{"id":25013,"date":"2020-09-02T07:47:32","date_gmt":"2020-09-02T05:47:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=25013"},"modified":"2020-09-06T06:17:42","modified_gmt":"2020-09-06T04:17:42","slug":"le-cujas-29","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=25013","title":{"rendered":"Le Cujas (29)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-25033\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/Samuel.jpeg\" alt=\"\" width=\"186\" height=\"225\" \/>Ils nous cognent dessus avec pour un oui pour un non. Ils aiment \u00e7a, et comme les soldats s\u2019en foutent et que m\u00eame \u00e7a les fait plut\u00f4t rigoler, ils s\u2019en privent pas souvent. Quand on a plus que la peau sur les os, un coup de cette saloperie de canne, \u00e7a fait dr\u00f4lement mal. Quelques fois m\u00eame ils se mettent \u00e0 plusieurs sur un pauvre type qu\u2019est tomb\u00e9 pendant le rassemblement et le type, c\u2019est rare qu\u2019on le revoie apr\u00e8s.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><strong>Chapitre 7 \u2014 Samuel Goldenberg<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Deuxi\u00e8me partie<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jeudi 5 novembre<br \/>\nAvec Claude on a r\u00e9fl\u00e9chi et on s\u2019est dit que d\u2019un c\u00f4t\u00e9, nous, les juifs, on \u00e9tait de plus en plus nombreux et que de leur c\u00f4t\u00e9 \u00e0 eux, c\u2019\u00e9tait toujours les m\u00eames qu\u2019on voyait. D\u00e9bord\u00e9s qu\u2019ils \u00e9taient et \u00e9nerv\u00e9s comme tout. \u00c7a pleuvait les coups et de plus en plus. Donc, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr qu\u2019ils seraient bient\u00f4t d\u00e9pass\u00e9s. Et pour que \u00e7a tourne pas au foutoir leur camp, faudrait bien qu\u2019ils prennent des prisonniers pour les aider \u00e0 g\u00e9rer tout \u00e7a. J\u2019ai dit \u00e0 Claude \u00ab Je sais pas pour toi, mais moi, pour m\u2019en sortir, je suis pr\u00eat \u00e0 faire preuve de beaucoup de bonne volont\u00e9 \u00bb. Il a pas r\u00e9pondu.<br \/>\n\u00c7a n\u2019a pas manqu\u00e9. Un matin, ils nous rassemblent, debout dans la neige. Ils nous laissent quimper comme \u00e7a pendant trois heures et plus. Et puis, il y a un officier qui nous parle en allemand. A cette \u00e9poque, je comprenais toujours pas <!--more-->grand chose. Alors Claude me traduit. Eh bien, le fris\u00e9, justement, il dit qu\u2019ils vont former un corps sp\u00e9cial, les Sonderkommandos qu\u2019il appelle \u00e7a, pour faire un travail sp\u00e9cial qu\u2019on sait pas encore tr\u00e8s bien ce que ce sera. \u00ab Que les volontaires s\u2019avancent et on fera le tri, qu\u2019il dit. \u00bb<br \/>\nOn a cinq minutes pour nous d\u00e9cider, et apr\u00e8s \u00e7a, c\u2019est lui qui choisira, il dit. \u00c7a discute ferme dans les rangs. Il y en a quelques-uns qui disent qu\u2019ils veulent pas aider les Allemands \u00e0 g\u00e9rer leur camp. Mais il y en a beaucoup qui ont juste peur. Ils croient que c\u2019est un pi\u00e8ge. Ils croient que les Allemands veulent seulement que les premiers \u00e0 passer \u00e0 la moulinette se d\u00e9signent d\u2019eux-m\u00eames. Ils pensent que pour sauver sa peau, il vaut mieux rester cach\u00e9 au milieu du troupeau. C\u2019est humain. Moi, je r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 toute allure, et je me dis que, foutu pour foutu, ce serait idiot de rater une chance m\u00eame toute petite de s\u2019en sortir ou seulement de retarder un peu le grand saut final. Alors je m\u2019avance en dehors du rang en tirant Claude avec moi. Il h\u00e9site et puis il finit par me suivre. Comme on n\u2019est pas tr\u00e8s nombreux, l\u2019officier prend tout le monde et nous voil\u00e0 sonderkommandos. Mais je sais pas encore ce que \u00e7a veut dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Samedi 7 novembre<br \/>\nOn \u00e9tait une trentaine. On nous a mis dans une baraque \u00e0 part. A c\u00f4t\u00e9 de ce qu\u2019on avait connu depuis Drancy, c\u2019\u00e9tait le grand luxe. Y avait de la place pour deux fois plus qu\u2019on \u00e9tait. Des couchettes sur trois hauteurs seulement, pas de matelas bien s\u00fbr mais une couverture par personne. Y avait m\u00eame un po\u00eale \u00e0 charbon au milieu de la piaule. C\u2019\u00e9tait bon signe. On avait bien fait de sortir du rang.<br \/>\nAujourd\u2019hui, \u00e7a fait presque trois semaines qu\u2019on est l\u00e0 tranquilles comme Baptiste. On nous donne un peu de nourriture solide et on nous fait travailler aux baraquements des officiers nazis et des wachmann. On fait le m\u00e9nage, on r\u00e9pare des meubles, on plante des trucs. C\u2019est pas trop fatiguant. \u00c7a va.<br \/>\nQuand on traverse le camp, on voit qu\u2019il y a tous les jours plus de monde qui arrive. On les entasse \u00e0 de plus en plus nombreux dans des baraques sans fen\u00eatre et sans chauffage. Le camp est plein \u00e0 craquer. Claude et moi, on se dit que notre situation \u00e0 nous, c\u2019est un peu trop beau. C\u2019est pas normal. \u00c7a peut pas durer. Et pourtant \u00e7a dure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lundi 9 novembre<br \/>\nC\u2019est un type bien, Claude, et m\u00eame si c\u2019est pas un voyou, c\u2019est un vrai homme comme on dit \u00e0 Pigalle. Il arrive de Paris lui aussi. Lui il est pass\u00e9 par le Vel d\u2019Hiv mais on s\u2019est retrouv\u00e9 dans le m\u00eame train. Il a 28 ans et il \u00e9tait prof d\u2019histoire au lyc\u00e9e Carnot. Claude Bochurberg, il s\u2019appelle. Il est juif bien s\u00fbr, mais il croit en rien. Comme moi, quoi. Enfin si : lui, il croit en la r\u00e9volution, au communisme. Il m\u2019en parle tout le temps. \u00ab Tu vas voir, qu\u2019il dit, maintenant que l\u2019URSS est entr\u00e9e dans la bagarre, \u00e7a va plus trainer la d\u00e9faite du grand Reich. Faut qu\u2019on tienne jusque-l\u00e0. \u00bb Moi, la r\u00e9volution, je suis pas vraiment pour. La soci\u00e9t\u00e9 comme elle est, \u00e7a me va bien. J\u2019arrivais \u00e0 me d\u00e9brouiller plut\u00f4t pas mal, avant.\u00a0 Mais si les Russes peuvent nous sortir de l\u00e0, je ferai toutes les r\u00e9volutions qu\u2019ils veulent.<br \/>\nIl a beau croire en rien, Claude, il est juif \u00e0 cent pour cent. Pas comme moi, quoi. Il est compl\u00e8tement r\u00e9volt\u00e9 par ce qui se passe dans le monde depuis qu\u2019Hitler est arriv\u00e9. Il parle sans arr\u00eat des choses qu\u2019on fait aux juifs pendant que tout le monde fait semblant de rien voir. Il dit qu\u2019il faudra t\u00e9moigner de tout \u00e7a plus tard. Il faudra des d\u00e9nonciations et des proc\u00e8s et des ex\u00e9cutions aussi, qu\u2019il dit. Et qu\u2019il fera tout pour \u00e7a et que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il faut survivre et qu\u2019il y arrivera.<br \/>\nIl y a des nouveaux qui arrivent dans notre baraque. Une vingtaine. Ils viennent du ghetto de Varsovie. Ils racontent. Terrible. Je vois Claude qui pleure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Samedi 1er d\u00e9cembre<br \/>\nJe reprends mon journal apr\u00e8s 3 semaines sans rien \u00e9crire. Parce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 des choses : ils l\u2019ont commenc\u00e9e leur tuerie. On s\u2019en doutait mais on voulait pas le croire. Maintenant des tas de gens sont morts, des centaines, peut-\u00eatre des milliers. Avec Claude on se disait c\u2019est pas possible, c\u2019est des salauds, des ordures, mais quand m\u00eame, ils vont pas faire \u00e7a. Eh ben, ils l\u2019ont fait. Et ils continuent. Claude m\u2019a dit \u00ab Faudra t\u00e9moigner, tu promets ? \u00bb. Je lui ai promis \u00e0 Claude, et quand on fait une promesse \u00e0 un homme, on la tient. C\u2019est comme \u00e7a.<br \/>\nJe crois que c\u2019est le 12 novembre que toute cette horreur a vraiment commenc\u00e9. Nous les sonderkommandos, on avait bien senti que depuis deux jours y avait quelque chose qui se tramait, un truc dans l\u2019air qui faisait peur. Mais on savait pas quoi. La veille, le 11, t\u00f4t le matin ils nous ont mis \u00e0 une trentaine dans deux camions b\u00e2ch\u00e9s. On est sorti du camp et on a roul\u00e9 peut-\u00eatre un quart d\u2019heure. On voyait rien. Quand ils ont d\u00e9b\u00e2ch\u00e9 les camions on \u00e9tait dans une clairi\u00e8re. Y avait des soldats avec des fusils et des mitrailleuses et puis des wachmann avec leurs cannes, et puis aussi un tas de pelles. Ils nous ont dit de creuser. On a trim\u00e9 toute la journ\u00e9e sans arr\u00eat pour faire un \u00e9norme trou tout en longueur. On crevait de trouille. On pensait qu\u2019elle \u00e9tait pour nous la fosse, qu\u2019ils allaient nous tirer dessus \u00e0 la mitrailleuse et nous flanquer dedans. On pouvait \u00e0 peine soulever les pelles tellement qu\u2019on \u00e9tait pris par la grande frousse. Y en avait qui faisaient dans leur froc. Moi, plusieurs fois, j\u2019ai vomi. Et puis, le soir, ils nous ont ramen\u00e9 directement \u00e0 la baraque et ils nous ont enferm\u00e9s. Interdiction de sortir jusqu\u2019au lendemain midi. L\u00e0, ils sont revenus nous chercher en camion et nous ont remmen\u00e9s au m\u00eame endroit. Y avait toujours les soldats et des mitrailleuses. Ils gardaient une vingtaine de camions ferm\u00e9s qui attendaient. Les wachmann nous ont dit de les ouvrir et de jeter dans la fosse tout ce qu\u2019il y avait dedans. Et dedans c\u2019\u00e9tait des corps, entass\u00e9s, emm\u00eal\u00e9s, tordus, griff\u00e9s, avec des yeux exorbit\u00e9s, des bouches qui criaient. C\u2019\u00e9tait l\u2019horreur, l\u2019enfer, la folie. Une cinquantaine de corps par camion, mille cadavres. Quand on a ouvert notre premier camion Claude et moi et qu\u2019on a vu \u00e7a, moi je suis retomb\u00e9 en arri\u00e8re et Claude s\u2019est \u00e9loign\u00e9 en titubant et en se tenant la t\u00eate \u00e0 deux mains. Autour des autres camions, c\u2019\u00e9tait pareil, les copains tombaient \u00e0 genoux, pleuraient, hurlaient, vomissaient. Alors, les soldats ont arm\u00e9 leurs fusils et les wachmann ont commenc\u00e9 \u00e0 distribuer les coups de trique. Ils en ont assomm\u00e9 quatre ou cinq. Alors on a commenc\u00e9 le travail. Au bout d\u2019une heure, tout pr\u00e8s de moi, il y a un copain, un Polonais, je le connaissais \u00e0 peine, il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 de charrier les cadavres et il s\u2019est immobilis\u00e9, tout tremblant, tout raide, droit comme un i. En secouant la t\u00eate, il r\u00e9p\u00e9tait \u00ab Ni\u00e9, ni\u00e9, ni\u00e9&#8230; \u00bb. Un sous-off s\u2019est approch\u00e9 de lui. Il lui a cri\u00e9 une fois dessus je sais pas quoi. Comme l\u2019autre ne bougeait pas, il a sorti son pistolet de son \u00e9tui et dans le m\u00eame mouvement il lui a tir\u00e9 une balle dans la t\u00eate. Bon sang, \u00e0 dix centim\u00e8tres !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong><span style=\"color: #0000ff;\">A SUIVRE<\/span><\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils nous cognent dessus avec pour un oui pour un non. Ils aiment \u00e7a, et comme les soldats s\u2019en foutent et que m\u00eame \u00e7a les fait plut\u00f4t rigoler, ils s\u2019en privent pas souvent. Quand on a plus que la peau sur les os, un coup de cette saloperie de canne, \u00e7a fait dr\u00f4lement mal. 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