{"id":2639,"date":"2015-01-04T06:46:16","date_gmt":"2015-01-04T04:46:16","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=2639"},"modified":"2015-01-15T18:22:07","modified_gmt":"2015-01-15T16:22:07","slug":"o-jornal-do-recife","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2639","title":{"rendered":"O Jornal do Recife"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Ao\u00fbt 1966<\/em><\/strong><br \/>\nNous venons de sortir du DC4 de la VASP qui effectue chaque jour la liaison Bahia-Recife. Plus de six semaines d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9es au Br\u00e9sil nous ont enseign\u00e9 certaines pr\u00e9cautions. C&rsquo;est pour cela que, en attendant l&rsquo;autocar qui doit nous emmener en ville, nous restons trois ou quatre \u00e0 monter la garde autour de nos bagages rassembl\u00e9s dans le hall de l&rsquo;a\u00e9rogare et \u00e0 \u00e9carter comme on chasserait des mouches les porteurs et colporteurs qui tournent autour de nous, tandis que le reste de notre bande envahit les boutiques de souvenirs.<br \/>\nLe bus arrive enfin avec \u00e0 son bord le directeur local de l&rsquo;Alliance Fran\u00e7aise. C&rsquo;est un homme jeune, charmant et efficace. Il n&rsquo;est en poste que depuis un an, mais nous constaterons tr\u00e8s vite qu&rsquo;il conna\u00eet beaucoup de monde et qu&rsquo;il est tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme d&rsquo;habitude, l&rsquo;h\u00f4tel, bien que de cat\u00e9gorie moyenne, est situ\u00e9 en bord de mer. La plage est immense. C&rsquo;est mar\u00e9e basse. Le temps est gris\u00e2tre, la temp\u00e9rature douce et la foule du samedi apr\u00e8s-midi est l\u00e0. Elle semble divis\u00e9e en deux esp\u00e8ces, <!--more-->les terriens et les maritimes. Les terriens sont allong\u00e9s sur des serviettes ou directement sur le sable. De temps en temps, ils se retournent dans des mouvements de reptation qui les font ressembler \u00e0 des phoques paresseux. Parfois ils se l\u00e8vent, effacent le sable qui leur colle \u00e0 la peau et s&rsquo;\u00e9loignent pour jouer au volleyball ou au football. D&rsquo;autres d\u00e9ambulent de leur d\u00e9marche nonchalante et \u00e9tudi\u00e9e. Les maritimes, eux, sont dans l&rsquo;eau, mais leur comportement est \u00e9trange: tels une bande de pingouins, ils sont des centaines, debout face \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an. La mer atteint \u00e0 peine leurs genoux. Beaucoup ont les poings sur les hanches et le regard fix\u00e9 vers le large. On dirait qu&rsquo;ils trouvent l&rsquo;eau un peu froide et qu&rsquo;ils attendent on ne sait quoi pour se d\u00e9cider \u00e0 entrer dans le bain. On pourrait croire aussi qu&rsquo;ils esp\u00e8rent un \u00e9v\u00e9nement, un spectacle extraordinaire pour lequel ils auraient \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9s \u00e0 se rendre sur la plage. De temps en temps, ils trempent leurs bras dans l&rsquo;eau et s&rsquo;en aspergent le corps.<br \/>\nJ&rsquo;entre dans l&rsquo;eau \u00e0 mon tour en zigzagant au milieu de la foule. Malgr\u00e9 leur douce temp\u00e9rature, quand les cr\u00eates des petites vagues mourantes commencent \u00e0 atteindre le bas de mon short, je passe machinalement \u00e0 une progression prudente sur la pointe des pieds. Bient\u00f4t, le sol change de nature et devient d\u00e9sagr\u00e9ablement rugueux : le sable \u00e0 fait place \u00e0 une barri\u00e8re de coraux morts. Je viens de comprendre pourquoi la ville s&rsquo;appelle Recife. Apr\u00e8s trois pas en d\u00e9s\u00e9quilibre, je m&rsquo;arr\u00eate et je me retrouve avec le reste des pingouins \u00e0 regarder les vagues du large qui se brisent sur la barri\u00e8re, une trentaine de m\u00e8tres plus loin. Je me dis qu&rsquo;avec un peu de courage, en marchant comme sur des \u0153ufs, on doit pouvoir atteindre l&rsquo;eau profonde et nager un peu. D&rsquo;ailleurs, pas tr\u00e8s loin sur ma droite, arrive en courant un jeune costaud bronz\u00e9 dont le projet est visiblement de plonger devant lui d\u00e8s que l&rsquo;eau sera assez profonde et de prolonger cet exploit par un crawl vigoureux vers le large. J&rsquo;en suis encore \u00e0 me demander quel est son secret pour arriver \u00e0 courir sur un sol aussi inhospitalier quand des sifflements nombreux et stridents se font entendre. Ce sont deux secouristes, sifflets entre les dents, qui courent vers la mer en d\u00e9roulant un c\u00e2ble derri\u00e8re eux. Le nageur, qui n&rsquo;entend rien, a d\u00e9pass\u00e9 les d\u00e9ferlantes et s&rsquo;est mis \u00e0 nager parall\u00e8lement \u00e0 la plage. Sans h\u00e9sitation, l&rsquo;un des deux secouristes plonge \u00e0 son tour et nage vers sa cible en entra\u00eenant l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du c\u00e2ble que l&rsquo;autre d\u00e9roule depuis la plage. C&rsquo;est peut \u00eatre le spectacle qui \u00e9tait attendu, car tout le monde s&rsquo;est mis \u00e0 crier et \u00e0 encourager les deux nageurs. Le secouriste a bien calcul\u00e9 sa course car il arrive \u00e0 intercepter rapidement le nageur imprudent. Imprudent ? Mais pourquoi ? Le jeune homme semble nager parfaitement, les vagues ne sont pas tr\u00e8s grosses et il est \u00e0 peine \u00e0 plus de cinquante m\u00e8tres du bord. Je regarde d&rsquo;un air interrogatif l&rsquo;homme qui se trouve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Il me r\u00e9pond par une courte phrase dans laquelle je crois entendre \u00ab\u00a0toubaro\u00a0\u00bb. Je lui fais signe que je ne comprends toujours pas ce qui se passe. \u00ab\u00a0Shark, shark ! \u00a0\u00bb me dit-il.<br \/>\nLes deux nageurs se sont maintenant lanc\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans un crawl rapide vers la barri\u00e8re de corail o\u00f9 ils reprennent pied.<br \/>\nJe d\u00e9cide que je me suis assez baign\u00e9 pour aujourd&rsquo;hui et je rejoins la plage en posant avec prudence les pieds sur le sol jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu\u2019il redevienne sable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard, dans le hall de l&rsquo;h\u00f4tel, je croise Patrick S. et Michel L.<br \/>\nMichel est un gar\u00e7on s\u00e9rieux et sympathique avec qui j&rsquo;ai partag\u00e9 un travail de fin d&rsquo;\u00e9tude. Sans \u00eatre vraiment amis, on s&rsquo;entend et on se comprend bien. Patrick ne va plus \u00e0 la plage depuis qu&rsquo;il porte un pl\u00e2tre qui le prend de l&rsquo;\u00e9paule droite jusqu&rsquo;\u00e0 la taille, c&rsquo;est \u00e0 dire depuis notre premier jour \u00e0 Rio. Ce matin-l\u00e0, sur la plage de Copacabana, les deux mains sur les hanches et de l\u2019eau jusqu\u2019aux cuisses, subjugu\u00e9 par la beaut\u00e9 du paysage, il admirait les plongeons vertigineux des oiseaux quand il s&rsquo;est fait renverser par la premi\u00e8re vague. Fracture de la clavicule. Cet incident n&rsquo;a pas entam\u00e9 le flegme anglo-saxon et ironique dont il s&rsquo;\u00e9quipe chaque matin en m\u00eame temps qu&rsquo;il enfile son \u00e9ternel blazer noir, aujourd&rsquo;hui simplement pass\u00e9 par dessus son \u00e9paule pl\u00e2tr\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Ha! Philippe, me dit-il, Michel et moi avons crois\u00e9 tout \u00e0 l&rsquo;heure dans le hall un journaliste qui voulait rencontrer \u00ab\u00a0les \u00e9tudiants fran\u00e7ais\u00a0\u00bb pour une interview. Nous lui avons donn\u00e9 rendez-vous au bar dans une dizaine minutes, le temps que nous allions chercher quelques autres camarades. Voudrais-tu te joindre \u00e0 nous?<br \/>\nH\u00e9 oui ! Il parle comme \u00e7a, Patrick.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plut\u00f4t flatt\u00e9s que la presse locale s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 nous, nous nous retrouvons \u00e0 cinq au bar devant le petit journaliste br\u00e9silien. Philippe S. et Nicole R. nous ont rejoint. Philippe S. est le playboy de la promotion. Grand, brun, l\u00e9g\u00e8rement boucl\u00e9, yeux bleus, bronz\u00e9, visage \u00e0 la fois latin et aristocratique, on dirait un prince oriental. De famille bourgeoise ais\u00e9e, il roule Austin-Healey. Je me rappelle encore les regards stup\u00e9faits des filles de la Fac de m\u00e9decine quand il a repris sa voiture \u00e0 la fin de notre premi\u00e8re journ\u00e9e de cours rue des Saints-P\u00e8res. Philippe couronne tous ces avantages par une timidit\u00e9 inattendue qui le rend sympathique, m\u00eame aux plus envieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Nicole, c&rsquo;est l&rsquo;une des deux seules filles de notre promotion. Elle est grande, fi\u00e8re, bien faite et ne manque pas d&rsquo;allure, mais elle n&rsquo;est pas vraiment jolie, ni vraiment f\u00e9minine. Depuis le d\u00e9but de notre voyage, elle a tr\u00e8s visiblement d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;attirer Philippe dans ses filets. Son man\u00e8ge manque parfois de discr\u00e9tion et, en gar\u00e7ons \u00e9l\u00e9gants et charitables que nous sommes, nous ne nous privons pas souvent d&rsquo;en rigoler. J&rsquo;ajouterai juste que Philippe n&rsquo;est pas du tout sensible aux avances qui lui sont faites, mais que sa gentillesse et son \u00e9ducation ne lui ont pas encore permis de le faire comprendre \u00e0 Nicole. Donc, Nicole a suivi Philippe au bar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes devant le journaliste qui ne parle que le portugais. Comme aucun de nous cinq ne conna\u00eet cette langue, et que Philippe S. parle bien l&rsquo;espagnol, c&rsquo;est lui qui raconte, en nous consultant de temps en temps, ce que l&rsquo;homme du Jornal do Recife veut entendre : que nous sommes des \u00e9tudiants fran\u00e7ais, que nous venons de terminer nos \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;Ecole des Ponts et Chauss\u00e9es, que nous avons d\u00e9j\u00e0 visit\u00e9 Rio, Sao Paolo, Bello Horizonte, Brasilia, Bahia, que le Br\u00e9sil est un pays magnifique, que nous aimons beaucoup les br\u00e9siliens, leur nourriture, leurs boissons et tout et tout. Le journaliste \u00e0 l&rsquo;air content de recueillir toutes ces banalit\u00e9s. Il referme son carnet de note et nous indique que son article para\u00eetra demain. Puis il nous remercie et s&rsquo;en va en nous laissant les consommations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain, en fin d&rsquo;apr\u00e8s midi, en traversant le hall de l&rsquo;h\u00f4tel, je vois Patrick, Michel et Philippe flanqu\u00e9 de Nicole en train de discuter avec animation. Je les rejoins. Philippe tient le Jornal do Recife et traduit. L&rsquo;article de notre journaliste d&rsquo;hier \u00e9tale son titre en gras sur deux colonnes en derni\u00e8re page :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab\u00a0<strong><em>LES \u00c9TUDIANTS FRAN\u00c7AIS POURRAIENT \u00caTRE DES AGENTS DE L&rsquo;EST<\/em><\/strong>\u00ab\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous n&rsquo;ignorons pas que depuis le coup d&rsquo;\u00e9tat de 1964, le pays vit sous une dictature militaire et que ce genre d\u00b4accusation pourrait \u00eatre g\u00eanant non seulement pour nous mais aussi pour tous les gens que nous avons rencontr\u00e9s au cours de notre voyage. Nous \u00e9coutons avec attention la traduction du corps de l&rsquo;article. La premi\u00e8re colonne reprend fid\u00e8lement les banalit\u00e9s que nous avions racont\u00e9es : \u00e9tudiants fran\u00e7ais, ravis de visiter ce beau pays, amiti\u00e9 franco-br\u00e9silienne, etc&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me colonne est tr\u00e8s diff\u00e9rente. Elle commence par reprendre en sous-titre le titre g\u00e9n\u00e9ral \u00ab\u00a0<em>Les \u00e9tudiants fran\u00e7ais pourraient \u00eatre des agents de l&rsquo;Est<\/em>\u00ab\u00a0. La confirmation de ce conditionnel ne tarde pas : \u00ab\u00a0<em>Le colonel Ibiapi\u00f1a, chef de la s\u00e9curit\u00e9 de la province de Pernambouco, nous informe que les \u00e9tudiants fran\u00e7ais qui s\u00e9journent actuellement en ville sont tr\u00e8s probablement des agents de l&rsquo;Est. En effet, on ne peut qu&rsquo;\u00eatre intrigu\u00e9 par le fait que, partout o\u00f9 ils sont pass\u00e9s dans le pays, des troubles ont aussit\u00f4t pris naissance dans les milieux des \u00e9tudiants et des ouvriers r\u00e9volutionnaires. Le fait qu&rsquo;ils parcourent confortablement le pays en avion, qu&rsquo;ils surveillent de tr\u00e8s pr\u00e8s leurs luxueux bagages et qu&rsquo;ils descendent dans des h\u00f4tels de cat\u00e9gorie sup\u00e9rieure montre \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence qu&rsquo;ils sont pay\u00e9s par leurs ma\u00eetres d&rsquo;au del\u00e0 du Rideau de Fer.<\/em>\u00ab\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;article se termine par quelques phrases du m\u00eame tonneau dont la derni\u00e8re affirme que nous sommes sous la surveillance constante des services du colonel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes en Am\u00e9rique latine, dans un pays sous dictature militaire, et nous sommes soup\u00e7onn\u00e9s d&rsquo;\u0153uvrer pour le Kremlin. Le clich\u00e9 est trop beau pour \u00eatre vrai ! On croirait une aventure de Tintin contre le G\u00e9n\u00e9ral Tapioca.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e9moustill\u00e9s par cette situation et fort de la protection que nous apporterait, croyons-nous, notre ambassade en cas de probl\u00e8me, nous d\u00e9cidons de ne pas en rester l\u00e0 et d&rsquo;aller protester au journal. Monter \u00e0 cinq dans un taxi ne pose pas de probl\u00e8me au Br\u00e9sil et nous nous trouvons rapidement devant un gratte-ciel gris\u00e2tre qui porte en arc de cercle au-dessus de son entr\u00e9e gothique de grandes lettres dor\u00e9es qui forment en bas-relief les mots \u00ab\u00a0O Jornal do Recife\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est plus de cinq heures et il va bient\u00f4t faire nuit. Le hall du Journal est presque d\u00e9sert. Un gardien, tout seul dans son guichet central, subit notre premier assaut furieux. Surjouant \u00e0 peine notre col\u00e8re, nous brandissons des exemplaires du journal sous les yeux effar\u00e9s du vigile et dans toutes les langues \u00e0 notre port\u00e9e, nous exigeons de voir imm\u00e9diatement le journaliste responsable de cette infamie. Sans vraiment comprendre ce que nous voulons, mais pour restaurer le calme dans le hall de l&rsquo;immeuble, le pauvre homme se d\u00e9barrasse de nous en nous indiquant les ascenseurs et en levant ses deux mains aux doigts \u00e9cart\u00e9s. Compris ! Nous irons au dixi\u00e8me \u00e9tage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l&rsquo;ascenseur, notre excitation est retomb\u00e9e, et quand les portes s&rsquo;ouvrent, c&rsquo;est en silence que nous p\u00e9n\u00e9trons lentement dans une grande salle qui doit tenir tout l&rsquo;\u00e9tage. Ma culture cin\u00e9matographique m&rsquo;indique qu&rsquo;il ne peut s&rsquo;agir l\u00e0 que du sein des seins du journal : des dizaines de bureaux m\u00e9talliques verd\u00e2tres, encombr\u00e9s de machines \u00e0 \u00e9crire, de t\u00e9l\u00e9phones, de rames de papier, de journaux froiss\u00e9s, de verres, de gobelets, de bouteilles, de livres, d&rsquo;annuaires et de toutes ces choses qui font un d\u00e9cor de salle de r\u00e9daction dans les films am\u00e9ricains des ann\u00e9es cinquante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La salle para\u00eet d\u00e9serte et nous nous sentons un peu comme des intrus dans ce temple de la presse. Au moment o\u00f9 nous allons rappeler l\u2019ascenseur, un homme en chemise sort de ce qui doit \u00eatre les toilettes.\u00a0En portugais, il demande quelque chose comme \u00ab\u00a0Vous cherchez quelqu\u2019un\u00a0?\u00a0\u00bb ou bien \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que vous fichez l\u00e0\u00a0?\u00a0\u00bb Au bout de quelques r\u00e9pliques d\u00e9sordonn\u00e9es et mutuellement peu compr\u00e9hensibles, nous d\u00e9couvrons qu\u2019il parle anglais et c\u2019est dans cette langue que se poursuit la discussion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Nous sommes les \u00e9tudiants fran\u00e7ais de l&rsquo;article. Nous voulons voir l\u2019auteur\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Ah\u00a0! Cet article-l\u00e0\u00a0! C\u2019est Gomez. Il est rentr\u00e9 chez lui. Qu\u2019est-ce que vous lui voulez \u00e0 Gomez\u00a0? Je peux peut-\u00eatre vous aider.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Certainement. Nous voulons savoir pourquoi la seconde partie de l&rsquo;article nous accuse d&rsquo;\u00eatre des agents de l&rsquo;Est, ce qui est bien entendu totalement faux, alors que la premi\u00e8re partie est strictement conforme \u00e0 ce que nous avions d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Monsieur Gomez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">H\u00e9, oui ! Il parle comme \u00e7a, Patrick.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Pas besoin de Gomez pour \u00e7a. Je peux vous les donner, les explications\u00a0: Gomez a mis en forme les notes qu\u2019il avait prises quand il vous a rencontr\u00e9s et \u00e7a a donn\u00e9 la premi\u00e8re colonne. La deuxi\u00e8me, c\u2019est le Colonel Ibiapi\u00f1a qui l\u2019a dict\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Alors, quand un colonel vous dicte un article, vous le publiez, comme \u00e7a, sans v\u00e9rifier ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Oui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Et vous trouvez \u00e7a normal ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Oui. On fait \u00e7a tous les jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Et la \u00ab\u00a0libert\u00e9 de la presse\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Mais elle existe ! On est libre de publier ce qu&rsquo;on veut ! Regardez le journal d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. En page 2, il y a un article qui dit que l&rsquo;Archev\u00eaque de Recife est un dangereux gauchiste et qu&rsquo;il est impliqu\u00e9 dans deux affaires d&rsquo;escroquerie immobili\u00e8re. Sur la page trois, juste en face, un autre article raconte combien ce m\u00eame archev\u00eaque est d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 ses ouailles et comment il a r\u00e9ussi \u00e0 faire construire six nouvelles \u00e9coles en six ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il poursuit:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Dans notre journal, il n&rsquo;y a pas de ligne politique. C&rsquo;est pour \u00e7a que nous survivons. Nous publions nos articles et aussi ce qu&rsquo;on nous demande de publier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Alors, nous pourrions vous dicter un article en r\u00e9ponse ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Absolument. Si vous voulez, nous pouvons le faire maintenant; il para\u00eetra lundi matin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;en cette fin de journ\u00e9e tropicale, au dixi\u00e8me \u00e9tage d&rsquo;un gratte-ciel br\u00e9silien, quasiment perch\u00e9s sur l&rsquo;\u00e9paule d&rsquo;un journaliste qui la tapait au fur et \u00e0 mesure, cinq jeunes ing\u00e9nieurs fran\u00e7ais, dont une fran\u00e7aise, dict\u00e8rent avec exaltation une r\u00e9ponse audacieuse au ma\u00eetre de la police secr\u00e8te de la province de Pernambouc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le surlendemain, en derni\u00e8re page, \u00e0 la m\u00eame place que l&rsquo;article de l\u2019avant-veille, paraissait notre cinglant d\u00e9menti :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00ab\u00a0<em>LES \u00c9TUDIANTS FRAN\u00c7AIS NE SONT PAS DES AGENTS DE L&rsquo;EST\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Les \u00e9tudiants fran\u00e7ais qui visitent actuellement notre ville de Recife ont \u00e9t\u00e9 surpris et choqu\u00e9s par les graves accusations port\u00e9es contre eux par le Chef de la Police de la Provin\u00e7e de Pernambouc. Ils contestent formellement que leur voyage ait \u00e9t\u00e9 financ\u00e9 par on ne sait quelle puissance hostile au Br\u00e9sil. Ils tiennent \u00e0 souligner que tout au long de leur voyage, ils ne se sont jamais m\u00eal\u00e9s de politique et ont toujours nou\u00e9 des relations amicales et chaleureuses, tant avec la population qu&rsquo;avec les autorit\u00e9s. Dans quelques jours, ils rentrerons chez eux en emportant un excellent souvenir de ce magnifique pays qu&rsquo;est le Br\u00e9sil.<\/em>\u00ab\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est tout ce que nous avions trouv\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre au Colonel, un texte bien sage et conventionnel, succession de poncifs en parfaite langue de bois. Pas vraiment cinglant ni audacieux le d\u00e9menti, mais nous ne tenions pas \u00e0 nous attirer davantage les foudres de Monsieur Ibiapi\u00f1a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait trop tard pour modifier notre texte quand, au moment de nous s\u00e9parer, le journaliste nous a dit:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0-Entre nous, ne vous faites pas trop de soucis. \u00c7a m&rsquo;\u00e9tonnerait que vous soyez vraiment surveill\u00e9s ou que vous risquiez quoi que ce soit. Ibiapi\u00f1a sait tr\u00e8s exactement qui vous \u00eates et il n&rsquo;a fait \u00e7a que pour entretenir une certaine tension. Et aussi pour d\u00e9montrer sa vigilance et sa compl\u00e8te adh\u00e9sion \u00e0 la ligne du parti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons repris l\u2019ascenseur, vaguement d\u00e9\u00e7us.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ao\u00fbt 1966 Nous venons de sortir du DC4 de la VASP qui effectue chaque jour la liaison Bahia-Recife. Plus de six semaines d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9es au Br\u00e9sil nous ont enseign\u00e9 certaines pr\u00e9cautions. C&rsquo;est pour cela que, en attendant l&rsquo;autocar qui doit nous emmener en ville, nous restons trois ou quatre \u00e0 monter la garde autour de &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2639\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">O Jornal do Recife<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[12,2],"tags":[642,643,644,21,645],"class_list":["post-2639","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recit","category-textes","tag-bresil","tag-dictature","tag-jornal-do-recife","tag-philippe","tag-requins"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2639","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2639"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2639\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2639"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2639"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2639"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}