blouson de Dashiell et tenta de l\u2019entrainer vers la chemin\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Faut qu\u2019je vous parle, Stiller. Venez avec moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je suis plut\u00f4t fatigu\u00e9, Dick. La journ\u00e9e a \u00e9t\u00e9 dure. On ne pourrait pas faire \u00e7a tout \u00e0 l\u2019heure\u00a0? Demain matin\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Faut qu\u2019je vous parle, mon vieux. Prenez ce verre et venez vous asseoir avec moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis la nuit du d\u00e9barquement, Winters faisait l\u2019objet d\u2019une quasi v\u00e9n\u00e9ration de la part de tous ceux qu\u2019il avait eu \u00e0 commander et Dashiell ne faisait pas exception. L\u2019\u00e9locution du jeune Major \u00e9tait un peu laborieuse, il paraissait pas mal \u00e9m\u00e9ch\u00e9 et Dashiell ne pensait qu\u2019\u00e0 \u00eatre seul pour enfin lire le rapport d\u2019enqu\u00eate. Mais il se sentait incapable de rembarrer cet homme qu\u2019il admirait et \u00e0 qui il \u00e9tait certain de devoir deux ou trois fois la vie. Il suivit donc Winters jusqu\u2019au grand salon. L\u00e0, il le regarda s\u2019adosser contre l\u2019encadrement de la gigantesque chemin\u00e9e et, sans l\u00e2cher bouteille ni verre, se laisser glisser le long du marbre grenat pour finalement s\u2019asseoir sur le sol. R\u00e9sign\u00e9, Dashiell en fit autant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est \u00e7a, mon vieux\u00a0! Asseyez-vous donc&#8230; un doigt de whisky\u00a0? Pas trouv\u00e9 de Bourbon, alors ce sera de l\u2019\u00e9cossais. \u00c7a ira\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Faut que je vous parle, Stiller<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Oui, Dick.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Suis d\u00e9sol\u00e9, Stiller&#8230; fait ce que j\u2019ai pu, mais cet imb\u00e9cile de Cooper a rien voulu entendre. Il vous aime pas, vous savez\u00a0? Mais alors, pas du tout, du tout&#8230; peut-\u00eatre parce que vous \u00eates de New-York&#8230;\u00a0 ou parce que votre p\u00e8re a des usines&#8230; ou les deux, je sais pas. Cet abruti vient d\u2019une famille de ploucs du fond de l\u2019Oklahoma. Alors, forc\u00e9ment, un type comme vous&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Forc\u00e9ment&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Soyez pas trop atteint par ce qui s\u2019est pass\u00e9, mon vieux. \u00c7\u2019aurait pu arriver \u00e0 tout le monde. D\u2019ailleurs vous avez fait ce que tout le monde aurait fait\u00a0: tirer dans le tas. Moi aussi, j\u2019aurais tir\u00e9 dans le tas&#8230;On est encore en guerre, quand m\u00eame\u00a0! Et en plein chez les boches, en plus. Pendant un an, on vous a appris \u00e0 tirer sur les Allemands, et depuis huit mois, c\u2019est ce que vous avez fait presque tout le temps. Vous avez cru que c\u2019\u00e9tait des Allemands, qu\u2019ils voulaient forcer le passage et vous avez tir\u00e9 dans le tas. Y a vraiment que des types comme Cooper pour pas comprendre \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et qu\u2019est-ce qu\u2019ils allaient foutre l\u00e0-haut tout seuls, les deux mangeurs de grenouilles\u00a0? Je le sais bien, moi&#8230; allaient nous refaire le coup du Berghof, planter leur foutu drapeau sur la maison de campagne d\u2019Adolf, en douce, comme \u00e7a, sans rien dire \u00e0 personne&#8230; l\u2019aurait fallu qu\u2019ils pr\u00e9viennent&#8230; l\u2019ont pas fait&#8230;et voil\u00e0 le r\u00e9sultat&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bon, buvez un coup, Stiller, buvez un coup et oubliez \u00e7a\u00a0! Vous avez fait ce qu&#8217;il fallait&#8230; Vous savez, \u00e7a me fout un coup de vous voir vir\u00e9 comme \u00e7a&#8230; et \u00e7a va foutre un sacr\u00e9 coup aussi \u00e0 vos bonshommes&#8230; sont pas encore au courant&#8230; faudra leur trouver une explication&#8230; Finalement, vous \u00eates plut\u00f4t veinard. Nous, maintenant que les Allemands sont kaput, on va nous envoyer dans le Pacifique, c\u2019est s\u00fbr, mais vous, vous rentrez au pays avant tout le monde. Finalement, vous \u00eates un veinard, Stiller, un sacr\u00e9 veinard&#8230; Allez, Stiller, foutez le camp\u00a0! Allez faire votre paquetage&#8230; Adieu, veinard\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Au revoir, Dick. Et si un jour vous avez besoin de &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est \u00e7a, Dashiell, c\u2019est \u00e7a\u00a0! Allez, foutez le camp&#8230; et saluez New York pour moi\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dos appuy\u00e9 contre le marbre, la t\u00eate renvers\u00e9e en arri\u00e8re, les jambes allong\u00e9es sur le carrelage poisseux de bi\u00e8re et de champagne, Winters a ferm\u00e9 les yeux. Il \u00e9coute Glen Miller et son Army Air Force Band jouer American Patrol. Les bras l\u00e9g\u00e8rement \u00e9cart\u00e9s du corps, les mains pos\u00e9es bien \u00e0 plat, il appuie aussi fort qu\u2019il peut sur le sol\u00a0; il lutte contre le tournis qui monte \u00e0 sa t\u00eate et il pense \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique. L\u2019Am\u00e9rique, bient\u00f4t l\u2019Am\u00e9rique&#8230; si Dieu le veut&#8230; et il s\u2019endort.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Affaires militaires &#8211; Dr 501 PIR &#8211; 234- B<br \/>\nTir ami survenu le 06\/05\/45 \u00e0 Obersalzberg, Allemagne<br \/>\nOrdre 501 -PIR-G1852-B<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Rapport d\u2019enqu\u00eate<\/strong><br \/>\n\u00c9tabli en 7 exemplaires aux fins de discussion par la Commission d\u2019enqu\u00eate<br \/>\nDistribution\u00a0: Gal Breed, Col Cooper, Maj Hondo, Capt Feeney, (membres de la Commission d\u2019enqu\u00eate) et LCol de Varax (observateur)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Rappel<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 5 mai 1945, un tir ami provenant d\u2019un groupe de reconnaissance de l\u2019Easy Company du 501<sup>e<\/sup> PIR en direction d\u2019un v\u00e9hicule de la 2<sup>\u00e8me<\/sup> Division Blind\u00e9e de la 1<sup>\u00e8re<\/sup> Arm\u00e9e Fran\u00e7aise s\u2019est produit \u00e0 2145 sur la piste de montagne qui m\u00e8ne d\u2019Obersalzberg au Kehlstein. Il a entra\u00een\u00e9 la mort d\u2019un officier fran\u00e7ais et de graves blessures \u00e0 un homme de troupe, tous deux appartenant \u00e0 la 2<sup>\u00e8me<\/sup> DB.\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pour d\u00e9terminer les circonstances dans lesquelles cet incident est survenu et les diverses responsabilit\u00e9s \u00e9ventuellement engag\u00e9es, une commission d\u2019enqu\u00eate a \u00e9t\u00e9 form\u00e9e sur d\u00e9cision du Gal Joseph L. Breed, commandant en chef de la 101<sup>e<\/sup> Division A\u00e9roport\u00e9e par ordre n\u00b0501 -PIR-G1852-B du 1945\/05\/07. Les membres d\u00e9sign\u00e9s sont : <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Col David C. Cooper\u00a0; Maj Prat Hondo ; Capt John M. Feeney <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La commission s\u2019est r\u00e9unie le jour m\u00eame pour d\u00e9signer en tant qu\u2019enqu\u00eateur avec tout pouvoir le Capt Derek Bronski qui a pr\u00eat\u00e9 serment sur le champ.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le pr\u00e9sent document constitue le rapport \u00e9tabli par le Capt Bronski \u00e0 la suite de son enqu\u00eate.\u00a0 Il comporte 12 pages dactylographi\u00e9es, six proc\u00e8s-verbaux d\u2019audition de t\u00e9moins, un extrait de carte d\u2019\u00c9tat-Major et trois photographies.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Prise de Berchtesgaden (4 mai)<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>A la fin de leur avanc\u00e9e en Bavi\u00e8re, le 4 mai en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, les premiers chars du 501<sup>e<\/sup> PIR sont arriv\u00e9s sans rencontrer de r\u00e9sistance \u00e0 Berchtesgaden o\u00f9 se trouvait la r\u00e9sidence secondaire d\u2019Hitler, l\u2019objectif \u00e9tant d\u2019en prendre possession. Ils ont \u00e9t\u00e9 suivis de peu par les chars fran\u00e7ais. Les troupes am\u00e9ricaines ont commenc\u00e9 \u00e0 installer leur poste de commandement et leur campement dans diff\u00e9rentes villas du centre-ville, toutes d\u00e9sert\u00e9es. C\u2019est au tout d\u00e9but de leur installation que des hommes du 501<sup>e<\/sup> ont d\u00e9couvert en gare le train qui contenait l\u2019\u00e9norme collection personnelle d\u2019objets d\u2019art de Goering, vol\u00e9s aux juifs et aux mus\u00e9es de tous les pays conquis par l\u2019Allemagne Nazie. Son inspection et sa s\u00e9curisation ont occup\u00e9 le commandement am\u00e9ricain pendant plusieurs heures, tandis que les Fran\u00e7ais s\u2019installaient dans une autre partie de la ville. Un peu plus tard dans l\u2019apr\u00e8s-midi, des incendies ont pris naissance dans le quartier d\u2019Obersalzberg. Les troupes envoy\u00e9es en reconnaissance ont constat\u00e9 que les chars fran\u00e7ais avaient investi le Berghof qui \u00e9tait en flammes. Le Berghof, situ\u00e9 \u00e0 environ 900 m\u00e8tres d\u2019altitude, \u00e9tait la r\u00e9sidence secondaire d\u2019Hitler depuis 1932. Au cours des ann\u00e9es, cette villa a \u00e9t\u00e9 sans cesse am\u00e9nag\u00e9e et augment\u00e9e pour la transformer en complexe militaire capable d\u2019assurer la s\u00e9curit\u00e9 du F\u00fchrer et d\u2019accueillir les hauts dignitaires du parti Nazi et les invit\u00e9s de marque. Au moment o\u00f9 les Fran\u00e7ais p\u00e9n\u00e9traient dans le sanctuaire nazi pour y planter symboliquement leur drapeau, quelques SS ont mis le feu aux b\u00e2timents. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>On m\u2019a rapport\u00e9 qu\u2019un tr\u00e8s vif accrochage verbal avait eu lieu \u00e0 cette occasion entre un commandant de la 101<sup>e<\/sup> et un officier de la 2<sup>\u00e8me<\/sup> DB, le premier reprochant au second d\u2019avoir avanc\u00e9 vers Obersalzberg sans en avertir leur alli\u00e9 dans le seul but de parvenir avant lui au Berghof, alors que cet honneur revenait de droit aux am\u00e9ricains. Les deux officiers auraient failli en venir aux mains. Cette anecdote n\u2019est rapport\u00e9e ici que parce qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le la comp\u00e9tition et m\u00eame la rivalit\u00e9 qui r\u00e9gnait \u00e0 ce moment-l\u00e0 entre les deux arm\u00e9es sur certains objectifs. On verra que cet \u00e9tat d\u2019esprit n\u2019est pas \u00e9tranger aux d\u00e9cisions qui ont \u00e9t\u00e9 prises par la suite tant par nos officiers que par les Fran\u00e7ais. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Le Nid d\u2019Aigle<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le Nid d\u2019Aigle, ou Kehlsteinhaus, a \u00e9t\u00e9 construit \u00e0 1830 m\u00e8tres d\u2019altitude sur un \u00e9peron rocheux qui domine Berchtesgaden. C\u2019est une sorte de grand chalet \u00e0 usage de centre de conf\u00e9rences et de r\u00e9ceptions pour le parti Nazi. Depuis Obersalzberg, l\u2019acc\u00e8s au Kehlstein peut se faire par plusieurs voies. La plus praticable est un chemin \u00e9troit mais carrossable de 7 km qui s\u2019ach\u00e8ve par une mont\u00e9e en 9 lacets serr\u00e9s en forte pente. En haut de ces lacets, \u00e0 l\u2019altitude d\u2019environ 1700 m, se trouve une plateforme qui permet le stationnement et le demi-tour des v\u00e9hicules. De l\u00e0, on acc\u00e8de \u00e0 l\u2019entr\u00e9e monumentale d\u2019un tunnel qui conduit au niveau bas d\u2019un ascenseur qui m\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Nid d\u2019Aigle, 130 m\u00e8tres plus haut. La piste se poursuit jusqu\u2019au Nid d\u2019Aigle lui-m\u00eame, mais elle n\u2019est praticable qu\u2019en \u00e9t\u00e9. (Voir l\u2019extrait de carte d\u2019\u00c9tat-Major en annexe n\u00b01)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Groupe de reconnaissance<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le commando constitu\u00e9 par le Lt Stiller \u00e9tait compos\u00e9 d\u20191 officier, 4 sous-officiers et 20 hommes de troupe.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Son \u00e9quipement comportait une Jeep arm\u00e9e d\u2019une mitrailleuse Browning M2 (BMG), deux chars moyens Sherman, un camion GMC. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les noms et grades des membres du commando et le d\u00e9tail du mat\u00e9riel et de l\u2019armement sont donn\u00e9s en annexe n\u00b02.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Les faits (5 mai)<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 5 mai 1945 \u00e0 1800, le Maj Winters, commandant la Compagnie E du 2<sup>\u00e8me<\/sup> Bataillon du 501<sup>e<\/sup> PIR a donn\u00e9 au Lt Stiller l\u2019ordre de constituer un commando de reconnaissance et de prendre possession du b\u00e2timent connu sous le nom de Nid d\u2019Aigle. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le commando a quitt\u00e9 Berchtesgaden \u00e0 1845. Il a travers\u00e9 le bourg d\u2019Obersalzberg pour se diriger vers le Kehlstein. \u00c0 2130 le commando \u00e9tait au pied de la s\u00e9rie de 9 lacets qui m\u00e8ne \u00e0 la plateforme. Arriv\u00e9 au 4<sup>\u00e8me<\/sup> virage, le Lt Stiller a aper\u00e7u au-dessus de lui les phares d\u2019un engin non identifi\u00e9 qui descendait la piste \u00e0 vive allure. Il a donn\u00e9 l\u2019ordre \u00e0 son commando de couper les moteurs et les phares. Il est descendu de la Jeep arm\u00e9 d\u2019un pistolet mitrailleur, tandis le Sgt Yanichewski armait la mitrailleuse. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Quand le v\u00e9hicule suspect est apparu dans le dernier virage, ses phares ont \u00e9clair\u00e9 le commando du Lt Stiller. Alors qu\u2019il fon\u00e7ait vers eux sans faire mine de s\u2019arr\u00eater, le Lt Stiller et le Sgt Yanichewski ont tir\u00e9 chacun une rafale dans la direction du v\u00e9hicule. Celui-ci a fait une embard\u00e9e. Il est sorti de la piste et a plong\u00e9 dans le ravin. Le Lt Stiller et le Sgt Yanichewski ont entrepris de descendre la forte pente qui pr\u00e9c\u00e8de le ravin sur quelques m\u00e8tres pour tenter de voir le v\u00e9hicule accident\u00e9 mais ils ont jug\u00e9 trop dangereux de progresser davantage en raison de la pente et de l\u2019obscurit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Apr\u00e8s avoir inform\u00e9 par radio le Maj Winters de l\u2019incident, le Lt Stiller a repris sa progression motoris\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la plateforme. La piste devenant impraticable \u00e0 partir de l\u00e0, le commando a continu\u00e9 \u00e0 pied jusqu\u2019au Kehlsteinhaus. Il y est parvenu \u00e0 2315 pour y bivouaquer apr\u00e8s avoir hiss\u00e9 les couleurs \u00e0 une fen\u00eatre du b\u00e2timent et inform\u00e9 le Maj Winters du succ\u00e8s de leur mission.\u00a0 <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 6 mai dans la matin\u00e9e, une section de reconnaissance envoy\u00e9e par le Maj Winters a d\u00e9couvert dans le ravin une Jeep accident\u00e9e. La carcasse pr\u00e9sentait quelques impacts de balles et portait les couleurs fran\u00e7aises. Le corps d\u2019un officier fran\u00e7ais d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e9tait coinc\u00e9 sous la carrosserie. A une dizaine de m\u00e8tres au-dessus de la Jeep, gisait un homme de troupe, fran\u00e7ais \u00e9galement, dans un \u00e9tat grave.\u00a0 Une premi\u00e8re enqu\u00eate sommaire a permis d\u2019exclure que la Jeep fran\u00e7aise soit tomb\u00e9e dans une embuscade allemande et le rapprochement avec l\u2019incident signal\u00e9 par le Lt Stiller a \u00e9t\u00e9 fait. Mis au courant de la possibilit\u00e9 d\u2019un tir ami, le Gal Breed a ordonn\u00e9 la constitution d\u2019une commission d\u2019enqu\u00eate et inform\u00e9 le commandement fran\u00e7ais. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>\u00a0<\/em><em>T\u00e9moignages<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>On ne lira ici que les passages les plus significatifs des t\u00e9moignages recueillis dans la journ\u00e9e du 6 mai 1945. La transcription compl\u00e8te de chaque t\u00e9moignage est donn\u00e9e en annexe 3.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Sdt Allan K\u00f6nigsberg<br \/>\n(&#8230;) J\u2019\u00e9tais assis au volant de la Jeep quand c\u2019est arriv\u00e9. Tout ce que j\u2019ai vu, c\u2019est que la voiture nous fon\u00e7ait dessus et que si le lieutenant et le sergent n\u2019avaient pas tir\u00e9, elle nous serait rentr\u00e9e dedans, et qu\u2019on aurait bien pu tomber dans le ravin avec elle.<br \/>\nLa voiture, je serai bien incapable de dire ce que c\u2019\u00e9tait. J\u2019ai juste pu voir une forme noire quand elle a saut\u00e9 dans le vide.<br \/>\n(&#8230;) Je ne connais rien aux Jeeps des Allemands. Je suis arriv\u00e9 en Allemagne il y a seulement deux semaines, directement du camp d\u2019entrainement de Toccoa. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Cpl Paul Crocetti<br \/>\n(&#8230;) J\u2019\u00e9tais assis \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la Jeep quand le lieutenant a fait stopper tout. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai entendu le bruit du moteur. Il devait \u00eatre en seconde ou m\u00eame en premi\u00e8re, parce qu\u2019il faisait un bruit du diable. Quand j\u2019ai vu ses phares \u00e9clairer le virage devant nous, je me suis dit que c\u2019\u00e9tait les Fritz qui d\u00e9barquaient et qu\u2019il allait encore falloir se bagarrer. Dans le noir j\u2019ai cherch\u00e9 mon Garand, mais le temps que je le trouve, Yani avait arm\u00e9 la BMG, le lieutenant avait saut\u00e9 de la Jeep, la voiture avait d\u00e9bouch\u00e9 dans le virage et nous \u00e9blouissait avec ses phares. Tout est arriv\u00e9 en m\u00eame temps, les phares qui foncent vers nous,\u00a0les rafales de mitrailleuses, les phares qui tournent et qui plongent dans le ravin et le bruit de la voiture qui s\u2019\u00e9crase plus bas.<br \/>\n(&#8230;) La voiture, c\u2019\u00e9tait un de ces trucs allemands qu\u2019on a vu mille fois depuis la Normandie. On appelle \u00e7a un baquet parce qu\u2019il y en a qui disent que \u00e7a ressemble \u00e0 une grosse bassine.<br \/>\n(&#8230;) Apr\u00e8s \u00e7a, le lieutenant et Yanichewski sont all\u00e9s au bord du trou pour voir si on pouvait descendre. Ils sont remont\u00e9s en disant que c\u2019\u00e9tait trop dangereux et qu\u2019on enverrait du monde demain. Ensuite, on est tous remont\u00e9 dans les engins jusqu\u2019\u00e0 la plateforme. Quand les gars du GMC nous ont rejoint, on est mont\u00e9 \u00e0 pied dans la neige jusqu\u2019en haut, parce que m\u00eame la Jeep pouvait pas passer. On avait de la neige jusque-l\u00e0. \u00c7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 facile, mais quand on a tendu le drapeau l\u00e0-haut, tout le monde \u00e9tait content. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Sgt Rafael Martinez<br \/>\nJe suis chef de char et je commandais le Sherman qui \u00e9tait juste derri\u00e8re la Jeep du Lt Stiller. Depuis le d\u00e9but de la mont\u00e9e de ces fichus lacets, je m\u2019\u00e9tais mis \u00e0 la tourelle pour guider la man\u0153uvre. Ces \u00e9pingles \u00e9taient si serr\u00e9es qu\u2019il fallait s\u2019y prendre \u00e0 trois ou quatre fois pour arriver \u00e0 tourner. Quand le lieutenant a dit qu\u2019il fallait tout \u00e9teindre, j\u2019ai compris qu\u2019il allait se passer quelque chose et je suis rentr\u00e9 dans le char pour avertir les gars et organiser l\u2019armement du 75 et de la mitrailleuse. J\u2019\u00e9tais encore dans l\u2019habitacle quand j\u2019ai entendu les coups de feu, ce qui fait que je n\u2019ai rien vu du tout de l\u2019accrochage. Pas plus que les autres gars de mon char.<br \/>\n(&#8230;) Apr\u00e8s, on a repris la progression jusqu\u2019\u00e0 une sorte de plateforme. Les autres sont mont\u00e9s \u00e0 pied jusque l\u00e0-haut, mais comme on peut pas laisser des chars sans personne, alors nous, les Sherman, on est rest\u00e9 l\u00e0 pour les garder. Je suis quand m\u00eame mont\u00e9 l\u00e0-haut le lendemain apr\u00e8s-midi. Je peux vous dire que c\u2019\u00e9tait sacr\u00e9ment impressionnant de penser qu\u2019Hitler venait l\u00e0 tout le temps.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Sgt Frederic Yanichewski<br \/>\n(&#8230;) Moi, je n\u2019avais pas vu les phares, mais quand le lieutenant a fait arr\u00eater la colonne et qu\u2019il a saut\u00e9 \u00e0 terre avec son P.M., j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 entendre le moteur de la voiture qui d\u00e9gringolait la pente et je me suis dit qu\u2019il allait enfin se passer quelque chose. Depuis Munich, ou plut\u00f4t depuis Dachau, tous les Allemands qu\u2019on avait vus, c\u2019\u00e9tait des civils qui saluaient mollement notre passage et des soldats qui \u00e9taient press\u00e9s de se rendre pour \u00e9viter d\u2019\u00eatre pris par les Russes. Alors, un peu d\u2019action, c\u2019\u00e9tait pas pour me d\u00e9plaire. J\u2019ai arm\u00e9 la BMG et je me suis mis en position.<br \/>\nQuand le baquet est sorti de l\u2019\u00e9pingle \u00e0 cheveu, ce cr\u00e9tin de Coney et l\u2019autre cr\u00e9tin du Sherman, Martinez, auraient d\u00fb allumer leurs feux, mais ils l\u2019ont pas fait, pas tout de suite, en tout cas. Du coup, on \u00e9tait tous \u00e9blouis, aveugles comme qui dirait. La voiture fon\u00e7ait vers nous et elle allait nous rentrer dedans et surement nous balancer dans le ravin avec elle. Il n\u2019y avait qu\u2019une chose \u00e0 faire, tirer dedans, c\u2019\u00e9tait instinctif. Mais le lieutenant m\u2019avait dit d\u2019attendre son ordre pour faire feu. Alors, j\u2019ai attendu et quand il a enfin tir\u00e9, j\u2019ai fait feu \u00e0 mon tour. Le conducteur a d\u00fb \u00eatre touch\u00e9 ou alors il a braqu\u00e9 \u00e0 gauche pour \u00e9viter le tir, je ne sais pas. En tout cas, il a fait le grand saut.<br \/>\n(&#8230;) Apr\u00e8s, on a essay\u00e9 de descendre un peu avec le lieutenant pour retrouver la voiture, mais c\u2019\u00e9tait vraiment trop raide pour faire \u00e7a de nuit. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><em>Lt Dashiell Stiller<br \/>\n(&#8230;) D\u00e8s que j\u2019ai aper\u00e7u les phares, j\u2019ai donn\u00e9 ordre de stopper la progression et de faire le black-out. Je suis descendu de la Jeep arm\u00e9 d\u2019un pistolet-mitrailleur et j\u2019ai \u00e9cout\u00e9. Au bruit du moteur, il ne pouvait pas s\u2019agir d\u2019un char ou d\u2019une autochenille. Ce ne pouvait \u00eatre qu\u2019un v\u00e9hicule l\u00e9ger, un K\u00fcbelwagen, quelque chose comme \u00e7a.<br \/>\n(&#8230;) J\u2019ai tout de suite pens\u00e9 \u00e0 des retardataires SS ou \u00e0 des Nazis haut-plac\u00e9s en train de s\u2019enfuir. \u00c7a pouvait \u00eatre important de les faire prisonniers. Dans un \u00e9clair, j\u2019ai m\u00eame imagin\u00e9 qu\u2019on allait peut-\u00eatre tomber sur une personnalit\u00e9, quelqu\u2019un comme Goering ou Martin Bormann.<br \/>\nTout s\u2019est pass\u00e9 tr\u00e8s vite, pas plus de 3 secondes. Quand la voiture a pass\u00e9 le dernier virage, j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement \u00e9bloui par ses phares, mais j\u2019ai quand m\u00eame compris qu\u2019elle fon\u00e7ait sur moi sans intention de s\u2019arr\u00eater. Je crois que le Sgt Yanichewski, qui \u00e9tait \u00e0 la mitrailleuse, et moi, nous avons tir\u00e9 en m\u00eame temps. Je ne sais pas si nous l\u2019avons atteinte, mais la voiture a fait une embard\u00e9e sur sa gauche. Elle est sortie de la piste et a plong\u00e9 dans le ravin.<br \/>\nJe me suis approch\u00e9 du pr\u00e9cipice pour tenter de l\u2019apercevoir, mais l\u2019obscurit\u00e9 \u00e9tait totale. Envoyer deux ou trois hommes en bas pour une reconnaissance m\u2019a paru trop dangereux et apr\u00e8s avoir pass\u00e9 un message radio au Maj Winters, j\u2019ai donn\u00e9 l\u2019ordre de reprendre la progression. De toute fa\u00e7on, le ou les occupants du K\u00fcbelwagen n\u2019avaient pas pu survivre \u00e0 une telle chute.<br \/>\n(&#8230;) Nous avons investi le Nid d\u2019Aigle le m\u00eame soir \u00e0 2315 et nous y sommes rest\u00e9s depuis.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><em>Maj Richard Winters<br \/>\nLe 5 mai, j\u2019ai donn\u00e9 l\u2019ordre au Lt Stiller de constituer un groupe de reconnaissance pour atteindre le Kehlstein et \u00e9ventuellement s\u2019en rendre ma\u00eetre.<br \/>\n\u00c0 ma connaissance, \u00e0 ce moment-l\u00e0, les forces fran\u00e7aises qui avaient investi Berchtesgaden avec nous \u00e9taient occup\u00e9es depuis le 4 mai apr\u00e8s-midi \u00e0 reconnaitre et s\u00e9curiser le complexe militaire d\u2019Obersalzberg.<br \/>\n(&#8230;) Au cours des 4 et 5 mai, je n\u2019ai eu connaissance d\u2019aucune mission ni m\u00eame d\u2019aucune intention de la part des Fran\u00e7ais d\u2019investir le Kehlstein. Nous ignorions \u00e9galement s\u2019il s\u2019y trouvait encore des Allemands.<br \/>\n(&#8230;) Le commando a quitt\u00e9 Berchtesgaden \u00e0 1845. \u00c0 2145, le Lt Stiller m\u2019a inform\u00e9 d\u2019un tir contre un k\u00fcbelwagen et de sa chute dans le ravin. Il m\u2019annonc\u00e9 qu\u2019il poursuivait vers le sommet. A 2330, il m\u2019a inform\u00e9 du succ\u00e8s de sa mission et je l\u2019ai f\u00e9licit\u00e9.<br \/>\nLe lendemain matin, j\u2019ai appel\u00e9 le Lt Stiller pour lui dire de rester l\u00e0-haut jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un groupe plus important vienne le relever. Nous avons reparl\u00e9 de l\u2019incident de la voiture allemande, et j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019envoyer une section de reconnaissance \u00e0 sa recherche dans le fond du ravin pour la retrouver.<br \/>\n\u00c0 1300 j\u2019ai re\u00e7u un rapport de la section\u00a0m\u2019informant de la d\u00e9couverte d\u2019une Jeep de la 2<sup>\u00e8me<\/sup> DB et de deux Fran\u00e7ais non encore identifi\u00e9s, un officier, d\u00e9c\u00e9d\u00e9, et un homme de troupe dans un \u00e9tat grave.<br \/>\n(&#8230;) J\u2019ai le Lt Stiller sous mes ordres depuis 14 mois. Nous avons \u00e9t\u00e9 parachut\u00e9s ensemble sur le Cotentin, on a fait la campagne de Normandie\u00a0; on a saut\u00e9 sur la Hollande, on \u00e9tait \u00e0 Bastogne en plein milieu de la bataille des Ardennes\u00a0; on est entr\u00e9 en Allemagne, on a lib\u00e9r\u00e9 le camp de concentration de Dachau, et maintenant on vient de prendre Berchtesgaden. Pendant tout ce temps, le Lt Stiller a fait preuve de calme, de r\u00e9flexion et d\u2019initiative.\u00a0 J\u2019ai \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin direct d\u2019actes de courage et m\u00eame de bravoure de sa part. C\u2019est un excellent officier en qui j\u2019ai toute confiance. Il a re\u00e7u la Bronze Star pour une action d\u00e9cisive en Normandie. Apr\u00e8s la Bataille des Ardennes, je l\u2019ai recommand\u00e9 pour la Silver Star. Il devrait passer capitaine incessamment. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>\u00a0<\/em><em>Investigations<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je me suis rendu sur place et plus particuli\u00e8rement sur les lieux de la fusillade. Le terrain est conforme \u00e0 la description que les t\u00e9moins en ont donn\u00e9. Dans le sens de la descente, le dernier virage emprunt\u00e9 par la Jeep est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une ligne droite de 70 m\u00e8tres avec le ravin sur la droite. Elle est en surplomb de la section de piste qui se trouve apr\u00e8s ledit virage, de telle sorte qu\u2019il est impossible que la Jeep ait pu voir les v\u00e9hicules du commando Stiller, \u00e0 plus forte raison de nuit et tous feux \u00e9teints. Contrairement aux autres \u00e9pingles de la s\u00e9rie de lacets, la largeur et le rayon de ce virage sont l\u00e9g\u00e8rement plus grands, ce qui explique la grande vitesse de la Jeep fran\u00e7aise quand elle s\u2019est trouv\u00e9e en face du commando Stiller. Les traces relev\u00e9es sur la neige gel\u00e9e et sur les rochers montrent que la Jeep est sortie de la piste 12 m\u00e8tres apr\u00e8s la fin du virage. De la m\u00eame mani\u00e8re, on peut situer le point de stationnement de la Jeep du Lt Stiller \u00e0 55 m\u00e8tres de la fin du virage. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L\u00e0 o\u00f9 la Jeep fran\u00e7aise est sortie de la piste, le ravin est tr\u00e8s abrupt et une descente \u00e0 cet endroit n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9alisable de nuit comme de jour. Par contre, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 devait se trouver le deuxi\u00e8me Sherman, prend naissance un sentier de randonn\u00e9e qui descend jusqu\u2019au torrent au fond du ravin. Ce sentier, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert par les hommes du Lt Stiller, leur aurait permis d\u2019atteindre la Jeep accident\u00e9e dans d\u2019assez bonnes conditions de s\u00e9curit\u00e9, m\u00eame de nuit. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il m\u2019a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9, mais je ne l\u2019ai pas constat\u00e9 par moi-m\u00eame, que la Jeep portait un impact de balle sur sa calandre et trois autres sur son flanc droit.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Informations re\u00e7ues du Commandement fran\u00e7ais<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Au moment de r\u00e9diger les conclusions de ce rapport, j\u2019ai re\u00e7u du LCol de Varax, aide de camp du Gal Leclerc, les informations qui suivent :<br \/>\nLes occupants de la Jeep fran\u00e7aise \u00e9taient le Lt Antoine Bompar de Colmont, 31 ans et le Cpl Alex Melki, 24 ans. Le 5 mai en fin d\u2019apr\u00e8s-midi le Lt Bompar avait re\u00e7u du LCol de Clavi\u00e8res, commandant du Groupe Tactique V, mission de prendre possession du Nid d\u2019Aigle et d\u2019y planter les couleurs fran\u00e7aises. Par contact radio \u00e0 1900, il avait inform\u00e9 du succ\u00e8s de sa mission et de son intention de redescendre \u00e0 Obersalzberg en d\u00e9but de soir\u00e9e. Le rapport du M\u00e9decin-Col Bernard pr\u00e9cise que le Lt Bompar est mort des suites d\u2019une h\u00e9morragie externe. Le Cpl Melki est dans un \u00e9tat grave\u00a0; il souffre de fractures multiples du bassin, d\u2019une fracture d\u2019une cervicale et d\u2019un \u00e9clatement du foie. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Analyse<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les t\u00e9moignages et les traces relev\u00e9es au sol et sur la Jeep fran\u00e7aise permettent de conclure avec certitude ce qui suit\u00a0: <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>1- C\u2019est bien un tir ami d\u00e9clench\u00e9 par le commando du Lt Stiller qui a provoqu\u00e9 la chute de la Jeep du Lt Bompar dans le ravin.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>2- L\u2019officier commandant le commando de reconnaissance ignorait la pr\u00e9sence de personnel fran\u00e7ais sur la piste du Kehl Stein.\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>3- A supposer que les phares de la Jeep US et du char aient \u00e9t\u00e9 allum\u00e9s avant la sortie de piste, ce qui n\u2019est toutefois pas r\u00e9ellement \u00e9tabli, il est surprenant qu\u2019aucun des t\u00e9moins, et en particulier le Lt Stiller et le Sgt Yanichewski, n\u2019ait reconnu une Jeep dans le v\u00e9hicule qui descendait la piste, que ce soit avant, pendant ou apr\u00e8s les tirs. En effet les Jeeps utilis\u00e9es par les arm\u00e9es fran\u00e7aises sont les m\u00eames que celles des arm\u00e9es US. Apr\u00e8s des mois de combats aux c\u00f4t\u00e9s des Forces Fran\u00e7aises, les membres du commando ne pouvaient l\u2019ignorer et confondre une Jeep avec un v\u00e9hicule ennemi. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>4- La Jeep du Lt Bompar a quitt\u00e9 la piste \u00e0 12 m\u00e8tres du virage et \u00e0 43 m\u00e8tres (55-12) de l\u2019endroit o\u00f9 se tenait le Lt Stiller<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>5- La faible distance entre la fin du virage et la sortie de piste montre que le feu a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9 d\u00e8s que la Jeep est sortie de l\u2019\u00e9pingle \u00e0 cheveu. Il est donc inexact d\u2019affirmer comme l\u2019ont fait certains t\u00e9moins que la Jeep fon\u00e7ait sur le commando sans faire mine de vouloir s\u2019arr\u00eater. Si le tir n\u2019avait pas eu lieu, elle aurait encore dispos\u00e9 de plus de 40 m\u00e8tres pour le faire, ce qui aurait \u00e9t\u00e9 suffisant. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>6- Le Lt Stiller a d\u00e9clench\u00e9 le tir avec pr\u00e9cipitation, par manque de sang-froid, sans laisser le temps au conducteur du v\u00e9hicule non encore identifi\u00e9 de tenter de s\u2019arr\u00eater devant le barrage que constituaient sa Jeep et le Sherman. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>De ce fait, le Lt Stiller doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme responsable de la sortie de route de la Jeep et donc de la mort de l\u2019officier fran\u00e7ais et des blessures de son compagnon. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il est \u00e9galement regrettable que le Lt Stiller ait renonc\u00e9 trop t\u00f4t \u00e0 sa tentative d\u2019atteindre le v\u00e9hicule accident\u00e9, d\u2019autant plus qu\u2019un sentier praticable se trouvait \u00e0 proximit\u00e9 qui aurait permis d\u2019atteindre la Jeep accident\u00e9e et peut-\u00eatre de stopper l\u2019h\u00e9morragie du Lt Bompar et de sauver sa vie. On peut penser que si le Lt Stiller avait compris que la Jeep \u00e9tait fran\u00e7aise, il aurait pers\u00e9v\u00e9r\u00e9 dans sa tentative de descendre dans le ravin.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Autres \u00e9l\u00e9ments \u00e0 consid\u00e9rer \u00e9ventuellement<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Tels sont les \u00e9l\u00e9ments factuels que j\u2019ai pu recueillir. Je me permets de soumettre \u00e0 la r\u00e9flexion de la commission les \u00e9l\u00e9ments suivants\u00a0: <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>1- Il est \u00e9tabli que le tir du Lt Stiller a \u00e9t\u00e9 irr\u00e9fl\u00e9chi, instinctif, mais on peut consid\u00e9rer qu\u2019il n\u2019en aurait pas \u00e9t\u00e9 de m\u00eame si le comportement du Cpl Melki avait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent. Il apparait \u00e9vident que le Lt Stiller a tir\u00e9 pour se prot\u00e9ger lui et ses hommes. Cela fait partie des t\u00e2ches et m\u00eame des devoirs qui incombent \u00e0 un officier, particuli\u00e8rement en temps de guerre et en territoire ennemi. C\u2019est ce qu\u2019ont appris \u00e0 cet officier 11 mois de combats presque continus, en Normandie, en Alsace, dans les Ardennes, dans la Ruhr puis en Bavi\u00e8re. En d\u2019autres lieux, on aurait dit qu\u2019il avait agi en \u00e9tat l\u00e9gitime d\u00e9fense. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>2- En envoyant un officier investir le Nid d\u2019Aigle sans en avertir le commandement am\u00e9ricain, le commandement fran\u00e7ais a agi avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et chauvinisme, attitude peu compatible avec le code de bonne conduite qui doit r\u00e9gner entre arm\u00e9es alli\u00e9es, particuli\u00e8rement en temps de guerre et en territoire ennemi. Si le Maj Winters avait \u00e9t\u00e9 mis au courant de la tentative fran\u00e7aise, il n\u2019aurait probablement pas envoy\u00e9 le commando Stiller ou, tout au moins, il l\u2019aurait averti de la pr\u00e9sence probable de fran\u00e7ais au Nid d\u2019Aigle ou sur la piste. Or, dans ses consignes, le Maj Winters n\u2019a \u00e9voqu\u00e9 que la pr\u00e9sence possible d\u2019Allemands. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>3- De la m\u00eame mani\u00e8re, le commandement am\u00e9ricain a envoy\u00e9 pr\u00e9cipitamment sur le terrain une mission reconnaissance sans avoir cherch\u00e9 au pr\u00e9alable de renseignements sur les positions ennemies, mais aussi sans en informer le commandement fran\u00e7ais alors que, depuis leur entr\u00e9e de conserve en Allemagne, le 501<sup>e<\/sup> et la 2<sup>\u00e8me<\/sup> DB avaient progress\u00e9 ensemble. L\u2019e\u00fbt-il fait, on peut raisonnablement supposer qu\u2019il aurait alors \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 de la mission du Lt Bompar. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>4- D\u00e8s le d\u00e9but mai, la conqu\u00eate du Nid d\u2019Aigle ne pr\u00e9sentait plus d\u2019int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique ni m\u00eame tactique, la r\u00e9sistance allemande ayant pratiquement disparu depuis l\u2019annonce de la mort d\u2019Hitler. Il s\u2019agissait donc, tant pour les Am\u00e9ricains que pour les Fran\u00e7ais d\u2019un acte purement symbolique, destin\u00e9 sans doute \u00e0 contrebalancer la prise de Berlin par les troupes russes. Sans sous-estimer l\u2019importance de ce symbole, on peut regretter que l\u2019esprit de secret et de rivalit\u00e9 qui a r\u00e9gn\u00e9 entre les deux arm\u00e9es \u00e0 cet instant de la guerre ait cr\u00e9\u00e9 les circonstances qui ont conduit \u00e0 ce tir ami indirectement mortel.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>A Berchtesgaden, le 7 mai 1945 <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Cpt Derek Bronski<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En lui donnant une copie du rapport d\u2019enqu\u00eate, le sergent Yanichewski croyait sinc\u00e8rement que sa lecture calmerait le remord de Dashiell. Il ne se doutait pas qu\u2019au contraire, elle allait le plonger dans un d\u00e9sespoir encore plus profond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell a pu enfin se retirer dans sa chambre et il s\u2019est mis \u00e0 lire le rapport Bronski. Quand il en est arriv\u00e9 au passage qui lui r\u00e9v\u00e9lait l\u2019identit\u00e9 des deux victimes de l\u2019accident, il a rejet\u00e9 les feuillets loin de lui. Sa poitrine s\u2019est vid\u00e9e d\u2019un coup. Incapable de reprendre son souffle, il a senti le froid l\u2019envahir. Quand il a pu respirer \u00e0 nouveau, une bouff\u00e9e de chaleur lui est mont\u00e9e au visage. Il regardait le petit paquet de feuilles qui avait gliss\u00e9 sous la table. Il ne fallait pas qu\u2019il y touche. Tout le temps qu\u2019il n\u2019y toucherait pas, il pourrait esp\u00e9rer, croire qu\u2019il avait mal lu le nom de l\u2019officier ou qu\u2019il l\u2019avait imagin\u00e9. D\u2019ailleurs, Cooper avait parl\u00e9 seulement d\u2019un lieutenant Bompar. Quel point commun pouvait-il y avoir entre ce Bompar de Colmont et le Colmont qu\u2019il avait rencontr\u00e9 \u00e0 Strasbourg ? C\u2019est connu que les Fran\u00e7ais font toute une histoire avec les noms \u00e0 tiroirs de leurs aristocrates, que c\u2019est \u00e0 n\u2019y rien comprendre. Colmont&#8230; Bompar&#8230; Bompar de Colmont&#8230; des noms diff\u00e9rents&#8230; des noms qui n\u2019ont rien \u00e0 voir&#8230; des hommes diff\u00e9rents&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant les similitudes ne pouvaient laisser aucun doute. Colmont, Bompar de Colmont, tous les deux pr\u00e9nomm\u00e9s Antoine, tous les deux lieutenants, fran\u00e7ais, dans la 2<sup>\u00e8me<\/sup> DB, dans ce m\u00eame coin d\u2019Allemagne, au m\u00eame moment&#8230; la co\u00efncidence \u00e9tait impossible\u00a0! Dashiell devait se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\u00a0: il ne pouvait y avoir qu\u2019un seul Colmont, celui avec qui il avait pass\u00e9 une nuit \u00e0 discuter deux mois plus t\u00f4t pr\u00e8s de Strasbourg, un seul Colmont, et c\u2019\u00e9tait celui qu\u2019il avait tu\u00e9, Antoine de Colmont.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait \u00e0 Strasbourg, au mois de f\u00e9vrier. Il faisait beau et tout paraissait neuf. La ville n\u2019avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e que trois mois plus t\u00f4t, mais d\u00e9j\u00e0 la guerre y semblait finie, oubli\u00e9e. Et pourtant, moins d\u2019une semaine auparavant, on se battait encore \u00e0 Colmar\u00a0; et pourtant, les arm\u00e9es alli\u00e9es n\u2019avaient pas encore travers\u00e9 le Rhin\u00a0; et pourtant, l\u2019Arm\u00e9e allemande faisait mieux que r\u00e9sister\u00a0: elle contre-attaquait. Mais dans les rues de Strasbourg, tout \u00e9tait propre, nettoy\u00e9, briqu\u00e9. Presque toutes les traces de la guerre et de la pr\u00e9sence allemande avaient \u00e9t\u00e9 effac\u00e9es, repeintes ou d\u00e9molies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell avait pass\u00e9 une partie de la matin\u00e9e \u00e0 se promener le long des canaux de la Petite France. \u00c0 pr\u00e9sent, il \u00e9tait debout devant la cath\u00e9drale rose. Les cloches sonnaient une longue m\u00e9lodie compliqu\u00e9e. Venant de toutes les rues avoisinantes, des gens se h\u00e2taient vers la cath\u00e9drale. A travers le portail ouvert et malgr\u00e9 la musique des cloches, on pouvait entendre les vagues sonores des grandes orgues. Dashiell restait l\u00e0, \u00e9bloui par la beaut\u00e9 du frontispice, charm\u00e9 par la clart\u00e9 du ciel, attendri par la pr\u00e9cipitation joyeuse de cette foule vers la messe. Il s\u2019approcha de quelques m\u00e8tres et se planta \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la cath\u00e9drale pour mieux entendre la musique. \u00c9lev\u00e9 dans une famille juive non pratiquante, Dashiell \u00e9prouvait une sorte d\u2019indiff\u00e9rence tol\u00e9rante pour les religions en g\u00e9n\u00e9ral, ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas d\u2019\u00eatre particuli\u00e8rement impressionn\u00e9 par l\u2019apparat des c\u00e9r\u00e9monies catholiques. La puissante musique qui \u00e9manait de la cath\u00e9drale l\u2019attirait, mais il n\u2019osait pas entrer. Agnostique, \u00e9tranger, en tenue de combat&#8230; Est-ce qu\u2019il n\u2019allait pas d\u00e9ranger ou m\u00eame choquer tous ces braves gens qui s\u2019\u00e9taient si bien habill\u00e9s pour l\u2019occasion?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous n\u2019entrez pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait un lieutenant, lui aussi&#8230; un Fran\u00e7ais. Il se tenait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Dashiell, souriant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous n\u2019entrez pas\u00a0? Vous avez l\u2019air d\u2019appr\u00e9cier les grandes orgues pourtant&#8230; On entend bien mieux \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, vous savez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je n\u2019ose pas vraiment&#8230; je ne sais pas si&#8230; c\u2019est une \u00e9glise catholique et je ne suis pas &#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais quelle importance, mon cher\u00a0? Je vous assure que vous pouvez entrer. Tenez, je vous accompagne. Monsieur&#8230; Monsieur\u00a0?&#8230; ah\u00a0! oui, je lis sur votre pochette\u00a0: D. Stiller. Monsieur Stiller\u00a0! C\u2019est bien cela\u00a0? Colmont, enchant\u00e9\u00a0! Venez Stiller, nous allons \u00e9couter ce Te Deum ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le prenant par le coude, Colmont l\u2019avait conduit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la cath\u00e9drale.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux heures plus tard, ils sont attabl\u00e9s tous les deux face \u00e0 face \u00e0 la Maison Kammerzell. On les a install\u00e9s dans un petit coin du rez-de-chauss\u00e9e, pr\u00e8s de la porte d\u2019entr\u00e9e. De l\u00e0, ils peuvent voir passer tous ces gens qui, \u00e0 peine sortis de la cath\u00e9drale, profitent de ce beau dimanche et de leur nouvelle libert\u00e9 pour venir prendre en famille un repas de f\u00eate. Et ils voient arriver sur les tables voisines ces plats fumants, couverts de saucisses, de choucroute, de gibier et de poissons, et ces bouteilles de vin effil\u00e9es et ces chopes de gr\u00e8s verniss\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Il ne faut pas que \u00e7a vous \u00e9tonne, explique Antoine. Pendant presque toute la guerre, Strasbourg n\u2019a pas connu le manque de nourriture. Au contraire, les Allemands tenaient particuli\u00e8rement \u00e0 ce que la ville annex\u00e9e ne manque de rien. Alors, ils ont fait en sorte qu\u2019elle soit toujours approvisionn\u00e9e, tout au moins jusqu\u2019au mois de juin dernier. Par contre, les habitants ont d\u00fb supporter une s\u00e9v\u00e8re d\u00e9francisation : interdiction de parler fran\u00e7ais, changement des noms de rue et m\u00eame de certains noms de famille&#8230; et surtout, depuis 42, l\u2019enr\u00f4lement obligatoire des hommes en \u00e2ge dans l\u2019arm\u00e9e allemande. Mais aujourd\u2019hui, c\u2019est fini\u00a0; alors ils sont heureux. Regardez-les ! C\u2019est beau, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell n\u2019a pas tr\u00e8s faim, mais pour \u00eatre aimable, il a bien voulu qu\u2019Antoine commande du foie gras et du pain. Il a refus\u00e9 le vin mais il a accept\u00e9 une bi\u00e8re \u00e0 la pression. Tout \u00e0 l\u2019heure, \u00e0 la sortie de la messe, ils ont \u00e9vacu\u00e9 les questions militaires. Les hommes qui ont connu la guerre n\u2019aiment pas en parler. En quelques phrases courtes, Dashiell a racont\u00e9 Utah Beach et Carentan, la Hollande et puis Bastogne. Il est maintenant au repos avec sa compagnie \u00e0 Haguenau. C\u2019est de l\u00e0 qu\u2019il est venu en permission pour voir Strasbourg et sa cath\u00e9drale. Antoine, lui, a seulement expliqu\u00e9 qu\u2019il avait rejoint l\u2019Arm\u00e9e de Lattre trois jours apr\u00e8s le d\u00e9barquement de Provence et qu\u2019avec elle, il avait remont\u00e9 la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne, particip\u00e9 \u00e0 la lib\u00e9ration de Lyon, qu\u2019il s\u2019\u00e9tait battu dans les Vosges, puis en Alsace. Il y avait seulement quelques jours, il \u00e9tait encore face aux Allemands devant Colmar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Colmar, c\u2019est une tr\u00e8s jolie petite ville, pr\u00e9cise Antoine d\u2019un ton plus l\u00e9ger. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 une soixantaine de kilom\u00e8tres au sud d\u2019ici. Il faudra que vous y alliez un jour. Les Allemands en avait fait un point de r\u00e9sistance et de contre-attaque. Avec les Am\u00e9ricains, on a attaqu\u00e9 sans arr\u00eat pendant trois semaines. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mut\u00e9 dans la 2<sup>\u00e8me<\/sup> DB de Leclerc pour remplacer un lieutenant qui venait d\u2019\u00eatre bless\u00e9. Pour le moment, on est au repos \u00e0 Strasbourg, mais \u00e7a ne va pas durer. On va bient\u00f4t entrer en Allemagne. Vous aussi, s\u00fbrement, c\u2019est in\u00e9vitable&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers quatre heures, ils sont enfin sortis du restaurant. Dashiell se sentait un peu ivre, un peu lourd, car bien s\u00fbr, apr\u00e8s lui avoir fait go\u00fbter au foie gras, Antoine avait insist\u00e9 pour commander quelques cuisses de grenouilles, une assiette de cervelas et une bouteille de gewurztraminer. Mais c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois depuis longtemps que Dashiell se sentait repos\u00e9, en s\u00e9curit\u00e9, en paix, la premi\u00e8re fois qu\u2019il prenait tout le temps de d\u00e9jeuner, de parler d\u2019autre chose&#8230; La ville \u00e9tait belle, le temps \u00e9tait beau, les gens dans la rue lui souriaient. Tout \u00e0 l\u2019heure, au restaurant, toute une famille \u00e9tait venue les saluer \u00e0 leur table, eux, les deux soldats, l\u2019am\u00e9ricain et le fran\u00e7ais. Seul le grand-p\u00e8re avait parl\u00e9, mais les autres les regardaient avec intensit\u00e9. Il avait juste dit : \u00ab\u00a0Merci&#8230; merci d\u2019\u00eatre venus&#8230;\u00a0je&#8230; je veux&#8230; \u00bb. \u00c9mu, \u00e0 court de mots, il avait baiss\u00e9 les yeux et entra\u00een\u00e9 sa famille vers la sortie. Arriv\u00e9 \u00e0 la porte, en se retournant, il avait encore dit deux fois \u00ab\u00a0Merci&#8230;\u00a0\u00bb C\u2019est dr\u00f4le, avait pens\u00e9 Dashiell, ce \u00ab\u00a0Merci d\u2019\u00eatre venus\u00a0\u00bb, cette formule toute faite qu\u2019emploient tous les restaurateurs du monde quand ils saluent votre d\u00e9part, c\u2019est dr\u00f4le comme ces mots avaient pris ici une importance \u00e9norme : \u00ab\u00a0Merci d\u2019\u00eatre venus&#8230; nous savons que vous auriez pu ne pas venir, que vous auriez pu rester chez vous \u00e0 faire vos affaires&#8230; mais vous \u00eates venus, pas que pour nous, bien s\u00fbr, mais aussi pour nous, alors merci d\u2019\u00eatre venus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Dites, mon vieux, a demand\u00e9 Antoine, vous \u00eates ici pour quelques jours encore, non ? Ce serait idiot que vous alliez coucher n\u2019importe o\u00f9, dans un quelconque mess am\u00e9ricain ou dans un h\u00f4tel r\u00e9quisitionn\u00e9. Je vous invite \u00e0 Obernai, chez mes cousins, les Wendling. On passe \u00e0 la gare prendre votre sac et on y va. C\u2019est \u00e0 trente kilom\u00e8tres d\u2019ici. Ce sont des gens que j\u2019aime beaucoup. Ils m\u2019ont m\u00eame pr\u00eat\u00e9 une voiture. Le seul probl\u00e8me, c\u2019est que c\u2019est une allemande, une Mercedes\u00a0! Blague \u00e0 part, ils seront ravis d\u2019avoir chez eux un officier de la glorieuse arm\u00e9e am\u00e9ricaine. Allez, zou ! On y va.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Emport\u00e9 dans ce tourbillon de vin, de soleil et d\u2019amiti\u00e9, Dashiell s\u2019est laiss\u00e9 faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019H\u00f4tel de Wendling est l\u2019une des maisons les plus anciennes d\u2019Obernai. Incorpor\u00e9e dans les remparts de la ville, en plus d\u2019une entr\u00e9e majestueuse donnant sur le centre du bourg, elle dispose de l\u2019incroyable privil\u00e8ge d\u2019avoir sa propre porte perc\u00e9e dans la muraille. C\u2019est par elle qu\u2019Antoine a fait p\u00e9n\u00e9trer la Mercedes dans la cour.\u00a0 \u00c0 son coup de klaxon, un couple est sorti de la maison \u00e0 leur rencontre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah\u00a0! Cher Victor\u00a0! Ch\u00e8re \u00c9lisabeth\u00a0! Regardez un peu ce que j\u2019ai trouv\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure en extase devant Notre-Dame de Strasbourg. Un v\u00e9ritable h\u00e9ros am\u00e9ricain\u00a0! Permettez-moi de vous pr\u00e9senter Dashiell Stiller, lieutenant \u00e0 la 101<sup>e<\/sup> Division a\u00e9roport\u00e9e, New-Yorkais, m\u00e9lomane, francophone et bien \u00e9lev\u00e9. Dashiell, voici mes cousins bien-aim\u00e9s, \u00c9lisabeth et Victor de Wendling\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019accueil est chaleureux mais bref\u00a0: ils sont invit\u00e9s \u00e0 diner chez des amis \u00e0 quelques kilom\u00e8tres dans la montagne au-dessus d\u2019Obernai. Dashiell est le bienvenu, mais il commence \u00e0 se faire tard et il est temps pour eux de partir. Antoine lui ferait les honneurs de la maison. Bien entendu, il pouvait rester leur h\u00f4te aussi longtemps qu\u2019il le souhaiterait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Alors, bonsoir lieutenant, dit Victor pour mettre fin \u00e0 ces amabilit\u00e9s. Nous ferons mieux connaissance demain matin au petit d\u00e9jeuner&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine a guid\u00e9 Dashiell jusqu\u2019\u00e0 sa chambre et lui a dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je suppose que vous n\u2019avez plus tr\u00e8s faim. Allez\u00a0! Je vous donne une heure pour prendre un bain et pour vous reposer. Apr\u00e8s, on se retrouve dans le grand salon pour parler un peu. Vous me raconterez l\u2019Am\u00e9rique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une heure plus tard, quand Dashiell descend au salon, Antoine est en train de raviver le feu dans la chemin\u00e9e. C\u2019est qu\u2019il ne fait pas tr\u00e8s chaud dans cette grande maison. On est en f\u00e9vrier et, depuis septembre, les livraisons de charbon ont \u00e9t\u00e9 suspendues. Dans toute l\u2019Alsace, on ne se chauffe plus qu\u2019au bois. Les Wendling n\u2019en manquent pas, mais seuls les fourneaux de la cuisine et la chemin\u00e9e du grand salon sont allum\u00e9s r\u00e9guli\u00e8rement. Antoine a quitt\u00e9 sa tenue militaire. Par-dessus un pantalon de velours, il porte une longue robe de chambre rouge, \u00e9paisse, molletonn\u00e9e, surpiqu\u00e9e, chamarr\u00e9e d\u2019\u00e9paulettes, de brandebourgs, de cordons tress\u00e9s, de galons, de ganses, de boutonni\u00e8res et de toutes sortes de dorures. Dashiell contemple le spectacle. Ce n\u2019est pas dans ses habitudes, mais il ne peut retenir une plaisanterie :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous \u00e9tincelez, Antoine\u00a0! Vous ressemblez \u00e0 &#8230; ah\u00a0! j\u2019h\u00e9site entre un arbre de No\u00ebl et un g\u00e9n\u00e9ral mexicain !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Si vous permettez, compte tenu de la date et de mon grade actuel, je prendrai le g\u00e9n\u00e9ral. Mais, rassurez-vous, je ne trimballe pas \u00e7a dans mon paquetage. J\u2019ai trouv\u00e9 cette merveille dans un placard de ma chambre. \u00c7a devait appartenir au grand-p\u00e8re de Victor. Personne n\u2019oserait plus porter un truc comme \u00e7a aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine d\u00e9signe le canap\u00e9\u00a0qui fait face \u00e0 la chemin\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Asseyez-vous, mon vieux. Un peu de vin ? Un verre de bi\u00e8re? Un alcool fort ? L\u2019alcool de prune des Wendling est renomm\u00e9. \u00c7a vous tente ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Si \u00e7a ne vous ennuie pas, j\u2019aimerais mieux un caf\u00e9&#8230; un caf\u00e9 pas trop fort &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous voulez un caf\u00e9 am\u00e9ricain ? Je ne sais pas si je saurai faire \u00e7a. Installez-vous devant le feu, je reviens dans cinq minutes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell reste seul. Il se l\u00e8ve du canap\u00e9, se plante un instant devant la chemin\u00e9e, puis se met \u00e0 d\u00e9ambuler dans la grande pi\u00e8ce, \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9e. Il distingue de sombres tableaux, des sc\u00e8nes de chasse et de vendanges, quelques grosses armoires \u00e0 colonnes, un buffet polychrome avec, pos\u00e9s dessus, de grands plats en argent et des soupi\u00e8res compliqu\u00e9es en fa\u00efence aux couleurs vives\u00a0; dans un coin, dans des cadres d\u2019argent dress\u00e9s sur le couvercle d\u2019un piano \u00e0 queue, une douzaine de photographies, des portraits, des groupes, \u00e0 la montagne, devant un ch\u00e2teau, au bord de la mer, le long du bastingage d\u2019un paquebot&#8230; des instants de la vie d\u2019une famille d\u2019aristocrates fran\u00e7ais. Dashiell n\u2019est pas familier des usages en vigueur dans ce monde qui n\u2019a pas d\u2019\u00e9quivalent en Am\u00e9rique. Il ne le connait que par les le\u00e7ons d\u2019histoire qu\u2019on lui avait donn\u00e9es au lyc\u00e9e&#8230; le Roi Soleil, la R\u00e9volution&#8230; Durant les tr\u00e8s rares occasions qu\u2019il avait eues de le c\u00f4toyer, il avait d\u00fb ruser pour \u00e9viter d\u2019avoir \u00e0 manier les titres et les particules. Victor et \u00c9lisabeth de Wendling \u00e9taient des aristocrates, c\u2019\u00e9tait certain. Mais alors pourquoi, la premi\u00e8re fois qu\u2019il avait parl\u00e9 d\u2019eux, Antoine les avait-il d\u00e9sign\u00e9s comme \u00ab\u00a0les Wendling\u00a0\u00bb, comme il aurait dit \u00ab\u00a0les Smith\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0les Stiller\u00a0\u00bb\u00a0? Antoine \u00e9tait noble, lui aussi, c\u2019\u00e9tait probable, et d\u2019ailleurs, il \u00e9tait cousin des \u00ab\u00a0Wendling\u00a0\u00bb. Pourtant, devant la cath\u00e9drale, il s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 lui en tant que \u00ab\u00a0Colmont\u00a0\u00bb. Aux yeux de Dashiell, tout cela paraissait aussi compliqu\u00e9 qu\u2019artificiel, mais si ces gens y tenaient&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine revenait avec un \u00e9trange appareil\u00a0: deux boules de verre reli\u00e9es entre elles par un tube et maintenues l\u2019une sur l\u2019autre au-dessus d\u2019un petit br\u00fbleur \u00e0 alcool par une \u00e9l\u00e9gante structure de bois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a \u00e0 la cuisine, disait Antoine d\u2019un air embarrass\u00e9. Comme il y avait ce moulin \u00e0 caf\u00e9 juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, j\u2019ai pens\u00e9 que c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il nous fallait. Mais, du diable si je sais m\u2019en servir\u00a0! Vous connaissiez cet appareil, vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bien s\u00fbr\u00a0! C\u2019est une cafeti\u00e8re \u00e0 siphon. Nous avons la m\u00eame \u00e0 la maison. Laissez-moi faire. Vous allez voir, c\u2019est amusant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell a rempli d\u2019eau la boule inf\u00e9rieure, mis le caf\u00e9 moulu dans la boule sup\u00e9rieure et allum\u00e9 le bruleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Maintenant, il faut attendre un peu&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Alors attendons, dit Antoine. Et si vous me parliez un peu de vous maintenant\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Il n\u2019y a rien \u00e0 raconter, vous savez&#8230; rien de bien passionnant&#8230; Que pourrais-je vous dire&#8230;\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, par exemple, tenez\u00a0: vous n\u2019\u00eates pas un soldat de m\u00e9tier, c\u2019est \u00e9vident, alors quand tout \u00e7a sera fini, qu\u2019est-ce que vous allez faire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne sais pas, h\u00e9site Dashiell. Je n\u2019y ai pas r\u00e9fl\u00e9chi&#8230; et maintenant que la fin de la guerre approche, \u00e7a m\u2019angoisse un peu, m\u00eame. Vous savez, pendant tout ce temps, je veux dire depuis que je me suis engag\u00e9 en ao\u00fbt 42 et jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, je n\u2019y ai pas pens\u00e9 beaucoup ; je ne voulais pas y penser&#8230; par superstition&#8230; parce que je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbr d\u2019en sortir vivant. Je crois bien que j\u2019\u00e9tais m\u00eame convaincu du contraire. Alors, penser \u00e0 l\u2019avenir &#8230;\u00a0 Regardez, \u00e7a commence \u00e0 bouillir&#8230; L\u2019eau va monter dans la boule du dessus&#8230; Nous n\u2019\u00e9tions pas comme vous, vous savez. En 39, au cin\u00e9ma, les actualit\u00e9s nous montraient les Anglais et les Fran\u00e7ais qui partaient pour la guerre en riant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019\u00e9tait des films de propagande. On nous projetait les m\u00eames, vous savez&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Peut-\u00eatre, mais ne me dites pas que vous n\u2019\u00e9tiez pas persuad\u00e9s que la guerre serait facile et qu\u2019elle ne durerait pas trois mois. Nous, les Am\u00e9ricains, si nous sommes partis dans l\u2019enthousiasme, c\u2019\u00e9tait pour venger Pearl Harbour. Mais nous savions que ce serait long, difficile&#8230; difficile contre le Japon, bien s\u00fbr, mais difficile aussi contre l\u2019Allemagne. Depuis deux ans, avant que l\u2019Am\u00e9rique n\u2019entre en guerre, nous avions \u00e9t\u00e9 abreuv\u00e9s d\u2019images de ce que les Allemands pouvaient faire. Toute l\u2019Am\u00e9rique \u00e9tait convaincue qu\u2019\u00e0 la fin nous gagnerions, mais tout le monde savait que ce serait dur&#8230; en tout cas, moi, je le savais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand je suis arriv\u00e9 au camp de Toccoa en octobre 42, je ne laissais pratiquement rien derri\u00e8re moi. Je n\u2019avais pas de fianc\u00e9e, pas de petite amie\u00a0; j\u2019avais laiss\u00e9 tomber une \u00e9bauche de carri\u00e8re artistique, j\u2019avais un travail qui m\u2019ennuyait, mes rapports avec ma famille n\u2019\u00e9taient pas les meilleurs qui soient&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous voyez\u00a0? Le caf\u00e9 a infus\u00e9 dans l\u2019eau et il va \u00eatre aspirer dans la boule du dessous. Il n\u2019y en plus pour longtemps&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019oserai pas dire que, pour moi, la guerre \u00e9tait la bienvenue mais au moins, elle m\u2019apportait du changement. \u00c0 Toccoa, j\u2019\u00e9tais pris en charge du matin jusqu\u2019au soir et du soir au matin. On me disait quoi faire, et quand et comment le faire. Je n\u2019avais plus \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, plus \u00e0 m\u00e9diter sur ma vie, \u00e0 ressasser mes \u00e9checs&#8230; je n\u2019en avais pas le temps. Je vivais chaque jour apr\u00e8s l\u2019autre, sans penser plus loin qu\u2019\u00e0 ce qu\u2019allait \u00eatre la journ\u00e9e du lendemain. Je ne protestais jamais, je faisais mon travail correctement, et m\u00eame du mieux possible&#8230; C\u2019est sans doute pour \u00e7a que je me suis fait rep\u00e9rer et qu\u2019on m\u2019a envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole des officiers de Fort Benning. J\u2019en suis sorti Second-Lieutenant. Apr\u00e8s \u00e7a, il y a eu l\u2019entrainement au parachutisme, et puis le camp en Angleterre avant de sauter sur la France. Le reste, je vous l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est vrai, Dashiell, vous me l\u2019avez racont\u00e9&#8230; en quatre phrases !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Qu\u2019est-ce que vous voudriez entendre de plus sur cette folie? Je vous ai dit l\u2019essentiel, tout ce qu\u2019il fallait pour comprendre pourquoi tout \u00e0 l\u2019heure, j\u2019\u00e9tais l\u00e0 o\u00f9 vous m\u2019avez rencontr\u00e9 au moment o\u00f9 vous m\u2019avez rencontr\u00e9. \u00c0 quoi bon en dire davantage ? Vous-m\u00eame, ce matin, vous n\u2019avez pas \u00e9t\u00e9 beaucoup plus bavard. Pourtant, vous avez d\u00fb vivre \u00e0 peu pr\u00e8s les m\u00eames choses que moi. Au fond, je suis s\u00fbr que vous non plus, vous n\u2019avez pas envie de parler de \u00e7a. Peut-\u00eatre que dans trente ou quarante ans, nous raconterons nos exploits \u00e0 nos petits-enfants, mais je n\u2019en suis pas s\u00fbr du tout. Non, quand tout cela sera fini, nous aurons envie d\u2019oublier, de passer \u00e0 autre chose. D\u2019ailleurs, vous verrez, dans cinq ans, peut-\u00eatre m\u00eame deux, nos histoires de guerre n\u2019int\u00e9resseront plus personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne sais pas&#8230; mais apr\u00e8s tout, vous avez raison\u00a0: \u00e0 quoi bon\u00a0? Je viens de r\u00e9aliser que mon p\u00e8re ne m\u2019a jamais parl\u00e9 de sa guerre, et pourtant il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cor\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de Reims et nomm\u00e9 commandant en 1918&#8230; Bon d\u2019accord, Dashiell, vous ne voulez pas parler de la guerre. Alors parlons d\u2019autre chose. Tout \u00e0 l\u2019heure, vous m\u2019avez dit que vous aviez tent\u00e9 une carri\u00e8re d\u2019artiste. \u00c7a, c\u2019est un bon sujet de conversation&#8230; ainsi donc, vous avez \u00e9t\u00e9 artiste\u00a0? Racontez-moi donc, s\u2019il vous plait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne vous ai pas dit que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 artiste. J\u2019ai voulu l\u2019\u00eatre, mais surement pas assez fort&#8230; c\u2019est pour cela que je ne l\u2019ai pas \u00e9t\u00e9&#8230; j\u2019ai abandonn\u00e9&#8230; voil\u00e0&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais encore\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Je n\u2019ai pas tr\u00e8s envie de m\u2019\u00e9tendre l\u00e0-dessus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Allons, Dashiell\u00a0! Je vous en prie&#8230; Mais dites-moi\u00a0! &#8230; il est plus de dix heures &#8230; vous ne voulez pas manger quelque chose\u00a0? Moi, je commence \u00e0 avoir faim. Je vais faire un tour \u00e0 la cuisine, il doit surement rester des tas de choses dans la glaci\u00e8re. Je reviens avec un plateau. En attendant, remettez donc une ou deux buches dans la chemin\u00e9e, voulez-vous\u00a0? Et r\u00e9fl\u00e9chissez \u00e0 ce que vous allez me dire&#8230; J\u2019insiste\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell restait seul dans la grande pi\u00e8ce sombre. Il se leva pour arranger le feu. Il r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 cette journ\u00e9e surprenante qu\u2019il venait de passer avec le Fran\u00e7ais. Antoine \u00e9tait un type vraiment tr\u00e8s attachant\u00a0; il faisait tout pour l\u2019accueillir, pour qu\u2019il se sente bien&#8230; Dashiell commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019en vouloir d\u2019avoir refus\u00e9 si s\u00e8chement d\u2019en dire davantage sur lui-m\u00eame. Apr\u00e8s tout, il \u00e9tait plus que vraisemblable qu\u2019apr\u00e8s cette rencontre, ils ne reverraient jamais. Alors, lui faire quelques confidences&#8230; pourquoi pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dix minutes plus tard, c\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une desserte sur roulettes qu\u2019Antoine est revenu. Ses deux \u00e9tages \u00e9taient couverts de plats en fa\u00efence ou en argent qui regorgeaient de charcuteries entam\u00e9es\u00a0: jambon de pays, saucisses, p\u00e2t\u00e9s, saucissons&#8230; Il y avait aussi un demi-poulet froid et du poisson fum\u00e9, une grosse boule pain et des fromages et, ruisselant de gouttes d\u2019eau, un seau \u00e0 champagne dans lequel une bouteille de vin blanc barbotait au milieu de blocs de glace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Nous avons de la chance. J\u2019ai crois\u00e9 la cuisini\u00e8re dans un couloir. Elle allait se coucher, mais elle a tenu \u00e0 nous pr\u00e9parer cet en-cas. Alors voil\u00e0\u00a0! Servez-vous, mon vieux et racontez-moi. Donc, vous avez voulu \u00eatre artiste. Et&#8230;\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et je n\u2019y suis pas arriv\u00e9. Voyez-vous, Antoine, je suis n\u00e9 dans une famille riche. La fortune des Stiller est venue de mon grand-p\u00e8re, Darius. Il avait cr\u00e9\u00e9 une des premi\u00e8res usines de machines-outils \u00e0 Pittsburgh. Mon p\u00e8re, David Stiller, en a pris la direction en 1910. Pendant la premi\u00e8re guerre, il est devenu fournisseur des grands chantiers navals de la c\u00f4te Est. Il a fait construire une autre usine et il a d\u00fb d\u00e9placer le si\u00e8ge \u00e0 New York. C\u2019est l\u00e0 que je suis n\u00e9. Nous habitions un grand appartement en plein Manhattan, \u00e0 Gramercy Park. Nous avions un chauffeur et deux ou trois domestiques&#8230; Je ne cherche pas \u00e0 vous impressionner, Antoine. Je veux juste que vous compreniez mon enfance. J\u2019\u00e9tais fils unique, j\u2019allais dans les meilleures \u00e9coles priv\u00e9es\u00a0; nous partions en vacances dans le Vermont ou dans notre maison de Long Island&#8230; Au lyc\u00e9e, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t bon \u00e9l\u00e8ve et mon p\u00e8re ne souhaitait qu\u2019une chose\u00a0: que je reprenne un jour la Stiller Inc. J\u2019\u00e9tais \u00e9lev\u00e9 dans cette id\u00e9e confortable&#8230; Je n\u2019aimais pas le sport, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t timide\u2026 En fait, je m\u2019ennuyais. Dans l\u2019ann\u00e9e de mes quatorze ans, deux choses importantes sont arriv\u00e9es. Tout d\u2019abord, on m\u2019a offert mon premier appareil photo. Je me suis d\u00e9couvert, oh ! non pas une passion, mais un int\u00e9r\u00eat pour la photographie. Je me suis mis \u00e0 tout photographier, la ville, les fum\u00e9es, le brouillard sur l\u2019East River, les voitures, mes parents, les domestiques, les gens dans la rue, le ciel\u2026 tout. Mes parents \u00e9taient heureux que j\u2019aie enfin trouv\u00e9 ce qu\u2019ils esp\u00e9raient \u00eatre une passion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques mois plus tard, en octobre, c\u2019\u00e9tait la Grande D\u00e9pression. Elle est arriv\u00e9e juste au moment o\u00f9 je commen\u00e7ais \u00e0 savoir me servir de ma cam\u00e9ra. Ma famille ne souffrait pas de la crise. Le capital de la Stiller \u00e9tait presque enti\u00e8rement familial et, pour pallier la baisse du carnet de commande, il suffisait \u00e0 mon p\u00e8re de fermer un atelier ou, au pire, une des trois usines et d\u2019attendre. A Gramercy Park, rien ne changeait&#8230; le chauffeur, les domestiques&#8230; nous vivions comme avant. Mais il me suffisait de sortir de Gramercy pour voir que la mis\u00e8re \u00e9tait partout. Au d\u00e9but, j\u2019y trouvais m\u00eame un avantage\u00a0: photographier les sc\u00e8nes de rue, les files d\u2019attente devant les soupes populaires, les ivrognes expuls\u00e9s des bars, les clochards allong\u00e9s sur les bouches de chaleur, c\u2019\u00e9tait autrement plus int\u00e9ressant que de faire des portraits de ma famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais \u00e0 force de me promener dans tous les quartiers de la ville \u00e0 la recherche d\u2019images, j\u2019ai fini par prendre conscience de l\u2019aspect dramatique de la crise. Ce fut un choc : des millions de gens se retrouvaient dans les rues, sur les routes, sans emploi, sans logement, sans aide. C\u2019\u00e9tait la cons\u00e9quence des innombrables faillites et des fermetures d\u2019usines. C\u2019\u00e9tait terrible, injuste ! Je me suis mis \u00e0 lire des journaux progressistes et je suis vite devenu un adolescent r\u00e9volt\u00e9. J\u2019ai m\u00eame assist\u00e9 \u00e0 des r\u00e9unions de la Ligue Communiste. Mais j\u2019\u00e9tais bien trop jeune pour pouvoir m\u2019inscrire et ils m\u2019ont fichu dehors. Ils ne voulaient pas d\u2019ennuis avec la famille d\u2019un gosse de riches. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 voler un peu d\u2019argent dans le sac de ma m\u00e8re et puis des bibelots du salon, des livres, des cendriers, des briquets\u2026 J\u2019allais les vendre dans la 49<sup>\u00e8me<\/sup> rue. Avec l\u2019argent, j\u2019achetais des publications de la Ligue ou je le donnais dans la rue, \u00e0 n\u2019importe quel bonhomme qui pouvait me paraitre pauvre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais mon \u00e9lan de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 n\u2019a pas dur\u00e9 longtemps, \u00e0 peine une ann\u00e9e scolaire. Aux vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, comme chaque ann\u00e9e, nous sommes all\u00e9s dans notre maison de Glen Cove. Je passais mon temps dans ma chambre \u00e0 lire des livres politiques ou sur la terrasse \u00e0 bronzer sur une chaise longue en ruminant sur le sort des ch\u00f4meurs de la grande crise. Je ne faisais plus de photos, je ne parlais \u00e0 personne.\u00a0 Je devais \u00eatre lugubre. Ma m\u00e8re s\u2019est inqui\u00e9t\u00e9e. Elle m\u2019a inscrit dans une \u00e9cole de voile sans me demander mon avis. J\u2019\u00e9tais furieux, mais j\u2019y suis all\u00e9 quand m\u00eame. Et c\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai rencontr\u00e9 mon premier amour, ou plut\u00f4t mon premier flirt. Patricia&#8230; C\u2019\u00e9tait la fille de voisins \u00e0 nous. Elle \u00e9tait blonde, gaie et sportive. Nous avons pass\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 faire de la voile, \u00e0 nous baigner dans les vagues et \u00e0 flirter dans les dunes. C\u2019est mon c\u00f4t\u00e9 t\u00e9n\u00e9breux et tourment\u00e9 qui avait d\u00fb lui plaire. Notre flirt n\u2019est jamais all\u00e9 tr\u00e8s loin. D\u2019ailleurs je ne crois pas que j\u2019\u00e9tais amoureux d\u2019elle, mais je me souviendrai toujours de ce bel \u00e9t\u00e9. J\u2019avais oubli\u00e9 la crise, la Ligue Communiste et les ch\u00f4meurs sur les routes. Je suis sorti de cet \u00e9t\u00e9 bronz\u00e9, muscl\u00e9, joyeux, en pleine forme\u2026 J\u2019\u00e9tais redevenu un gosse de riche insouciant\u2026 Vous voyez\u00a0! Tout \u00e7a n\u2019est pas tr\u00e8s passionnant, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais si, Dashiell, au contraire\u00a0! C\u2019est passionnant ! Moi aussi, mes parents \u00e9taient riches, vous savez, moi aussi j\u2019ai eu mon bel \u00e9t\u00e9 au soleil, moi aussi \u00e0 l\u2019automne, je n\u2019\u00e9tais plus le m\u00eame, mais\u2026 Comparer votre adolescence \u00e0 la mienne, \u00e7a m\u2019int\u00e9resse \u00e9norm\u00e9ment\u2026 elles sont tellement diff\u00e9rentes&#8230; En tout cas, vous venez de me confirmer une chose que je savais d\u00e9j\u00e0 : ce sont bien les femmes qui d\u00e9terminent notre destin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Qu\u2019est-ce que vous voulez dire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, il est \u00e9vident que cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, la jeune Patricia a orient\u00e9 votre vie. Sans elle, vous seriez peut-\u00eatre devenu communiste, qui sait ?\u00a0 Elle a modifi\u00e9 votre destin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell n\u2019\u00e9tait pas d\u2019accord et il le dit. S\u2019il avait oubli\u00e9 les convictions g\u00e9n\u00e9reuses de ses quinze ans, ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 Patricia qu\u2019il le devait, mais seulement \u00e0 sa rencontre avec elle. Elle n\u2019avait rien fait pour qu\u2019il se d\u00e9sint\u00e9resse des effets de la crise. Ils n\u2019en avaient seulement jamais parl\u00e9. D\u2019ailleurs, elle n\u2019avait aucune conscience politique. Elle ignorait m\u00eame ses sympathies de l\u2019\u00e9poque. Elle avait simplement \u00e9t\u00e9 l\u00e0, un moment, pour lui changer les id\u00e9es et le faire profiter de son \u00e9t\u00e9 et de sa jeunesse. Ce qui l\u2019avait fait \u00e9voluer, ce n\u2019\u00e9tait pas elle mais le simple fait de l\u2019avoir rencontr\u00e9e. Une rencontre avec un vieux p\u00eacheur, un autre gar\u00e7on, un livre ou m\u00eame un chien aurait pu avoir sur lui le m\u00eame effet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous voyez, Antoine, conclut Dashiell, pour moi, les femmes ne d\u00e9terminent rien. Elles font juste partie du hasard. Et c\u2019est le hasard qui dicte notre destin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous vous trompez, mon vieux. Moi je crois que si vous avez chang\u00e9 cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, si vous vous \u00eates mis \u00e0 la voile, si vous \u00eates redevenu un adolescent bronz\u00e9 et insouciant, c\u2019\u00e9tait pour plaire \u00e0 Patricia, ou tout au moins pour lui ressembler. Vous vous \u00eates fa\u00e7onn\u00e9 par rapport \u00e0 elle. Si, au lieu d\u2019elle, vous aviez rencontr\u00e9 une jeune communiste par exemple, il est probable que vous auriez renforc\u00e9 vos \u00ab\u00a0convictions g\u00e9n\u00e9reuses\u00a0\u00bb, comme vous dites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne sais pas\u2026 peut-\u00eatre. Mais, m\u00eame si vous avez raison, je veux dire sur le r\u00f4le des femmes dans notre vie, vous admettrez que c\u2019est par hasard que nous les rencontrons. C\u2019est donc bien le hasard qui nous commande !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous jouez sur les mots pour avoir le dernier, Dashiell. Il faudra que l\u2019on reparle de \u00e7a. Mais en attendant, dites-moi la suite, s\u2019il vous plait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu\u2019il racontait son adolescence, Dashiell s\u2019\u00e9tait largement servi de jambon de pays et le sel de la charcuterie lui avait donn\u00e9 soif. Abandonnant sa r\u00e9serve de jeune homme bien \u00e9lev\u00e9 et tout en continuant \u00e0 discourir, il s\u2019\u00e9tait servi et resservi de ce vin blanc frais dont il appr\u00e9ciait la saveur fruit\u00e9e. Il \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement ivre et il en \u00e9tait conscient. Il voyait bien qu\u2019il s\u2019\u00e9tait lanc\u00e9 dans des confidences bien plus intimes qu\u2019il ne l\u2019aurait voulu. Mais, dans la lueur de ce feu de chemin\u00e9e, dans ce salon sombre et confortable, devant cet auditeur attentif et bienveillant, il avait envie de continuer \u00e0 raconter. Il s\u2019\u00e9coutait avec surprise parler de choses qu\u2019il croyait oubli\u00e9es ou n\u2019avoir jamais dites \u00e0 personne et, en les disant, il avait l\u2019impression de mieux les comprendre. Il se pencha pour extraire la bouteille de Riesling de son seau \u00e0 glace et se servir un nouveau verre. Pench\u00e9 en avant, les coudes appuy\u00e9s sur ses genoux, les mains serr\u00e9es sur son verre, la t\u00eate basse, il poursuivit comme pour lui-m\u00eame :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Quand nous sommes rentr\u00e9s \u00e0 New York, j\u2019ai voulu revoir Patricia. Je suis all\u00e9 \u00e0 son appartement mais le portier m\u2019a annonc\u00e9 que les Rockwell n\u2019habitaient plus l\u00e0. Monsieur Rockwell avait brusquement fait faillite \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9. Il venait de se suicider. La maison de Glen Cove et l\u2019appartement de Park Avenue \u00e9taient en vente. Il n\u2019y avait plus personne l\u00e0-haut. Madame Rockwell \u00e9tait partie quinze jours plus t\u00f4t avec ses trois filles tenter de recommencer une vie en Oregon.\u00a0 Au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9, je n\u2019avais rencontr\u00e9 le p\u00e8re de Patricia que deux fois. Je n\u2019arrive pas \u00e0 me rappeler si sa mort m\u2019a fait quelque chose\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell s\u2019est arr\u00eat\u00e9 un instant, comme s\u2019il venait de d\u00e9couvrir cette indiff\u00e9rence et qu\u2019il cherchait \u00e0 se l\u2019expliquer. Puis, apr\u00e8s avoir bu une gorg\u00e9e de Riesling, il a repris :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Elle, je ne l\u2019ai jamais revue. J\u2019ai d\u00fb penser \u00e0 elle une semaine, deux peut-\u00eatre, et puis je suis pass\u00e9 \u00e0 autre chose. Je crois m\u00eame que je n\u2019ai pas gard\u00e9 une seule photo d\u2019elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0 Et apr\u00e8s ? demanda Antoine en lui servant un autre verre de Riesling.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s, Dashiell se mit \u00e0 parler plus rapidement pour raconter comment au retour de cet automne, il avait laiss\u00e9 tomber ses explorations des bas quartiers. La photographie l\u2019int\u00e9ressait toujours, mais il avait choisi un nouveau th\u00e8me, les gratte-ciels de Manhattan et plus particuli\u00e8rement les chantiers arr\u00eat\u00e9s en plein \u00e9lan par la crise. Il trouvait que cela donnait des images int\u00e9ressantes \u00e0 la fois sur le plan esth\u00e9tique et sur le plan philosophique&#8230; des poutrelles ac\u00e9r\u00e9es, \u00e9lanc\u00e9es vers le ciel, inutiles&#8230; des machines silencieuses, abandonn\u00e9es. Et puis, \u00e7a lui avait pass\u00e9. Trois ans plus tard, il \u00e9tait entr\u00e9 \u00e0 Columbia pour suivre des cours d\u2019\u00e9conomie et de finances. Il n\u2019y trouvait pas un grand int\u00e9r\u00eat, ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de passer ses examens sans difficult\u00e9s. Malgr\u00e9 la densit\u00e9 de son emploi du temps, il s\u2019\u00e9tait inscrit \u00e0 des cours d\u2019histoire, puis de litt\u00e9rature, puis de th\u00e9\u00e2tre, puis de cin\u00e9ma. Aucune de ces nouvelles passions ne dura bien longtemps, mais les cours de cin\u00e9ma lui firent red\u00e9couvrir la photographie. Il s\u2019\u00e9quipa du mat\u00e9riel le plus r\u00e9cent, le plus sophistiqu\u00e9 et il se mit encore une fois \u00e0 parcourir la ville \u00e0 la recherche de personnages de caract\u00e8re, g\u00e9n\u00e9ralement des ouvriers, des clochards ou des prostitu\u00e9es qu\u2019il payait occasionnellement pour en faire le portrait. Son p\u00e8re ne d\u00e9sesp\u00e9rait pas de lui faire prendre un jour la direction de la Stiller Inc. mais il essayait en m\u00eame temps d\u2019avoir l\u2019esprit large. Il voyait bien que son fils ne s\u2019\u00e9panouissait pas dans la finance et il voulait lui offrir ce que son p\u00e8re \u00e0 lui ne lui avait pas donn\u00e9 : la possibilit\u00e9 de \u00ab\u00a0perdre un peu de temps\u00a0\u00e0 faire l\u2019artiste avant de passer aux choses s\u00e9rieuses\u00a0\u00bb. Il accepta donc que Dashiell interrompe ses \u00e9tudes pendant un semestre sous la promesse qu\u2019il reviendrait ensuite passer son dipl\u00f4me. Sa future int\u00e9gration au sein de la Stiller demeurait implicite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et c\u2019est comme \u00e7a que le 12 janvier 1935, j\u2019ai d\u00e9barqu\u00e9 du Majestic dans le port de Southampton et que j\u2019ai commenc\u00e9 mon tour d\u2019Europe. Londres, Berlin, Paris, Vienne, Rome, Ath\u00e8nes\u2026 Je me baladais dans les rues, dans les mus\u00e9es, dans les jardins\u2026 Ce qui m\u2019int\u00e9ressait, comme avant \u00e0 New York, c\u2019\u00e9tait de photographier les gens. J\u2019en faisais des instantan\u00e9s, \u00e0 leur insu, ou bien je leur demandais de poser, seuls ou en groupe. C\u2019est \u00e9tonnant comme les gens\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Attendez, Dashiell ! l\u2019interrompit Antoine. Vous me dites que vous \u00e9tiez \u00e0 Paris en 1935 ? Vous vous souvenez de l\u2019\u00e9poque ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 J\u2019y suis rest\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s deux mois, de la mi-avril \u00e0 la mi-juin. On m\u2019avait dit que c\u2019\u00e9tait la meilleure p\u00e9riode pour \u00eatre \u00e0 Paris\u2026 Pourquoi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Vous preniez des photos des gens dans les rues de Paris au printemps 35\u00a0? Le Cujas, le Caf\u00e9 Cujas, \u00e7a vous dit quelque chose ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, je ne crois pas\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Le Quartier latin, le boulevard Saint-Michel, une terrasse de caf\u00e9 sur le trottoir&#8230; \u00e0 droite en descendant, un peu avant la Sorbonne\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oui, je crois\u2026 je me souviens\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019\u00e9tait le matin. Vous \u00eates arriv\u00e9 devant le Cujas, tout intimid\u00e9. Il y avait quelques personnes \u00e0 la terrasse et vous leur avez demand\u00e9 si vous pouviez les photographier\u2026 Vous vous souvenez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais oui, parfaitement. Il y avait deux hommes avec une jeune femme, et puis deux autres hommes\u2026 Et je me souviens aussi de la patronne, une femme brune, un peu forte\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Eh bien, mon cher, je peux vous annoncer que nous nous connaissons depuis dix ans ! La jeune femme s\u2019appelait Simone, l\u2019un des deux hommes qui l\u2019accompagnait c\u2019\u00e9tait Georges Cambremer, mon meilleur ami, et l\u2019autre, c\u2019\u00e9tait moi !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mon Dieu ! C\u2019est incroyable ! Cette photo, je m\u2019en souviens parfaitement ! Apr\u00e8s, nous avions m\u00eame discut\u00e9 quelques minutes\u2026 Dix ans\u00a0! Tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis&#8230; Et vous savez ce que sont devenus ces gens ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Georges, tout ce que je sais, c\u2019est qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 fait prisonnier en 40, comme moi. On m\u2019a dit qu\u2019il \u00e9tait entr\u00e9 au Gouvernement de Vichy, mais je n\u2019arrive pas \u00e0 y croire. Pour ce qui est de Simone, au moment de la photo, elle \u00e9tait ma maitresse. Nous nous sommes s\u00e9par\u00e9s bons amis peu de temps apr\u00e8s, mais je ne sais pas ce qu\u2019elle est devenue. Je crois qu\u2019elle voulait ouvrir une boutique de mode ou quelque chose comme \u00e7a\u2026 je ne l\u2019ai jamais revue. Les autres, non, je ne sais pas non plus. Mais, vous savez, je ne suis pas retourn\u00e9 \u00e0 Paris depuis l\u2019\u00e9t\u00e9 40, alors\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et vous, Antoine, vous\u00a0? Qu\u2019est-ce que vous avez fait apr\u00e8s ce printemps \u00e0 Paris ? C\u2019est bien votre tour de raconter, non ? Mais, si vous \u00eates d\u2019accord, j\u2019aimerais mieux que vous commenciez par le d\u00e9but, votre enfance, votre jeunesse\u2026 Vous avez dit tout \u00e0 l\u2019heure qu\u2019elle \u00e9tait diff\u00e9rente de la mienne. En quoi donc, s\u2019il vous plait ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 que Dashiell continue sa propre histoire, mais il avait raison, c\u2019\u00e9tait bien son tour de se raconter un peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bon, je vais tacher de vous expliquer \u00e7a. Mais il faudra vous rappeler que vous me devez la fin de votre histoire. Tout \u00e0 l\u2019heure, il faudra bien que vous me disiez ce que vous avez fait entre le moment o\u00f9 vous \u00e9tiez \u00e0 Paris en 35 et juin 44 en Normandie. Vous me devez neuf ann\u00e9es, mon vieux, n\u2019oubliez pas. Maintenant, reprenez un verre de vin et installez-vous. Je me lance\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 : Je suis n\u00e9 \u00e0 Aix-en-Provence en 1914, deux mois apr\u00e8s la d\u00e9claration de guerre. Comme tout le monde \u00e0 cette \u00e9poque, mon p\u00e8re, Jean de Colmont, a \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 comme aspirant dans l\u2019infanterie. J\u2019ai d\u00fb vous le dire tout \u00e0 l\u2019heure, il a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de Reims et nomm\u00e9 commandant peu de temps avant l\u2019armistice. Je sais qu\u2019en quatre ann\u00e9es de guerre, il est venu nous voir en permission seulement quatre ou cinq fois, mais le seul souvenir de lui que j\u2019ai gard\u00e9 de ma petite enfance, c\u2019est celui de son retour \u00e0 la maison la veille de No\u00ebl 1918. Un sacr\u00e9 No\u00ebl, je vous prie de croire ! A l\u2019\u00e9poque nous vivions \u00e0 Vauvenargues\u00a0; c\u2019est un petit village \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019Aix en Provence. Mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, le Comte Henri de Colmont, avait achet\u00e9 le ch\u00e2teau en 1839 aux Vauvenargues en m\u00eame temps que des vignobles et des terres agricoles au Nord d\u2019Aix en Provence. Sous le Second Empire, mon grand-p\u00e8re avait beaucoup d\u00e9velopp\u00e9 l\u2019exploitation des vignes. Il avait aussi diversifi\u00e9 son activit\u00e9 en se lan\u00e7ant dans la production de lavande sur le plateau de Valensole. Le vin, l\u2019agriculture traditionnelle, la lavande, tout cela avait permis \u00e0 la famille de traverser les crises politiques, les guerres et le phyllox\u00e9ra. Bref, au d\u00e9but des ann\u00e9es vingt, nous faisions partie des familles les plus riches de Provence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tandis qu\u2019Antoine d\u00e9roulait l\u2019histoire de son enfance, Dashiell commen\u00e7ait \u00e0 dodeliner de la t\u00eate. La journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 longue, charg\u00e9e de nourriture, d\u2019alcools et d\u2019\u00e9motions. Il \u00e9tait plus de minuit et Antoine continuait \u00e0 parler, \u00e9grenant similitudes et diff\u00e9rences entre leurs jeunesses respectives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous voyez ce que je voulais dire tout \u00e0 l\u2019heure, Dashiell. Nous avons \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame \u00e2ge et nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s tous les deux dans l\u2019abondance et la facilit\u00e9. Mais pendant que vous h\u00e9sitiez entre le communisme, la finance et la photographie, je savais d\u00e9j\u00e0 que je voulais \u00eatre \u00e9crivain. Pendant que vous flirtiez gentiment dans les dunes avec une jeune voisine sportive, je tombais amoureux d\u2019une jolie cousine. Alors que vous \u00eates persuad\u00e9 que votre Patricia n\u2019a eu aucune influence sur l\u2019\u00e9volution de votre vie, toute la mienne a \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9e par mon Isabelle. D\u2019ailleurs, il faut que je vous raconte cela.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Dashiell, dans une douce torpeur entrecoup\u00e9e de br\u00e8ves plong\u00e9es dans l\u2019inconscience, entendit plus qu\u2019il ne l\u2019\u00e9couta l\u2019histoire d\u2019Antoine et de Georges, d\u2019Antoine et Isabelle, d\u2019Isabelle et Georges et d\u2019Isabelle et Antoine. Il ne remarqua pas \u2014 comment l\u2019aurait-il pu\u00a0? \u2014 qu\u2019Antoine \u00e9tait rest\u00e9 discret sur ses relations avec la petite Louise du Chabanais, la grande Simone de la rue Br\u00e9a et les autres ma\u00eetresses trimestrielles qu\u2019il avait eues. N\u2019y tenant plus, tandis qu\u2019Antoine d\u00e9ambulait devant lui, Dashiell finit pas allonger ses jambes sur le canap\u00e9. Il appuya sa nuque sur l\u2019accoudoir de velours et, berc\u00e9 par la voix d\u2019Antoine, il se permit de fermer les yeux un instant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, une odeur de caf\u00e9 le r\u00e9veillait. La lumi\u00e8re du jour per\u00e7ait \u00e0 travers les rideaux tir\u00e9s, le feu \u00e9tait \u00e9teint, et quelqu\u2019un s\u2019agitait dans la pi\u00e8ce. Ses Rangers \u00e9taient pos\u00e9es c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te au pied du canap\u00e9 et ses jambes \u00e9taient recouvertes d\u2019une lourde robe de chambre chamarr\u00e9e, celle que portait Antoine tout \u00e0 l\u2019heure. D\u2019ailleurs, c\u2019\u00e9tait lui qui s\u2019approchait du canap\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bonjour Dashiell.\u00a0 Vous avez bien dormi ? Le petit d\u00e9jeuner est pr\u00eat, l\u00e0, sur la grande table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Antoine&#8230; je suis d\u00e9sol\u00e9. Excusez-moi&#8230; Je ne voulais pas&#8230; Vos cousins vont&#8230; Quelle heure est-il ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Il est huit heures et demie. Ne vous excusez pas, mon vieux. \u00c9lisabeth et Victor ont parfaitement compris que vous \u00e9tiez&#8230; disons&#8230; fatigu\u00e9&#8230; Un peu ivre aussi. Ils ont d\u00fb partir aux chais et ils s\u2019excusent de n\u2019avoir pu vous saluer ce matin. C\u2019est \u00e9patant, en ce moment, vous ne trouvez pas\u00a0? On nous pardonne tout, \u00e0 nous les militaires. Il faut en profiter, \u00e7a ne va pas durer&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vraiment, je suis confus&#8230; j\u2019esp\u00e8re que&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Puisque je vous dis que ce sont eux qui s\u2019excusent ! N\u2019en parlons plus. Vous les verrez peut-\u00eatre tout \u00e0 l\u2019heure. Comment vous sentez-vous, mon vieux ? Vous voulez prendre votre bain avant ou apr\u00e8s le petit d\u00e9jeuner ? Pour moi, c\u2019est fait. Apr\u00e8s ? Parfait. Alors, on passe \u00e0 table. Allez zou !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si Dashiell se sentait encore un peu vaseux, Antoine paraissait en pleine forme. Il \u00e9tait ras\u00e9, coiff\u00e9 et s\u2019\u00e9tait habill\u00e9 d\u2019un pantalon de flanelle gris clair et d\u2019un blazer crois\u00e9 bleu marine sur un pull \u00e0 col roul\u00e9 blanc. On l\u2019aurait cru \u00e0 un cocktail de fin de tournoi dans un country club. Dashiell tenta d\u2019oublier que lui portait son treillis de combat sur les m\u00eames sous-v\u00eatements depuis deux jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En versant le caf\u00e9, Antoine \u00e9tait en train de pr\u00e9ciser :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Celui-l\u00e0, c\u2019est la cuisini\u00e8re qui l\u2019a pr\u00e9par\u00e9. Je vous pr\u00e9viens\u00a0: il ne sera peut-\u00eatre pas aussi bon que celui que vous nous avez fait hier&#8230; Bon, mon vieux Dashiell, la nuit derni\u00e8re, j\u2019ai l\u2019impression que vous vous \u00eates endormi en plein milieu de mon histoire, non ? Est-ce que vous vous souvenez que j\u2019ai fini par me marier avec Isabelle ? Oui ? Tant mieux, parce que j\u2019y tiens\u00a0! Apr\u00e8s \u00e7a, presque tout de suite, il y a eu la guerre&#8230; d\u2019abord la dr\u00f4le de guerre et puis la d\u00e9b\u00e2cle. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 fait prisonnier, comme tout le monde, et au bout de deux ans, j\u2019ai fini par m\u2019\u00e9vader. Quand je suis arriv\u00e9 \u00e0 Vauvenargues, j\u2019\u00e9tais dans un sale \u00e9tat&#8230; pas beau \u00e0 voir&#8230; mais surtout, j\u2019\u00e9tais moralement \u00e9puis\u00e9, d\u00e9moli, battu. Les autres prisonniers que j\u2019ai rencontr\u00e9s par la suite m\u2019ont dit que \u00e7a arrivait souvent : ceux qui avaient bien r\u00e9sist\u00e9 aux camps et qui avait r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019\u00e9vader s\u2019\u00e9croulaient moralement une fois en libert\u00e9. Et c\u2019\u00e9tait \u00e7a\u00a0: j\u2019avais tenu le coup deux ans, gr\u00e2ce aux camarades, au bloc que nous formions contre les privations, les vexations, les brimades, le froid, la faim&#8230; contre les Allemands&#8230; Et maintenant que j\u2019\u00e9tais enfin au chaud, nourri, soign\u00e9, choy\u00e9 par deux femmes qui m\u2019aimaient, Isabelle et ma m\u00e8re, je m\u2019effondrais. J\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 dans une sorte de m\u00e9lancolie&#8230; c\u2019est un \u00e9tat terrible, vous savez&#8230; Rien n\u2019avait de sens, rien n\u2019\u00e9tait utile, rien ne valait qu\u2019on agisse&#8230; tout \u00e9tait d\u00e9risoire puisque, quoi qu\u2019on fasse, on allait mourir. \u00ab\u00a0Pourquoi donc suis-je n\u00e9 si ce n\u2019est pour toujours\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0 a dit je ne sais plus qui&#8230; Alors, \u00e0 quoi bon faire l\u2019amour \u00e0 sa femme ou parler avec son p\u00e8re, pourquoi s\u2019occuper de ses vignes ou entrer dans la R\u00e9sistance puisque, de toute fa\u00e7on, tout cela \u00e7a ne durerait que quelques instants&#8230; Je ne pensais m\u00eame pas au suicide, je crois que je n\u2019en avais pas l\u2019\u00e9nergie. Je passais mes journ\u00e9es dans une cabane en haut d\u2019un arbre \u00e0 lire et relire mes livres d\u2019enfant. Je ne voyais pas l\u2019enfer que je faisais subir \u00e0 ceux qui m\u2019aimaient&#8230; Et puis en juin dernier, un cousin et plusieurs amis d\u2019enfance se sont fait tuer le m\u00eame jour dans une attaque g\u00e9n\u00e9rale que la R\u00e9sistance avait lanc\u00e9e trop t\u00f4t contre les Allemands. Elle devait pr\u00e9parer le d\u00e9barquement en Provence. Ce fut un \u00e9chec terrible et le d\u00e9barquement n\u2019eut pas lieu.\u00a0 La mort inutile de mes amis aurait d\u00fb me confirmer dans ma conviction que toute action \u00e9tait vaine, mais ce fut le contraire. Quand j\u2019\u00e9tais au cachot dans le camp de Nuremberg, j\u2019avais eu un voisin, un communiste fervent. Nous arrivions \u00e0 discuter pendant des nuits enti\u00e8res. Les conditions \u00e9taient dures et il \u00e9tait tr\u00e8s malade. Un matin il m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Je vais surement crever bient\u00f4t, mais tant pis, ce n\u2019est pas grave&#8230; au moins j\u2019aurais agi&#8230;\u00a0\u00bb Je me suis souvenu de cette phrase, et d\u2019un coup, je me suis dit que toute vie \u00e9tait peut-\u00eatre inutile, mais que, justement \u00e0 cause de \u00e7a, c\u2019\u00e9tait l\u2019action et seulement l\u2019action qui comptait. Le lendemain, j\u2019ai quitt\u00e9 le ch\u00e2teau et je suis parti dans le maquis. Quand le d\u00e9barquement a enfin eu lieu, j\u2019ai rejoint l\u2019arm\u00e9e de Lattre. Le reste, je vous l\u2019ai racont\u00e9 hier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, vous savez tout&#8230; Vous savez tout, mais pas moi. \u00c0 moi, il me manque la fin de votre histoire, vous vous souvenez ? J\u2019en suis rest\u00e9 \u00e0 notre incroyable rencontre sur le boulevard Saint Michel. Alors ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois ou quatre heures de sommeil sur le canap\u00e9 du salon et le petit d\u00e9jeuner qu\u2019il avait entam\u00e9 avec enthousiasme avaient d\u00e9gag\u00e9 le cerveau de Dashiell de ses brumes \u00e9thyliques. Il se rappelait ses confidences de la nuit et sa timidit\u00e9 naturelle les lui faisait regretter. Il d\u00e9cida de ne plus s\u2019\u00e9pancher de la sorte et c\u2019est en des termes neutres qu\u2019il raconta la suite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En juillet 35, il avait achev\u00e9 son tour d\u2019Europe \u00e0 Ath\u00e8nes d\u2019o\u00f9 il avait rejoint Londres par avion pour embarquer pour New-York \u00e0 Southampton. L\u00e0, comme promis, il avait repris ses cours de finance \u00e0 Columbia tout en pr\u00e9parant un album et une exposition de ses photos qu\u2019il intitula simplement \u00ab\u00a0Visages d\u2019Europe\u00a0\u00bb. Ses parents lui lou\u00e8rent pour deux mois une galerie dans le quartier de Chelsea. Ils firent imprimer l\u2019album de l\u2019exposition \u00e0 compte d\u2019auteur. Le jour du vernissage fut pour lui le plus beau jour de sa vie. Pour une fois confiant, il comptait sur le succ\u00e8s de l\u2019exposition et sur la vente des albums pour lui permettre de dire adieu \u00e0 la Stiller Inc. et se lancer dans la seule carri\u00e8re qui l\u2019attirait un tant soit peu, la carri\u00e8re d\u2019artiste. Mais l\u2019exposition fut un \u00e9chec. La presse ne se d\u00e9rangea qu\u2019en tr\u00e8s petit nombre et les rares critiques furent m\u00e9diocres ou franchement mauvaises. Dashiell se souvenait plus particuli\u00e8rement de l\u2019une d\u2019entre elles: <em>Visages d\u2019Europe : de banales photos de vacances d\u2019un fils de famille qui, de Londres \u00e0 Ath\u00e8nes et de Paris \u00e0 Berlin, ne nous donne \u00e0 voir que du pittoresque rab\u00e2ch\u00e9. Au moins, le jeune Dashiell Stiller aura fait un beau voyage. Pas nous&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bien s\u00fbr, avec de telles critiques, l\u2019album ne s\u2019est pas vendu. Je me suis aper\u00e7u que mon p\u00e8re ne paraissait pas m\u00e9content de cet \u00e9chec. Un temps, je me suis m\u00eame demand\u00e9 si&#8230; Je ne sais pas. En tout cas, j\u2019ai abandonn\u00e9 l\u2019id\u00e9e de faire carri\u00e8re dans la photographie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un peu t\u00f4t pour abandonner, vous ne croyez pas ? Un \u00e9chec, et surtout un premier \u00e9chec, \u00e7a ne porte pas forc\u00e9ment \u00e0 cons\u00e9quence pour un artiste. Vous n\u2019avez jamais r\u00e9essay\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement d\u00e9courag\u00e9. Et puis au fond, je me demande si j\u2019y tenais vraiment, \u00e0 faire de la photo mon m\u00e9tier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 qu\u2019il repartait dans les confidences geignardes. Il d\u00e9cida de faire plus attention.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Toujours est-il que j\u2019ai pass\u00e9 mon dipl\u00f4me de Columbia, continua-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et, le lendemain, vous \u00eates entr\u00e9 comme vice-pr\u00e9sident \u00e0 la Stiller Inc.\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous vous moquez de moi, Antoine. En fait, j\u2019ai refus\u00e9 fermement d\u2019entrer \u00e0 la direction financi\u00e8re au si\u00e8ge, m\u00eame comme sous-assistant d\u2019un sous-directeur. J\u2019ai exig\u00e9 de passer d\u2019abord en usine pendant un an ou deux. La premi\u00e8re usine du groupe, c\u2019\u00e9tait Pittsburgh. \u00c7a me convenait tr\u00e8s bien. Je ne sais pas si ma tendance r\u00e9volutionnaire refaisait surface ou si je cherchais \u00e0 me punir de mon \u00e9chec, mais ouvrier \u00e0 Pittsburgh, pour moi, c\u2019\u00e9tait parfait. Mon p\u00e8re a accept\u00e9 \u00e0 condition que je me fasse embaucher sous un autre nom que le mien. Je crois m\u00eame qu\u2019un instant, il a \u00e9prouv\u00e9 un peu d\u2019admiration pour moi&#8230; refuser la facilit\u00e9, accepter d\u2019\u00eatre ouvrier&#8230; Mais \u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et voil\u00e0, c\u2019est reparti, se disait Stiller, je ne peux pas m\u2019en emp\u00eacher\u2026\u00a0\u00bb Et il continuait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pittsburgh, c\u2019\u00e9tait parfait parce que, comme plus tard au camp de Toccoa, je n\u2019avais pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, le contremaitre le faisait pour moi. La vie d\u2019un ouvrier n\u2019\u00e9tait pas facile \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais \u00e7a allait. J\u2019avais des copains, ils ne demandaient pas d\u2019o\u00f9 je venais, ni pourquoi je n\u2019\u00e9tais pas tout \u00e0 fait comme eux, avec ma fa\u00e7on de parler, de manger, de boire. Ils m\u2019acceptaient sans poser de question. Tr\u00e8s vite, ils ont commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019inviter \u00e0 des f\u00eates, des mariages, \u00e0 la chasse m\u00eame, une fois ou deux. J\u2019y allais. Je n\u2019\u00e9tais jamais tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019aise, parce que \u00e7a me g\u00eanait de leur cacher que j\u2019\u00e9tais le fils du patron. Ils essayaient de me pr\u00e9senter des filles, des filles de l\u2019usine ou des employ\u00e9es de chez Safeway. Elles \u00e9taient plut\u00f4t gentilles en g\u00e9n\u00e9ral et, de fille en fille, j\u2019ai fini par en \u00e9pouser une. Elle s\u2019appelait Meg. Je ne sais pas vraiment pourquoi nous nous sommes mari\u00e9s&#8230; pour changer, pour voir, pour faire quelque chose de nouveau, pour la f\u00eate&#8230; je ne sais pas. On a divorc\u00e9 au bout d\u2019un an. Elle avait rencontr\u00e9 un type de passage\u00a0; elle voulait partir avec lui au Canada. \u00c7a s\u2019est fait \u00e0 l\u2019amiable, sans disputes, sans probl\u00e8me. Je crois m\u00eame qu\u2019apr\u00e8s, quand je l\u2019ai accompagn\u00e9e \u00e0 la gare, je me suis senti soulag\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai encore tenu le coup pendant un an, et puis j\u2019en ai eu assez de la com\u00e9die que je devais jouer tous les jours devant les copains. J\u2019ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re pour lui dire que je rentrais \u00e0 New-York et j\u2019ai quitt\u00e9 Pittsburgh sans rien dire \u00e0 personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9 au si\u00e8ge, sous mon vrai nom cette fois-ci, au service comptable. On m\u2019y a accueilli avec empressement. Tout le monde savait tr\u00e8s bien qui j\u2019\u00e9tais et que je n\u2019y resterai pas longtemps. Je suis pass\u00e9 \u00e0 la Direction financi\u00e8re six mois plus tard et, le 1er d\u00e9cembre 41, une semaine avant Pearl Harbor, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 Directeur Fiscal et Financier. Brillante carri\u00e8re, n\u2019est-ce pas, Antoine\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Effectivement, Dashiell, mais ne soyez pas amer. Vous aviez les dipl\u00f4mes pour \u00e7a, non\u00a0? Et puis, je suis s\u00fbr qu\u2019on ne vous aurait pas donn\u00e9 ce poste si vous n\u2019aviez pas \u00e9t\u00e9 capable de le tenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Peut-\u00eatre&#8230; \u00e7a m\u2019est difficile de juger. D\u2019ailleurs, on ne le saura jamais, parce qu\u2019en ao\u00fbt, je me suis engag\u00e9 dans l\u2019infanterie parachut\u00e9e. La suite, vous la connaissez&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine craignant que Dashiell ne s\u2019arr\u00eate l\u00e0, il voulut le relancer dans une nouvelle direction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous m\u2019avez dit hier soir que vous ne saviez pas ce que vous alliez faire apr\u00e8s la guerre. Vous n\u2019allez pas retourner dans votre beau bureau de Directeur Fiscal et Financier\u00a0? \u00c7a m\u2019a impressionn\u00e9, \u00e7a, vous savez&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ne crois pas, Antoine&#8230; je ne crois pas. L\u2019id\u00e9e de reprendre ce boulot m\u2019effraie. C\u2019est un boulot int\u00e9ressant, c\u2019est certain, mais c\u2019est froid, sans risque, tout trac\u00e9, trop pay\u00e9&#8230; apr\u00e8s tout ce que j\u2019ai vu, la souffrance, la mort, la l\u00e2chet\u00e9, le courage, l\u2019amiti\u00e9, la camaraderie&#8230; passer le reste de mes jours \u00e0 calculer des rentabilit\u00e9s ou \u00e0 chercher les meilleurs moyens d\u2019\u00e9viter le fisc, \u00e7a me parait impossible&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, mon vieux. Je vais vous donner un conseil. Je ne suis surement pas le mieux plac\u00e9 pour \u00e7a\u00a0: je ne vous connais que depuis vingt-quatre heures, je ne sais pas grand-chose de votre pays et rien de votre m\u00e9tier actuel. Mais ce que je sais de fa\u00e7on certaine, c\u2019est qu\u2019apr\u00e8s la guerre, la vie ne pourra plus \u00eatre la m\u00eame qu\u2019avant. Tout va changer, ici comme en Am\u00e9rique\u00a0! Il y a tellement de gens qui vont devoir repartir de z\u00e9ro&#8230; Dans quelques mois, il y aura des opportunit\u00e9s formidables, vous allez voir \u00e7a\u00a0! Ce que je sais aussi, c\u2019est que, dans tout ce que vous m\u2019avez racont\u00e9, une seule chose m\u2019a sembl\u00e9 vous int\u00e9resser, c\u2019est la photographie. Vous avez peut-\u00eatre manqu\u00e9 de pers\u00e9v\u00e9rance, de confiance en vous, mais visiblement vous aimiez \u00e7a. Maintenant, je me souviens de votre enthousiasme quand nous avions discut\u00e9 apr\u00e8s votre photo sur le Boulevard Saint-Michel\u00a0: vous aimiez la photo, mon cher\u00a0!\u00a0 Vous aviez l\u2019air d\u2019\u00eatre fait pour \u00e7a\u00a0! Alors foncez, Dashiell, allez-y\u00a0! Ne reprenez pas ce boulot qui vous ennuie, et tant pis pour votre p\u00e8re. C\u2019est votre vie, pas celle de votre p\u00e8re\u00a0! La sienne est faite, quelle qu\u2019elle soit. Quittez New-York\u00a0! Allez faire de la photo chez les indiens d\u2019Arizona ou les esquimaux du Groenland\u00a0! Partez en Afrique tirer le portrait des Zoulous ou \u00e0 Paris photographier les jolies filles&#8230; Croyez-moi, mon vieux. Faites ce que vous avez envie de faire&#8230; Vous avez \u00e0 peine trente ans, vous avez surv\u00e9cu \u00e0 la guerre, vous avez de la chance, mais m\u00e9fiez-vous, la vie est br\u00e8ve&#8230; Croyez-moi, Dashiell, allez-y !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell restait silencieux, les yeux fix\u00e9s sur son bol de caf\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Excusez-moi, Dashiell, lui dit Antoine, je me suis emball\u00e9, je n\u2019aurais pas d\u00fb&#8230; Apr\u00e8s tout, ce n\u2019est pas&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Dashiell l\u2019interrompt\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, non&#8230; Vous avez raison, \u00e7a ne peut pas continuer comme \u00e7a&#8230; Il faut que&#8230; Mais, la photo&#8230; je ne sais pas&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, trouvez autre chose&#8230; le cin\u00e9ma&#8230; la peinture&#8230; l\u2019\u00e9criture&#8230; Tenez\u00a0! Vous \u00eates sensible, vous venez de vivre des instants incroyables&#8230; trouvez un style, un point de vue et racontez votre guerre, l\u2019entrainement, les premiers sauts, la Normandie, les hommes sous vos ordres, les Ardennes, tout \u00e7a&#8230; ou alors racontez votre tour de l\u2019Europe&#8230; pourquoi pas\u00a0? Un roman d\u2019apprentissage, c\u2019est formidable pour commencer\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell r\u00e9fl\u00e9chit encore, puis il se met \u00e0 penser \u00e0 haute voix\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mon tour d\u2019Europe, oui, pourquoi pas\u00a0?&#8230; les gens rencontr\u00e9s, les villes&#8230; la petite Molly \u00e0 Londres&#8230; la mont\u00e9e du nazisme \u00e0 Berlin&#8230; l\u2019Op\u00e9ra de Vienne&#8230; et Rome, Oui, Rome&#8230; je pourrais peut-\u00eatre faire \u00e7a&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bien s\u00fbr que vous pourriez faire \u00e7a. \u00c9coutez, mon vieux, quand la guerre sera finie, venez \u00e0 Paris. Tous les am\u00e9ricains qui veulent \u00e9crire viennent \u00e0 Paris. Vous pourriez habiter chez moi, en plein c\u0153ur de Saint-Germain des Pr\u00e9s. Il n\u2019y a pas de meilleur endroit pour \u00e9crire, vous verrez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous croyez vraiment que&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Puisque je vous dis que je vous invite. \u00c7a ne manque pas de place chez nous, rue de l\u2019Universit\u00e9. On vous trouvera bien une petite chambre sous les toits&#8230; comme \u00e7a, vous serez vraiment dans l\u2019ambiance\u00a0! Rien de tel qu\u2019une mansarde \u00e0 Saint Germain des pr\u00e9s pour avoir du g\u00e9nie. Allez, promettez-moi que vous viendrez\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Franchement, Antoine, je ne sais pas&#8230; C\u2019est une sacr\u00e9e d\u00e9cision, vous savez\u00a0? Changer de m\u00e9tier, surtout pour celui d\u2019\u00e9crivain, changer de pays, quitter sa famille, m\u00eame si&#8230; enfin&#8230; vous avez sans doute raison&#8230; tout va changer, il faut que tout change, et moi aussi, je dois changer&#8230; c\u2019est tentant, Antoine, tr\u00e8s tentant&#8230; mais il faut que j\u2019y r\u00e9fl\u00e9chisse encore un peu&#8230; en tout cas, votre proposition me touche \u00e9norm\u00e9ment&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Allez\u00a0! N\u2019h\u00e9sitez plus, Dashiell\u00a0! Acceptez\u00a0! Et puis, j\u2019ai tr\u00e8s envie de vous faire visiter mon Paris, et puis aussi, pourquoi pas, Vauvenargues&#8230; Et surtout, vous rencontrerez Isabelle. Vous verrez, c\u2019est une femme extraordinaire, jeune, belle, cultiv\u00e9e, passionn\u00e9e, dr\u00f4le&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine se tait un instant, puis il reprend\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Isabelle&#8230; Je lui ai fait vivre des moments difficiles ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Vous vous rendez-compte qu\u2019apr\u00e8s deux ans de camp de prisonniers, je lui ai fait vivre encore deux autres ann\u00e9es terribles&#8230;\u00a0 elle m\u2019a soign\u00e9, aid\u00e9, aim\u00e9 pendant toute cette horrible p\u00e9riode o\u00f9 j\u2019\u00e9tais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Et moi, je suis parti\u00a0!&#8230; sans rien lui dire&#8230; juste une lamentable lettre d\u2019adieu&#8230; je l\u2019ai laiss\u00e9e sans nouvelle depuis tout ce temps&#8230; pas une lettre, pas un message, rien&#8230; Lorsque je suis parti dans le maquis et ensuite dans la 1<sup>\u00e8re<\/sup> Arm\u00e9e, j\u2019\u00e9tais absolument certain de mourir. D\u2019ailleurs, je crois que par moment, c\u2019est bien ce que je cherchais. Mais maintenant, j\u2019ai compris. C\u2019est fini tout \u00e7a\u00a0! Dans un mois, dans trois mois, la guerre sera termin\u00e9e. J\u2019irai la retrouver. Elle comprendra, elle a d\u00e9j\u00e0 compris, j\u2019en suis s\u00fbr, et elle me pardonnera. Nous allons vivre ensemble&#8230; \u00e0 Paris&#8230; \u00e0 Vauvenargues&#8230; o\u00f9 elle voudra&#8230; Je travaillerai, je serai prof ou banquier&#8230; ou \u00e9crivain, n\u2019importe quoi qui me permette de rester pr\u00e8s d\u2019elle. On aura un enfant, deux enfants, trois enfants, je ne sais pas, mais on va \u00eatre heureux. Nous allons vivre&#8230; tous les deux&#8230; enfin\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 de sa chaise, et ses derni\u00e8res phrases, il les avait dites en marchant de la table \u00e0 la fen\u00eatre, de la fen\u00eatre au canap\u00e9, du canap\u00e9 \u00e0 la table. Exalt\u00e9, il ne parlait plus \u00e0 Dashiell, il s\u2019adressait au monde. Comme il s\u2019\u00e9tait tu depuis quelques secondes, Dashiell lui demanda\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Mais Isabelle, est-ce qu\u2019elle sait tout \u00e7a\u00a0? Vous me dites qu\u2019elle n\u2019a eu aucune nouvelle de vous depuis des mois, depuis votre lettre d\u2019adieu. Tout ce qu\u2019elle sait c\u2019est que vous l\u2019avez quitt\u00e9e froidement, pour toujours. Vous devriez peut-\u00eatre lui \u00e9crire, lui dire que vous \u00eates vivant, que vous allez revenir et que vous voulez vivre avec elle&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous avez raison, je vais le faire&#8230; bient\u00f4t. Mais la guerre n\u2019est pas tout \u00e0 fait finie&#8230;, j\u2019aimerais mieux&#8230; vous comprenez&#8230; j\u2019aimerais mieux attendre d\u2019\u00eatre s\u00fbr&#8230; mais je vais le faire&#8230; bient\u00f4t&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Le plus t\u00f4t sera le mieux, Antoine. Le plus t\u00f4t sera le mieux&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Jeep qui amenait Dashiell de Berchtesgaden l\u2019a d\u00e9pos\u00e9 sur le tarmac de l\u2019a\u00e9roport de Salzbourg et quelques minutes plus tard, le C47 a d\u00e9coll\u00e9. Il n\u2019y a que cinq passagers dans l\u2019avion, Dashiell et quatre officiers sup\u00e9rieurs, des colonels. Il les a salu\u00e9s au pied de l\u2019appareil et ils lui ont rendu son salut n\u00e9gligemment, presque amicalement. Apparemment, ils ne connaissent pas la raison de la pr\u00e9sence de ce simple lieutenant dans leur avion. Ils se sont install\u00e9s aux quatre si\u00e8ges qui se font face autour de la petite table de travail viss\u00e9e dans le plancher. Avant le d\u00e9collage, le commandant de bord, un capitaine, a descendu l\u2019all\u00e9e centrale pour venir les saluer et \u00e9changer quelques mots. Il y a eu des rires. Sur une derni\u00e8re plaisanterie, le capitaine est remont\u00e9 au poste de pilotage pour lancer les deux moteurs l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Le bruit a enfl\u00e9, la carlingue a vibr\u00e9 puis, les freins enfin l\u00e2ch\u00e9s, l\u2019appareil s\u2019est lanc\u00e9 sur le tarmac pour atteindre \u00e0 pleine vitesse le d\u00e9but de la piste dans un large virage et d\u00e9coller d\u00e8s les premiers m\u00e8tres de la ligne droite. Les colonels ont applaudi en riant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell, tourn\u00e9 sur son si\u00e8ge tout au fond de l\u2019appareil, regarde Salzbourg disparaitre derri\u00e8re l\u2019empennage. Dans l\u2019avion, le bruit est terrible. L\u2019appareil balance ses ailes et secoue un peu sa carlingue en traversant la premi\u00e8re couche de nuages. Maintenant, il est en plein soleil. Le bruit diminue et l\u2019avion semble ralentir. Tout se calme. Il fait froid. Dashiell s\u2019enfonce dans son blouson et ferme les yeux. Il est fatigu\u00e9. La nuit derni\u00e8re, apr\u00e8s avoir lu le rapport Bronski, il lui a \u00e9t\u00e9 impossible de s\u2019endormir. Alors, il somnole tandis que les quatre officiers parlent fort pour couvrir le bruit des moteurs. Parfois, dans une demi-conscience, il comprend des bribes de phrases&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab &#8230; jamais on aurait d\u00fb leur laisser prendre Berlin&#8230; il n\u2019y a plus de Wehrmacht&#8230;\u00a0 maintenant, c\u2019est les Russes qu\u2019on a en face&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce sont les quatre colonels qui continuent de r\u00e9gler le sort de la guerre \u00e0 l\u2019avant du C47.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell regarde le paysage d\u00e9filer sous l\u2019aile.\u00a0 Les routes d\u00e9sertes, les villages intacts, les champs d\u00e9coup\u00e9s par les bocages et les rivi\u00e8res scintillantes, les for\u00eats profondes trou\u00e9es de sombres \u00e9tangs, tout ce calme oubli\u00e9, tout cela le fascine. Ici, la guerre n\u2019a pas laiss\u00e9 de trace\u00a0; le temps les a peut-\u00eatre effac\u00e9es. Mais le paysage change, les routes deviennent plus larges, plus nombreuses, on y voit rouler des camions, il y a des voies ferr\u00e9es qui se coupent, se rejoignent, se regroupent, \u00e9clatent, traversent des gares, p\u00e9n\u00e8trent dans des tunnels, ressortent d\u2019entrep\u00f4ts ; un semi de crat\u00e8res apparait, on dirait une photo de la Lune, et puis un b\u00e2timent effondr\u00e9, un autre incendi\u00e9, un train entier couch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9, noirci, disloqu\u00e9, et maintenant la ville, parsem\u00e9e de collines de d\u00e9combres, la cath\u00e9drale intacte, la Grand-Place d\u00e9truite&#8230; Est-ce que c\u2019est une ville allemande ou une ville fran\u00e7aise\u00a0? Ou belge peut-\u00eatre. Comment savoir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0&#8230; Berlin, foncer&#8230; fallait foncer, mais voil\u00e0, les politiciens&#8230;\u00a0\u00a0vous savez qu\u2019on a coul\u00e9 le Yamato\u00a0?&#8230; c\u2019est bient\u00f4t fini, l\u00e0-bas&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une heure ou deux, l\u2019avion se posera \u00e0 Londres, mais \u00e0 pr\u00e9sent, o\u00f9 est-il\u00a0? Est-ce qu\u2019il vole au-dessus d\u2019un pays vainqueur ou d\u2019un pays vaincu. Vu de haut comme cela, sans rep\u00e8re, il n\u2019y a pas de moyen de le savoir. D\u2019o\u00f9 qu\u2019elles viennent, o\u00f9 qu\u2019elles tombent, les bombes font les m\u00eames d\u00e9g\u00e2ts&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0&#8230;partons \u00e0 Singapour demain soir et de l\u00e0 aux Philippines pour rejoindre Macarthur&#8230;. se rendront jamais&#8230; j\u2019aimerais \u00eatre \u00e0 votre place, Bill&#8230; faudra aller jusqu\u2019au bout, jusqu\u2019\u00e0 Tokyo, vous verrez&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le C47 s\u2019est pos\u00e9 sur l\u2019a\u00e9rodrome de Gatwick. Plus pr\u00e8s de la porte de l\u2019appareil, Dashiell est descendu le premier. Il sera bient\u00f4t six heures du soir, la lumi\u00e8re est pauvre et il tombe une pluie fine. Les quatre officiers colonels descendent \u00e0 leur tour en continuant \u00e0 discuter. Dashiell s\u2019\u00e9loigne un peu, mais il entend\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0&#8230; pas un mois que Roosevelt est mort et d\u00e9j\u00e0&#8230; vous lui faites confiance, vous\u00a0?\u00a0&#8230; Truman\u00a0? Connais pas\u00a0! &#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la p\u00e9nombre naissante, deux phares apparaissent. Ils se refl\u00e8tent sur le tarmac mouill\u00e9 et zigzaguent entre les silhouettes des avions au parking. C\u2019est un bus militaire. Un sous-officier en descend et salue les colonels. Il a pour ordre de les amener imm\u00e9diatement au QG des forces alli\u00e9es, \u00e0 Camp Griffis.\u00a0 Le bus s\u2019\u00e9loigne avec les officiers \u00e0 bord tandis que Dashiell reste plant\u00e9 l\u00e0, sous la pluie, ne sachant que faire. D\u2019autres phares\u00a0: c\u2019est une jeep b\u00e2ch\u00e9e. Elle vient chercher les deux pilotes. Au moment o\u00f9 elle va repartir, le commandant du C47 lance \u00e0 Dashiell\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Alors, Lieutenant\u00a0? Vous n\u2019allez quand m\u00eame pas rester l\u00e0 tout seul, sous cette pluie. Allez, montez\u00a0! Vous allez o\u00f9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Merci, Sir. Je ne sais pas, je n\u2019ai pas mes ordres&#8230;au bureau des affaires militaires, je suppose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Alors on vous d\u00e9pose \u00e0 l\u2019a\u00e9rogare. C\u2019est surement l\u00e0. Nous, on va faire la f\u00eate \u00e0 Londres. On vous emm\u00e8ne si vous voulez\u00a0! Non\u00a0? Allez\u00a0! La guerre est finie, vous savez\u00a0? \u00c7a se f\u00eate, bon sang\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Merci, mais non. Je dois rentrer \u00e0 New York. Il y a surement un ordre qui m\u2019attend au bureau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous rentrez \u00e0 la maison\u00a0? D\u00e9j\u00e0\u00a0? Dites-donc, Lieutenant, vous \u00eates un sacr\u00e9 veinard\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oui, Sir. Un sacr\u00e9 veinard&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019a\u00e9rogare, le bureau des affaires militaires US partageait le local de la Pan Am. Une jeune femme sergent des WAC lui remit une enveloppe scell\u00e9e \u00e0 son nom. Elle contenait un ordre de transport qui pr\u00e9cisait son itin\u00e9raire\u00a0: il devait prendre le vol Pan Am du lendemain pour New York, puis le surlendemain un vol de New York \u00e0 Atlanta o\u00f9 un transport militaire le prendrait pour le conduire \u00e0 Toccoa. Dashiell se dit qu\u2019il n\u2019aurait pas le temps de passer voir sa famille \u00e0 Manhattan. De toute fa\u00e7on, il n\u2019en avait pas envie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La jeune WAC lui dit que son avion d\u00e9collait le lendemain, 9 mai, \u00e0 1015, qu\u2019il ferait escale \u00e0 Shannon puis \u00e0 Gander pour se poser le surlendemain \u00e0 1715 \u00e0 LaGuardia. Elle ajouta qu\u2019il allait voyager avec le tout dernier Lockheed-Constellation, un superbe appareil civil qui ne mettait pas dix heures \u00e0 traverser l\u2019Atlantique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 En plus, l\u2019avion sera presque vide, ajouta-t-elle. Vous en avez de la chance, Lieutenant\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est vrai. Je suis un sacr\u00e9 veinard&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pour cette nuit, si vous voulez, il y a un logement pour les officiers de passage. Vous avez aussi un bon h\u00f4tel \u00e0 un demi mile de l\u2019a\u00e9rogare&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Merci, sergent. Je crois que je vais rester l\u00e0. Je trouverai bien un endroit pour m\u2019allonger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La WAC s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9e\u00a0: l\u2019avion \u00e9tait presque plein. Entr\u00e9 le premier, Dashiell avait choisi sa place, tout au fond, une place o\u00f9 il \u00e9tait certain d\u2019\u00eatre tranquille. Mais au dernier moment, une cinquantaine de personnels techniques de l\u2019Air Force avait embarqu\u00e9 \u00e0 bord du Constellation. Se connaissant tous, joyeux et bruyants, ils partaient \u00e0 Burbank pour un s\u00e9minaire de formation \u00e0 la maintenance des nouveaux Lockheed livr\u00e9s \u00e0 l\u2019arm\u00e9e. Pour la plupart, ils \u00e9taient en Angleterre depuis deux ans et ils \u00e9taient heureux de rentrer au pays, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait que pour quelques semaines. Le vol entre Gatwick et Shannon se fit dans un brouhaha continu. A l\u2019arri\u00e8re, le si\u00e8ge de Dashiell \u00e9tait continuellement secou\u00e9 par les turbulences. Fatigu\u00e9 par une mauvaise nuit sur une banquette de l\u2019a\u00e9rogare, abruti par le bruit des moteurs, agac\u00e9 par l\u2019exub\u00e9rance des personnels de l\u2019Air Force, Dashiell n\u2019arrivait pas \u00e0 s\u2019endormir, toujours agit\u00e9 par le souvenir des lacets du Kehlstein et, quand il parvenait \u00e0 s\u2019endormir, toujours r\u00e9veill\u00e9 par des \u00e9clats de rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019atterrissage \u00e0 Shannon se fit dans la joie et les applaudissements. Pendant les deux heures d\u2019attente, Dashiell d\u00e9cida de s\u2019offrir une tr\u00eave. Il se rendit au bar o\u00f9 il acheta une bouteille de whisky irlandais \u2014 apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait le produit local \u2014 et un grand pot de pop-corn qu\u2019il fit abondamment saler, puis il alla s\u2019allonger par terre le long d\u2019un mur, la nuque appuy\u00e9e contre son sac. L\u00e0, il se mit \u00e0 boire au goulot, lentement, r\u00e9guli\u00e8rement. Le whisky l\u2019\u00e9c\u0153urait un peu, mais le sel du pop-corn lui redonnait le go\u00fbt de boire. Au moment o\u00f9 on les appelait pour remonter dans l\u2019appareil, il n\u2019avait bu qu\u2019un tiers de la bouteille. Il n\u2019\u00e9tait que l\u00e9g\u00e8rement ivre, de sorte qu\u2019il put rejoindre l\u2019avion et traverser la cabine jusqu\u2019\u00e0 sa place sans trop se faire remarquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Constellation d\u00e9colla dans la nuit et Dashiell s\u2019endormit d\u00e8s que la baisse de r\u00e9gime des quatre moteurs annon\u00e7a que l\u2019on avait atteint l\u2019altitude de croisi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait nu dans un amphith\u00e9\u00e2tre de son universit\u00e9 en train d\u2019assister, angoiss\u00e9, \u00e0 un cours de philosophie auquel il ne comprenait strictement rien quand il tomba de son banc en poussant un petit cri.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tout va bien, Lieutenant, c\u2019est juste une petite turbulence. Mais nous allons traverser un orage&#8230; il vaudrait mieux vous rasseoir et attacher votre ceinture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Euh&#8230; comment\u00a0? Oui, oui&#8230; d\u2019accord, d\u2019accord, excusez-moi, je m\u2019assieds.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell se redressa sur son si\u00e8ge, cligna trois fois des paupi\u00e8res et regarda la femme qui se penchait sur lui. Elle \u00e9tait jeune et blonde. Ses cheveux courts et raides encadraient un joli visage qui lui souriait, l\u2019air amus\u00e9. Elle portait l\u2019uniforme de l\u2019Air Force. Sur son \u00e9paule, on pouvait voir son grade de Sergent Technique et, sur sa pochette de poitrine, son nom, Powers. Il avait mal \u00e0 la t\u00eate, mal au c\u0153ur\u00a0; il se sentait mis\u00e9rable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Qu\u2019est-ce que vous voulez, Powers\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais rien, Lieutenant, rien du tout. Je voulais juste \u00e9viter que vous ne sautiez au plafond \u00e0 la prochaine turbulence&#8230; Vous savez, je vous ai vu tout \u00e0 l\u2019heure \u00e0 Shannon&#8230; vous n\u2019aviez pas l\u2019air dans votre assiette, alors je voulais savoir si vous alliez bien, si vous n\u2019alliez pas \u00eatre malade avec toutes ces secousses&#8230; c\u2019est tout&#8230; tenez, je vous ai apport\u00e9 un verre d\u2019eau&#8230; mais si vous pr\u00e9f\u00e9rez un caf\u00e9, je peux aller&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Merci, mademoiselle, vous \u00eates tr\u00e8s gentille&#8230; Mademoiselle&#8230;?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Lucy<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, Lucy&#8230; pardonnez-moi si j\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9sagr\u00e9able. J\u2019\u00e9tais tellement loin quand vous m\u2019avez r\u00e9veill\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je sais, il y a des hommes qui sont comme \u00e7a au r\u00e9veil. Il vaut mieux ne rien leur demander&#8230; A propos, vous dormez la bouche ouverte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je suis d\u00e9sol\u00e9&#8230; c\u2019est ridicule\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pas du tout, c\u2019est touchant chez un homme. \u00c7a le rend comme un enfant&#8230; enfin \u00e7a, \u00e7a d\u00e9pend de l\u2019homme&#8230; Vous, vous aviez l\u2019air d\u2019un enfant. Houps\u00a0! Une nouvelle secousse\u00a0! Vous permettez que je m\u2019asseye\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans attendre sa r\u00e9ponse, Lucy s\u2019est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Dashiell. Elle a attach\u00e9 sa ceinture et, tr\u00e8s vite, elle a commenc\u00e9 \u00e0 raconter sa vie. Lucy Powers avait vingt-neuf\u00a0 ans, elle \u00e9tait n\u00e9e \u00e0 Providence dans le Rhode Island\u00a0; elle y serait probablement rest\u00e9e toute sa vie, mais, trois ans plus t\u00f4t, elle avait d\u00e9cid\u00e9 de changer d\u2019existence : elle avait divorc\u00e9 et s\u2019\u00e9tait engag\u00e9e dans l\u2019US Air Force\u00a0; elle avait suivi une formation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e pour devenir technicienne sp\u00e9cialiste des trains d\u2019atterrissage\u00a0; affect\u00e9e \u00e0 la maintenance des bombardiers am\u00e9ricains bas\u00e9s en Angleterre, elle avait pass\u00e9 \u00e0 Londres une ann\u00e9e formidable\u00a0; le travail en \u00e9quipe, la sensation de participer \u00e0 un gigantesque projet, les liaisons amoureuses \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, les sorties en bandes dans cette ville bouillonnante, les nuits d\u2019alertes pass\u00e9es \u00e0 danser, chanter et flirter dans les tunnels du m\u00e9tro, toutes ces choses excitantes qu\u2019elle n\u2019aurait jamais connues si elle \u00e9tait rest\u00e9e \u00e0 Providence avec Don, son ex-mari. Elle avait d\u00e9couvert ce que pouvait donner \u00e0 une femme le c\u00e9libat, l\u2019ind\u00e9pendance et l\u2019\u00e9loignement\u00a0: la libert\u00e9. Elle consid\u00e9rait comme la chance de sa vie de s\u2019\u00eatre trouv\u00e9e \u00e0 Londres au moment o\u00f9 la guerre basculait et de pouvoir y vivre cette p\u00e9riode extraordinaire d\u2019enthousiasme et de f\u00e9brilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant, elle rentrait aux USA pour une p\u00e9riode de formation chez Lockheed en Californie, mais elle comptait bien retourner \u00e0 Londres d\u00e8s que possible, et m\u00eame s\u2019y \u00e9tablir d\u00e9finitivement quand la guerre serait finie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu\u2019elle parlait, les lumi\u00e8res int\u00e9rieures de l\u2019avion s\u2019\u00e9tait \u00e9teintes et les conversations des passagers avaient fini par cesser. Chacun tentait de trouver une position moins inconfortable pour dormir un peu car il restait encore six ou sept heures de vol avant de se poser \u00e0 Terre-Neuve.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c0 votre tour, Lieutenant. Racontez-moi un peu votre guerre, ce que vous faites dans cet avion, d\u2019o\u00f9 vous \u00eates, o\u00f9 vous allez, toute cette sorte de choses&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c0 moins que vous ne pr\u00e9f\u00e9riez ne pas parler, ou m\u00eame que je me taise&#8230; ou mieux, que je m\u2019en aille&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pardonnez-moi, Lucy. Je n\u2019ai pas envie de parler. Mais vous pouvez rester&#8230; s\u2019il vous pla\u00eet&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A partir de cet instant, Lucy ne pronon\u00e7a plus une parole. Elle demeura un moment immobile, comme si elle r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 ce que cet homme venait de lui dire, et puis elle s\u2019installa plus confortablement. Sur l\u2019accoudoir, son avant-bras touchait celui de Dashiell. Dans la lueur bleut\u00e9e des veilleuses, il vit que ses manches \u00e9taient relev\u00e9es. Il s\u2019agita sur son si\u00e8ge, et sa main toucha la peau du poignet d\u00e9nud\u00e9 de Lucy. Il se demanda instantan\u00e9ment si c\u2019\u00e9tait involontaire ou s\u2019il avait cherch\u00e9 ce contact. Elle ne parut pas se poser la question et, lentement, elle d\u00e9boucla sa ceinture de s\u00e9curit\u00e9, se pencha en avant et, se tournant vers Dashiell, elle posa d\u00e9licatement ses l\u00e8vres sur sa bouche. Dashiell ne bougeait pas. Le baiser \u00e9tait frais, doux et tendre. Un petit bout de langue vint fr\u00f4ler d\u00e9licatement ses l\u00e8vres. Il fut secou\u00e9 d\u2019un petit sanglot, et d\u2019un coup, les muscles de ses \u00e9paules, de son ventre et de ses cuisses se rel\u00e2ch\u00e8rent. La tension accumul\u00e9e depuis tant de jours s\u2019\u00e9vanouit tandis qu\u2019il rendait son baiser \u00e0 la jeune femme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques secondes plus tard, elle se recula l\u00e9g\u00e8rement et chuchota \u00e0 l\u2019oreille de Dashiell\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ne bougez pas, je reviens&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell s\u2019enfon\u00e7a dans son si\u00e8ge, allongeant les jambes le plus qu\u2019il pouvait et poussa un soupir involontaire de bien-\u00eatre en fermant les yeux. Qui \u00e9tait cette jeune femme, douce et ti\u00e8de ? Que voulait-elle ? Jamais, une femme ne l\u2019avait abord\u00e9 de cette fa\u00e7on, un m\u00e9lange d\u2019audace, de naturel et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Un m\u00e9lange bien agr\u00e9able, pensait-il. Pendant quelques instants, il n\u2019avait pens\u00e9 \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019aux sensations qui montaient en lui, abandon, oubli, d\u00e9sir&#8230; Pendant leur long baiser, Lucy s\u2019\u00e9tait content\u00e9e de lui caresser chastement la nuque tandis qu\u2019il passait son bras autour de sa taille. Ni l\u2019un ni l\u2019autre n\u2019avait \u00e9bauch\u00e9 de geste plus intime, plus os\u00e9. Il avait aim\u00e9 cette r\u00e9serve. Elle lui rappelait leurs timidit\u00e9s d\u2019adolescents quand il retrouvait Patricia dans les dunes de Glen Cove.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout d\u2019un coup, les phares de la Jeep r\u00e9apparurent. Il se for\u00e7a \u00e0 rouvrir grand les yeux pour chasser cette vision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De sa place, tout au fond de l\u2019avion, il pouvait voir l\u2019enfilade des si\u00e8ges jusqu\u2019\u00e0 la porte du poste de pilotage. Ils n\u2019\u00e9taient occup\u00e9s que sur les dix ou douze premi\u00e8res rang\u00e9es. A trois rangs devant lui, dans la p\u00e9nombre de la cabine, il pouvait voir la silhouette de Lucy, debout dans le couloir. Dashiell pensa qu\u2019elle cherchait quelque chose dans le coffre \u00e0 bagage, mais tout \u00e0 coup le coffre s\u2019abatt\u00eet sans bruit \u00e0 l\u2019horizontale. Lucy s\u2019agita encore quelques instants devant le coffre, puis elle rejoignit Dashiell et lui prit la main. Elle lui dit simplement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Venez&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ob\u00e9it, la rejoignit dans le couloir et la suivit jusqu\u2019au coffre rest\u00e9 ouvert. C\u2019\u00e9tait en fait une couchette, semblable \u00e0 celles que l\u2019on trouve dans les wagons-lits. Lucy y monta avec souplesse et lui tendit la main pour qu\u2019il la rejoigne. Quand ce fut fait, elle tira lentement un petit rideau sur glissi\u00e8res qui isola enti\u00e8rement la couchette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 On m\u2019avait bien dit que dans ces nouveaux Constellations, il y avait des versions avec couchettes \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, mais je n\u2019aurais jamais cru qu\u2019elles puissent \u00eatre aussi larges. C\u2019est confortable, non ? Personne ne nous a vu, et personne ne peux nous voir&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais, Lucy&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Maintenant, taisez-vous, Lieutenant. Vous avez bien assez parl\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et elle l\u2019embrassa \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques heures plus tard, Lucy commen\u00e7a \u00e0 s\u2019agiter sur la couchette, r\u00e9veillant Dashiell. La jeune femme \u00e9tait en train de se contorsionner pour enfiler son pantalon de treillis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Dash, r\u00e9veillez-vous. On se pose dans une heure \u00e0 Terre-Neuve. Le pilote vient de l\u2019annoncer. Il va falloir se lever et replier la couchette. Mais je vais d\u2019abord passer aux toilettes, dit-elle en \u00e9cartant un peu le rideau apr\u00e8s lui avoir pos\u00e9 un baiser sur la joue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par le rideau entr\u2019ouvert, Dashiell pouvait voir la file d\u2019attente qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9e devant les toilettes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais il y a plein de monde ! On va nous voir ! chuchota Dashiell, affol\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et alors ? Vous avez honte ? Pas moi&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce reproche implicite lui fit monter le rouge aux joues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, mais&#8230; Non, bien s\u00fbr, lui r\u00e9pondit-il avec ce qui pouvait \u00eatre le plus proche d\u2019un sourire d\u2019excuse pour son \u00e9troitesse d\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Alors, tout va bien, dit Lucy et elle sauta dans l\u2019all\u00e9e centrale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell referma le rideau et entreprit de se rhabiller lui aussi. Quand elle repassa devant la couchette, dix minutes plus tard, Lucy glissa sa main derri\u00e8re le rideau pour un petit salut \u00e0 Dashiell et continua dans le couloir jusqu\u2019\u00e0 rejoindre sa place vers l\u2019avant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s l\u2019atterrissage \u00e0 Gander, les passagers se dispers\u00e8rent dans l\u2019a\u00e9rogare, \u00e0 la recherche d\u2019un caf\u00e9 ou d\u2019un endroit pour s\u2019\u00e9tendre. Dashiell cherchait Lucy des yeux, mais il ne la trouvait pas. Le self-service venait d\u2019ouvrir pour accueillir les passagers du vol de Londres. Il y trouva une table libre. Il commanda des \u0153ufs frits, du pain perdu et du caf\u00e9 et, tout en regardant les gouttes de pluie glisser le long de la vitrine qui donnait sur le tarmac, il se mit \u00e0 penser \u00e0 sa nuit. Elle avait \u00e9t\u00e9 douce et tendre, lente et silencieuse. Entre deux \u00e9lans, il avait pos\u00e9 sa t\u00eate sur le ventre de la femme et l\u2019avait laiss\u00e9e ainsi longtemps, parfaitement \u00e9veill\u00e9, se laissant p\u00e9n\u00e9trer de cette paix, de ce parfum qui baignaient le petit espace clos de la couchette. Il n\u2019avait plus peur, il ne pensait plus \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019au corps de Lucy, ferme et tendre \u00e0 la fois, et au sien, parfaitement d\u00e9tendu, comme jamais auparavant il ne l\u2019avait senti. Et puis, il s\u2019endormait, profond\u00e9ment, sans r\u00eave, pour se r\u00e9veiller sous une nouvelle caresse de Lucy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il finit par l\u2019apercevoir, riant au lieu d\u2019un groupe de femmes de l\u2019Air Force. Elle le vit, mais ne fit aucun geste pour le rejoindre ni m\u00eame aucun signe de reconnaissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ils embarqu\u00e8rent \u00e0 nouveau \u00e0 bord du Constellation, Dashiell s\u2019installa \u00e0 sa place d\u2019origine, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de l\u2019appareil, esp\u00e9rant que Lucy viendrait le rejoindre. Mais de nouveaux passagers \u00e9taient mont\u00e9s \u00e0 bord et l\u2019un d\u2019entre eux vint s\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Dashiell. Quand il vit Lucy passer \u00e0 sa hauteur dans le couloir, il alla la rejoindre \u00e0 l\u2019arri\u00e8re<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bonjour, Lucy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle fumait, debout entre les deux rang\u00e9es de fauteuils. Elle regardait distraitement \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur par le hublot de la porti\u00e8re. Dashiell, surpris par l\u2019indiff\u00e9rence de son accueil, ne savait pas quoi dire. Tout ce qu\u2019il put trouver c\u2019est : \u00ab\u00a0vous avez bien dormi?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pas mal, merci, r\u00e9pondit-elle en tordant un peu la bouche pour ne pas lui souffler la fum\u00e9e au visage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Surpris par la bri\u00e8vet\u00e9 de la r\u00e9ponse, Dashiell \u00e9tait d\u00e9contenanc\u00e9. Il continua, se for\u00e7ant \u00e0 la nonchalance :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Moi, j\u2019ai dormi comme une buche. \u00c7a ne m\u2019\u00e9tait pas arriv\u00e9 depuis longtemps !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme Lucy ne r\u00e9pondait pas, Dashiell poursuivit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Dites&#8230; En principe, je pars pour Atlanta demain matin, mais si vous voulez, je dois pouvoir repousser \u00e7a d\u2019un jour ou deux. \u00c7a vous dirait de passer un peu de temps \u00e0 New York avec moi?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pourquoi pas\u00a0? r\u00e9pondit Lucy d\u2019un air absent que Stiller ne remarqua pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je pourrais vous faire visiter la ville. Je suis de l\u00e0-bas, vous savez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 D\u2019accord, Dashiell, \u00e7a sera avec plaisir. Mais l\u00e0, il faut que je retourne \u00e0 ma place. On va bient\u00f4t se poser. On en reparle quand on sera \u00e0 LaGuardia.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Parfait\u00a0! A tout \u00e0 l\u2019heure, Lucy.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Constellation s\u2019est pos\u00e9 une heure plus tard. Les passagers sont descendus par la porte avant dans le brouhaha des rires et la bousculade des manteaux et des bagages \u00e0 main. Dashiell a vu dispara\u00eetre la silhouette de Lucy dans l\u2019embrasure. Puis il s\u2019est lev\u00e9 \u00e0 son tour pour sortir sur le tarmac. Il a suivi la ligne ondulante des voyageurs jusqu\u2019au contr\u00f4le des passeports. Il a patient\u00e9 dans la file d\u2019attente en se haussant de temps en temps sur la pointe des pieds pour tenter d\u2019apercevoir Lucy. Il a montr\u00e9 sa carte d\u2019officier et son ordre de mission au M.P. de service. Il a parcouru le grand hall \u00e0 pas vifs, de la salle des bagages \u00e0 la sortie vers les autobus, du guichet des correspondances \u00e0 la porte des taxis, du comptoir des informations au bureau de l\u2019immigration, mais il n\u2019a pas vu Lucy. La derni\u00e8re image qu\u2019il garderait d\u2019elle, ce serait cette souple silhouette de trois quarts franchissant la porte de l\u2019avion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9\u00e7u, d\u00e9contenanc\u00e9, il a pass\u00e9 le reste de la journ\u00e9e \u00e0 tourner dans l\u2019a\u00e9rogare et \u00e0 se demander quel \u00e9tait le sens de cette aventure. En montant dans le bimoteur de la Pan Am pour Atlanta, il y avait renonc\u00e9. Il avait d\u00e9cid\u00e9 que le souvenir qu\u2019il garderait de ce qui, pour lui, deviendrait pour toujours la \u00ab\u00a0nuit du Constellation\u00a0\u00bb, ce serait le baiser l\u00e9ger et joyeux que cette jolie fille ind\u00e9pendante avait pos\u00e9 sur sa joue avant de sauter \u00e0 bas de la couchette.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Dashiell, l\u2019ann\u00e9e qui suivit passa dans l\u2019ennui, l\u2019alcool et le souvenir du cauchemar de la piste du Kehlstein. \u00c0 Toccoa, tous les officiers \u00e9taient au courant des raisons de son rapatriement pr\u00e9cipit\u00e9 des zones de combat. Quelques-uns n\u2019y attachaient aucune d\u2019importance \u2014 apr\u00e8s tout, les deux victimes n\u2019\u00e9taient pas am\u00e9ricaines et c\u2019\u00e9tait l\u2019essentiel \u2014 mais d\u2019autres firent de lui l\u2019objet de leur m\u00e9pris. Dashiell remarquait que les plus agressifs \u00e0 son \u00e9gard \u00e9taient souvent ceux qui n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 au front. Il se moquait bien de leurs allusions et de leurs perfidies. Il n\u2019avait pas besoin de ces imb\u00e9ciles pour revoir chaque nuit la Jeep d\u2019Antoine sauter dans le vide. Alors, le soir, au lieu d\u2019aller au mess o\u00f9 d\u2019ailleurs personne ne lui aurait adress\u00e9 la parole, il s\u2019enfermait dans sa chambre avec un carton de Coors qu\u2019il finissait dans la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son sup\u00e9rieur imm\u00e9diat \u00e9tait le Major Bellows qui commandait le service charg\u00e9 des travaux sur la base militaire. Il avait \u00e0 sa disposition des \u00e9quipes techniques abondantes et un parc de mat\u00e9riel moderne, mais il faisait volontiers appel \u00e0 des entreprises ext\u00e9rieures pour effectuer les gros travaux. A l\u2019arriv\u00e9e de Dashiell, Bellows commen\u00e7a par lui confier les t\u00e2ches administratives les plus stupides et les plus insignifiantes possibles, tandis qu\u2019il se r\u00e9servait les contacts avec les entreprises, la n\u00e9gociation des contrats et le suivi des travaux. Quand, apr\u00e8s un mois, Dashiell demanda qu\u2019on lui confie des t\u00e2ches plus int\u00e9ressantes, Bellows lui r\u00e9pondit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, Stiller, je comprends bien que ce que je vous demande de faire n\u2019est pas tr\u00e8s int\u00e9ressant pour un type comme vous. J\u2019ai lu votre dossier, vous savez\u00a0: fils de famille, Universit\u00e9 de Columbia, ancien directeur financier de Stiller Inc., Bronze Star&#8230; Alors, bien s\u00fbr, cocher des inventaires, vous trouvez que ce n\u2019est pas digne de vous. Eh bien, figurez-vous que je n\u2019ai rien d\u2019autre \u00e0 vous donner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Est-ce que je ne pourrais pas superviser la construction de la zone Nord, par exemple, Sir, demanda timidement Stiller, sous votre contr\u00f4le bien entendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous n\u2019avez pas ce qu\u2019il faut pour \u00e7a, Stiller. Vous n\u2019\u00eates pas un homme de chantier, mon pauvre vieux&#8230; discuter avec les entrepreneurs, les mener \u00e0 la baguette, \u00e7a demande de l\u2019exp\u00e9rience. Ce n\u2019est pas un boulot facile, vous savez\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 J\u2019ai quand m\u00eame command\u00e9 un peloton de parachutistes pendant dix-huit mois, Sir, dont dix en campagne en France, en Hollande, en Belgique et en Allemagne, Sir. Ce n\u2019\u00e9tait pas un boulot facile non plus, vous savez !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 \u00c9coutez, Stiller, s\u2019\u00e9nerva le Major, ne la ramenez pas avec votre pass\u00e9 de h\u00e9ros de guerre. On a vu ce qu\u2019il a donn\u00e9 au Nid d\u2019Aigle, votre commandement\u00a0! Alors, foutez-moi la paix\u00a0! Ou bien vous faites ce que je vous dis de faire, ou bien je confie tout \u00e7a au sergent Devereux. Il en sera tr\u00e8s content. Vous, vous venez au camp le moins possible, et vous me laissez travailler tranquille. \u00c7a vous va\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a faisait d\u00e9j\u00e0 quelques temps que Dashiell l\u2019avait compris\u00a0: Bellows trafiquait avec les entreprises et l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un nouvel adjoint le g\u00eanait dans ses affaires. Que Bellows vole l\u2019Oncle Sam, Dashiell s\u2019en moquait bien. Il accepta l\u2019offre du major\u00a0en demandant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Quand puis-je faire passer vos instructions \u00e0 Devereux, Sir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 D\u00e8s ce soir, Stiller, d\u00e8s ce soir&#8230; Et que je vous voie le moins possible, compris\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain, Dashiell prit une chambre en ville et \u00e0 partir de ce jour, il ne vint pratiquement plus au camp que pour prendre les quelques gardes que le service du camp lui imposait et se faire voir de temps en temps au mess des officiers. Il ne mit plus les pieds dans le service de Bellows et tout le monde en fut bien content.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Presque chaque matin, Dashiell prenait sa voiture et roulait vers le nord le long de la rivi\u00e8re Tallulah. Au bout d\u2019une douzaine de miles, il tournait dans un chemin de terre qui suivait la berge jusqu\u2019\u00e0 un petit lac sombre au bord duquel il s\u2019arr\u00eatait. L\u00e0, quand il faisait beau, il s\u2019asseyait en tailleur sur le capot de sa voiture et se mettait \u00e0 \u00e9crire. Si le temps \u00e9tait \u00e0 la pluie, il restait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur \u00e0 boire des bi\u00e8res et \u00e9couter du piano-jazz sur une station locale. Un jour, la musique s\u2019interrompit et la radio annon\u00e7a que la premi\u00e8re bombe A venait d\u2019exploser au-dessus du Japon, \u00e0 Hiroshima.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell avait entrepris d\u2019\u00e9crire sa guerre. Sans rien expliquer de sa situation familiale, de ses \u00e9tudes ni de son m\u00e9tier, il avait entam\u00e9 son r\u00e9cit de fa\u00e7on abrupte avec sa visite au centre de conscription de l\u2019infanterie de Sutton Place \u00e0 Manhattan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Jeudi 20 aout 1942<br \/>\nCe matin, comme d\u2019habitude, quand je suis sorti du m\u00e9tro, j\u2019ai pris la 57\u00e8me. Mais, arriv\u00e9 devant mon bureau, j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 marcher vers l\u2019Est. Je n\u2019avais aucun but particulier, je voulais seulement ne pas aller au bureau aujourd\u2019hui. Le bureau de recrutement \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 l\u2019angle de la 57\u00e8me et de la 1\u00e8re avenue. Install\u00e9 dans un ancien garage, sa fa\u00e7ade \u00e9tait d\u00e9cor\u00e9e d\u2019affiches patriotiques et de drapeaux am\u00e9ricains. Je suis entr\u00e9. Il y avait de longues tables bien align\u00e9es. Derri\u00e8re elles, des hommes en uniforme remplissaient des papiers en \u00e9coutant des hommes en civil assis devant eux. Je me suis install\u00e9 \u00e0 une table en face de l\u2019un des hommes en uniforme et j\u2019ai r\u00e9pondu aux questions qu\u2019il m\u2019a pos\u00e9es. Vingt minutes plus tard, j\u2019ai pass\u00e9 une visite m\u00e9dicale dans les anciens bureaux du garage et deux heures plus tard, j\u2019\u00e9tais devenu le Private Dashiell Stiller, matricule 1016-001-12343. Je devan\u00e7ais l\u2019appel et j\u2019avais sign\u00e9 pour cinq ans.<br \/>\nSamedi, je dois partir dans le nord de l\u2019\u00c9tat pour passer je ne sais quels examens avant une premi\u00e8re affectation.<br \/>\nJ\u2019ai pass\u00e9 le reste de la journ\u00e9e \u00e0 marcher. Tout \u00e0 l\u2019heure, j\u2019irai diner \u00e0 Gramercy Park. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vendredi 21 Aout 1942<br \/>\nHier soir, j\u2019ai annonc\u00e9 ma d\u00e9cision \u00e0 mes parents. Surprise, col\u00e8re, d\u00e9sespoir, chantage, promesses, j\u2019ai eu droit \u00e0 tout, sauf \u00e0 un assentiment. Quand ils m\u2019ont demand\u00e9\u00a0\u00ab\u00a0pourquoi\u00a0? &#8230;\u00a0\u00bb, j\u2019ai r\u00e9pondu que je m\u2019ennuyais trop. Ils n\u2019ont pas compris. Il va falloir\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell avait choisi la forme du journal car il pensait qu\u2019elle \u00e9tait plus adapt\u00e9e au style simple qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait\u00a0; il voulait utiliser des phrases courtes, factuelles\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Aujourd\u2019hui, j\u2019ai fait ceci&#8230; Demain, toute la section doit grimper le Currahee avec le capitaine Sobel, une vraie vache celui-l\u00e0&#8230;<\/em>\u00a0\u00bb, pas de m\u00e9taphore, peu d\u2019images, mais fortes\u00a0; \u00ab\u00a0<em>Devant nous, la lisi\u00e8re du bois cr\u00e9pitait de petits \u00e9clairs mortels&#8230;<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il trouvait que le texte avan\u00e7ait bien. Le soir, quand il relisait ce qu\u2019il avait \u00e9crit dans la journ\u00e9e, il arrivait qu\u2019il en soit fier. Mais, bient\u00f4t, le plaisir d\u2019\u00e9crire s\u2019att\u00e9nua. Raconter au jour le jour les petites aventures des entrainements en G\u00e9orgie devenait fastidieux. Quel int\u00e9r\u00eat cela pr\u00e9sentait-il pour lui\u00a0? Et quel int\u00e9r\u00eat cela pr\u00e9senterait-il pour un lecteur ? Un moment, il esp\u00e9ra que le r\u00e9cit du cantonnement en Angleterre puis celui de la Campagne de France deviendrait plus int\u00e9ressant, ne serait-ce que pour lui-m\u00eame. Mais aussit\u00f4t, une question angoissante vint le tourmenter: qu\u2019\u00e9crirait-il quand il en serait \u00e0 raconter la mont\u00e9e au Nid d\u2019Aigle ? Que dirait-il de ce qui s\u2019\u00e9tait r\u00e9ellement pass\u00e9 ? S\u2019avouerait-il responsable de la mort des deux fran\u00e7ais ou bien trouverait-il une demi-v\u00e9rit\u00e9 ambigu\u00eb\u00a0? Ou m\u00eame un fieff\u00e9 mensonge ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019eut pas \u00e0 r\u00e9soudre cette difficile question car il se lassa de l\u2019\u00e9criture de son journal bien avant d\u2019en arriver l\u00e0. Un soir qu\u2019il venait de relire tout ce qu\u2019il avait \u00e9crit depuis deux mois, il r\u00e9alisa subitement la vanit\u00e9 de son projet. Combien de soldats comme lui avaient entrepris d\u2019\u00e9crire leur propre journal ? Combien parmi eux pensait en faire quelque chose de passionnant pour le public\u00a0? Combien croyaient que la description par le menu de leurs aventures, de leurs peurs, de leurs amiti\u00e9s, de leur calvaire int\u00e9resserait encore les gens une fois la guerre termin\u00e9e\u00a0? Combien\u00a0?&#8230; Combien sortiraient du lot\u00a0des \u00e9crivains du dimanche\u00a0? Comment pourrait-il faire partie\u00a0de ceux-l\u00e0 ? Les r\u00e9ponses \u00e0 ces questions \u00e9taient \u00e9videntes, d\u00e9courageantes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9crivit de moins en moins et se mit \u00e0 boire davantage. Il n\u2019allait plus sur les bords de la Tallulah. D\u2019ailleurs, il ne sortait pratiquement plus de sa chambre que pour aller acheter du bourbon et de la bi\u00e8re. Un soir, en rentrant du magasin d\u2019alcools, il trouva deux M.P. devant sa porte. Deux jours plus t\u00f4t, il avait oubli\u00e9 de prendre sa garde pour le week-end et le colonel qui commandait le camp lui avait envoy\u00e9 la police militaire. Il fut mis aux arr\u00eats de rigueur et consid\u00e9r\u00e9 comme d\u00e9serteur.\u00a0 Deux mois plus tard, il passa en cour martiale. Le Japon ayant capitul\u00e9 un mois avant les faits qui lui \u00e9taient reproch\u00e9s, les \u00c9tats-Unis n\u2019\u00e9taient plus en guerre, ce qui lui valut d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019accusation principale de d\u00e9sertion. Mais la justice militaire n\u2019avait pas oubli\u00e9 l\u2019affaire du Nid d\u2019Aigle et en l\u2019absence de contexte international d\u00e9licat et d\u2019alli\u00e9s \u00e0 m\u00e9nager, elle le lui fit bien sentir\u00a0: il fut cass\u00e9 de son grade, chass\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e pour cause d\u2019indignit\u00e9 et, sans qu\u2019on puisse la lui retirer, il ne re\u00e7ut jamais sa Silver Star.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell n\u2019accordait pas plus d\u2019importance \u00e0 ce d\u00e9shonneur qu\u2019il n\u2019en avait attach\u00e9 \u00e0 ses d\u00e9corations. Deux mois d\u2019arr\u00eats de rigueur lui avaient permis de se d\u00e9sintoxiquer et il ne buvait plus. Ils lui avaient aussi donn\u00e9 le temps de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 sa propre situation. Il sortait de l\u2019arm\u00e9e sans projet, sans argent, sans m\u00eame la possibilit\u00e9 donn\u00e9e aux soldats d\u00e9mobilis\u00e9s de reprendre des \u00e9tudes aux frais de l\u2019\u00c9tat. Il \u00e9tait fatigu\u00e9 et d\u00e9sabus\u00e9. Il avait compris qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas capable d\u2019\u00e9crire le journal de sa guerre et pas davantage celui de son tour d\u2019Europe, comme le lui avait sugg\u00e9r\u00e9 Antoine au matin de cette nuit de discussion en Alsace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Brusquement, apr\u00e8s ces ann\u00e9es de guerre, ces mois de d\u00e9s\u0153uvrement, il eut une envie de famille, une envie de New York, une envie d\u2019oubli. Il acheta un billet pour le Terminal Greyhound de Manhattan avec ses derniers dollars. Ses v\u00eatements civils avaient \u00e9t\u00e9 perdus et il n\u2019avait plus le droit de porter l\u2019uniforme. C\u2019est donc v\u00eatu d\u2019un vieux treillis militaire de travail qu\u2019il mont\u00e2t \u00e0 bord du bus pour New York City, New York. C\u2019est dans cette m\u00eame tenue qu\u2019il se pr\u00e9senta trente-six heures plus tard \u00e0 Gramercy Park.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis ce diner d\u2019aout 1942 o\u00f9 il avait annonc\u00e9 \u00e0 ses parents qu\u2019il avait sign\u00e9 pour cinq ans dans l\u2019infanterie, Dashiell n\u2019avait eu que de rares contact avec eux. Il s\u2019\u00e9tait efforc\u00e9 de leur \u00e9crire une lettre tous les deux ou trois mois. La premi\u00e8re ann\u00e9e, il n\u2019avait re\u00e7u aucune r\u00e9ponse. Un matin, il s\u2019\u00e9tait r\u00e9solu \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner. Il avait alors appris par le ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel que Monsieur et Madame se portaient bien, qu\u2019ils \u00e9taient sortis et qu\u2019il ne manquerait pas d\u2019informer Monsieur et Madame de l\u2019appel de Monsieur Dashiell. Les deux parents sortis ? Un dimanche\u00a0? \u00c0 neuf heures du matin? Dashiell n\u2019y avait pas cru une seconde mais il en avait pris son parti. Ses parents ne voulaient pas lui parler ? Eh bien, tant pis. Il ne leur t\u00e9l\u00e9phonerait plus. Il cesserait m\u00eame de leur \u00e9crire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, il leur avait envoy\u00e9 une derni\u00e8re lettre. C\u2019\u00e9tait au d\u00e9but de mai 44. Dashiell \u00e9tait en Angleterre depuis des mois \u00e0 l\u2019entrainement dans la campagne au nord de Plymouth. Tout le monde parlait d\u2019un d\u00e9barquement prochain, quelque part en France, en Bretagne, en Normandie, sur les plages du Nord&#8230; on ne savait pas o\u00f9, mais ce serait s\u00fbrement une op\u00e9ration gigantesque, risqu\u00e9e&#8230; on allait prendre pied sur le continent, on foncerait jusqu\u2019\u00e0 Berlin, on allait faire la peau aux Nazis et \u00e0 leur F\u00fchrer&#8230; mais s\u00fbrement beaucoup y resteraient, alors on \u00e9crivait \u00e0 ses parents, \u00e0 sa fianc\u00e9e, \u00e0 sa femme&#8230; on ne pouvait pas leur dire grand-chose&#8230; d\u2019abord, on ne savait rien, et le reste \u00e9tait censur\u00e9&#8230; alors on leur disait de ne pas se faire de bile, qu\u2019on allait bien, qu\u2019on les aimait et qu\u2019on allait revenir bient\u00f4t, avant No\u00ebl, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s ce que Dashiell avais mis dans sa lettre. Il ne s\u2019excusait en rien, n\u2019exprimait aucun regret mais, sans m\u00eame qu\u2019il s\u2019en rende compte, sa lettre \u00e9tait une demande de r\u00e9conciliation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est bien comme cela que ses parents la re\u00e7urent. Eux qui ne mentionnaient plus leur fils dans leurs conversations depuis plus d\u2019un an, ils en<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">furent touch\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me. Ils r\u00e9pondirent dans une lettre qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 deux pour \u00e9crire. Elle \u00e9tait pleine d\u2019affection inexprim\u00e9e, de pardon implicite, d\u2019espoir de retour et de tendresse mal dissimul\u00e9e. Si Dashiell l\u2019avait re\u00e7ue, malgr\u00e9 le style glac\u00e9 de son p\u00e8re \u00e0 peine \u00e9gay\u00e9 par l\u2019humour l\u00e9ger de sa m\u00e8re, il aurait compris qu\u2019\u00e0 Gramercy Park, il \u00e9tait attendu avec espoir et impatience. Mais Dashiell ne re\u00e7ut jamais cette lettre. Elle arriva au centre de tri des arm\u00e9es am\u00e9ricaines en Angleterre le surlendemain du d\u00e9barquement et se perdit dans l\u2019agitation g\u00e9n\u00e9rale de ces jours incertains. Peut-\u00eatre plus tard, dans cinq ans, dans vingt ans, parviendrait-elle \u00e0 son destinataire apr\u00e8s avoir travers\u00e9 trois fois l\u2019Europe, dormi dans un sac postal pendant deux ans dans un camp am\u00e9ricain en Allemagne occup\u00e9e, franchi l\u2019Atlantique sur un cargo bourr\u00e9 de mat\u00e9riel militaire renvoy\u00e9 au pays, s\u2019\u00eatre perdue encore dans le port de New York, et avoir poursuivi Dashiell et quelques-uns de ses\u00a0 homonymes \u00e0 travers les \u00c9tats Unis, pour le trouver finalement quelque part en Californie ou dans le New Hampshire. Peut-\u00eatre, mais toujours est-il que, pour lui, lorsqu\u2019il se pr\u00e9senta devant la porte de l\u2019appartement 5A du 4 Gramercy Park West, ses parents n\u2019avaient pas r\u00e9pondu \u00e0 sa demande de paix, et il se demandait comment il serait re\u00e7u. Par fiert\u00e9, il avait pr\u00e9vu de pr\u00e9tendre qu\u2019il n\u2019\u00e9tait venu que pour prendre quelques v\u00eatements civils et les appareils photo qu\u2019il n\u2019avait pas pu emporter lors de son d\u00e9part pour l\u2019arm\u00e9e. Il ne les d\u00e9rangerait pas longtemps, d\u2019ailleurs, des amis l\u2019attendaient \u00e0 Columbia pour faire la f\u00eate. Mais les choses se pass\u00e8rent diff\u00e9remment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque Dashiell entra dans le salon, son p\u00e8re \u00e9tait debout pr\u00e8s d\u2019une fen\u00eatre, un verre \u00e0 la main, en discussion avec deux amis. Ceux-ci reconnurent Dashiell et comprirent la situation. Posant au passage leur verre sur le manteau de la chemin\u00e9e, ils quitt\u00e8rent la pi\u00e8ce en pr\u00e9textant une obligation urgente. Madame Stiller entra alors \u00e0 son tour dans le salon par la porte qui donnait sur les appartements. Elle se figea un instant puis s\u2019avan\u00e7a \u00e0 pas lents vers son fils. Lui demeurait immobile dans l\u2019embrasure de la porte, tendu comme dans l\u2019attente d\u2019une gifle. Quand elle ne fut plus qu\u2019\u00e0 un pas de lui, sans prononcer une parole, sa m\u00e8re s\u2019arr\u00eata et lui ouvrit les bras. Ce fut la premi\u00e8re fois que Dashiell vit son p\u00e8re perdre sa contenance, secou\u00e9 par une sorte de hoquet d\u2019\u00e9motion. Dashiell s\u2019avan\u00e7a et enla\u00e7a sa m\u00e8re tandis que son p\u00e8re observait la sc\u00e8ne, trop boulevers\u00e9 pour se joindre \u00e0 eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell resta \u00e0 Gramercy jusqu\u2019\u00e0 No\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux mois, le temps pour lui d\u2019avoir de longues conversations avec ses parents. Un soir qu\u2019ils \u00e9taient tous les trois r\u00e9unis au salon, son p\u00e8re lui dit combien il avait \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9 par son engagement dans l\u2019arm\u00e9e et surtout par la raison qu\u2019il en avait donn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Partir parce qu\u2019on s\u2019ennuie, ce n\u2019est pas une explication valable, \u00e7a\u00a0! avait-il explos\u00e9 ce fameux soir devant sa femme. C\u2019est un caprice d\u2019enfant. L\u2019arm\u00e9e le fera grandir et il reviendra \u00e0 la raison, tu verras\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour une fois, Mary Stiller s\u2019\u00e9tait oppos\u00e9e \u00e0 son mari\u00a0: \u00ab\u00a0Mais David, tu ne comprends donc pas\u00a0? Tu ne connais pas ton fils\u00a0? Tu ne sais pas que Dashiell n\u2019exprime jamais de sentiment fort et qu\u2019il est incapable de s\u2019opposer, surtout \u00e0 toi. Tu ne vois pas que quand il dit qu\u2019il s\u2019ennuie, c\u2019est sa fa\u00e7on de dire qu\u2019il est malheureux. Il n\u2019est pas fait comme toi, David\u00a0! Tu aurais d\u00fb comprendre qu\u2019il n\u2019aime pas la vie que nous lui faisons mener et qu\u2019il n\u2019a pas envie de cet avenir tout trac\u00e9. Mais, maintenant, il est trop tard. Il s\u2019en va.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si cette plaidoirie avait \u00e9branl\u00e9 David Stiller, elle ne l\u2019avait pas convaincu et il avait laiss\u00e9 partir son fils sans m\u00eame lui dire adieu. Pendant des mois, il avait refus\u00e9 de r\u00e9pondre aux rares lettres de Dashiell et il avait interdit \u00e0 sa femme de le faire. Ceci ne l\u2019emp\u00eachait pas de prendre souvent des nouvelles des affectations de son fils par un ami bien plac\u00e9 \u00e0 Washington. Tout d\u2019abord rassur\u00e9 de le savoir encore en G\u00e9orgie, il s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 petit \u00e0 petit envahir par l\u2019inqui\u00e9tude lorsqu\u2019\u00e9taient arriv\u00e9s dans la presse les r\u00e9cits des massacres de Guadalcanal et des premi\u00e8res dures batailles contre les Allemands en Afrique du Nord. Cette inqui\u00e9tude se transforma en angoisse lorsqu\u2019il apprit que le r\u00e9giment de Dashiell \u00e9tait envoy\u00e9 en Angleterre d\u2019o\u00f9 devait sans doute partir la bataille finale contre le III\u00e8me Reich. Les nuits d\u2019insomnie devinrent pour lui de plus en plus fr\u00e9quentes. Il les passait \u00e0 retourner dans sa t\u00eate tout ce qu\u2019il avait manqu\u00e9 avec Dashiell. Finalement, tout ce qu\u2019il avait voulu, c\u2019\u00e9tait se faire craindre et admirer par son fils, \u00eatre pris comme mod\u00e8le, comme lui-m\u00eame l\u2019avait fait de son propre p\u00e8re. Il avait refus\u00e9 de voir que Dashiell \u00e9tait diff\u00e9rent, qu\u2019il \u00e9tait ind\u00e9cis et sensible. Il n\u2019avait pas su \u00e9tablir de lien de confiance, il n\u2019avait pas su le comprendre. Maintenant qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient s\u00e9par\u00e9s f\u00e2ch\u00e9s, que Dashiell allait risquer sa vie tous les jours et que peut-\u00eatre il ne le reverrait jamais, il regrettait toutes les occasions perdues, les jeux refus\u00e9s, les questions laiss\u00e9es en suspens, les rires non partag\u00e9s, les \u00e9lans de tendresse brid\u00e9s&#8230; Il se disait que si c\u2019\u00e9tait \u00e0 refaire&#8230; Il se jurait que si Dashiell&#8230; non\u00a0!&#8230; que quand Dashiell reviendrait, il serait un autre p\u00e8re&#8230; Mon Dieu\u00a0! Qu\u2019il revienne, qu\u2019il revienne, qu\u2019il revienne&#8230; et, presque honteux, il priait un Dieu que jusqu\u2019alors il n\u2019avait que si peu fr\u00e9quent\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et maintenant que tu es l\u00e0, je tiendrai ma promesse, Dash, tu verras.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell n\u2019avait jamais consid\u00e9r\u00e9 son p\u00e8re comme un tyran. Il ne lui avait jamais reproch\u00e9 d\u2019avoir tent\u00e9 de lui imposer une vie dont il ne voulait pas. Son p\u00e8re \u00e9tait comme \u00e7a, voil\u00e0 tout. Il n\u2019y avait rien \u00e0 faire, il n\u2019y avait pas \u00e0 se r\u00e9volter ni m\u00eame \u00e0 protester, il fallait juste fuir. C\u2019est ce qu\u2019il avait fait. Mais \u00e0 pr\u00e9sent, c\u2019\u00e9tait \u00e0 Dashiell de se reprocher son manque de volont\u00e9, ses h\u00e9sitations, ses vell\u00e9it\u00e9s, pour ainsi dire ses caprices&#8230; La confession que son p\u00e8re, ce bloc de certitudes, venait de lui faire l\u2019avait \u00e9mu et surpris. Elle le poussait \u00e0 se confier \u00e0 son tour. Alors, il raconta sa rencontre avec Antoine&#8230; jusqu\u2019au bout. \u00c0 la fin du r\u00e9cit, son p\u00e8re demanda doucement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu crois que c\u2019est toi, Dash\u00a0? Tu crois vraiment que c\u2019est toi\u00a0qui les as tu\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La plupart du temps, Dashiell en avait la conviction. C\u2019\u00e9tait ses balles ou celles de son sergent qui les avaient envoy\u00e9s dans le ravin. Il \u00e9tait responsable, c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019avait dit le rapport Bronski, et Bronski avait raison. La conclusion bidon de la commission d\u2019enqu\u00eate n\u2019enlevait rien \u00e0 sa responsabilit\u00e9. D\u2019ailleurs, elle ne trompait personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 d\u2019autres moment, plus rares, il se mettait \u00e0 croire \u00e0 la th\u00e8se de l\u2019accident. C\u2019\u00e9tait le conducteur de la Jeep qui avait braqu\u00e9 vers le vide une seconde avant qu\u2019il n\u2019ouvre le feu. Bien s\u00fbr, il avait tir\u00e9, mais de toute fa\u00e7on, qu\u2019il ait tir\u00e9 ou pas, les deux hommes de la Jeep \u00e9tait condamn\u00e9s. Cet arrangement que Dashiell faisait avec sa conscience lui procurait quelques heures de repos. Mais \u00e7a ne durait jamais bien longtemps et il retournait \u00e0 ses cauchemars.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais quoi qu\u2019il en soit, que la Jeep se soit pr\u00e9cipit\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame dans le ravin ou que ce soient tes balles qui l\u2019y aient envoy\u00e9e, tu ne dois pas te tenir pour responsable. C\u2019\u00e9tait la guerre, bon sang ! Et c\u2019\u00e9tait parfaitement justifi\u00e9 de s\u2019attendre \u00e0 ce que ce soient des Allemands qui descendent de ce Nid d\u2019Aigle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je sais&#8230; des amis me l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 dit, l\u00e0-bas, \u00e0 Berchtesgaden, mais&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais rien du tout ! Il faut que tu tires un trait sur cette malheureuse histoire. Il est in\u00e9vitable que tu vives d\u00e9sormais avec ce souvenir, mais pas avec ce remord. Tu n\u2019as pas trente ans, Dash ! Avance !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais est-ce que tu te rends compte que je connaissais ce lieutenant et qu\u2019avec Antoine, nous avions pass\u00e9 une nuit \u00e0 discuter. Cette discussion a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 la plus importante de ma vie&#8230; Grace \u00e0 Antoine, j\u2019avais peut-\u00eatre trouv\u00e9 un sens \u00e0 ma vie, j\u2019avais trouv\u00e9 ce que je voulais faire.\u00a0 Et moi, je l\u2019ai envoy\u00e9 mourir dans ce ravin !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa m\u00e8re prit enfin la parole pour lui demander d\u2019un ton tr\u00e8s doux\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Parle-nous de lui, Dashiell. \u00c7a te fera peut-\u00eatre du bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fit mieux que cela. Il partit dans sa chambre et revint quelques minutes plus tard avec une boite en carton noir. Sur un des c\u00f4t\u00e9s, une \u00e9tiquette disait \u00ab\u00a0<em>Paris, France, 04\/15 \u2013 06\/18\/35<\/em>\u00a0\u00bb. Il s\u2019assit sur le canap\u00e9 entre son p\u00e8re et sa m\u00e8re et se mit \u00e0 fouiller dans la bo\u00eete. Il en sortit une photographie, celle qu\u2019il avait prise de la terrasse du Cujas dix ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Voil\u00e0 ! dit-il. C\u2019est lui&#8230; celui qui porte le chapeau de paille, au centre de la photo.\u00a0 \u00c0 c\u00f4t\u00e9, c\u2019est son amie, &#8230; celle de l\u2019\u00e9poque, parce que plus tard, il s\u2019est mari\u00e9 avec une autre femme. Son vrai nom, c\u2019\u00e9tait Bompar de Colmont. Je l\u2019ai lu dans le rapport d\u2019enqu\u00eate. Mais moi, quand je l\u2019ai rencontr\u00e9, il m\u2019a dit qu\u2019il s\u2019appelait Colmont, c\u2019est tout. C\u2019est sous ce nom-l\u00e0 que je l\u2019ai connu. C\u2019est pour \u00e7a que je n\u2019ai pas compris tout de suite que le Lieutenant Bompar, c\u2019\u00e9tait lui. Il parait que chez les aristocrates fran\u00e7ais, il y a des r\u00e8gles pour savoir quand on doit dire le &#8220;de&#8221; ou pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oui, je sais, dit Mary. C\u2019est compliqu\u00e9&#8230; Sa femme ? Il t\u2019a parl\u00e9 de sa femme ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Isabelle&#8230; oui, un peu. J\u2019ai compris qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient s\u00e9par\u00e9s. Ensuite, pendant des mois, il ne lui a donn\u00e9 aucune nouvelle, mais la guerre a fini par le changer. Il \u00e9tait \u00e0 nouveau follement amoureux d\u2019elle. D\u00e8s que la guerre serait finie, il irait la retrouver. Il \u00e9tait certain qu\u2019elle lui pardonnerait, qu\u2019ils pourraient vivre \u00e0 nouveau ensemble&#8230; cette fois-ci pour toujours. Je lui avais conseill\u00e9 de lui envoyer tr\u00e8s vite une lettre pour lui dire tout \u00e7a. Il me l\u2019avait promis&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et tu crois qu\u2019il l\u2019a fait\u00a0? demanda son p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell fit une moue dubitative. Sa m\u00e8re r\u00e9agit vivement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tu veux dire qu\u2019ils se sont s\u00e9par\u00e9s f\u00e2ch\u00e9s, que sa femme est peut-\u00eatre rest\u00e9e sans nouvelle depuis son d\u00e9part et qu\u2019elle ne sait peut-\u00eatre pas qu\u2019il l\u2019aimait toujours, qu\u2019il allait revenir&#8230; ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est probable&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa m\u00e8re s\u2019indignait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais c\u2019est terrible, Dashiell. Il faut faire quelque chose, absolument !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais, Mary, que veux-tu qu\u2019il fasse ? intervint David.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle dit qu\u2019elle ne savait pas, mais qu\u2019il fallait faire quelque chose, lui \u00e9crire, aller la voir, lui expliquer qu\u2019Antoine l\u2019aimait toujours, qu\u2019il voulait vivre le reste de sa vie avec elle&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est important pour une femme, continua Mary. Tu as \u00e9t\u00e9 pratiquement le seul t\u00e9moin de sa mort. Quelques jours avant, il t\u2019avait fait des confidences tr\u00e8s intimes, peut-\u00eatre les plus importantes et les derni\u00e8res de sa vie. Tu dois aller voir sa femme et lui raconter&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Dashiell l\u2019interrompit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et lui dire que c\u2019est moi qui l\u2019ai tu\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous les trois gard\u00e8rent le silence un long moment, et puis David, pench\u00e9 en avant, regardant son fils dans les yeux, lui dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ta m\u00e8re a raison, Dash. Tu dois aller voir la femme d\u2019Antoine. Tu dois lui raconter ta rencontre \u00e0 Strasbourg, ta nuit dans cette petite ville&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Obernai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oui, Obernai&#8230; tu dois lui dire ce qu\u2019Antoine t\u2019as confi\u00e9. Mais surtout, tu dois lui raconter sa mort&#8230; et lui dire quel r\u00f4le tu y as jou\u00e9. Je pense que c\u2019est pour toi le seul moyen d\u2019arriver \u00e0 te pardonner \u00e0 toi-m\u00eame. Je n\u2019ai aucune id\u00e9e de ce que pourra \u00eatre la r\u00e9action de cette femme, mais je suis convaincu que tu dois le faire, pour toi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais comment\u00a0? objectait Dashiell. Il faudrait que je retourne en France, \u00e0 Paris&#8230; et puis, je ne sais pas o\u00f9 elle habite, je ne suis m\u00eame pas s\u00fbr que ce soit \u00e0 Paris&#8230; Comment voulez-vous&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Paris n\u2019est pas une si grande ville, Dashiell. Les Bompar de Colmont ne doivent pas \u00eatre si nombreux, et retrouver \u00e0 Paris la veuve d\u2019un h\u00e9ros de guerre de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise ne doit pas \u00eatre tr\u00e8s difficile. Et si elle n\u2019habite pas Paris, eh bien, tu devras la chercher. Ce sera juste un peu plus long. Mais tu dois le faire, Dash. Tu dois le faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell restait silencieux, h\u00e9sitant. Ses parents avaient sans doute raison. C\u2019est une id\u00e9e \u00e9tablie qu\u2019avouer sa faute permet de soulager sa conscience. Ce pouvoir magique de l\u2019aveu peut bien \u00eatre le produit d\u2019une conviction religieuse ou d\u2019une volont\u00e9 morale, mais on peut aussi penser que l\u2019aveu n\u2019est qu\u2019une facilit\u00e9, un moyen de faire juger la gravit\u00e9 de la faute par quelqu\u2019un d\u2019autre. C\u2019est bien pour cela que dans ces cas-l\u00e0, on ne se confie qu\u2019\u00e0 quelqu\u2019un dont on sait qu\u2019il vous aime, une m\u00e8re, un ami, quelqu\u2019un qui att\u00e9nuera la faute et qui, de ce fait, en portera une partie du poids. Et c\u2019est bien ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 pour Dashiell : quand il avait racont\u00e9 la nuit du Nid d\u2019Aigle, la foudre n\u2019\u00e9tait pas tomb\u00e9e sur lui, son p\u00e8re et sa m\u00e8re n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 horrifi\u00e9s par ce qu\u2019il avait fait. Ils lui avaient m\u00eame trouv\u00e9 des excuses. Sa faute n\u2019\u00e9tait donc pas aussi horrible qu\u2019il l\u2019avait cru. Il se sentait d\u00e9j\u00e0 mieux&#8230; pas moins coupable, mais mieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais avouer sa faute \u00e0 une personne qui en a souffert, une personne qui aura toutes les raisons de vous ha\u00efr, c\u2019est une autre affaire. Dashiell n\u2019arrivait pas \u00e0 s\u2019imaginer se pr\u00e9sentant devant Isabelle et lui disant qu\u2019il \u00e9tait le responsable de la mort de son mari.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telles \u00e9taient les pens\u00e9es ind\u00e9cises de Dashiell. Ses parents, anxieux et bienveillants, guettaient les effets que leurs paroles avaient pu avoir sur leur fils. C\u2019est alors qu\u2019il poussa un soupir et se secoua comme pour remettre ses id\u00e9es en place apr\u00e8s une longue r\u00e9flexion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous avez raison, dit-il. Je vais le faire\u00a0! Je vais aller \u00e0 Paris, je trouverai Isabelle et je lui dirai&#8230; je lui dirai tout&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, Dashiell n\u2019avait rien d\u00e9cid\u00e9, mais l\u2019attente de ses parents \u00e9tait tellement visible, tellement suppliante qu\u2019il n\u2019avait pas voulu les d\u00e9cevoir en continuant \u00e0 tergiverser. Il ajouta\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais avant, il faut que je gagne assez d\u2019argent pour partir \u00e0 Paris. Je vais chercher du travail d\u00e8s demain. \u00c7a prendra un peu de temps, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ce n\u2019est pas la peine, Dashiell, dit son p\u00e8re. Rassure-toi, je ne vais pas te proposer de reprendre ton poste \u00e0 la Stiller. Mais je dois t\u2019avouer qu\u2019apr\u00e8s ton d\u00e9part pour l\u2019arm\u00e9e, et malgr\u00e9 tout le mal que je pensais de ta d\u00e9cision, j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 te verser ton salaire. Apr\u00e8s tout, tu n\u2019avais pas donn\u00e9 formellement ta d\u00e9mission. J\u2019ai consid\u00e9r\u00e9 que \u00e7a faisait partie de l\u2019effort de guerre de la soci\u00e9t\u00e9. Tu as donc pr\u00e8s de trois ans de salaire qui t\u2019attendent sur un compte que je t\u2019ai ouvert \u00e0 la Chase. Avec \u00e7a, tu auras largement de quoi vivre \u00e0 Paris, et m\u00eame plusieurs ann\u00e9es si tu le veux. On m\u2019a dit que la vie est pour rien, l\u00e0-bas. Tu pourrais y recommencer une carri\u00e8re de photographe, ou m\u00eame te mettre \u00e0 \u00e9crire comme Antoine te l\u2019avais sugg\u00e9r\u00e9. Qu\u2019est-ce que tu en penses ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant d\u2019arriver \u00e0 Gramercy Park, Dashiell s\u2019\u00e9tait promis de refuser avec hauteur tout argent que son p\u00e8re pourrait lui offrir. Mais c\u2019\u00e9tait avant qu\u2019il ne se montre si bienveillant, avant qu\u2019il n\u2019admette son aveuglement, ses propres erreurs. A pr\u00e9sent, c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent, leur relation avait chang\u00e9 et son p\u00e8re semblait avoir admis d\u00e9finitivement qu\u2019il ne ferait pas carri\u00e8re dans l\u2019industrie. Il venait m\u00eame de l\u2019encourager \u00e0 \u00e9crire. Et cet argent, c\u2019\u00e9tait bien tentant s\u2019il ne voulait pas vivre encore longtemps dans la d\u00e9pendance. Et puis, apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait un salaire ; un salaire pour un poste qu\u2019il n\u2019avait pas tenu, peut-\u00eatre, mais un salaire quand m\u00eame, le salaire de tous ces mois pass\u00e9s \u00e0 risquer sa vie pour une petite solde de Second-Lieutenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il accepta l\u2019argent et r\u00e9p\u00e9ta qu\u2019il irait \u00e0 Paris. Mais il ajouta :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je vais y aller, mais avant, j\u2019ai quelque chose \u00e0 faire, un ami \u00e0 voir&#8230; en Californie&#8230; une promesse que je lui ai faite quand nous \u00e9tions en Normandie&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell se demanda pourquoi il avait choisi la Californie pour pr\u00e9ciser son mensonge. Rien ne le reliait \u00e0 la Californie, il n\u2019y connaissait personne, il n\u2019y avait jamais mis les pieds. Il se dit qu\u2019il avait d\u00fb penser \u00e0 Lucy. Mais elle devait \u00eatre en Angleterre \u00e0 cette heure&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais, j\u2019irais, je vous le promets&#8230; bient\u00f4t.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell quitta New York le premier jour de l\u2019ann\u00e9e 1946. Il prit un billet d\u2019avion pour Los Angeles. On lui avait dit que pour un \u00e9crivain, il n\u2019y avait que deux villes possibles en Am\u00e9rique, New York et Los Angeles. Rester \u00e0 New York \u00e9tait exclu et puis, choisir Los Angeles, c\u2019\u00e9tait mentir un peu moins \u00e0 ses parents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il loua un petit appartement \u00e0 Santa Monica, acheta une voiture et se donna quelques jours pour s\u2019habituer \u00e0 la ville, \u00e0 son climat et \u00e0 ses usages. A Hollywood, il alla frapper \u00e0 la porte de quelques agents litt\u00e9raires. Ils furent tous tr\u00e8s accueillants. Il leur parla de ses \u00e9tudes, de son pass\u00e9 militaire, de sa conception de l\u2019\u00e9criture. Ils furent tous tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9s. Ils dirent que l\u2019industrie du cin\u00e9ma \u00e9tait \u00e0 la recherche de bons sc\u00e9naristes ayant une exp\u00e9rience de la guerre. Avait-il \u00e9crit quelque chose qu\u2019il puisse leur montrer ? Non ? Eh bien, ce n\u2019\u00e9tait pas grave ; qu\u2019il \u00e9crive deux ou trois choses, plut\u00f4t des nouvelles ou des sc\u00e9narios, et qu\u2019il revienne les leur montrer. Ils seraient tr\u00e8s heureux de les lire et de voir si ce serait vendable \u00e0 un Studio.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell rentra chez lui et se mit \u00e0 \u00e9crire. Il essaya d\u2019abord de raconter son voyage en Europe, quand il n\u2019avait que dix-neuf ans. Il se souvenait des paroles d\u2019Antoine : \u00ab\u00a0Un roman d\u2019apprentissage, c\u2019est formidable pour commencer\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0 Mais il r\u00e9alisa bient\u00f4t que l\u2019histoire d\u2019un \u00ab\u00a0<em>fils de famille<\/em>\u00a0\u00bb de dix-neuf ans, comme l\u2019avait d\u00e9fini le critique d\u2019art, ne pouvait devenir un roman d\u2019apprentissage qu\u2019\u00e0 la condition que le h\u00e9ros \u00ab\u00a0apprenne\u00a0\u00bb effectivement quelque chose, qu\u2019il \u00e9volue un tant soit peu et pour cela il valait mieux qu\u2019il ait connu au moins quelques aventures ou, si possible, un drame. Or, au fur et \u00e0 mesure de l\u2019\u00e9criture, il devenait \u00e9vident que les six mois qu\u2019il avait pass\u00e9s en Europe ne lui avaient pas appris grand-chose. Il \u00e9tait rentr\u00e9 chez lui tel qu\u2019il en \u00e9tait parti, rapportant seulement une collection \u00ab\u00a0<em>de banales photos de vacances<\/em> \u00bb, comme l\u2019avait dit le critique. Il tenta de rem\u00e9dier \u00e0 la banalit\u00e9 de ses exp\u00e9riences europ\u00e9ennes en inventant quelques aventures qu\u2019il aurait pu vivre \u00e0 Vienne ou \u00e0 Paris, mais son imagination limit\u00e9e ne lui permit d\u2019\u00e9crire que des p\u00e9rip\u00e9ties mineures et sans int\u00e9r\u00eat. Au bout de six mois d\u2019\u00e9criture laborieuse, il finit par se rendre \u00e0 cette \u00e9vidence que son \u00e9bauche de roman n\u2019avait pas de valeur litt\u00e9raire et qu\u2019il \u00e9tait inenvisageable de tenter de la vendre \u00e0 Hollywod. Il abandonna le r\u00e9cit de son voyage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reprit les quelques feuillets qu\u2019il avait \u00e9crits sur la guerre quand il \u00e9tait \u00e0 Toccoa. Il les lut et les relut. Il les r\u00e9\u00e9crivit en cassant la chronologie, en changeant de style, de temps de narration, de point de vue. Il raconta ses aventures au <em>Je<\/em> et puis au <em>Il.<\/em> Plein d\u2019espoir, il tenta de faire raconter son histoire par quelqu\u2019un d\u2019autre, un soldat sous ses ordres par exemple, puis par plusieurs personnes diff\u00e9rentes \u00e0 tour de r\u00f4le, mais rien n\u2019y fit. Au bout de quelques pages, toutes ces modifications lui paraissaient artificielles et inefficaces. Il n\u2019arrivait pas \u00e0 rendre l\u2019atmosph\u00e8re d\u2019ennui, de brimades et de camaraderie des mois d\u2019entrainement, l\u2019angoisse des veilles d\u2019attaques, la crainte des erreurs qui pourraient envoyer ses hommes \u00e0 la mort, la peur et l\u2019exaltation des p\u00e9riodes de combat. Jamais il n\u2019arriverait \u00e0 faire partager ces sentiments au lecteur. Et puis, au bout du r\u00e9cit, il y aurait toujours cette piste de montagne, avec ces phares et cette Jeep qui sautait dans le noir&#8230; Et la Jeep le ramenait \u00e0 Antoine, et Antoine \u00e0 Isabelle et Isabelle \u00e0 ses remords et \u00e0 sa promesse<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un matin qu\u2019il tentait d\u2019\u00e9crire sur la plage, il avait sorti de son sac la photo du Cujas. Elle \u00e9tait maintenant \u00e9corn\u00e9e et craquel\u00e9e et ses couleurs avaient commenc\u00e9 \u00e0 tourner au s\u00e9pia. Il regardait Antoine. Avec sa tartine beurr\u00e9e \u00e0 la main, sa cigarette de l\u2019autre et ses yeux baiss\u00e9s, il avait l\u2019air de pr\u00e9parer une objection d\u00e9finitive \u00e0 ce que venait de lui affirmer le beau jeune homme \u00e0 l\u2019air sur de lui. Il remarquait l\u2019air absent de la fille au chapeau cloche et l\u2019attitude agressive de l\u2019homme au chapeau mou. Il regardait un \u00e0 un les personnages de sa photo comme s\u2019il ne les avait jamais vus. Il d\u00e9couvrait le petit arabe \u00e0 la casquette marron, la patronne, auguste derri\u00e8re son comptoir, le gar\u00e7on de caf\u00e9, modeste, et l\u2019ouvrier, ironique. Qui \u00e9taient ces gens\u00a0? Que faisaient-ils l\u00e0 ce jour de printemps 1935\u00a0? Qu\u2019\u00e9taient-ils devenus\u00a0? Treize ans avaient pass\u00e9, dont cinq ann\u00e9es de guerre. \u00c9taient-ils morts, disparus ou bien encore vivants\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait \u00e7a\u00a0! C\u2019\u00e9tait \u00e7a, l\u2019id\u00e9e\u00a0! Raconter l\u2019histoire de ces neuf personnes, une histoire qui les ferait se croiser un matin dans ce caf\u00e9 du Quartier Latin et puis qui ferait vivre \u00e0 chacun son destin. \u00c7a se passerait en France, \u00e0 Paris bien s\u00fbr, et partout o\u00f9 le destin des personnages les emm\u00e8nerait. L\u2019\u00e9poque ? Eh bien, celle de la photo, et avant, et apr\u00e8s ! Pour les lecteurs am\u00e9ricains, il faudrait jouer sur le folklore parisien, Paris avant la guerre, Paris sous l\u2019Occupation, ils adoreraient \u00e7a !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell \u00e9tait excit\u00e9. Il rassembla v\u00eatements, serviette, bloc de papier, crayons et photographies dans son sac et partit \u00e0 grands pas en maillot de bain rejoindre son appartement. Il voulait \u00eatre au calme pour mettre tout de suite par \u00e9crit les id\u00e9es qui lui venaient en avalanche. Tout en zigzagant entre les voitures, il continuait \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et il notait mentalement ceci ou cela. Les personnages, il faudra qu\u2019ils aient connu l\u2019Occupation, la R\u00e9sistance ou la guerre et qu\u2019ils racontent \u00e7a de leur point de vue. \u00c7a pourra fournir des sc\u00e8nes d\u2019action int\u00e9ressantes. Pour le personnage d\u2019Antoine, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en grande partie dessin\u00e9. Les conditions dramatiques de sa mort en feraient un des points forts du roman&#8230; Pour les autres, il faudra cr\u00e9er des caract\u00e8res diff\u00e9rents, des personnalit\u00e9s vari\u00e9es, certaines simples et d\u2019autres plus compliqu\u00e9es. Georges, par exemple, l\u2019ami d\u2019Antoine\u2026 il faudrait en faire un personnage un peu complexe. Pour les autres, on verra\u2026 il faudra inventer\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Inventer\u00a0?&#8230; Mais non, pas inventer&#8230; pourquoi inventer\u00a0? &#8230;rapporter plut\u00f4t, rapporter la vie de ces gens avec leurs propres mots\u2026 leur faire raconter leur vie\u00a0! Et pour cela, il suffirait de les rencontrer et de les faire parler, c\u2019est tout\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e7a\u00a0! Il allait partir pour Paris, tout de suite&#8230; demain&#8230; la semaine prochaine. Une fois l\u00e0-bas, il ne serait surement pas difficile de trouver le premier des personnages et par lui, le suivant, et ainsi de suite&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Los Angeles, Dashiell ne laissait pas derri\u00e8re lui plus de monde qu\u2019il n\u2019en avait laiss\u00e9 \u00e0 New York. Le temps de vendre sa voiture, de payer son loyer et de remplir une valise, et il s\u2019envola pour Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le DC 6 s\u2019est pos\u00e9 sur la piste du Bourget. Il n\u2019\u00e9tait pas loin de midi et la visibilit\u00e9 \u00e9tait excellente. Pendant l\u2019approche, Dashiell a pu contempler la ville qui s\u2019\u00e9talait sur sa gauche avec la silhouette de la Tour Eiffel pointant vers le ciel sans nuages. Il n\u2019a que tr\u00e8s peu dormi durant les seize heures de vol entrecoup\u00e9es des escales \u00e0 Terre Neuve et \u00e0 Shannon. Maintenant il a chaud, il a mal \u00e0 la t\u00eate et il sent sur sa peau ses v\u00eatements coll\u00e9s par la transpiration. La travers\u00e9e du tarmac en plein soleil et la longue attente devant le guichet de la doua<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">jasne ont achev\u00e9 de l\u2019\u00e9puiser et c\u2019est comme un somnambule qu\u2019il est mont\u00e9 dans le vieux taxi rouge et noir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a demand\u00e9 au chauffeur de le conduire rue Cujas, puis il s\u2019est affal\u00e9 sur la banquette. Il s\u2019est endormi d\u00e8s la sortie de l\u2019a\u00e9rogare et, quand le taxi a travers\u00e9 la plaine Saint Denis et les quartiers nord de Paris, il n\u2019a rien vu des ruines des b\u00e2timents bombard\u00e9s. Il s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 au moment o\u00f9 la voiture contournait la Gare de l\u2019Est. Il a ouvert la vitre, il s\u2019est approch\u00e9 de la fen\u00eatre pour sentir le vent de la course sur son visage. Arriv\u00e9 devant Notre-Dame, il se sentait mieux. Quand le taxi a mont\u00e9 la rue Saint Jacques pour s\u2019arr\u00eater \u00e0 l\u2019angle de la rue Cujas, d\u2019un seul coup, il a reconnu les lieux avec \u00e9motion. Il a descendu la rue jusqu\u2019au Boulevard Saint Michel. La terrasse \u00e9tait l\u00e0, prot\u00e9g\u00e9e du soleil par les grands platanes. Quelques clients y buvaient du caf\u00e9 ou de la bi\u00e8re en mangeant des \u0153ufs durs ou des sandwiches. Un serveur, nonchalamment appuy\u00e9 contre le montant de la porte, son plateau d\u2019argent pendu au bout d\u2019un bras, regardait passer les rares automobiles sans les voir, perdu dans ses r\u00eaves. La patronne, c\u2019\u00e9tait bien elle, ressemblait \u00e0 ce qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sur la photo treize ann\u00e9es plus t\u00f4t. Debout derri\u00e8re son bar, elle surveillait son domaine d\u2019un \u0153il tranquille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell \u00e9tait frapp\u00e9 par l\u2019impression de calme et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 que d\u00e9gageait ce tableau. Paris n\u2019avait pas vraiment chang\u00e9. Pourtant, il sentait que la ville \u00e9tait en convalescence, plus calme, plus lente qu\u2019il ne l\u2019avait connue autrefois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019osa pas entrer tout de suite au Cujas. Il ne se sentait pas pr\u00e9par\u00e9. Il ne se voyait pas entrer dans le caf\u00e9 avec son sac et son air \u00e9puis\u00e9 et dire \u00e0 la patronne : \u00ab\u00a0Bonjour madame, j\u2019ai pris cette photo de vous il y a treize ans ; voudriez-vous me raconter votre vie ?\u00a0\u00bb Il se dit qu\u2019il fallait r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une m\u00e9thode d\u2019approche, \u00e0 une strat\u00e9gie, et qu\u2019il serait bien temps de s\u2019en occuper demain. Il fit demi-tour sur le trottoir. Tout \u00e0 l\u2019heure, un peu plus haut dans la rue Cujas, il avait vu un h\u00f4tel, l\u2019Excelsior. Il s\u2019y rendit et paya un mois d\u2019avance pour une chambre avec balcon au cinqui\u00e8me \u00e9tage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019il montra la photographie au concierge de l\u2019h\u00f4tel, le vieil homme lui dit qu\u2019il ne connaissait pas les gens qu\u2019on voyait sur la terrasse, mais que derri\u00e8re, au comptoir, il reconnaissait parfaitement Madame Gazagnes, bien s\u00fbr, Monsieur Marteau, l\u2019\u00e9b\u00e9niste du quartier et le gar\u00e7on de caf\u00e9. Celui-l\u00e0, il avait oubli\u00e9 son nom, mais il savait qu\u2019il \u00e9tait parti quelque part en Chine ou quelque chose comme \u00e7a. Oui, parfaitement, Monsieur Marteau \u00e9tait toujours l\u00e0. Son atelier n\u2019avait pas boug\u00e9\u2026 rue Monsieur le Prince&#8230;dans la cour d\u2019un immeuble sur la droite en descendant, juste avant un restaurant chinois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Un Chinois&#8230; la devanture est rouge, a pr\u00e9cis\u00e9 le concierge, serviable, vous ne pouvez pas vous tromper\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell d\u00e9cida de commencer par l\u2019\u00e9b\u00e9niste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bonjour, Monsieur. Je ne vous d\u00e9range pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah, ben, un peu, quand m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je m\u2019appelle Dashiell Stiller, et\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Dr\u00f4le de nom, Dachi\u00e8le ! \u2026 Pas bien fran\u00e7ais, \u00e7a\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je suis am\u00e9ricain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah, mais c\u2019est bien, \u00e7a, am\u00e9ricain ! Les Am\u00e9ricains, vous nous avez bien aid\u00e9s \u00e0 gagner la guerre, et \u00e7a, c\u2019est bien ! Et qu\u2019est-ce qu\u2019il veut, Dachi\u00e8le ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Voil\u00e0 : j\u2019ai pris cette photo du Cujas il y a treize ans presque exactement\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah, vous \u00eates \u00e0 Paris depuis tout ce temps ? Comment vous avez fait pendant l\u2019Occupation ? Parce que les Am\u00e9ricains\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, non. Entre temps, je suis rentr\u00e9 en Am\u00e9rique, puis je suis revenu un peu en France avec les parachutistes, et puis apr\u00e8s la guerre, je suis retourn\u00e9 chez moi, \u00e0 New York, et puis maintenant\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et puis maintenant ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, voil\u00e0 : je suis revenu pour \u00e9crire un livre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mais c\u2019est bien, \u00e7a ! Mais vous savez, moi, j\u2019ai pas beaucoup le temps de lire ! C\u2019est qu\u2019\u00e9b\u00e9niste, c\u2019est pas de tout repos, hein !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0J\u2019\u00e9cris un livre sur la vie \u00e0 Paris avant et pendant la guerre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah, ben, \u00e7a, y en aurait des choses \u00e0 dire !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Alors j\u2019aimerais que vous me racontiez un peu votre vie, et puis celle des autres, si vous les connaissez un peu\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0Ben, c\u2019est pas que j\u2019ai tellement le temps mais, un Am\u00e9ricain qu\u2019a fait la guerre chez nous, qu\u2019est-ce que je peux lui refuser ? Faites voir encore, cette photo. C\u2019est quoi votre nom, d\u00e9j\u00e0 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Stiller, Dashiell Stiller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bon, <em>moi, c&#8217;est Marteau, Marcel Marteau, n\u00e9 le 12 octobre 1882<\/em> \u00e0 Ivry sur Seine, artisan \u00e9b\u00e9niste. <em>\u00c7a va faire trente-huit ans que j&#8217;ai ma boutique au 49 rue Monsieur le Prince. C&#8217;est moi, l\u00e0, sur la photo. Je suis au bar, \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9 par la vitrine. La patronne l&#8217;avait rabattue contre le&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me r\u00e9veille en nage malgr\u00e9 le froid. J\u2019ai dormi comme j\u2019ai pu, dans mon manteau, entre deux cauchemars. Les phares sont revenus, encore et encore. Une fois, c\u2019\u00e9tait Isabelle qui conduisait la Jeep, mais souvent, c\u2019\u00e9tait moi. Parfois, Engen \u00e9tait l\u00e0 et il riait quand la voiture plongeait dans le vide. Une autre fois, c\u2019est mon taxi qui est tomb\u00e9 entre les roues de la machine de Marly. Engen \u00e9tait encore l\u00e0, qui riait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est trois heures du matin. Il n\u2019est pas question de me rendormir. Je suis bien trop \u00e9nerv\u00e9. Je me l\u00e8ve pour faire chauffer de l\u2019eau avec la petite r\u00e9sistance \u00e9lectrique que j\u2019ai achet\u00e9e au bazar de la Rue Le Goff. Il n\u2019y a plus de caf\u00e9, mais j\u2019ai encore un peu de th\u00e9 et du faux sucre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je revois l\u2019\u00e9trange sc\u00e8ne du balcon de tout \u00e0 l\u2019heure. Elle a mis fin \u00e0 une rencontre bien plus \u00e9trange encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait d\u00fb bien s\u2019amuser, Engen. Il m\u2019avait pratiquement forc\u00e9 \u00e0 monter dans sa voiture avec son gorille taciturne\u00a0; il m\u2019avait attir\u00e9 \u00e0 Bougival pour pouvoir faire fouiller ma chambre par ses sbires\u00a0; il s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9 pour que je doive rester chez lui toute la nuit et toute la journ\u00e9e suivante\u00a0; il m\u2019avait fourni tout un tas d\u2019informations plus surprenantes les unes que les autres, mais il avait pris bien soin de les noyer dans des r\u00e9cits de voyous nordiques ou dans des histoires de coucheries entre gens sans importance\u00a0; il avait continuellement souffl\u00e9 le chaud et le froid, passant d\u2019une camaraderie joviale \u00e0 un rapport de force mena\u00e7ant. Chaque fois que \u00e7a lui avait paru n\u00e9cessaire, il avait montr\u00e9 ses muscles en \u00e9voquant la puissance de son organisation. Et surtout, \u00e0 la machine de Marly, il m\u2019avait clairement menac\u00e9. Je m\u2019\u00e9tais fait man\u0153uvrer du d\u00e9but jusqu\u2019\u00e0 la fin, incapable de r\u00e9agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut dire que le personnage \u00e9tait hors du commun. Les heures pass\u00e9es avec lui avaient \u00e9t\u00e9 difficiles, mais toujours int\u00e9ressantes, et surtout fructueuses. Certes, je ne sortais pas glorieux de cette rencontre, mais quelle importance ? J\u2019avais amass\u00e9 une quantit\u00e9 incroyable d\u2019informations\u00a0; l\u2019\u00e9criture de mon roman s\u2019en trouvait relanc\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans Engen, je n\u2019aurais rien su du calvaire de Sammy\u00a0; je n\u2019aurais jamais eu de copie de son journal. D\u2019ailleurs je d\u00e9cidai d\u2019en faire un point fort du Cujas. Je le placerai dans un chapitre \u00e0 part, tel quel, sans correction, sans explication, comme un pav\u00e9 dans l\u2019histoire. La simplicit\u00e9 du r\u00e9cit ferait sa force&#8230; Il faudrait peut-\u00eatre que je rencontre Goldenberg pour lui demander son accord&#8230; \u00e0 moins de consid\u00e9rer que j\u2019avais l\u2019accord tacite du Su\u00e9dois et que c\u2019\u00e9tait tout ce qui comptait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je regarde par la fen\u00eatre. Une lueur blanche vient d\u2019apparaitre. C\u2019est la lune. La neige a cess\u00e9 et les nuages ont disparu\u00a0; on dirait qu\u2019il fait de plus en plus froid\u00a0; \u00e7a ne me g\u00eane pas\u00a0; depuis mon hiver 44 dans les Ardennes, j\u2019y suis devenu presque indiff\u00e9rent. Je sors sur le balcon en remontant le col de mon manteau. Je me sens bien mieux, r\u00e9veill\u00e9, \u00e0 peine fatigu\u00e9, mais je commence \u00e0 avoir faim. Cinq heures\u00a0! Il est beaucoup trop t\u00f4t\u00a0; il n\u2019y a encore rien d\u2019ouvert\u00a0; il faudrait que j\u2019arrive \u00e0 retrouver ce caf\u00e9 des Halles&#8230; ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre&#8230; Nous y \u00e9tions all\u00e9s un matin avec Isabelle, \u00e0 l\u2019aurore, pour un petit d\u00e9jeuner au milieu des marchands.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isabelle&#8230; Comment ai-je pu \u00eatre assez stupide pour tomber amoureux d\u2019Isabelle\u00a0? Comment ai-je pu \u00eatre assez idiot ? Bien s\u00fbr, elle, elle ne m\u2019aime pas. Oh\u00a0! Ce n\u2019est pas qu\u2019elle connaisse la v\u00e9rit\u00e9\u00a0; je ne lui ai rien dit de la mort d\u2019Antoine. Mais elle ne m\u2019aime pas, ou plut\u00f4t, elle m\u2019aime bien&#8230; et c\u2019est pire\u00a0! Et je dois vivre avec mon mensonge, dans cette \u00e9trange relation amis-amants, nonchalante, \u00e9pisodique, peut-\u00eatre m\u00eame termin\u00e9e&#8230;\u00a0 Est-ce que j\u2019arriverai un jour \u00e0 dire lui la v\u00e9rit\u00e9 ? Jamais, probablement\u00a0; ce serait perdre pour toujours le peu d\u2019elle qu\u2019elle me donne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les gens ne disent jamais la v\u00e9rit\u00e9 vraie\u00a0\u00bb, m\u2019avait dit Engen. Engen&#8230; c\u2019est vrai que, sans lui, je n\u2019aurais jamais rien su des petits et des gros mensonges des personnages de ma photo, l\u2019artisan, l\u2019Auvergnate, la prostitu\u00e9e, le petit voyou, le ministre&#8230;Mais est-ce qu\u2019Engen n\u2019avait pas menti lui aussi\u00a0? Un peu ? Beaucoup ? Comment le savoir\u00a0? Fallait-il le croire lui plus que les autres ? Et pourquoi n\u2019avait-il rien dit du meurtre de Momo ? Et pourquoi ne voulait-il pas que j\u2019aille \u00e0 Cannes\u00a0 rencontrer Goldenberg ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plaisir qu\u2019avait pris Engen \u00e0 raconter ses aventures \u00e9tait \u00e9vident. Mais c\u2019est un homme intelligent, sa r\u00e9ussite dans le monde des voyous le prouve suffisamment. Alors, comment croire qu\u2019il avait racont\u00e9 tout \u00e7a dans le seul but de se faire valoir\u00a0? Et, qui plus est, aux seuls yeux d\u2019un \u00e9tranger sans int\u00e9r\u00eat comme moi\u00a0? Le Su\u00e9dois devait poursuivre un but, c\u2019\u00e9tait certain, peut-\u00eatre plusieurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voulait-il nuire \u00e0 Cambremer pour le punir de n\u2019avoir rien tent\u00e9 pour Sammy\u00a0? L\u2019affection du chef de bande pour le petit voyou \u00e9tait \u00e9vidente mais, quand on se rappelait qu\u2019il n\u2019avait rien fait contre Casquette qui l\u2019avait d\u00e9nonc\u00e9 aux Allemands, l\u2019amiti\u00e9 ne semblait pas \u00eatre un motif suffisant pour que le Su\u00e9dois se donne tant de mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui motivait Engen devait relever d\u2019un int\u00e9r\u00eat plus personnel\u00a0: il voulait se venger de quelqu\u2019un ou bien s\u2019en prot\u00e9ger, et ce quelqu\u2019un ne pouvait \u00eatre que Cambremer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si ce qu\u2019avait dit Engen \u00e9tait vrai, il devait \u00eatre assez fragile, Cambremer. Je lisais les journaux parisiens depuis assez longtemps pour avoir compris que dans le monde de la politique, celui de Cambremer, ni ses compromissions avec Vichy ni ses trafics avec les voyous n\u2019avaient beaucoup d\u2019importance, mais \u00e0 la condition\u00a0qu\u2019ils restent ignor\u00e9s du public. La p\u00e9riode de l\u2019\u00e9puration avait beau \u00eatre achev\u00e9e, la seule \u00e9vocation dans la presse qu\u2019un homme politique, ministre de surcroit, puisse avoir collabor\u00e9 suffirait \u00e0 d\u00e9clencher un scandale, et le scandale, une enqu\u00eate. Le bel avenir tout trac\u00e9 de Cambremer n\u2019y r\u00e9sisterait pas\u00a0; au mieux, il serait retard\u00e9 de dix ans. Pour Engen, risquer d\u2019avoir Cambremer \u00e0 un poste de Ministre de l\u2019Int\u00e9rieur ou de Pr\u00e9sident du Conseil, ce n\u2019\u00e9tait pas rassurant au moment o\u00f9 il se lan\u00e7ait dans des affaires l\u00e9gales. Il avait donc tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019\u00e9liminer ou, plus subtilement, \u00e0 fournir les \u00e9l\u00e9ments qui permettraient \u00e0 ses amis de le faire. Un r\u00e9cit, un roman \u00e0 cl\u00e9, bas\u00e9 sur des faits r\u00e9els, racontant les vicissitudes pass\u00e9es d\u2019un personnage de premier plan pourrait lui nuire \u00e9norm\u00e9ment, m\u00eame si ce roman \u00e9tait \u00e9crit par un journaliste \u00e9tranger&#8230; Non\u00a0! \u00a0&#8230; surtout s\u2019il \u00e9tait \u00e9crit par un journaliste \u00e9tranger, souvent jug\u00e9 plus impartial car d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. Il suffirait de le publier au bon moment, sans oublier de distiller la liste des cl\u00e9s. Il aurait bien plus de retentissement qu\u2019une d\u00e9nonciation de Cambremer par Engen ou par l\u2019un de ses hommes de paille. Voil\u00e0 ce que cherchait Engen\u00a0: faire tomber Cambremer et pour \u00e7a, se servir de mon roman. Le reste, il s\u2019en fichait pas mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon roman&#8230; Il \u00e9tait bien \u00e9bauch\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent. Il suffirait de reprendre un peu l\u2019\u00e9criture des t\u00e9moignages, de changer certains noms de famille et de lieux et l\u2019affaire serait dans le sac&#8230; On aurait bien ce que je voulais au d\u00e9part\u00a0: les histoires m\u00eal\u00e9es de neuf personnages autour d\u2019une photo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais peut-\u00eatre faudrait-il trouver un sens \u00e0 tout \u00e7a, une le\u00e7on de vie, une morale&#8230;\u00a0? Et quelle pouvait \u00eatre cette le\u00e7on\u00a0? Que la guerre est une absurdit\u00e9\u00a0? Banalit\u00e9 ressass\u00e9e&#8230; Que les gens ne disent jamais la v\u00e9rit\u00e9\u00a0? \u00c9vidence geignarde&#8230; Que l\u2019amour m\u00e8ne le monde ? Que l\u2019argent, la vengeance aussi&#8230;\u00a0? Et puis quoi encore&#8230;\u00a0? Que le soleil se couche chaque soir\u00a0? Ne suffisait-il pas de raconter une histoire, du mieux possible, avec, comme disait Meg mon ex-femme, des messieurs et puis des dames, avec des vivants et des morts, avec un peu de choses dr\u00f4les et de choses tristes, un peu d\u2018\u00e9motions, un peu d\u2019amour, de l\u00e2chet\u00e9, de mensonge, un peu de courage, un peu de chance&#8230;\u00a0? Pourquoi faudrait-il n\u00e9cessairement donner un sens a priori \u00e0 un roman\u00a0? Pourquoi ne pas \u00e9crire et voir venir, laisser flotter les rubans\u00a0? \u00c9crire et laisser l\u2019histoire se d\u00e9velopper d\u2019elle-m\u00eame, laisser les personnages vivre leur destin selon leur caract\u00e8re et leur chance\u00a0; \u00e9crire et laisser le lecteur y trouver peut-\u00eatre un sens. C\u2019est pourtant bien comme \u00e7a, l\u2019existence. On vit et, de temps en temps, on s\u2019arr\u00eate et on regarde si tout cela a un sens. Parfois, c\u2019est \u00e0 la fin. Parfois, c\u2019est trop tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais moi, pourquoi voulais-je \u00e9crire ce roman-l\u00e0\u00a0? Pourquoi l\u2019histoire de ces gens du caf\u00e9 Cujas ? Je n\u2019avais pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir longtemps pour admettre que c\u2019\u00e9tait pour me punir de la mort d\u2019Antoine. Je voulais exposer ma faute au monde entier pour que le monde entier me pardonne. Mais le monde entier se fichait bien de la mort d\u2019Antoine et de ses circonstances. Ce n\u2019\u00e9tait pas son pardon qu\u2019il fallait obtenir\u00a0; c\u2019\u00e9tait celui d\u2019Isabelle, et pour cela il faudrait lui avouer&#8230; lui avouer que j\u2019\u00e9tais responsable de la mort de son mari.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais en avouant cela, j\u2019avouerais du m\u00eame coup lui avoir menti chaque jour depuis le premier jour de notre rencontre en lui cachant que j\u2019avais connu Antoine, qu\u2019il m\u2019avait tout racont\u00e9 de leur histoire, depuis leurs amours d\u2019adolescents jusqu\u2019\u00e0 sa d\u00e9pression et sa fuite dans le maquis. Comment pourrait-elle me pardonner de ne pas lui avoir dit que la guerre avait chang\u00e9 Antoine, qu\u2019il l\u2019aimait \u00e0 nouveau et qu\u2019il allait revenir\u00a0? Comment pourrait-elle accepter aupr\u00e8s d\u2019elle un homme comme moi, capable d\u2019une telle hypocrisie\u00a0? Comment pourrait-elle accepter de vivre avec le meurtrier de son mari\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Choisir d\u2019\u00e9crire cette histoire sous une forme \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9e \u00e9tait sans doute pour moi un autre moyen de lui faire mes aveux, un moyen plus lent, moins d\u00e9finitif, une confession qui, quand elle l\u2019aurait lue, donnerait \u00e0 Isabelle le temps de r\u00e9fl\u00e9chir avant de me maudire et de me jeter dehors. C\u2019\u00e9tait aussi s\u2019en remettre au hasard, \u00e0 plus tard\u00a0: si le Cujas devait paraitre un jour, serions-nous encore ensemble\u00a0? Et si nous l\u2019\u00e9tions, le lirait-elle\u00a0? Le Cujas\u00a0?\u00a0 Une bouteille jet\u00e9e \u00e0 la mer avec l\u2019espoir qu\u2019elle coule&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a du bruit dans le couloir. C\u2019est mon voisin qui part travailler. Il fait grand jour. Je sors sur le balcon. Devant moi, un soleil \u00e9blouissant vient d\u2019\u00e9merger de derri\u00e8re la coupole du Panth\u00e9on et sur ma gauche, les toits de la ville ondulent&#8230; une vaste plaine enneig\u00e9e, perc\u00e9e de loin en loin par les beffrois de Notre-Dame, la fl\u00e8che de la Sainte Chapelle ou la tour Saint Jacques et domin\u00e9e par les formes \u00e9clatantes et molles du Sacr\u00e9-C\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9puis\u00e9, je rentre dans la chambre et commence \u00e0 me d\u00e9shabiller\u00a0; il faut que je dorme&#8230; mais, \u00e9crire\u00a0? ne pas \u00e9crire\u00a0?&#8230; avouer\u00a0? ne pas le faire\u00a0?&#8230; Une nuit enti\u00e8re \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, une nuit comme les pr\u00e9c\u00e9dentes, une nuit d\u2019ind\u00e9cision&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis trop fatigu\u00e9, trop \u00e9nerv\u00e9 et je sens qu\u2019il me sera impossible de m\u2019endormir. Je me rhabille. Il est surement trop tard pour le petit d\u00e9jeuner de l\u2019h\u00f4tel et je d\u00e9cide d\u2019aller marcher : je traverserai les Jardins du Luxembourg et j\u2019irai prendre un petit d\u00e9jeuner au soleil, \u00e0 la terrasse des Deux Magots. Avec un peu de chance, je tomberai peut-\u00eatre sur Isabelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En sortant de l\u2019Excelsior, Dashiell a rejoint la rue Soufflot qu\u2019il a descendu vers le jardin du Luxembourg, mais les gardes n\u2019avaient pas ouvert les grilles \u00e0 cause de la neige. Il a pris la rue de M\u00e9dicis en pensant \u00e0 Isabelle. Il ne l\u2019avait pas vue depuis trois jours et elle lui manquait terriblement. En passant devant le S\u00e9nat, il s\u2019est demand\u00e9 encore\u00a0une fois s\u2019il fallait tout lui dire. Il a pris \u00e0 droite la rue de Tournon et puis \u00e0 gauche la rue Saint-Sulpice. Le gar\u00e7on du Caf\u00e9 de la Mairie \u00e9tait en train de d\u00e9gager un passage dans la neige accumul\u00e9e sur le trottoir. Devant l\u2019\u00e9glise, il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 quelques instants et, face au soleil, il a compris qu\u2019il ne pourrait supporter de perdre Isabelle. Il a d\u00e9cid\u00e9 de jeter son roman au feu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a pris la rue des Canettes. Quand il a d\u00e9bouch\u00e9 sur la petite place qui termine la rue des Ciseaux, il a d\u00e9couvert l\u2019\u00e9glise Saint Germain des Pr\u00e9s dans toute sa gloire, avec ses toits \u00e9tincelant sous le soleil, et il a su qu\u2019Isabelle serait aux Deux Magots.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et elle \u00e9tait l\u00e0, seule, dans la premi\u00e8re salle, pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e, sous le bouquet de fleurs qui chaque jour accueille les clients, pench\u00e9e sur une liasse de feuillets, studieuse, ravissante, merveilleuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Mon Dieu, qu\u2019elle est belle\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ce que Dashiell n\u2019avait pu s\u2019emp\u00eacher de murmurer en poussant la porte vitr\u00e9e et qu\u2019elle n\u2019avait pas entendu. Elle a lev\u00e9 les yeux vers lui, et elle lui a adress\u00e9 un sourire joyeux en lui disant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tiens\u00a0! Dashiell\u00a0! Je pensais justement \u00e0 vous\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dashiell s\u2019est senti l\u00e9ger, confiant, heureux. Jamais, jamais il n\u2019avouerait&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Vous prenez un caf\u00e9 avec moi\u00a0? Je pensais \u00e0 vous parce que j\u2019aimerais vous faire rencontrer quelqu\u2019un. C\u2019est un vague cousin de cousins encore plus vagues, mais vous savez comment nous sommes. Pour les gens comme nous, la famille, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus important\u00a0! Apr\u00e8s l\u2019honneur, bien s\u00fbr\u00a0! Ce cousin de cousin de cousin est militaire, colonel je crois. Il\u00a0est nomm\u00e9 \u00e0 l\u2019ambassade de France \u00e0 Washington et il part l\u00e0-bas la semaine prochaine. Il n\u2019a jamais mis les pieds en Am\u00e9rique. J\u2019ai pens\u00e9 que vous pourriez lui parler de votre pays. Ce soir chez moi, vers neuf heures, pour une dinette tout ce qu\u2019il y a de simple&#8230; \u00c7a vous va\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a lui allait tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Parfait\u00a0! continua Isabelle. Je ne l\u2019ai jamais rencontr\u00e9, mais on m\u2019a dit que c\u2019\u00e9tait un homme tr\u00e8s bien \u00e9lev\u00e9&#8230; Colonel de Varax&#8230; Jean de Varax&#8230; Il a fait la guerre avec Leclerc, dans la 2<sup>\u00e8me<\/sup> DB&#8230; comme Antoine. Peut-\u00eatre pourra-t-il nous parler de lui&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Fin<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Bient\u00f4t publi\u00e9<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>10 Ao\u00fbt, 07:47 L\u2019Op\u00e9ra, \u00e0 l\u2019envers et \u00e0 l\u2019endroit<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>11 Ao\u00fbt, 07:47 Le Cujas en int\u00e9gral et en quelques chiffres<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>12 Ao\u00fbt, 07:47 Renoir et le Luxembourg<\/strong><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 10 \u2013 Dashiell Stiller Debout au milieu de sa chambre, Dashiell regardait le Su\u00e9dois qui lui tendait la main. Le Su\u00e9dois souriait et Dashiell restait plant\u00e9 l\u00e0, ind\u00e9cis. Fallait-il saisir sa main comme si de rien n\u2019\u00e9tait ou bien lui tourner le dos et le laisser partir sans un mot\u00a0? Il \u00e9tait fatigu\u00e9, tendu, &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=31125\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Le Cujas &#8211; Chapitre 10 -Dashiell Stiller (texte int\u00e9gral)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-31125","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/31125","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=31125"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/31125\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=31125"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=31125"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=31125"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}