{"id":25043,"date":"2020-09-10T07:47:47","date_gmt":"2020-09-10T05:47:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=25043"},"modified":"2020-09-11T08:36:38","modified_gmt":"2020-09-11T06:36:38","slug":"le-cujas-33-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=25043","title":{"rendered":"Le Cujas (33)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-25033\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/Samuel.jpeg\" alt=\"\" width=\"186\" height=\"225\" \/>Les salauds se sont mis \u00e0 tirer dessus \u00e0 la mitraillette. Les pauvres gens se pr\u00e9cipitaient sur les barbel\u00e9s pour essayer de passer quand m\u00eame. Moi, je voyais tout \u00e7a du bord de la for\u00eat o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais planqu\u00e9. J\u2019en \u00e9tais malade, mais je pouvais rien faire. Alors je me suis relev\u00e9 et je me suis mis \u00e0 courir. Qu\u2019est-ce que je pouvais faire d\u2019autre ?<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Chapitre 7 \u2014 Samuel Goldenberg<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Sixi\u00e8me partie<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">15 septembre 1943<br \/>\nEn fait, je sais pas vraiment si on est le 15 septembre ou le 10 ou m\u00eame le 1er octobre. L\u00e0 o\u00f9 je suis y a pas moyen de savoir. Pendant qu\u2019on courait pour s\u2019\u00e9loigner du camp, on pensait pas \u00e0 compter les jours. Et puis \u00e0 quoi \u00e7a m\u2019aurait servi de savoir que j\u2019allais mourir un mardi ou un mercredi. Parce que j\u2019\u00e9tais s\u00fbr qu\u2019on allait mourir. Mais plus les jours passaient, plus je me disais que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas foutu. Alors j\u2019ai choisi la date la plus probable possible. Maintenant qu\u2019on est un peu au calme, faut bien recommencer \u00e0 compter les jours. Et puis, compter le temps qui passe, c\u2019est peut-\u00eatre bien \u00e7a qui nous faits diff\u00e9rents d\u2019un chien ou d\u2019un poisson rouge.<br \/>\nJe sais pas comment je vais raconter ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis Treblinka. C\u2019est devenu <!--more-->compl\u00e8tement flou dans ma m\u00e9moire. Je me souviens seulement qu\u2019au d\u00e9but, j\u2019ai couru sans r\u00e9fl\u00e9chir, juste pour m\u2019\u00e9loigner de la lumi\u00e8re des incendies et des rafales qui mitraillaient ceux qu\u2019avaient pas pu passer sous les barbel\u00e9s \u00e0 temps. Je me cognais dans les arbres, je m\u2019attrapais dans les ronces, je tombais dans les foss\u00e9s toutes les cinq minutes. Mais je continuais \u00e0 courir. Il faisait compl\u00e8tement nuit. \u00c0 un moment, je me suis flanqu\u00e9 dans un fil de fer barbel\u00e9. J\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat, au bord d\u2019un pr\u00e9. J\u2019allais pour ramper par dessous, mais j\u2019ai entendu pas loin quelqu\u2019un qui appelait : \u00a0\u00bb S\u2019il vous pla\u00eet&#8230; s\u2019il vous pla\u00eet&#8230;\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait en fran\u00e7ais que le gars appelait au secours de cette dr\u00f4le de fa\u00e7on. Avec son accent, y avait pas de risque que ce soit un boche ou un wachmann. Je me suis approch\u00e9 \u00e0 t\u00e2tons et j\u2019ai fini par tomber sur un gars qu\u2019\u00e9tait emberlificot\u00e9 dans les barbel\u00e9s.<br \/>\n\u00ab\u00a0T\u2019es fran\u00e7ais ?\u00a0\u00bb je lui demande. Comme il continue \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter \u00ab\u00a0S\u2019il vous pla\u00eet, s\u2019il vous pla\u00eet\u00a0\u00bb, c\u2019est pas la peine qu\u2019il r\u00e9ponde, j\u2019ai compris, il est fran\u00e7ais. \u00c7a me fait tout dr\u00f4le de voir un compatriote au milieu de cette panique. Je l\u2019aide \u00e0 se sortir des barbel\u00e9s. Quand c\u2019est fini, on se retrouve du c\u00f4t\u00e9 du champ. Maintenant qu\u2019on est plus dans la for\u00eat, on y voit un peu mieux. \u00ab\u00a0Merci beaucoup, qu\u2019il me dit.\u00a0\u00bb Incroyable ! On est en plein sauve-qui-peut, on galope depuis des heures sans rien voir, y a des schleus qui nous courent apr\u00e8s et tout ce que le gars\u00a0 trouve \u00e0 me dire c\u2019est \u00ab\u00a0Merci beaucoup\u00a0\u00bb comme si je lui avais tenu la porte d\u2019un bistrot des Champs Elys\u00e9es. Je sais pas quoi r\u00e9pondre alors je lui dis \u00ab\u00a0\u00c7a va, \u00e7a va\u00a0\u00bb et je recommence \u00e0 courir. Et le voil\u00e0 qui se met \u00e0 courir derri\u00e8re moi. Depuis, on se quitte plus.<br \/>\nVoil\u00e0, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on s\u2019est rencontr\u00e9s moi et Maurice. J\u2019en dirai plus sur lui tout \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nPour ce qui est de la suite de notre cavale, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce que je me rappelle pr\u00e9cis\u00e9ment. Pour le reste, y a comme un brouillard dans ma t\u00eate. Je vois des for\u00eats, des champs, des foss\u00e9s, des rivi\u00e8res, des mar\u00e9cages, des voies ferr\u00e9es, des chemins de terre. Je me souviens qu\u2019il faisait beau et chaud, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e7a, et qu\u2019on marchait surtout la nuit. On ne courait plus, on \u00e9vitait les routes et les villages, et deux ou trois fois, on a eu vraiment de la chance avec les patrouilles allemandes ou les paysans polonais.<br \/>\nEt puis surtout, il y a une quinzaine, on a eu ce coup de pot incroyable de tomber sur ce village o\u00f9 on est planqu\u00e9 maintenant Maurice et moi.<br \/>\nUne nuit qu\u2019on en avait vraiment bav\u00e9, on n\u2019avait rien mang\u00e9 depuis trois jours, on sort d\u2019un bois au moment o\u00f9 le soleil se l\u00e8ve. Et au milieu de la brume, y a les formes d\u2019un village. Normalement, on serait rentr\u00e9 dans le bois et on aurait fait un long d\u00e9tour pour l\u2019\u00e9viter. Mais l\u00e0, on n\u2019en pouvait plus. Alors on est rest\u00e9 toute la journ\u00e9e \u00e0 plat ventre en bordure du bois pour observer le village. Quand le soir est tomb\u00e9, on avait toujours pas vu la queue d\u2019un chat. Alors on a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019attendre la nuit compl\u00e8te et d\u2019entrer dans le village.<br \/>\nC\u2019est ce qu\u2019on a fait, et nous voil\u00e0. Maintenant on est bien \u00e0 l\u2019abri dans une cave, on a trouv\u00e9 un peu de provisions et de quoi se fabriquer un peu de confort.<br \/>\nOn a visit\u00e9 le village petit \u00e0 petit. Que des ruines. Bombard\u00e9 ou d\u00e9truit au canon et incendi\u00e9. C\u2019\u00e9tait s\u00fbrement les allemands, parce qu\u2019il y avait encore plein de traces qui montraient que c\u2019\u00e9tait un village juif mais on a jamais trouv\u00e9 son nom. Y avait encore des cadavres un peu partout\u00a0 qu\u2019\u00e9taient rest\u00e9s l\u00e0 s\u00fbrement depuis des mois. On a d\u00e9gag\u00e9 quelques endroits y compris la cave qu\u2019on s\u2019\u00e9tait choisie, mais on a laiss\u00e9 les autres comme \u00e7a pour pas attirer l\u2019attention, si jamais y avait des paysans ou des boches qui seraient pass\u00e9s.<br \/>\nDans le coin d\u2019une maison, j\u2019ai m\u00eame trouv\u00e9 assez de papier et de crayons pour \u00e9crire jusqu\u2019\u00e0 perpette.<br \/>\nFaut que je parle un peu de Maurice maintenant. Maurice Arkine, il s\u2019appelle. Il a 31 ans, il est tr\u00e8s grand et plut\u00f4t beau mec, dans le genre d\u00e9charn\u00e9 t\u00e9n\u00e9breux. Il y a pas mal de filles qui aiment \u00e7a. Il est tout ce qu\u2019il y a de plus parisien, n\u00e9 \u00e0 Paris, de parents parisiens, une bonne famille bien bourgeoise. Il habitait vers le haut de la rue de Rome et son p\u00e8re \u00e9tait professeur de m\u00e9decine \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re. Pas tellement pendant qu\u2019on \u00e9tait en cavale mais depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0, comme on a pas grand-chose d\u2019autre \u00e0 faire, on se parle beaucoup, moi et Maurice.\u00a0 C\u2019est comme \u00e7a que je sais qu\u2019il voulait pas \u00eatre m\u00e9decin comme son p\u00e8re, et qu\u2019il avait fait expr\u00e8s de rater sa premi\u00e8re ann\u00e9e de m\u00e9decine pour faire de la musique. Son p\u00e8re lui avait plus parl\u00e9 pendant trois mois et puis \u00e7a s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9. Ce qu\u2019il voulait lui, c\u2019\u00e9tait devenir pianiste. D\u00e8s tout petit, il avait entendu son prof de piano dire \u00e0 sa m\u00e8re qu\u2019il \u00e9tait dou\u00e9. Alors, il avait d\u00e9cid\u00e9 de devenir un grand pianiste. Quand il avait quitt\u00e9 la fac de m\u00e9decine, il \u00e9tait entr\u00e9 au Conservatoire de la rue de Rome, et il avait beaucoup travaill\u00e9. Du coup, \u00e0 23 ans, il avait jou\u00e9 Chopin devant tout le gratin \u00e0 la salle Pleyel. En 39, juste avant la d\u00e9claration de guerre, il avait donn\u00e9 des concerts \u00e0 Londres, \u00e0 New York et \u00e0 Chicago. Ils voulaient le garder, l\u00e0-bas. Mais il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rentrer parce qu\u2019il s\u2019inqui\u00e9tait pour ses parents, avec tout ce qui se passait en Allemagne. En juin 40, son p\u00e8re avait refus\u00e9 de quitter Paris. Pendant un an, il avait continu\u00e9 \u00e0 diriger son service \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Mais les mesures contre les juifs devenaient de plus en plus terribles et en juillet 41, toute la famille avait r\u00e9ussi \u00e0 passer la ligne de d\u00e9marcation. Sous un nom bien chr\u00e9tien, Christian Harco\u00ebt, Maurice gagnait sa vie en donnant des concerts de temps en temps, mais en juillet 43, il s\u2019\u00e9tait fait choper \u00e0 Lyon par la Gestapo. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Tr\u00e9blinka dans un wagon \u00e0 bestiaux la veille du jour de la r\u00e9volte et qu\u2019en m\u2019entendant crier en fran\u00e7ais, il m\u2019avait suivi sous les barbel\u00e9s.<br \/>\nJe lui ai aussi un peu racont\u00e9 la mienne de vie. Mon enfance de mis\u00e8re \u00e0 Rovno, mes ann\u00e9es de jeune voyou, ma bagarre malheureuse avec le fils ch\u00e9ri d\u2019un grand bourgeois du coin, le fait que le gars en resterait estropi\u00e9 \u00e0 vie, ma fuite oblig\u00e9e en France et mon arriv\u00e9e \u00e0 Paris \u00e0 15 ans sans parler un mot de fran\u00e7ais, ce que je lui ai racont\u00e9 de tout \u00e7a, c\u2019\u00e9tait presque enti\u00e8rement vrai. Pour le reste, je lui ai pas tout dit, bien s\u00fbr. Il fallait enjoliver un peu. On a beau \u00eatre voyou, on a quand m\u00eame sa fiert\u00e9. \u00c0 un type comme Maurice, je pouvais quand m\u00eame pas raconter que j\u2019avais commenc\u00e9 comme maquereau pour devenir le tenancier d\u2019un bordel, m\u00eame de luxe. Alors, je lui ai racont\u00e9 qu\u2019au d\u00e9but j\u2019avais travaill\u00e9 aux Halles pour me payer des cours de fran\u00e7ais et de comptabilit\u00e9, que j\u2019\u00e9tais ensuite devenu impresario pour artistes de music-hall, et que j\u2019avais fini par r\u00e9aliser mon r\u00eave en ouvrant un restaurant chic du c\u00f4t\u00e9 de la Muette. C\u2019\u00e9tait une belle histoire presque vraie somme toute, et \u00e7a me valait le respect de Maurice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\">A SUIVRE<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les salauds se sont mis \u00e0 tirer dessus \u00e0 la mitraillette. Les pauvres gens se pr\u00e9cipitaient sur les barbel\u00e9s pour essayer de passer quand m\u00eame. Moi, je voyais tout \u00e7a du bord de la for\u00eat o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais planqu\u00e9. J\u2019en \u00e9tais malade, mais je pouvais rien faire. 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