{"id":28284,"date":"2021-04-14T07:47:42","date_gmt":"2021-04-14T05:47:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=28284"},"modified":"2021-08-12T21:38:05","modified_gmt":"2021-08-12T19:38:05","slug":"le-cujas-chapitre-8-georges-cambremer-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=28284","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre  8 &#8211; Georges Cambremer (int\u00e9gral)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?attachment_id=24692\" rel=\"attachment wp-att-24692\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-24692\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Georges-150x150.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>Chapitre 8 \u2013 Georges Cambremer<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonjour Monsieur Stiller, asseyez-vous je vous prie. Une premi\u00e8re question, si vous le permettez : pr\u00e9f\u00e9rez-vous que nous ayons cette conversation en fran\u00e7ais ou en anglais ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant mieux. Je vois que vous \u00eates tr\u00e8s familier de notre langue. En fran\u00e7ais, donc. Vous savez que Bob Dunbarr ne tarit pas d\u2019\u00e9loges sur vous\u00a0? Excellente famille, brillante universit\u00e9, ami de la France, journaliste, \u00e9crivain. Je n\u2019ai donc pas h\u00e9sit\u00e9 une seconde pour vous accorder cet entretien, ceci, je dois dire, malgr\u00e9 un emploi du temps plut\u00f4t charg\u00e9 ces derniers temps. Vous n&#8217;ignorez pas que nous sommes au bord d\u2019une crise minist\u00e9rielle&#8230; Oui, c\u2019est assez fr\u00e9quent par ici. Alors, les r\u00e9unions \u00e0 tout instant, les conversations de couloir, les convocations \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e Nationale, dans les minist\u00e8res ou m\u00eame \u00e0 l&#8217;\u00c9lys\u00e9e, tout cela prend un temps fou.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je vous remercie, mais \u00e0 vrai dire demain ou la semaine prochaine, je serai tout <!--more-->aussi occup\u00e9 qu&#8217;aujourd&#8217;hui. Cet apr\u00e8s-midi, je crois pouvoir disposer de toute une heure. Alors, je vous \u00e9coute&#8230;<br \/>\nViviane, mon petit, apportez-nous donc deux caf\u00e9s, voulez-vous ? Veillez aussi \u00e0 ce que l&#8217;on ne nous d\u00e9range pas. Je vous remercie. Donc, cher Monsieur Stiller, que puis-je faire pour vous ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette photo ? Tiens, mais c&#8217;est moi, \u00e7a ! Avec Antoine ! Et cette fille aussi ! Comment s\u2019appelait-elle d\u00e9j\u00e0\u00a0? Simone, oui c\u2019est \u00e7a, Simone\u00a0! Comme c&#8217;est dr\u00f4le ! L&#8217;avant-guerre, les \u00e9tudes, les ann\u00e9es insouciantes&#8230; Vous vous rendez compte ? On commen\u00e7ait \u00e0 peine \u00e0 parler d&#8217;Hitler&#8230; Non, je ne l&#8217;avais jamais vue. Elle a d\u00fb \u00eatre prise Boulevard Saint-Michel. Mais dites-moi, comment \u00eates-vous en sa possession ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ? Non je ne me souviens pas, ni de la photo, ni de vous. Vous voudrez bien m&#8217;excuser, mais elle doit dater d&#8217;une bonne dizaine d&#8217;ann\u00e9es, non ? Treize, dites-vous ? Treize ans\u00a0! 1935&#8230; Il s&#8217;est pass\u00e9 tellement de choses depuis&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur cette photo ? Qu\u2019est-ce voulez-vous que je vous dise ? Que j\u2019y vois d\u2019abord et surtout mon ami d&#8217;enfance Antoine, Antoine de Colmont\u00a0? \u00a0Que c&#8217;\u00e9tait un type \u00e9patant ? Qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 \u00e0 la toute fin de la guerre ? Un h\u00e9ros&#8230; prisonnier en 40, \u00e9vad\u00e9 deux fois, r\u00e9sistant de la premi\u00e8re heure, engag\u00e9 volontaire dans la 1<sup>\u00e8re<\/sup> Division Blind\u00e9e, mort au combat en mai 45 quelque part en Bavi\u00e8re\u2026 Un type brillant&#8230; il aurait pu accomplir de grandes choses, surtout aujourd\u2019hui o\u00f9 tout est \u00e0 refaire. Mais voil\u00e0&#8230;<br \/>\nMerci Viviane, vous pouvez vous retirer&#8230;<br \/>\nVeuillez m&#8217;excuser, Monsieur Stiller, mais chaque fois qu&#8217;il m&#8217;arrive de penser \u00e0 Antoine, l&#8217;\u00e9motion me reprend \u00e0 la gorge\u2026 Un peu de sucre ?<br \/>\nVous comprenez, c&#8217;\u00e9tait un ami d&#8217;enfance&#8230;<br \/>\nQuand nous nous sommes rencontr\u00e9s pour la premi\u00e8re fois, je devais avoir onze ou douze ans et lui, un an de moins. Mes parents louaient chaque \u00e9t\u00e9 une villa dans les environs d&#8217;Aix en Provence. Un jour, nous sommes all\u00e9s d\u00e9jeuner chez les Colmont dans leur ch\u00e2teau de Vauvenargues. Je crois que mon p\u00e8re avait connu celui d&#8217;Antoine \u00e0 la Fac de Droit \u00e0 Paris. Je me rappelle presque chaque instant de cette journ\u00e9e. Quand j\u2019y pense aujourd\u2019hui, je me dis que ce fut l&#8217;une des plus importantes de ma vie. Tout d&#8217;abord, c&#8217;est le jour o\u00f9 je suis tomb\u00e9 amoureux pour la premi\u00e8re fois&#8230;<br \/>\nLa m\u00e8re d&#8217;Antoine, Madame de Colmont, devait avoir trente-cinq ans \u00e0 l&#8217;\u00e9poque ; \u00e0 part ma m\u00e8re, je n&#8217;avais jamais vu une femme aussi belle. \u00c0 notre arriv\u00e9e au ch\u00e2teau, elle ne m&#8217;avait pas embrass\u00e9 comme toutes les amies de ma m\u00e8re tentaient de le faire \u2014 je d\u00e9testais \u00e7a \u00ad\u2014 mais elle m&#8217;avait adress\u00e9 un doux sourire et, en me tendant sa main, elle m&#8217;avait dit : \u00ab\u00a0Bonjour Georges. Je sais que vous aimez beaucoup la lecture. Alors, vous devriez bien vous entendre avec notre fils Antoine, que voici.\u00a0\u00bb Je n&#8217;en revenais pas qu&#8217;une si belle femme puisse me vouvoyer et me parler comme \u00e0 un adulte. J\u2019\u00e9tais rest\u00e9 muet, plant\u00e9 l\u00e0, sans pouvoir la quitter des yeux. Et puis, b\u00eatement, j\u2019avais voulu lui baiser la main mais, en m\u2019avan\u00e7ant, j\u2019avais tr\u00e9buch\u00e9. Dieu merci, elle n\u2019avait pas ri. \u00ab\u00a0Quel galant homme\u00a0! avait-elle dit en souriant, puis en se tournant vers son fils, Antoine, mon ch\u00e9ri, voulez-vous accompagner Georges jusqu&#8217;\u00e0 la biblioth\u00e8que ? Vous lui montrerez les livres que vous aimez. Je vous ferai appeler lorsqu&#8217;il sera temps de passer \u00e0 table.\u00a0\u00bb J&#8217;\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux instantan\u00e9ment. Je crois que je le suis rest\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 mes quatorze ans, quand je me suis mis \u00e0 aimer une stupide cousine \u00e9loign\u00e9e. Elle avait deux ans de plus que moi et elle ne me regardait m\u00eame pas.<br \/>\nApr\u00e8s le d\u00e9jeuner, Antoine me fit d&#8217;abord visiter le ch\u00e2teau. Il \u00e9tait parfaitement poli avec moi, mais malgr\u00e9 mon \u00e9tat de somnambule amoureux, je percevais une certaine hostilit\u00e9 de sa part, que bien s\u00fbr je ne comprenais pas. Le reste de l&#8217;apr\u00e8s-midi fut consacr\u00e9 \u00e0 la visite du parc. Antoine me montrait ses endroits favoris \u2014 le vieux pont sur la rivi\u00e8re, le platane tricentenaire, les fortifications \u2014 mais il le faisait avec une certaine raideur, plut\u00f4t par obligation, par politesse naturelle ou sur ordre de ses parents. Bref, mon premier contact avec Antoine fut plut\u00f4t froid. Des ann\u00e9es plus tard, alors que nous \u00e9tions devenus vraiment amis, il m\u2019a avou\u00e9 que ce jour-l\u00e0, il avait tout de suite compris mes sentiments envers sa m\u00e8re et qu&#8217;il m&#8217;avait d\u00e9test\u00e9 pour \u00e7a.<br \/>\nLe soir, en rentrant vers Aix, je me dis que je ne pourrai pas vivre longtemps sans revoir l\u2019amour de ma vie. D\u00e8s notre arriv\u00e9e \u00e0 la villa, je d\u00e9clarai \u00e0 mes parents que j\u2019avais pass\u00e9 une journ\u00e9e \u00e9patante, qu\u2019Antoine et moi, nous nous entendions tr\u00e8s bien et que j\u2019aimerais beaucoup retourner chez les Colmont pour jouer avec mon nouvel ami. Mes parents \u00e9taient ravis. D\u00e8s le lendemain, ils t\u00e9l\u00e9phon\u00e8rent aux Colmont et la chose fut arrang\u00e9e : chaque jour \u00e0 dix heures, le chauffeur des Colmont viendrait me chercher pour m\u2019amener \u00e0 Vauvenargues et me ramener \u00e0 mes parents le soir vers six heures. Quand j\u2019arrivai au ch\u00e2teau le jour suivant, Madame de Colmont n\u2019y \u00e9tait pas. J&#8217;\u00e9tais d\u00e9sol\u00e9, mais sur l&#8217;assurance que je pourrai la voir d\u00e8s le lendemain, je surmontai ma d\u00e9ception et je me consacrai compl\u00e8tement \u00e0 Antoine et \u00e0 ses jeux d\u2019enfants. Ce fut une journ\u00e9e tout aussi extraordinaire que celle de la veille. Hier, je d\u00e9couvrais le grand amour et aujourd&#8217;hui, mon meilleur ami&#8230;<br \/>\nC\u2019est aussi ce jour-l\u00e0 que j\u2019ai rencontr\u00e9 Isabelle, Isabelle de Prosny, une cousine d\u2019Antoine qui habitait en ville, \u00e0 Aix. Ils ont fini par se marier, tous les deux. C\u2019\u00e9tait pr\u00e9visible\u00a0: amis d\u2019enfance, cousins \u00e9loign\u00e9s, sang bleu&#8230; Pendant des ann\u00e9es, jusque vers l\u2019\u00e2ge de quinze, seize ans nous avons pass\u00e9 presque tous les \u00e9t\u00e9s ensemble.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine \u00e9tait tr\u00e8s diff\u00e9rent de moi. \u00c0 vrai dire, j&#8217;\u00e9tais plut\u00f4t aventureux, casse-cou, inconscient, emport\u00e9 et, je dois le dire, aussi un peu vantard, et si j&#8217;aimais lire comme l&#8217;avait d\u00e9clar\u00e9 ma m\u00e8re \u00e0 Madame de Colmont, c&#8217;\u00e9tait surtout des romans d&#8217;aventures, <em>Les Cinq sous de Lavar\u00e8de, Vingt-mille lieues sous les mers, Fant\u00f4mas<\/em>, ce genre de choses. Au contraire, Antoine \u00e9tait calme et r\u00e9fl\u00e9chi. Il avait un an de moins que moi, il ne courait pas vite, il n&#8217;aimait pas jouer au football et il ne savait pas qui \u00e9tait Fant\u00f4mas. Par contre, il lisait d\u00e9j\u00e0 Rimbaud, Stendhal et Corneille. Eh oui, Corneille ! Le Cid surtout&#8230; vous savez, les \u00e2mes bien n\u00e9es, la valeur qui n\u2019attend pas le nombre des ann\u00e9es&#8230; Et pourtant, il grimpait aux arbres bien mieux que moi. Il faut dire qu&#8217;il avait construit lui-m\u00eame une incroyable cabane dans un ch\u00eane gigantesque. Antoine \u00e9tait tr\u00e8s fier de me dire que son arbre avait mille ans. Quand j&#8217;y pense aujourd&#8217;hui, je r\u00e9alise que cette cabane \u00e9tait un v\u00e9ritable chef d&#8217;\u0153uvre. Tout d&#8217;abord, elle \u00e9tait si haut perch\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait impossible de la voir depuis le sol. Ensuite, parce que son acc\u00e8s \u00e9tait impossible aux non-initi\u00e9s\u00a0: le f\u00fbt du ch\u00eane \u00e9tait trop gros pour qu\u2019on puisse y grimper en l&#8217;enla\u00e7ant et ses premi\u00e8res branches \u00e9taient trop hautes pour qu&#8217;on puisse s\u2019y accrocher. Le S\u00e9same, c\u2019\u00e9tait le tronc d\u2019un sapin. Antoine en avait coup\u00e9 les branches pas tout \u00e0 fait \u00e0 ras. Il le gardait cach\u00e9 dans les hautes herbes. La technique, c\u2019\u00e9tait d\u2019appuyer le tronc du sapin contre une certaine branche basse du ch\u00eane. On pouvait ensuite monter facilement \u00e0 cette \u00e9chelle naturelle et acc\u00e9der au c\u0153ur de l&#8217;arbre. De l\u00e0, on rejetait l\u2019\u00e9chelle dans les hautes herbes et on \u00e9tait isol\u00e9 du reste du monde. La suite de l&#8217;ascension \u00e9tait facile. Il fallait juste r\u00e9sister au vertige. Une fois l\u00e0-haut, c&#8217;\u00e9tait le paradis. D&#8217;ailleurs, j\u2019y pense, c&#8217;est comme \u00e7a qu&#8217;il l&#8217;appelait, sa cabane. Il disait\u00a0: &#8221; On monte au Paradis ? &#8221; ou bien\u00a0:\u00a0 &#8220;Le plancher du Paradis est en train de pourrir. Il va falloir monter des planches&#8221;. Nous en avons pass\u00e9 des heures, dans son Paradis, au milieu de ses bouquins et de ses jeux de soci\u00e9t\u00e9&#8230;<br \/>\nMais je vous ennuie avec mes histoires de gamin. Je suis l\u00e0, \u00e0 m&#8217;attendrir sur des souvenirs d&#8217;enfance. Ce n\u2019est pas pour \u00e7a que vous \u00eates venu me voir&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me demande bien pourquoi \u00e7a vous int\u00e9resse. Cette photo, c\u2019est un pr\u00e9texte, n\u2019est-ce pas\u00a0? Vous \u00eates en mission pour votre journal\u00a0? Vous faites une enqu\u00eate sur la mort d\u2019Antoine ? Je me trompe\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous ne r\u00e9pondez pas \u00e0 ma question ? J\u2019ai touch\u00e9 juste n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, d\u00e9cidemment mon cher, vous \u00eates trop myst\u00e9rieux ?\u00a0 Enfin, je n\u2019insiste pas. Parlons donc d\u2019Antoine.<br \/>\nNous avons pass\u00e9 plusieurs \u00e9t\u00e9s comme \u00e7a \u00e0 Vauvenargues, Antoine, Isabelle et moi. Et puis, les Colmont sont venus vivre \u00e0 Paris dans leur h\u00f4tel de la Rue de l\u2019Universit\u00e9. Ils voulaient qu\u2019Antoine aille au Lyc\u00e9e Henri IV. Je crois que c\u2019\u00e9tait en 27. Oui, c\u2019est cela. C\u2019est l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 je suis entr\u00e9 en seconde \u00e0 Janson de Sailly. A partir de ce moment, Antoine et moi, nous avons pass\u00e9 ensemble tous nos jeudis apr\u00e8s-midi. Les usages \u00e9taient bien \u00e9tablis : un jeudi sur deux, le chauffeur des Colmont d\u00e9posait Antoine en bas de chez moi \u2014 j\u2019habitais avenue d\u2019Eylau \u2014 et le jeudi suivant, c\u2019\u00e9tait moi qui me rendais rue de l\u2019Universit\u00e9 \u00e0 v\u00e9lo. Nous commencions toujours par jouer au train \u00e9lectrique ou \u00e0 je ne sais quel jeu de soci\u00e9t\u00e9, mais \u00e7a ne durait jamais longtemps. Tr\u00e8s vite, sous n\u2019importe quel pr\u00e9texte, nous laissions tout en plan et nous nous mettions \u00e0 discuter des choses de la vie, entre hommes\u00a0! \u00c0 cette \u00e9poque, j\u2019avais une tr\u00e8s nette tendance \u00e0 trouver que tout le monde \u00e9tait idiot, et je le disais tr\u00e8s fort ; les professeurs, les camarades de classe, les cousins, les cousines, tout le monde \u00e9tait idiot, ou froussard, ou faux-jeton, tout le monde, sauf les parents. Antoine, c\u2019\u00e9tait tout l\u2019oppos\u00e9. Ce n\u2019est pas qu\u2019il aimait ses professeurs ou ses camarades de classe, mais ils ne l\u2019int\u00e9ressaient pas. Il n\u2019en parlait pratiquement jamais et quand il le faisait, c\u2019\u00e9tait de fa\u00e7on d\u00e9tach\u00e9e, sans porter de jugement sur eux, comme s\u2019ils \u00e9taient&#8230; comment dire\u00a0?&#8230; des sortes de figurants dont il fallait bien tenir compte mais sans r\u00e9elle existence, presque des plantes, des objets. C\u2019\u00e9tait surprenant chez un type de son \u00e2ge, cette fa\u00e7on de voir les choses. Ce qui \u00e9tait surprenant aussi, c\u2019est qu\u2019\u00e0 treize ans, il avait d\u00e9j\u00e0 une culture impressionnante. Dans nos discussions, quand je lui disais Tom Mix ou Tour de France, il me r\u00e9pondait Rimbaud ou Rocroi. \u00c7a doit \u00eatre pour \u00e7a que l\u2019on s\u2019entendait bien.<br \/>\nNous ne nous voyions jamais pendant les week-ends : le dimanche \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la famille et le samedi apr\u00e8s-midi, j\u2019allais jouer au foot au Bois de Boulogne avec les gar\u00e7ons d\u2019un patronage. J\u2019avais bien essay\u00e9 d\u2019y entra\u00eener Antoine, mais sans succ\u00e8s. Pourtant, un jour, il avait fini par accepter d\u2019assister \u00e0 l\u2019un de nos matchs. Il pleuvait. Nous, les joueurs, nous \u00e9tions tremp\u00e9s, couverts de boue, surexcit\u00e9s, heureux&#8230; Lui, je le vois encore nous observer, \u00e0 l\u2019abri dans la limousine familiale. C\u2019est \u00e0 peine s\u2019il en avait entr\u2019ouvert la vitre. A la fin de la partie, il \u00e9tait venu jusqu\u2019\u00e0 moi sous son parapluie pour me dire qu\u2019il avait trouv\u00e9 le spectacle assez ennuyeux et carr\u00e9ment vulgaire et qu\u2019il \u00e9tait surpris que je me plaise \u00e0 ce pugilat braillard que nous appelions du sport.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a a \u00e9t\u00e9 la cause de la premi\u00e8re de nos vraies disputes. Emport\u00e9 comme j\u2019\u00e9tais, je le traitai de fillette et de poule mouill\u00e9e et je lui tournai le dos. Le jeudi suivant, je refusai de me rendre chez lui, mais le jeudi d\u2019apr\u00e8s, \u00e0 l\u2019heure habituelle, il se pr\u00e9senta chez nous. Il apportait un bouquet de fleurs pour ma m\u00e8re et, pour moi, un livre. Le livre, c\u2019\u00e9tait <em>Les Aventures de Tom Sawyer<\/em>. Sur la page de garde, il avait \u00e9crit : \u00ab\u00a0<em>\u00c0 mon ami Georges, parce qu\u2019il aime les aventures et parce que je l\u2019aime ; \u00e0 Paris, le 22 avril 1927<\/em>\u00a0\u00bb Ce bouquin, je l\u2019ai toujours. Regardez, il est l\u00e0, dans ma biblioth\u00e8que. Tenez, prenez-le&#8230;<br \/>\nVoyez cette \u00e9criture\u00a0! \u00c9tonnant pour un gar\u00e7on de treize ans, non ? Et l&#8217;emphase de cette d\u00e9dicace ? Et en m\u00eame temps sa simplicit\u00e9\u00a0! Elle m&#8217;avait touch\u00e9e au c\u0153ur, au point que j&#8217;en avais la gorge serr\u00e9e. Tenez\u00a0! Encore aujourd\u2019hui&#8230; Incapable de prononcer un mot, je ne fis que lui serrer la main. Il comprit. A partir de ce moment, nos relations chang\u00e8rent. Je ne saurais vraiment dire ni pourquoi ni comment, mais apr\u00e8s cette brouille d&#8217;enfants, ou plut\u00f4t apr\u00e8s cette virile r\u00e9conciliation, nous n\u2019\u00e9tions plus les m\u00eames. Nous venions de passer de l&#8217;enfance \u00e0 l&#8217;adolescence. En quelques jours, je d\u00e9vorai Tom Sawyer. En quelques semaines, je cessai d\u2019aller jouer au football, je rangeai d\u00e9finitivement mon Monopoly et mon train \u00e9lectrique.<br \/>\nUn soir, au milieu du diner, je demandai \u00e0 mes parents l&#8217;autorisation permanente de sortir avec Antoine les jeudis apr\u00e8s-midi comme je l&#8217;entendais. Nous n\u2019\u00e9tions plus des enfants, nous voulions discuter et d\u00e9couvrir Paris. Apr\u00e8s une longue n\u00e9gociation, quelques cris, pas mal de supplications et aussi quelques fausses sorties de table, je r\u00e9ussis \u00e0 obtenir l&#8217;autorisation demand\u00e9e. Elle n&#8217;\u00e9tait que provisoire et son renouvellement mensuel \u00e9tait conditionn\u00e9 par une am\u00e9lioration tangible \u2014 et je dis bien <em>tangible<\/em>, avait martel\u00e9 mon p\u00e8re \u2014 de mes r\u00e9sultats scolaires. Mais l&#8217;autorisation, je l&#8217;avais. Je savais que ce m\u00eame jour, Antoine devait pr\u00e9senter la m\u00eame demande \u00e0 ses parents. Je fus abasourdi d&#8217;apprendre de lui plus tard qu\u2019il avait obtenu ce droit de sortie en quelques minutes et sur sa seule parole : cette libert\u00e9 nouvelle ne devrait pas nuire \u00e0 son travail et il ne ferait rien qui puisse ternir l&#8217;honneur des Colmont.<br \/>\nA partir de ce jour, nous avons pass\u00e9 tous nos jeudis apr\u00e8s-midi \u00e0 nous promener. Le plus souvent, nous nous retrouvions place de la Concorde devant l\u2019entr\u00e9e des Tuileries, et de l\u00e0, selon un programme pr\u00e9par\u00e9 soigneusement par lui ou par moi \u00e0 tour de r\u00f4le, nous partions en exp\u00e9dition. Quand c&#8217;\u00e9tait mon tour, je choisissais volontiers le quartier des Champs \u00c9lys\u00e9es ou de l&#8217;Op\u00e9ra, les Grands Boulevards, la Bourse&#8230; Antoine nous conduisait plut\u00f4t vers Saint Germain des Pr\u00e8s, le Quartier Latin, l&#8217;Ile Saint-Louis. Je lui racontais les fortunes qui peuplaient mes quartiers, il me parlait de l&#8217;Histoire qui chargeait les siens. En fin d\u2019apr\u00e8s-midi, avant de nous s\u00e9parer pour rentrer chacun chez soi, nous nous arr\u00eations dans un salon de th\u00e9 chic de la rive droite ou dans un caf\u00e9 en vogue de la rive gauche. Nous n\u2019avions pas trente ans \u00e0 nous deux\u00a0! Nous devions para\u00eetre totalement d\u00e9plac\u00e9s au milieu de ces femmes en fourrure ou de ces intellectuels en velours c\u00f4tel\u00e9. Mais nous, nous affections d\u2019\u00eatre tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise et nous parlions tr\u00e8s fort d\u2019art, de litt\u00e9rature ou des avantages relatifs des diff\u00e9rents quartiers de Paris. Je crois que nous devions \u00eatre insupportables de pr\u00e9tention, mais peu importait\u00a0: nous parlions de tout et nous \u00e9tions sinc\u00e8res. Aujourd\u2019hui, je reste persuad\u00e9 que ce sont ces discussions avec Antoine qui ont form\u00e9 mon jugement, bien plus que les cours de philo de mes professeurs ou les le\u00e7ons de morale de mon p\u00e8re.<br \/>\nLes ann\u00e9es ont pass\u00e9 comme \u00e7a, et puis un jour, nous nous sommes f\u00e2ch\u00e9s, gravement cette fois-ci. C\u2019\u00e9tait vers la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 1930. Nous ne nous sommes pas revus pendant plus de deux ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh\u00a0! Pour une chose sans importance, un truc de gar\u00e7ons, un enfantillage\u00a0! C\u2019est sans int\u00e9r\u00eat&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rien, je vous dis&#8230; En fait, nous nous \u00e9tions mis \u00e0 parler politique. Ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois, mais cette fois-l\u00e0, je ne sais plus pourquoi, le ton \u00e9tait mont\u00e9 tr\u00e8s vite. Mon p\u00e8re \u00e9tait au Parti R\u00e9publicain. Il me disait souvent que les Colmont \u00e9taient royalistes et qu\u2019ils donnaient beaucoup d\u2019argent \u00e0 l\u2019Action Fran\u00e7aise. Alors, \u00e0 un moment, je crois que j\u2019ai qualifi\u00e9 les Colmont d\u2019aristocrates aveugl\u00e9s par leur fortune h\u00e9rit\u00e9e et leurs privil\u00e8ges imm\u00e9rit\u00e9s, ou quelque chose comme \u00e7a, un truc bien pompeux. Il a r\u00e9pondu en traitant mon p\u00e8re et sa descendance de nouveaux riches et de petits bourgeois complex\u00e9s. Furieux, il m\u2019a m\u00eame avou\u00e9 qu\u2019au Ch\u00e2teau, quand je n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0, tout le monde nous appelait les \u00ab\u00a0Camembert\u00a0\u00bb, y compris Isabelle\u00a0! Vous voyez o\u00f9 nous en \u00e9tions, c\u2019\u00e9tait idiot. On aurait dit une dispute de gosses dans une cour d\u2019\u00e9cole. Si \u00e7a c\u2019\u00e9tait trouv\u00e9, une bonne petite bagarre aurait r\u00e9gl\u00e9 tout \u00e7a. Nous nous serions r\u00e9concili\u00e9s en riant de nos yeux au beurre noir. Mais non, Antoine ne se battait pas. Et de toute fa\u00e7on, nous nous consid\u00e9rions tous les deux comme au-dessus de \u00e7a. Se battre, c\u2019eut \u00e9t\u00e9 indigne des deux intellectuels que nous nous efforcions d\u2019\u00eatre. Alors, nous nous sommes s\u00e9par\u00e9s sur ces insultes. Pendant trois ans\u00a0! Il a fallu presque trois ans pour que nous nous retrouvions&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re est mort en Allemagne le 23 mars 1933. Il s\u2019est tu\u00e9 dans un accident de voiture entre Potsdam et Berlin pendant un voyage d\u2019affaires. Ma m\u00e8re et moi sommes partis pour Berlin et nous avons ramen\u00e9 le corps de mon p\u00e8re \u00e0 Paris. Les fun\u00e9railles ont eu lieu deux jours plus tard \u00e0 Saint-Honor\u00e9 d\u2019Eylau. J\u2019\u00e9tais surpris de ne voir Antoine ni \u00e0 l\u2019\u00e9glise ni pendant le parcours jusqu\u2019au cimeti\u00e8re de Passy. Je le cherchais encore des yeux pendant que nous \u00e9coutions les discours sous une pluie battante. J\u2019\u00e9tais triste et d\u00e9\u00e7u qu\u2019il ne soit pas l\u00e0. Je trouvais qu\u2019il avait la rancune tenace et je lui en voulais pour \u00e7a. Puis je r\u00e9fl\u00e9chissais et je me disais qu\u2019il avait d\u00fb \u00eatre emp\u00each\u00e9, qu\u2019il n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas \u00e0 Paris. Et l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, je pensais que dans ce cas, il aurait pu au moins envoyer un pneu, un t\u00e9l\u00e9gramme, quelque chose&#8230; et je retombais dans mon amertume.<br \/>\nC\u2019est en sortant du cimeti\u00e8re que je l\u2019ai aper\u00e7u. Il s\u2019abritait sous un arbre de la petite place qui fait face \u00e0 la sortie. Il portait un horrible imperm\u00e9able jaune mais il n\u2019avait ni chapeau ni parapluie. Il devait \u00eatre l\u00e0 depuis longtemps car ses cheveux \u00e9taient coll\u00e9s sur son front et son visage ruisselait de pluie. Il restait l\u00e0, immobile sous son arbre. Il avait l\u2019air path\u00e9tique, tragique m\u00eame. J\u2019\u00e9tais entour\u00e9 d\u2019un tas de gens que pour la plupart je n\u2019avais jamais vus et qui tenaient \u00e0 m\u2019exprimer leur sympathie. Je les ai plant\u00e9s l\u00e0 et j\u2019ai travers\u00e9 la petite rue. Quand je suis arriv\u00e9 pr\u00e8s d\u2019Antoine, j\u2019avais la gorge nou\u00e9e, je ne savais pas quoi lui dire. Alors j\u2019ai juste fait le mouvement d\u2019avancer mon parapluie pour le mettre \u00e0 l\u2019abri. Sans rien dire lui non plus, il a fondu en larme, et c\u2019est moi qui me suis mis \u00e0 le consoler, moi qui venais de perdre mon p\u00e8re et lui de retrouver un ami&#8230;<br \/>\nC\u2019est comme cela que nous nous sommes r\u00e9concili\u00e9s.<br \/>\nNous avons repris tr\u00e8s vite nos habitudes, nos balades dans Paris, nos discussions sans fin dans les caf\u00e9s. Mais, \u00e0 vrai dire, nous n\u2019\u00e9tions plus des lyc\u00e9ens. \u00c0 cette \u00e9poque, je pr\u00e9parais le concours d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9cole Polytechnique et lui l\u2019\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure. Ces noms ne vous disent probablement rien, mais&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah\u00a0? Vous connaissez\u00a0! Vous vous doutez donc que nous \u00e9tions plut\u00f4t charg\u00e9s en travail. Mais nous arrivions quand m\u00eame \u00e0 nous r\u00e9server du temps pour nous.<br \/>\nNous avions fait le serment de nous consacrer toutes les soir\u00e9es du vendredi et tous les apr\u00e8s-midi du dimanche.\u00a0 Quoi qu\u2019il arrive, le vendredi, nous nous retrouvions vers 9 heures du soir, la plupart du temps au Harry\u2019s Bar ou \u00e0 la Closerie et la soir\u00e9e commen\u00e7ait. Les restaurants, les revues, les bars, les clubs de jazz&#8230; Nos nuits n\u2019en finissaient pas. Je r\u00e9alise aujourd\u2019hui que, pour des \u00e9tudiants, nous d\u00e9pensions vraiment beaucoup. Antoine, lui, c\u2019\u00e9tait sans compter. L\u2019argent n\u2019avait pas d\u2019importance\u00a0; il invitait les amis, les inconnus\u00a0; il distribuait les pourboires, il faisait des cadeaux\u00a0; il jouait aux courses et dans les cercles\u00a0; il empruntait aussi, mais ce n\u2019\u00e9tait jamais un probl\u00e8me car son p\u00e8re \u00e9tait toujours l\u00e0 pour couvrir ses dettes. Je crois que \u00e7a lui faisait plaisir de voir son fils mener cette vie de b\u00e2ton de chaise, probablement la m\u00eame que celle qu\u2019il avait lui-m\u00eame v\u00e9cue. Moi, j\u2019\u00e9tais plus raisonnable, mais depuis la mort de mon p\u00e8re, je touchais une rente confortable de son assurance sur la vie. Sans atteindre aux folies d\u2019Antoine, j\u2019en d\u00e9pensais la plus grande partie avec lui.<br \/>\nNous \u00e9tions riches, nous \u00e9tions \u00e9tudiants, nous allions entrer dans les meilleures \u00e9coles de France, nous habitions la plus belle ville du monde, nous avions vingt ans. Nous \u00e9tions les rois de Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les femmes\u00a0? Ah oui, les femmes&#8230; Je ne sais pas si je dois vous dire&#8230; Isabelle, vous comprenez&#8230;Oh et puis apr\u00e8s tout, je suis certain qu\u2019Antoine ne lui avait rien cach\u00e9 de sa jeunesse. Voil\u00e0&#8230;<br \/>\nDans ces fameux vendredis, nous \u00e9tions souvent entour\u00e9s d\u2019une bande d\u2019amis, des noceurs, des intellectuels, des pique-assiettes, des gens du monde, des voyous, des sportifs, toutes sortes de gens. Et bien s\u00fbr, il y avait des filles, des \u00e9tudiantes, des chanteuses, des mod\u00e8les, des femmes mari\u00e9es, des filles s\u00e9rieuses et des demi-mondaines comme disait Antoine. Nous nous d\u00e9placions en bande \u00e0 travers Paris et il n\u2019\u00e9tait pas rare que des couples se fassent et se d\u00e9fassent au cours de la nuit. Souvent, il y avait des filles qui s\u2019int\u00e9ressaient \u00e0 Antoine. Il n\u2019\u00e9tait pas&#8230;comment dire\u00a0?&#8230; Antoine n\u2019\u00e9tait pas beau, vous savez, pas tr\u00e8s grand, un peu trapu, le visage trop carr\u00e9 des Colmont&#8230; Et puis aussi, cette fa\u00e7on un peu particuli\u00e8re de s\u2019habiller\u00a0! Dat\u00e9e, d\u00e9cal\u00e9e&#8230; son c\u00f4t\u00e9 Vieille France sans doute. Bref, il n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 la mode. De plus, Antoine \u00e9tait incapable de badiner. Badiner&#8230; vous voyez ce que je veux dire\u00a0? Mais si&#8230; rire de tout et de rien, dire gravement des choses l\u00e9g\u00e8res et l\u00e9g\u00e8rement des choses graves, flatter, s\u2019exclamer sur le chic d\u2019un petit chapeau, sur l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u2019un sac \u00e0 main, la beaut\u00e9 d\u2019un collier de pacotille&#8230; et surtout parler, parler sans s\u2019arr\u00eater, parler pour \u00eatre dr\u00f4le&#8230; ne jamais \u00eatre s\u00e9rieux&#8230; Or, la plupart du temps, Antoine \u00e9tait solennel comme un archev\u00eaque, pratiquement d\u00e9nu\u00e9 de sens de l\u2019humour, tout entier dans ce qu\u2019il disait. S\u2019il lui arrivait de d\u00e9clarer \u00e0 une fille qu\u2019elle \u00e9tait jolie, cela ne sonnait pas comme un compliment, mais comme une constatation objective, irr\u00e9futable. Antoine ne faisait donc rien de ce qu\u2019il fallait pour plaire aux femmes&#8230; et pourtant, il leur plaisait. \u00c0 certaines tout au moins. Celles-l\u00e0 devaient aimer sa diff\u00e9rence, sa franchise, sa culture&#8230; Et puis, disons-le, je crois que ce qui les piquait au vif, c\u2019\u00e9tait qu\u2019il ne leur pr\u00eatait aucune attention, je veux dire en tant que femme.<br \/>\nDonc, malgr\u00e9 toutes ses occasions, qu\u2019il ne percevait d\u2019ailleurs pas, je n\u2019avais jamais vu Antoine tenter de s\u00e9duire une des filles habituelles ou de passage dans notre petite bande.<br \/>\nUn soir que nous sortions du Caf\u00e9 de la Paix, Antoine me d\u00e9clara brusquement qu\u2019il n\u2019avait jamais connu de femme. \u00ab\u00a0Connu&#8230; tu comprends ce que je veux dire\u00a0?\u00a0\u00bb avait-il ajout\u00e9 en me regardant par en dessous.<br \/>\nCela faisait des ann\u00e9es que nous n\u2019avions plus abord\u00e9 le sujet. La derni\u00e8re fois, nous devions avoir douze ou treize ans. Ce jour-l\u00e0, Isabelle n\u2019\u00e9tait pas venue au ch\u00e2teau et, bien install\u00e9s au Paradis, nous en avions profit\u00e9 pour parler de filles, de femmes et de sexe. Mais cette fois-l\u00e0, nous l\u2019avions fait en toute franchise, avec s\u00e9rieux, sans vantardise, sans que l\u2019un essaye de faire croire \u00e0 l\u2019autre qu\u2019il en savait plus long que lui. Et nous avions tr\u00e8s s\u00e9rieusement conclu que, finalement, tout cela \u00e9tait bien myst\u00e9rieux et que \u00e7a constituait plut\u00f4t une perte de temps qu\u2019autre chose. Par la suite, le sujet \u00e9tait devenu tabou. Nous n\u2019en parlions jamais, et quand la question se profilait dans une conversation, nous nous en tirions avec une plaisanterie ou un air entendu.<br \/>\nCe qu\u2019Antoine venait de m\u2019avouer, je le savais depuis longtemps, en fait depuis que moi-m\u00eame, \u00e0 seize ans, j\u2019avais connu les faveurs d\u2019une amie de ma m\u00e8re pendant un voyage en Am\u00e9rique. Apr\u00e8s cette aventure qui n\u2019avait dur\u00e9 que quelques jours, j\u2019avais ressenti en moi un changement profond, une sorte de calme. J\u2019avais l\u2019impression de peser plus lourdement sur la terre : j\u2019avais fait l\u2019amour \u00e0 une femme, j\u2019\u00e9tais devenu un initi\u00e9, je savais&#8230; \u00c0 mon retour \u00e0 Paris, quand j\u2019avais revu Antoine, j\u2019avais bien senti que, lui, il ne savait pas.<br \/>\nQuand il me fit cet aveu, je jouai la surprise, mais pour ne pas le vexer, pas plus que s\u2019il venait de me dire qu\u2019il n\u2019avait jamais mang\u00e9 d\u2019orange.<br \/>\n&#8220;\u00c7a peut s\u2019arranger, tu sais\u00a0! Tout de suite, m\u00eame, si tu veux. Nous sommes \u00e0 deux pas du Chabanais. Je t\u2019y accompagne&#8230; en fr\u00e8re&#8230; d\u2019accord ?&#8221;<br \/>\nJe crois que c\u2019est exactement ce qu\u2019il attendait de moi car tout de suite, presque soulag\u00e9, il a dit &#8220;D\u2019accord !&#8221;<br \/>\nLe Chabanais c\u2019\u00e9tait la maison close la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus luxueuse de Paris. Je n\u2019y \u00e9tais jamais all\u00e9, pas plus que dans aucune autre maison d\u2019ailleurs, mais tenter l\u2019exp\u00e9rience avec comme pr\u00e9texte le d\u00e9pucelage de mon meilleur ami, \u00e7a me plaisait bien.<br \/>\nN\u2019entrait pas qui voulait au Chabanais, loin de l\u00e0. Il fallait montrer patte blanche. Il fallait \u00eatre ministre, artiste c\u00e9l\u00e8bre ou tr\u00e8s riche, ou m\u00eame prince r\u00e9gnant et nous n\u2019\u00e9tions que deux gamins de bonne famille. Mais mon oncle Charles, le fr\u00e8re de mon p\u00e8re, \u00e9tait un habitu\u00e9. Il m\u2019avait assur\u00e9 que, si un jour la chose me tentait, il me suffirait de donner son pseudonyme \u00e0 l\u2019entr\u00e9e pour que les portes me soient grand ouvertes et que tous les frais soient port\u00e9s sur sa note. C\u2019est dr\u00f4le, je me souviens que ce pseudonyme, c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0Charles Martell, avec deux L\u00a0\u00bb en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 son cognac habituel.<br \/>\nCette soir\u00e9e fut m\u00e9morable, pour bien des raisons d\u2019ailleurs. Nous sommes arriv\u00e9s au Chabanais vers dix heures et demi. C\u2019\u00e9tait encore tr\u00e8s t\u00f4t pour un \u00e9tablissement de cette classe et l\u2019endroit \u00e9tait d\u00e9sert. Il m\u2019a suffi de dire que nous venions de la part de \u00ab\u00a0Charles Martell avec deux L\u00a0\u00bb et le portier en habit qui nous avait ouvert s\u2019est inclin\u00e9 et nous a introduits dans le vestibule. \u00ab\u00a0Il est encore un peu t\u00f4t, nous a-t-il dit, mais Madame Kelly ne va pas tarder \u00e0 venir vous accueillir. Veuillez-vous asseoir, s\u2019il vous plait.\u00a0\u00bb C\u2019est dr\u00f4le, je revois encore certains d\u00e9tails comme si c\u2019\u00e9tait hier. Antoine et moi, nous affections une d\u00e9contraction m\u00eal\u00e9e d\u2019un l\u00e9ger ennui que nous n\u2019\u00e9prouvions pas du tout. \u00c0 vrai dire, nous \u00e9tions s\u00e9rieusement intimid\u00e9s. Le vestibule o\u00f9 nous nous trouvions \u00e9tait impressionnant. La pi\u00e8ce \u00e9tait ronde, surmont\u00e9e par une haute coupole sur laquelle \u00e9taient peintes des sc\u00e8nes galantes. On y voyait des bergers embrassant des marquises \u00e0 l\u2019abri d\u2019un fourr\u00e9 et des marquis lutinant des servantes dans des chambres mansard\u00e9es. Du sommet de la coupole pendait un immense lustre en verre de Venise multicolore qu\u2019un m\u00e9canisme invisible faisait lentement tourner sur lui-m\u00eame. En plus de la petite porte d\u2019entr\u00e9e que nous venions de franchir, le vestibule donnait sur trois larges portes ouvrag\u00e9es. Nous imaginions qu\u2019elles devaient ouvrir sur des lieux de plaisir inou\u00efs que nous allions bient\u00f4t d\u00e9couvrir, mais pour l\u2019instant elles demeuraient ferm\u00e9es. Entre les portes, chaque panneau en arc de cercle \u00e9tait constitu\u00e9 de plusieurs miroirs \u00e0 l\u2019ancienne, biseaut\u00e9s et parsem\u00e9s de petites taches dor\u00e9es l\u00e0 o\u00f9 le tain s\u2019\u00e9tait d\u00e9coll\u00e9. Leur disposition donnait \u00e0 la pi\u00e8ce une allure d\u2019immensit\u00e9 qui faisait tituber quand on la parcourait. Le sol du vestibule, une rosace compliqu\u00e9e de carrelages noirs et blancs, accentuait encore cette impression de d\u00e9s\u00e9quilibre qui nous avait saisis d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e. \u00c0 mi-hauteur, au-dessus de nos t\u00eates, courait une galerie circulaire soutenue par des colonnes torsad\u00e9es et d\u00e9cor\u00e9es de guirlandes de fleurs artificielles. \u00c0 travers sa balustrade, on pouvait voir les portes de ce que nous imagin\u00e2mes aussit\u00f4t \u00eatre d\u2019autres lieux de plaisir subtils et ineffables qui nous \u00e9taient promis. Au centre du vestibule, une fontaine de pierre \u00e9tait entour\u00e9e d\u2019une banquette circulaire couverte en cuir rouge clout\u00e9 sur laquelle nous nous ass\u00eemes. Quelques minutes plus tard, une porte dissimul\u00e9e dans l\u2019un des miroirs s\u2019ouvrit et une femme entra. Elle traversa la pi\u00e8ce \u00e0 grands pas en nous tendant sa main \u00e0 serrer. \u00ab\u00a0Je suis madame Kelly, d\u00e9clara-t-elle.\u00a0\u00bb J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 entendu parler d\u2019une Madame Kelly, fondatrice du Chabanais une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t. Ce ne pouvait \u00e9videmment pas \u00eatre la m\u00eame\u00a0: celle-ci n\u2019avait qu\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. Taille moyenne, joli visage, silhouette \u00e9lanc\u00e9e, cheveux bruns et courts, un petit chapeau cloche assorti \u00e0 un s\u00e9v\u00e8re tenue de chasse en tweed \u00e0 chevrons, et fines bottes de cuir. Tout cela donnait l\u2019image d\u2019une femme moderne, \u00e9nergique et sportive tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de l\u2019image vaporeuse et alanguie que je m\u2019\u00e9tais faite d\u2019une patronne de maison, aussi sophistiqu\u00e9e soit-elle. Je me lan\u00e7ai\u00a0: \u00ab\u00a0Mes hommages, Madame. Je suis le neveu de Charles Martell. Mon nom est &#8230;\u00a0\u00bb Elle m\u2019interrompit aussit\u00f4t\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous en prie, jeune homme, pas de nom. Ici, nous ne nous connaissons que sous des pseudonymes. Vous choisirez les v\u00f4tres tout \u00e0 l\u2019heure.\u00a0 Pour votre oncle, je suis au courant, je viens de lui t\u00e9l\u00e9phoner.\u00a0Vous \u00eates ses invit\u00e9s. Je vous propose que nous passions au salon de musique\u00a0; il n\u2019y a encore personne. Nous discuterons de vos d\u00e9sirs devant une coupe de champagne, voulez-vous\u00a0? \u00bb Et c\u2019est ainsi que nous nous sommes retrouv\u00e9s avec Madame Kelly autour d\u2019une bouteille de Dom P\u00e9rignon dans un salon au d\u00e9cor irr\u00e9el, m\u00e9lange oppressant de style Louis XV et de Second Empire. Je n\u2019aurais pas \u00e9t\u00e9 plus surpris que \u00e7a d\u2019y rencontrer Sarah Bernhardt et le Prince de Galles en train de sabrer le champagne.<br \/>\nJ\u2019exposai \u00e0 la maitresse des lieux la situation de mon ami Antoine et mon souhait de lui faire abandonner sa virginit\u00e9 dans les meilleures conditions possibles. En ce qui me concernait, et pour ce soir-l\u00e0, je ne souhaitais consommer rien d\u2019autre qu\u2019une ou deux coupes de champagne.<br \/>\nPendant que nous parlions, des portes s\u2019\u00e9taient ouvertes les unes apr\u00e8s les autres, et quelques jeunes femmes silencieuses aux tenues froufroutantes \u00e9taient venues s\u2019installer nonchalamment sur des fauteuils, au bar ou m\u00eame au piano. Comme Antoine ne disait pas un mot et qu\u2019il restait les yeux fix\u00e9s sur le bout de sa canne, Madame Kelly et moi nous nous sommes mis d\u2019accord sur l\u2019une de ses pensionnaires. Son nom \u00e9tait Louise. Sa petite taille, ses cheveux roux, courts et fris\u00e9s, ses multiples taches de rousseur et sa tenue modeste donnaient une impression de fragilit\u00e9 propre \u00e0 mettre Antoine en confiance. Madame Kelly se leva pour aller lui dire quelques mots, puis elle quitta la pi\u00e8ce. Louise se leva \u00e0 son tour, s\u2019approcha de notre table, prit Antoine par la main pour le conduire jusqu\u2019\u00e0 une porte derri\u00e8re laquelle ils disparurent. Je restai seul au salon de musique avec quatre jeunes femmes \u00e0 faire damner tous les \u00e9tudiants de Paris.<br \/>\nApr\u00e8s le d\u00e9part d\u2019Antoine, le salon s\u2019est peupl\u00e9 de messieurs de la bonne soci\u00e9t\u00e9. Certains entraient seuls et me saluaient discr\u00e8tement d\u2019un hochement de t\u00eate avant de s\u2019installer au bar. D\u2019autres faisaient irruption par deux ou trois dans la pi\u00e8ce en riant et ne me pr\u00eataient aucune attention. Ils s\u2019asseyaient autour d\u2019une table basse et buvaient du champagne ou du cognac en discutant galamment avec les pensionnaires dont le va et vient \u00e9tait incessant. De temps en temps, un homme se levait pour suivre l\u2019une des filles et disparaitre derri\u00e8re l\u2019une des portes dans la fum\u00e9e de son cigare. J\u2019avais fini par m\u2019installer au bar pour discuter avec le barman, un grand et beau m\u00e9tis de la Martinique. Je me souviens qu\u2019il portait une veste de smoking blanche avec un \u0153illet rouge \u00e0 la boutonni\u00e8re. Il me parlait respectueusement de la pluie et du beau temps avec distinction et sans aucun accent de son pays. De temps en temps, une fille venait nous rejoindre, sans doute pour tenter sa chance aupr\u00e8s de moi, mais avec une grande discr\u00e9tion et sans jamais insister. Dr\u00f4le de soir\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019y viens, j\u2019y viens. Antoine a fini par reparaitre dans le salon de musique. C\u2019\u00e9tait bien apr\u00e8s minuit. En le regardant venir vers moi, je guettais un sourire, une g\u00eane, un air r\u00eaveur, une expression quelconque, quelque chose qui aurait pu me donner un indice sur la fa\u00e7on dont ces deux derni\u00e8res heures s\u2019\u00e9taient pass\u00e9es pour lui. Mais son visage restait impassible. Sans un mot, il a pris mon bras et m\u2019a entrain\u00e9 vers la sortie.<br \/>\nDehors, il faisait bon. Nous avons march\u00e9 jusqu\u2019au jardin du Palais-Royal, nous nous sommes assis sur un banc face \u00e0 la fontaine et l\u00e0, il s\u2019est mis \u00e0 parler. Solennel comme \u00e0 son habitude, il a commenc\u00e9 par me remercier. \u00ab\u00a0Mon cher Georges, laisse-moi t\u2019exprimer ma gratitude. Gr\u00e2ce \u00e0 toi, je viens de passer la soir\u00e9e la plus passionnante et la plus instructive de ma vie.\u00a0\u00bb Comme je lui demandai un peu plus de d\u00e9tails, il a commenc\u00e9 \u00e0 parler de sa nuit. La petite Louise \u00e9tait absolument adorable. Elle lui avait racont\u00e9 sa br\u00e8ve existence, elle qui \u00e9tait n\u00e9e dans un ch\u00e2teau \u00e9cossais des amours d\u2019un Lord et d\u2019une servante. Chass\u00e9e apr\u00e8s l\u2019accouchement, sa m\u00e8re l\u2019avait emmen\u00e9e avec elle dans une ferme anglaise du Surrey o\u00f9 elle avait trouv\u00e9 un emploi. \u00a0Orpheline \u00e0 treize ans, pourchass\u00e9e par les assiduit\u00e9s du fermier, Louise avait fui en France avec un \u00e9tudiant de passage qui l\u2019avait ramen\u00e9e \u00e0 Paris. Ils y avaient v\u00e9cu deux ann\u00e9es de bonheur. Et puis, l\u2019\u00e9tudiant \u00e9tait mort dans un accident de chemin de fer pr\u00e8s de Limoges. Seule, \u00e0 la rue et sans ressource, elle avait trouv\u00e9 un emploi de soubrette chez Madame Kelly, qui l\u2019avait prise sous sa protection et lui avait propos\u00e9 de travailler au Chabanais pour se constituer une dot. Dans deux ou trois ans, elle aurait assez d\u2019argent pour arr\u00eater le m\u00e9tier et retourner s\u2019installer en Ecosse pour y ouvrir une confiserie.<br \/>\nD\u2019un ton un peu goguenard, je lui ai dit que c\u2019\u00e9tait une bien belle et triste histoire. Il n\u2019a pas d\u00fb saisir l\u2019ironie de ma remarque, car il m\u2019a r\u00e9pondu en riant\u00a0: \u00ab\u00a0Enfin, Georges, tu ne vois pas que tout \u00e7a c\u2019est du toc\u00a0? C\u2019est une histoire mont\u00e9e de toutes pi\u00e8ces. Je suis persuad\u00e9 qu\u2019il n\u2019y a rien de vrai dans tout \u00e7a et que Louise a comme \u00e7a trois ou quatre versions qu\u2019elle sort selon le client du moment. Vu mon \u00e2ge, elle a d\u00fb me prendre pour un lyc\u00e9en romantique et sensible. Et toi, tu y aurais cru\u00a0! Tu es d\u2019un na\u00eff, mon cher\u00a0!\u00a0\u00bb Je lui demandai ensuite si Louise lui avait racont\u00e9 son histoire avant ou apr\u00e8s&#8230; la chose&#8230; \u00ab\u00a0Ni l\u2019un ni l\u2019autre, mon vieux Georges, il n\u2019y a eu ni avant, ni apr\u00e8s, parce qu\u2019il n\u2019y a rien eu.\u00a0\u00bb Et il m\u2019a expliqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait rien arriv\u00e9 de ce que j\u2019imaginais, qu\u2019ils avaient pass\u00e9 tout ce temps \u00e0 parler. Apr\u00e8s qu\u2019il lui ait dit qu\u2019il ne croyait pas un mot de son histoire, ils avaient bien ri et une sorte de confiance platonique s\u2019\u00e9tait \u00e9tablie entre eux, une \u00e9trange complicit\u00e9. Bien s\u00fbr, elle s\u2019\u00e9tait mise nue. Bien s\u00fbr, il l\u2019avait regard\u00e9e sous toutes les coutures, il l\u2019avait touch\u00e9e m\u00eame, mais comme il l\u2019aurait fait d\u2019une statue, en artiste, en anatomiste, tandis qu\u2019elle lui d\u00e9crivait les parties du corps de la femme et leur r\u00f4le dans le plaisir. De la m\u00eame mani\u00e8re, elle lui avait expliqu\u00e9 le corps de l\u2019homme et ses sensibilit\u00e9s, mais sans joindre le geste \u00e0 la parole, car il avait refus\u00e9 qu\u2019elle le touche. La seule chose \u00e0 laquelle il avait consenti, c\u2019\u00e9tait qu\u2019elle l\u2019embrasse. Elle lui avait fait promettre de ne rien dire \u00e0 Madame Kelly de leur soir\u00e9e et ils s\u2019\u00e9taient quitt\u00e9s en riant, bons amis. Il avait termin\u00e9 son r\u00e9cit en d\u00e9clarant \u00ab\u00a0Mon vieux, maintenant, je suis pr\u00eat \u00e0 affronter toutes les femmes de la terre, je sais tout d\u2019elles, je sais comment les s\u00e9duire, comment les bouleverser, comment les renverser. Et c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 toi, mon ami, gr\u00e2ce \u00e0 tes relations et \u00e0 leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Que soient lou\u00e9s Georges Cambremer et ses bonnes id\u00e9es\u00a0! B\u00e9nis soient Charles Martell et ses deux ailes\u00a0! Pour c\u00e9l\u00e9brer cette \u00e9piphanie, je t\u2019invite. Je veux aller souper quelque part o\u00f9 il y ait du monde, de la musique et des femmes&#8230; surtout des femmes.\u00a0\u00bb<br \/>\nEt c\u2019est comme \u00e7a que nous sommes partis pour la seconde partie de cette nuit m\u00e9morable&#8230;<br \/>\nMon Dieu. Bient\u00f4t quatre heures\u00a0! Je n\u2019ai pas vu le temps passer. Cela fait plus d\u2019une heure que nous parlons. Vous n\u2019en avez pas assez, d\u2019Antoine de Colmont\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, veuillez m\u2019excuser un instant.<br \/>\nAllo\u00a0? Vivianne, mon petit, voulez-vous appeler Armengeat et lui dire que j\u2019aurai une petite demi-heure de retard\u00a0? Merci.<br \/>\nBon, voil\u00e0. Antoine et moi nous sommes devant le Th\u00e9\u00e2tre du Palais Royal. Il n\u2019est qu\u2019une heure du matin et Le Nemours est ouvert. Nous entrons dans la brasserie. La salle est brillamment \u00e9clair\u00e9e, bruyante, enfum\u00e9e. La plupart des tables sont occup\u00e9es par des gens qui finissent de souper. Tout au fond, un couple se l\u00e8ve et quitte sa table. Nous la prenons. La table d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 est occup\u00e9e par six jeunes femmes qui discutent en fumant et en buvant du ros\u00e9. Elles se taisent quelques secondes pour nous observer pendant que nous nous installons, puis l\u2019une d\u2019entre elles lance une blague\u00a0\u00e0 propos de notre \u00e2ge. Elles rient. Je r\u00e9ponds par une plaisanterie et aussit\u00f4t la glace est rompue. Un quart d\u2019heure plus tard, nous avions pris place \u00e0 leur table et tandis que je flirtais gentiment avec deux ou trois d\u2019entre elles, je voyais Antoine en grande conversation avec une jolie petite brune. C\u2019\u00e9tait Sylvette. \u00c0 deux heures du matin, la brasserie fermait et on nous fit sortir. Nous sommes rest\u00e9s l\u00e0 quelques instants, devant la Com\u00e9die Fran\u00e7aise, \u00e0 discuter de fa\u00e7on confuse et puis, j\u2019ai vu Antoine me faire un petit signe de la main et s\u2019\u00e9loigner vers les guichets du Louvre avec Sylvette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, c\u2019est Sylvette qui a \u00e9t\u00e9 sa premi\u00e8re fois. C\u2019est dr\u00f4le que cela ait eu lieu le soir m\u00eame o\u00f9 il sortait vierge d\u2019une maison close, vous ne trouvez pas\u00a0? Il n\u2019avait rien voulu accepter des services professionnels que lui proposait la petite Louise, mais \u00e0 peine quelques heures plus tard, il connaissait son premier grand frisson gr\u00e2ce \u00e0 une gentille fille rencontr\u00e9e par hasard. Mais Sylvette n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 que sa premi\u00e8re fois. Elle a \u00e9t\u00e9 aussi sa premi\u00e8re liaison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, je l\u2019ai bien connue. \u00c0 vrai dire, elle n\u2019est rest\u00e9e avec Antoine que quelques mois, mais nous sommes souvent sortis ensemble. Elle voulait devenir com\u00e9dienne et elle pr\u00e9parait le Conservatoire au Cours Simon. Pour payer ses \u00e9tudes, elle \u00e9tait cousette dans une maison de couture de la rue Mogador. De temps en temps, elle obtenait des places gratuites au troisi\u00e8me balcon de la Com\u00e9die Fran\u00e7aise et elle en faisait profiter ses amies. C\u2019est comme \u00e7a que nous l\u2019avions rencontr\u00e9e ce fameux soir au Nemours\u00a0: elle sortait de voir Britannicus. Le lendemain de leur rencontre, Antoine l\u2019avait install\u00e9e dans un h\u00f4tel de la rue Saint-Lazare, tout pr\u00e8s de son travail et quinze jours plus tard, il l\u2019installait dans son appartement de la rue de Vaugirard. Parce qu\u2019il avait son appartement \u00e0 lui. Je crois que l\u2019immeuble appartenait \u00e0 sa famille. Il avait r\u00e9ussi \u00e0 persuader son p\u00e8re qu\u2019en habitant l\u00e0, il serait plus pr\u00e8s de La Sorbonne et qu\u2019il gagnerait du temps pour travailler ses cours. Je l\u2019enviais beaucoup pour \u00e7a, moi qui habitais encore chez mes parents au Trocad\u00e9ro.<br \/>\nSentimentalement, Antoine avait beaucoup investi sur Sylvette. Il \u00e9tait tr\u00e8s amoureux. Il \u00e9tait aussi tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9 par les deux mondes qu\u2019elle lui faisait d\u00e9couvrir, celui du th\u00e9\u00e2tre et celui des midinettes. De son c\u00f4t\u00e9, Sylvette, bien que je l\u2019aie crue tout \u00e0 fait d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, appr\u00e9ciait le monde facile dans lequel Antoine la faisait entrer. Oh, pas dans sa famille, bien s\u00fbr, ses parents n\u2019auraient pas admis une ouvri\u00e8re, ni m\u00eame une actrice \u00e0 leur table. D\u2019ailleurs, ils le croyaient encore innocent. Mais par Antoine, Sylvette commen\u00e7ait \u00e0 conna\u00eetre les grands restaurants, les bars chics, les cabarets \u00e0 la mode, et il faut dire qu\u2019elle y prenait go\u00fbt. Pourtant, un jour, j\u2019ai re\u00e7u d\u2019elle un coup de t\u00e9l\u00e9phone. Elle appelait d\u2019un caf\u00e9 pr\u00e8s de la Gare de Lyon et me demandait de venir la retrouver d\u2019urgence. Quand j\u2019arrivai l\u00e0-bas, elle paraissait nerveuse. Elle avait deux valises \u00e0 ses pieds et elle finissait un verre de cognac. Elle m\u2019annon\u00e7a qu\u2019elle quittait Antoine. Dans une heure, elle prendrait un train pour le midi avec un homme qu\u2019elle avait rencontr\u00e9 une semaine plus t\u00f4t. Il \u00e9tait \u00e9crivain et vivait \u00e0 Arles. Il \u00e9tait merveilleux passionnant, elle ne pouvait plus se passer de lui. \u00ab\u00a0Tu comprends, Georges, j\u2019aime beaucoup Antoine, c\u2019est un gar\u00e7on \u00e9patant, droit, intelligent, cultiv\u00e9&#8230; gentil pour tout dire. Mais avec lui, maintenant, je m\u2019ennuie. J\u2019ai besoin d\u2019autre chose, de quelque chose de moins facile, de plus intense. Alors, je pars vivre avec Olivier&#8230; \u00bb Elle n\u2019avait pas le courage d\u2019annoncer la rupture \u00e0 Antoine et elle me chargeait de le faire \u00e0 sa place, moi, son meilleur ami. Je lui ai dit : \u00ab\u00a0Et ta carri\u00e8re\u00a0? Tu crois que tu vas percer comme actrice \u00e0 Arles ? C\u2019est tr\u00e8s joli, Arles, mais c\u2019est un trou, tu sais\u00a0!\u00a0\u00bb Mais sa carri\u00e8re ne comptait plus&#8230; de toute fa\u00e7on, elle n\u2019arriverait jamais \u00e0 rien, il y avait trop de monde sur les rangs, trop de jolies filles plus dou\u00e9es qu\u2019elles&#8230; Elle a pris ses deux valises et m\u2019a plant\u00e9 l\u00e0 avec un baiser sur le front en le disant : \u00ab\u00a0Surtout, sois gentil avec Antoine&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nElle quittait Antoine et elle me demandait d\u2019\u00eatre gentil avec lui ! Les femmes sont incroyables&#8230;<br \/>\nVous savez, il va vraiment falloir que je vous laisse. Je suis d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s en retard. En deux mots, sachez que quand je lui ai annonc\u00e9 le d\u00e9part de Sylvette, Antoine n\u2019a pas bronch\u00e9, pas devant moi en tout cas. Mais je ne l\u2019ai pas revu de toute une semaine. La semaine suivante, je suis all\u00e9 chez lui. Je l\u2019ai trouv\u00e9 chang\u00e9, amer, plus fort, plus s\u00fbr de lui. Il avait d\u00e9cid\u00e9 de ne plus jamais aimer, mais il ne \u00e0 renon\u00e7ait pas aux femmes pour autant. Dor\u00e9navant, il choisirait des femmes qu\u2019il entretiendrait, comme disait son p\u00e8re, et auxquelles il ne pourrait pas s\u2019attacher. Et pour en \u00eatre certain, le moyen qu\u2019il avait trouv\u00e9, c\u2019\u00e9tait d\u2019en changer r\u00e9guli\u00e8rement, syst\u00e9matiquement. C\u2019\u00e9tait bien dans sa mani\u00e8re, ce genre de d\u00e9cision exalt\u00e9e, d\u00e9finitive, enfantine. Bien s\u00fbr, je n\u2019y avais pas cru, mais il s\u2019y est tenu, notamment avec Simone, la fille qui est sur la photo, et avec d\u2019autres&#8230; Et puis un jour, il a retrouv\u00e9 Isabelle qui revenait du Liban. Ils se sont mari\u00e9s. J\u2019\u00e9tais le t\u00e9moin d\u2019Antoine. J\u2019\u00e9tais content pour lui qu\u2019il change de vie, mais je perdais un compagnon de d\u00e9bauche. Non&#8230;, d\u00e9bauche n\u2019est pas le mot qui convient. C\u2019est bien trop fort et \u00e7a ne correspond pas \u00e0 ce qu\u2019Antoine et moi faisions ensemble. Disons que c\u2019est mon camarade de jeu que je perdais \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isabelle est une femme \u00e9patante. Vous l\u2019avez rencontr\u00e9e, je crois\u00a0? Alors, vous avez pu en juger. Elle a beaucoup chang\u00e9 depuis la mort d\u2019Antoine et nous ne nous voyons plus beaucoup, mais je garde une grande affection pour elle&#8230;.<br \/>\nBon, eh bien voil\u00e0, mon cher Stiller, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 ravi de faire votre connaissance. Il faut que je vous quitte maintenant : il y a un conseiller du ministre qui m\u2019attend depuis d\u00e9j\u00e0 une vingtaine de minutes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9coutez, ce qui s\u2019est pass\u00e9 apr\u00e8s leur mariage, Isabelle vous l\u2019a racont\u00e9, n\u2019est-ce pas ? Je ne vois pas ce que je pourrais vous dire de plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous parler de moi\u00a0? Mais pourquoi faire\u00a0? Je croyais que c\u2019\u00e9tait Antoine qui vous int\u00e9ressait. De toute fa\u00e7on, vous en savez d\u00e9j\u00e0 beaucoup, ne serait-ce que sur ma jeunesse&#8230; Non, je ne vois pas l\u2019int\u00e9r\u00eat. Vraiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui voulez-vous que \u00e7a int\u00e9resse ? J\u2019ai \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 comme tout le monde. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 fait prisonnier et j\u2019ai eu la chance de pouvoir m\u2019\u00e9vader tr\u00e8s vite. J\u2019ai fait un peu de R\u00e9sistance et apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, je suis entr\u00e9 dans un cabinet minist\u00e9riel. La suite va de soi. \u00c0 vrai dire, je n\u2019ai rien fait de bien glorieux. J\u2019ai surtout eu beaucoup de chance, vous savez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si vous y tenez vraiment&#8230; c\u2019est cela&#8230; \u00e9ventuellement, oui. Prenez donc contact avec Viviane, elle vous indiquera mes disponibilit\u00e9s. Elles ne sont pas tr\u00e8s nombreuses, je le crains. Ah\u00a0! mais j\u2019y pense ! Vous rentrez en Am\u00e9rique la semaine prochaine, je crois\u00a0? Alors, \u00e7a ne va pas \u00eatre possible, parce que moi, je pars apr\u00e8s-demain en voyage officiel en Indochine pour trois semaines et d\u2019ici l\u00e0, je n\u2019ai vraiment pas une minute \u00e0 moi. Je suis sinc\u00e8rement d\u00e9sol\u00e9, \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 avec grand plaisir, mais vous voyez&#8230; enfin&#8230; Il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 vous souhaiter une excellente fin de s\u00e9jour \u00e0 Paris. Je vous raccompagne. Au revoir, Monsieur Stiller.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">*<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonsoir, Monsieur Stiller. Vous avez trouv\u00e9 facilement\u00a0? J\u2019aime bien l\u2019Empire C\u00e9leste, c\u2019est un endroit calme et la cuisine y est excellente. Nous y serons tranquilles pour parler. Vous n\u2019avez rien contre la cuisine chinoise, j\u2019esp\u00e8re\u00a0? Au contraire\u00a0? Eh bien, tant mieux&#8230; Ah\u00a0! Bonsoir, Monsieur Wang&#8230; Ma secr\u00e9taire vous a bien command\u00e9 un canard laqu\u00e9 pour deux personnes\u00a0? Parfait\u00a0! Avec une bouteille de Ch\u00e2teau Minuty, s\u2019il vous plait. Je vous remercie&#8230;Ah\u00a0! Et puis aussi deux cachets d\u2019aspirine&#8230; J\u2019ai un de ces maux de t\u00eate &#8230; Depuis que je suis rentr\u00e9 d\u2019Hano\u00ef, je ne me sens pas tr\u00e8s bien, le soir surtout. Je dois avoir un peu de fi\u00e8vre. Vous savez, dans ces pays, on est \u00e0 la merci du premier microbe qui passe. Enfin&#8230; Cela va passer&#8230;<br \/>\nAinsi, vous avez d\u00e9cid\u00e9 de prolonger votre s\u00e9jour \u00e0 Paris\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est amusant, parce que de mon c\u00f4t\u00e9, mon voyage en Indochine a \u00e9t\u00e9 \u00e9court\u00e9. Oui, j\u2019\u00e9tais parti \u00e0 Saigon pour pr\u00e9parer le voyage du ministre, mais il a \u00e9t\u00e9 annul\u00e9 en derni\u00e8re minute \u00e0 cause des nouvelles tensions avec le Vietminh.<br \/>\nMon voyage \u00e9court\u00e9, votre s\u00e9jour prolong\u00e9, c\u2019est une vraie chance\u00a0: nous allons pouvoir reprendre notre conversation. Mais avant, dites-moi, qu\u2019est-ce que vous avez donc fait \u00e0 Bob Dunbarr pour qu\u2019il vous aime \u00e0 ce point\u00a0? Savez-vous qu\u2019il a fait le si\u00e8ge de Viviane jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il obtienne pour vous le rendez-vous de ce soir\u00a0? Bob est un bon ami \u00e0 moi. Nous avons v\u00e9cu ensemble des \u00e9v\u00e8nements extraordinaires. Et puis aujourd\u2019hui, \u00e0 Paris, est-ce qu\u2019on peut refuser quelque chose \u00e0 un membre de l\u2019Ambassade des \u00c9tats-Unis\u00a0?<br \/>\nGoutez\u00a0! C\u2019est un excellent ros\u00e9 de Provence. J\u2019ai pens\u00e9 que \u00e7a vous plairait davantage qu\u2019un bordeaux&#8230;<br \/>\nBien\u00a0! Alors, Dashiell&#8230; vous permettez que je vous appelle Dashiell\u00a0? \u00c0 propos, appelez-moi donc Georges, cela sera plus facile&#8230; Alors, Dashiell, qu\u2019est-ce que je peux faire pour vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Volontiers, mais vous savez, comme je vous l\u2019ai dit la derni\u00e8re fois, je ne vois pas qui cela pourrait int\u00e9resser. Enfin&#8230; puisque vous y tenez&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La politique\u00a0? Oh\u00a0! Vous savez, la politique&#8230; C\u2019est vrai qu\u2019aujourd\u2019hui, vous me voyez dans un gouvernement de centre-gauche, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, je pensais plut\u00f4t comme mon p\u00e8re. Ses sympathies allaient vers le parti R\u00e9publicain, une sorte de centrisme de droite. Je pensais \u00e0 peu pr\u00e8s comme lui, peut-\u00eatre encore en un peu plus mod\u00e9r\u00e9. Avec Antoine, je ne parlais jamais politique. D\u2019abord, cela avait \u00e9t\u00e9 la cause d\u2019une brouille qui avait dur\u00e9 trois ans. Vous vous souvenez\u00a0? Certes, j\u2019avais du mal \u00e0 accepter le fait qu\u2019il soit royaliste et que son p\u00e8re soutienne activement l\u2019Action Fran\u00e7aise, mais je ne voulais pas perdre \u00e0 nouveau mon meilleur ami et je m\u2019abstenais donc d\u2019aborder le sujet. De son c\u00f4t\u00e9, si Antoine avait des opinions politiques bien tranch\u00e9es, il ne cherchait pas \u00e0 les imposer, ni m\u00eame \u00e0 les faire connaitre.<br \/>\nEn fait, \u00e0 cette \u00e9poque, la politique ne m\u2019int\u00e9ressait pas. L\u2019ann\u00e9e de mon int\u00e9gration \u00e0 Polytechnique, en 34, il y avait eu les \u00e9meutes, celles qui ont amen\u00e9 un peu plus tard le Front Populaire. La crise de 29 \u00e9tait encore bien pr\u00e9sente et tout allait plut\u00f4t mal. Il y avait sans arr\u00eat des <em>affaires<\/em>, c\u2019est comme \u00e7a que l\u2019on appelait les scandales de corruption. Les gens n\u2019avaient plus confiance en rien. Alors, la politique, vous savez, cela m\u2019\u00e9c\u0153urait plut\u00f4t. Et puis de toute fa\u00e7on, faire de la politique ou m\u00eame seulement en parler, \u00e0 l\u2019X, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t mal vu parce que c\u2019est avant tout une \u00e9cole militaire. Alors, je restais \u00e0 l\u2019\u00e9cart et, sur ce plan-l\u00e0, je peux dire que ma vie d\u2019\u00e9tudiant a \u00e9t\u00e9 calme.<br \/>\nApr\u00e8s, bien s\u00fbr, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 certaines choses, et en particulier j\u2019ai compris que, justement, on ne peut pas se tenir totalement \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la politique si l\u2019on veut \u00eatre utile \u00e0 son pays. Je pense sinc\u00e8rement que devant certains \u00e9v\u00e8nements, on doit s\u2019engager. C\u2019est ce que j\u2019ai fait, pendant l\u2019Occupation tout d\u2019abord, puis \u00e0 la Lib\u00e9ration, de plus en plus clairement, vers les Radicaux puis au sein de la Gauche. Bien s\u00fbr, je suis parti de la Droite, disons la droite r\u00e9publicaine et vous me voyez aujourd\u2019hui \u00e0 gauche, mais c\u2019est une \u00e9volution dont je n\u2019ai pas \u00e0 rougir, et je suis s\u00fbr que, s\u2019il avait v\u00e9cu, mon p\u00e8re m\u2019aurait approuv\u00e9. J\u2019aime \u00e0 penser qu\u2019il serait m\u00eame fier de me voir servir mon pays dans ce minist\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant\u00a0? Mais avant, il y a eu la guerre, vous savez\u00a0? Je vous l\u2019ai dit, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 comme tout le monde. En sortant de Polytechnique, j\u2019avais le grade de sous-lieutenant. J\u2019ai fait deux ans de service militaire, dont une ann\u00e9e dans la garnison de Metz, et une ann\u00e9e \u00e0 Hano\u00ef, au cabinet du Gouverneur G\u00e9n\u00e9ral. J\u2019\u00e9tais en permission en France au moment de la d\u00e9claration de guerre. Il n\u2019\u00e9tait pas question de me renvoyer en Indochine et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement affect\u00e9 \u00e0 la ligne Maginot, dans le secteur de Maubeuge. Les premiers mois ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9tranges. Nous \u00e9tions en guerre, et nous restions, immobiles, calfeutr\u00e9s dans nos fortifications \u00e0 observer ceux d\u2019en face \u00e0 la jumelle. Et ceux d\u2019en face, ce n\u2019\u00e9tait pas des Allemands, c\u2019\u00e9tait des Belges\u00a0! Une \u00ab\u00a0Dr\u00f4le de Guerre\u00a0\u00bb, je vous assure\u00a0! Et puis, le 10 mai 40, la Wehrmacht a envahi la Belgique et nous nous sommes retrouv\u00e9s face aux Allemands. En une semaine, le secteur de Maubeuge est tomb\u00e9 et le reste de l\u2019 \u00ab\u00a0infranchissable\u00a0\u00bb ligne n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 le faire \u00e0 son tour. La premi\u00e8re arm\u00e9e terrestre du monde, balay\u00e9e en quelques jours. Et moi, j\u2019\u00e9tais fait prisonnier.<br \/>\nJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 intern\u00e9 \u00e0 Hazebrouck pendant deux mois. C\u2019\u00e9tait un camp pour officiers, mais nous n\u2019\u00e9tions s\u00e9par\u00e9s des hommes de troupes que par deux ou trois rang\u00e9es de barbel\u00e9s. Je me souviens que nous \u00e9vitions de nous approcher de la cl\u00f4ture parce que nous nous faisions insulter par les soldats. Ils nous traitaient d\u2019incapables, de vendus&#8230; Il faut les comprendre : ces esprits simples ne pouvaient pas expliquer la d\u00e9faite autrement que par l\u2019incomp\u00e9tence ou la trahison de ceux qui les commandaient. Mais moi, je savais bien que nos officiers n\u2019y \u00e9taient pour rien. Dans leur grande majorit\u00e9, ils \u00e9taient loyaux et bien form\u00e9s, mais c\u2019\u00e9tait \u00e0 la t\u00eate que nous avions \u00e9t\u00e9 trahis. Oh, nous n\u2019avions pas \u00e9t\u00e9 trahis sciemment, mais par la corruption des hommes politiques qui s\u2019\u00e9taient succ\u00e9d\u00e9s depuis la grande guerre et par le pass\u00e9isme des officiers sup\u00e9rieurs. Je pense que c\u2019est de cette \u00e9poque, celle du camp d\u2019Hazebrouck, que date le d\u00e9but de ma prise de conscience politique.<br \/>\nBref, nous \u00e9tions des milliers d\u2019officiers, des centaines de milliers de soldats, \u00e0 attendre on ne savait pas quoi. Des bruits couraient partout, tout le temps\u00a0: nous allions \u00eatre tous lib\u00e9r\u00e9s bient\u00f4t, d\u00e8s que l\u2019armistice serait sign\u00e9, ou bien les lib\u00e9rations concerneraient seulement certaines professions, ou bien&#8230; ou bien&#8230; C\u2019est quand j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que personne ne savait rien et que les fausses nouvelles prolif\u00e9raient que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 guetter la moindre occasion d\u2019\u00e9vasion. Je pensais qu\u2019un jour ou l\u2019autre, nous allions \u00eatre emmen\u00e9s en Allemagne et qu\u2019il fallait s\u2019\u00e9vader tant que nous \u00e9tions encore en France. Apr\u00e8s, ce serait mille fois plus difficile. Il faut dire que j\u2019ai eu une chance extraordinaire. Aussi incroyable que cela puisse para\u00eetre, l\u2019officier sup\u00e9rieur fran\u00e7ais qui commandait le camp de Hazebrouck avait obtenu du commandant allemand d\u2019organiser une visite aux officiers bless\u00e9s qui avaient \u00e9t\u00e9 hospitalis\u00e9s \u00e0 Armenti\u00e8res. Je me suis d\u00e9brouill\u00e9 pour faire partie du groupe de visiteurs et j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 m\u2019\u00e9vader en sautant du camion au retour. Ensuite, je me suis cach\u00e9 de ferme en ferme. La plupart avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9sert\u00e9es mais j\u2019y trouvais toujours de quoi manger et surtout de quoi m\u2019habiller en civil. Deux semaines plus tard, je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le matin o\u00f9 je suis arriv\u00e9 avenue d\u2019Eylau, ma m\u00e8re s\u2019est tout de suite affol\u00e9e. Elle disait qu\u2019en tant qu\u2019officier \u00e9vad\u00e9, j\u2019allais \u00eatre recherch\u00e9 par les Allemands, que je risquais d\u2019\u00eatre envoy\u00e9 dans un camp en Allemagne ou m\u00eame pire. Il fallait absolument que je me fasse faire des faux papiers. C\u2019est ce que j\u2019ai fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh \u00e7a, \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile\u00a0! Pendant les premiers mois qui ont suivi la d\u00e9b\u00e2cle, le gouvernement n\u00e9gociait avec les Allemands la lib\u00e9ration de certaines cat\u00e9gories de prisonniers, celles qui \u00e9taient indispensables au fonctionnement du pays, les gendarmes, les pompiers, les cheminots, ce genre de m\u00e9tier. Tant que les prisonniers \u00e9taient encore sur le territoire fran\u00e7ais, les lib\u00e9rations se faisait dans un grand d\u00e9sordre administratif et en dehors de toute logique. Les soldats lib\u00e9r\u00e9s recevaient un certificat de d\u00e9mobilisation sign\u00e9 \u00e0 la fois par les autorit\u00e9s d\u2019occupation et par l\u2019officier sup\u00e9rieur fran\u00e7ais qui commandait la r\u00e9gion o\u00f9 se trouvait le camp. Ils \u00e9taient alors ray\u00e9s des listes allemandes et ne risquaient plus de faire l\u2019objet de recherches. C\u2019est ce genre de papier que j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 me faire faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re \u00e9tait mort depuis plusieurs ann\u00e9es, mais ma m\u00e8re avait gard\u00e9 certaines de ses relations. C\u2019est comme cela qu\u2019un vieil ami de mon p\u00e8re qui avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00e0 Vichy a pu me faire \u00e9tablir le fameux certificat. Il \u00e9tait conseiller au cabinet du Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019Int\u00e9rieur et il avait acc\u00e8s \u00e0 un grand nombre de certificats en blanc pr\u00e9 sign\u00e9s par l\u2019ambassadeur d\u2019Allemagne et par le G\u00e9n\u00e9ral Weygand. Le mien avait donc tous les aspects de la r\u00e9gularit\u00e9.<br \/>\nCet ami de mon p\u00e8re, c\u2019est Abel Cottard&#8230; Monsieur Wang, s\u2019il vous plait, puis-je vous demander encore deux aspirines\u00a0? Cette migraine ne veut pas passer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, non, cela va aller, je vous assure.<br \/>\nCet ami de mon p\u00e8re, c\u2019est Abel Cottard. Vous avez entendu parler de lui certainement\u00a0? Non\u00a0? Il est mort dans des circonstances tragiques en 43. Je vous en reparlerai surement.<br \/>\nBon, un jour que Cottard \u00e9tait de passage \u00e0 Paris, c\u2019\u00e9tait d\u00e9but septembre, un peu plus d\u2019un mois apr\u00e8s mon \u00e9vasion, il est venu diner chez nous. Il m\u2019a demand\u00e9 de lui parler de mes ann\u00e9es de pr\u00e9pa et de Polytechnique, et puis de mon s\u00e9jour \u00e0 Hano\u00ef. Il s\u2019int\u00e9ressait aussi beaucoup \u00e0 mes impressions de jeune officier sur les conditions d\u2019internement des prisonniers dans un camp allemand. En retour, je lui posais des questions sur le Mar\u00e9chal, sur la fa\u00e7on dont il comptait diriger la France et sur ses intentions vis-\u00e0-vis des Allemands. Au d\u00e9but, il ne donnait que des r\u00e9ponses convenues, \u00ab\u00a0le Mar\u00e9chal se sacrifiait pour la Nation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0P\u00e9tain allait redresser le pays en restaurant ses valeurs morales\u00a0\u00bb, toute cette sorte de choses que les journaux et la radio r\u00e9p\u00e9taient tous les jours. \u00c0 la fin du repas, ma m\u00e8re s\u2019\u00e9tait retir\u00e9e et nous restions seuls \u00e0 la table du diner. Au fur et \u00e0 mesure que la soir\u00e9e avan\u00e7ait, le discours de Cottard \u00e9voluait, sinon vers une critique de Vichy, du moins vers une position plus nuanc\u00e9e, une position d\u2019attente. Au moment du cognac, il s\u2019est lanc\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9coutez, m\u2019a-t-il dit, \u00e0 Vichy, nous aurions besoin de jeunes gens comme vous. Ce que je vais vous dire doit rester absolument confidentiel. M\u00eame madame votre m\u00e8re ne doit rien savoir. Voil\u00e0\u00a0: les minist\u00e8res sont remplis d\u2019hommes de droite, tr\u00e8s conservateurs, antir\u00e9publicains et, pour beaucoup d\u2019entre eux, antis\u00e9mites&#8230; des fascistes ou tout comme. Le Mar\u00e9chal est un grand homme, c\u2019est vrai, mais c\u2019est aussi un homme \u00e2g\u00e9. Nous sommes quelques-uns \u00e0 craindre que l\u2019influence de l\u2019extr\u00eame droite ne le fasse basculer vers une collaboration trop \u00e9troite avec les Allemands. Je fais partie d\u2019un petit groupe confidentiel de gens au sein des cabinets minist\u00e9riels. C\u2019est le groupe H4. Tout en \u00e9tant loyaux envers le Mar\u00e9chal, nous souhaitons nous opposer \u00e0 une d\u00e9rive fasciste qu\u2019on ne voit que trop venir.\u00a0En vous \u00e9coutant tout \u00e0 l\u2019heure, j\u2019ai cru comprendre que vous \u00eates visc\u00e9ralement patriote mais que vos opinions sont plut\u00f4t mod\u00e9r\u00e9es. Ce sont des qualit\u00e9s que nous appr\u00e9cions. Nous pensons que vous pourriez \u00eatre utile \u00e0 la France si vous acceptiez d\u2019entrer en tant que fonctionnaire dans un cabinet minist\u00e9riel. Qu\u2019en pensez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\nCottard avait raison\u00a0: j\u2019\u00e9tais \u00ad\u2014 je suis toujours \u2014 visc\u00e9ralement patriote et, \u00e0 vrai dire, comme tout le monde \u00e0 l\u2019\u00e9poque, je dois bien avouer que j\u2019admirais le Mar\u00e9chal P\u00e9tain \u2014 oui, je sais, c\u2019est mal vu aujourd\u2019hui \u2014 mais en m\u00eame temps, j\u2019\u00e9tais tout \u00e0 fait antiallemand. La d\u00e9faite de la France m\u2019avait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, son occupation m\u2019\u00e9tait insupportable, mais j\u2019\u00e9tais d\u00e9sorient\u00e9. Litt\u00e9ralement, depuis un mois que j\u2019\u00e9tais revenu \u00e0 Paris, je ne savais pas quoi faire de ma vie. Un de mes camarades de promotion m\u2019avait propos\u00e9 de partir avec lui rejoindre le G\u00e9n\u00e9ral De Gaulle. Il comptait passer en Espagne puis gagner l\u2019Angleterre par Gibraltar ou par le Portugal, il n\u2019\u00e9tait pas bien fix\u00e9. J\u2019h\u00e9sitais. Bien s\u00fbr, il y avait certainement des risques importants \u00e0 franchir toutes ces fronti\u00e8res, mais ce n\u2019est pas \u00e7a qui me retenait. C\u2019\u00e9tait en fait que peu de gens connaissaient ce dr\u00f4le de G\u00e9n\u00e9ral De Gaulle et qu\u2019encore moins lui faisaient confiance. Et puis il faut se rappeler qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, Hitler \u00e9tait victorieux partout et que beaucoup pensaient que l\u2019Angleterre n\u2019allait pas tarder \u00e0 \u00eatre envahie \u00e0 son tour. Beaucoup de patriotes se demandait alors s\u2019il valait mieux, pour servir la France, partir en Angleterre pour reprendre la lutte un peu plus tard ou rester pour se rendre utile \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<br \/>\nEt voil\u00e0 que tout d\u2019un coup, on m\u2019offrait une place d\u2019o\u00f9 je pourrais servir le pays. Certes, il s\u2019agissait de travailler pour un gouvernement de collaboration, un gouvernement soumis \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 allemande. Mais Cottard m\u2019avait convaincu qu\u2019avec son groupe d\u2019amis, je pourrais agir, orienter la politique, pr\u00e9server P\u00e9tain des influences fascisantes de beaucoup de ses collaborateurs. Alors, j\u2019ai accept\u00e9. D\u00e9but novembre, je d\u00e9m\u00e9nageai \u00e0 Vichy. J\u2019entrai comme fonctionnaire d\u00e9tach\u00e9 au Gouvernement de l\u2019\u00c9tat Fran\u00e7ais. Mon poste officiel \u00e9tait deuxi\u00e8me adjoint au Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral du Minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus ou moins&#8230; enfin, disons, pas tout de suite. Les choses ne sont jamais simples, vous savez&#8230; rien n\u2019est jamais tout blanc ou tout noir. D\u2019abord, il faut comprendre que je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un fonctionnaire parmi d\u2019autres. Je d\u00e9butais, on ne me confiait que des t\u00e2ches sans importance, organiser des r\u00e9unions, \u00e9tablir des comptes rendus, faire des recherches de d\u00e9tail. Cottard \u00e9tait souvent \u00e0 Paris et je le voyais tr\u00e8s peu, j\u2019ignorais tout des ficelles du pouvoir, je ne connaissais m\u00eame pas les noms de tout les membres du H4. Je restais donc prudent, je m\u2019effor\u00e7ais de faire mon travail du mieux possible, j\u2019observais, j\u2019apprenais&#8230;<br \/>\nAu d\u00e9but, les options du Gouvernement ne me choquaient pas vraiment\u00a0: j\u2019avais d\u00e9couvert que le souci de la plupart des gens qui \u00e9taient au pouvoir, ce n\u2019\u00e9tait pas de collaborer avec les Allemands mais de prendre leur revanche sur le vieux syst\u00e8me parlementaire : la classe politique s\u2019\u00e9tait d\u00e9consid\u00e9r\u00e9e par son impuissance et sa corruption ; elle avait amen\u00e9 le pays l\u00e0 o\u00f9 il en \u00e9tait, et il n\u2019\u00e9tait que temps de s\u2019en d\u00e9barrasser. Mis \u00e0 part leur d\u00e9sir de revanche et les quelques exc\u00e8s qu\u2019il provoquait, je n\u2019\u00e9tais pas loin de penser comme eux. Pourtant, certaines des premi\u00e8res mesures prises par Vichy m\u2019avaient profond\u00e9ment troubl\u00e9\u00a0: la condamnation \u00e0 mort par contumace de De Gaulle et de quelques autres officiers \u00ab\u00a0d\u00e9serteurs\u00a0\u00bb, les premi\u00e8res lois raciales qui interdisaient certaines professions aux gens de race juive. Je m\u2019en \u00e9tais ouvert \u00e0 Cottard. Il m\u2019avait rassur\u00e9 en me disant qu\u2019elles n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 prises que pour donner des gages aux Allemands et qu\u2019elles ne seraient jamais appliqu\u00e9es.<br \/>\nPendant quelques mois, j\u2019ai vraiment cru qu\u2019avec les H4, je pourrai orienter la politique du gouvernement dans le bon sens. \u00c0 cette \u00e9poque, on appelait \u00e7a la R\u00e9volution Nationale : cela consistait \u00e0 faire table rase de la III<sup>\u00e8me<\/sup> R\u00e9publique, cr\u00e9er un nouveau cadre l\u00e9gal et administratif pour mettre en place une R\u00e9publique plus forte, plus juste, plus propre et finalement plus humaine. Et il faut bien reconnaitre que c\u2019est pendant cette p\u00e9riode qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 mises en place de nombreuses r\u00e9formes en mati\u00e8re sociale et \u00e9conomique dont nous avons h\u00e9rit\u00e9 et que le gouvernement actuel entend bien maintenir et am\u00e9liorer. Comme beaucoup de gens de bonne foi, je me rendais bien compte qu\u2019on ne parlait pas beaucoup de R\u00e9publique, de d\u00e9mocratie, de libert\u00e9 ni d\u2019\u00e9galit\u00e9, mais je pensais que c\u2019\u00e9tait un mal pour un bien, que le pays avait besoin d\u2019un grand nettoyage et qu\u2019apr\u00e8s, dans cinq ans, dans dix ans, il serait possible de r\u00e9tablir une vraie d\u00e9mocratie dans une Europe en paix.<br \/>\nMais mon aveuglement n\u2019a pas dur\u00e9 tr\u00e8s longtemps. Chaque jour, le groupe H4 perdait de son influence, ses membres \u00e9taient remplac\u00e9s les uns apr\u00e8s les autres par de froids technocrates sans \u00e2me ou par de furieux r\u00e9actionnaires. Il n\u2019\u00e9tait toujours pas question de r\u00e9tablir le S\u00e9nat et la Chambre. On annon\u00e7ait d\u2019ailleurs des proc\u00e8s en trahison contre plusieurs parlementaires.<br \/>\nContrairement \u00e0 ce dont Cottard m\u2019avait assur\u00e9, les lois raciales commen\u00e7aient \u00e0 \u00eatre appliqu\u00e9es de plus en plus strictement. D\u2019ailleurs, il f\u00fbt limog\u00e9 en mai 41 apr\u00e8s un accrochage avec Darlan \u00e0 propos de Bousquet. J\u2019avais rencontr\u00e9 Bousquet deux ou trois fois et sa nomination \u00e0 la t\u00eate de la police ne me laissait rien pr\u00e9sager de bon. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s perturb\u00e9 par tout ce qui se passait et je commen\u00e7ais \u00e0 agiter l\u2019id\u00e9e de flanquer ma d\u00e9mission au ministre avec fracas. En juillet, j\u2019allai voir Cottard pour lui demander conseil. Depuis sa disgr\u00e2ce, il avait \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 \u00e0 un poste subalterne \u00e0 la pr\u00e9fecture de r\u00e9gion \u00e0 Marseille. Nous ne sommes rest\u00e9s que quelques minutes dans son bureau, une sorte de grand placard sur cour, dans lequel il r\u00e9gnait une chaleur de four, et puis il m\u2019a emmen\u00e9 d\u00e9jeuner dans un petit bistrot proche de l\u2019Op\u00e9ra. L\u2019endroit \u00e9tait sombre, frais et d\u00e9sert. Il a command\u00e9 pour nous deux du poisson et une bouteille de vin de Bandol et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 lui expliquer ce que j\u2019avais sur le c\u0153ur. Quand j\u2019ai eu fini, il m\u2019a dit qu\u2019il partageait beaucoup de mes sentiments et qu\u2019il comprenait parfaitement mon trouble devant l\u2019\u00e9volution du r\u00e9gime de Vichy. Lui-m\u00eame avait profond\u00e9ment r\u00e9vis\u00e9 sa fa\u00e7on de voir les choses. Par contre, il \u00e9tait totalement oppos\u00e9 \u00e0 ce que je d\u00e9missionne. \u00ab\u00a0D\u00e9missionner ? Pour faire quoi ? m\u2019a-t-il demand\u00e9.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Pour pouvoir m\u2019opposer \u00e0 ce gouvernement, pour lutter contre le r\u00e9gime totalitaire qui s\u2019installe, pour participer \u00e0 un r\u00e9tablissement d\u2019une vraie r\u00e9publique&#8230;\u00a0\u00bb Je m\u2019emballais et je commen\u00e7ais \u00e0 parler trop fort. Il me demanda de me calmer et de r\u00e9fl\u00e9chir : \u00ab\u00a0Vous \u00eates conscient que lutter contre Vichy, \u00e0 un moment o\u00f9 \u00e0 un autre, ce sera in\u00e9vitablement lutter contre les Allemands, et qu\u2019il vous faudra in\u00e9vitablement, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, prendre le maquis ou partir \u00e0 Londres ? \u00bb Je lui avouai que j\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 tout cela et que ma conviction \u00e9tait faite : pour r\u00e9tablir la d\u00e9mocratie en France, il fallait d\u2019abord la lib\u00e9rer et pour cela combattre les Allemands. Je souhaitais bien s\u00fbr connaitre son avis mais je penchais pour rejoindre De Gaulle. \u00ab\u00a0Et vous retrouver avec quelques milliers d\u2019autres, incorpor\u00e9 dans la l\u00e9gion des volontaires des Forces fran\u00e7aises libres ? me dit-il. Ce serait honorable, courageux m\u00eame, mais inefficace. R\u00e9fl\u00e9chissez, mon petit. Pensez \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 vous \u00eates actuellement : au c\u0153ur du syst\u00e8me qui d\u00e9cide de l\u2019organisation du pays, de sa police, de sa production industrielle, de sa politique vis \u00e0 vis de l\u2019empire colonial et surtout, surtout, vous \u00eates l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on re\u00e7oit les souhaits, disons plut\u00f4t les ordres de Berlin.\u00a0 Ne vous y trompez pas, aujourd\u2019hui, la guerre n\u2019est plus seulement une affaire de nombre de chars, de bombardiers et de cuirass\u00e9s, c\u2019est aussi et surtout une affaire de renseignement.<br \/>\nQue penseriez-vous d\u2019en faire ? Avec un peu d\u2019habilet\u00e9 et de courage, vous pourriez \u00eatre d\u2019une tr\u00e8s grande utilit\u00e9 pour De Gaulle, vous savez ? \u00bb<br \/>\nPour la deuxi\u00e8me fois en moins d\u2019un an, on me proposait un engagement radical et c\u2019\u00e9tait le m\u00eame Cottard qui m\u2019avait engag\u00e9 \u00e0 servir Vichy qui m\u2019incitait \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 le combattre. Bien s\u00fbr, il avait raison : un soldat de plus ou de moins dans les rangs des F.F.L., quelle importance ? Mais un agent au sein du gouvernement ennemi, c\u2019\u00e9tait inesp\u00e9r\u00e9. Bien s\u00fbr rester \u00e0 Vichy, dans ce milieu d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de la collaboration, ce serait p\u00e9nible. Je savais que j\u2019aurais du mal \u00e0 toujours dissimuler mes sentiments, mais au moins je servirais la France, la vraie, plus efficacement qu\u2019en allant faire le coup de feu dans le maquis ou en Afrique du Nord.<br \/>\nMa d\u00e9cision \u00e9tait prise et je le dis \u00e0 Cottard.<br \/>\n\u00ab\u00a0Tr\u00e8s bien, a-t-il dit. Je prends cela comme votre parole d\u2019officier. Maintenant, vous allez retourner \u00e0 Vichy. Trouvez une bonne explication pour ce voyage \u00e0 Marseille. Reprenez votre travail et m\u00eame si certaines t\u00e2ches vous \u00e9c\u0153urent, ne changez rien, ne faites de z\u00e8le ni dans un sens ni dans un autre. Soyez un fonctionnaire modeste et mod\u00e8le, ne prenez pas de risques, \u00e9coutez, regardez, ne notez rien, souvenez-vous. Dans un mois, dans trois mois, dans six, on vous enverra quelqu\u2019un qui vous dira quoi faire. Voulez-vous choisir un nom de guerre ? Ce sera en m\u00eame temps le mot de reconnaissance pour votre futur contact.\u00a0\u00bb<br \/>\nJe ne sais pas pourquoi \u00e7a m\u2019est revenu \u00e0 l\u2019esprit d\u2019un seul coup, mais je n\u2019ai pas h\u00e9sit\u00e9 une seconde et j\u2019ai dit \u00ab\u00a0Charles Martell avec deux ailes\u00a0\u00bb<br \/>\nCottard a acquiesc\u00e9, il a fait signe au patron de mettre la note sur son compte et en se levant pour partir, il m\u2019a dit : \u00ab\u00a0Moi, je suis Guermantes. Je vous laisse. Mais avant, laissez-moi vous dire une derni\u00e8re chose : ne soyez plus jamais imprudent comme vous l\u2019avez \u00e9t\u00e9 aujourd\u2019hui avec moi. J\u2019aurais pu tout aussi bien \u00eatre un fid\u00e8le de Vichy et vous d\u00e9noncer aussit\u00f4t. Ne faites plus jamais part de vos vrais sentiments ni de votre activit\u00e9 \u00e0 qui que ce soit, votre ma\u00eetresse, votre m\u00e8re, votre confesseur&#8230; personne, je dis bien personne.\u00a0\u00bb Et il a achev\u00e9 dans un sourire : \u00ab\u00a0Et maintenant, adieu, Charles Martell avec deux ailes, et bonne chance\u00a0\u00bb.<br \/>\nDeux mois plus tard, on m\u2019a fix\u00e9 un rendez-vous le long de la promenade du Lac d\u2019Allier. C\u2019est une femme qui est venue. Ce jour-l\u00e0, tout en lan\u00e7ant du pain aux canards, en moins d\u2019une demi-heure, elle m\u2019a donn\u00e9 toute une s\u00e9rie d\u2019instructions, sur la fa\u00e7on de communiquer, les bo\u00eetes aux lettres, les proc\u00e9dures d\u2019urgence, quel genre d\u2019information je devais rechercher. Elle devait avoir une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Elle ne m\u2019a pas dit son nom et je ne l\u2019ai jamais revue, m\u00eame pas apr\u00e8s la guerre, dans les associations de R\u00e9sistance. C\u2019est ce jour-l\u00e0 que je suis devenu un espion. Le mot me faisait sourire parce qu\u2019il me rappelait les romans de ma jeunesse. Mais c\u2019est pourtant ce que j\u2019\u00e9tais devenu en quelques minutes. Et \u00e0 vrai dire, c\u2019est ce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 pendant pr\u00e8s de deux ans, jusqu\u2019\u00e0 ce que je d\u00e9cide de rejoindre ouvertement la R\u00e9sistance en d\u00e9cembre 43&#8230; Voil\u00e0\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9coutez, mon vieux, soyez gentil. J\u2019ai une migraine \u00e9pouvantable et ma fi\u00e8vre est loin de s\u2019arranger. Vous ne pensez pas que vous en savez d\u00e9j\u00e0 beaucoup et que nous pourrions mettre un terme \u00e0 ce d\u00eener ? D\u2019ailleurs, le restaurant va bient\u00f4t fermer. Ah ! Monsieur Wang, nous allons partir ; voulez-vous me pr\u00e9parer la note, s\u2019il vous pla\u00eet ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus de d\u00e9tails ? Mais sur quoi, grands dieux ? Sur ce que j\u2019ai fait \u00e0 Vichy ? Mais je vous l\u2019ai dit. J\u2019ai suivi les conseils de Cottard et les instructions que je recevais de mon correspondant : continuer mon travail de fonctionnaire loyal et d\u00e9vou\u00e9 au sein du Minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur et transmettre \u00e0 la France Libre les renseignements que je pouvais obtenir. C\u2019\u00e9tait un r\u00f4le modeste, vous savez, et la plupart du temps, j\u2019ignorais si les informations que je transmettais \u00e9taient pr\u00e9cieuses ou anodines ou m\u00eame seulement utiles. Mais je suis fier d\u2019avoir ainsi contribu\u00e9, m\u00eame de fa\u00e7on mineure, \u00e0 la victoire des alli\u00e9s&#8230;<br \/>\nMaintenant, je vais aller me coucher. Je suis vraiment \u00e9puis\u00e9, vous savez\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dites, vous \u00eates insatiable, vous ! Oui, Cottard est mort. Il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par la R\u00e9sistance en juin 43. Lui et son chauffeur se sont fait mitrailler dans une voiture de la Pr\u00e9fecture. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 une erreur tragique :\u00a0 ceux qui avaient d\u00e9cid\u00e9 de son ex\u00e9cution l\u2019avaient pris pour un collaborateur ; ils croyaient qu\u2019il \u00e9tait responsable de nombreuses arrestations de r\u00e9sistants et de juifs. Ce qu\u2019ils ne savaient pas, ce qu\u2019ils ne pouvaient pas savoir, c\u2019est qu\u2019au sein de la Pr\u00e9fecture de Marseille, et plus particuli\u00e8rement dans sa fonction de directeur adjoint de la police, il rendait de nombreux services \u00e0 la R\u00e9sistance et \u00e0 Londres. Je suis persuad\u00e9 qu\u2019un jour, il sera r\u00e9habilit\u00e9. \u00c7a ne saurait tarder.<br \/>\nBon, \u00e9coutez, maintenant \u00e7a suffit ! Je vous laisse, que vous le vouliez ou non. Je ne vous en dirai pas plus ce soir. Ne m\u2019en veuillez pas, mais je ne me sens pas bien du tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9coutez, je vous propose une chose. Dans quelques jours, je vous \u00e9crirai une lettre. Je vous raconterai ce que j\u2019ai fait entre d\u00e9but 42 \u00e0 Vichy et la fin de la guerre. Cela vous va ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh ! Pas avant quelques semaines, probablement. Comme je vous l\u2019ai dit, notre gouvernement est en crise et en ce moment, je n\u2019ai pas une minute \u00e0 moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce cas, je vous la ferai parvenir chez vous, \u00e0 New-York. \u00c9crivez-moi votre adresse sur ce bout de papier, s\u2019il vous pla\u00eet&#8230;Merci.<br \/>\nEh bien, bonsoir Monsieur Stiller. Monsieur Wang se fera un plaisir de vous appeler un taxi. Moi, je rentre me coucher. Mon chauffeur m\u2019attend. Adieu.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">***<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><em>Minist\u00e8re des Anciens Combattants et Victimes de Guerre<\/em><br \/>\n<em>Le Ministre<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Mon cher Dashiell,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il y a quelques semaines, j\u2019avais d\u00fb \u00e9courter notre d\u00eener \u00e0 l\u2019Empire C\u00e9leste du fait d\u2019un brusque acc\u00e8s de fi\u00e8vre, une forme heureusement l\u00e9g\u00e8re de paludisme contract\u00e9e sans doute lors d\u2019un r\u00e9cent voyage en Indochine. C\u2019est pourquoi, contre ma volont\u00e9 et \u00e0 mon grand regret, je n\u2019avais pu compl\u00e9ter le r\u00e9cit de ma carri\u00e8re depuis mon arriv\u00e9e \u00e0 Vichy en 1940 jusqu\u2019\u00e0 mon entr\u00e9e dans le Gouvernement Schumann en fin de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je pensais combler cette lacune dans une lettre que je vous avais promise, mais je suis persuad\u00e9 que le document que je joins \u00e0 cette lettre vous renseignera bien mieux que je n\u2019aurais su le faire moi-m\u00eame. Il s\u2019agit du tir\u00e9-\u00e0-part d\u2019un article que le journal COMBAT vient de me consacrer.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je compte naturellement sur vous pour m\u2019adresser un exemplaire d\u00e9dicac\u00e9 de votre futur livre auquel je souhaite tout le succ\u00e8s possible.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Tr\u00e8s amicalement <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Georges Cambremer<\/em><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Combat<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La nouvelle de la nomination de Monsieur Georges Cambremer au Minist\u00e8re des Anciens Combattants a valu \u00e0 Monsieur Queuille, chef du nouveau gouvernement, plusieurs interpellations venant de divers bancs de l\u2019Assembl\u00e9e Nationale. Des repr\u00e9sentants du MRP et des Mod\u00e9r\u00e9s se sont limit\u00e9s \u00e0 demander des \u00e9claircissements sur les activit\u00e9s de Monsieur Cambremer pendant l\u2019occupation, tandis que les Communistes, en la personne de Monsieur Claude Boulard, d\u00e9put\u00e9 de Seine et Oise, s\u2019indignaient que l\u2019on ait pu nommer aux Anciens Combattants un &#8220;collaborateur notoire et de surcroit ancien membre du gouvernement de Vichy.&#8221; (Sic)<\/em><br \/>\n<em>Entre les injures lanc\u00e9es par l\u2019opposition et les v\u00e9rit\u00e9s officielles parcimonieusement distribu\u00e9es par les services du pr\u00e9sident du conseil, Monsieur Cambremer est demeur\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce jour \u00e9tonnamment silencieux. Il a accept\u00e9 de rompre ce silence en accordant \u00e0 nos deux journalistes politiques, Andr\u00e9 Buvard et Robert P\u00e9cuchaix, un long interview que nous reproduisons dans ces colonnes. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>*<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: \u00a0Monsieur Le Ministre, vous avez 35 ans et, avec Monsieur Mitterrand, le nouveau Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la Pr\u00e9sidence du Conseil, vous \u00eates aujourd\u2019hui le plus jeune ministre du gouvernement d\u2019Henri Queuille. Vous faites aujourd\u2019hui partie des jeunes loups de la politique et les milieux bien inform\u00e9s s\u2019accordent pour vous croire promis \u00e0 un grand avenir. <\/em><br \/>\n<em>Sorti de l\u2019\u00c9cole Polytechnique en 1936, vous \u00eates mobilis\u00e9 en septembre 1939. Affect\u00e9 dans la r\u00e9gion de Maubeuge avec le grade de lieutenant, vous \u00eates fait prisonnier en mai 1940. Vous vous \u00e9vadez d\u00e8s le d\u00e9but du mois de juillet et vous regagnez Paris tant bien que mal. Quelques mois plus tard vous rejoignez Vichy o\u00f9 vous entrez dans le cabinet du Ministre de l\u2019Int\u00e9rieur. <\/em><br \/>\n<em>Monsieur Cambremer, pourriez-vous nous expliquer ce choix qui, pour certains, leur a valu la Haute Cour de Justice\u00a0?\u00a0 <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>GEORGES CAMBREMER<\/strong> \u2013 Volontiers. Je suis tr\u00e8s heureux de cette occasion qui m\u2019est donn\u00e9e aujourd\u2019hui d\u2019expliquer au tr\u00e8s large public de vos lecteurs les raisons de ma collaboration, toute provisoire, on le verra, avec Vichy. Mais, si vous le permettez, j\u2019aimerais tout d\u2019abord rappeler les circonstances qui ont pr\u00e9valu \u00e0 cette d\u00e9cision. En mai 40, notre arm\u00e9e, r\u00e9put\u00e9e la plus puissante du monde, avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9faite en quelques jours. Notre gouvernement l\u00e9gitime avait fui jusqu\u2019\u00e0 Bordeaux, jetant les civils sur les routes de l\u2019exode. Les Fran\u00e7ais \u00e9taient en \u00e9tat de choc, K.O. debout. Bien s\u00fbr, quelques centaines d\u2019hommes, sans doute plus courageux mais surtout plus visionnaires que les autres, ont tout de suite choisi de s\u2019exiler pour continuer le combat, mais la grande majorit\u00e9 des Fran\u00e7ais, bien qu\u2019ils s\u2019en d\u00e9fendent aujourd\u2019hui, s\u2019est plac\u00e9e sous la protection que le Mar\u00e9chal leur promettait. Mais je tiens \u00e0 affirmer que ce n\u2019est pas pour me r\u00e9fugier sous l\u2019aile de P\u00e9tain que j\u2019ai rejoint Vichy, mais pour servir la France. \u00c0 vrai dire, mon s\u00e9jour dans un camp de prisonniers et, une fois \u00e9vad\u00e9, la travers\u00e9e d\u2019une partie de la France d\u00e9vast\u00e9e m\u2019avaient fait r\u00e9aliser l\u2019\u00e9tat catastrophique dans lequel se trouvait le pays. Alors, apr\u00e8s une courte p\u00e9riode d\u2019abattement, j\u2019ai voulu me rendre utile en mettant mes capacit\u00e9s \u00e0 la disposition de mon pays. P\u00e9tain venait de constituer un premier gouvernement et entreprenait de reconstruire l\u2019Administration qui s\u2019\u00e9tait dissoute dans la d\u00e9b\u00e2cle ; Vichy \u00e9tait le seul endroit o\u00f9 j\u2019imaginais pouvoir \u00eatre utile. J\u2019ai donc franchi la ligne de d\u00e9marcation et j\u2019ai offert mes services au Minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur o\u00f9 j\u2019avais quelques vagues relations. On m\u2019y a tout de suite accept\u00e9. Apr\u00e8s tout, j\u2019\u00e9tais ancien \u00e9l\u00e8ve de l\u2019\u00c9cole Polytechnique, j\u2019avais exerc\u00e9 des fonctions administratives en Indochine et j\u2019avais acquis une exp\u00e9rience du commandement avec les 150 hommes de mon escadron.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Vous entriez quand m\u00eame dans un gouvernement pr\u00e9sid\u00e9 par Laval. \u00c7a ne vous a pas pos\u00e9 de probl\u00e8me ? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : Pas au d\u00e9but, non. Je voyais dans les premi\u00e8res actions du gouvernement une r\u00e9elle volont\u00e9 de redresser le pays. Certes, on pouvait sentir chez la plupart des ministres et de leurs collaborateurs un d\u00e9sir de revanche sur la 3\u00e8me R\u00e9publique, dont ils disaient qu\u2019elle \u00e9tait responsable de la catastrophe de mai 40. Mais je consid\u00e9rais encore \u00e0 cette \u00e9poque que le redressement valait bien quelques entorses aux principes de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Et aujourd\u2019hui, pensez-vous toujours de cette mani\u00e8re, autrement dit croyez-vous que la fin justifie toujours les moyens ? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : Certainement non. Tout d\u2019abord, je crois fermement que toute action politique qui ne respecte pas rigoureusement les principes d\u00e9mocratiques ne peut qu\u2019aboutir \u00e0 la tyrannie. Par ailleurs, j\u2019\u00e9tais \u00e0 cent lieues d\u2019imaginer que le Gouvernement de Vichy deviendrait ce que l\u2019on sait aujourd\u2019hui qu\u2019il est devenu. J\u2019\u00e9tais encore tr\u00e8s jeune, inexp\u00e9riment\u00e9, na\u00eff m\u00eame et je croyais sinc\u00e8rement servir la France en accomplissant avec bonne volont\u00e9 et m\u00eame, on peut le dire, avec ardeur les t\u00e2ches subalternes que l\u2019on me donnait. Mais bient\u00f4t, les proc\u00e8s contre les officiers qui avaient rejoint De Gaulle \u00e0 Londres, les restrictions de plus en plus s\u00e9v\u00e8res des libert\u00e9s publiques, et d\u00e8s les premiers mois de 1941, les premi\u00e8res mises en application des lois raciales m\u2019ont fait consid\u00e9rer les choses d\u2019un autre \u0153il. Je n\u2019\u00e9tais d\u2019ailleurs pas le seul \u00e0 \u00e9voluer de cette mani\u00e8re. Avec quelques amis s\u00fbrs plac\u00e9s \u00e0 divers niveaux dans presque tous les minist\u00e8res, nous avions form\u00e9 un groupe clandestin, le groupe H4. Plut\u00f4t que de nous opposer frontalement \u00e0 la politique men\u00e9e, nous pensions plus efficace d\u2019agir de l\u2019int\u00e9rieur pour orienter les d\u00e9cisions gouvernementales vers moins de rigueur pour la population et surtout envers les juifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Vous avez mentionn\u00e9 ce groupe H4 \u00e0 plusieurs reprises par le pass\u00e9. La derni\u00e8re fois, c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un discours tenu le 11 novembre dernier devant le monument aux morts de Gu\u00e9ret. Apr\u00e8s enqu\u00eate, nous n\u2019avons d\u00e9couvert aucune trace de votre appartenance \u00e0 ce groupe qui, du reste, n\u2019a eu qu\u2019une existence \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, \u00e0 peine un an.\u00a0 <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong>\u00a0: C\u2019est exact, et vous allez comprendre pourquoi quand je vous aurais parl\u00e9 de l\u2019arriv\u00e9e de Darlan. En d\u00e9but 42, Darlan est nomm\u00e9 \u00e0 la t\u00eate du gouvernement.\u00a0 \u00c0 Vichy, on ne tarde pas \u00e0 sentir qu\u2019avec lui, le gouvernement de la France devient enti\u00e8rement et irr\u00e9m\u00e9diablement soumis \u00e0 la volont\u00e9 des Allemands.<br \/>\nDe plus, il am\u00e8ne Ren\u00e9 Bousquet dans ses bagages et le nomme Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral de la Police.\u00a0 Bousquet lance aussit\u00f4t une enqu\u00eate interne simultan\u00e9e sur tous les minist\u00e8res. Il a d\u00e9j\u00e0 fait les preuves de son efficacit\u00e9 en tant que pr\u00e9fet et les membres du Groupe H4 se sentent vite tr\u00e8s menac\u00e9s. Certains d\u00e9missionnent pour passer dans la clandestinit\u00e9. L\u2019un d\u2019entre nous est arr\u00eat\u00e9. Les autres dissolvent le groupe et se mettent en sommeil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: Et c\u2019est ce que vous faites\u00a0: vous mettre en sommeil. Votre prise de conscience, qu\u2019on pourrait qualifier de tardive, de la soumission totale de ce gouvernement \u00e0 l\u2019occupant ne vous fait pas prendre vos distances d\u2019avec Vichy\u00a0? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong>\u00a0: Si, bien s\u00fbr. Apr\u00e8s quelques jours d\u2019h\u00e9sitation, j\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 passer en Angleterre. En attendant d\u2019en trouver le moyen, il ne fallait pas attirer l\u2019attention. J\u2019ai donc continu\u00e9 mon travail au Minist\u00e8re. C\u2019est pendant ma recherche d\u2019une fili\u00e8re que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 contact\u00e9 par un agent de Londres. C\u2019\u00e9tait une femme. Je ne l\u2019ai jamais revue, mais c\u2019est elle qui m\u2019a convaincu de rester en France et d\u2019entrer dans la R\u00e9sistance. Je devais rester en poste dans mon minist\u00e8re et renseigner Londres sur les projets du gouvernement et sur les ordres qu\u2019il recevait des Allemands. C\u2019est ce que j\u2019ai fait \u00e0 partir de juillet 41.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: En somme, vous seriez devenu espion de De Gaulle\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : A vrai dire, j\u2019ignorais pour qui je travaillais. \u00c9tait-ce pour les Forces Fran\u00e7aises Libres ou pour le SOE britannique, je ne le savais pas. Dans le renseignement, un cloisonnement herm\u00e9tique entre les diff\u00e9rentes cellules est une pr\u00e9caution \u00e9l\u00e9mentaire. Je recueillais des renseignements, je les communiquais \u00e0 mon contact qui me donnait en retour de nouvelles instructions, un point c\u2019est tout. Ce n\u2019est ni tr\u00e8s glorieux ni tr\u00e8s romantique, mais c\u2019est essentiel. Et dans ce r\u00f4le, je crois sinc\u00e8rement avoir \u00e9t\u00e9 utile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Pensez-vous avoir mis votre vie en danger ? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : A vrai dire, je n\u2019en sais rien. Bien s\u00fbr, j\u2019\u00e9tais prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019organisation qui m\u2019employait. Entre autres, elle avait nettoy\u00e9 les rares archives d\u2019H4. C\u2019est sans doute pour cela que vous n\u2019avez pas trouv\u00e9 trace de mon appartenance au groupe. Ma vie en danger\u00a0? Je ne sais pas&#8230; peut-\u00eatre&#8230; probablement. Parfois, mon contact \u00e9tait remplac\u00e9 par un autre. Je ne le revoyais jamais. \u00c9tait-ce une simple pr\u00e9caution ? Avait-il \u00e9t\u00e9 pris\u00a0? Allait-il parler\u00a0? Allait-on m\u2019arr\u00eater\u00a0? Je n\u2019avais aucun moyen de le savoir&#8230; alors, je continuai mon travail, mon double travail. Je me souviens qu\u2019\u00e0 la fin 42, j\u2019ai re\u00e7u pour instruction de me mettre en sommeil jusqu\u2019\u00e0 nouvel ordre, de ne plus rien transmettre ni m\u00eame chercher \u00e0 recueillir des informations. J\u2019ai imagin\u00e9 alors que mon r\u00e9seau avait eu vent d\u2019un soup\u00e7on, d\u2019une menace sur ma personne, mais je n\u2019ai jamais su vraiment pourquoi. Deux mois plus tard, j\u2019ai pu reprendre mon travail d\u2019espionnage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: On a dit dans certains milieux qu\u2019au sein des gouvernements successifs de Vichy, votre r\u00f4le a \u00e9t\u00e9 bien plus important que ce que vous avez bien voulu d\u00e9clarer \u00e0 la commission d\u2019enqu\u00eate en 1946. Les m\u00eames racontent que vous avez particip\u00e9 activement \u00e0 la r\u00e9daction des d\u00e9crets d\u2019application des lois antis\u00e9mites et m\u00eame \u00e0 l\u2019organisation de leur mise en \u0153uvre, en particulier aux c\u00f4t\u00e9s de Ren\u00e9 Bousquet. Ce serait m\u00eame l\u00e0 la raison de votre nomination \u00e0 l\u2019ordre de la Francisque. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion \u00e0 plusieurs reprises de tordre le cou \u00e0 ces ignobles rumeurs qui sont propag\u00e9es par mes ennemis politiques. La Commission d\u2019enqu\u00eate a entendu mes explications apr\u00e8s avoir men\u00e9 des investigations ind\u00e9pendantes. Si elle n\u2019a pas encore rendu ses conclusions, ce n\u2019est qu\u2019une question de temps, peut-\u00eatre quelques semaines. Je suis tout \u00e0 fait serein quant \u00e0 la teneur du rapport qu\u2019elle produira tr\u00e8s bient\u00f4t. Je n\u2019ai rien \u00e0 me reprocher et je fais toute confiance \u00e0 la justice.<br \/>\nCependant, je comprends fort bien que mes diff\u00e9rentes fonctions \u00e0 Vichy et la d\u00e9coration qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9e par Laval puissent faire na\u00eetre des doutes \u00e0 mon propos chez des gens de bonne foi. C\u2019est \u00e0 ces personnes que je veux m\u2019adresser \u00e0 travers cet interview. Il faut qu\u2019ils comprennent que l\u2019apparence que j\u2019ai pu donner d\u2019une loyaut\u00e9 sans faille envers P\u00e9tain, c\u2019\u00e9tait justement ce que mes activit\u00e9s de renseignement exigeaient. C\u2019est bien gr\u00e2ce \u00e0 ce double-jeu, \u00e0 cette apparence de collaboration avec le r\u00e9gime de Vichy que j\u2019ai pu rendre, j\u2019en suis persuad\u00e9, de grands services \u00e0 la France Libre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Nos lecteurs jugeront.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : Vos lecteurs pourront juger, certes. Mais la Commission d\u2019enqu\u00eate, elle, elle l\u2019a d\u00e9j\u00e0 fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Comment cela ? Son rapport n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9. Auriez-vous des informations sur ses conclusions ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : Pas exactement, non.\u00a0 Vous savez que la Commission enqu\u00eate et d\u00e9lib\u00e8re dans le plus grand secret. Mais je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser que, si j\u2019ai \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 Ministre deux fois de suite par Monsieur Queuille, c\u2019est bien que, pour lui, mon cas est parfaitement clair. Pouvez-vous imaginer qu\u2019un homme politique de cette exp\u00e9rience, qui, en tant que s\u00e9nateur a refus\u00e9 les pleins pouvoirs \u00e0 P\u00e9tain, qui a rejoint le G\u00e9n\u00e9ral De Gaulle \u00e0 Londres, qui a \u0153uvr\u00e9 pour la R\u00e9sistance, qu\u2019un homme comme lui, dis-je, puisse se tromper sur un point aussi important. Allons, Messieurs ! R\u00e9fl\u00e9chissez\u00a0! C\u2019est impensable !<br \/>\nDe toute fa\u00e7on, les actes patriotiques que l\u2019on a bien voulu m\u2019attribuer par la suite, je veux dire apr\u00e8s mon d\u00e9part de Vichy, sont une preuve suppl\u00e9mentaire, s\u2019il en \u00e9tait besoin, de mon engagement dans la R\u00e9sistance d\u00e8s le mois de mai 1941, c\u2019est \u00e0 dire aux premi\u00e8res heures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Justement, Monsieur le Ministre, vous avez quitt\u00e9 Vichy en Mars 43. Pourriez-vous nous rappeler pourquoi et dans quelles circonstances ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : En d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e 43, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 promu premier adjoint au chef de Cabinet du Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral du Minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque Monsieur Hilaire. Les Allemands et les Italiens occupaient la zone libre et les Alli\u00e9s avaient d\u00e9barqu\u00e9 en Afrique du Nord. A Vichy, la tension \u00e9tait tr\u00e8s forte. Ma nouvelle affectation \u00e9tait un magnifique poste d\u2019observation, tr\u00e8s propice au recueil d\u2019informations essentielles pour la France Libre et pour les alli\u00e9s. Ce que j\u2019ignorais, c\u2019est que cette promotion avait attir\u00e9 l\u2019attention d\u2019un obscur inspecteur de police dont j\u2019ai appris plus tard qu\u2019il avait pour fonction secr\u00e8te de s\u2019assurer de la loyaut\u00e9 des membres du gouvernement et de leurs collaborateurs.<br \/>\nD\u00e8s ma nomination \u00e0 mon nouveau poste, ce type a commenc\u00e9 \u00e0 mener une enqu\u00eate sur moi, au d\u00e9but sans que je m\u2019en aper\u00e7oive. Mais j\u2019ai bient\u00f4t r\u00e9alis\u00e9 que je le rencontrais de plus en plus souvent, comme par hasard, dans les couloirs du minist\u00e8re o\u00f9 dans les caf\u00e9s de Vichy que je fr\u00e9quentais. C\u2019est quand je me suis aper\u00e7u que j\u2019\u00e9tais suivi que j\u2019en ai parl\u00e9 \u00e0 mon correspondant en lui demandant des instructions. Une semaine plus tard, il me convoquait par la proc\u00e9dure d\u2019urgence. Il est venu accompagn\u00e9 d\u2019un homme que je ne connaissais pas. Il m\u2019a appris que j\u2019\u00e9tais sur le point d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert et que mon arrestation n\u2019\u00e9tait qu\u2019une question de jours, peut-\u00eatre d\u2019heures. Il fallait fuir imm\u00e9diatement, le soir m\u00eame serai le mieux. Le trajet \u00e0 travers la France occup\u00e9e serait dangereux, mais une fili\u00e8re \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 me prendre en charge. Je n\u2019avais aucune attache \u00e0 Vichy, ni famille ni amis. Alors j\u2019ai accept\u00e9 sans h\u00e9siter. Dans la nuit, un camion m\u2019a transport\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 Tulle. De l\u00e0, je me suis rendu \u00e0 bicyclette jusqu\u2019\u00e0 Bayonne d\u2019o\u00f9 un bateau m\u2019a emmen\u00e9 \u00e0 Santander en Espagne. Dix jours plus tard, j\u2019arrivai \u00e0 Londres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: Et l\u00e0, vous avez rencontr\u00e9 le G\u00e9n\u00e9ral De Gaulle&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : Non, pas tout de suite. J\u2019ai tout d\u2019abord rencontr\u00e9 chaque jour pendant presque un mois un aide de camp du G\u00e9n\u00e9ral, le Commandant Calixte. C\u2019\u00e9tait un homme tr\u00e8s cultiv\u00e9, tout \u00e0 fait charmant, avec qui j\u2019ai eu de longues conversations sur beaucoup de sujets. Devant une tasse de th\u00e9 ou un verre de whisky, nous parlions de litt\u00e9rature, de mon s\u00e9jour en camp de prisonnier, de la carri\u00e8re de mon p\u00e8re ou de la personnalit\u00e9 de Pierre Laval. De temps en temps, Calixte \u00e9tait accompagn\u00e9 d\u2019un jeune anglais tr\u00e8s poli. Il me l\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00e9tant un \u00e9tudiant en litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Je n\u2019ai pas tard\u00e9 \u00e0 comprendre que Calixte \u00e9tait charg\u00e9 de mieux cerner ma personnalit\u00e9 et de s\u2019assurer de la sinc\u00e9rit\u00e9 de mon engagement. J\u2019ai d\u2019ailleurs appris plus tard que le jeune anglais faisait partie du MI5.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: Et ensuite ?<\/em><\/p>\n<p><strong>G.C.<\/strong> : Eh bien je pense que j\u2019ai d\u00fb r\u00e9ussir l\u2019examen de passage puisque je n\u2019ai revu Calixte qu\u2019\u00e0 Paris le jour de le Lib\u00e9ration et que l\u2019on m\u2019a int\u00e9gr\u00e9 dans l\u2019unit\u00e9 qui \u00e9tait dirig\u00e9e alors par Jacques March\u00e8se, le <em>Bureau 21<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Quel \u00e9tait la fonction de ce fameux Bureau 21 ? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : A cette \u00e9poque, de nombreux mouvements de R\u00e9sistance coexistaient plus ou moins pacifiquement. Il y avait d\u2019abord les communistes du Front National et des Francs-Tireurs et Partisans, il y avait les militaires de l\u2019Organisation de R\u00e9sistance de l\u2019Arm\u00e9e, il y avait le RNPG qui rassemblait les anciens prisonniers r\u00e9sistants, sans oublier les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens de Combat. Et puis bien s\u00fbr l\u2019Arm\u00e9e Secr\u00e8te form\u00e9e par les gaullistes. Tous ces mouvements travaillaient chacun de leur c\u00f4t\u00e9, sans concertation. Il arrivait m\u00eame qu\u2019ils se fassent une m\u00e9chante concurrence pour obtenir les armes que Londres envoyait. Cette situation r\u00e9duisait consid\u00e9rablement l\u2019efficacit\u00e9 de leurs actions contre les allemands. Le G\u00e9n\u00e9ral voulait r\u00e9unir tous ces mouvements sous une seule appellation, sous un seul commandement unifi\u00e9 et centralis\u00e9 \u00e0 Londres. Il a confi\u00e9 cette t\u00e2che \u00e0 March\u00e8se. Et c\u2019est avec lui que j\u2019ai travaill\u00e9 pendant plus d\u2019un an au Carlton Gardens dans une grande pi\u00e8ce sans fen\u00eatre qui portait le n\u00b021. \u00c7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 une t\u00e2che facile que de r\u00e9unir des gens d\u2019origines et d\u2019opinions politiques si diff\u00e9rentes et de les faire travailler ensemble, et si nous y sommes parvenus, c\u2019est bien gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019incroyable obstination de March\u00e8se, \u00e0 son sens du compromis, \u00e0 son pouvoir de conviction et \u00e0 son d\u00e9vouement \u00e0 la patrie. Un d\u00e9vouement qu\u2019il a d\u2019ailleurs pay\u00e9 de sa vie, vous le savez. Je suis fier d\u2019avoir pu travailler avec un homme de cette trempe et d\u2019avoir contribu\u00e9 de cette mani\u00e8re \u00e0 la lib\u00e9ration de la France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: Vous \u00e9tiez avec Jacques March\u00e8se quand il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9. Que savez-vous des circonstances de sa mort ? <\/em><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : \u00c7a s\u2019est pass\u00e9 le 12 mai 1944. C\u2019est un jour que je n\u2019oublierai jamais&#8230; L\u2019accord de principe sur la fusion des principaux mouvements de r\u00e9sistance sous la banni\u00e8re des FFI avait \u00e9t\u00e9 obtenu au d\u00e9but du mois de f\u00e9vrier, mais il restait \u00e0 le mettre en pratique sur le terrain. C\u2019est pourquoi Jacques avait jug\u00e9 n\u00e9cessaire de se rendre en France d\u00e8s le mois de mars pour entreprendre une tourn\u00e9e des commandements r\u00e9gionaux. Je devais rester \u00e0 Londres pour diriger le bureau en son absence. Mais la t\u00e2che \u00e9tait immense et \u00e0 la fin avril, Jacques m\u2019a envoy\u00e9 un message me demandant de le rejoindre \u00e0 Roanne le plus t\u00f4t possible. Et c\u2019est comme \u00e7a que je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 sauter de nuit au-dessus de Saint Alban au tout d\u00e9but du mois de mai. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 saut\u00e9 en parachute deux ou trois fois quand j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019X, mais jamais de nuit. C\u2019est une sacr\u00e9e exp\u00e9rience, croyez-moi\u00a0! Une fois \u00e0 terre, j\u2019ai rejoint la ferme qu\u2019on m\u2019avait indiqu\u00e9e et j\u2019ai attendu March\u00e8se. Il est arriv\u00e9 au bout de trois jours, en bicyclette, fatigu\u00e9 mais enthousiaste : la nouvelle organisation \u00e9tait bien accept\u00e9e sur le terrain. Nous sommes repartis presque aussit\u00f4t vers Thiers o\u00f9 devait se tenir le lendemain une r\u00e9union des r\u00e9seaux du centre de la France. Nous sommes arriv\u00e9s le 11 mai au soir dans le petit h\u00f4tel qui devait nous accueillir \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de Thiers. La Gestapo nous y attendait. Nous avons tout de suite \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9s et je n\u2019ai revu Jacques que le lendemain soir, dans le camion qui nous emmenait vers Clermont-Ferrand, au centre d\u2019interrogatoires de la police allemande de la Prison de Chamali\u00e8res. A l\u2019arri\u00e8re du camion, nous \u00e9tions quatre prisonniers menott\u00e9s, gard\u00e9s par trois soldats ; deux voitures de la Gestapo nous encadraient\u00a0; nous n\u2019avions pas le droit de parler, mais Jacques m\u2019avait fait signe que tout allait bien. D\u2019ailleurs aucun de nous ne semblait avoir encore subi d\u2019interrogatoire.<br \/>\nA un moment, j\u2019ai vu que Jacques \u00e9tait pris de convulsions et j\u2019ai tout de suite compris qu\u2019il avait aval\u00e9 sa capsule de cyanure. Les soldats se sont affol\u00e9s. Ils ont cri\u00e9 pour que le camion s\u2019arr\u00eate. Ils ont sorti Jacques sur la chauss\u00e9e et les policiers des deux voitures se sont pr\u00e9cipit\u00e9s vers lui pour tenter de l\u2019emp\u00eacher de mourir. Tout le monde se pressait autour de Jacques dans la lumi\u00e8re des phares, les soldats, les policiers et nous, les prisonniers. La confusion \u00e9tait totale, personne ne nous pr\u00eatait plus attention. Il faisait nuit, il pleuvait, nous \u00e9tions au milieu d\u2019une for\u00eat et j\u2019entendais couler un torrent loin en contre-bas.\u00a0 C\u2019est alors que j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 mon \u00e9vasion d\u2019Hazebrouck en septembre 40 et que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de tenter ma chance \u00e0 nouveau. Je me suis gliss\u00e9 dans le foss\u00e9 et j\u2019ai ramp\u00e9 dans la for\u00eat menottes aux poignets vers le haut de la montagne, en esp\u00e9rant qu\u2019on me chercherait vers le bas. C\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9. En quelques jours, j\u2019ai pu rejoindre Saint-Alban et puis Paris o\u00f9 je me suis cach\u00e9 chez des amis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Jacques March\u00e8se \u00e9tait en possession d\u2019informations capitales. S\u2019il les avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9es \u00e0 la Gestapo, cela aurait port\u00e9 un coup peut-\u00eatre fatal \u00e0 la R\u00e9sistance alors qu\u2019on se trouvait \u00e0 moins d\u2019un mois du d\u00e9barquement de Normandie. Il s\u2019est donn\u00e9 la mort pour ne pas parler. Monsieur Cambremer, n\u2019avez-vous pas pens\u00e9 faire de m\u00eame ? Apr\u00e8s tout vous en saviez pratiquement autant que lui sur l\u2019organisation des FFI, et vous pouviez vous aussi craindre de parler sous la torture. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : Vous savez, dans ces moments-l\u00e0, on n\u2019a pas beaucoup de temps pour r\u00e9fl\u00e9chir. J\u2019\u00e9tais surtout boulevers\u00e9 par l\u2019agonie de Jacques et, quand j\u2019ai repris mes esprits, c\u2019est cette incroyable opportunit\u00e9 de m\u2019enfuir qui m\u2019a occup\u00e9 tout entier. Ce n\u2019est qu\u2019ensuite, quand je fuyais \u00e0 travers la for\u00eat, quand je pensais que j\u2019allais \u00eatre rattrap\u00e9 d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme de Jacques et que je me suis promis de suivre son exemple si je devais \u00eatre repris. J\u2019ai eu la chance de ne pas avoir \u00e0 le faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>:\u00a0 Vous \u00eates donc arriv\u00e9 \u00e0 Paris. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong> : Oui, et l\u00e0, j\u2019ai pris contact avec le commandement des FFI de la Rue de l\u2019Abb\u00e9 de l\u2019\u00e9p\u00e9e. Je me suis fait conna\u00eetre et on m\u2019a int\u00e9gr\u00e9 dans l\u2019organisation. Il y avait beaucoup de f\u00e9brilit\u00e9 parce que le d\u00e9barquement de Normandie \u00e9tait annonc\u00e9 pour bient\u00f4t. Et puis, dans la nuit du 5 juin, le message cod\u00e9 est arriv\u00e9\u00a0: c\u2019\u00e9tait pour le lendemain matin. Le message \u00e9tait surtout destin\u00e9 aux r\u00e9seaux de Normandie qui devaient pr\u00e9parer le terrain pour les alli\u00e9s. Mais il avait mis le feu aux esprits des FFI de Paris. Pour l\u2019instant ils avaient ordre de demeurer inactifs. On ne voulait pas risquer de d\u00e9clencher les terribles repr\u00e9sailles dont Von Choltitz avait menac\u00e9 Paris.<br \/>\nLes informations que nous recevions sur les plans des alli\u00e9s \u00e9taient vagues, impr\u00e9cis. On ne savait pas quand ils allaient arriver \u00e0 Paris ni m\u00eame s\u2019ils n\u2019allaient pas le contourner. Ce sont les communistes, les Francs-Tireurs, qui ont d\u00e9clench\u00e9 l\u2019insurrection, le 19 ao\u00fbt, un peu trop t\u00f4t sans doute, on le sait aujourd\u2019hui. Mais ce qui \u00e9tait fait \u00e9tait fait. Il n\u2019\u00e9tait plus possible de revenir en arri\u00e8re. Rue de l\u2019Abb\u00e9 de l\u2019\u00c9p\u00e9e, on s\u2019est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 lancer aussi l\u2019ordre d\u2019insurrection g\u00e9n\u00e9rale. La suite, on la connait\u00a0: l\u2019occupation de la Pr\u00e9fecture de Police et de l\u2019Hotel de Ville, la Wehrmacht prise au d\u00e9pourvu qui se ressaisit vite et qui tire au canon sur la Pr\u00e9fecture, la situation d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e des assi\u00e9g\u00e9s, et puis l\u2019entr\u00e9e de Leclerc dans Paris, la capitulation de Von Choltitz, l\u2019arriv\u00e9e de De Gaulle, son formidable discours du 25 Aout, et toute la suite&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: C\u2019est effectivement encore dans toutes les m\u00e9moires, Monsieur le Ministre. Mais ce que nos lecteurs ne savent pas c\u2019est quel a \u00e9t\u00e9 votre r\u00f4le pendant ces \u00e9v\u00e8nements. Pouvez-vous nous en parler\u00a0? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong>\u00a0:\u00a0 Je pourrais, bien s\u00fbr, mais \u00e0 vrai dire je n\u2019aime pas beaucoup me mettre en avant dans ce genre de choses. Ce sont les soldats de Leclerc, les FFI et le peuple de Paris qui ont lib\u00e9r\u00e9 la Ville. Mon r\u00f4le \u00e0 moi n\u2019a \u00e9t\u00e9 que modeste. Disons simplement qu\u2019avant le 19 aout, j\u2019ai rendu divers services en faisant la liaison entre les r\u00e9seaux des diff\u00e9rents quartiers et deux ou trois fois, j\u2019ai transport\u00e9 des munitions. J\u2019ai m\u00eame coll\u00e9 des affiches un peu partout dans Paris. C\u2019\u00e9tait pendant la nuit du 13 au 14 juillet\u00a0; les affiches donnaient des informations sur l\u2019avanc\u00e9e des alli\u00e9s vers Paris et appelaient la population \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la F\u00eate Nationale et \u00e0 se pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019insurrection. Du 19 au 24 aout, pendant que les Allemands assi\u00e9geait la Pr\u00e9fecture et l\u2019H\u00f4tel de Ville, j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 assurer la liaison entre les FFI des quartiers. Et puis le 24 au soir, j\u2019ai re\u00e7u l\u2019ordre de me poster avec un petit groupe d\u2019une dizaine de FFI du V<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e0 Denfert Rochereau et d\u2019y attendre les chars de la 2\u00e8me DB qui devaient entrer dans Paris le lendemain matin par la Porte d\u2019Orl\u00e9ans. Vous vous souvenez que ce jour-l\u00e0, dans Paris, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la f\u00eate depuis dix heures du soir parce qu\u2019une dizaine de blind\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e Leclerc \u00e9tait parvenus sans encombre jusqu\u2019\u00e0 Notre Dame. Il faisait chaud, et les cloches sonnaient de partout. \u00c0 Denfert, toutes les brasseries de la place \u00e9taient ouvertes et d\u00e9bordaient de gens qui chantaient, qui dansaient, qui s\u2019embrassaient. Curieusement, les Allemands ne se montraient pas. Nous avons pass\u00e9 la nuit-l\u00e0. \u00c0 l\u2019aurore, les civils \u00e9taient partis se coucher et nous demeurions l\u00e0 \u00e0 guetter l\u2019avenue d\u2019Orl\u00e9ans par o\u00f9 devaient arriver les chars. Ce n\u2019est que vers 9 heures et par l\u2019avenue du Parc Montsouris qu\u2019une colonne est arriv\u00e9e. Nous nous sommes faits conna\u00eetre du char de t\u00eate et, par deux ou trois, nous avons grimp\u00e9 sur les tourelles des premiers engins pour les guider vers l\u2019H\u00f4tel de Ville. Nous avons rejoint la rue Saint-Jacques et c\u2019est quand nous commencions \u00e0 descendre vers la Seine que la colonne a \u00e9t\u00e9 prise sous le feu de mitrailleuses lourdes. Elles \u00e9taient install\u00e9es tout en haut de l\u2019observatoire de la Sorbonne et prenaient toute la rue en enfilade, depuis la rue Soufflot jusqu\u2019\u00e0 la Seine. Le FFI qui se tenait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi a tout de suite \u00e9t\u00e9 tu\u00e9. Tout le monde a saut\u00e9 \u00e0 terre pour s\u2019abriter et les chars ont attaqu\u00e9 la tour au canon. Au bout d\u2019une dizaine de minutes, les mitrailleuses se sont tues et nous avons pu continuer vers Notre-Dame, mais brusquement le char sur lequel j\u2019\u00e9tais a tourn\u00e9 \u00e0 gauche pour remonter vers le S\u00e9nat, suivi par cinq ou six autres. En fait, il y avait une poche de r\u00e9sistance allemande fortement install\u00e9e dans le Palais du Luxembourg, avec des tranch\u00e9es, des blockhaus, et des armes lourdes. Il a fallu plusieurs heures pour la r\u00e9duire. Ensuite, nous avons fait notre jonction avec les autres groupes de Leclerc et avec les Am\u00e9ricains place de la Concorde. Paris \u00e9tait lib\u00e9r\u00e9.<br \/>\nVoil\u00e0 ce qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 mes quelques jours \u00e0 Paris au moment de la Lib\u00e9ration. Vous voyez, pas d\u2019acte d\u2019h\u00e9ro\u00efsme particulier, mais je suis fier d\u2019avoir pu participer \u00e0 la bataille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: Monsieur le ministre, nous vous remercions pour ces \u00e9claircissements qui, nous n\u2019en doutons pas, permettront \u00e0 nos lecteurs de se faire une opinion sur votre action pendant les ann\u00e9es d\u2019occupation. Passons maintenant, si vous le voulez bien, \u00e0 votre carri\u00e8re politique. Comment a -t-elle d\u00e9but\u00e9\u00a0? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.<\/strong>\u00a0: Voyez-vous, je suis n\u00e9 dans une famille catholique. Mon p\u00e8re \u00e9tait un homme d\u2019affaires. On parlait peu de politique \u00e0 la maison, mais je savais que ses sympathies allaient plut\u00f4t \u00e0 l\u2019Alliance D\u00e9mocratique, c\u2019est-\u00e0-dire au centre. Je ne dirai pas que je n\u2019\u00e9tais pas influenc\u00e9 par lui, mais je n\u2019avais pas vraiment de position affirm\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: On a dit pourtant que votre p\u00e8re \u00e9tait inscrit au Parti Populaire Fran\u00e7ais, qui \u00e9tait notoirement pro-nazi. D\u2019ailleurs, l\u2019accident de voiture dans lequel il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 s\u2019est produit sur la route de Berlin alors qu\u2019il revenait de la grande parade nazie de Potsdam organis\u00e9e par Goebbels apr\u00e8s le succ\u00e8s d\u2019Hitler aux \u00e9lections de f\u00e9vrier 33. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.\u00a0<\/strong>: C\u2019est inexact. Tout d\u2019abord, j\u2019affirme que mon p\u00e8re n\u2019avait aucune sympathie pour le r\u00e9gime nazi, qui n\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs que naissant \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il n\u2019\u00e9tait inscrit \u00e0 aucun parti politique, pas plus au PPF qu\u2019\u00e0 l\u2019Alliance D\u00e9mocratique, d\u2019ailleurs. Pour ce qui est de l\u2019accident dans lequel il a trouv\u00e9 la mort, il s\u2019est effectivement produit en Allemagne, mais la pr\u00e9sence de mon p\u00e8re l\u00e0-bas n\u2019avait rien \u00e0 voir avec les Nazis. Il s\u2018\u00e9tait rendu \u00e0 Berlin pour ses affaires, comme il le faisait tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement. Ce jour-l\u00e0, il aurait tout aussi bien pu se trouver en Italie, en Belgique ou en Angleterre qu\u2019en Allemagne.<br \/>\nTout le monde sait que ces calomnies ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9pandues pour me nuire. Ce sont d\u2019ignobles proc\u00e9d\u00e9s malheureusement devenus courants de nos jours en politique. Ils ont profond\u00e9ment bless\u00e9 ma m\u00e8re qui a eu du mal \u00e0 s\u2019en remettre. Pour ma part, apr\u00e8s quelques ann\u00e9es au service du pays, j\u2019en ai pris l\u2019habitude et je sais \u00e0 pr\u00e9sent comment traiter ces insinuations\u00a0: par le m\u00e9pris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: Revenons, s\u2019il vous plait, \u00e0 vos d\u00e9buts dans la politique. Donc, au moment de la Lib\u00e9ration, vous \u00eates sans attache politique particuli\u00e8re. Et pourtant, vous ne tardez pas \u00e0 grimper dans l\u2019appareil d\u2019\u00e9tat.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.\u00a0<\/strong>: Je crois qu\u2019on peut dire que tout a commenc\u00e9 pour moi Place de l\u2019H\u00f4tel de Ville juste apr\u00e8s le fameux discours du 25 ao\u00fbt. J\u2019\u00e9tais au pied de l\u2019estrade et j\u2019acclamais De Gaulle avec les autres. A la fin du discours, j\u2019ai entendu qu\u2019on m\u2019appelait. C\u2019\u00e9tait le Commandant Calixte. Il \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du G\u00e9n\u00e9ral. Il m\u2019a fait monter sur l\u2019estrade et a tenu \u00e0 me pr\u00e9senter \u00e0 lui. De Gaulle ne m\u2019a pas reconnu tout de suite, mais quand Calixte lui a rappel\u00e9 que j\u2019\u00e9tais l\u2019adjoint de March\u00e8se et que j\u2019\u00e9tais pr\u00e9sent lors de sa mort, le G\u00e9n\u00e9ral m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Ah ! Cambremer ! Vous avez eu beaucoup de chance de pouvoir c\u00f4toyer un homme comme March\u00e8se. Montrez-vous en digne.\u00a0\u00bb Et puis il a ajout\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Calixte, voyez donc ce qu\u2019on peut faire de ce jeune homme.\u00a0\u00bb C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019une dizaine de jours plus tard, Calixte me convoquait \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Brienne et me demandait, disons plut\u00f4t qu\u2019il me donnait l\u2019ordre d\u2019entrer dans son cabinet. Vous souvenez qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 du programme de nationalisations que De Gaulle voulait pour redresser l\u2019\u00e9conomie et sanctionner les entreprises qui avaient collabor\u00e9 avec l\u2019ennemi.\u00a0 J\u2019ai bien s\u00fbr accept\u00e9 avec enthousiasme. On m\u2019a plus particuli\u00e8rement charg\u00e9 de pr\u00e9parer la cr\u00e9ation d\u2019\u00c9lectricit\u00e9 de France. J\u2019ai d\u00fb rapidement constituer une \u00e9quipe de travail, car la t\u00e2che \u00e9tait \u00e9norme\u00a0: il y avait plus de mille entreprises concern\u00e9es \u00e0 nationaliser. Il fallait les identifier, retrouver leurs ayants-droit, leur signifier la nationalisation prochaine, discuter des indemnit\u00e9s d\u2019expropriation, \u00e9baucher la future organisation, pr\u00e9parer la loi de nationalisation, rechercher les futurs dirigeants&#8230; J\u2019ai compos\u00e9 mon \u00e9quipe essentiellement avec d\u2019anciens camarades de l\u2019X. J\u2019ai choisi les plus comp\u00e9tents et aussi les plus diplomates, car il fallait traiter avec les propri\u00e9taires, il fallait informer et consulter les minist\u00e8res concern\u00e9s, ceux de la Production Industrielle, de l\u2019\u00c9conomie, des Finances, de l\u2019Int\u00e9rieur&#8230;. Il fallait surtout traiter avec le Parti Communiste qui \u00e9tait tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de ce monopole national. Les relations que j\u2019avais pu nouer dans la R\u00e9sistance se sont montr\u00e9es tr\u00e8s utiles pour cela.<br \/>\nQuand De Gaulle a d\u00e9missionn\u00e9 en janvier 46, son cabinet a bien s\u00fbr \u00e9t\u00e9 d\u00e9mantel\u00e9 pour \u00eatre remplac\u00e9 par celui de Monsieur F\u00e9lix Gouin, mais le nouveau Pr\u00e9sident a souhait\u00e9 maintenir mon groupe de travail pour mener le projet de cr\u00e9ation d\u2019EDF jusqu\u2019au vote de la loi par l\u2019Assembl\u00e9e le 8 avril 1946.<em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong> : Votre t\u00e2che \u00e9tait alors termin\u00e9e\u00a0? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.\u00a0<\/strong>: Loin de l\u00e0. Il fallait alors mettre la machine en route et les membres de mon \u00e9quipe \u00e9taient \u00e0 coup s\u00fbr les mieux pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 cela. La plupart d\u2019entre eux, moi y compris, sont entr\u00e9s dans le nouvel \u00c9tablissement Public pour y occuper la plupart des postes directoriaux. C\u2019est celui de Directeur des Investissements que j\u2019ai occup\u00e9 pendant un peu plus d\u2019un an.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong> : Jusqu\u2019en novembre 1947, o\u00f9 vous \u00eates entr\u00e9 dans le cabinet de Monsieur Queuille, ministre des finances du Gouvernement Schumann. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.\u00a0<\/strong>: C\u2019est exact. J\u2019avais rencontr\u00e9 Jules Moch en 45 quand il \u00e9tait ministre des Transports. Lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00e0 l\u2019Int\u00e9rieur par Robert Schumann, il m\u2019a recommand\u00e9 \u00e0 Henri Queuille avec qui j\u2019ai travaill\u00e9 pendant quelques mois, tant que le Gouvernement Schumann a dur\u00e9. Je ne parlerai pas du deuxi\u00e8me gouvernement Schumann, qui n\u2019a dur\u00e9 que deux jours. Mais quand Monsieur Queuille a form\u00e9 son gouvernement il y a seulement quelques semaines, il a bien voulu me confier le Minist\u00e8re des Anciens Combattants et Victimes de Guerre que venait de quitter mon ami Fran\u00e7ois Mitterrand. Et c\u2019est la fonction que j\u2019ai l\u2019honneur d\u2019occuper aujourd\u2019hui et \u00e0 laquelle j\u2019entends consacrer toute mon \u00e9nergie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong> : Pouvez-vous pr\u00e9ciser pour nos lecteurs quelle sera votre politique en la mati\u00e8re et quelles sont les premi\u00e8re mesures que vous allez prendre. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.\u00a0<\/strong>: Je voudrais d\u2019abord rendre ici hommage \u00e0 l\u2019action de mon pr\u00e9d\u00e9cesseur et ami, Fran\u00e7ois Mitterrand. En quelques mois, il a d\u00e9j\u00e0 accompli une t\u00e2che immense qu\u2019il m\u2019appartient maintenant de prolonger. Il y a actuellement en France plusieurs millions d\u2019anciens combattants, prisonniers de guerre, d\u00e9port\u00e9s, r\u00e9sistants. Ils ont droit \u00e0 la reconnaissance et \u00e0 la solidarit\u00e9 nationale. C\u2019est sur ma demande que le Gouvernement auquel j\u2019appartiens allouera tr\u00e8s prochainement \u00e0 mon minist\u00e8re un budget en tr\u00e8s forte hausse qui permettra de mat\u00e9rialiser cette solidarit\u00e9. Par ailleurs et, d\u00e8s mon arriv\u00e9e au minist\u00e8re, j\u2019ai lanc\u00e9 une importante op\u00e9ration de recensement syst\u00e9matique des personnes entrant dans l\u2019une des cat\u00e9gories que j\u2019ai cit\u00e9es tout \u00e0 l\u2019heure. Mais je compte \u00e9galement \u00e9tablir les listes des veuves de guerre et autres ayant droits.<br \/>\nPour ce qui est des victimes civiles de guerre, je rappelle qu\u2019une grande campagne d\u2019information a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e invitant ces personnes \u00e0 se faire connaitre aupr\u00e8s des pr\u00e9fectures. Leurs dossiers y seront examin\u00e9s et transmis \u00e0 mon minist\u00e8re. Nous avons devant nous une t\u00e2che immense que la solidarit\u00e9, la reconnaissance et l\u2019honneur nous impose d\u2019accomplir dans les meilleures conditions. C\u2019est \u00e0 cette t\u00e2che que je compte d\u00e9sormais me consacrer enti\u00e8rement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat\u00a0<\/strong>: Nous vous remercions, Monsieur le Ministre, d\u2019avoir bien voulu nous recevoir et d\u2019avoir r\u00e9pondu avec franchise et clart\u00e9 aux questions que le public \u00e9tait en droit de se poser et dont nous nous sommes faits l\u2019\u00e9cho. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>G.C.\u00a0<\/strong>: C\u2019\u00e9tait bien naturel. Il ne faut jamais oublier que le politique est au service du citoyen et que, par cons\u00e9quent, il doit lui rendre des comptes. Je vous remercie de m\u2019en avoir donn\u00e9 l\u2019occasion. Au revoir, Messieurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Combat<\/strong>\u00a0: Au revoir, Monsieur le Ministre.\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Fin du chapitre 8<\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" width=\"185\" height=\"269\" \/><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 8 \u2013 Georges Cambremer Bonjour Monsieur Stiller, asseyez-vous je vous prie. Une premi\u00e8re question, si vous le permettez : pr\u00e9f\u00e9rez-vous que nous ayons cette conversation en fran\u00e7ais ou en anglais ? &#8230; Tant mieux. Je vois que vous \u00eates tr\u00e8s familier de notre langue. En fran\u00e7ais, donc. 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