{"id":2940,"date":"2015-03-14T06:44:43","date_gmt":"2015-03-14T04:44:43","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=2940"},"modified":"2016-03-08T14:07:23","modified_gmt":"2016-03-08T12:07:23","slug":"mitraillette-champagne-et-taille-crayon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2940","title":{"rendered":"Bonjour, Philippines ! Chap.3: Mitraillette, champagne et taille-crayon"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #000080;\"><strong>Pour les chapitres pr\u00e9c\u00e9dents de Bonjour, Philippines ! cliquez ci-dessous<\/strong><\/span><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=2656\">Chapitre 1- Un pt\u00e9rodactyle sur fond d&rsquo;azur<\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=2897\">Chapitre 2 &#8211; Des m\u00e9faits de l&rsquo;air conditionn\u00e9<\/a><\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 des chapitres pr\u00e9c\u00e9dents<\/strong><br \/>\n<span style=\"color: #000080;\"><em>Personnages principaux\u00a0:<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000080;\"><em>G\u00e9rard Peltier : chef de mission, optimiste<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000080;\"> <em>Andr\u00e9 Ratinet\u00a0: ing\u00e9nieur routier, dit \u00ab\u00a0D\u00e9d\u00e9 Badluck\u00a0\u00bb, <\/em><\/span><span class=\"Apple-style-span\" style=\"color: #000080;\"><i><br \/>\n<\/i><\/span> <span style=\"color: #000080;\"> <em>Philippe\u00a0: ing\u00e9nieur \u00e9conomiste, le narrateur<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000080;\"> <em>Ces trois personnages sont r\u00e9unis \u00e0 Manille pour une \u00e9tude routi\u00e8re. Dans les deux chapitres pr\u00e9c\u00e9dents, Ratinet a pris une tasse de caf\u00e9 sur son pantalon, il a \u00a0perdu sa valise et il s\u2019est fait voler par des vrais-faux policiers. Cela n\u2019a pas entam\u00e9 le moins du monde l\u2019enthousiasme forcen\u00e9 de Peltier. Quant au narrateur, il est plut\u00f4t dans l\u2019observation et l\u2019expectative.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour se l\u00e8ve sur Manille. La brume pos\u00e9e sur la baie ne laisse voir que les superstructures des dizaines de cargos qui attendent leur tour pour entrer dans le port. Un soleil horizontal brille sur le Roxas Boulevard, d\u00e9j\u00e0 bruyant de Jeepneys bariol\u00e9es, de camions enguirland\u00e9s et de voitures aux vitres argent\u00e9es au milieu d&rsquo;une nu\u00e9e de motocyclettes, de v\u00e9los et de triporteurs virevoltants. Les fum\u00e9es qui s&rsquo;\u00e9chappent des cuisines des restaurants ambulants montent tout droit puis s&rsquo;\u00e9talent dans le ciel sans vent.<br \/>\nJe n&rsquo;entends ni ne vois rien de tout \u00e7a car ma chambre donne sur l&rsquo;arri\u00e8re de l&rsquo;h\u00f4tel. Je dors. Je suis troubl\u00e9 dans mon r\u00eave par un bruit qui se distingue brutalement du ronronnement familier de l&rsquo;air conditionn\u00e9. Tr\u00e8s vite, ce bruit unique se s\u00e9pare en deux sons identifiables par ma conscience progressivement retrouv\u00e9e : je reconnais le bourdonnement de mon r\u00e9veil et le grondement<!--more--> du Boeing qui d\u00e9colle en passant au-dessus de l&rsquo;h\u00f4tel. Je suis r\u00e9veill\u00e9. Il est 6 heures 30. Je suis \u00e0 Manille depuis trente-six heures. Hier, Ratinet s&rsquo;est fait d\u00e9valiser par de vrais ou faux flics et j&rsquo;ai pass\u00e9 le reste de la journ\u00e9e avec lui. J&rsquo;ai froid. J&rsquo;ai faim. C&rsquo;est presque No\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La voiture qui vient nous chercher est une tr\u00e8s grosse am\u00e9ricaine de couleur noire. Ses vitres sont fum\u00e9es et non argent\u00e9es car son mod\u00e8le est ancien. Peltier est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 bord, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du chauffeur, fen\u00eatre baiss\u00e9e. Il nous accueille avec son air joyeux que je commence \u00e0 bien conna\u00eetre. En p\u00e9n\u00e9trant le premier dans la p\u00e9nombre qui r\u00e8gne \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de la voiture, je bute sur quelque chose de lourd et de m\u00e9tallique qui repose sur le plancher. C&rsquo;est une sorte de longue mitraillette. Enigmatique et rigolard, Peltier se r\u00e9gale de notre surprise. Il nous expliquera tout \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;on lui a affect\u00e9 la voiture de Tommaso Aquino, directeur du <em>Department of Public Works and Highways<\/em>, et qu&rsquo;il est d&rsquo;usage pour ce niveau de fonctionnaire de se d\u00e9placer arm\u00e9, mais qu&rsquo;il fera enlever l&rsquo;engin d\u00e8s aujourd&rsquo;hui.<br \/>\nLe DPWH est install\u00e9 dans un ensemble de b\u00e2timents tous identiques construits en 1945 par l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine, heureux compromis entre standardisation \u00e9tasunienne et architecture coloniale, diss\u00e9min\u00e9s dans un jardin tropical tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles. Notre b\u00e2timent porte le num\u00e9ro 21. Couvert en shingles roses, il ne compte qu&rsquo;un seul \u00e9tage au-dessus du rez de chauss\u00e9e. C&rsquo;est cet \u00e9tage qui a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de faisabilit\u00e9 de l&rsquo;am\u00e9lioration de la route Iligan-Cagayan de Oro-Butuan. Au-dessus de la porte qui m\u00e8ne de la cage d&rsquo;escalier \u00e0 nos bureaux est d\u00e9j\u00e0 accroch\u00e9 un superbe panneau de bois sombre dans lequel des lettres dor\u00e9es \u00e9crivent en creux :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>DPWH &#8211; WORLD BANK<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong> ILIGAN &#8211; BUTUAN HIGHWAY IMPROVEMENT PROJECT<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On entre directement dans la premi\u00e8re salle qui est celle des ing\u00e9nieurs. Elle comporte six grandes tables \u00e0 dessins de fabrication artisanale. A chaque table est associ\u00e9 un petit bureau. De chaque c\u00f4t\u00e9, trois grandes fen\u00eatres \u00e0 guillotine donnent sur les parkings. La pi\u00e8ce suivante, en enfilade, est identique. Elle comporte une dizaine de bureaux dont trois seulement sont \u00e9quip\u00e9s d&rsquo;une machine \u00e0 \u00e9crire. C&rsquo;est le bureau des secr\u00e9taires. Enfin, deux pi\u00e8ces sym\u00e9triques se partagent le reste de l&rsquo;\u00e9tage : le bureau du chef de mission, G\u00e9rard Peltier, et celui de son counterpart, son adjoint local. De ce fonctionnaire, nous ne conna\u00eetrons jamais que le nom, d\u00e9j\u00e0 grav\u00e9 sur une plaquette de bois suspendue \u00e0 sa porte, car son bureau restera vide pendant toute la dur\u00e9e de la mission.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute l&rsquo;\u00e9quipe nous attend dans le bureau de Peltier autour de verres de jus d&rsquo;ananas, de beignets frits et d&rsquo;ananas frais artistement d\u00e9coup\u00e9. Dans un anglais plus que correct, mais sans v\u00e9ritable trace d&rsquo;accent anglais, il fait les pr\u00e9sentations. Il y a l\u00e0 Cora, qui sera la secr\u00e9taire en chef de la mission. C&rsquo;est une belle jeune femme d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es, toujours habill\u00e9e de robes \u00e0 fleurs et d&rsquo;un corsage blanc. Elle a l&rsquo;habitude des occidentaux et parle parfaitement l&rsquo;anglais. Elle sait tout des compagnies a\u00e9riennes, des h\u00f4tels, des restaurants, des clubs, des minist\u00e8res, enfin tout de ce qu&rsquo;il faut savoir pour nous faciliter la vie. Elle fera continuellement preuve d&rsquo;une grande amabilit\u00e9 et d&rsquo;une douce autorit\u00e9 aussi bien sur le reste du personnel f\u00e9minin que sur les ing\u00e9nieurs philippins ou \u00e9trangers, ainsi que sur les consultants de passage. En raison de la sagesse que l&rsquo;on peut attendre d&rsquo;un chef de mission, ou peut-\u00eatre d&rsquo;une tentative ant\u00e9rieure infructueuse, Peltier aura toujours vis \u00e0 vis d&rsquo;elle un comportement de gentleman, et fera joyeusement le n\u00e9cessaire pour que chacun agisse de m\u00eame. Deux dactylos compl\u00e8tent le secr\u00e9tariat, Laila et Vanny. Laila porte toujours une jupe noire et un chemisier blanc. Elle est petite, un peu envelopp\u00e9e, un peu r\u00e9barbative. Visiblement, elle n&rsquo;aime pas les occidentaux, mais elle craint Cora qui la surveille de pr\u00e8s. Vanny ne doit pas avoir plus de 18 ans, mince et ordinaire. Elle porte des jeans, m\u00e2che du chewing-gum et, bien qu&rsquo;elle parle correctement l&rsquo;anglais, ne s&rsquo;adresse jamais qu&rsquo;au personnel philippin. Il y a aussi Manuel Hizon, counterpart d&rsquo;Andr\u00e9 Ratinet, ing\u00e9nieur routier lui-m\u00eame, dans les trente-cinq ans. Air roublard, anglais rudimentaire. Il va s&rsquo;amuser, Ratinet.<br \/>\nEt puis, il y a Pacifico Balangsang, un beau jeune homme de 25 ans, tout juste sorti de l&rsquo;universit\u00e9 de Los Ba\u00f1os avec un dipl\u00f4me d&rsquo;\u00e9conomiste. Son anglais est parfait, sa bonne volont\u00e9 \u00e9vidente, son exp\u00e9rience inexistante. C&rsquo;est mon counterpart \u00e0 moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ambiance reste froide et compass\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 ce que G\u00e9rard, en contravention avec toutes les r\u00e8gles en vigueur dans l&rsquo;administration, sorte d&rsquo;un placard deux bouteilles de champagne que l&rsquo;on boira ti\u00e8de dans les gobelets \u00e0 jus de fruit. L&rsquo;atmosph\u00e8re se d\u00e9tend un peu, et puis les conversations retombent et s&rsquo;\u00e9teignent petit \u00e0 petit. G\u00e9rard siffle la fin de la welcome-party et chacun rejoint son poste.<br \/>\nA l&rsquo;exception du g\u00e9ologue qui ne devrait arriver que dans quelques jours, voil\u00e0 toute l&rsquo;\u00e9quipe du projet. Viendront se joindre \u00e0 nous parfois des consultants aux diverses sp\u00e9cialit\u00e9s: sismologie, ouvrages d&rsquo;art, \u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale&#8230; Mais, eux, ce sont des vedettes, des stars qui descendront dans les grands h\u00f4tels, qui ne resteront que quelques jours. Et c\u2019est bien notre petite \u00e9quipe qui devra sortir le projet dans quelques mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le projet&#8230; Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est au juste, le projet?<br \/>\nIligan-Cagayan de Oro-Butuan : d&rsquo;Ouest en Est, environ trois cents kilom\u00e8tres de route c\u00f4ti\u00e8re le long de l&rsquo;\u00e9pine dorsale du pt\u00e9rodactyle. Sur ces trois cents kilom\u00e8tres, pas plus de cinquante en chauss\u00e9e b\u00e9ton construite par les am\u00e9ricains juste avant la fin de la guerre du Pacifique, le reste en piste en terre. Sur ces trois cents kilom\u00e8tres, environ trois cents ponts pour franchir les rivi\u00e8res et les torrents qui d\u00e9valent du relief volcanique accident\u00e9 de la grande \u00eele. Sur ces trois cents ponts, la plupart sont en bois et la moiti\u00e9 \u00e0 voie unique. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de la route, la mer de Bohol. De l&rsquo;autre, la jungle. Autour, les pr\u00e9mices d&rsquo;une gu\u00e9rilla entre musulmans et forces de l&rsquo;ordre. Une \u00e9conomie fond\u00e9e sur la noix de coco et l&rsquo;ananas\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il faudra montrer \u00e0 la Banque Mondiale que la transformation de cette piste tropicale en belle route \u00e0 la fran\u00e7aise serait rentable&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant ma table \u00e0 dessin bien align\u00e9e avec les autres, la deuxi\u00e8me \u00e0 gauche dans le couloir central, j&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre dans ma classe de pr\u00e9pa le jour de la rentr\u00e9e 1960 et je me pose la m\u00eame question qu&rsquo;autrefois:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que je viens faire ici?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je passe le reste de la matin\u00e9e \u00e0 tailler mes crayons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>(\u00e0 suivre)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>Le chapitre suivant peut \u00eatre lu en cliquant ci-dessous<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=3065\">Chapitre 4 &#8211; Un soir au Monte-Carlo<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour les chapitres pr\u00e9c\u00e9dents de Bonjour, Philippines ! cliquez ci-dessous Chapitre 1- Un pt\u00e9rodactyle sur fond d&rsquo;azur Chapitre 2 &#8211; Des m\u00e9faits de l&rsquo;air conditionn\u00e9 R\u00e9sum\u00e9 des chapitres pr\u00e9c\u00e9dents Personnages principaux\u00a0: G\u00e9rard Peltier : chef de mission, optimiste Andr\u00e9 Ratinet\u00a0: ing\u00e9nieur routier, dit \u00ab\u00a0D\u00e9d\u00e9 Badluck\u00a0\u00bb, Philippe\u00a0: ing\u00e9nieur \u00e9conomiste, le narrateur Ces trois personnages sont r\u00e9unis &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2940\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Bonjour, Philippines ! 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