{"id":288,"date":"2014-01-11T02:03:53","date_gmt":"2014-01-11T00:03:53","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=288"},"modified":"2020-05-30T07:11:14","modified_gmt":"2020-05-30T05:11:14","slug":"suite-africaine-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=288","title":{"rendered":"Suite africaine n\u00b04 &#8211; Cent mille chambres \u00e0 Bobo"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Ma chambre au RAN de Bobo-Dioulasso est tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de Ouagadougou. Elle est petite. Equip\u00e9e de peu de meubles, tous en m\u00e9tal imitant le bois, il n&rsquo;y a bien s\u00fbr ni t\u00e9l\u00e9vision ni air conditionn\u00e9. L&rsquo;unique fen\u00eatre donne \u00e0\u00a0 l&rsquo;arri\u00e8re de l&rsquo;h\u00f4tel sur une petite cour. De mon premier \u00e9tage, je peux y admirer un taxi-brousse Estafette gar\u00e9 parmi les mobylettes, les casiers \u00e0 bouteilles et les poulets. Une petite ampoule sous son abat-jour de t\u00f4le blanche \u00e9claire pauvrement l&rsquo;ensemble. Tout \u00e7a n&rsquo;est pas tr\u00e8s gai. Il n&rsquo;y a m\u00eame plus d&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Si ce n&rsquo;\u00e9tait pour l&rsquo;absence de barreaux \u00e0 la fen\u00eatre et de serrure \u00e0 la porte, je pourrais me croire en prison.<br \/>\nLa salle \u00e0 manger de l&rsquo;h\u00f4tel est un peu plus avenante et le menu du soir est \u00e0 base de civet de li\u00e8vre, qui s&rsquo;av\u00e9rera \u00eatre plut\u00f4t du lapin. Le menu d&rsquo;hier soir, encore affich\u00e9, proposait un v\u00e9ritable cassoulet toulousain.<br \/>\nC&rsquo;est \u00e9tonnant comme ces restaurants pour blancs vous proposent toujours des plats de ce genre, plats d&rsquo;hiver le plus souvent, plats en sauce, solides plats r\u00e9gionaux, \u00e0 d\u00e9guster dans la chaleur humide de la nuit. Nostalgie? Hygi\u00e8ne?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le repas se termine et je monte dans ma chambre. Une radio se fait entendre confus\u00e9ment \u00e0 travers la cloison. Je distingue un dialogue en anglais puis de la musique. Avant de descendre diner, j&rsquo;avais ferm\u00e9 ma fen\u00eatre par crainte des insectes et la chaleur de la pi\u00e8ce est maintenant intenable. J&rsquo;\u00e9teins la lumi\u00e8re\u00a0 et je vais \u00e0 la fen\u00eatre pour l&rsquo;ouvrir.<br \/>\nLe dialogue en anglais devient beaucoup plus clair, entrecoup\u00e9 de cris d&rsquo;animaux et de courts moments de musique haletante. Ce que je croyais \u00eatre l&rsquo;un des murs de la cour est en fait une grande toile blanche tendue entre des crochets et les images d&rsquo;un film en noir et blanc y apparaissent en transparence.<br \/>\nJe comprends que l&rsquo;h\u00f4tel est voisin d&rsquo;un cin\u00e9ma de plein air dont les spectateurs me font face en regardant une aventure de Tarzan. Bien que le film soit en version anglaise, sans sous-titres, on peut dire que les spectateurs, que je ne vois pas, participent au film plut\u00f4t qu&rsquo;ils ne le regardent. Les cris de surprise, les encouragements et les applaudissements des spectateurs se chevauchent continuellement, ce qui prouve la densit\u00e9 du sc\u00e9nario et la qualit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne.<br \/>\nAssis sur le dossier de ma chaise, j&rsquo;assiste \u00e0 toute la fin du film en fumant des cigarettes.<br \/>\nPlus tard, je pourrai dire qu\u2019une nuit, en Afrique, j&rsquo;ai pu apercevoir Tarzan depuis la fen\u00eatre de ma chambre d&rsquo;h\u00f4tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain matin, mon vrai\u00a0 travail commence avec un rendez-vous \u00e0 la Direction de l&rsquo;Agriculture de la Haute Volta de l&rsquo;Ouest. Je dois mener une \u00e9tude de faisabilit\u00e9 \u00e9conomique de l&rsquo;am\u00e9lioration de la route Ouagadougou-Bobo-Dioulasso. En d&rsquo;autres termes, je dois montrer \u00e0 la Banque Mondiale, qui souhaite pr\u00eater de l&rsquo;argent au pays, que la transformation de la piste en route bitum\u00e9e entra\u00eenerait une diminution des couts de transport et induirait une forte augmentation des \u00e9changes commerciaux entre cette r\u00e9gion, le reste du pays et la riche C\u00f4te d&rsquo;Ivoire voisine. Cette d\u00e9monstration passe par une \u00e9valuation des flux de marchandises actuels et futurs. Sans jeu de mots facile, \u00e7a va \u00eatre coton\u00a0! Je dis \u00ab\u00a0jeu de mots\u00a0\u00bb, car l&rsquo;homme avec qui j\u2019ai rendez-vous ce matin supervise justement les exploitations de coton de la r\u00e9gion, et il me dira tr\u00e8s vite que \u00ab\u00a0ceux qui font du coton ici sont des cons\u00a0\u00bb. C&rsquo;est un de ces nouveaux fonctionnaires, jeune et bien habill\u00e9 d&rsquo;une saharienne marron claire impeccable, \u00e0 la fois enthousiasm\u00e9 par le r\u00f4le qu&rsquo;il a\u00a0 \u00e0 jouer et d\u00e9sabus\u00e9 par les lourdeurs administratives et sociales du pays. Nous visitons une plantation puis nous rejoignons son bureau pour discuter devant un Coca Cola glac\u00e9. La conversation est agr\u00e9able, mais les r\u00e9sultats en termes de volumes de transport et donc de nombres de camions sont plut\u00f4t faibles.<br \/>\nLes r\u00e9sultats seront, dans ce domaine,\u00a0 plus encourageants avec la Brasserie Bravolta qui fabrique la bi\u00e8re et la limonade de Bobo et qui distribue Coca Cola et autres bienfaits liquides de la civilisation. Mais je verrai \u00e7a demain.<br \/>\nLe directeur de l&rsquo;h\u00f4tel, au courant de ma mission, m&rsquo;a signal\u00e9 l&rsquo;ouverture toute r\u00e9cente d&rsquo;une usine qu&rsquo;il qualifie \u00ab\u00a0d&rsquo;enti\u00e8rement noire\u00a0\u00bb, voulant dire par l\u00e0 que les capitaux, la direction et la totalit\u00e9 du personnel sont effectivement \u00ab\u00a0enti\u00e8rement noirs\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit de la Soci\u00e9t\u00e9 Africaine de Pneumatiques, la SAP.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;avantage de l&rsquo;Afrique, c&rsquo;est que le temps est si large qu&rsquo;on peut toujours s&rsquo;ins\u00e9rer dans celui de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre sans que cela le d\u00e9range vraiment. Cette disponibilit\u00e9 a pour contrepartie que l&rsquo;on doit toujours s&rsquo;attendre&#8230; \u00e0 attendre, justement.<br \/>\nFort de ma connaissance toute r\u00e9cente des habitudes de la r\u00e9gion, je me rends \u00e0 la SAP en fin de matin\u00e9e sans avoir demand\u00e9 de rendez-vous.<br \/>\nLe b\u00e2timent est neuf. Il est form\u00e9 d&rsquo;un cube de t\u00f4le laqu\u00e9e gris, qui doit abriter l&rsquo;atelier, dans lequel l&rsquo;architecte a encastr\u00e9 un cube plus petit, blanc et perc\u00e9 de larges baies vitr\u00e9es derri\u00e8re lesquelles se trouvent les bureaux.<br \/>\nJe gare mon pick-up \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une 404 noire et brillante de chromes rajout\u00e9s et de propret\u00e9. C&rsquo;est la seule voiture pr\u00e9sente dans ce parking qui ne rassemble rien d&rsquo;autre que quelques mobylettes. J&rsquo;en conclus que le directeur est l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bureau d&rsquo;accueil est enti\u00e8rement blanc: carrelage au sol du style station de m\u00e9tro, peinture laqu\u00e9e blanche aux murs, dalles isophoniques blanches au plafond. Ses dimensions sont respectables, mais il n&rsquo;est meubl\u00e9 que d&rsquo;un bureau m\u00e9tallique gris \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la porte d&rsquo;entr\u00e9e et de deux petits fauteuils bas \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9. La temp\u00e9rature polaire qui y r\u00e8gne renforce encore l&rsquo;impression de laboratoire en attente de mat\u00e9riel.<br \/>\nJe traverse cette salle des pas perdus pour m&rsquo;approcher de la secr\u00e9taire qui tape \u00e0 la machine derri\u00e8re le bureau. Elle est splendide. Africaine, bien entendu, elle est v\u00eatue d&rsquo;un boubou qui explose de couleurs dans les jaunes et marrons, et d&rsquo;un foulard rouge brique nou\u00e9 de fa\u00e7on compliqu\u00e9e sur sa t\u00eate.<br \/>\nJe demande \u00e0 voir le directeur et lui explique bri\u00e8vement mes raisons. N\u00e9gligeant le gros t\u00e9l\u00e9phone noir qui se trouve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa machine \u00e0 \u00e9crire, d&rsquo;un mouvement lent et majestueux, elle rejoint et franchit la porte dont tout indique que c&rsquo;est celle de son patron. A bout d&rsquo;une ou deux minutes, elle r\u00e9appara\u00eet et, du m\u00eame mouvement lent et majestueux, elle retourne se r\u00e9installer derri\u00e8re son bureau o\u00f9 elle reprend sa frappe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis que je suis rentr\u00e9 dans le bureau d&rsquo;accueil, elle n&rsquo;a pas prononc\u00e9 un mot.<br \/>\nEn France, une telle attitude aurait \u00e9t\u00e9 le signe d&rsquo;une tr\u00e8s mauvaise \u00e9ducation ou d&rsquo;un tr\u00e8s grand m\u00e9pris. Je ne l&rsquo;ai rencontr\u00e9e plus tard que lors de mes rares contacts avec la \u00ab\u00a0Grande Distribution\u00a0\u00bb.<br \/>\nMais ici, \u00e0 Bobo-Dioulasso, c&rsquo;\u00e9tait plus vraisemblablement de la part de cette magnifique jeune femme la volont\u00e9 de cacher sa trop faible exp\u00e9rience dans l&rsquo;art de recevoir les visiteurs europ\u00e9ens sans perdre la face.<br \/>\nD&rsquo;ailleurs, un peu plus tard, apr\u00e8s avoir rejoint la r\u00e9gion des fauteuils pour visiteurs et laiss\u00e9 passer un petit temps d&rsquo;acclimatation en \u00e9coutant le ronflement de l&rsquo;air conditionn\u00e9, je lui adresse la parole \u00e0 travers la pi\u00e8ce:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00ab\u00a0\u00c7a fait longtemps que vous travaillez ici ?<br \/>\n-Oh, oui alors !<br \/>\n-Ah bon. Je croyais que l&rsquo;usine avait ouvert il y a trois mois !<br \/>\n-Eh oui! \u00c7a fait long pour ceux qui travaillent !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre conversation s&rsquo;arr\u00eate quand le directeur ouvre sa porte et traverse la salle pour me serrer la main. Nous repartons pour nous installer dans son bureau, plus petit que l&rsquo;accueil mais o\u00f9 il fait aussi froid. D\u00e9laissant le lourd bureau en bois de fabrication locale, nous nous installons autour d&rsquo;une table basse d\u00e9j\u00e0 garnie de deux Coca Cola glac\u00e9s. Je suis gel\u00e9 depuis d\u00e9j\u00e0 longtemps, mais je boirai le mien par politesse, comme si c&rsquo;\u00e9tait une sp\u00e9cialit\u00e9 locale qu&rsquo;il serait rustre de refuser.<br \/>\nLe costume traditionnel du responsable volta\u00efque ne connait que deux variantes. Mon sp\u00e9cialiste cotonnier de ce matin portait la version brousse. Mon directeur d&rsquo;usine a choisi la version ville: chemise blanche \u00e0 manches courtes et col ouvert, tombant par dessus un pantalon noir. Les chaussures sont noires et les chaussettes aussi. (H\u00e9 non, pas blanches. Vous vous croyez o\u00f9?)<br \/>\nL&rsquo;homme est aimable, mais mal \u00e0 l&rsquo;aise, donc empress\u00e9. Apr\u00e8s avoir expliqu\u00e9 l&rsquo;objet de mon \u00e9tude, je lui fais comprendre que ce qui m&rsquo;int\u00e9resse, c&rsquo;est de connaitre les plans de production de la SAP en volume et en poids pour les dix ann\u00e9es \u00e0 venir. Int\u00e9rieurement, je doute qu&rsquo;il puisse me r\u00e9pondre, mais il m&rsquo;affirme qu&rsquo;il a, l\u00e0, sur son bureau, toutes les pr\u00e9visions que je peux souhaiter \u00ab\u00a0en nombre de chambres \u00e0 air pour v\u00e9hicules \u00e0 deux roues\u00a0\u00bb, car la production de pneus proprement dits n&rsquo;est pas encore pr\u00e9vue. Il va chercher sur son bureau un petit document dactylographi\u00e9 sur lequel j&rsquo;aper\u00e7ois des tableaux de chiffres. Je suis ravi. J&rsquo;apprends que la production pour cette ann\u00e9e sera de 4.000 unit\u00e9s (nous sommes en phase de d\u00e9marrage de l&rsquo;outil de production, me dit-il), pour passer \u00e0 20.000 l&rsquo;ann\u00e9e prochaine, \u00e0 50.000 dans 5 ans et 100.000 dans dix ans. Tout en le f\u00e9licitant pour cette belle progression, je me rappelle que je dois convertir ces chambres \u00e0 air en nombre de camions par jour, \u00e0 d\u00e9faut par mois. Aussi, je lui demande de m&rsquo;indiquer le poids approximatif d&rsquo;une chambre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00ab\u00a0Avec ou sans la valve ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je lui explique que, pour moi, le poids de la valve ne changera pas grand-chose au r\u00e9sultat.\u00a0 Il saisit donc le gros t\u00e9l\u00e9phone\u00a0 qui se trouve sur la table basse entre nous, et appuie sur la touche marqu\u00e9e &lsquo;atelier&rsquo;:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00ab\u00a0Dis donc, Andr\u00e9, c&rsquo;est quoi le poids d&rsquo;une chambre ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et j&rsquo;entends Andr\u00e9 \u00e0 travers le combin\u00e9:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-\u00ab\u00a0Avec ou sans la valve ?<br \/>\n-Mais, on s&rsquo;en fout, Andr\u00e9 !<br \/>\n-Cent cinquante-sept grammes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je note aussit\u00f4t les cent cinquante-sept grammes en dessous des productions annuelles que j&rsquo;avais not\u00e9es tout \u00e0 l&rsquo;heure. Je continue la conversation avec le directeur, maintenant rassur\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;aise,\u00a0 tout en essayant de multiplier mentalement des grammes ramen\u00e9s en kilos par des nombres annuels de chambres \u00e0 air, divis\u00e9s par des nombres de jours travaill\u00e9s dans l&rsquo;ann\u00e9e, puis par la charge utile du camion volta\u00efque moyen pour tenter d&rsquo;arriver \u00e0 un nombre de camions par jour. Je tr\u00e9buche sur les unit\u00e9s, arrive \u00e0 des r\u00e9sultats incroyables et, pour ne pas perdre la face devant mon interlocuteur, je renonce.<br \/>\nNous nous quittons tr\u00e8s satisfaits l&rsquo;un de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De retour au RAN pour d\u00e9jeuner, je reprends mes notes et ma Hewlett-Packard-\u00e0-notation-polonaise-inverse, et je refais tranquillement le calcul.<br \/>\nVoyons, dans dix ans, cent mille chambres de cent cinquante-sept grammes chacune, \u00e0 raison de deux cents jours de travail par an repr\u00e9senteront une production journali\u00e8re de soixante-dix huit kilos virgule cinq, soit&#8230;.. un tout petit bout de camion par jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me dis que je n&rsquo;arriverai jamais \u00e0 justifier aupr\u00e8s de la Banque Mondiale l&rsquo;am\u00e9lioration de quatre cents kilom\u00e8tres de piste avec \u00e7a.<br \/>\nJ&rsquo;aurais d\u00fb noter le poids de la valve.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma chambre au RAN de Bobo-Dioulasso est tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de Ouagadougou. 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