{"id":29622,"date":"2021-05-29T07:47:19","date_gmt":"2021-05-29T05:47:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=29622"},"modified":"2021-05-27T08:29:03","modified_gmt":"2021-05-27T06:29:03","slug":"le-cujas-chapitre-9-mattias-engen-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=29622","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre 9 &#8211; Mattias Engen -Texte int\u00e9gral"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em>Apr\u00e8s que Mattias Engen vous ait \u00e9t\u00e9 livr\u00e9 en treize petits morceaux en un peu plus d&rsquo;un mois, le voici dans toute sa splendeur et toute son int\u00e9gralit\u00e9.<br \/>\nLe chapitre suivant, qui sera sans doute le dernier \u2014 mais qui sait ? \u2014 sera consacr\u00e9 \u00e0 Dashiell Stiller. Celui qui, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, ne s&rsquo;est exprim\u00e9 qu&rsquo;au moyen de groupes de trois petits points va-t-il enfin parler ? Va-t-il enfin nous r\u00e9v\u00e9ler le pourquoi du comment de cette histoire chorale et compliqu\u00e9e ?<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000080;\"><em>Vous le saurez bient\u00f4t, mais surement pas la semaine prochaine.<\/em><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <a href=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?attachment_id=29624\" rel=\"attachment wp-att-29624\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-29624\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/770-GOODFELLA-copie-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/770-GOODFELLA-copie-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/770-GOODFELLA-copie-298x300.jpg 298w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/770-GOODFELLA-copie-955x960.jpg 955w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/770-GOODFELLA-copie-768x772.jpg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/770-GOODFELLA-copie.jpg 1050w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/a><\/strong><strong>Chapitre 9 &#8211; Mattias Engen<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Monsieur Stiller ? Bonsoir Monsieur Stiller. Je suis Mattias Engen. C\u2019est moi qui vous ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 hier au sujet de Samuel Goldenberg. J\u2019ai des choses importantes \u00e0 vous dire. Vous voulez bien monter dans ma voiture, s\u2019il vous pla\u00eet\u00a0? C\u2019est celle-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, non ! Dans le bar de votre h\u00f4tel, on risquerait de nous entendre. On sera tr\u00e8s bien dans ma voiture pour causer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9coutez, Stiller, on ne va pas rester l\u00e0 plant\u00e9s sur le trottoir comme deux pingouins congel\u00e9s. Il fait froid, la nuit va tomber et il va bient\u00f4t neiger, alors montez ou je rentre chez moi illico et vous ne saurez rien du Journal de Samuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, le Journal de Samuel ! Quand il \u00e9tait \u00e0 Treblinka, Samuel a \u00e9crit un journal. \u00c7a devrait vous int\u00e9resser, non ? Allez, montez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, c\u2019est mieux. Installez-vous. Pas trop chaud ? Elle est chouette, hein, ma Chrysler ? Vous vous int\u00e9ressez aux voitures, Monsieur Stiller ?\u00a0 Non ? Vous devriez\u2026 Elle a \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9e chez vous, celle-l\u00e0. Ah, pour le vrai luxe, avant la guerre, il n\u2019y avait que les Anglais, et puis les Allemands aussi, un peu. Mais apr\u00e8s les bombardements, il est pas rest\u00e9 grand-chose de leurs usines. Alors maintenant, il n\u2019y a plus que <!--more-->les Am\u00e9ricains. Il faut dire que, l\u00e0-dessus, vous avez fait de sacr\u00e9s progr\u00e8s. Regardez-moi ces si\u00e8ges, ce tableau de bord\u2026 et ce volant ! Il y a m\u00eame un petit bar derri\u00e8re, pareil que dans une Bentley. Tiens, Jo\u017eko, \u00e7a me fait penser : sers-nous donc un petit scotch on the rocks, ou plut\u00f4t non, un petit cognac, \u00e7a nous r\u00e9chauffera.<br \/>\nAh oui, j\u2019ai oubli\u00e9 de vous pr\u00e9senter : le gars derri\u00e8re vous, l\u00e0, c\u2019est Jo\u017eko, mon chauffeur. Comme j\u2019aime bien conduire, la plupart du temps, Jo\u017eko, il est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi ou alors derri\u00e8re, si j\u2019ai un passager. Il a un boulot en or, Jo\u017eko : un chauffeur qui se fait conduire par son patron, c\u2019est pas tous les jours. Pas vrai, Jo\u017eko, que t\u2019as un boulot en or ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors ? Pas de cognac ? Ah ben oui, pardon\u00a0! Un Bourbon, bien s\u00fbr. Non plus ? Ah bon\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chrysler Imperial Crown mod\u00e8le 47, que c\u2019est. Je me la suis fait importer directement par un ami. Il est concessionnaire \u00e0 Brooklyn. Parce que, pour se faire livrer une voiture en ce moment, c\u2019est la croix et la banni\u00e8re. Six mois, quelquefois un an pour une malheureuse Citro\u00ebn ! Quinze jours pour la Chrysler, juste le temps la mettre sur le bateau et hop ! Le plus long, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 entre Le Havre et Paris. Mais \u00e7a, qu\u2019est-ce que vous voulez, c\u2019est la France !\u00a0 Chez vous, c\u2019est pas pareil, bien s\u00fbr. Enfin\u2026 huit cylindres en ligne, cinq litres de cylindr\u00e9e, je vous jure que quand j\u2019appuie sur le champignon, \u00e7a pousse fort. Et le silence ! Vous allez voir ce silence ! C\u2019est simple, quand on roule, on n\u2019entend rien. Pas vrai, Jo\u017eko, qu\u2019on n\u2019entend rien ? D\u2019ailleurs je vais vous montrer, on va faire un tour. \u00c7a ne vous ennuie pas, Monsieur Stiller, qu\u2019on fasse un tour ? Allons-y.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, maintenant, on peut commencer \u00e0 causer. Alors voil\u00e0 : comme je vous le disais tout \u00e0 l\u2019heure, quand il \u00e9tait prisonnier des Allemands, Samuel a \u00e9crit un journal. Et ce journal, c\u2019est moi qui l\u2019ai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vais vous le dire, Monsieur Stiller, je vais vous le dire. Mon nom, c\u2019est Engen, Mattias Engen. \u00c7a ne vous parle pas ? Non ? \u00c7a ne m\u2019\u00e9tonne pas. Mais est-ce que le \u00ab\u00a0Su\u00e9dois\u00a0\u00bb, \u00e7a vous dit quelque chose ? Ah ! Je vois que oui. Eh bien, le Su\u00e9dois, c\u2019est moi. Vous avez entendu parler de moi, je crois bien. Allez, ne me racontez pas d\u2019histoires. Je sais parfaitement que vous avez rencontr\u00e9 Simone et Casquette, Achir Soltani si vous pr\u00e9f\u00e9rez. Vous savez, le patron du bar de la rue Delambre, c\u2019est un ami, et l\u2019avocat de Casquette est en compte avec moi. Alors, vous pensez bien que je n\u2019ai pas mis longtemps \u00e0 savoir que vous \u00e9tiez all\u00e9 les voir. Alors j\u2019aimerais que vous me donniez de leurs nouvelles. Mais on verra \u00e7a plus tard. Pour le moment, on parle de Sammy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh\u00a0? Vous remarquez ce silence ?\u00a0 Pas mal, hein ? Et la souplesse ? Incroyable, non ? Vous avez vu \u00e7a\u00a0? L\u2019avenue de la Grande Arm\u00e9e, aval\u00e9e sans qu\u2019on s\u2019en aper\u00e7oive, et maintenant, le Bois,\u00a0tout en souplesse. Tiens, il commence \u00e0 neiger. C\u2019est beau la neige dans les phares blancs, vous ne trouvez pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, revenons au journal de Samuel. C\u2019est moi qui l\u2019ai. Il est chez moi, \u00e0 Bougival, et si vous voulez, vous pourrez le lire tout \u00e0 l\u2019heure. \u00c7a vous la coupe, Stiller, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh ben, mais c\u2019est Samuel qui me l\u2019a donn\u00e9, tout simplement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh ben, non ! Il est pas mort, le Samuel ! \u00c7a vous la recoupe, \u00e7a, Stiller, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e0 Cannes. Faut qu\u2019il se refasse une sant\u00e9, vous comprenez\u00a0? C\u2019est qu\u2019il est dans un sale \u00e9tat, Sammy. Alors, je l\u2019ai install\u00e9 aux Broussailles, c\u2019est le nom de ma baraque \u00e0 Cannes. Je lui ai envoy\u00e9 une fille. Suzanne, elle s\u2019appelle\u2026 une toute jeune, seize ou dix-sept ans, pas plus.\u00a0 Normalement, elle travaille \u00e0 la Marquise. Elle est gentille Suzanne, elle va surement lui faire du bien. De toute fa\u00e7on, elle a int\u00e9r\u00eat \u00e0 le soigner, parce que sans \u00e7a, c\u2019est Tanger, hein\u00a0? Bon, pour moi, c\u2019est une perte s\u00e8che, elle rapporte rien l\u00e0-bas, mais les hommes, c\u2019est sacr\u00e9. Quand ils sont dans la peine, faut faire ce qu\u2019il faut, pas vrai\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, \u00e7a servirait \u00e0 rien\u00a0; il voudra pas vous rencontrer. Il est plut\u00f4t sp\u00e9cial, maintenant,\u00a0vous comprenez\u00a0? Il est plus le m\u00eame. On dirait que tout \u00e7a, \u00e7a a lui a bousill\u00e9 les int\u00e9rieurs, et quand je dis \u00e7a, je parle pas que des intestins. Il pense plus pareil, Sammy. Mais je l\u2019aime bien quand m\u00eame et je vais pas le laisser tomber. Je suis s\u00fbr que d\u2019ici trois-quatre mois, il voudra se remettre au boulot. Il a montr\u00e9 ce qu\u2019il savait faire. J\u2019ai des projets pour lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soyez un peu patient, Monsieur Stiller. Quand vous aurez lu son journal, vous saurez tout ce qui lui est arriv\u00e9. \u00c9coutez, voil\u00e0 ce que je vous propose : on file jusque chez moi \u00e0 Bougival, je vous pr\u00eate le journal de Sam et vous le lisez tranquille en buvant un verre devant un bon feu de bois. Apr\u00e8s, je vous fais ramener \u00e0 votre h\u00f4tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi je le fais ? Mais parce que je pense qu\u2019on doit bien \u00e7a \u00e0 Sammy. Apr\u00e8s tout ce qu\u2019il en a bav\u00e9, on lui doit bien de faire conna\u00eetre son histoire. Quand vous l\u2019aurez lue, vous comprendrez. C\u2019est vrai que \u00e7a lui a peut-\u00eatre permis de survivre, mais il ne l\u2019a pas \u00e9crit que pour lui, son journal. Il a voulu t\u00e9moigner des horreurs qu\u2019il a v\u00e9cues, et maintenant qu\u2019il est sorti d\u2019affaire, il veut toujours le faire. Et moi, je veux l\u2019aider. Et comme vous, vous pouvez l\u2019aider, on est faits pour s\u2019entendre. Voil\u00e0 pourquoi j\u2019ai voulu vous rencontrer. C\u2019est clair ? Alors, vous acceptez de venir chez moi et apr\u00e8s, vous faites ce que vous voulez du journal de Sammy. D\u2019accord ?&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9coutez, Stiller, je ne sais pas tr\u00e8s bien ce que Casquette et Simone ont pu vous raconter sur moi, mais je pense que je ne suis pas le genre de personne que vous fr\u00e9quentez d\u2019habitude. Mais qu\u2019est-ce que vous avez \u00e0 craindre\u00a0? Il y a longtemps que je ne suis plus le gangster que vous croyez. La guerre m\u2019a appris des tas de choses et maintenant je suis plus un voyou. Je suis un homme d\u2019affaire comme les autres, ou presque. Alors, ne venez pas me jouer les effarouch\u00e9es. Ne venez pas me dire que vous aviez pr\u00e9vu autre chose pour votre soir\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bravo. Monsieur Stiller. Vous allez voir, vous ne serez pas d\u00e9\u00e7u. Dites-donc, il neige de plus en plus. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019on va pouvoir monter la c\u00f4te de Nanterre. C\u2019est le seul probl\u00e8me avec ces grosses am\u00e9ricaines : sur la neige, c\u2019est pas ce qu\u2019il y a de mieux. Allez, on y va. On verra bien. Et puis si on se plante, Jo\u017eko est l\u00e0 pour nous pousser ! Pas vrai, Jo\u017eko ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, bien s\u00fbr. On a tout le temps d\u2019ici Bougival. Attendez que je ferme la s\u00e9paration. C\u2019est pas la peine que Jo\u017eko entende tout \u00e7a. Pas vrai, Jo\u017eko\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, voil\u00e0, c\u2019est tout simple. Il y a pas deux mois, j\u2019\u00e9tais en train de causer avec les hommes. Je les avais invit\u00e9s \u00e0 d\u00eener \u00e0 l\u2019Auberge Landaise parce que c\u2019\u00e9tait mon anniversaire. Je fais \u00e7a tous les ans. \u00c7a entretient les bonnes relations, et \u00e7a pousse les bonshommes \u00e0 se d\u00e9boutonner un peu. Vous savez, la chaleur des banquets&#8230; Mais moi, je fais attention de pas trop boire. Alors, \u00e7a m\u2019arrive d\u2019apprendre des trucs que normalement les gars oseraient pas dire. Pour diriger une bande comme la mienne depuis trente ans pratiquement sans accroc, faut \u00eatre bien renseign\u00e9. Pour \u00e7a, j\u2019ai mes m\u00e9thodes : il y a mon d\u00eener d\u2019anniversaire et les pots que je leur paie \u00e0 peu pr\u00e8s une fois par mois. Il y a aussi les r\u00e9guli\u00e8res de quelques-uns de mes hommes, les plus importants. Je file un petit p\u00e9cule \u00e0 ces dames \u00e0 chaque fois qu\u2019elles ont un truc int\u00e9ressant \u00e0 me raconter sur leur bonhomme. Tout \u00e7a, \u00e7a coute de l\u2019argent, mais croyez-moi, c\u2019est tout ce qu\u2019il y a de rentable. Bon, faut dire aussi que les d\u00eeners \u00e0 l\u2019Auberge, c\u2019est pas bien gros de d\u00e9bours, vu que je suis associ\u00e9 au trois quarts dans l\u2019affaire depuis que l\u2019ancien patron a pas pu me rembourser l\u2019argent que je lui avais pr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, bref, c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019Auberge, largement apr\u00e8s l\u2019heure de fermeture, et on discutait, tranquilles, peinards, entre hommes. Tout d\u2019un coup, y a un type qui frappe \u00e0 la vitrine. Dans le noir du dehors, on peut pas voir qui c\u2019est et on fait signe au cave que c\u2019est ferm\u00e9, qu\u2019il aille picoler ailleurs. Mais le type insiste, alors j\u2019envoie JP, un nouveau, voir un peu ce que c\u2019est que cet enquiquineur. JP revient en disant que c\u2019est une esp\u00e8ce de clodo, tout petit, tout maigre et tout mal foutu et qu\u2019il veut voir Le Su\u00e9dois. JP a beau lui dire que le Su\u00e9dois, c\u2019est pas Madame Irma et qu\u2019on le voit pas comme \u00e7a, non mais sans blague, mais le pauvre type insiste. Il dit qu\u2019il veut voir le Su\u00e9dois, qu\u2019il s\u2019appelle Samuel Gutemberg ou quelque chose comme \u00e7a, et que c\u2019est pas un demi-sel de loufiat qui va l\u2019en emp\u00eacher. Je crois que je devais \u00eatre fatigu\u00e9 \u00e0 cette heure, parce que je fais pas tout de suite le rapprochement avec Samuel Goldenberg&#8230; avec Sammy autrement dit. Faut dire que pour moi, Sammy, il est mort et enterr\u00e9 depuis longtemps. Je dis \u00e0 JP d\u2019aller coller deux baffes au clochard et de le virer de l\u00e0 \u00e0 coups de pompes dans le train mais, je sais pas pourquoi, au dernier moment, je me ravise. \u00ab\u00a0Bouge pas, JP, je dis. Je vais y aller moi-m\u00eame lui causer, \u00e0 ce Gutemberg. De toute fa\u00e7on, j\u2019ai besoin de prendre l\u2019air.\u00a0\u00bb Et j\u2019y vais. Et l\u00e0, sur le trottoir, je vois un fant\u00f4me. Mais, il a beau porter un pantalon trop long avec des poches au genoux, un manteau trop court en astrakan r\u00e2p\u00e9 et un bonnet de marin enfonc\u00e9 sur les oreilles, je le reconnais tout de suite, le fant\u00f4me : c\u2019est Sammy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous passe les retrouvailles. Sammy flageole sur ses genoux et me tombe quasiment dans les bras. Sur le moment, je sais pas pourquoi, mais je tiens pas \u00e0 ce que toute la bande sache que Sammy est l\u00e0, alors je le prends par les \u00e9paules et je l\u2019emm\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 un taxi qui maraudait devant le square d\u2019Anvers et je l\u2019emm\u00e8ne chez moi. Les gars de la bande pourront penser ce qu\u2019ils veulent, j\u2019en n\u2019ai rien \u00e0 faire. C\u2019est pas leurs oignons. Et puis c\u2019est pas mauvais qu\u2019un chef soit un peu myst\u00e9rieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bref, on arrive chez moi. Je d\u00e9bouche une bouteille de mon meilleur bourgogne, je lui ouvre une boite de cassoulet, je pose tout ce qu\u2019il faut sur la table de la cuisine et je le regarde s\u2019empiffrer. \u00ab\u00a0Mange, mon vieux, que je lui dis. Tu me raconteras demain.\u00a0\u00bb Mais lui, sans rien dire, il arr\u00eate de mastiquer, il va chercher son manteau dans l\u2019entr\u00e9e et, de la doublure, il me sort une demi-douzaine de liasses de papiers attach\u00e9es par des ficelles. Sans rien dire, il pose tout \u00e7a \u00e0 l\u2019autre bout de la table, il se rassied et recommence \u00e0 manger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, j\u2019ai coup\u00e9 les ficelles et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 lire pendant que Sammy se goinfrait son cassoulet. A un moment, il s\u2019est endormi, la t\u00eate pos\u00e9e sur la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son assiette, les bras pendant de chaque c\u00f4t\u00e9 de sa chaise. On aurait dit un gosse qui n\u2019en peut plus. C\u2019\u00e9tait tout attendrissant. Alors je l\u2019ai port\u00e9 sur le canap\u00e9 du salon et je l\u2019ai install\u00e9 du mieux que j\u2019ai pu, oreiller, couverture. L\u2019\u00e9tait pas bien lourd, le Sammy. D\u00e9j\u00e0 qu\u2019avant, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t un poids plume, maintenant, il pourrait m\u00eame pas boxer dans les poids mouche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai lu toute le reste de la nuit. Eh bien, croyez-moi si vous voulez, Stiller, mais y a des moments o\u00f9 j\u2019ai bien cru chialer. Bon, on arrive. On en reparlera plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entrez donc, Monsieur Stiller, entrez chez moi\u2026 Bonsoir S\u00f8lvi. Il fait un sacr\u00e9 temps dehors, tu as vu ? Tu as allum\u00e9 le feu dans le petit salon ? Parfait. D\u00e9barrasse donc monsieur Stiller de son manteau et installe-le devant la chemin\u00e9e. Bon, Stiller, je vais vous laisser une minute, le temps de passer un coup de fil. Je vous ferai visiter tout \u00e0 l\u2019heure. Pour le moment Jo\u017eko va vous servir un verre. Il vous tiendra compagnie jusqu\u2019\u00e0 ce que je revienne. T\u2019as compris, Jo\u017eko\u00a0? J\u2019en ai pas pour longtemps.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Ben, vous voyez, \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 long. Bon, Jo\u017eko, sois gentil, va mettre la voiture au garage. Vas-y maintenant\u00a0; je voudrais pas qu\u2019elle soit couverte de neige demain matin. Merci <em>kamrat<\/em> !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous ne vous \u00eates pas trop ennuy\u00e9 avec Jo\u017eko ? C\u2019est un brave type, vous savez\u2026 un sacr\u00e9 chauffeur et un mec de confiance, mais c\u2019est vrai qu\u2019en dehors des courses, il n\u2019a pas beaucoup de conversation. Les courses, je pr\u00e9sume que \u00e7a ne doit pas \u00eatre votre truc, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, je vous ai apport\u00e9 le journal de Sammy. \u00c7a, c\u2019est l\u2019original : une vingtaine de petits cahiers crasseux, d\u00e9lav\u00e9s, d\u00e9chir\u00e9s, chiffonn\u00e9s, presque illisibles. Faut dire qu\u2019il les a train\u00e9s partout pendant six ans. Un vrai miracle qu\u2019il en ait pas perdu un seul ou que les Boches ou les Russes lui ai pas piqu\u00e9s, mais ils sont tous l\u00e0. Je les ai fait taper \u00e0 la machine par une amie pendant que Sammy \u00e9tait ici, avant que je l\u2019envoie \u00e0 Cannes. Comme \u00e7a, quand elle n\u2019arrivait pas \u00e0 lire, elle pouvait lui demander ce qu\u2019il avait \u00e9crit. Et \u00e7a, c\u2019est ce que \u00e7a a donn\u00e9 : trente-trois pages dactylo&#8230; trente-trois seulement&#8230; six ann\u00e9es de camps et de cavale. \u00c7a parait pas grand chose, hein ? Mais vous verrez, Stiller, \u00e7a va vous prendre aux tripes ! Moi en tout cas, c\u2019est ce que \u00e7a m\u2019a fait\u00a0: \u00e7a m\u2019a pris aux tripes. J\u2019aurais jamais cru qu\u2019un petit voyou comme lui aurait pu se sortir de tout \u00e7a, hein\u00a0? C\u2019est qu\u2019il en a bav\u00e9, le pauvre. Finalement, il est sacr\u00e9ment costaud, le petit juif\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, vous verrez \u00e7a tout \u00e0 l\u2019heure. Pour le moment, on va passer \u00e0 table. Vous venez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, non\u00a0! Il est bien trop tard pour rentrer \u00e0 Paris. Il y a au moins trente centim\u00e8tres de neige sur la route. On ne passerait jamais. Non, le plus sage c\u2019est que vous couchiez ici cette nuit. Je vous reconduirai moi-m\u00eame \u00e0 Paris demain matin. De toute fa\u00e7on, faut que je fasse une petite visite \u00e0 La Marquise. Pour ce soir, on finit notre verre et on passe \u00e0 table, d\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9coutez Stiller, je vous dis qu\u2019\u00e0 cette heure, on ne passera pas la colline de Nanterre. Alors vous avez le choix, <em>kamrat<\/em> : vous restez ici bien confortablement pour la nuit ou vous rentrez \u00e0 pied : huit kilom\u00e8tres jusqu\u2019\u00e0 la porte Maillot. L\u00e0, avec un peu de chance, vous trouverez peut-\u00eatre un taxi qui voudra bien vous prendre. Moi en tout cas, je ne sors pas ma voiture dans cette temp\u00eate. Alors ? Vous restez diner ou vous voulez votre manteau\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh ben voil\u00e0 ! \u00c7a nous donnera une occasion de nous connaitre un peu mieux. Et puis, vous allez voir, S\u00f8lvi est une cuisini\u00e8re exceptionnelle. Sa sp\u00e9cialit\u00e9, c\u2019est la langouste \u00e0 l\u2019aquavit et \u00e0 la confiture d\u2019airelles. Vous m\u2019en direz des nouvelles. J\u2019ai fait venir S\u00f8lvi de Narvik. Elle est norv\u00e9gienne, comme les langoustes\u2026 et comme moi\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah oui ? Vous ne saviez pas ? Je suis Norv\u00e9gien. Enfin\u2026 disons que j\u2019\u00e9tais Norv\u00e9gien. Aujourd\u2019hui je suis Fran\u00e7ais, mais je suis n\u00e9 en Norv\u00e8ge. Pr\u00e8s de Narvik, justement. Comme patelin, on fait pas beaucoup plus au Nord ni beaucoup plus tarte\u00a0! Tu parles d\u2019un joli port de p\u00eache\u00a0! Enfin\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, je suis Norv\u00e9gien, et on m\u2019appelle le Su\u00e9dois. C\u2019est marrant, non\u00a0? Je vous raconterai pourquoi tout \u00e0 l\u2019heure si vous voulez, mais avant, on va diner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u00f8lvi ! Tu peux commencer \u00e0 servir, on arrive !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous voyez ce que je voulais dire, Monsieur Stiller ? La langouste \u00e0 la Narvik, c\u2019est surprenant, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, vous le direz \u00e0 S\u00f8lvi, \u00e7a lui fera plaisir. Vous voyez qu\u2019en Norv\u00e8ge, y a pas que du saumon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, \u00e0 propos, vous vouliez savoir pourquoi on m\u2019appelle le Su\u00e9dois et pas le Norv\u00e9gien par exemple. Pas vrai ? Eh ben voil\u00e0. Je suis n\u00e9 \u00e0 Narvik. Mon p\u00e8re \u00e9tait mineur. A Narvik, on est mineur ou p\u00eacheur, y a pas le choix. On vit dans la crasse et la chaleur du fond ou dans le froid et l\u2019humidit\u00e9 des chalutiers. Et moi, je voulais ni l\u2019un ni l\u2019autre. Alors, quand j\u2019ai eu quatorze ans, j\u2019ai quitt\u00e9 la baraque. Je me suis planqu\u00e9 dans un camion entre deux caisses de poissons. J\u2019ai failli crever de froid pendant deux jours, mais quand le camion s\u2019est arr\u00eat\u00e9 et que j\u2019ai soulev\u00e9 la b\u00e2che, tout de suite je me suis dit que \u00e7a avait valu le coup. J\u2019\u00e9tais en plein milieu des halles d\u2019Oslo, il faisait un temps splendide, presque ti\u00e8de. Je me suis laiss\u00e9 r\u00e9chauffer au soleil pendant une heure, un vrai bonheur. Et puis apr\u00e8s, je suis parti au hasard dans les halles. Il y avait du monde partout, \u00e7a gueulait, \u00e7a chantait, \u00e7a rigolait&#8230;\u00a0 Le bruit, la foule, la faim, j\u2019en \u00e9tais tout \u00e9tourdi. Sur les \u00e9tals, il y avait plein de nourritures incroyables, de la viande, des l\u00e9gumes, des fruits surtout, des fruits&#8230; Au passage j\u2019ai piqu\u00e9 deux bananes. Vous vous rendez compte que j\u2019avais jamais vu de banane ? Je savais pas ce que c\u2019\u00e9tait. Au d\u00e9but, je savais m\u00eame pas comment \u00e7a se mangeait, mais j\u2019ai vite compris, croyez-moi ! Il y avait des hommes qui portaient des cageots, d\u2019autres qui tiraient des charrettes, d\u2019autres qui buvaient dans la rue\u00a0; il y avait des femmes qui vendaient, qui achetaient, qui plaisantaient ou qui s\u2019engueulaient. Y en avaient qu\u2019\u00e9taient sacr\u00e9ment jolies et m\u00eame d\u2019autres, carr\u00e9ment belles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, \u00e7a changeait de Narvik, avec ses mineurs crasseux et ses p\u00eacheurs geignards, sans parler des femmes tellement emmitoufl\u00e9es qu\u2019on n\u2019en voyait qu\u2019un nez tout rouge. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre au paradis. J\u2019ai trouv\u00e9 du boulot tout de suite, dans la journ\u00e9e. C\u2019\u00e9tait chez un n\u00e9gociant en bois. Les premi\u00e8res nuits, il m\u2019a permis de dormir dans l\u2019entrep\u00f4t. Je m\u2019en souviens comme si c\u2019\u00e9tait hier : il faisait bon et \u00e7a sentait le pin. Je crois que jamais je n\u2019oublierai cette odeur. Et puis, ma chance a continu\u00e9 : au bout de quinze jours, j\u2019ai rencontr\u00e9 une fille\u2026 Maja, elle s\u2019appelait\u00a0; elle devait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans, dix de plus que moi. \u00c7a vous \u00e9tonne, pas vrai ? Faut dire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 costaud et qu\u2019on me donnait vingt ans sans probl\u00e8me. L\u00e0, vous me voyez, je vais bient\u00f4t en avoir soixante, j\u2019ai pris du poids et je perds mes cheveux, mais \u00e0 quinze ans, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t beau mec. En tout cas, c\u2019est ce que Maja n\u2019arr\u00eatait pas de me dire. On s\u2019est mis en m\u00e9nage, chez elle, juste en dessous de la citadelle. Elle travaillait dans une banque et moi, je m\u2019occupais des machines \u00e0 bois. On \u00e9tait bien. Je gagnais un peu d\u2019argent, j\u2019avais une femme qui me dorlotait. On s\u2019aimait bien. Bref, on \u00e9tait heureux. Moi, je pensais pas, j\u2019\u00e9tais content\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous savez, Stiller, depuis, j\u2019ai pas mal r\u00e9ussi, j\u2019ai gagn\u00e9 beaucoup d\u2019argent, je peux avoir tout ce que je veux, des maisons, des voitures, des tas de femmes plus belles que Maja, mais je vais vous dire, <em>kamrat<\/em>, je crois bien qu\u2019Oslo, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 la plus belle p\u00e9riode de ma vie\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019est-ce que vous diriez d\u2019un bon vieux scotch maintenant ? \u00c7a fera passer la langouste, vous verrez&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s ? Eh ben apr\u00e8s, les choses ont commenc\u00e9 \u00e0 mal tourner. Un soir, Maja m\u2019a dit tout d\u2019un trait qu\u2019elle avait rencontr\u00e9 un homme et qu\u2019il l\u2019emmenait au Danemark, qu\u2019il \u00e9tait veuf et qu\u2019il avait quarante ans. Il avait un h\u00f4tel \u00e0 Copenhague et il lui demandait de faire sa vie avec lui. Elle avait v\u00e9cu trois belles ann\u00e9es avec moi, mais il \u00e9tait temps qu\u2019elle pense \u00e0 son avenir parce que je n\u2019\u00e9tais quand m\u00eame qu\u2019un gosse. Moi, je tombais des nues, je pleurais que c\u2019\u00e9tait pas possible, je criais que c\u2019\u00e9tait une salope, je hurlais que j\u2019allais les tuer tous les deux. Et puis je me suis mis \u00e0 la cogner, fort, de plus en plus fort. Je savais plus ce que je faisais. J\u2019\u00e9tais fou. Heureusement, y a des voisins qu\u2019ont d\u00e9boul\u00e9. Ils se sont mis \u00e0 trois ou quatre pour me plaquer au sol. Apr\u00e8s ils m\u2019ont tap\u00e9 dessus, longtemps, et puis ils ont d\u00fb se fatiguer parce qu\u2019il y en a un qui s\u2019est mis \u00e0 me parler. Je me suis calm\u00e9. On avait emmen\u00e9 Maja chez des voisins pour la soigner en attendant l\u2019ambulance. J\u2019ai voulu la voir. Ils m\u2019y ont amen\u00e9. Elle \u00e9tait dans les pommes, et quand j\u2019ai vu ce que je lui avais fait, j\u2019ai eu peur et j\u2019ai fichu le camp avant que les flics arrivent. Et \u00e0 partir de l\u00e0, tout a \u00e9t\u00e9 de mal en pis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh ! Classique, vous savez ! La d\u00e9gringolade\u2026 La route, sans argent, des petits boulots de temps en temps, des bagarres presque tous les jours, la fauche dans les magasins, un mois de prison, encore de la fauche, des petits cambriolages chez des bourgeois, dans des entrep\u00f4ts, et puis une nuit, les flics qui m\u2019attrapent \u00e0 la sortie d\u2019une usine. J\u2019ai pas le temps de me d\u00e9barrasser de la caisse. En plus, pas de chance, au bout de deux jours, ils font le rapprochement avec Maja. \u00ab\u00a0Elle est rest\u00e9e infirme, qu\u2019ils me disent, elle parle plus\u00a0\u00bb. Je prends huit ans \u00e0 Bast\u00f8y, c\u2019\u00e9tait la prison d\u2019Oslo. Mes vingt ans, je les ai f\u00eat\u00e9s en taule, <em>kamrat<\/em>. Comme c\u2019est sur une ile, Bast\u00f8y, la surveillance \u00e9tait pas terrible. Ils \u00e9taient persuad\u00e9s qu\u2019on pouvait pas s\u2019\u00e9vader.\u00a0 Mais moi, au bout de deux ans, deux mois et quatre jours, j\u2019arrive \u00e0 faire le mur. Quatre kilom\u00e8tres \u00e0 la nage, la nuit, dans l\u2019eau glac\u00e9e, avec tous les bateaux qui vous passent au ras des fesses. Mais j\u2019y arrive\u2026 Bon apr\u00e8s, je monte sur un ferry en douce et je passe au Danemark. J\u2019arrive tant bien que mal \u00e0 Copenhague. Et l\u00e0, la chance tourne. Dans un bar du port, je rencontre une fille, Hanneke. Elle travaille l\u00e0, un peu serveuse, un peu entra\u00eeneuse, et de temps en temps, elle monte avec un client. Elle est pas tr\u00e8s jolie, Hanneke, mais elle est faite au moule. Un corps superbe. Elle a dix-neuf ans, j\u2019en ai vingt-deux. Je lui plais tout de suite, et moi, je fais pas le difficile, forc\u00e9ment. Elle a une chambre au-dessus du bar et, pendant une semaine, j\u2019en sors pratiquement pas. Elle prend plus de clients, elle m\u2019apporte \u00e0 manger, elle m\u2019ach\u00e8te des v\u00eatements. Moi, je me laisse faire, je me refais une sant\u00e9. Un matin, il y a deux gars qui d\u00e9barquent dans la chambre. Hanneke et moi, on est encore au lit. Le plus petit des deux sort un couteau. Il commence \u00e0 me dire qu\u2019Hanneke, c\u2019est sa femme \u00e0 lui ou tout comme, qu\u2019il serait en droit de me planter, \u00e0 cause de son honneur et tout \u00e7a. Il prend un air m\u00e9chant, mais \u00e7a me fait pas peur parce que moi, en prison, j\u2019en ai fr\u00e9quent\u00e9 pas mal, des voyous. J\u2019ai appris comment \u00e7a marche, ce genre de truc : tout ce que veut le petit mec au couteau, c\u2019est de l\u2019argent\u00a0; un peu ou beaucoup, \u00e7a d\u00e9pend\u00a0: un peu pour sauver son honneur et \u00e0 condition que je parte sans faire d\u2019histoire, ou beaucoup si je veux garder la fille et alors c\u2019est lui qui s\u2019en ira. Mais je n\u2019aime pas qu\u2019on me bouscule, surtout le matin, et puis de toute fa\u00e7on, je n\u2019ai pas un sou. Alors, je lui rentre dedans. Je suis tout seul, je suis tout nu, ils sont deux et il y en a un qui a un couteau, mais \u00e7a m\u2019est \u00e9gal. \u00c0 Bast\u00f8y, j\u2019en avais vu d\u2019autres. Bref, en trois secondes, je lui ai plant\u00e9 son propre couteau dans la cuisse au petit m\u00e9chant, et l\u2019autre a fichu le camp. Le gars se roule par terre en pissant le sang. En lui tapant un peu dessus, je lui fais comprendre que je suis bien plus dangereux que lui et que je garde et la fille et le couteau et je le flanque dans l\u2019escalier. Bon d\u00e9barras\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain, il y a un type bien poli qui vient me voir. Il me dit qu\u2019il est le bras droit de Thorben Jahnsen, le ca\u00efd qui tient les quartiers Nord de Copenhague. Monsieur Jahnsen aimerait bien me parler et il parait que \u00e7a se fait pas de refuser ses invitations, surtout quand il attend en bas dans la voiture. Bon, je vous la fais br\u00e8ve. Jahnsen me dit que le gars que j\u2019ai plant\u00e9, c\u2019est un minable, que si je veux, je le remplace tout de suite. Il faudra juste que quand j\u2019aurais gagn\u00e9 un peu d\u2019argent, j\u2019indemnise raisonnablement le minable pour le coup de couteau et pour la fille. Tu penses si j\u2019ai dit oui, <em>kamrat\u00a0<\/em>! Et voil\u00e0, c\u2019est comme \u00e7a que je suis entr\u00e9 dans la bande la plus puissante du Danemark. J\u2019y ai fait mes classes. Sans rentrer dans les d\u00e9tails, je deviens vite indispensable et \u00e0 vingt-quatre ans, je remplace le bras droit de Jahnsen qui vient de se faire descendre. C\u2019est \u00e0 ce moment que la guerre \u00e9clate en France&#8230; Ao\u00fbt 14&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dites, Stiller, il se fait dr\u00f4lement tard. Si on allait se coucher, maintenant. C\u2019est que j\u2019ai plus vingt ans, moi. En plus, demain matin, faut que je me l\u00e8ve de bonne heure parce que j\u2019ai un truc \u00e0 faire \u00e0 Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi, vous n\u2019\u00eates pas bien ici, Monsieur Stiller ? Bon, \u00e9coutez, voil\u00e0 ce que je vous propose : je vous confie une copie du journal de Sammy, vous lisez \u00e7a tranquillement demain matin et on en parle quand je reviens. Ne vous en faites pas, je serai l\u00e0 pour l\u2019ap\u00e9ritif. \u00c7a marche ? Allez, ne faites pas cette t\u00eate ! Je vais vous montrer votre chambre. S\u00f8lvi a d\u00fb y mettre tout ce qu\u2019il faut, rasoir, pyjama, dentifrice, tout ce qu\u2019il faut. Vous voulez votre petit d\u00e9jeuner \u00e0 quelle heure ? Oh, et puis, vous n\u2019aurez qu\u2019\u00e0 sonner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entrez ! Elle vous plait, la chambre ? Pas mal, hein\u00a0! Allez ! Bonne nuit, <em>kamrat<\/em> ! A demain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, bonjour, Stiller\u00a0! Bien dormi ? Alors, vous l\u2019avez lu, ce journal ? Incroyable, non ?\u00a0 Vous vous rendez compte d\u2019\u00e0 travers quoi il est pass\u00e9, le petit Sam ? Il a surv\u00e9cu un an \u00e0 Treblinka, il a travers\u00e9 \u00e0 pied la moiti\u00e9 de la Pologne occup\u00e9e, il a v\u00e9cu neuf mois planqu\u00e9 comme un rat dans une cave, il a failli se faire fusiller par les Russes, il s\u2019est fait enr\u00f4ler de force dans l\u2019Arm\u00e9e Rouge, il s\u2019est battu contre les Boches en Crim\u00e9e, et puis les Russes l\u2019ont refichu dans un camp et puis quasiment comme esclave dans une mine de charbon pendant deux ans !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a, il ne l\u2019a pas \u00e9crit, mais je vous le raconterai plus tard. Pour le moment, j\u2019aimerais qu\u2019on parle de ce que vous ont dit Simone et Casquette. Ou plut\u00f4t, j\u2019aimerais que vous me confiiez ce que vous avez \u00e9crit l\u00e0-dessus. Le mieux, \u00e7a serait que vous m\u2019en donniez une copie, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais \u00e7a ne fait rien ! M\u00eame si ce ne sont que des notes, j\u2019aimerais savoir ce qu\u2019il y a dedans. Parce que, vous comprenez, ils vous ont surement parl\u00e9 de moi. Alors, je ne voudrais pas qu\u2019ils vous aient dit n\u2019importe quoi et qu\u2019un jour, \u00e7a soit publi\u00e9 quelque part. \u00c7a pourrait nuire \u00e0 ma r\u00e9putation, si vous voyez ce que je veux dire. Alors, d\u2019accord ? Vous me passez une copie ? Vous me devez bien \u00e7a, non\u00a0? \u00a0D\u2019ailleurs, si vous \u00eates gentil, moi, je vous donnerai une copie du Journal de Sammy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ? Vous n\u2019avez pas fait de copie ? Juste un original ! C\u2019est pas bien prudent \u00e7a, dites-donc ! Enfin, c\u2019est votre probl\u00e8me ! Pas vrai, <em>kamrat<\/em> ? Eh bien, vous n\u2019aurez qu\u2019\u00e0 me confier l\u2019original quand je vous raccompagnerai \u00e0 votre h\u00f4tel. D\u2019accord\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e7a, r\u00e9fl\u00e9chissez.\u00a0En attendant, je vais vous faire visiter la baraque. Apr\u00e8s, on ira d\u00e9jeuner. J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 S\u00f8lvi de nous pr\u00e9parer un osso-buco, parce que quand m\u00eame, y a pas que la cuisine norv\u00e9gienne dans la vie\u00a0!\u00a0 Allez, zou\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, la maison. D\u2019abord, une vingtaine de pi\u00e8ces, je crois, sans compter la cave, huit chemin\u00e9es, trente-six fen\u00eatres. Elle a \u00e9t\u00e9 construite en 1830 pour un bourgeois qui avait fait fortune en fabriquant des cordes et des c\u00e2bles pour la Marine. Je l\u2019ai achet\u00e9e il y a deux ans \u00e0 une vedette de music-hall. Elle \u00e9tait oblig\u00e9e de partir because elle avait fray\u00e9 un peu trop avec les Allemands. Plut\u00f4t press\u00e9e de vendre, la vedette&#8230; Alors, le prix, forc\u00e9ment&#8230; je crois qu\u2019elle est en Argentine maintenant. Elle n\u2019avait pas touch\u00e9 au d\u00e9cor d\u2019origine, ni \u00e0 la plomberie, faut dire. Alors moi, j\u2019ai d\u00fb faire de gros travaux. Ils ne sont pas encore finis d\u2019ailleurs. Mais bon, elle commence \u00e0 \u00eatre logeable, la baraque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a, c\u2019est le petit salon, vous connaissez d\u00e9j\u00e0 et l\u00e0, c\u2019est la salle \u00e0 manger, vous connaissez aussi. Mais ce que vous n\u2019avez pas vu, c\u2019est mon chef d\u2019\u0153uvre. Regardez-moi \u00e7a : le grand salon. Avant, il y avait deux pi\u00e8ces : une biblioth\u00e8que et une sorte de petit th\u00e9\u00e2tre, un salon de musique, quelque chose comme \u00e7a. Mais moi, les bouquins, la musique, c\u2019est pas vraiment mon truc. Alors, j\u2019ai fait abattre la cloison. \u00c7a fait une pi\u00e8ce de sept m\u00e8tres sur huit. Pas mal, hein ? J\u2019y ai mis deux tables de billard : un fran\u00e7ais et un anglais, comme \u00e7a, je suis par\u00e9. Avant, je ne savais pas jouer, mais j\u2019avais toujours eu envie d\u2019un billard. Alors deux, vous pensez ! Je sais toujours pas jouer, d\u2019ailleurs. Faut que je me trouve un prof. Vous ne jouez pas au billard, par hasard, Stiller ? Tant pis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au plafond, l\u00e0, c\u2019est un squelette de baleine. Marrant, non ? Je l\u2019ai achet\u00e9 au mus\u00e9e d\u2019Histoire Naturelle pendant l\u2019Occupation. Ah ben, \u00e0 cette \u00e9poque, il y avait des occasions \u00e0 saisir\u2026 Du coup, j\u2019ai achet\u00e9 en m\u00eame temps toute cette collection d\u2019ossements et de fossiles, l\u00e0 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du bar. Finalement, je regrette un peu. Je trouve que \u00e7a fait triste, non ? Je crois que je vais les balancer. De toute fa\u00e7on, \u00e7a m\u2019a pas cout\u00e9 grand-chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, ce que j\u2019aime vraiment, moi maintenant, c\u2019est les tableaux. \u00c7a m\u2019a pris un jour comme \u00e7a. En 43, il y a un type qui vient me voir et qui me dit qu\u2019il a besoin d\u2019argent pour quitter la France avec sa famille. Il avait int\u00e9r\u00eat, il \u00e9tait juif. Moi, j\u2019ai jamais rien eu contre les juifs. Alors, je lui dis : \u00ab\u00a0Pourquoi pas ? Vous avez des trucs \u00e0 me vendre, de l\u2019or, des bijoux, de l\u2019argenterie, quelque chose &#8230; ?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Non, qu\u2019il me dit, mais j\u2019ai des tableaux.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Oh, des tableaux, moi, vous savez&#8230; Enfin\u2026 pour vous aider, je pourrais peut-\u00eatre vous en acheter un ou deux. Faudrait voir&#8230;\u00a0\u00bb Le lendemain il est revenu avec un gros paquet sous le bras, bien emball\u00e9. Il a d\u00e9fait les ficelles et les papiers journaux : c\u2019\u00e9tait une demi-douzaine de toiles. Il avait enlev\u00e9 les cadres pour que \u00e7a soit plus facile \u00e0 transporter. Il les a pos\u00e9es par terre, appuy\u00e9es contre un mur de mon bureau, et sans les quitter des yeux il m\u2019a dit : \u00ab\u00a0Choisissez\u00a0\u00bb. Eh bien l\u00e0, Stiller, croyez-moi si vous vous voulez, j\u2019ai ressenti un truc bizarre, un truc que je n\u2019avais jamais connu, une \u00e9motion, je ne sais pas. Sur les toiles, il y avait des visages, des corps, des formes, des couleurs et \u00e7a me bouleversait, j\u2019en aurais pleur\u00e9. Oui, <em>kamrat<\/em>, j\u2019en aurais pleur\u00e9. Rien que d\u2019en parler, \u00e7a me refout le frisson. Je les ai tous pris, les tableaux. Je ne lui ai pas pay\u00e9 tout ce qu\u2019il demandait, forc\u00e9ment, mais presque. Et depuis, la peinture, c\u2019est devenu ma passion. Regardez ce portrait de femme : c\u2019est un Modigliani. Vous vous y connaissez un peu en peinture ? Non ? Eh bien, regardez : vous voyez cette t\u00eate un peu pench\u00e9e, ces contours de la bouche, du cou, bien nets&#8230; ces yeux un peu tristes\u2026 c\u2019est compl\u00e8tement plat\u2026 on dirait le dessin d\u2019un enfant\u2026 mais moi, \u00e7a me bouleverse. Et puis, cet enfant de ch\u0153ur ? Non, \u00e7a c\u2019est Soutine, un Russe. Et \u00e7a ! Non mais, regardez-moi ces deux portraits de Schiele\u2026incroyables ces regards, non ? Un Autrichien&#8230; et l\u00e0, ces trois petits dessins de Picasso, et l\u00e0, un grand Duffy\u2026 Vous savez, c\u2019est un peu pour \u00e7a que j\u2019ai pris cette maison bien trop grande pour moi\u2026 juste pour avoir assez de murs pour les accrocher\u2026 En ce moment, je suis en train d\u2019essayer d\u2019acheter des impressionnistes. C\u2019est plus cher, mais faut que j\u2019\u00e9tende ma collection. Alors je vais essayer les impressionnistes. On verra bien. Et puis, j\u2019ai encore pas mal de murs \u00e0 remplir, pas vrai, <em>kamrat<\/em> ? Bon, c\u2019est pas tout, mais vous devez avoir faim, non ? On fera pas le tour du parc, alors ! De toute fa\u00e7on, avec cette neige\u2026 Tenez, en passant, jetez quand m\u00eame un \u0153il sur le jardin de derri\u00e8re : c\u2019est joli, cette pelouse couverte de neige, vous ne trouvez pas\u00a0?\u00a0 L\u00e0, c\u2019est le trou que je fais faire pour la piscine, et derri\u00e8re l\u00e0-bas, ce sera le tennis. Tout \u00e7a devrait \u00eatre fini avant le printemps, mais avec les ouvriers, vous savez, on n\u2019est jamais s\u00fbr\u2026 Bon, allez, \u00e0 table.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous aimez les vins fran\u00e7ais, Monsieur Stiller ? Il parait que c\u2019est ce qu\u2019on fait de mieux. Celui-ci, c\u2019est un Saint-Est\u00e8phe 1939. On dit que c\u2019est une tr\u00e8s bonne ann\u00e9e. Moi, je n\u2019en sais rien, je n\u2019aime pas le vin. Je pr\u00e9f\u00e8re la bi\u00e8re et les alcools forts, le cognac, le scotch et l\u2019aquavit par exemple. Mais j\u2019ai une cave remplie de grands crus pour les invit\u00e9s. Alors, comment vous le trouvez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah oui, c\u2019est vrai ! On en \u00e9tait rest\u00e9 \u00e0 Copenhague au d\u00e9but de la guerre, en ao\u00fbt 14. Pour nous, pendant quatre ans, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une sacr\u00e9e \u00e9poque. Presque toute l\u2019Europe \u00e9tait en guerre sauf le Nord : la Su\u00e8de, la Norv\u00e8ge, le Danemark et m\u00eame les Pays-Bas \u00e9taient neutres. Alors, vous pensez si le commerce marchait bien, et quand le commerce marche, les affaires des truands courent devant. Jahnsen ramassait de l\u2019argent de partout, surtout avec les trafics du port et, comme bras droit du patron, j\u2019en avais ma part. On peut dire que pour nous, c\u2019\u00e9tait \u00e7a, la Belle \u00c9poque. Et puis tout a une fin, pas vrai ? La guerre a fini. Les affaires ont march\u00e9 encore un peu sur l\u2019\u00e9lan et puis c\u2019est devenu plus compliqu\u00e9. Il y avait un nouveau chef de la police \u00e0 Copenhague, un pur et dur. \u00c7a facilitait pas les choses. C\u2019\u00e9tait notre crise \u00e0 nous, quoi\u00a0! Et puis j\u2019ai eu des mots avec Jahnsen. \u00c7a a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 pas mal, et j\u2019ai pas eu le dessus. Alors, j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 abandonner le terrain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Paris m\u2019avait toujours tent\u00e9. J\u2019y avais fait un petit voyage en touriste en 19 et j\u2019avais vu qu\u2019il y avait des possibilit\u00e9s. Alors, j\u2019ai pris mes cliques, mes claques et tout l\u2019argent que j\u2019avais pu mettre de c\u00f4t\u00e9 et je me suis install\u00e9 \u00e0 Paris. Je connaissais personne, ni les flics ni les voyous. J\u2019ai d\u00fb repartir de z\u00e9ro. Mais j\u2019avais trente ans tout juste et d\u00e9j\u00e0 pas mal d\u2019exp\u00e9rience.\u00a0 Et pas mal de fric aussi. Alors pendant un an, je n\u2019ai pas boug\u00e9 une oreille, je n\u2019ai pas fait un seul coup, pas une seule erreur. J\u2019ai embauch\u00e9 deux-trois bonshommes, je me suis balad\u00e9, j\u2019ai regard\u00e9, j\u2019ai appris qui \u00e9tait qui et j\u2019ai vu o\u00f9 il y avait des faiblesses. Et puis, pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 21, je me suis lanc\u00e9, tout de suite en grand, dans la protection des h\u00f4tels et des bistrots entre le Boulevard Voltaire et les Fortifications, pour commencer. En deux ans, je dirigeai un bon quart de Paris. Apr\u00e8s je me suis diversifi\u00e9, les cambriolages, le recel, le jeu, les filles\u00a0; j\u2019ai achet\u00e9 trois ou quatre bars, un restaurant, et puis je me suis \u00e9tendu vers le Nord, et puis jusqu\u2019\u00e0 Pigalle&#8230; la cons\u00e9cration. Je vous passe les d\u00e9tails, Stiller, mais croyez-moi, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une vraie r\u00e9ussite, et j\u2019en suis fier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi on m\u2019appelle le Su\u00e9dois, et pas le Norv\u00e9gien, ou m\u00eame le Danois ? Mais parce que les Fran\u00e7ais sont nuls en g\u00e9ographie, mon vieux\u00a0! Pour eux, Norv\u00e8ge, Su\u00e8de, Danemark, tout \u00e7a c\u2019est pareil\u00a0! Alors, va pour le Su\u00e9dois !\u00a0 Bon, assez parl\u00e9 de moi. Vous avez vu le soleil qu\u2019il fait dehors ! Si on allait marcher un peu ? Il y a quelque chose que je voudrais vous montrer. Ce n\u2019est pas loin, c\u2019est juste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route. Vous allez voir, c\u2019est int\u00e9ressant. Mais il va falloir se couvrir. Il fait un froid de loup. Vous venez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous voyez ce b\u00e2timent, l\u00e0-bas, celui qui est construit sur la Seine ? Eh bien, c\u2019est la machine de Marly. Mais d\u2019abord, une question : vous avez visit\u00e9 Versailles ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah oui ! C\u2019est vrai, vous \u00e9tiez venu \u00e0 Paris avant la guerre\u2026 Donc vous avez vu tous ces bassins, ces dizaines de fontaines, ces milliers de jets d\u2019eau\u2026 Eh bien, c\u2019est dans ce b\u00e2timent que se trouvent les pompes qui montent l\u2019eau de la Seine jusqu\u2019\u00e0 Versailles. Cent cinquante m\u00e8tres de d\u00e9nivellation sur une dizaine de kilom\u00e8tres. Vous allez voir, c\u2019est impressionnant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019int\u00e9rieur, faudra faire attention parce que \u00e7a glisse, hein\u00a0! \u00c0 cause de l\u2019humidit\u00e9&#8230; Allez, on entre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Excusez-moi, je suis oblig\u00e9 de crier. Toutes ces roues qui tournent en brassant l\u2019eau de la Seine, \u00e7a fait un bruit du diable. On va prendre la galerie qui longe les roues et on va se mettre dans le petit bureau vitr\u00e9 l\u00e0-bas. On y a une bonne vue sur les machines. Attention, je vous dis\u00a0! \u00c7a glisse !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! On est mieux ici, pas vrai ? On peut parler normalement. Bon, je fais le guide. La premi\u00e8re machine de Marly a \u00e9t\u00e9 construite en 1680. Ce n\u2019est pas celle que vous voyez aujourd\u2019hui. Celle-ci date de 1860. C\u2019est la machine de Dufrayer. Elle comporte six roues \u00e0 aubes de douze m\u00e8tres de diam\u00e8tre. Chaque roue a une largeur de quatre m\u00e8tres cinquante. Le courant de la Seine fait tourner les roues \u00e0 aubes, les roues entrainent des pompes hydrauliques et les pompes montent l\u2019eau de la Seine jusque dans de grands r\u00e9servoirs, pr\u00e8s du ch\u00e2teau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est beau, non ? Il n\u2019y a jamais personne, ici. \u00c7a tourne pratiquement sans surveillance. Je me suis fait faire une cl\u00e9. J\u2019y viens de temps en temps pour me changer les id\u00e9es. Je reste l\u00e0 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Cette impression de puissance que d\u00e9gagent ces roues qui tournent sans arr\u00eat, jour et nuit, toute l\u2019ann\u00e9e, moi, \u00e7a me fascine. Et vous, Monsieur Stiller, qu\u2019est-ce que \u00e7a vous fait ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, dites-moi, vous avez r\u00e9fl\u00e9chi depuis tout \u00e0 l\u2019heure ? Vous voulez bien me les pr\u00eater, vos notes ? Parce que moi, hein, je vous l\u2019ai quand m\u00eame pass\u00e9, le Journal de Sammy. Je suis m\u00eame pr\u00eat \u00e0 vous en laisser une copie. Et puis, je sais pas si \u00e7a vous a int\u00e9ress\u00e9, mais je vous ai aussi pas mal racont\u00e9 ma vie, quand m\u00eame. Alors, \u00e7a serait chic de votre part de me laisser lire ce que vous avez \u00e9crit, non\u00a0? D\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, bravo Stiller ! Vous avez fait la bonne r\u00e9ponse. J\u2019aime mieux \u00e7a. C\u2019est le genre de truc qui permet de se sentir en confiance, pas vrai ?\u00a0 Mais, \u00e7a sera pas la peine de me les pr\u00eater, vos petits papiers. Je les ai d\u00e9j\u00e0, je les ai depuis hier soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous ne souvenez pas ? Quand on est arriv\u00e9 ici, j\u2019ai pass\u00e9 un coup de fil. C\u2019\u00e9tait pour dire \u00e0 un de mes bonshommes que la voie \u00e9tait libre et qu\u2019il pouvait aller fouiller tranquillement votre chambre d\u2019h\u00f4tel pour me trouver vos notes. C\u2019est ce qu\u2019il a fait. Il a bien failli ne pas pouvoir passer Nanterre \u00e0 cause de la neige, mais il a r\u00e9ussi \u00e0 me les rapporter quand m\u00eame. Donc vos notes, je les ai et je les ai lues, la nuit derni\u00e8re et ce matin. \u00c7a vous \u00e9tonne ? \u00c7a vous choque ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dis-donc, <em>kamrat<\/em> ! Il va falloir que tu te calmes ! Tu croyais avoir affaire \u00e0 qui, mon bonhomme ? J\u2019ai beau avoir une belle voiture, une belle maison, une collection d\u2019art moderne, des affaires honn\u00eates et tout le toutim, t\u2019as pas oubli\u00e9 d\u2019o\u00f9 je viens, quand m\u00eame ? Il me semble que je t\u2019ai pas cach\u00e9 grand-chose sur Oslo, Copenhague et Pigalle, non ?\u00a0 Et tu crois qu\u2019on r\u00e9ussit comme \u00e7a dans le business en \u00e9tant bien honn\u00eate et bien gentil\u00a0! Eh bien, non, <em>kamrat <\/em>! C\u2019est pas comme \u00e7a que \u00e7a se passe. Il y a eu des moments o\u00f9 il a fallu forcer un peu les gens. Disons que j\u2019en ai gard\u00e9 quelques mauvaises habitudes. Qu\u2019est-ce que tu veux\u00a0? On ne se refait pas&#8230; pas compl\u00e8tement en tout cas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fallait absolument que je sache ce que Casquette et Simone ont bien pu te dire avant de te laisser \u00e9crire ton machin. Alors&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh oui\u00a0! Mais maintenant, tu peux \u00eatre rassur\u00e9\u2026 au moins pour le moment. Je les ai lues, tes notes, et j\u2019ai rien trouv\u00e9 dedans qui puisse vraiment me causer des ennuis. D\u2019abord, Simone, elle ne sait pas grand-chose, forc\u00e9ment, c\u2019est juste une fille, pas vrai ? Et tout ce qu\u2019elle sait, il y a longtemps que les flics le savent. Qu\u2019ils essayent, tiens, les flics, de me chercher des histoires pour quelques cambriolages, pour des filles sur le trottoir ou pour des petits trafics pendant l\u2019Occupation. Qu\u2019ils essayent ! D\u2019abord, ils peuvent rien prouver, et d\u2019un. Ensuite, j\u2019ai des amis partout, dans la police bien s\u00fbr, mais aussi chez les juges et surtout, surtout, dans la politique. Il y a pas mal de ces gens-l\u00e0 qu\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 parfaitement blanc-bleu pendant l\u2019Occupation. Et moi, j\u2019ai des dossiers sur tout le monde. Alors, les protections, c\u2019est pas \u00e7a qui me manquerait en cas de besoin. Et de deux ! Quant \u00e0 Casquette, il en savait un peu plus. C\u2019est normal, c\u2019est un homme. Mais, y a pas eu besoin de lui dire, \u00e0 lui. Il t\u2019a racont\u00e9 que ce qu\u2019il voulait bien te dire, et surtout rien qui puisse me causer du souci. Et de trois\u00a0! Et puis, ce que je t\u2019ai racont\u00e9 de la Norv\u00e8ge et du Danemark, y a longtemps que c\u2019est couvert par la prescription\u00a0! Et de quatre\u00a0! Alors, tu vois, je suis blind\u00e9 de partout et c\u2019est pas un petit scribouillard qui va\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais je m\u2019\u00e9nerve, je m\u2019\u00e9nerve. Je ne devrais pas. Il n\u2019y a pas de raison, puisque tout va bien. Vous voyez, Stiller, m\u00eame si vous remettiez vos notes telles quelles \u00e0 la police, elle ne pourrait rien en faire. Alors, je vos pr\u00e9sente mes excuses. Je n\u2019aurais pas d\u00fb vous parler comme \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je n\u2019y vois pas d\u2019inconv\u00e9nient. A la condition, bien s\u00fbr, que vous n\u2019\u00e9criviez rien de plus que ce que j\u2019ai lu dans vos papiers. Je n\u2019aimerais pas du tout trouver dans votre futur bouquin des informations g\u00eanantes pour moi et mes affaires. Et vous n\u2019aimeriez pas du tout que je n\u2019aime pas du tout votre livre, n\u2019est-ce pas, Monsieur Stiller ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, on va aller se mettre au chaud \u00e0 la maison devant un bon feu de bois. On a encore quelques bricoles \u00e0 discuter, vous et moi. Passez devant et faites bien attention dans la galerie, \u00e7a glisse terriblement. Je n\u2019ose pas imaginer que quelqu\u2019un tombe entre les aubes de ces roues ! Vous voyez les d\u00e9g\u00e2ts ? Je crois qu\u2019on n\u2019en retrouverait rien du tout, du bonhomme. Apr\u00e8s vous\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Il fait meilleur ici, pas vrai ? Ce genre de temps, \u00e7a me rappelle le d\u00e9but de l\u2019hiver, quand j\u2019\u00e9tais gosse \u00e0 Narvik. Le d\u00e9but seulement, parce qu\u2019apr\u00e8s, vous n\u2019avez pas id\u00e9e du temps qu\u2019ils ont l\u00e0-bas. C\u2019est pas tellement le froid. C\u2019est plut\u00f4t la pluie, la neige et le vent, surtout le vent. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019ils ont invent\u00e9 l\u2019Aquavit, les Norv\u00e9giens, pour pas se flanquer dans le port tous les matins ! Vous en prendrez bien un petit coup, non ? Un caf\u00e9 alors ? Va pour du caf\u00e9, alors. S\u00f8lvi ! Deux caf\u00e9s, s\u2019il te pla\u00eet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Monsieur Stiller, je voulais vous dire : faut pas m\u2019en vouloir pour tout \u00e0 l\u2019heure. Quelquefois, c\u2019est ma fa\u00e7on de parler, vous savez, ma fa\u00e7on d\u2019avant. J\u2019ai du mal \u00e0 m\u2019en d\u00e9barrasser et de temps en temps, \u00e7a remonte \u00e0 la surface. Il y a m\u00eame des fois o\u00f9 \u00e7a m\u2019a fait du tort dans mes affaires. Bon, parfois, je suis un peu brusque, mais au fond, je suis un bon type. Je ne demande qu\u2019\u00e0 m\u2019entendre avec vous. Vous savez\u00a0? M\u00eame que je pourrais mettre un peu d\u2019argent dans votre bouquin\u00a0! Pourquoi pas ? Je veux dire, si c\u2019est bien un bouquin que vous \u00e9crivez. \u00c7a pourrait m\u00eame \u00eatre une bonne affaire, l\u2019\u00e9dition, on ne sait jamais. Qu\u2019est-ce que vous en pensez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, pourquoi pas ? Et puis de toute fa\u00e7on, vous aurez besoin d\u2019aide pour l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise. J\u2019ai de tr\u00e8s bons amis dans ce monde-l\u00e0, vous savez. Je pourrais vous donner un s\u00e9rieux coup de pouce. Pensez-y quand vous en serez l\u00e0. Je suis s\u00fbr que votre roman, l\u00e0, il fera un tabac. En tout cas, moi, \u00e7a me plairait bien de lire un roman avec des gens que je connais dedans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais bien s\u00fbr que je vais vous les rendre vos notes, sans \u00e7a, comment vous pourriez l\u2019\u00e9crire, votre bouquin. A propos, dites, c\u2019est pas vraiment des notes, vos feuilles, l\u00e0. En tout cas, \u00e0 moi, \u00e7a me parait compl\u00e8tement r\u00e9dig\u00e9. Il ne reste plus qu\u2019\u00e0 ajouter vos questions, vous savez, les trois petits points o\u00f9 on sait pas ce que vous dites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah bon ? C\u2019est dr\u00f4le, je ne voyais pas \u00e7a comme \u00e7a. Enfin, c\u2019est vous l\u2019\u00e9crivain, pas vrai ? Seulement, moi, j\u2019ai une remarque \u00e0 faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben, c\u2019est qu\u2019ils vous ont un peu enjoliv\u00e9 les choses, l\u2019artisan et la bistrote. Ils ne se sont pas g\u00ean\u00e9s. C\u2019est pas les seuls, d\u2019ailleurs ! Le gar\u00e7on de caf\u00e9 et l\u2019aristo, je peux rien dire, je ne les ai jamais rencontr\u00e9s. Mais pour ce qui est de Casquette et de Cambremer, ceux-l\u00e0, je les connais bien, et il faut quand m\u00eame dire qu\u2019ils vous ont racont\u00e9 pas mal de bobards. Et vous, vous avez tout gob\u00e9, bien s\u00fbr. Moi, c\u2019est s\u00fbr que je voudrais pas que vous vous \u00e9tendiez trop sur moi \u2014 en plus, je suis m\u00eame pas sur la photo \u2014 mais j\u2019aimerais pas non plus que vous racontiez des boniments. \u00c7a ne ferait pas s\u00e9rieux, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des exemples ? Ah, mais je peux vous en donner, des exemples ! Tenez, la tenanci\u00e8re du Cujas, pour commencer, la Gazagnes. Eh bien, vous avez s\u00fbrement remarqu\u00e9 qu\u2019elle ne vous a pratiquement rien dit de l\u2019Occupation. Et pour cause : c\u2019est que, pendant ces quatre ann\u00e9es, elle s\u2019est goinfr\u00e9e, l\u2019Antoinette. Je me rappelle, c\u2019est Sammy qui m\u2019a amen\u00e9 au Cujas pour la premi\u00e8re fois un soir en 41. \u00c0 propos, vous vous rappelez qu\u2019elle vous a dit qu\u2019elle ne connaissait pas Sammy ? Pourtant, s\u2019il y avait un habitu\u00e9 de son restaurant clandestin, c\u2019\u00e9tait bien lui. Elle voulait sans doute pas que vous sachiez qu\u2019elle avait des connaissances dans le milieu. Sammy disait partout que c\u2019\u00e9tait le meilleur bistrot de la rive gauche. Tout venait du march\u00e9 noir, bien s\u00fbr, parce que faut pas croire qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 Paris, on mangeait ce qu\u2019on voulait. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t topinambour et salsifis que c\u00f4te de b\u0153uf et choucroute garnie ! On avait droit \u00e0 la viande \u2014 de la semelle \u2014 un seul jour par semaine, et encore pas toutes les semaines\u2026 \u00e0 moins de connaitre les bons coins et d\u2019\u00eatre pr\u00eat \u00e0 payer le prix fort. Les sp\u00e9cialit\u00e9s du Cujas, c\u2019\u00e9tait la charcuterie, le b\u0153uf de Salers et le cantal. Et puis l\u2019aligot, bien s\u00fbr. Vous ne connaissez pas, \u00e7a, l\u2019aligot, vous. C\u2019est \u00e0 base de pur\u00e9e et de fromage, je vous ferai go\u00fbter un jour. Antoinette faisait venir en douce ses produits de Mandailles \u2014 c\u2019est un bled perdu dans la montagne quelque part en Auvergne \u2014 et elle vous cuisinait tout \u00e7a bien gentiment. Pour que \u00e7a reste clandestin, elle avait install\u00e9 deux petites salles \u00e0 manger dans l\u2019appartement qu\u2019elle avait au-dessus du caf\u00e9. Eh bien, vous voyez, Dashiell \u2014 \u00e7a ne vous ennuie pas que je vous appelle Dashiell ? \u2014 depuis la Lib\u00e9ration, je n\u2019ai jamais retrouv\u00e9 une viande aussi bonne. Je suis s\u00fbr qu\u2019elle s\u2019est fait une petite fortune, l\u2019Auvergnate ! Je suis devenu un client r\u00e9gulier. Et puis un soir o\u00f9 je finissais de diner avec une fille, elle m\u2019a annonc\u00e9 que l\u2019addition, c\u2019\u00e9tait pour elle\u2026 elle avait des ennuis avec un gars du quartier et Sammy lui avait conseill\u00e9 de m\u2019en parler. Voil\u00e0 : quand elle \u00e9tait devenue veuve, en 16, elle avait commenc\u00e9 \u00e0 prendre des amants. C\u2019est qu\u2019elle \u00e9tait plut\u00f4t belle femme, l\u2019Antoinette. Et puis, elle avait bien le droit, pas vrai ? Parmi les heureux \u00e9lus, il y avait l\u2019\u00e9b\u00e9niste du quartier, celui qui est sur la photo, l\u00e0\u2026 ah ! j\u2019ai oubli\u00e9 son nom\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e7a, Marteau, Marcel Marteau. Eh bien Marteau et elle, ils se fr\u00e9quentaient de temps en temps, plut\u00f4t \u00e0 la sauvette parce que leurs horaires ne correspondaient pas vraiment, mais bon\u2026, ils se voyaient. Et puis voil\u00e0 qu\u2019Antoinette s\u2019est mise \u00e0 embaucher des serveurs qui lui plaisaient bien&#8230; ils faisaient des heures suppl\u00e9mentaires non pay\u00e9es, si vous voyez ce que je veux dire. C\u2019est qu\u2019elle avait des besoins, la bistrote. Et puis surtout, il y a eu le petit Robert, pour qui elle a eu du sentiment et qu\u2019elle a install\u00e9 chez elle. Et \u00e7a, \u00e7a n\u2019a pas plu \u00e0 Marteau qui se croyait des droits. Ils se sont engueul\u00e9s ferme et elle l\u2019a fichu dehors. Mais le petit Robert est parti en Indochine et on n\u2019a plus entendu parler de lui. Un peu apr\u00e8s, Marcel a voulu reprendre sa place dans le lit d\u2019Antoinette, mais elle a rien voulu savoir et elle l\u2019a refichu dehors. Alors, r\u00e9guli\u00e8rement, il venait faire du scandale au caf\u00e9. Un jour, il est m\u00eame mont\u00e9 \u00e0 l\u2019appartement et il a menac\u00e9 Antoinette de d\u00e9noncer son trafic \u00e0 la police, tout \u00e7a devant les clients en train de diner. \u00c7a ne lui a pas plu du tout \u00e0 l\u2019Auvergnate. \u00c7a pouvait nuire \u00e0 son commerce et en plus elle risquait gros s\u2019il la d\u00e9non\u00e7ait vraiment. Elle voulait savoir si je pouvais faire quelque chose ? Ben, \u00e9videmment que je pouvais faire quelque chose ! J\u2019ai juste envoy\u00e9 Sammy demander gentiment \u00e0 l\u2019artisan d\u2019arr\u00eater ses conneries. Et Sammy, quand il demandait gentiment, c\u2019\u00e9tait \u00e7a qui fichait la frousse aux gens. A partir de l\u00e0, Marteau est rest\u00e9 tranquille dans son atelier, bien content qu\u2019on n\u2019y fiche pas le feu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, \u00e7a vous change la couleur du tableau, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous savez, Dashiell, les gens adorent parler d&rsquo;eux mais ils ne disent jamais, jamais, la v\u00e9rit\u00e9 vraie. Ils racontent ce qu\u2019ils ont envie que vous croyiez d\u2019eux. C\u2019est humain, mais faut le savoir. Marteau, il ne tenait pas \u00e0 ce que vous sachiez qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fait virer comme un malpropre du lit d\u2019Antoinette. Il pr\u00e9f\u00e9rait faire le fier, le myst\u00e9rieux, le genre \u00ab\u00a0\u00e7a me regarde\u00a0\u00bb, l\u2019homme d\u2019honneur plut\u00f4t que le cocu pr\u00eat \u00e0 aller se plaindre \u00e0 la police. Pareil pour Antoinette\u00a0: elle vous a jou\u00e9 la veuve m\u00e9ritante alors qu\u2019elle s\u2019envoyait en l\u2019air avec le joyeux personnel et la moiti\u00e9 du quartier pendant qu\u2019elle s\u2019enrichissait dans le march\u00e9 noir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais attendez\u00a0! Pour ce qui est de vous avoir racont\u00e9 des histoires, les plus forts, c\u2019est pas ceux-l\u00e0. Vous allez voir. Bon, je passe sur Simone. C\u2019est une brave fille, mais c\u2019est s\u00fbr que c\u2019est pas une \u00e9p\u00e9e&#8230; Alors, comme elle ne comprend pas grand-chose \u00e0 ce qui se passe, elle a pas grand chose \u00e0 raconter et plut\u00f4t rien \u00e0 cacher.\u00a0 Donc, ce qu\u2019elle vous a dit, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s vrai. Mais pour ce qui est de Cambremer et de Casquette, c\u2019est une autre affaire !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tenez, prenez Casquette&#8230; Qu\u2019est-ce qu\u2019il vous a dit Casquette ? Que c\u2019\u00e9tait Sam qui lui avait tout appris, que c\u2019\u00e9tait lui qui l\u2019avait fait entrer dans la bande, que l\u2019id\u00e9e du Marquis, c\u2019\u00e9tait encore lui ? Tout \u00e7a, c\u2019est vrai. Et j\u2019avais pas \u00e0 regretter de l\u2019avoir pris, Casquette. C\u2019\u00e9tait un sale gamin, mais il avait montr\u00e9 qu\u2019il en avait, et \u00e7a, \u00e7a m\u2019allait bien. Mais ce qu\u2019il vous a pas dit, c\u2019est que petit \u00e0 petit, il s\u2019est senti un peu m\u00e9pris\u00e9 par Sam, et puis de plus en plus. Il a r\u00e9alis\u00e9 que dans le partage du fric, c\u2019est toujours lui qui avait la part du pauvre, que ses filles, ses cravates, sa voiture avaient moins d\u2019allure que celles de Sam. Et puis faut dire que Sam avait un sacr\u00e9 sens de l\u2019humour et que Casquette, qui n\u2019en avait pas \u00e7a, il en faisait souvent les frais. Il est venu me parler un jour. C\u2019\u00e9tait \u00e0 propos de ses parts dans le Marquis. Il aurait voulu que je dise \u00e0 Sam de faire \u00e9galit\u00e9 avec lui. Moi, bien s\u00fbr, j\u2019ai refus\u00e9 tout net. J\u2019allais quand m\u00eame pas me mettre entre deux de mes bonshommes. Je lui ai dit de r\u00e9gler lui-m\u00eame ses affaires avec son associ\u00e9, mais je suis s\u00fbr qu\u2019il n\u2019a pas os\u00e9. Alors, il est devenu de plus en plus amer. Oh ! J\u2019\u00e9tais pas \u00e0 le surveiller sans arr\u00eat, mais je m\u2019en suis aper\u00e7u \u00e0 tout un tas de petites choses. Quand je passais au Marquis pour voir comment marchaient les affaires, il me faisait des r\u00e9flexions un peu aigres, comme quoi c\u2019\u00e9tait lui qui faisait la plus grande partie du boulot pendant que Sam faisait l\u2019important, qu\u2019il \u00e9tait pas assez pay\u00e9 pour \u00e7a&#8230; plein de petits trucs de ce genre. Moi je voyais bien qu\u2019il n\u2019y avait pas que les questions d\u2019argent qui le turlupinait. Casquette n\u2019\u00e9tait pas content ; il \u00e9tait jaloux de Sam, jaloux de son aisance, de sa voiture, de sa femme et du fric qu\u2019il gagnait. La jalousie, c\u2019est terrible, Dash. \u00c7a vous pourrit la vie, \u00e7a vous fait faire de ces trucs\u2026 des trucs qu\u2019on regrette apr\u00e8s, comme moi avec Maja \u00e0 Oslo, mais c\u2019est trop tard\u2026 Enfin\u2026 Et vous, vous \u00eates jaloux, vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant mieux. Quand j\u2019y pense aujourd\u2019hui, je me dis que j\u2019aurais mieux fait d\u2019en parler \u00e0 Sam ; \u00e7a aurait peut-\u00eatre chang\u00e9 les choses, on ne sait jamais. Mais \u00e0 ce moment-l\u00e0, j\u2019avais d\u2019autres affaires en cours que Le Marquis et \u00e7a m\u2019occupait pas mal. Alors j\u2019ai laiss\u00e9 couler. Et Casquette &#8230;\u00a0Non, faut pas que je raconte comme \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon ! Simone vous a dit comment \u00e7a c\u2019\u00e9tait pass\u00e9 : le matin de bonne heure, les flics qui d\u00e9barquent chez Sammy et qui lui d\u00e9ballent tout un truc, comme quoi il s\u2019appelait pas Philippe Portier mais Samuel Goldenberg, n\u00e9 \u00e0 Rovno en Pologne, en possession de faux papiers, de race juive et qu\u2019il avait cinq minutes pour faire sa valise. Sit\u00f4t les flics partis, elle a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 Casquette, mais \u00e7a r\u00e9pondait pas. Alors, elle s\u2019est habill\u00e9e en vitesse et a couru chez moi. Tout de suite, je me suis mis \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner dans tous les sens et \u00e0 envoyer des hommes un peu partout pour essayer de savoir ce qui se passait. Les nouvelles n\u2019\u00e9taient pas bonnes et \u00e7a sentait vraiment mauvais pour Sammy : les Allemands avaient d\u00e9cid\u00e9 une grande rafle de Juifs et Sammy en faisaient partie. Ils commen\u00e7aient \u00e0 les rassembler au V\u00e9l d\u2019hiv, un stade couvert du c\u00f4t\u00e9 de Grenelle. Quand j\u2019ai compris ce qui se passait, j\u2019ai pass\u00e9 des coups de fil \u00e0 tous les amis que je pouvais avoir \u00e0 la Kommandantur, \u00e0 l\u2019ambassade, aux Affaires Juives, et m\u00eame \u00e0 Vichy. Mais rien, personne ne pouvait m\u2019aider \u00e0 le faire lib\u00e9rer, personne ne savait m\u00eame o\u00f9 il \u00e9tait. On a fini par avoir des renseignements au bout de trois ou quatre jours par un client du Marquis, un officier allemand, mais il \u00e9tait trop tard pour faire quoi que ce soit. Toute la bande \u00e9tait atterr\u00e9e. C\u2019est qu\u2019on l\u2019aimait bien, Sammy. Il y avait une question qui me turlupinait, quand m\u00eame : comment que \u00e7a se faisait que les flics savaient que Sammy avait des faux papiers, qu\u2019il s\u2019appelait Samuel Goldenberg, qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Rovno, en Pologne. Moi-m\u00eame, je ne savais pas tout \u00e7a. Bien s\u00fbr, je savais qu\u2019il \u00e9tait juif polonais, qu\u2019il avait des faux papiers, mais je ne savais pas qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Rovno, un bled dont je ne connaissais m\u00eame pas l\u2019existence. Alors, je me suis dit que Sammy avait d\u00fb \u00eatre balanc\u00e9.\u00a0 \u00c0 cette \u00e9poque, c\u2019\u00e9tait une sorte de sport \u00e0 Paris, de d\u00e9noncer des Juifs, alors pourquoi pas Sammy ? Balanc\u00e9, mais par qui ? Un type d\u2019une autre bande \u00e0 qui il aurait fait du tort ? Un cave qu\u2019il aurait ran\u00e7onn\u00e9 un peu trop fort ? C\u2019est que dans notre m\u00e9tier, on se fait pas que des amis, pas vrai ? J\u2019ai tourn\u00e9 \u00e7a dans ma t\u00eate pendant longtemps, et puis les semaines ont pass\u00e9. On \u00e9tait s\u00fbrs maintenant que Sammy ne reviendrait jamais. Alors, il a bien fallu qu\u2019on se r\u00e9organise sans lui. Qu\u2019est-ce que vous voulez ? Les affaires\u2026 Le temps a pass\u00e9 et puis, forc\u00e9ment, on a pens\u00e9 \u00e0 Sammy de moins en moins et puis plus du tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0 qu\u2019un soir, je sais pas pourquoi, je me remets \u00e0 penser \u00e0 lui, et \u00e0 Casquette, et \u00e0 Simone, et que je me dis tout content que c\u2019est bon pour les affaires et bon pour elle qu\u2019elle ait retrouv\u00e9 un homme, et qu\u2019en plus, ce soit un gars de la bande. Et puis je me dis que Casquette, il l\u2019a quand m\u00eame prise bien vite, la place de Sammy, qu\u2019il l\u2019a prise dans la bande, au Marquis et dans le lit de Simone, et tout \u00e7a en moins de deux, et que \u00e7a c\u2019est quand m\u00eame dr\u00f4lement bien goupill\u00e9 pour lui. Et d\u2019un seul coup, \u00e7a m\u2019a saut\u00e9 aux yeux ! C\u2019\u00e9tait Casquette qui avait donn\u00e9 Sammy \u00e0 la Gestapo. C\u2019\u00e9tait lui, forc\u00e9ment. D\u2019abord, il y avait tout int\u00e9r\u00eat. La preuve : ce qu\u2019il \u00e9tait devenu depuis que Sammy n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0. Et puis ses petites r\u00e9flexions am\u00e8res contre Sammy me sont revenues. Et puis le fait qu\u2019on n\u2019avait pratiquement que des clients allemands au Marquis, des flics allemands, des soldats allemands, des fonctionnaires allemands, et que Casquette les connaissait, et qu\u2019il avait tr\u00e8s bien pu en trouver un \u00e0 qui glisser les d\u00e9tails sur Sammy. Alors, j\u2019ai caus\u00e9 un peu avec le petit personnel du Marquis, le gorille \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, le barman, quelques filles aussi, et \u00e7a ne m\u2019a pas pris longtemps pour trouver des trucs louches : on avait vu Casquette amener au Marquis un fran\u00e7ais \u00e0 la sale gueule&#8230; Pierrot de Nantes, on l\u2019appelait. C\u2019\u00e9tait curieux, parce qu\u2019au Marquis, le claque le plus chic de Paris, on avait plus l\u2019habitude de voir des officiers allemands et des huiles fran\u00e7aises que des petits voyous sans envergure. Mais, comme le type venait avec Casquette, personne ne faisait vraiment attention. Quand j\u2019ai appris \u00e7a, j\u2019ai r\u00e9uni la bande pour leur demander s\u2019ils connaissaient une gouape qui se faisait appeler Pierrot de Nantes. Et il s\u2019est trouv\u00e9 que Tony le connaissait un peu. Je me souviens qu\u2019il m\u2019a dit : \u00ab\u00a0Patron, faut pas t\u2018approcher de ce type. C\u2019est un dangereux, un ancien flic qu\u2019a tourn\u00e9 voyou. Il est entr\u00e9 dans la Carlingue et il est copain comme cochon avec la moiti\u00e9 de la Gestapo ! \u00bb C\u2019\u00e9tait clair : Casquette s\u2019\u00e9tait servi de ce type pour se d\u00e9barrasser de Sammy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Carlingue, c\u2019\u00e9tait une esp\u00e8ce de police fran\u00e7aise au service de la Gestapo. C\u2019\u00e9tait surtout des gangsters qui s\u2019enr\u00f4laient dedans. Ils rendaient des services aux Allemands, et en \u00e9change, les Allemands fermaient les yeux sur leurs trafics. Moi, j\u2019ai jamais voulu qu\u2019aucun de mes gars entre \u00e0 la Carlingue. On a beau \u00eatre hors la loi, il y a quand m\u00eame des limites, pas vrai ? En quelques mois, le Pierrot de Nantes est devenu un type important, tr\u00e8s efficace contre les Juifs et les r\u00e9sistants, tout en en profitant pour faire fortune. \u00c7a lui a pas beaucoup servi : on l\u2019a fusill\u00e9 \u00e0 No\u00ebl 44. Y a une justice, quand m\u00eame !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, j\u2019\u00e9tais s\u00fbr que c\u2019\u00e9tait Casquette, mais je n\u2019ai rien fait. Faut dire que je n\u2019avais aucune preuve.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, Dash, vous avez raison, c\u2019est pas \u00e7a qui m\u2019a arr\u00eat\u00e9. C\u2019est vrai que j\u2019aurais pu l\u2019entreprendre dans un sous-sol, lui faire cracher le morceau. Mais s\u2019il avait avou\u00e9, et il l\u2019aurait fait, c\u2019est s\u00fbr, j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de le descendre. Question d\u2019honneur et de discipline dans la bande. Mais supprimer Casquette, \u00e0 quoi \u00e7a m\u2019aurait servi ? Faut quand m\u00eame comprendre : Le Marquis marchait bien et depuis que Sammy \u00e9tait plus l\u00e0, c\u2019est Casquette qui faisait tourner la boutique. Et puis, je me disais aussi que, si je m\u2019en prenais \u00e0 lui, je risquais d\u2019avoir de gros ennuis avec la Carlingue, et \u00e7a, \u00e7\u2019aurait vraiment \u00e9t\u00e9 mauvais pour les affaires. Alors, j\u2019ai rien dit, ni \u00e0 Casquette bien s\u00fbr, ni \u00e0 Simone, ni \u00e0 personne. Il serait toujours temps de voir \u00e7a plus tard, si la situation changeait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben, oui, je veux dire, si les Allemands rentraient chez eux, un jour. Bon, aujourd\u2019hui, ils sont plus l\u00e0, mais \u00e0 ce moment-l\u00e0 on ne savait pas combien de temps \u00e7a allait encore durer. Maintenant, Casquette est \u00e0 la Sant\u00e9. Alors qu\u2019est-ce que vous voulez que je fasse ? Vous voyez, je l\u2019ai toujours pas dit \u00e0 Simone, pas m\u00eame \u00e0 Sammy. Franchement, \u00e7a servirait \u00e0 quoi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dites-donc, vous avez vu ? Voil\u00e0 qu\u2019il reneige ! Si vous voulez que je vous ram\u00e8ne \u00e0 Paris, il vaudrait mieux partir maintenant. D\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jo\u017eko, va faire chauffer la voiture. On te rejoint au garage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh ben, mon cher Dashiell, on peut dire que je vous en aurai appris des choses depuis votre arriv\u00e9e \u00e0 Bougival !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur Cambremer ? Oui, y en aurait des choses \u00e0 dire, mais je ne sais pas si je dois vous mettre au parfum. Et puis, de toute fa\u00e7on, il est presque 5 heures, la nuit va tomber. Si vous ne voulez pas dormir \u00e0 Bougival encore une fois, il va vraiment falloir qu\u2019on s\u2019en aille maintenant. On parlera de Cambremer dans la voiture, si vous voulez. Allez, on y va ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dis-donc, Jo\u017eko, prends pas par Nanterre.\u00a0 Avec cette neige, on pourra jamais passer. Va plut\u00f4t chercher la nouvelle autostrade \u00e0 Rocquencourt. C\u2019est plus long, mais y aura surement moins de probl\u00e8me. D\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, mon cher Dash, voil\u00e0 : on est bien au chaud, confortables, Jo\u017eko conduit comme un chef et on a au moins une heure devant nous. Alors, si vous me parliez un peu de vous ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est incroyable, \u00e7a, quand m\u00eame ! Vous passez votre temps \u00e0 faire parler les gens, vous noircissez des pages et des pages avec ce qu\u2019ils vous racontent et quand on vous pose la moindre question personnelle, toc, \u00e7a y est, vous vous refermez comme une hu\u00eetre et il n\u2019y a pas moyen de vous tirer quoi que ce soit. \u00c7a commence \u00e0 \u00eatre aga\u00e7ant, vous savez ? Dis-moi, <em>kamrat<\/em>, est-ce que tu serais timide ? Ou alors, est-ce que par hasard tu n\u2019aurais pas des choses \u00e0 cacher ? Non ? Alors, qu\u2019est-ce qui t\u2019emp\u00eache comme \u00e7a de raconter quoi que ce soit sur toi-m\u00eame ? Et d\u2019abord, tu veux faire quoi, avec toutes ces interviews ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un roman. Bon, d\u2019accord, disons un roman&#8230; peut-\u00eatre&#8230; mais toi, d\u2019o\u00f9 est-ce que tu viens, toi ? C\u2019est quoi ton histoire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais si, \u00e7a a un int\u00e9r\u00eat. Et d\u2019abord, moi, \u00e7a m\u2019int\u00e9resse. Alors ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vraiment ? Tu ne veux rien dire ? \u00c9coute, Stiller, ne me force pas \u00e0 te faire revisiter la machine de Marly. Il y a plein de neige, il fait froid et la nuit va tomber ! Alors, j\u2019ai pas envie de retourner l\u00e0-bas, t\u2019as pas envie de retourner l\u00e0-bas, personne a envie de retourner l\u00e0-bas, mais fais gaffe quand m\u00eame !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Allons bon ! Voil\u00e0 que je m\u2019\u00e9nerve encore une fois. C\u2019est de ta faute, aussi ! Oh, et puis, fais donc comme tu veux\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, faut que je me calme. Je crois que vous aimez mieux quand je vous dis vous, pas vrai ? De toute fa\u00e7on, qu\u2019est-ce que j\u2019en ai \u00e0 faire, moi ? Je sais d\u00e9j\u00e0 tout ce qu\u2019il y a \u00e0 savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien s\u00fbr, que j\u2019ai fait une enqu\u00eate ! Qu\u2019est-ce que vous croyez, Stiller ? Que je vais recevoir quelqu\u2019un chez moi, que je vais lui raconter la moiti\u00e9 de ma vie sans savoir d\u2019o\u00f9 il sort ? Donc, je sais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce que j\u2019avais besoin de savoir. Seulement, j\u2019aurais aim\u00e9 que vous me le racontiez vous-m\u00eame !\u00a0 \u00c7a aurait renforc\u00e9 la confiance mutuelle&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par exemple ? Eh bien, par exemple, je sais que vous \u00eates n\u00e9 en 1916 \u00e0 New York et que vous y avez toujours habit\u00e9, et dans les beaux quartiers, m\u00eame ! Je sais que votre grand-p\u00e8re et votre p\u00e8re ont fait fortune dans la machine-outil. Je sais que pendant la guerre de 14, ils ont \u00e9t\u00e9 les fournisseurs des chantiers navals et que pendant celle de 40, ils se sont lanc\u00e9s dans la fabrication de trains d\u2019atterrissage pour les bombardiers. Je sais que pour les Stiller, les affaires ont pas mal march\u00e9. Je sais aussi que Papa Stiller s\u2019est fait bouler comme s\u00e9nateur de Pennsylvanie, mais qu\u2019il compte bien retenter sa chance dans pas longtemps. Je me trompe ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben oui, bien s\u00fbr que c\u2019est exact. Regardez, tout est \u00e9crit l\u00e0-dedans, noir sur blanc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a ? C\u2019est le rapport que j\u2019ai re\u00e7u d\u2019un ami \u00e0 moi dans le New Jersey. Rien que pour vous prouver que c\u2019est du solide, je continue : vous avez fait vos \u00e9tudes dans la meilleure universit\u00e9 de New-York. Droit et \u00e9conomie. C\u2019\u00e9tait sans doute pour reprendre un jour les affaires de papa. Mais \u00e7a ne vous plaisait pas vraiment. Il parait que vous pr\u00e9f\u00e9riez nettement le th\u00e9\u00e2tre et la photo. C\u2019est pour \u00e7a que vous avez l\u00e2ch\u00e9 l\u2019universit\u00e9 pendant un an pour faire un tour d\u2019Europe. Londres, Berlin, Rome, Vienne, Paris&#8230; Vous vouliez faire de la photo, de la photo d\u2019art, m\u00eame. Votre sp\u00e9cialit\u00e9, c\u2019\u00e9tait les portraits, les personnages, les sc\u00e8nes de rue. Les paysages, les monuments, \u00e7a ne vous int\u00e9ressait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 votre retour \u00e0 New York en 36, vos parents vous louent une galerie d\u2019art.\u00a0 Ils organisent une exposition de vos photos mais les critiques sont mauvaises et l\u2019expo ne marche pas. \u00c7a vous d\u00e9courage et vous retournez \u00e0 l\u2019Universit\u00e9. Vous en sortez en 39, juste au moment o\u00f9 la France et l\u2019Angleterre d\u00e9clarent la guerre \u00e0 l\u2019Allemagne. Vous vous faites embaucher sous un faux nom comme ouvrier dans la premi\u00e8re des usines Stiller, celle de Pittsburgh. Vous y passez un an sans broncher et puis vous rentrez \u00e0 New York \u00e0 la Direction financi\u00e8re. Fin 41, c\u2019est Pearl Harbour et l\u2019Am\u00e9rique entre en guerre. Vous \u00eates mobilis\u00e9 dans l\u2019infanterie parachut\u00e9e et vous partez \u00e0 l\u2019entrainement en G\u00e9orgie puis en Angleterre. Vous participez \u00e0 la bataille de Normandie, puis \u00e0 celle des Ardennes. Apr\u00e8s \u00e7a vous entrez en Allemagne et en Mai 45, vous prenez le Nid d\u2019Aigle presque \u00e0 vous tout seul ! Vous \u00eates d\u00e9cor\u00e9 deux fois, la Bronze Star et la Silver Star. D\u00e8s la capitulation de l\u2019Allemagne, vous \u00eates rapatri\u00e9 comme instructeur dans un camp d\u2019entrainement en G\u00e9orgie, puis d\u00e9mobilis\u00e9 en d\u00e9cembre 45 et vous rentrez \u00e0 New York o\u00f9 vous passez No\u00ebl en famille. Vous voyez, c\u2019est pr\u00e9cis comme rapport, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il y a toujours une chose qui me chiffonne, Dashiell. C\u2019est que mes amis n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 fichus de savoir ce que vous faites depuis la fin de la guerre. Vous n\u2019\u00eates pas retourn\u00e9 \u00e0 la Stiller Company, vous n\u2019habitez plus sur la Cinqui\u00e8me avenue. Alors qu\u2019est-ce que vous foutez, sacr\u00e9 bonsoir ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrement dit, pas grand-chose ! Si je comprends bien, apr\u00e8s avoir essay\u00e9 d\u2019\u00eatre photographe, vous essayez maintenant d\u2019\u00eatre \u00e9crivain ? Et si je calcule bien, \u00e7a fait trois ans que vous n\u2019\u00eates plus dans l\u2019arm\u00e9e&#8230; en trois ans, vous avez \u00e9crit quelque chose ? Non ? H\u00e9 ben, dites-donc ! Heureusement que papa a de l\u2019argent, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne m\u2019en veuillez pas, Dash. Je m\u2019en fiche compl\u00e8tement que vous viviez sans travailler. Vous savez, la morale des bourgeois, moi&#8230;\u00a0J\u2019essaye seulement de vous faire r\u00e9agir, mais visiblement &#8230; Tiens\u00a0! On arrive, voil\u00e0 votre h\u00f4tel. Bon, c\u2019est dommage mais on n\u2019a pas eu le temps de parler de notre ami Cambremer. \u00c7a sera pour une autre fois, un de ces jours, peut-\u00eatre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben oui, mais \u00e9coutez, il commence \u00e0 se faire tard et il neige toujours. C\u2019est que je voudrais pas avoir \u00e0 coucher \u00e0 Paris, moi. J\u2019ai des ouvriers qui arrivent demain matin \u00e0 Bougival pour l\u2019agrandissement du garage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, d\u2019accord, mais pas plus d\u2019une demie heure&#8230; et c\u2019est bien parce que c\u2019est vous, allez. C\u2019est \u00e7a, votre h\u00f4tel ? Jo\u017eko, gare-toi l\u00e0. J\u2019en ai pas pour longtemps.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans votre chambre ? Si vous voulez. C\u2019est vrai que le bar, c\u2019est pas le Ritz, pas vrai\u00a0? Vous avez raison, dans votre chambre, on sera plus \u00e0 l\u2019aise. Il y a moyen de se faire monter \u00e0 boire ? Non ? Tant pis, allons-y.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben dis-donc, fait pas chaud chez vous\u00a0! \u00c7a a pas l\u2019air d\u2019\u00eatre le grand luxe, non plus ! Mais bon sang, Dashiell, \u00e7a fait combien de temps que vous vivez l\u00e0-dedans ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant que \u00e7a ? \u00c9coutez, un fils de famille comme vous ne peut pas rester dans un truc aussi minable. Si vous voulez, j\u2019ai un ami qu\u2019a un h\u00f4tel rue Troyon\u00a0; c\u2019est pr\u00e8s de l\u2019Etoile. C\u2019est pas vraiment un palace, mais c\u2019est tout comme. Et puis, il y a un bar tout ce qu\u2019il y a de classe. Si je lui demande, il pourrait vous faire un bon prix, vous savez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019accord, d\u2019accord. Moi, c\u2019\u00e9tait juste pour rendre service&#8230; Bon, je comprends bien que votre boui-boui, c\u2019est rue Cujas, tout pr\u00e8s du caf\u00e9 de la m\u00e8re Gazagnes, mais quand m\u00eame ! Tiens, vous avez un petit balcon. Et m\u00eame deux grandes fen\u00eatres&#8230; c\u2019est vrai que c\u2019est joli, ces toits de la Sorbonne sous la neige. Mais vraiment, le Quartier Latin\u00a0! C\u2019est pas celui que je pr\u00e9f\u00e8re. Vous m\u2019auriez dit Montparnasse ou Saint-Germain, \u00e0 la rigueur\u2026 Moi, si j\u2019avais pas Bougival, je serais plut\u00f4t Champs \u00c9lys\u00e9es, vous voyez\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, Cambremer\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! D\u2019abord, tenez ! Je vous rends vos notes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a pas de quoi, c\u2019est bien normal. De toute fa\u00e7on, j\u2019en garde une copie : j\u2019ai tout fait taper ce matin \u00e0 Bougival. C\u2019est du rapide, hein ! Elles s\u2019y sont mises \u00e0 plusieurs, faut dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon ! Cambremer ! Allons-y !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cambremer, Georges, la trentaine, Polytechnicien, bel homme, fils de l\u2019industriel Fernand Cambremer, agent de De Gaulle infiltr\u00e9 \u00e0 Vichy, membre de plusieurs cabinets minist\u00e9riels et maintenant, ministre des Anciens Combattants&#8230; un homme tr\u00e8s remarquable, Monsieur Cambremer&#8230; beaucoup de relations&#8230; promis \u00e0 un grand avenir&#8230; enfin, peut-\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e7a, c\u2019est ce qu\u2019il vous a dit, c\u2019est ce que vous avez \u00e9crit. Et tout ce qu\u2019il vous a dit, c\u2019est vrai\u2026 ou presque&#8230; Non, presque, c\u2019est pas le mot que je cherche. Ah ! Comment dire ? Vous savez, au tribunal, quand on interroge un t\u00e9moin, on lui fait jurer de dire la v\u00e9rit\u00e9, rien que la v\u00e9rit\u00e9, toute la v\u00e9rit\u00e9. Eh bien, notre ami, il n\u2019a pas dit toute la v\u00e9rit\u00e9. Il en a cach\u00e9 une bonne partie, m\u00eame. Dans chaque mensonge, il a mis un peu de v\u00e9rit\u00e9, et vice-versa. Il a chang\u00e9 une date, ici ou l\u00e0, il a m\u00e9lang\u00e9 des personnages, il a m\u00eame avou\u00e9 quelques erreurs, et \u00e7a, quand on raconte des bobards, c\u2019est la meilleure m\u00e9thode pour qu\u2019on vous croie. C\u2019est qu\u2019il est loin d\u2019\u00eatre b\u00eate, l\u2019ami Georges. Bref, avec \u00e7a, il a entourloup\u00e9 tout le monde, et vous le premier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par exemple, tenez : est-ce qu\u2019\u00e0 un moment quelconque, il vous a dit qu\u2019il connaissait Casquette, ou Sammy, ou moi ? Non, bien s\u00fbr ! C\u2019est m\u00eame tout juste s\u2019il reconnaissait vaguement Simone sur la photo. Eh bien, je peux vous dire qu\u2019il nous connaissait, Sammy, Casquette et moi. Et pas qu\u2019un peu !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On y reviendra. En attendant, un autre exemple\u00a0: il vous a racont\u00e9 que sa brouille avec son copain Colmont, \u00e7a venait d\u2019un d\u00e9saccord politique. En fait, on n\u2019a aucune raison de penser qu\u2019Isabelle vous a racont\u00e9 des histoires, et on sait bien vous et moi que c\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle qu\u2019ils se sont disput\u00e9s. Autre chose\u00a0: ce que vous ne savez probablement pas mais que moi je peux vous affirmer, c\u2019est que sur le plan politique, ce ne sont pas les Colmont qui \u00e9taient d\u2019extr\u00eame droite. Au contraire, c\u2019\u00e9tait les Cambremer. Le p\u00e8re de Georges, Fernand Cambremer \u00e9tait sorti de Polytechnique une trentaine d\u2019ann\u00e9es avant son fils. Lui et son fr\u00e8re, Charles, l\u2019oncle Charles, avaient cr\u00e9\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 de fabrication de wagons de chemin de fer et leurs affaires marchaient bien. Fernand \u00e9tait passionn\u00e9ment anticommuniste, il n\u2019aimait pas beaucoup les juifs non plus et il faisait des dons r\u00e9guliers \u00e0 l\u2019Action Fran\u00e7aise. En 1930, il s\u2019est rendu \u00e0 Stuttgart pour affaires et il a rencontr\u00e9 Hitler dans un diner avec des industriels allemands. Il parait que ce salopard de f\u00fchrer avait un pouvoir de s\u00e9duction incroyable. Cambremer p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 convaincu par la petit moustachu et il est devenu un sympathisant actif du parti Nazi en France. Il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 assister au grand raout que Goebbels avait organis\u00e9 \u00e0 Potsdam pour c\u00e9l\u00e9brer la victoire d\u2019Hitler aux \u00e9lections de 1933. C\u2019est le lendemain qu\u2019il s\u2019est tu\u00e9 en voiture, entre Potsdam et Berlin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, mais tout \u00e7a, c\u2019est Cambremer fils qui me l\u2019a racont\u00e9 pendant l\u2019occupation. Il en \u00e9tait plut\u00f4t fier, dans le genre \u00ab\u00a0vous vous rendez-compte, mon p\u00e8re a rencontr\u00e9 Hitler presque en t\u00eate \u00e0 t\u00eate, et \u00e7a dix ans avant qu\u2019il ne devienne le f\u00fchrer de toute l\u2019Europe !\u00a0\u00bb\u00a0 \u00c9videmment, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ce n\u2019\u00e9tait pas forc\u00e9ment mal vu. Mais quand il a fallu vous raconter l\u2019histoire, les choses avaient dr\u00f4lement chang\u00e9. Alors, ce sont les Cambremer qui sont devenus de bons fran\u00e7ais r\u00e9publicains et mod\u00e9r\u00e9s et les Colmont de m\u00e9chants royalistes d\u2019extr\u00eame-droite. Pas b\u00eate, non ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c\u2019est pas tout. Si on creuse un peu, et c\u2019est ce que j\u2019ai fait, vous savez que j\u2019aime bien me renseigner sur les gens que je fr\u00e9quente, on trouve que quand il \u00e9tait \u00e9tudiant, il a m\u00eame fait un tour du c\u00f4t\u00e9 de la Ligue des Jeunes Patriotes, mais une fois \u00e0 Polytechnique, on lui fait comprendre que c\u2019\u00e9tait pas convenable. Alors, il a laiss\u00e9 tomber. Mais son oncle qui \u00e9tait rest\u00e9 Action Fran\u00e7aise, l\u2019a pas mal introduit aupr\u00e8s de tout ce qui comptait dans la Droite fran\u00e7aise. En particulier aupr\u00e8s d\u2019Abel Cottard, dont il vous a racont\u00e9 qu\u2019il l\u2019avait introduit \u00e0 Vichy pour \u00ab\u00a0surveiller le Mar\u00e9chal\u00a0\u00bb. Une rigolade, oui. Comme si on pouvait surveiller P\u00e9tain. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que Cottard \u00e9tait \u00e0 Vichy pour mener une franche politique de collaboration avec les Allemands. D\u2019ailleurs, la R\u00e9sistance ne s\u2019y est pas tromp\u00e9e\u00a0: elle l\u2019a fait descendre en 43.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, un vrai collabo, le Cambremer. En tout cas, pendant un temps. Je l\u2019ai un peu fr\u00e9quent\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh non ! J\u2019y ai jamais mis les pieds, \u00e0 Vichy ! Qu\u2019est-ce que j\u2019aurais pu y faire. Les vraies affaires, c\u2019\u00e9tait \u00e0 Paris que \u00e7a se passait. Non, c\u2019est Cambremer qui venait \u00e0 Paris, souvent m\u00eame. Il ne vous l\u2019a pas dit non plus, \u00e7a, pas vrai ? Il racontait qu\u2019il venait en mission de coordination, vous savez, entre le Gouvernement de Vichy et la Pr\u00e9fecture de Police de Paris. En fait, il venait surtout pour ses affaires \u00e0 lui et pour fr\u00e9quenter Le Marquis. C\u2019est l\u00e0 que je l\u2019ai rencontr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien s\u00fbr, et pas qu\u2019un peu ! Deux ou trois jours d\u2019affil\u00e9e, des fois. \u00c7a vous \u00e9tonne ? \u00c7a ne devrait pas pourtant&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9fl\u00e9chissez un peu. Dans tout ce qu\u2019on vous a dit sur lui, vous avez entendu parler d\u2019une femme, d\u2019une ma\u00eetresse, d\u2019une liaison ? A part Isabelle, bien s\u00fbr, mais c\u2019\u00e9tait un truc de gosses. Aujourd\u2019hui encore, notre ministre est c\u00e9libataire, il vit seul avec sa m\u00e8re dans son appartement du Trocad\u00e9ro. Attention, c\u2019est pas une p\u00e9dale pour autant, hein\u00a0! Faut pas croire\u00a0! Il est m\u00eame tr\u00e8s actif avec les femmes, mais pratiquement jamais qu\u2019avec des putes. De haut vol, les putes, mais des putes quand m\u00eame. \u00c7a m\u2019a fait rire quand il vous a racont\u00e9 que pendant cette fameuse nuit au Chabanais, il n\u2019avait consomm\u00e9 que du champagne. Que du champagne, tu parles\u00a0! Il m\u2019a m\u00eame dit que c\u2019\u00e9tait ce soir-l\u00e0 qu\u2019il avait d\u00e9couvert le charme et les avantages des bordels. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il venait r\u00e9guli\u00e8rement au Marquis et qu\u2019il a continu\u00e9 \u00e0 La Marquise pendant un temps apr\u00e8s la Lib\u00e9ration. Mais maintenant, il est ministre. Alors, il faut qu\u2019il fasse plus attention. Je suppose qu\u2019il se fait livrer \u00e0 domicile ! Bon, moi, j\u2019ai rien \u00e0 y redire, chacun ses go\u00fbts, mais c\u2019est juste pour vous montrer que c\u2019est un fameux baratineur, le Georges !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au Marquis. La premi\u00e8re fois qu\u2019il y est venu, il se trouve que j\u2019\u00e9tais l\u00e0, en tourn\u00e9e d\u2019inspection, si j\u2019ose dire. Je ne le connaissais pas, mais j\u2019ai bien vu qu\u2019il accompagnait un sous-ministre quelconque de Vichy, alors je me suis dit que c\u2019\u00e9tait s\u00fbrement un bonhomme \u00e0 cultiver. Et puis je le vois qui croise Simone et les voil\u00e0 qui se tombent dans les bras l\u2019un de l\u2019autre, et qui s\u2019exclament, et qui se congratulent. Je me suis approch\u00e9 et Simone me l\u2019a pr\u00e9sent\u00e9. On est all\u00e9 boire une Veuve Clicquot dans un coin du bar et on a fait connaissance. Je me disais qu\u2019un type du Minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, \u00e7a pouvait toujours servir, et je l\u2019ai soign\u00e9. Et \u00e7a a servi, je peux vous le dire&#8230; J\u2019avais toujours besoin de formulaires pour les autorisations de transport, de bons d\u2019essence et m\u00eame de cartes d\u2019identit\u00e9 et de passeports vierges \u00e0 fournir \u00e0 des amis ou \u00e0 vendre \u00e0 des clients. Alors, la deuxi\u00e8me fois qu\u2019il est arriv\u00e9 au Marquis \u2014 je n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0, mais j\u2019avais demand\u00e9 \u00e0 Simone de me pr\u00e9venir \u2014 j\u2019y suis all\u00e9 vite fait et je l\u2019ai sond\u00e9 gentiment sur des possibilit\u00e9s de coop\u00e9ration. Je peux vous qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 trop difficile \u00e0 convaincre, le grand serviteur de l\u2019\u00c9tat. En moins d\u2019un mois, on avait mis au point un gentil petit trafic de faux papiers. Ce qui est marrant, c\u2019est que quelques-uns de ces papiers ont servi \u00e0 des juifs, et m\u00eame \u00e0 des pilotes anglais, deux fois, pour sortir de France. On pourrait presque dire comme \u00e7a que Cambremer, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 un R\u00e9sistant de la premi\u00e8re heure !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu parles ! Les papiers qu\u2019il me fournissait, il ne savait m\u00eame pas o\u00f9 ils allaient. Et m\u00eame, il ne voulait pas le savoir&#8230; On n\u2019a pas mis longtemps \u00e0 monter d\u2019autres op\u00e9rations, du march\u00e9 noir surtout&#8230; essence, alcool, tabac&#8230; \u00c7a lui a rapport\u00e9 un paquet d\u2019oseille, vous savez. A moi aussi, d\u2019accord, d\u2019accord&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il y a eu l\u2019affaire Sammy&#8230; Vous vous rappelez que, quand il s\u2019\u00e9tait fait embarquer, j\u2019avais t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 un peu partout, y compris \u00e0 Vichy, pour essayer de le faire sortir de l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, pas \u00e0 Cambremer, mais \u00e0 un autre type que je connaissais l\u00e0-bas. Appelons-le Durand. Eh bien, quand je l\u2019ai au t\u00e9l\u00e9phone, Durand me dit que lui ne peut rien faire, mais que je devrais t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 un autre gars qu\u2019il conna\u00eet. Ce gars-l\u00e0, qu\u2019il me dit, c\u2019est un ami de Bousquet, il peut tout faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bousquet, c\u2019est le Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la Police. Il est tout puissant, c\u2019est un ami de Heydrich et des SS les plus durs. Son proc\u00e8s en Haute Cour de Justice vient de se terminer&#8230;\u00a0 une condamnation tout ce qu\u2019il y a de l\u00e9ger, entre nous. Bousquet, c\u2019est le grand ordonnateur de la rafle, et Durand me donne le nom du gars \u00e0 contacter\u00a0: Cambremer, Georges Cambremer. Je ne dis pas \u00e0 Durand que je le connais, et je l\u2019appelle illico. Et l\u00e0, Cambremer refuse. Il refuse de faire quoi que ce soit. J\u2019insiste, j\u2019insiste, il refuse. J\u2019insiste encore, il me dit que les juifs, il n\u2019en a rien \u00e0 faire. Je lui dis que Sammy est un ami, un fr\u00e8re. Il me dit que peut-\u00eatre, mais que c\u2019est un juif quand m\u00eame. Je finis par le menacer de r\u00e9v\u00e9ler ses trafics \u00e0 son ministre. Il me menace de d\u00e9noncer les miens \u00e0 la Carlingue. Bref, pas moyen de s\u2019entendre. J\u2019abandonne et Sammy part \u00e0 Treblinka&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On est en juillet 42 et \u00e0 partir de l\u00e0, je commence \u00e0 faire tr\u00e8s attention avec Cambremer. Je ne coupe pas les ponts d\u2019un coup, \u00e7\u2019aurait pu \u00eatre dangereux, on ne sait jamais, mais je r\u00e9duis petit \u00e0 petit mes affaires avec lui et je le vois de moins en moins. Et puis quelques mois plus tard, j\u2019apprends qu\u2019il est parti pour Londres. \u00c0 partir de l\u00e0 et jusqu\u2019\u00e0 la Lib\u00e9ration de Paris, je n\u2019en sais pas plus que vous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019en sais rien, mais c\u2019est possible. C\u2019est possible que sur cette p\u00e9riode, il ait racont\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9. D\u2019ailleurs, il y a deux choses qui me font penser \u00e7a. La premi\u00e8re, c\u2019est que son histoire depuis son d\u00e9part en Angleterre \u00e9tait facile \u00e0 v\u00e9rifier. Il parait que les archives des FFL de Londres \u00e9taient particuli\u00e8rement bien tenues. Pour ce qui est des FFI \u00e0 Paris, personne n\u2019est all\u00e9 dire le contraire de ce qu\u2019il avait racont\u00e9 de ses actions en aout 44. Et s\u2019il y avait eu quelque chose, je peux vous dire que les excit\u00e9s de l\u2019\u00e9puration l\u2019auraient trouv\u00e9\u00a0! La deuxi\u00e8me, c\u2019est que quand il est entr\u00e9 au Cabinet de Queuille en fin 47, je suis all\u00e9 le voir. J\u2019avais compris que ce gars-l\u00e0 allait monter dans la politique, et vite. Je voulais voir s\u2019il y avait moyen d\u2019\u00e9tablir une sorte de coop\u00e9ration avec lui. C\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, je commen\u00e7ais \u00e0 monter des affaires honn\u00eates et son aide aurait pu m\u2019\u00eatre sacr\u00e9ment utile\u00a0! Eh bien, c\u2019est tout juste s\u2019il ne m\u2019a pas fichu dehors. Il fallait que je comprenne que, dans sa nouvelle situation, il ne pouvait pas se permettre d\u2019avoir quoi que ce soit en commun avec moi. Il ne voulait plus entendre parler de moi. Il me faisait comprendre que, de l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait, il pouvait me causer pas mal d\u2019ennuis, que s\u2019il ne le faisait pas, c\u2019\u00e9tait en souvenir de notre ancienne amiti\u00e9, et cetera, et cetera&#8230; Notre ancienne amiti\u00e9\u00a0! Tu parles\u00a0! Il craignait surtout que moi, je balance ce que je savais sur lui de sa p\u00e9riode Vichyssoise\u00a0! Bref, on s\u2019est s\u00e9par\u00e9 l\u00e0-dessus, sur une sorte de gentlemen-agreement comme disent les anglais\u00a0: toi, tu la fermes, et moi j\u2019oublie ce que je sais\u00a0!\u00a0 C\u2019est comme \u00e7a que \u00e7a marche, qu\u2019est-ce que vous voulez\u00a0? Cambremer est en train de se refaire une virginit\u00e9 et jusqu\u2019ici, \u00e7a m\u2019a tout l\u2019air de r\u00e9ussir. Maintenant, on va tous le regarder grimper. Je vous parie qu\u2019un jour, il deviendra Pr\u00e9sident du Conseil, ce salopard. Qu\u2019est-ce qu\u2019on y peut\u00a0? Pas grand-chose, pas vrai\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0&#8230; maintenant, vous savez tout. Faites-en bon usage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi je vous ai racont\u00e9 tout \u00e7a\u00a0? Mais parce que \u00e7a m\u2019amuse, c\u2019est tout. Voil\u00e0. Bon, maintenant, je vais vous laisser. Bon sang de bon soir, il neige toujours. C\u2019est fichu pour rentrer \u00e0 Bougival. Je vais aller coucher \u00e0 La Marquise. \u00c7a me changera&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dash, si vous avez besoin de quoi que ce soit, hein, vous savez o\u00f9 me trouver. Et souvenez-vous que si vous avez besoin d\u2019argent pour vous faire \u00e9diter&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Allez, bonne nuit Monsieur Stiller, et \u00e9crivez-nous un bon livre, hein\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais je ne me fais pas de souci,\u00a0 je suis s\u00fbr qu\u2019il me plaira beaucoup\u2026 on est amis maintenant, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Allez, salut <em>kamrat<\/em>\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>Fin du Chapitre 9<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Bient\u00f4t publi\u00e9<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>30 Mai, 07:47 Solo<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>30 Mai, 16:47 Rendez-vous \u00e0 cinq heures pour faire un peu de stop and shoot<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>31 Mai, 07:47 Tableau 350<\/strong><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s que Mattias Engen vous ait \u00e9t\u00e9 livr\u00e9 en treize petits morceaux en un peu plus d&rsquo;un mois, le voici dans toute sa splendeur et toute son int\u00e9gralit\u00e9. Le chapitre suivant, qui sera sans doute le dernier \u2014 mais qui sait ? \u2014 sera consacr\u00e9 \u00e0 Dashiell Stiller. Celui qui, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, ne s&rsquo;est exprim\u00e9 &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=29622\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Le Cujas &#8211; Chapitre 9 &#8211; Mattias Engen -Texte int\u00e9gral<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-29622","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/29622","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=29622"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/29622\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=29622"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=29622"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=29622"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}