{"id":25031,"date":"2020-09-20T07:47:28","date_gmt":"2020-09-20T05:47:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=25031"},"modified":"2021-07-15T12:57:54","modified_gmt":"2021-07-15T10:57:54","slug":"le-cujas-chapitre-7-samuel-goldenberg","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=25031","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre 7 &#8211; Samuel Goldenberg"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Chapitre 7 \u2014 Samuel Goldenberg<\/strong><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-25033\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/Samuel.jpeg\" alt=\"\" width=\"186\" height=\"225\" \/><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lundi 26 octobre 1942<br \/>\nPremier jour de mon journal. \u00c7a fait 3 mois que je suis l\u00e0 mais c\u2019est juste aujourd\u2019hui que je commence. C\u2019est Claude qui m\u2019a dit de le faire. Il m\u2019a donn\u00e9 des raisons pour \u00e7a : pour m\u2019occuper et pour me souvenir plus tard. Mais moi, je commence \u00e0 le conna\u00eetre, Claude. Je l\u2019aime bien, il m\u2019a sauv\u00e9 la mise une fois. Mais c\u2019est un r\u00e9volutionnaire, c\u2019est plut\u00f4t un agitateur qu\u2019un mouton. J\u2019ai compris que ce qu\u2019il voudrait vraiment c\u2019est pour plus tard qu\u2019il y ait des t\u00e9moignages, des gens qui racontent ce qui se passe vraiment ici. Vu comme c\u2019est parti, c\u2019est probable que dans pas tr\u00e8s longtemps, des gens, il y en aura plus beaucoup. Mais des trucs \u00e9crits, si on les cache bien, avec un peu de chance, \u00e7a pourra \u00eatre retrouv\u00e9 plus tard quand tout sera fini.<br \/>\nDonc voil\u00e0 : un peu pour lui faire plaisir, un peu pour m\u2019occuper, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de commencer mon journal. Bon mais l\u00e0, j\u2019ai plus le temps. Il va bient\u00f4t faire jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mardi 27 octobre<br \/>\nAvant de commencer \u00e0 raconter ce <!--more-->qui se passe dans le camp, pour que les gens comprennent bien, il faut que je dise un peu ce qui s\u2019est pass\u00e9 avant. Alors voil\u00e0 : apr\u00e8s trois ou quatre jours \u00e0 Drancy, on nous a boucl\u00e9s dans un train sans rien nous dire d\u2019o\u00f9 on allait ni quand ni comment ni pourquoi. \u00c7a discutait ferme dans les wagons \u00e0 bestiaux o\u00f9 ils nous avaient mis. Y en avait qui disaient qu\u2019on partait pour travailler dans les mines du Nord, d\u2019autres qu\u2019on allait creuser des tranch\u00e9es pour les Allemands sur le front russe, et d\u2019autres qu\u2019on allait dans un camp de prisonniers en Alsace. N\u2019importe quoi. Y en avait surtout beaucoup qui disaient rien, qui pleuraient, qui g\u00e9missaient, qui priaient. Moi je pensais pas, je savais pas, j\u2019avais peur. J\u2019essayais d\u2019avoir un peu plus que ma part d\u2019eau et de pain. Je poussais pour m\u2019approcher de la petite ouverture grillag\u00e9e pour respirer un peu. J\u2019avais oubli\u00e9 Simone et Casquette et le Marquis. J\u2019\u00e9tais plus l\u2019ancien petit voyou de la bande du Su\u00e9dois, le type qui faisait peur aux bourgeois, ni le mec \u00e0 la coule qui savait parler aux femmes. J\u2019\u00e9tais plus le patron du plus beau claque de Paris. J\u2019\u00e9tais plus rien. J\u2019\u00e9tais comme un chien peureux. Je cherchais plus qu\u2019\u00e0 \u00e9viter les coups et manger et boire de temps en temps.\u00a0 J\u2019\u00e9tais devenu un animal. Et j\u2019\u00e9tais pas le seul, vu que \u00e7a commen\u00e7ait \u00e0 sentir vraiment mauvais dans le wagon.<br \/>\nQuatre jours, on a mis \u00e0 arriver \u00e0 Spandau pr\u00e8s de Berlin. On nous a fait descendre sur le quai, sauf un homme et un enfant parce qu\u2019ils \u00e9taient morts. On a eu droit \u00e0 de l\u2019eau et une soupe. On a eu le droit de marcher aussi, un peu. Il faisait pas froid et \u00e7a faisait du bien. Mais \u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9 : un officier est venu, il est mont\u00e9 sur un tabouret et il a parl\u00e9 deux-trois minutes. Moi je comprenais rien mais on m\u2019a dit apr\u00e8s : nous \u00e9tions tous des juifs polonais et on nous ramenait dans notre pays d\u2019origine ; on allait nous placer dans des fermes ou dans des usines pour la dur\u00e9e de la guerre. Nous, on n\u2019a pas cri\u00e9 de joie, mais quand m\u00eame on \u00e9tait bien soulag\u00e9s, parce que depuis Drancy y en avait qui n\u2019arr\u00eataient pas de dire qu\u2019on nous emmenait \u00e0 l\u2019abattoir. Bon, j\u2019ai presque plus de papier, faut que j\u2019arr\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vendredi 30 octobre<br \/>\n\u00c7a fait deux jours que j\u2019ai pas pu \u00e9crire. J\u2019arrivais pas \u00e0 trouver du papier. Maintenant, \u00e7a va. Bon, apr\u00e8s le topo du boche, on nous a fait nettoyer les wagons vite fait et on est remont\u00e9 dedans. Le train est reparti. Au bout de trois jours on s\u2019est arr\u00eat\u00e9 pas loin de Varsovie. Comme \u00e0 Spandau, on nous a fait descendre des wagons. Cette fois-ci c\u2019est trois cadavres qu\u2019il a fallu sortir. Autour du train y avait des tas de gens qui venaient nous voir, des Polaks surement. Ils nous regardaient sans rien dire. Y avait aussi des tas de soldats qui nous s\u00e9paraient d\u2019eux, mais on a quand m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 parler un peu avec les gens. D\u2019apr\u00e8s eux, on allait \u00e0 Treblinka comme les autres trains qui \u00e9taient pass\u00e9s avant. C\u2019\u00e9tait un camp de travail pas tr\u00e8s loin. Bon, \u00e7a confirmait un peu le topo du boche de Spandau. C\u2019\u00e9tait pas marrant mais au moins j\u2019\u00e9tais plus en panique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Samedi 31 octobre<br \/>\nJe peux pas \u00e9crire beaucoup \u00e0 chaque fois parce que c\u2019est interdit et qu\u2019il faut se planquer. Il y a que la nuit qu\u2019on peut mais c\u2019est pas toujours facile. Et puis faut bien dormir un peu.<br \/>\nBon, quand on est arriv\u00e9 au camp j\u2019ai pas mis longtemps \u00e0 deviner ce qui allait se passer. C\u2019\u00e9tait pas rassurant, pas du tout. C\u2019\u00e9tait m\u00eame clair qu\u2019on nous avait racont\u00e9 des craques juste pour nous faire tenir tranquilles. C\u2019\u00e9tait surement pas vrai qu\u2019on nous ramenait dans notre pays d\u2019origine pour nous faire travailler. D\u2019abord le camp \u00e9tait tout neuf. Treblinka II, il s\u2019appelait. C\u2019est donc qu\u2019il y avait un Treblinka I. Et il y en avait un. Des bruits circulaient comme quoi Treblinka I, c\u2019\u00e9tait un camp de travail pour les opposants \u00e0 Hitler, et que le nouveau camp, Treblinka II, c\u2019\u00e9tait juste un camp de triage avant le transfert \u00e0 Treblinka I ou dans une ferme des environs. Mais, des bruits, il y en avait plein, partout, et il y en avait surtout un qui disait qu\u2019\u00e0 Treblinka I, il n\u2019y avait pas un seul juif. Alors pourquoi est-ce que nous les juifs on nous rassemblait comme \u00e7a dans un camp \u00e0 part ? Et comment \u00e7a se faisait que dans notre camp, y avait des trains entiers de juifs qui arrivaient presque tous les jours et qu\u2019on ne voyait jamais sortir personne ?\u00a0 Ils allaient nous massacrer, tout simplement. C\u2019\u00e9tait pas encore commenc\u00e9 mais \u00e7a n\u2019allait pas tarder. Ils \u00e9taient juste en train de s\u2019organiser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mercredi 4 novembre<br \/>\n\u00c7a fait des jours que j\u2019ai pas pu \u00e9crire un mot. C\u2019est pas que j\u2019aie plus de papier ou de crayon, \u00e7a, \u00e7a va, mais j\u2019ai failli me faire gauler. C\u2019est Claude qui m\u2019a encore sauv\u00e9 la mise. Il a bouscul\u00e9 le wachmann qui allait m\u2019alpaguer. \u00c0 Claude, \u00e7a lui a valu une belle vol\u00e9e de coups de canne. Mais au moins, le garde, il m\u2019avait oubli\u00e9. Bon, alors j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019arr\u00eater un peu parce que j\u2019avais trop peur. Claude, \u00e7a va mieux maintenant. Il m\u2019a demand\u00e9 de recommencer \u00e0 \u00e9crire.<br \/>\nBon, on \u00e9tait arriv\u00e9 au camp le 2 ou 3 octobre, je sais plus, et au bout de trois ou quatre jours j\u2019avais pratiquement tout pig\u00e9 de ce qui allait se passer. C\u2019est l\u00e0 que je me suis pris d\u2019un sacr\u00e9 cafard ! Je quittais plus ma couchette, je pleurais, je tremblais, j\u2019appelais Simone ou ma m\u00e8re, et m\u00eame le Bon Dieu. Je dormais plus, je pouvais plus avaler le rago\u00fbt \u00e0 l\u2018eau de boudin qu\u2019on nous servait le matin. Apr\u00e8s je sais plus combien de jours comme \u00e7a, un soir j\u2019ai fini par m\u2019endormir. Toute la nuit et toute la journ\u00e9e du lendemain, j\u2019ai dormi. Quand je me suis r\u00e9veill\u00e9 j\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 m\u2019en sortir. Et \u00e0 tout faire pour \u00e7a.<br \/>\nAu camp, y a les officiers, que des SS, et les soldats allemands. C\u2019est pas souvent que les soldats ou les officiers nous cognent dessus. Eux, ils sont plut\u00f4t du genre \u00e0 nous tirer une balle dans la t\u00eate quand \u00e7a leur chante. Ceux qui nous cognent souvent, c\u2019est les gardes, les wachmann. Les wachmann, c\u2019est pas des allemands. C\u2019est des salopards de prisonniers russes. Des volontaires, des brutes, des sauvages, pires que les allemands. Ils ont pas de pistolet, mais une esp\u00e8ces de canne torsad\u00e9e en bois durci au feu. Ils nous cognent dessus avec pour un oui pour un non. Ils aiment \u00e7a, et comme les soldats s\u2019en foutent et que m\u00eame \u00e7a les fait plut\u00f4t rigoler, ils s\u2019en privent pas souvent. Quand on a plus que la peau sur les os, un coup de cette saloperie de canne, \u00e7a fait dr\u00f4lement mal. Quelques fois m\u00eame ils se mettent \u00e0 plusieurs sur un pauvre type qu\u2019est tomb\u00e9 pendant le rassemblement et le type, c\u2019est rare qu\u2019on le revoie apr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jeudi 5 novembre<br \/>\nAvec Claude on a r\u00e9fl\u00e9chi et on s\u2019est dit que d\u2019un c\u00f4t\u00e9, nous, les juifs, on \u00e9tait de plus en plus nombreux et que de leur c\u00f4t\u00e9 \u00e0 eux, c\u2019\u00e9tait toujours les m\u00eames qu\u2019on voyait. D\u00e9bord\u00e9s qu\u2019ils \u00e9taient et \u00e9nerv\u00e9s comme tout. \u00c7a pleuvait les coups et de plus en plus. Donc, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr qu\u2019ils seraient bient\u00f4t d\u00e9pass\u00e9s. Et pour que \u00e7a tourne pas au foutoir leur camp, faudrait bien qu\u2019ils prennent des prisonniers pour les aider \u00e0 g\u00e9rer tout \u00e7a. J\u2019ai dit \u00e0 Claude \u00ab Je sais pas pour toi, mais moi, pour m\u2019en sortir, je suis pr\u00eat \u00e0 faire preuve de beaucoup de bonne volont\u00e9 \u00bb. Il a pas r\u00e9pondu.<br \/>\n\u00c7a n\u2019a pas manqu\u00e9. Un matin, ils nous rassemblent, debout dans la neige. Ils nous laissent quimper comme \u00e7a pendant trois heures et plus. Et puis, il y a un officier qui nous parle en allemand. A cette \u00e9poque, je comprenais toujours pas grand chose. Alors Claude me traduit. Eh bien, le fris\u00e9, justement, il dit qu\u2019ils vont former un corps sp\u00e9cial, les Sonderkommandos qu\u2019il appelle \u00e7a, pour faire un travail sp\u00e9cial qu\u2019on sait pas encore tr\u00e8s bien ce que ce sera. \u00ab Que les volontaires s\u2019avancent et on fera le tri, qu\u2019il dit. \u00bb<br \/>\nOn a cinq minutes pour nous d\u00e9cider, et apr\u00e8s \u00e7a, c\u2019est lui qui choisira, il dit. \u00c7a discute ferme dans les rangs. Il y en a quelques-uns qui disent qu\u2019ils veulent pas aider les Allemands \u00e0 g\u00e9rer leur camp. Mais il y en a beaucoup qui ont juste peur. Ils croient que c\u2019est un pi\u00e8ge. Ils croient que les Allemands veulent seulement que les premiers \u00e0 passer \u00e0 la moulinette se d\u00e9signent d\u2019eux-m\u00eames. Ils pensent que pour sauver sa peau, il vaut mieux rester cach\u00e9 au milieu du troupeau. C\u2019est humain. Moi, je r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 toute allure, et je me dis que, foutu pour foutu, ce serait idiot de rater une chance m\u00eame toute petite de s\u2019en sortir ou seulement de retarder un peu le grand saut final. Alors je m\u2019avance en dehors du rang en tirant Claude avec moi. Il h\u00e9site et puis il finit par me suivre. Comme on n\u2019est pas tr\u00e8s nombreux, l\u2019officier prend tout le monde et nous voil\u00e0 sonderkommandos. Mais je sais pas encore ce que \u00e7a veut dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Samedi 7 novembre<br \/>\nOn \u00e9tait une trentaine. On nous a mis dans une baraque \u00e0 part. A c\u00f4t\u00e9 de ce qu\u2019on avait connu depuis Drancy, c\u2019\u00e9tait le grand luxe. Y avait de la place pour deux fois plus qu\u2019on \u00e9tait. Des couchettes sur trois hauteurs seulement, pas de matelas bien s\u00fbr mais une couverture par personne. Y avait m\u00eame un po\u00eale \u00e0 charbon au milieu de la piaule. C\u2019\u00e9tait bon signe. On avait bien fait de sortir du rang.<br \/>\nAujourd\u2019hui, \u00e7a fait presque trois semaines qu\u2019on est l\u00e0 tranquilles comme Baptiste. On nous donne un peu de nourriture solide et on nous fait travailler aux baraquements des officiers nazis et des wachmann. On fait le m\u00e9nage, on r\u00e9pare des meubles, on plante des trucs. C\u2019est pas trop fatiguant. \u00c7a va.<br \/>\nQuand on traverse le camp, on voit qu\u2019il y a tous les jours plus de monde qui arrive. On les entasse \u00e0 de plus en plus nombreux dans des baraques sans fen\u00eatre et sans chauffage. Le camp est plein \u00e0 craquer. Claude et moi, on se dit que notre situation \u00e0 nous, c\u2019est un peu trop beau. C\u2019est pas normal. \u00c7a peut pas durer. Et pourtant \u00e7a dure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lundi 9 novembre<br \/>\nC\u2019est un type bien, Claude, et m\u00eame si c\u2019est pas un voyou, c\u2019est un vrai homme comme on dit \u00e0 Pigalle. Il arrive de Paris lui aussi. Lui il est pass\u00e9 par le Vel d\u2019Hiv mais on s\u2019est retrouv\u00e9 dans le m\u00eame train. Il a 28 ans et il \u00e9tait prof d\u2019histoire au lyc\u00e9e Carnot. Claude Bochurberg, il s\u2019appelle. Il est juif bien s\u00fbr, mais il croit en rien. Comme moi, quoi. Enfin si, lui, il croit en la r\u00e9volution, au communisme. Il m\u2019en parle tout le temps. \u00ab Tu vas voir, qu\u2019il dit, maintenant que l\u2019URSS est entr\u00e9e dans la bagarre, \u00e7a va plus trainer la d\u00e9faite du grand Reich. Faut qu\u2019on tienne jusque-l\u00e0. \u00bb Moi, la r\u00e9volution, je suis pas vraiment pour. La soci\u00e9t\u00e9 comme elle est, \u00e7a me va bien. J\u2019arrivais \u00e0 me d\u00e9brouiller plut\u00f4t pas mal, avant.\u00a0 Mais si les Russes peuvent nous sortir de l\u00e0, je ferai toutes les r\u00e9volutions qu\u2019ils veulent.<br \/>\nIl a beau croire en rien, Claude, il est juif \u00e0 cent pour cent. Pas comme moi, quoi. Il est compl\u00e8tement r\u00e9volt\u00e9 par ce qui se passe dans le monde depuis qu\u2019Hitler est arriv\u00e9. Il parle sans arr\u00eat des choses qu\u2019on fait aux juifs pendant que tout le monde fait semblant de rien voir. Il dit qu\u2019il faudra t\u00e9moigner de tout \u00e7a plus tard. Il faudra des d\u00e9nonciations et des proc\u00e8s et des ex\u00e9cutions aussi, qu\u2019il dit. Et qu\u2019il fera tout pour \u00e7a et que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il faut survivre et qu\u2019il y arrivera.<br \/>\nIl y a des nouveaux qui arrivent dans notre baraque. Une vingtaine. Ils viennent du ghetto de Varsovie. Ils racontent. Terrible. Je vois Claude qui pleure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Samedi 1er d\u00e9cembre<br \/>\nJe reprends mon journal apr\u00e8s 3 semaines sans rien \u00e9crire. Parce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 des choses : ils l\u2019ont commenc\u00e9e leur tuerie. On s\u2019en doutait mais on voulait pas le croire. Maintenant des tas de gens sont morts, des centaines, peut-\u00eatre des milliers. Avec Claude on se disait c\u2019est pas possible, c\u2019est des salauds, des ordures, mais quand m\u00eame, ils vont pas faire \u00e7a. Eh ben, ils l\u2019ont fait. Et ils continuent. Claude m\u2019a dit \u00ab Faudra t\u00e9moigner, tu promets ? \u00bb. Je lui ai promis \u00e0 Claude, et quand on fait une promesse \u00e0 un homme, on la tient. C\u2019est comme \u00e7a.<br \/>\nJe crois que c\u2019est le 12 novembre que toute cette horreur a vraiment commenc\u00e9. Nous les sonderkommandos, on avait bien senti que depuis deux jours y avait quelque chose qui se tramait, un truc dans l\u2019air qui faisait peur. Mais on savait pas quoi. La veille, le 11, t\u00f4t le matin ils nous ont mis \u00e0 une trentaine dans deux camions b\u00e2ch\u00e9s. On est sorti du camp et on a roul\u00e9 peut-\u00eatre un quart d\u2019heure. On voyait rien. Quand ils ont d\u00e9b\u00e2ch\u00e9 les camions on \u00e9tait dans une clairi\u00e8re. Y avait des soldats avec des fusils et des mitrailleuses et puis des wachmann avec leurs cannes, et puis aussi un tas de pelles. Ils nous ont dit de creuser. On a trim\u00e9 toute la journ\u00e9e sans arr\u00eat pour faire un \u00e9norme trou tout en longueur. On crevait de trouille. On pensait qu\u2019elle \u00e9tait pour nous la fosse, qu\u2019ils allaient nous tirer dessus \u00e0 la mitrailleuse et nous flanquer dedans. On pouvait \u00e0 peine soulever les pelles tellement qu\u2019on \u00e9tait pris par la grande frousse. Y en avait qui faisaient dans leur froc. Moi, plusieurs fois, j\u2019ai vomi. Et puis, le soir, ils nous ont ramen\u00e9 directement \u00e0 la baraque et ils nous ont enferm\u00e9s. Interdiction de sortir jusqu\u2019au lendemain midi. L\u00e0, ils sont revenus nous chercher en camion et nous ont remmen\u00e9s au m\u00eame endroit. Y avait toujours les soldats et des mitrailleuses. Ils gardaient une vingtaine de camions ferm\u00e9s qui attendaient. Les wachmann nous ont dit de les ouvrir et de jeter dans la fosse tout ce qu\u2019il y avait dedans. Et dedans c\u2019\u00e9tait des corps, entass\u00e9s, emm\u00eal\u00e9s, tordus, griff\u00e9s, avec des yeux exorbit\u00e9s, des bouches qui criaient. C\u2019\u00e9tait l\u2019horreur, l\u2019enfer, la folie. Une cinquantaine de corps par camion, mille cadavres. Quand on a ouvert notre premier camion Claude et moi et qu\u2019on a vu \u00e7a, moi je suis retomb\u00e9 en arri\u00e8re et Claude s\u2019est \u00e9loign\u00e9 en titubant et en se tenant la t\u00eate \u00e0 deux mains. Autour des autres camions, c\u2019\u00e9tait pareil, les copains tombaient \u00e0 genoux, pleuraient, hurlaient, vomissaient. Alors, les soldats ont arm\u00e9 leurs fusils et les wachmann ont commenc\u00e9 \u00e0 distribuer les coups de trique. Ils en ont assomm\u00e9 quatre ou cinq. Alors on a commenc\u00e9 le travail. Au bout d\u2019une heure, tout pr\u00e8s de moi, il y a un copain, un Polonais, je le connaissais \u00e0 peine, il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 de charrier les cadavres et il s\u2019est immobilis\u00e9, tout tremblant, tout raide, droit comme un i. En secouant la t\u00eate, il r\u00e9p\u00e9tait \u00ab Ni\u00e9, ni\u00e9, ni\u00e9&#8230; \u00bb. Un sous-off s\u2019est approch\u00e9 de lui. Il lui a cri\u00e9 une fois dessus je sais pas quoi. Comme l\u2019autre ne bougeait pas, il a sorti son pistolet de son \u00e9tui et dans le m\u00eame mouvement il lui a tir\u00e9 une balle dans la t\u00eate. Bon sang, \u00e0 dix centim\u00e8tres !<br \/>\nTout le reste de la journ\u00e9e, on a jet\u00e9 comme \u00e7a dans la fosse des corps comme si c\u2019\u00e9tait des vieux v\u00eatements. Y avait de quoi devenir fou. D\u2019ailleurs c\u2019est l\u00e0 que Claude est devenu fou. \u00c7a s\u2019est pas vu tout de suite, mais c\u2019est s\u00fbrement l\u00e0 que \u00e7a a commenc\u00e9.<br \/>\nOn avait pas eu le droit de parler de toute la journ\u00e9e. Alors quand on est revenu \u00e0 la baraque, j\u2019avais besoin absolument de causer \u00e0 quelqu\u2019un. Je voulais qu\u2019on me dise que tout \u00e7a c\u2019\u00e9tait pas vrai, que c\u2019\u00e9tait un cauchemar, qu\u2019on allait se r\u00e9veiller comme avant-hier, qu\u2019on allait continuer \u00e0 s\u2019occuper des meubles et des jardins des officiers. Bien s\u00fbr j\u2019y croyais pas. Mais je voulais absolument entendre quelqu\u2019un dire \u00e7a. Alors je suis all\u00e9 voir Claude. Claude, il est toujours pr\u00eat \u00e0 parler, \u00e0 expliquer, tout, n\u2019importe quoi. Mais quand je suis arriv\u00e9 pr\u00e8s de lui, il \u00e9tait debout tout droit, la t\u00eate appuy\u00e9e contre le bois de la couchette. Il avait les yeux ferm\u00e9s et il parlait tout bas, sans arr\u00eat. Il disait des trucs que je comprenais pas. J\u2019ai attendu un peu, et puis je lui ai touch\u00e9 le bras. \u00ab Claude, je lui ai dit, c\u2019est moi Sammy, h\u00e9, Claude ? \u00bb Mais rien. Il a continu\u00e9. J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 un type qui \u00e9tait sur la couchette d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 : \u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019il a, Claude ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il raconte ? \u00bb \u00ab Il raconte rien, Samuel, il prie. C\u2019est le kaddish. \u00bb Claude qui priait ! Lui, un ath\u00e9e qui croyait en rien d\u2019autre que la r\u00e9volution et qui d\u00e9bitait ces mots qui s\u2019accrochaient les uns aux autres, sans fin. Je suis rest\u00e9 l\u00e0 \u00e0 le regarder. \u00c0 un moment, sans s\u2019arr\u00eater de prier, il a commenc\u00e9 \u00e0 se taper le front sur le bois de la couchette. Il tapait de plus en plus fort, toujours sur le m\u00eame rythme comme le balancier d\u2019une pendule. Et puis il a commenc\u00e9 \u00e0 saigner du front, mais il continuait \u00e0 taper. Alors avec deux autres, on l\u2019a pris et on l\u2019a allong\u00e9 de force sur sa couchette. Il a pas r\u00e9sist\u00e9. Allong\u00e9 sur le dos il continuait \u00e0 dire ses dr\u00f4les de mots en regardant le plancher de la couchette du dessus. J\u2019ai pos\u00e9 ma main sur son \u00e9paule et je suis rest\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il s\u2019endorme. Il faisait nuit depuis longtemps, mais il continuait \u00e0 prier. Dans la baraque, de temps en temps, y en avait un qui criait, ou qui parlait tout haut, \u00e0 personne. Et puis je suis endormi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jeudi 10 d\u00e9cembre<br \/>\nClaude est mort.<br \/>\n\u00c7a faisait un mois qu\u2019on charriait des cadavres et qu\u2019on les balan\u00e7ait dans des trous creus\u00e9s autour du camp. Au d\u00e9but, ils avaient gaz\u00e9s les gens dans les camions avant qu&#8217;ils arrivent dans les bois. Quand on ouvrait les b\u00e2ches, fallait attendre un peu que les gaz qui restaient s\u2019envolent dans la nature. Maintenant, \u00e7a doit faire une semaine qu\u2019ils am\u00e8nent les juifs par trains entiers presque tous les jours. Ils les entassent dans des baraques ou ils les poussent direct dans des hangars tout neufs pour les gazer plus vite. Et nous on va chercher les morts dans les hangars, on les charge dans des camions et on les apporte pr\u00e8s des fosses dans les clairi\u00e8res. Apr\u00e8s, on les balance dedans.<br \/>\nJe peux plus raconter ce que je fais, c\u2019est plus possible, \u00e7a me rend cingl\u00e9.\u00a0J\u2019\u00e9crirai plus rien l\u00e0-dessus, c\u2019est fini. Je sais bien que j\u2019avais promis, mais je peux plus.<br \/>\nDe toute fa\u00e7on, Claude est mort maintenant. Il est mort hier \u00e0 midi. C\u2019est pour \u00e7a que je reprends la plume, pour raconter. \u00c7a faisait un bout de temps que Claude \u00e9tait pas bien. Un moment il priait Dieu et puis apr\u00e8s il l\u2019insultait, sans arr\u00eat, pendant des heures. Apr\u00e8s, il parlait plus \u00e0 personne pendant toute une journ\u00e9e. Quelque fois il se mettait \u00e0 rire pendant qu\u2019on chargeait les camions. D\u2019autres fois, il se plantait tout droit \u00e0 dix m\u00e8tres d\u2019un soldat ou d\u2019un wachmann et il restait l\u00e0, sans rien dire, \u00e0 le pointer du doigt. A chaque fois, \u00e7a lui valait un grand coup de crosse dans les c\u00f4tes ou une d\u00e9rouill\u00e9e \u00e0 la canne. J\u2019\u00e9tais inquiet, j\u2019essayais de le calmer, de lui dire qu\u2019il allait se faire descendre avec ses conneries. Ce qui m\u2019inqui\u00e9tait le plus c\u2019est quand il me r\u00e9pondait en souriant : \u00ab Tu crois, Sammy ? \u00bb<br \/>\nC\u2019\u00e9tait forc\u00e9, \u00e7a devait mal finir. Hier on \u00e9tait dans une clairi\u00e8re depuis t\u00f4t le matin \u00e0 faire ce que j\u2019ai dit qu\u2019on faisait. A un moment, les gardes ont command\u00e9 une pause. On a tout l\u00e2ch\u00e9 et on s\u2019est laiss\u00e9 tomber par terre l\u00e0 o\u00f9 on \u00e9tait. Sauf Claude. Il y avait un wachmann qui s\u2019\u00e9tait assis contre un arbre. Il avait pos\u00e9 sa canne \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Claude a march\u00e9 tranquillement vers le garde, il a ramass\u00e9 la canne et il lui en a balanc\u00e9 un coup de toutes ses forces en plein sur le cr\u00e2ne. Le gars a bascul\u00e9 lentement dans l\u2019herbe sur le c\u00f4t\u00e9. Il avait la gueule en sang. Nous autres, on \u00e9tait aussi \u00e9tonn\u00e9 que si le Roi David \u00e9tait apparu en personne pour casser du boche. Claude a l\u00e2ch\u00e9 la canne et il s\u2019est dirig\u00e9 toujours aussi tranquillement vers le soldat qui \u00e9tait le plus proche et qui s\u2019embrouillait d\u00e9j\u00e0 avec la bandouli\u00e8re de son fusil. Claude s\u2019est plant\u00e9 devant lui en souriant. L\u2019autre a fini par arriver \u00e0 d\u00e9gager sa sangle. Il a point\u00e9 son fusil sans \u00e9pauler et il lui a tir\u00e9 deux balles dans le ventre et puis une dans la t\u00eate quand il a \u00e9t\u00e9 par terre. C\u2019est comme \u00e7a que Claude est mort.<br \/>\nMaintenant, j\u2019ai plus d\u2019ami dans la chambr\u00e9e. Y a les copains, mais j\u2019ai plus d\u2019amis. Alors \u00e0 quoi \u00e7a pourrait servir que je continue \u00e0 \u00e9crire ? Et puis, j\u2019ai honte aussi. C\u2019est terrible ce qu\u2019on fait. J\u2019ai honte de raconter ce qu\u2019on fait pour pas crever tandis que les autres se font massacrer par dizaines de milliers. J\u2019ai beau me dire qu\u2019on a pas le choix et que si on veut t\u00e9moigner un jour il faut vivre et que si on veut vivre il faut faire ce qu\u2019on nous dit, sans \u00e7a c\u2019est la moulinette. Mais je sais bien que c\u2019est pas pour \u00e7a que je veux vivre. C\u2019est juste pour vivre, parce que dans mon ventre j\u2019ai une peur de chien de crever. Mais c\u2019est terrible ce qu\u2019on fait. J\u2019\u00e9crirai plus. C\u2019est fini.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mardi 29 juin 1943<br \/>\nJ\u2019ai retrouv\u00e9 mon journal. Je l\u2019avais planqu\u00e9 dans un trou creus\u00e9 dans le bois de ma couchette. Et puis j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 d\u2019\u00e9crire comme j\u2019ai dit. L\u2019autre jour j\u2019ai voulu le reprendre mais je trouvais plus la cache. Il y avait plus de trou dans le bois. Incroyable. Et puis j\u2019ai bien r\u00e9fl\u00e9chi. Depuis six mois que j\u2019avais pas touch\u00e9 mon journal, les schleus avaient surement fait plusieurs fouilles dans la baraque. S\u2019ils l\u2019avaient trouv\u00e9, probable que j\u2019aurais entendu parler du pays. Ils mettaient une balle dans la t\u00eate pour moins que \u00e7a les salopards. Mais si j\u2019\u00e9tais toujours l\u00e0 c\u2019est qu\u2019ils avaient rien trouv\u00e9. Ils avaient d\u00fb seulement d\u00e9placer les couchettes. Effectivement, j\u2019ai retrouv\u00e9 la mienne et mon journal avec \u00e0 deux rangs de l\u00e0.<br \/>\nDepuis que Claude est mort, les choses ont pas beaucoup chang\u00e9 par ici, sauf que \u00e7a s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Il doit y avoir deux ou trois mille places dans le camp. Il est bond\u00e9 mais les trains continuent \u00e0 arriver et personne de vivant ne sort jamais. C\u2019est qu\u2019ils en tuent autant qu\u2019il en arrive. Et nous on les enterre. Le d\u00e9go\u00fbt de ce que je fais me reprend r\u00e9guli\u00e8rement. J\u2019ai le ventre qui se tord, j\u2019ai mal partout, le dos, les jambes, la t\u00eate. Le soir je cherche des crosses \u00e0 tout le monde. Il y a un mois j\u2019ai essay\u00e9 de me pendre au bois de ma couchette. Mais j\u2019avais aucune chance vu qu\u2019on a jamais un moment tout seul \u00e0 soi dans notre baraque. Les copains m\u2019ont d\u00e9croch\u00e9 vite fait. Faut croire qu\u2019en vrai c\u2019est ce que je voulais, qu\u2019ils me d\u00e9crochent. Je veux pas mourir. Je veux mourir. Je sais pas. Bref, je suis encore vivant. Et puis je me dis qu\u2019est-ce que je pourrais faire d\u2019autre ? Je suis bien oblig\u00e9, j\u2019ai pas le choix. Et puis si c\u2019\u00e9tait pas moi qui faisait cette saloperie de boulot, \u00e7a serait d\u2019autres. J\u2019y peux rien. Penser \u00e7a, \u00e7a me rassure un peu et pendant quelques jours la vie devient presque supportable.<br \/>\nBon, mais si j\u2019ai repris mon journal c\u2019est parce que j\u2019ai un nouveau copain dans la baraque. Il est arriv\u00e9 il y a quinze jours. Son nom, c\u2019est Simon Kaminski. Il dit qu\u2019il s\u2019est fait prendre expr\u00e8s dans les \u00e9gouts de Varsovie, dans le ghetto, pour arriver ici. Il parle Polonais bien s\u00fbr mais aussi fran\u00e7ais, allemand et russe. Les premiers jours, il disait rien. Il faisait son sale boulot comme les autres. On aurait dit qu\u2019il s\u2019en fichait des chambres \u00e0 gaz, des cadavres et des trous dans les clairi\u00e8res. La nuit, je le voyais passer de couchette en couchette et je l\u2019entendais discuter avec les copains les uns apr\u00e8s les autres. A moi, il m\u2019a demand\u00e9 ce que je faisais avant, comment j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 l\u00e0 et tout. J\u2019ai fini par lui parler de Claude et de mon journal. Il l\u2019a lu vite fait \u00e0 la lumi\u00e8re de la lune. Ensuite il me l\u2019a rendu en disant juste : \u00ab Cache \u00e7a. C\u2019est important. \u00bb Un soir, \u00e7a s\u2019est agit\u00e9 entre les couchettes. C\u2019\u00e9tait Simon qui rassemblait des groupes d\u2019une dizaine de copains et qui leur parlait. Les gars \u00e9taient serr\u00e9s autour de lui et lui, il chuchotait, mais on comprenait quand m\u00eame ce qu\u2019il disait. Il disait que les Allemands allaient liquider compl\u00e8tement le camp de Treblinka II. On savait pas quand, mais c\u2019\u00e9tait du s\u00fbr et pour bient\u00f4t. Ils avaient des informations l\u00e0-dessus. Il venait pour organiser une r\u00e9volte et m\u00eame une \u00e9vasion en masse. En entendant \u00e7a, les gars sont plut\u00f4t pas chauds. On a aucune chance, ils disent. Il y a trois ou quatre mille prisonniers qui attendent dans les baraques ou dans les wagons. Ils sont terrifi\u00e9s, \u00e9puis\u00e9s, des loques. Nous on est une centaine de sonderkommandos. On est \u00e0 peine en meilleure forme. Tout \u00e7a contre une centaine de soldats et une autre centaine de wachmann tous arm\u00e9s jusqu\u2019aux dents et bien nourris. Ils vont nous massacrer, c\u2019est s\u00fbr. Et l\u00e0, Simon s\u2019est remis \u00e0 parler. Personne ne sortira d\u2019ici vivant, il a dit en appuyant sur chaque mot. Qu\u2019on se r\u00e9volte ou qu\u2019on fasse rien, personne ne sortira vivant. Maintenant il n\u2019est pas question de sauver sa vie mais de sauver sa dignit\u00e9. Se d\u00e9fendre, ne pas se laisser abattre comme des b\u00eates. Pour qu\u2019un jour quelqu\u2019un le dise, et que les gens s\u2019en souviennent, que les juifs de Treblinka se sont r\u00e9volt\u00e9s, qu\u2019ils se sont battus. Y eu un grand silence. S\u2019entendre dire comme \u00e7a qu\u2019on allait tous crever, on avait beau le savoir au fond depuis longtemps, \u00e7a faisait froid dedans quand m\u00eame. Simon a fini en disant qu\u2019il nous laissait r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 \u00e7a mais qu\u2019il y avait pas le choix et que demain il commen\u00e7ait \u00e0 organiser l\u2019insurrection.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Samedi 31 juillet<br \/>\n\u00c7a y est. On est pr\u00eat. C\u2019est pour mercredi prochain. Dans 5 jours. \u00c7a partira d\u2019ici, de notre baraque des sonderkommandos. Simon a d\u00e9sign\u00e9 une dizaine de gars pour fabriquer des armes avec les moyens du bord, surtout des couteaux et des matraques, parce que des flingues bien s\u00fbr c\u2019est pas possible. On les prendra sur les premiers soldats qu\u2019on pourra attraper. Il a dit aussi de ne pas en parler aux autres, ceux qui sont pas des sonderkommandos. Ce serait trop difficile de les organiser et de les contr\u00f4ler, et puis il pourrait y avoir des fuites. D\u00e9j\u00e0 rien qu\u2019avec les sonderkommandos c\u2019est le risque principal, qu\u2019un type se d\u00e9gonfle et qu\u2019il aille tout balancer aux boches en \u00e9change de la vie sauve. On a tous compris \u00e7a et on se surveille les uns les autres.<br \/>\nLe plan, c\u2019est tout simple. C\u2019est d\u2019aller \u00e0 six au poste de garde comme on fait tous les mercredis, tuer tout le monde et piquer les armes. Apr\u00e8s on passera \u00e0 l\u2019armurerie et apr\u00e8s on verra bien. Ils sont jamais plus de deux ou trois salopards au poste de garde. On fera \u00e7a le soir au retour de la clairi\u00e8re. On aura des pelles et des outils, comme quand on vient pour arranger une porte ou un bureau. Les soldats font pratiquement jamais attention \u00e0 nous quand on vient travailler chez eux. Pour eux, on n\u2019existe pas, on est m\u00eame pas des esclaves, plut\u00f4t des choses. Une fois dedans, on se d\u00e9brouillera pour prendre le dessus et on zigouillera tous ceux qui seront l\u00e0. Je ferai partie des six et j\u2019aurai un couteau planqu\u00e9 dans mon dos. J\u2019ai une frousse bleue. Suriner un type, c\u2019est pas \u00e7a qui me fait peur. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait \u00e7a deux fois \u00e0 mes d\u00e9buts \u00e0 Paris. Je suis plut\u00f4t efficace dans le genre. Ce qui me faire peur maintenant, c\u2019est que \u00e7a rate. Je peux pas m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 ce qu\u2019ils nous feront apr\u00e8s si \u00e7a rate. Mais. Et puis aussi, j\u2019ai peur de pas y arriver, de faire une connerie, que \u00e7a soit moi qui fasse rater le truc. J\u2019aurais une sacr\u00e9e honte. Je voudrais pas que \u00e7a rate parce que je commence \u00e0 y croire \u00e0 l\u2019\u00e9vasion. \u00c7a pourrait bien marcher. Simon a l\u2019air vraiment costaud comme organisateur. Et puis les boches s\u2019y attendent s\u00fbrement pas. On sait jamais, peut-\u00eatre que \u00e7a va marcher. Y a de l\u2019espoir. Mais l\u2019espoir, c\u2019est \u00e7a qui fout la trouille.<br \/>\nC\u2019est pour dans 5 jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour<br \/>\nJe sais plus quel jour on est. \u00c7a doit faire trois semaines qu\u2019on s\u2019est \u00e9vad\u00e9 du camp, Arkine et moi. Et depuis on s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9 de marcher, la nuit surtout. D\u2019abord vers l\u2019Est et puis apr\u00e8s vers le Sud. L\u2019id\u00e9e c\u2019est de rejoindre Rovno. C\u2019est l\u00e0 que je suis n\u00e9. J\u2019y suis rest\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 mes quinze ans. C\u2019est pour \u00e7a que je parle pas trop mal le polonais. Je dois avoir encore un peu de famille l\u00e0-bas. Arkine, lui il voulait aller vers la France ou la Suisse, il \u00e9tait pas vraiment fix\u00e9. Je lui ai dit qu\u2019on avait pas le choix, que Paris c\u2019\u00e9tait bien trop loin et Gen\u00e8ve pareil. Tandis que Rovno, \u00e7a devait pas \u00eatre \u00e0 plus de 3 ou 400 kilom\u00e8tres. On avait une petite chance. A travers la Pologne occup\u00e9e par les allemands, \u00e7a serait pas du g\u00e2teau, mais comme j\u2019ai dit \u00e0 Arkine, on a pas le choix. Alors, on est parti vers l\u2019Est. Mais je vais pas raconter \u00e7a tout de suite.<br \/>\nMaintenant qu\u2019on a trouv\u00e9 une planque \u00e0 peu pr\u00e8s sure, on va pouvoir se reposer un peu, juste de quoi se refaire une sant\u00e9. Et je vais pouvoir continuer mon journal.<br \/>\nMais il faut que je reprenne les choses dans l\u2019ordre, sans \u00e7a j\u2019y arriverai pas.<br \/>\nBon, Simon avait organis\u00e9 la r\u00e9volte pour le mercredi d\u2019apr\u00e8s, le 5 ao\u00fbt. Mais \u00e7a s\u2019est pas pass\u00e9 comme on avait pr\u00e9vu. Trois jours avant, le dimanche, voil\u00e0 qu\u2019on rentre du boulot comme d\u2019habitude, vers 8 heures du soir. Je suis le premier \u00e0 rentrer dans la baraque et l\u00e0, y a deux soldats et un garde \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Merde c\u2019est la fouille, je me dis. Mais y a pire. Le wachmann a trouv\u00e9 mon journal. Il a pos\u00e9 sa canne contre le montant d\u2019une couchette et il est debout pr\u00e8s de la mienne en train de lire. Les soldats restent \u00e0 surveiller ceux qui rentrent. Y en a un qui a une mitraillette et l\u2019autre un fusil. Bien s\u00fbr, le russe, il comprend rien \u00e0 ce qu\u2019il lit. Mais s\u2019il rapporte mon journal \u00e0 l\u2019officier, on sera tous foutus. Dedans, y a les noms et l\u2019essentiel du plan. Et ce sera ma faute. Derri\u00e8re moi, les autres continuent \u00e0 entrer dans la baraque. Merde de merde. Je sais pas ce qui me prend d\u2019un coup, sans r\u00e9fl\u00e9chir, je fonce sur le wachmann, j\u2019attrape sa canne au passage et je lui en fous un grand coup sur la nuque. Les soldats derri\u00e8re vont pour r\u00e9agir, mais les copains ont compris la situation. Ils se mettent \u00e0 quatre ou cinq sur chaque soldat pour les faire tomber et les maintenir par terre en s\u2019entassant sur eux. Je refous un grand coup sur la gueule du wachmann. Il tombe et s\u2019agite mollement entre les couchettes. Je vais \u00e0 mon autre planque et j\u2019en sors le couteau qu\u2019on m\u2019a fabriqu\u00e9. La lame fait que dix centim\u00e8tres, mais \u00e7a va suffire. Je fonce vers un des soldats au sol et je lui plonge mon couteau dans le cou, en faisant gaffe de pas toucher les copains qui le tiennent au sol. Je vois qu\u2019on s\u2019est occup\u00e9 de l\u2019autre soldat. Ils sont en train de l\u2019\u00e9trangler avec sa jugulaire. Je reviens au wachmann. Il est pli\u00e9 en deux en train de se relever en titubant. Par-dessous, je lui file un coup de couteau dans le ventre et puis un autre et puis un autre, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il tombe.<br \/>\nQuand \u00e7a a \u00e9t\u00e9 fini, les copains on est rest\u00e9 comme \u00e7a, plant\u00e9s, essouffl\u00e9s, sans rien dire. On avait tu\u00e9 deux boches et un salopard de russe. On avait une mitraillette, un fusil et deux ba\u00efonnettes. Tout \u00e7a sans un bruit. Simon a ferm\u00e9 la porte et il a chuchot\u00e9 \u00ab silence \u00bb. Il a ferm\u00e9 les yeux cinq secondes et il a dit \u00ab Faut y aller maintenant \u00bb. Il a commenc\u00e9 \u00e0 donner des ordres. On a planqu\u00e9 les cadavres sous les couchettes et on a distribu\u00e9 les armes, celles des boches et celles qu\u2019on avait fabriqu\u00e9es. Comme il faisait encore jour, on a attendu un peu et puis on a commenc\u00e9 la danse. Je sais pas tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 en d\u00e9tail parce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t occup\u00e9 pendant toute la nuit, mais tout ce que je sais, c\u2019est que vers onze heures, y avait notre baraque, le poste de garde, la cantine de la troupe et trois baraques de prisonniers qui br\u00fblaient. Aucune id\u00e9e d\u2019o\u00f9 les copains avaient trouv\u00e9 des grenades, mais ils les avaient balanc\u00e9es dans le mess des officiers \u00e0 l\u2019heure du diner. Un carnage. Pendant qu\u2019on montait une barricade en travers de l\u2019all\u00e9e centrale, y en avait qui ouvraient les baraques et les wagons de prisonniers les uns apr\u00e8s les autres et qui essayaient de leur expliquer l\u2019affaire. Mais tout ce qu\u2019ils comprenaient les pauvres, c\u2019est que les portes \u00e9taient ouvertes et que \u00e7a tirait de partout. Alors ils se mettaient \u00e0 courir dans tous les sens comme des poulets affol\u00e9s et ils se faisaient descendre par dizaines. \u00c7a faisait mal au c\u0153ur de voir tous ces pauvres gens tomber devant les fusils des boches. Mais en un sens, \u00e7a nous arrangeait un peu quand m\u00eame, parce que \u00e7a mettait la panique partout et les allemands savaient plus o\u00f9 donner de la t\u00eate. On avait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9ussi \u00e0 en bousiller une dizaine, sans compter les officiers au mess. On commen\u00e7ait \u00e0 avoir quelques armes. Pendant que les schleus \u00e9taient occup\u00e9s \u00e0 tirer dans le tas, Simon avait form\u00e9 un petit groupe de cinq costauds bien gonfl\u00e9s. Il leur avait donn\u00e9 presque toutes les armes \u00e0 feu qu\u2019on avait piqu\u00e9es et il les avait envoy\u00e9s attaquer l\u2019armurerie. \u00ab Si vous r\u00e9ussissez pas, dans une heure on sera tous morts. Bonne chance, qu\u2019il leur a dit \u00bb. Je sais pas comment ils ont fait, mais vingt minutes apr\u00e8s, deux des gars revenaient avec des mitraillettes plein les bras. En rigolant, il y en a un qui disait : \u00ab Allez-vous servir, la boutique est ouverte ! Et c\u2019est gratuit ! \u00bb \u00c7a y est, on avait des fusils, des mitraillettes et des grenades et m\u00eame deux mitrailleuses, mais \u00e7a on a pas su s\u2019en servir. \u00c7a commen\u00e7ait \u00e0 tourner vinaigre pour les boches et ils se sont mis \u00e0 reculer. Je peux pas dire ce que \u00e7a m\u2019a fait de voir ces ordures foutre le camp devant nous. J\u2019ai vu Simon qui riait et qui pleurait et je crois bien que j\u2019ai pleur\u00e9 aussi. Alors Simon m\u2019a dit qu\u2019il fallait pas r\u00eaver, qu\u2019ils allaient revenir en force avec les soldats de Treblinka I qu\u2019\u00e9tait \u00e0 deux-trois kilom\u00e8tres pas plus, une petite demi-heure, c\u2019est tout. Fallait qu\u2019on s\u2019organise. On a construit une autre barricade devant la seule entr\u00e9e du camp, et on est all\u00e9 ouvrir le reste des baraques et des wagons. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on a trouv\u00e9 une trentaine de wachmann qu\u2019\u00e9taient rest\u00e9s planqu\u00e9s sous le plancher de leur baraque. On les a fait sortir de l\u00e0-dessous vite fait et on leur a tir\u00e9 \u00e0 tous une balle dans le ventre. Pour \u00e7a, on a bien \u00e9t\u00e9 d\u2019accord. Ils ont d\u00fb mettre des heures \u00e0 crever. Apr\u00e8s, avec les prisonniers on a form\u00e9 six groupes qu\u2019on a \u00e9quip\u00e9 avec des cisailles et qui sont partis \u00e0 l\u2019autre bout du camp pour d\u00e9couper des ouvertures dans les trois lignes de barbel\u00e9s. Apr\u00e8s \u00e7a, Simon m\u2019a pris \u00e0 part avec cinq autres gars pour expliquer la man\u0153uvre. Il allait prendre le commandement d\u2019une vingtaine de copains bien arm\u00e9s pour d\u00e9fendre la barricade de l\u2019entr\u00e9e le plus longtemps possible. Nous, on devrait guider les prisonniers vers les sorties d\u00e9coup\u00e9es dans la cl\u00f4ture. Le but, c\u2019\u00e9tait de faire sortir du camp le plus possible de juifs et de leur dire de partir dans tous les sens, n\u2019importe o\u00f9, le plus loin possible, le plus longtemps possible et d\u2019essayer de sauver leur peau. Fallait semer la plus grande pagaille possible. C\u2019\u00e9tait la meilleure chance pour qu\u2019il y en ait quelques-uns qui arrivent \u00e0 survivre.<br \/>\nOn s\u2019est dit au revoir avec Simon et on est parti faire ce qu\u2019on avait \u00e0 faire. Moi, je suis all\u00e9 vers une des sorties en criant de me suivre, vite, qu\u2019on allait se sauver par-l\u00e0, vers la for\u00eat, qu\u2019on allait s\u2019en sortir. A ce moment-l\u00e0, je m\u2019en foutais de mourir. J\u2019\u00e9tais m\u00eame persuad\u00e9 que \u00e7a allait pas tarder. Mais je sais pas, j\u2019avais envie de faire mon boulot et d\u2019emmener tous ces gens vers la for\u00eat. Bien s\u00fbr c\u2019\u00e9tait en fran\u00e7ais que je criais. Sur le moment, j\u2019ai pas pens\u00e9 \u00e0 le dire en Polonais. Je sais pas s\u2019ils ont tous compris, mais ils ont bien \u00e9t\u00e9 une centaine \u00e0 me suivre vers le passage. On a commenc\u00e9 \u00e0 passer sous les barbel\u00e9s, les uns apr\u00e8s les autres.\u00a0 Forc\u00e9ment, c\u2019\u00e9tait long, parce qu\u2019il fallait ramper pas mal. \u00c7a faisait d\u00e9j\u00e0 un bout de temps qu\u2019on avait entendu arriver les automitrailleuses, et puis les rafales, les explosions, les cris. \u00c7a voulait dire que les gars de la barricade \u00e9taient en train de se bagarrer dur. Et puis les coups de feu se sont espac\u00e9s. Pas bon signe. Et tout de suite apr\u00e8s les boches sont arriv\u00e9s \u00e0 la cl\u00f4ture. Y avait encore au moins la moiti\u00e9 qui \u00e9taient pas pass\u00e9s. Les salauds se sont mis \u00e0 tirer dessus \u00e0 la mitraillette. Les pauvres gens se pr\u00e9cipitaient sur les barbel\u00e9s pour essayer de passer quand m\u00eame. Moi, je voyais tout \u00e7a du bord de la for\u00eat o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais planqu\u00e9. J\u2019en \u00e9tais malade, mais je pouvais rien faire. Alors je me suis relev\u00e9 et je me suis mis \u00e0 courir. Qu\u2019est-ce que je pouvais faire d\u2019autre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">15 septembre 1943<br \/>\nEn fait, je sais pas vraiment si on est le 15 septembre ou le 10 ou m\u00eame le 1er octobre. L\u00e0 o\u00f9 je suis y a pas moyen de savoir. Pendant qu\u2019on courait pour s\u2019\u00e9loigner du camp, on pensait pas \u00e0 compter les jours. Et puis \u00e0 quoi \u00e7a m\u2019aurait servi de savoir que j\u2019allais mourir un mardi ou un mercredi. Parce que j\u2019\u00e9tais s\u00fbr qu\u2019on allait mourir. Mais plus les jours passaient, plus je me disais que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas foutu. Alors j\u2019ai choisi la date la plus probable possible. Maintenant qu\u2019on est un peu au calme, faut bien recommencer \u00e0 compter les jours. Et puis, compter le temps qui passe, c\u2019est peut-\u00eatre bien \u00e7a qui nous fait diff\u00e9rent d\u2019un chien ou d\u2019un poisson rouge.<br \/>\nJe sais pas comment je vais raconter ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis Treblinka. C\u2019est devenu compl\u00e8tement flou dans ma m\u00e9moire. Je me souviens seulement qu\u2019au d\u00e9but, j\u2019ai couru sans r\u00e9fl\u00e9chir, juste pour m\u2019\u00e9loigner de la lumi\u00e8re des incendies et des rafales qui mitraillaient ceux qu\u2019avaient pas pu passer sous les barbel\u00e9s \u00e0 temps. Je me cognais dans les arbres, je m\u2019attrapais dans les ronces, je tombais dans les foss\u00e9s toutes les cinq minutes. Mais je continuais \u00e0 courir. Il faisait compl\u00e8tement nuit. \u00c0 un moment, je me suis flanqu\u00e9 dans un fil de fer barbel\u00e9. J\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat, au bord d\u2019un pr\u00e9. J\u2019allais pour ramper par dessous, mais j\u2019ai entendu pas loin quelqu\u2019un qui appelait : &#8221; S\u2019il vous pla\u00eet&#8230; s\u2019il vous pla\u00eet&#8230;&#8221;. C\u2019\u00e9tait en fran\u00e7ais que le gars appelait au secours de cette dr\u00f4le de fa\u00e7on. Avec son accent, y avait pas de risque que ce soit un boche ou un wachmann. Je me suis approch\u00e9 \u00e0 t\u00e2tons et j\u2019ai fini par tomber sur un gars qu\u2019\u00e9tait emberlificot\u00e9 dans les barbel\u00e9s.<br \/>\n&#8220;T\u2019es fran\u00e7ais ?&#8221; je lui demande. Comme il continue \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter &#8220;S\u2019il vous pla\u00eet, s\u2019il vous pla\u00eet&#8221;, c\u2019est pas la peine qu\u2019il r\u00e9ponde, j\u2019ai compris, il est fran\u00e7ais. \u00c7a me fait tout dr\u00f4le de voir un compatriote au milieu de cette panique. Je l\u2019aide \u00e0 se sortir des barbel\u00e9s. Quand c\u2019est fini, on se retrouve du c\u00f4t\u00e9 du champ. Maintenant qu\u2019on est plus dans la for\u00eat, on y voit un peu mieux. &#8220;Merci beaucoup, qu\u2019il me dit.&#8221; Incroyable ! On est en plein sauve-qui-peut, on galope depuis des heures sans rien voir, y a des schleus qui nous courent apr\u00e8s et tout ce que le gars\u00a0 trouve \u00e0 me dire c\u2019est &#8220;Merci beaucoup&#8221; comme si je lui avais tenu la porte d\u2019un bistrot des Champs Elys\u00e9es. Je sais pas quoi r\u00e9pondre alors je lui dis &#8220;\u00c7a va, \u00e7a va&#8221; et je recommence \u00e0 courir. Et le voil\u00e0 qui se met \u00e0 courir derri\u00e8re moi. Depuis, on se quitte plus.<br \/>\nVoil\u00e0, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on s\u2019est rencontr\u00e9s moi et Maurice. J\u2019en dirai plus sur lui tout \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nPour ce qui est de la suite de notre cavale, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce que je me rappelle pr\u00e9cis\u00e9ment. Pour le reste, y a comme un brouillard dans ma t\u00eate. Je vois des for\u00eats, des champs, des foss\u00e9s, des rivi\u00e8res, des mar\u00e9cages, des voies ferr\u00e9es, des chemins de terre. Je me souviens qu\u2019il faisait beau et chaud, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e7a, et qu\u2019on marchait surtout la nuit. On ne courait plus, on \u00e9vitait les routes et les villages, et deux ou trois fois, on a eu vraiment de la chance avec les patrouilles allemandes ou les paysans polonais.<br \/>\nEt puis surtout, il y a une quinzaine, on a eu ce coup de pot incroyable de tomber sur ce village o\u00f9 on est planqu\u00e9 maintenant Maurice et moi.<br \/>\nUne nuit qu\u2019on en avait vraiment bav\u00e9, on n\u2019avait rien mang\u00e9 depuis trois jours, on sort d\u2019un bois au moment o\u00f9 le soleil se l\u00e8ve. Et au milieu de la brume, y a les formes d\u2019un village. Normalement, on serait rentr\u00e9 dans le bois et on aurait fait un long d\u00e9tour pour l\u2019\u00e9viter. Mais l\u00e0, on n\u2019en pouvait plus. Alors on est rest\u00e9 toute la journ\u00e9e \u00e0 plat ventre en bordure du bois pour observer le village. Quand le soir est tomb\u00e9, on avait toujours pas vu la queue d\u2019un chat. Alors on a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019attendre la nuit compl\u00e8te et d\u2019entrer dans le village.<br \/>\nC\u2019est ce qu\u2019on a fait, et nous voil\u00e0. Maintenant on est bien \u00e0 l\u2019abri dans une cave, on a trouv\u00e9 un peu de provisions et de quoi se fabriquer un peu de confort.<br \/>\nOn a visit\u00e9 le village petit \u00e0 petit. Que des ruines. Bombard\u00e9 ou d\u00e9truit au canon et incendi\u00e9. C\u2019\u00e9tait s\u00fbrement les allemands, parce qu\u2019il y avait encore plein de traces qui montraient que c\u2019\u00e9tait un village juif mais on a jamais trouv\u00e9 son nom. Y avait encore des cadavres un peu partout\u00a0 qu\u2019\u00e9taient rest\u00e9s l\u00e0 s\u00fbrement depuis des mois. On a d\u00e9gag\u00e9 quelques endroits y compris la cave qu\u2019on s\u2019\u00e9tait choisie, mais on a laiss\u00e9 les autres comme \u00e7a pour pas attirer l\u2019attention, si jamais y avait des paysans ou des boches qui seraient pass\u00e9s.<br \/>\nDans le coin d\u2019une maison, j\u2019ai m\u00eame trouv\u00e9 assez de papier et de crayons pour \u00e9crire jusqu\u2019\u00e0 perpette.<br \/>\nFaut que je parle un peu de Maurice maintenant. Maurice Arkine, il s\u2019appelle. Il a 31 ans, il est tr\u00e8s grand et plut\u00f4t beau mec, dans le genre d\u00e9charn\u00e9 t\u00e9n\u00e9breux. Il y a pas mal de filles qui aiment \u00e7a. Il est tout ce qu\u2019il y a de plus parisien, n\u00e9 \u00e0 Paris, de parents parisiens, une bonne famille bien bourgeoise. Il habitait vers le haut de la rue de Rome et son p\u00e8re \u00e9tait professeur de m\u00e9decine \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re. Pas tellement pendant qu\u2019on \u00e9tait en cavale mais depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0, comme on a pas grand-chose d\u2019autre \u00e0 faire, on se parle beaucoup, moi et Maurice.\u00a0 C\u2019est comme \u00e7a que je sais qu\u2019il voulait pas \u00eatre m\u00e9decin comme son p\u00e8re, et qu\u2019il avait fait expr\u00e8s de rater sa premi\u00e8re ann\u00e9e de m\u00e9decine pour faire de la musique. Son p\u00e8re lui avait plus parl\u00e9 pendant trois mois et puis \u00e7a s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9. Ce qu\u2019il voulait lui, c\u2019\u00e9tait devenir pianiste. D\u00e8s tout petit, il avait entendu son prof de piano dire \u00e0 sa m\u00e8re qu\u2019il \u00e9tait dou\u00e9. Alors, il avait d\u00e9cid\u00e9 de devenir un grand pianiste. Quand il avait quitt\u00e9 la fac de m\u00e9decine, il \u00e9tait entr\u00e9 au Conservatoire de la rue de Rome, et il avait beaucoup travaill\u00e9. Du coup, \u00e0 23 ans, il avait jou\u00e9 Chopin devant tout le gratin \u00e0 la salle Pleyel. En 39, juste avant la d\u00e9claration de guerre, il avait donn\u00e9 des concerts \u00e0 Londres, \u00e0 New York et \u00e0 Chicago. Ils voulaient le garder, l\u00e0-bas. Mais il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rentrer parce qu\u2019il s\u2019inqui\u00e9tait pour ses parents, avec tout ce qui se passait en Allemagne. En juin 40, son p\u00e8re avait refus\u00e9 de quitter Paris. Pendant un an, il avait continu\u00e9 \u00e0 diriger son service \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Mais les mesures contre les juifs devenaient de plus en plus terribles et en juillet 41, toute la famille avait r\u00e9ussi \u00e0 passer la ligne de d\u00e9marcation. Sous un nom bien chr\u00e9tien, Christian Harco\u00ebt, Maurice gagnait sa vie en donnant des concerts de temps en temps, mais en juillet 43, il s\u2019\u00e9tait fait choper \u00e0 Lyon par la Gestapo. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Tr\u00e9blinka dans un wagon \u00e0 bestiaux la veille du jour de la r\u00e9volte et qu\u2019en m\u2019entendant crier en fran\u00e7ais, il m\u2019avait suivi sous les barbel\u00e9s.<br \/>\nJe lui ai aussi un peu racont\u00e9 la mienne de vie. Mon enfance de mis\u00e8re \u00e0 Rovno, mes ann\u00e9es de jeune voyou, ma bagarre malheureuse avec le fils ch\u00e9ri d\u2019un grand bourgeois du coin, le fait que le gars en resterait estropi\u00e9 \u00e0 vie, ma fuite oblig\u00e9e en France et mon arriv\u00e9e \u00e0 Paris \u00e0 15 ans sans parler un mot de fran\u00e7ais, ce que je lui ai racont\u00e9 de tout \u00e7a, c\u2019\u00e9tait presque enti\u00e8rement vrai. Pour le reste, je lui ai pas tout dit, bien s\u00fbr. Il fallait enjoliver un peu. On a beau \u00eatre voyou, on a quand m\u00eame sa fiert\u00e9. \u00c0 un type comme Maurice, je pouvais quand m\u00eame pas raconter que j\u2019avais commenc\u00e9 comme maquereau pour devenir le tenancier d\u2019un bordel, m\u00eame de luxe. Alors, je lui ai racont\u00e9 qu\u2019au d\u00e9but j\u2019avais travaill\u00e9 aux Halles pour me payer des cours de fran\u00e7ais et de comptabilit\u00e9, que j\u2019\u00e9tais ensuite devenu impresario pour artistes de music-hall, et que j\u2019avais fini par r\u00e9aliser mon r\u00eave en ouvrant un restaurant chic du c\u00f4t\u00e9 de la Muette. C\u2019\u00e9tait une belle histoire presque vraie somme toute, et \u00e7a me valait le respect de Maurice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">27 septembre<br \/>\nDe notre cave, on sort pratiquement que la nuit, par s\u00e9curit\u00e9. Alors, j\u2019ai toute la journ\u00e9e pour \u00e9crire. C\u2019est ce que j\u2019ai fait toute la journ\u00e9e d\u2019avant-hier. \u00c7a commence \u00e0 me prendre, le besoin d\u2019\u00e9crire, maintenant que j\u2019ai plus de choses si horribles \u00e0 raconter. Le matin, je monte dans ce qui \u00e9tait la cuisine de la maison. Il n\u2019y a plus ni carreaux ni cadre aux fen\u00eatres, mais il reste un peu de toit autour de la chemin\u00e9e. Comme \u00e7a, je suis \u00e0 l\u2019abri de la pluie et du soleil et j\u2019ai la lumi\u00e8re du jour.<br \/>\nJ\u2019ai plac\u00e9 une table et un tabouret que j\u2019ai r\u00e9par\u00e9s pr\u00e8s d\u2019une fen\u00eatre et je m\u2019installe l\u00e0 pour \u00e9crire. Maurice, lui, il se met dans la pi\u00e8ce d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, une ancienne chambre, \u00e0 une autre table que je lui ai r\u00e9par\u00e9e aussi. C\u2019est dr\u00f4le parce qu\u2019on dirait qu\u2019on a chacun notre bureau. On s\u2019est partag\u00e9 le papier et les crayons, et lui, il \u00e9crit de la musique. De temps en temps, je vais voir ce qu\u2019il fait. C\u2019est beau, ces lignes, ces barres et ces point noirs qui s\u2019alignent. Je ne comprends pas comment tout \u00e7a peut faire de la musique, mais il me dit que si.<br \/>\nMais Maurice ne s\u2019int\u00e9resse pas qu\u2019\u00e0 la musique. C\u2019est incroyable tout ce qu\u2019il peut savoir sur les livres, les pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre et m\u00eame sur la po\u00e9sie. Il a vite compris que tout ce que j\u2019avais pu lire dans ma vie d\u2019avant, c\u2019\u00e9tait les pages des sports et des faits divers des journaux, et que pour moi la musique, \u00e7a servait surtout \u00e0 danser dessus pour emballer les filles. Je ne sais plus comment c\u2019est venu, mais un jour il a commenc\u00e9 \u00e0 me raconter l\u2019histoire de Rom\u00e9o et de Juliette. Quand il a eu fini, je suis rest\u00e9 \u00e9pat\u00e9. \u00c9pat\u00e9, c\u2019est le mot. En fait, j\u2019avais envie d\u2019applaudir et de pleurer en m\u00eame temps, et surtout je voulais en entendre d\u2019autres des histoires comme celle-l\u00e0. Je lui ai dit \u00e7a et il a r\u00e9pondu : \u00ab Sam, c\u2019est un vrai plaisir de vous raconter des histoires. J\u2019en connais bien d\u2019autres et si vous en \u00eates d\u2019accord, je vous en dirai une par jour \u00bb. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il parle, Maurice. Il faut s\u2019y faire. Apr\u00e8s tout ce qu\u2019on a v\u00e9cu ensemble, il continue \u00e0 me dire vous. Un jour, je lui ai demand\u00e9 pourquoi. Il m\u2019a r\u00e9pondu : \u00ab Que voulez-vous, Sam. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 comme \u00e7a. \u00bb C\u2019est un sacr\u00e9 bonhomme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">23 d\u00e9cembre<br \/>\nMaurice avance bien dans sa musique. Il me la chante de temps en temps. Moi, je ne lui montre jamais mon journal, parce que je ne voudrais pas qu\u2019il voit tout ce que je pense de lui. Ce serait g\u00eanant. Je lui dis qu\u2019un journal, c\u2019est personnel et que \u00e7a doit rester secret. Il respecte \u00e7a et ne demande jamais.<br \/>\n\u00c7a fait un mois que la neige a recouvert le village. On ne sort pratiquement plus de notre cave, sauf pour les choses vraiment indispensables comme se soulager ou aller chercher du bois. On fait un minimum de feu \u00e0 cause de la fum\u00e9e qui pourrait se voir, mais on a bien calfeutr\u00e9 partout, alors le froid est supportable. On a pu faire des provisions de fruits, de l\u00e9gumes et de racines, et de temps en temps, on attrape un lapin, un rat ou un \u00e9cureuil et on le fait cuire. On a tout le temps faim, mais on cr\u00e8ve pas. Quand on va dormir, toujours la journ\u00e9e parce que l\u2019habitude est prise, on se couche dans le m\u00eame lit pour se tenir chaud. En tout bien tout honneur, s\u2019il vous plait, parce qu\u2019on ne mange pas de ce pain-l\u00e0, nous.<br \/>\nD\u2019apr\u00e8s mon calendrier personnel, celui que j\u2019ai commenc\u00e9 le 15 septembre, demain c\u2019est No\u00ebl. On est juifs tous les deux mais on ne pratique pas. Alors on a d\u00e9cid\u00e9 de f\u00eater la naissance du Christ comme si on \u00e9tait en famille rue de Rome ou rue Delambre. Je ne dis pas \u00e0 Maurice que ce sera mon premier No\u00ebl, parce que dans ma famille \u00e0 Rovno, on ne f\u00eatait pas \u00e7a et qu\u2019\u00e0 Paris, dans la bande du Su\u00e9dois, ce n\u2019\u00e9tait pas le genre de la maison. On s&#8217;est risqu\u00e9 \u00e0 sortir pour aller couper un sapin et on l\u2019a d\u00e9cor\u00e9 avec des morceaux de magazines dont on a fait des papillotes et avec des branches du lierre qui monte partout sur les murs du village.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">25 d\u00e9cembre<br \/>\nHier soir, on a fait un grand feu dans la cave, tant pis pour la fum\u00e9e, on a bu de l\u2019eau fraiche en faisant comme si c\u2019\u00e9tait du champagne et on a mang\u00e9 des pommes de terre \u00e0 l\u2019eau en faisant des mani\u00e8res. A un moment, Maurice a fait semblant d\u2019\u00eatre un peu ivre, et puis de plus en plus, et puis compl\u00e8tement saoul. Et je me suis mis \u00e0 faire pareil. On a ri comme des baleines. On n\u2019en pouvait plus tellement on rigolait, on en \u00e9tait malade. \u00c0 la fin on \u00e9tait tous les deux en larmes \u00e0 se rouler par terre. Pour finir en beaut\u00e9, quand on a \u00e9t\u00e9 un peu calm\u00e9, Maurice s\u2019est mis \u00e0 me raconter un conte de No\u00ebl. C&#8217;\u00e9tait une histoire anglaise o\u00f9 il y a un notaire mort qui revient en fant\u00f4me pour voir son ancien associ\u00e9 et lui dire qu\u2019il faut qu\u2019il devienne g\u00e9n\u00e9reux, sans quoi il ira en enfer pour toujours. Dans ma partie, en g\u00e9n\u00e9ral, on ne croit pas beaucoup \u00e0 l\u2019enfer, mais on ne sait jamais, et puis c\u2019\u00e9tait une belle histoire.<br \/>\n\u00c7a a \u00e9t\u00e9 vraiment un No\u00ebl du feu de Dieu. Jamais je l\u2019oublierai. On s\u2019est jur\u00e9, Maurice et moi, de passer ensemble tous les autres No\u00ebls de notre vie. Il faut dire qu\u2019on \u00e9tait aussi d\u00e9glingu\u00e9s que si on avait \u00e9t\u00e9 vraiment saouls.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">15 mars<br \/>\nLe printemps devrait arriver bient\u00f4t. La neige a disparu depuis une semaine et tout a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en gadoue. \u00c7a pose un probl\u00e8me pour attraper les lapins, mais l\u2019avantage c\u2019est qu\u2019il fait moins froid.<br \/>\nLa vie continue, on sort la nuit, on dort ou on \u00e9crit le jour, lui sa musique et moi mon journal. Maurice a commenc\u00e9 un nouveau concerto. C\u2019est dr\u00f4le. Il a trouv\u00e9 une planche \u00e0 peu pr\u00e8s propre et il a dessin\u00e9 dessus les touches d\u2019un piano en noir et blanc, en vraie grandeur. Et de temps en temps, il ferme les yeux et il fait semblant de jouer. Il ferme les yeux et il joue. Je dirai pas que j\u2019entends, ce serait pas vrai. Mais \u00e7a me fait une dr\u00f4le d\u2019impression de le voir se balancer comme \u00e7a sur son tabouret, la t\u00eate renvers\u00e9e en arri\u00e8re. Moi, j\u2019entends rien, mais lui, je crois bien que oui.<br \/>\nMaurice continue \u00e0 me raconter des histoires. La derni\u00e8re, elle a dur\u00e9 longtemps celle-l\u00e0, plusieurs jours. C\u2019\u00e9tait l\u2019histoire d\u2019Ulysse et de toutes les aventures qu\u2019il avait connues pour rentrer chez lui. Il avait mis dix ans. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019on en mettra moins que \u00e7a pour rentrer chez nous. Parce qu\u2019on va rentrer, j\u2019en suis s\u00fbr maintenant. On a eu tellement de chance jusqu\u2019\u00e0 maintenant qu\u2019il y a pas de raison pour que \u00e7a s\u2019arr\u00eate. Bient\u00f4t on va partir d\u2019ici, on va arriver \u00e0 Rovno. Je retrouverai la famille. Ils nous cacheront jusqu\u2019\u00e0 la fin de la guerre et apr\u00e8s, on prendra un train en premi\u00e8re classe et deux jours apr\u00e8s, on arrivera comme des rois Gare de l\u2019Est, en pleine forme. J\u2019irai retrouver Simone et tout recommencera comme avant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">18 mars<br \/>\nOn l\u2019a \u00e9chapp\u00e9 belle. Avant-hier, pendant que j\u2019\u00e9tais dans la cuisine, j\u2019ai entendu un bruit comme je n\u2019avais jamais entendu. J\u2019\u00e9tais dans ma cuisine en train de pr\u00e9parer mes papiers pour \u00e9crire dans mon journal. D\u2019un coup, il y a eu une esp\u00e8ce de rugissement qui est pass\u00e9 \u00e0 toute vitesse au-dessus de la maison. J\u2019ai pas pu m\u2019emp\u00eacher de sortir dans la rue pour regarder et j\u2019ai vu un avion qui filait vers l\u2019Est en rase-motte. C\u2019\u00e9tait un allemand, \u00e7a c\u2019\u00e9tait s\u00fbr, et il \u00e9tait pas bien gros. \u00c7a devait \u00eatre un chasseur. J\u2019\u00e9tais pas rentr\u00e9 \u00e0 l\u2019abri qu\u2019un autre avion, un chasseur allemand aussi, passait en hurlant tout pareil au-dessus du village. J\u2019ai fil\u00e9 me cacher en esp\u00e9rant qu\u2019il m\u2019avait pas rep\u00e9r\u00e9.<br \/>\nAvec Maurice, on s\u2019est retrouv\u00e9 dans la cave. On se parlait pas, on \u00e9tait pas fiers. Finalement, on a d\u00e9cid\u00e9 de plus sortir du tout. On a recommenc\u00e9 \u00e0 avoir peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">25 mars<br \/>\nOn est rest\u00e9 comme \u00e7a pendant trois jours. On sortait qu\u2019une fois par nuit pour se soulager dehors. On guettait le moindre bruit, mais tout \u00e9tait calme. Mais le quatri\u00e8me jour, juste avant l\u2019aurore, il y a un bruit qui a commenc\u00e9 \u00e0 enfler. On a pas tard\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre que c\u2019\u00e9tait le bruit d\u2019une colonne de camions qui passait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du village. Heureusement, comme la rue principale \u00e9tait encombr\u00e9e de ruines, ils \u00e9vitaient le village en passant \u00e0 travers champs pour rejoindre la route un peu plus loin. Ils allaient dans le m\u00eame sens que les avions de l\u2019autre jour, vers L\u2019Est. \u00c7a ne pouvait \u00eatre que des Allemands. \u00c7a a dur\u00e9 toute la journ\u00e9e, des centaines de camions, peut-\u00eatre bien des milliers, qui sont pass\u00e9s comme \u00e7a pendant des heures \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous. On a entendu des chars aussi, et puis de temps en temps encore des avions.<br \/>\nLa nuit d\u2019apr\u00e8s, pendant que j\u2019\u00e9tais dehors pour mes besoins, y a deux camions et une automitrailleuse qui sont entr\u00e9s lentement dans le village. Il se sont arr\u00eat\u00e9s pas \u00e0 plus de vingt m\u00e8tres de moi. J\u2019\u00e9tais par terre, tellement mort de frousse que j\u2019essayais de rentrer dans le sol. Les boches sont descendus des camions et ils ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019installer pour casser la cro\u00fbte. Je les entendais qui discutaient entre eux, qui rigolaient m\u00eame. A Treblinka, \u00e0 force, j\u2019avais bien fini par apprendre un peu d\u2019allemand et je comprenais \u00e0 moiti\u00e9 ce que les soldats disaient. Il y avait une attaque russe qui \u00e9tait partie de l\u2019Est au d\u00e9but de l\u2019hiver et ils venaient en renfort des arm\u00e9es du centre pour arr\u00eater les russes. D\u2019un seul coup, y a un officier qu\u2019a cri\u00e9 quelque chose et ils ont tous pli\u00e9 bagage en vitesse. Ils ont saut\u00e9 dans les camions et ils ont fil\u00e9 vers l\u2019Est eux aussi.<br \/>\nJe suis descendu tout raconter \u00e0 Maurice et on s\u2019est mis \u00e0 discuter. Le front devait pas \u00eatre loin et \u00e7a allait s\u00fbrement cogner fort. Tout \u00e7a c\u2019\u00e9tait pas bien bon pour nous parce que si les allemands reculaient, on allait se retrouver en plein milieu de la bagarre. Qu\u2019est-ce qu\u2019on pouvait faire ? Rien que l\u2019id\u00e9e de retourner vers l\u2019Ouest, vers Treblinka, \u00e7a nous tordait les entrailles, et partir vers l\u2019Est, c\u2019\u00e9tait se retrouver sur le front. Alors, on s\u2019est dit que la seule chose \u00e0 faire, c\u2019\u00e9tait rien, c\u2019\u00e9tait de rester sur place. On est quand m\u00eame remont\u00e9 en surface pour voir si les schleus auraient pas oubli\u00e9 des trucs. On a bien fait parce qu\u2019on a trouv\u00e9 tout un tas de rations militaires et m\u00eame un peu d\u2019alcool. Tout \u00e0 l\u2019heure, on ira faire ce qu\u2019on aurait d\u00fb faire depuis qu\u2019on \u00e9tait arriv\u00e9 l\u00e0 : camoufler compl\u00e8tement l\u2019entr\u00e9e de la cave et faire dispara\u00eetre toutes les traces de vie qu\u2019on avait pu laisser en haut. Mais avant \u00e7a on va s\u2019ouvrir chacun une ration et on va se boire un coup de schnaps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">30 Juin 1944<br \/>\nJ\u2019ai v\u00e9cu encore des dr\u00f4les d\u2019aventures depuis notre cave dans le village juif. J\u2019avais encore perdu le compte des jours, mais ce matin, c\u2019est un sous-off qui m\u2019a donn\u00e9 la date. On est fin juin. \u00c7a fait donc trois mois qu\u2019on a quitt\u00e9 le village sans nom. Il faut que je raconte tout \u00e7a parce que maintenant j\u2019ai un peu de temps libre et du papier tant que je veux et puis aussi en souvenir de Claude et de Maurice.<br \/>\nJe ne sais pas vraiment comment j\u2019ai fait pour trimballer mon journal \u00e0 travers tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis Tr\u00e9blinka, mais j\u2019y suis arriv\u00e9. Je l\u2019ai avec moi, tout le temps. \u00c0 l\u2019heure qu\u2019il est, il est plaqu\u00e9 dans mon dos avec des bandes de tissu et des ficelles, tout ce que je peux trouver. Il est plus important pour moi que manger. Maintenant j\u2019ai vraiment besoin d\u2019\u00e9crire pour pas devenir fou aussi pour pas oublier Claude et Maurice. Parce que Maurice est mort lui aussi.<br \/>\nLe lendemain du jour o\u00f9 on s\u2019\u00e9tait tap\u00e9 chacun une ration dans notre cave, toute la journ\u00e9e et toute la nuit suivante et tout le jour d\u2019apr\u00e8s, on a entendu le bruit de la bataille entre la Wehrmacht et l\u2019Arm\u00e9e Rouge. \u00c7a devait se passer pas bien loin, une trentaine de kilom\u00e8tres peut-\u00eatre. Les coups de canons, les bombes, \u00e7a roulait en continu. La nuit quand on sortait \u00e0 l\u2019air libre, on voyait des lueurs partout vers l\u2019Est et vers le Sud. Le jour, \u00e7a continuait avec en plus des avions qui passaient au-dessus de nos t\u00eates. Et puis, la deuxi\u00e8me nuit, \u00e7a s\u2019est calm\u00e9. C\u2019\u00e9tait tout aussi inqui\u00e9tant.<br \/>\nPeut-\u00eatre une heure avant l\u2019aube, des colonnes de camions, d\u2019automitrailleuses et de tanks se sont mises \u00e0 traverser ou \u00e0 contourner le village \u00e0 toute allure vers l\u2019Ouest. \u00c7a voulait dire que les boches \u00e9taient en train de prendre une d\u00e9rouill\u00e9e et que les Russes allaient pas tarder \u00e0 arriver. Avec Maurice, planqu\u00e9s dans la cave, on se demandait quoi faire quand les Russes seraient l\u00e0. Sortir et se montrer ou rester cach\u00e9s ? Finalement on a rien d\u00e9cid\u00e9 et c\u2019est les Russes qui ont d\u00e9cid\u00e9 pour nous. Vers midi on a entendu des camions qui arrivaient dans la rue du village. \u00c7a criait des ordres, \u00e7a discutait de partout. On a cru un moment que c\u2019\u00e9tait les boches qui revenaient, mais apr\u00e8s, on a vite compris que c\u2019\u00e9tait pas de l\u2019allemand qu\u2019ils parlaient. C\u2019\u00e9tait les Russes qui fouillaient le village. Ils ont pas tard\u00e9 \u00e0 trouver notre camouflage et ils sont entr\u00e9s \u00e0 cinq ou six dans notre cave. Nous on a lev\u00e9 les mains et on s\u2019est mis contre le mur en parlant le plus vite et le plus fort possible en fran\u00e7ais pour leur faire comprendre qui on \u00e9tait, qu\u2019on \u00e9tait de leur c\u00f4t\u00e9. \u00c7a les a pas emp\u00each\u00e9 de nous flanquer des coups de crosse et de nous trainer dehors. Ils nous ont mis contre un mur et ils se sont mis \u00e0 discuter, \u00e0 se chamailler sans plus s\u2019occuper de nous. Bien s\u00fbr, on ne comprenait pas ce qu\u2019ils disaient, mais je voyais bien qu\u2019ils \u00e9taient en train de se demander qui on \u00e9tait. Ils \u00e9taient une vingtaine autour de nous. Ils avaient l\u2019air de vraies brutes, des ploucs du genre sale, petit et costaud, et plut\u00f4t m\u00e9chants. Il y en a un qui est arriv\u00e9 et qui a tir\u00e9 un coup de pistolet en l\u2019air. \u00c7a a fait taire tout le monde. Il portait pas de fusil et il avait des barrettes sur son calot, \u00e7a devait \u00eatre un officier ou un sous-off. Il s\u2019est approch\u00e9 de Maurice et il lui a gueul\u00e9 dans la figure quelque chose qu\u2019on a pas compris. C\u2019est l\u00e0 que Maurice \u00e0 commis l\u2019erreur. Il a r\u00e9pondu au hasard : \u00ab Fran\u00e7ais, on est fran\u00e7ais ! Pas allemands ! \u00bb Comme l\u2019autre ne comprenait pas, il lui a dit en allemand : \u00ab Wir sind Franzosich ! Nicht Deustch ! Franzosich ! Franzosich ! \u00bb Et l\u00e0 le type a pas d\u00fb comprendre parce qu\u2019il a tir\u00e9 une balle dans la t\u00eate de Maurice. Je l\u2019ai regard\u00e9 tomber en vrac juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. J\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement affol\u00e9. Ils avaient descendu Maurice, les salauds. J\u2019ai perdu la boule et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 crier moi aussi. En fran\u00e7ais, je les engueulais, je les traitais de salopards, de nazis, de tout ce qu\u2019on veut.\u00a0 Le sous-off s\u2019est tourn\u00e9 vers moi et il a dit \u00ab Du, auch nazi unberlaufer \u00bb et il a lev\u00e9 son pistolet. \u00c7a m\u2019a calm\u00e9 tout de suite. Je sais pas comment j\u2019ai eu l\u2019id\u00e9e, mais je me suis mis \u00e0 lui parler en polonais. \u00ab On est fran\u00e7ais, esp\u00e8ce de salopard, je lui disais. On n\u2019est pas des d\u00e9serteurs nazis, pauvre con ! On est fran\u00e7ais, on \u00e9tait prisonniers des allemands \u00e0 Tr\u00e9blinka. On s\u2019est \u00e9vad\u00e9 y a un an. C\u2019\u00e9tait pas pour se faire descendre par un gros connard de Russe ! \u00bb Je pouvais plus m\u2019arr\u00eater d\u2019engueuler le sous-off. \u00ab Maurice, il \u00e9tait pianiste. C\u2019\u00e9tait un grand pianiste et toi, tu l\u2019as descendu, esp\u00e8ce de gros plouc crasseux\u00a0!\u00bb C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il m\u2019a flanqu\u00e9 un grand coup de poing dans l\u2019estomac. \u00c7a m\u2019a fait taire illico. Et puis il s\u2019est tourn\u00e9 vers les autres qu\u2019\u00e9taient en train de se marrer et il leur a dit des trucs que je comprenais un peu. C\u2019\u00e9tait de l\u2019Ukrainien. C\u2019est pour \u00e7a que je comprenais un peu et que le sous-off m\u2019avait compris aussi.<br \/>\nL\u00e0, ils m\u2019ont amen\u00e9 \u00e0 un camion et ils m\u2019ont donn\u00e9 un peu \u00e0 manger. Apr\u00e8s \u00e7a, ils m\u2019ont attach\u00e9 au parechoc et personne s\u2019est plus occup\u00e9 de moi jusqu\u2019au lendemain matin.<br \/>\nLe lendemain, y a un type qui est venu me r\u00e9veiller \u00e0 grands coups de botte dans les jambes. C\u2019\u00e9tait surement un officier. Il parlait bien le polonais et m\u00eame deux ou trois mots de fran\u00e7ais. Il m\u2019a dit d\u2019abord que j\u2019avais pas de papier pour prouver que j\u2019\u00e9tais ce que j\u2019avais dit. Donc il pouvait me croire ou pas. Ou bien j\u2019\u00e9tais vraiment un \u00e9vad\u00e9 fran\u00e7ais ennemi d\u2019Hitler et j\u2019acceptais d\u2019entrer comme volontaire \u00e9tranger dans l\u2019Arm\u00e9e Rouge, ou bien je refusais parce que j\u2019\u00e9tais allemand et il me faisait fusiller tout de suite.<br \/>\nC\u2019est comme \u00e7a que je suis entr\u00e9 dans l\u2019Arm\u00e9e Rouge. Pour aller me battre contre Hitler.<br \/>\n\u00c7a va faire deux mois que je porte l\u2019uniforme russe, ou plut\u00f4t la moiti\u00e9 de l\u2019uniforme, le haut seulement. Pour le bas, c\u2019est une culotte r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e sur un allemand. Notre section, elle est pas bien \u00e9quip\u00e9e mais les gars sont gonfl\u00e9s comme pas beaucoup. Au d\u00e9but, ils me surveillaient pas mal, mais maintenant je fais partie du groupe. Je suis pas vraiment comme eux. D\u2019abord, je suis pas aussi costaud. Deux ans \u00e0 presque pas manger et que des cochonneries, \u00e7a vous met pas un mec en forme. Mais j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019ils m\u2019aiment bien, comme la mascotte du r\u00e9giment. Ils me prot\u00e8gent du sous-off et dans les assauts, ils passent souvent devant moi. Le soir au repos, je leur raconte les histoires de Maurice, en polonais et en fran\u00e7ais. Ils en comprennent pas le quart, mais \u00e7a les fait marrer.<br \/>\nAu d\u00e9but, on a couru pas mal apr\u00e8s les boches qui se carapataient vers l\u2019Allemagne et puis on nous a emmen\u00e9 en train jusqu\u2019\u00e0 Odessa. L\u00e0, on a pris un bateau pour d\u00e9barquer sur une plage en Crim\u00e9e. A partir de l\u00e0, on a travers\u00e9 l\u2019ile dans tous les sens pour d\u00e9truire tout ce qu\u2019il restait d\u2019allemands. Quand \u00e7a a \u00e9t\u00e9 fini, on nous a mis au repos \u00e0 S\u00e9bastopol. \u00c7a fait une semaine qu\u2019on est l\u00e0 \u00e0 pas faire grand-chose. C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai eu le temps de reprendre mon journal. \u00c7a m\u2019a fait penser \u00e0 Claude et \u00e0 Maurice, et \u00e7a m\u2019a foutu le cafard. Je me disais que j\u2019aurais bien aim\u00e9 les connaitre \u00e0 Paris, ces deux-l\u00e0, aller prendre des pots avec eux au soleil \u00e0 la terrasse du Wepler. Ils m\u2019auraient appris des choses. Je les aurais fait marrer. Mais je me disais aussi qu\u2019\u00e0 Paris, jamais j\u2019aurais pu devenir ami avec des mecs comme \u00e7a. Un grand pianiste et un prof d\u2019histoire communiste ! Comment j\u2019aurais pu seulement les rencontrer ? De toute fa\u00e7on maintenant, ils sont morts. Alors je suis triste pendant une heure ou deux. Et puis je vais me souler avec les copains de la section et j\u2019oublie Maurice et Claude jusqu\u2019au prochain coup de cafard. De temps en temps aussi, je me mets \u00e0 penser \u00e0 Simone et \u00e0 Casquette et m\u00eame \u00e0 Momo et au Su\u00e9dois. Mais qu\u2019est-ce que c\u2019est loin tout \u00e7a. Je me demande s\u2019ils pensent \u00e0 moi. Ils doivent me croire mort, depuis le temps. Maurice, Simone, Claude, Casquette, ils me manquent c\u2019est s\u00fbr. Mais ce qui me manque vraiment, et parfois jusqu\u2019\u00e0 en chialer, c\u2019est Paris. Le mois de juin \u00e0 Paris, les grands boulevards, la Seine, les petits rades de la rue des Abbesses, les demis \u00e0 la terrasse de la Coupole, les petits blancs sur le zinc, les marronniers, les jolies filles bien habill\u00e9es. Bon Dieu, ce que \u00e7a peut me manquer. Et ce que j\u2019en ai marre de tout \u00e7a.<br \/>\nHier on s\u2019est balad\u00e9 dans S\u00e9bastopol. Il en reste pas grand-chose, c\u2019est presque compl\u00e8tement ras\u00e9. Mais il fait beau et il y a des belles plages pas loin. Pourvu qu\u2019on nous foute la paix encore un peu, parce que j\u2019en ai marre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lundi 3 Juillet 1944<br \/>\nJ\u2019ai pu encore sauver mon journal de justesse. C\u2019est de plus en plus difficile, parce qu\u2019il commence \u00e0 \u00eatre gros maintenant.<br \/>\nJe sais pas ce qu\u2019il leur a pris aux Russes tout d\u2018un coup. Ils sont venus me chercher dans le camp de S\u00e9bastopol et ils m\u2019ont mis dans un bateau avec les menottes. Ah \u00e7a\u00a0! J\u2019\u00e9tais plus le petit fran\u00e7ais courageux qui s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 comme volontaire \u00e9tranger dans l\u2019Arm\u00e9e Rouge pour aller combattre les nazis. J\u2019\u00e9tais plus rien, juste un pauvre type qu\u2019on trimballait d\u2019un bateau dans un train, d\u2019un train dans un camion avec une dizaine d\u2019autres pauvres types qui savaient pas plus que moi pourquoi ils \u00e9taient l\u00e0. Mais on a pas tard\u00e9 \u00e0 comprendre, vu qu\u2019on a r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019on \u00e9tait tous des juifs. Voil\u00e0 que \u00e7a les prenait aussi, aux Russes.<br \/>\nOn nous a amen\u00e9 dans un camp je sais pas o\u00f9 et on nous a enferm\u00e9 dans une baraque sans rien nous dire. Vu que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 connu \u00e7a, la grande frousse m\u2019a repris. J\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9crire un peu, mais je fais gaffe. Qu\u2019est-ce qu\u2019on va encore nous faire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mercredi 30 aout 1944<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 m\u2019a mis c\u2019est un camp russe. \u00c7a fait deux mois. Je sais pas pourquoi, je sais m\u00eame pas le nom du camp ni o\u00f9 il est. C\u2019est pas aussi pire que Tr\u00e9blinka. On mange pas beaucoup mieux mais on nous fait pas trop travailler. On a juste \u00e0 tenir propres nos baraques et \u00e0 arracher les mauvaises herbes qui poussent tout autour. Et puis, les Russes cognent moins que les boches et ils ne tuent personne. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. Mais il y a quand m\u00eame les barbel\u00e9s et les miradors.<br \/>\nIl y a trois jours, on nous a fait tout nettoyer, l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur des baraques, les cuisines, l\u2019infirmerie, les bureaux des gardes, les all\u00e9es, tout. Ensuite on nous a rassembl\u00e9 pour nous expliquer qu\u2019on \u00e9tait dans un camp d\u2019attente avant qu\u2019on nous renvoie dans nos pays, que c\u2019\u00e9tait pas possible maintenant parce que la guerre \u00e9tait pas finie, que des officiels allaient venir visiter le camp pour voir si on \u00e9tait bien et qu\u2019on aurait pas le droit de leur parler, juste r\u00e9pondre aux questions et qu\u2019il vaudrait mieux pour tout le monde qu\u2019on dise pas de conneries. Vers midi, il y a trois grosses voitures qui sont arriv\u00e9es au camp. C\u2019\u00e9tait la Croix-Rouge Suisse. Nous, on les attendait au garde-\u00e0-vous depuis deux heures. Ils \u00e9taient une dizaine. Ils ont tourn\u00e9 pendant une heure dans le camp \u00e0 regarder les fleurs devant les baraques et \u00e0 poser des questions \u00e0 trois ou quatre d\u2019entre nous et puis ils sont partis d\u00e9jeuner. On les a jamais revus. Mais au moins on avait appris qu\u2019on allait rentrer chez nous. Mais quand\u00a0? J\u2019ose pas esp\u00e9rer pour le mois prochain, mais avant No\u00ebl, \u00e7a serait bien. On raconte que les Russes seront bient\u00f4t \u00e0 Berlin. Mais les Am\u00e9ricains, on sait pas ce qu\u2019ils font. Il y a un bruit comme quoi ils auraient d\u00e9barqu\u00e9 quelque part en France. Mais on sait pas vraiment. On nous dit rien. Finalement, je me dis que No\u00ebl, c\u2019est pas possible. J\u2019en ai marre, j\u2019en peux plus, j\u2019en ai marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre, marre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mercredi 13 septembre 1944<br \/>\nJe n\u2019y comprends plus rien. Et puis m\u00eame, est-ce qu\u2019il y a quelque chose \u00e0 comprendre\u00a0? Est-ce que \u00e7a sert \u00e0 quelque chose d\u2019essayer de comprendre\u00a0? Est-ce que \u00e7a peut servir \u00e0 pr\u00e9voir ce qui va arriver\u00a0? Est-ce que \u00e7a peut aider \u00e0 sauver sa peau\u00a0?<br \/>\nQuand je pense \u00e0 tout ce qui m\u2019est arriv\u00e9 depuis deux ans, je vois bien que non. Il n\u2019y a rien \u00e0 comprendre, rien \u00e0 tenter, rien \u00e0 faire. Depuis deux ans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 trimball\u00e9 \u00e0 travers l\u2019Europe comme un tas de linge sale, on m\u2019a enferm\u00e9 dans des cabanes dont on n\u2019aurait pas voulu pour des cochons, on m\u2019a fait faire des choses d\u00e9gueulasses, on m\u2019a gueul\u00e9 dessus, tap\u00e9 dessus, tir\u00e9 dessus. J\u2019ai crev\u00e9 de faim, de froid et de peur. On m\u2019a tu\u00e9 mes deux amis sous mes yeux. On m\u2019a envoy\u00e9 me battre contre les allemands. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 mitraill\u00e9, bombard\u00e9. Quand tout \u00e7a a \u00e9t\u00e9 fini, on m\u2019a mis dans un camp pour attendre qu\u2019on m\u2019a dit, pour attendre que la guerre soit finie et qu\u2019on puisse me renvoyer chez moi. Alors, j\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 esp\u00e9rer et j\u2019ai attendu.<br \/>\nEt voil\u00e0 qu\u2019on me reflanque pendant deux jours dans un train \u00e0 bestiaux, qu\u2019on me renferme dans un nouveau camp, avec des barbel\u00e9s, des miradors et des mitrailleuses et tout et qu\u2019on m\u2019envoie tous les matins travailler \u00e0 la mine. On me dit pas ce que j\u2019ai fait pour m\u00e9riter \u00e7a, on me dit pas si la guerre est finie, on me dit rien. On me dit juste \u00ab\u00a0travaille\u00a0!\u00a0\u00bb. Douze heures par jour au fond, dans le noir, avec juste une petite loupiote sur la t\u00eate. Il fait chaud, c\u2019est humide, c\u2019est sale, c\u2019est crevant et j\u2019ai peur. Chaque matin qu\u2019on descend, l\u2019angoisse me tord les boyaux. Y a m\u00eame des jours o\u00f9 je vomis. Douze heures par jour, la peur au ventre, \u00e0 taper sur du charbon, \u00e0 respirer de la poussi\u00e8re noire et humide. L\u2019horreur. La nuit, je suis trop crev\u00e9 pour dormir. Tous les dix jours, on a la paie et une journ\u00e9e de repos. La paie, \u00e7a permet juste d\u2019acheter un paquet de cigarettes russes d\u00e9gueulasses, deux boules de pain, une grosse saucisse s\u00e8che. Et \u00e7a doit nous tenir dix jours.<br \/>\nY a un autre parisien dans ma baraque. Il est l\u00e0 depuis six mois. Je veux pas savoir son histoire, je veux pas \u00eatre ami avec lui. J\u2019ai pas envie qu\u2019il devienne mon meilleur ami et qu\u2019on me le tue devant moi. \u00c7a n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019on se parle de temps en temps. Il m\u2019a dit qu\u2019on \u00e9tait en Ukraine, pr\u00e8s de la ville de Stalino et que les Russes viennent de rouvrir les immenses mines de charbon du Dombass et que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019ils am\u00e8nent ici tout ce qu\u2019ils peuvent trouver pour servir d\u2019esclaves, les tziganes et les juifs rescap\u00e9s des camps, les prisonniers de guerre, les prisonniers politiques et que, putain, on n\u2019est pas pr\u00e8s de sortir de l\u00e0.<br \/>\nJ\u2019ai plus envie de tenir mon journal. J\u2019arr\u00eate. De toute fa\u00e7on, \u00e7a sert \u00e0 rien. De toute fa\u00e7on, je sortirai jamais d\u2019ici.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 7 \u2014 Samuel Goldenberg Lundi 26 octobre 1942 Premier jour de mon journal. \u00c7a fait 3 mois que je suis l\u00e0 mais c\u2019est juste aujourd\u2019hui que je commence. C\u2019est Claude qui m\u2019a dit de le faire. Il m\u2019a donn\u00e9 des raisons pour \u00e7a : pour m\u2019occuper et pour me souvenir plus tard. 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